Georges reprenait son équilibre dans la fraîcheur du petit jour. Les yeux brûlés de fièvre, la peur aux dents, Fante n'avait pas bougé de l'angle où elle s'était tapie. On appelait, on criait à deux pas d'eux. Quelqu'un annonça enfin: «Les voilà!» Georges reconnut la voix d'Yvon.
--Ah! monsieur!... Nous qui vous cherchons partout depuis deux heures...
--Et Annette?...
--Mademoiselle est sauvée.
Yvon ne pouvait mentir et les deux hommes qui l'accompagnaient, deux marins de Landrellec avec qui il avait passé la nuit en vigie, juraient sur leur salut qu'il disait vrai. Bien mieux: Georges en tenait la preuve dans sa main; Yvon lui avait remis un billet qu'il tournait et retournait sans se décider à l'ouvrir.
--Mais lisez donc, monsieur Georges, lisez donc, disait Yvon. Le billet est pour vous, bien qu'il ne porte pas votre adresse.
De fait, aucune souscription ne s'y voyait, ce qui pouvait s'expliquer à la rigueur par le tour même de la communication.
«Ile d'Aval, 27 mai 189..
«La personne sauvée dans la nuit et recueillie chez moi dit s'appeler Mlle Annette Lefoullon et demeurer à Rûn-Rouz. Son état, sans inspirer d'inquiétude immédiate, ne lui permet pas d'être transportée à domicile. Elle me charge de rassurer sa mère et, dans le cas où cette dernière ne pourrait se rendre auprès d'elle, comme tout le lui fait craindre, elle prie M. Georges Léïzour de passer à l'île au reçu de ce mot...»
_Signé_: MORGANE.
L'extraordinaire signature! Si extraordinaire que Georges d'abord ne vit qu'elle, tant elle semblait volontairement apposée là pour authentiquer son apparition de la nuit, lui conférer une manière d'état civil! Alors il n'avait donc pas rêvé? Car supposer une coïncidence encore... Enfin on verrait bien et il allait suivre Yvon et les deux marins venus là pour le «traverser», sur leur barque, quand un gros sanglot de la petite Fante, qui n'avait pas bougé de son encognure où personne n'avait songé à l'aller dénicher et qui couvrait sa figure de son mouchoir pour y pleurer plus à l'aise, lui rappela qu'il n'y avait pas au monde qu'Annette et lui. Égoïsme des amoureux! Pourvu qu'Annette fût sauvée, il ne songeait point à ce que pouvaient être devenus le grand-père et le frère de l'enfant. Le billet n'en soufflait mot, d'ailleurs, et il interprétait fâcheusement ce silence. Mais Yvon avait pris la petite dans ses bras:
--Coquin de sort! c'est Fante... Ah! la pauvre _kézic-koant_[4], elle est glacée... Elle a passé la nuit dehors avec M. Georges... Voyez-moi ça! Mais qu'est-ce qu'elle a donc à pleurer comme une source, cette petite nigaude?
[Note 4: Chérie-jolie.]
Et l'enfant, à travers ses hoquets:
--Grand-père et Fanchic qui sont péris donc...
--Péris? Où as-tu pris cela?
--Dame, puisque vous ne parlez pas d'eux!
--Mais c'est justement parce qu'ils se portent comme la tour du Baly qu'on n'en parle pas.
--Vrai? cria Fante, riant à travers ses larmes. Ils ne sont pas noyés?
--Bon! répondit Yvon, c'est donc comme à la foire chez toi: faut y aller voir pour y croire? Et vas-y donc! Par exemple, je suppose qu'ils ronflent du moment à poings fermés... Voilà un bon bout de temps qu'ils sont rentrés et ils ont bien gagné leur provende de sommeil... Tout de même que, sans leur assistance, notre pauvre demoiselle serait à l'heure qu'il est dans la grande marmite.
Fante n'en demanda pas davantage et se mit à courir vers Bringuiller de toute la vitesse de ses petites jambes. Georges, cependant, gagnait avec Yvon et les deux hommes la petite cale en pierres brutes où était amarré le bateau qui devait le mener à l'île. Chemin faisant, Yvon lui racontait comment les choses s'étaient passées: Fanch-goz, pris par la brume, avait attendu au large jusqu'à dix heures et demie ou onze heures du soir. A ce moment-là, le vent s'étant levé, il avait cherché à gagner la côte, mais, dans la passe de Morvic, une lame sourde l'avait drossé contre le musoir de l'île d'Aval. Fanch n'avait eu que le temps de saisir Mademoiselle par la ceinture et de se jeter à l'eau avec elle. Fanchic aidant, il l'avait portée jusqu'à une grève voisine où le personnel du château avait recueilli les naufragés. La pointe du musoir les cachait à Georges et l'avait empêché de suivre les péripéties du sauvetage. Cependant Mademoiselle avait été couchée dans un lit bien tiède et bassiné au préalable où elle avait repris connaissance. Fanch-goz et Fanchic, après un solide massage et une double lampée de «chenu» qui paracheva la cure, furent dépêchés à Rûn-Rouz avec le billet sans adresse remis à Georges... Il y avait trois ou quatre heures de cela... D'abord Mme Lefoullon avait voulu se lever pour aller retrouver Mademoiselle, mais ses jambes s'y étaient refusées. C'est alors qu'on avait cherché M. Georges pour lui remettre le billet: on le hélait de tous les côtés; on ne savait ce qu'il était devenu, non plus que Fante. Dieu merci enfin, tout s'était arrangé. Mais on devait une fière chandelle à Madame Sainte-Anne du Roc'hou, qui avait sauvé du péril de la mer les trois perdus.
Quand on fut à la cale, Yvon demanda la permission de prendre congé «afin de rassurer Madame et de lui annoncer que M. Georges était près de Mademoiselle». Les deux marins détachèrent l'amarre: le petit bras de mer, sans cesse aminci par la descente du flot qui les séparait du débarcadère de l'île, fut franchi en quelques coups d'aviron. Georges sauta lestement à terre, et, par un escalier en pierres de taille, gagna l'entrée d'un parc ombreux et profond, où son coup de cloche fit accourir deux grands lévriers blancs, puis un personnage en livrée de drap vert et à la casquette armoriée d'une sirène d'or qui était évidemment le portier du château. Mais ce portier devait avoir ou la consigne la plus rigoureuse ou une très haute idée de la majesté de ses fonctions, car il exigea de Georges, avant de lui ouvrir, toutes sortes de références: qui était-il? d'où venait-il? que voulait-il? Et, quand Georges eut satisfait à toutes ses questions:
--C'est bien, dit le solennel personnage, passez-moi votre carte.
Justement Georges n'en avait pas sur lui et il vit le moment où il devrait rebrousser chemin, faute d'avoir pu prouver son identité. Mais qu'est-ce que c'étaient donc que les fossiles qui habitaient ce château? Déjà, dans le tour du billet qui lui avait été remis, perçait on ne sait quelle morgue nobiliaire: évidemment la signataire ne le prenait de si haut avec son correspondant que sur la foi de ces noms roturiers de Lefoullon et de Léïzour...
Georges, agacé, n'a qu'un recours: griffonner son nom--mais tout au long cette fois et avec tous ses titres--sur le dos du billet même qui l'invite à passer d'urgence au château:
Comte GEORGES LEIZOUR DE KERDUEL Enseigne de vaisseau.
--Tenez! dit-il au concierge, portez cela à votre maîtresse: le comte de Kerduel fera peut-être passer Georges Léïzour.
Ce fut bien mieux, car l'estimable cerbère revint quelques instants après complètement transformé, la casquette basse et l'échine circonflexe.
--Si monsieur le comte veut bien me suivre...
La lourde grille roula sur ses gonds et, tandis que les deux grands lévriers, comme s'ils saluaient en lui leur maître futur, bondissaient à ses côtés avec de clairs abois, Georges, précédé de son guide, marcha vers le château. Les lacets de la route, les buissons et les massifs qui, de toutes parts, rompaient la perspective, semblaient disposés à dessein pour garder le mystère de cette bizarre demeure. Georges n'en apercevait encore que les tours et une haute terrasse de jaspe vert qui régnait entre elles et qui dominait la mer. Aussi sa surprise fut-elle vive quand, au débouché d'une allée, il aperçut la façade d'un magnifique palais construit dans ce granit rouge de Ploumanac'h qui ressemble à du porphyre et dont les fenêtres ouvragées, les arcatures et les portes étaient taillées dans une matière polie et blanche comme l'ivoire. Une observation plus attentive lui eût permis de distinguer sur le fronton de l'entrée principale le même blason singulier dont il avait remarqué déjà une réduction sur la livrée de son guide: mais ici le blason était coupé d'une grande barre transversale, et, tandis que le champ de gauche était habité par une sirène d'or, le champ de droite restait vide et sans signification apparente.
Des ordres avaient été donnés, sans doute, pour réparer le manque d'égards dont s'était plaint le visiteur, car, du plus loin qu'il parut, la grande porte du péristyle s'ouvrit à deux battants et son guide le remit à deux autres valets revêtus de la même livrée verte à boutons armoriés qui étaient venus se placer aux deux côtés de la porte pour le recevoir.
Si plein qu'il fût de la pensée d'Annette, Georges s'ébahissait de tout cet apparat princier et mal adapté à la sauvagerie de cette partie du littoral breton. Son étonnement augmenta quand, après avoir traversé un énorme vestibule--où, sur des destriers noirs, parmi de grandes fleurs et des plantes arborescentes dont l'espèce lui était inconnue, une double rangée d'armures vides s'alignait, la lance au poing, le ventail baissé,--on l'introduisit dans une salle de dimensions sans précédents, large et haute comme un intérieur d'église, dont elle rappelait la disposition. Des bas côtés flanquaient une espèce de nef dont les séparaient de gros piliers ronds de cette pierre rouge de Ploumanac'h qui avait pris au frottement la douceur du marbre. Le plafond était peint en rouge rehaussé d'or. Les murs étaient tendus de tapisseries de haute lice, les plus anciennes qui fussent et dont une ingénieuse rentraiture dissimulait la vétusté. On y voyait toute l'histoire d'Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde, Geneviève et Lancelot, la fontaine de Baranton, Morgane et ses enchantements, le rusé Kay, Merlin, la bataille de Camlan et la trahison de Mordred. L'architecture de cette salle était un mélange heureux de plusieurs styles. Il s'y voyait aussi quantité de portraits, de drapeaux et d'étendards, et, sur les piliers du milieu, des cartouches aux armes des cinq nations celtiques. Des fauteuils historiés occupaient les bas côtés de la nef, mais l'immensité du vaisseau le faisait paraître presque vide jusqu'à un endroit fort pareil à ce qu'est le chœur dans les églises ou l'estrade dans les prétoires et qui, séparé du reste par un balustre de palissandre, dominait la salle de la hauteur de trois marches. Malheureusement un grand rideau de velours rouge le coupait transversalement à quelques pieds du balustre et ne laissait point saisir le sens de cette curieuse disposition.
Georges se sentait aussi perdu dans ce milieu que chez le grand muphti ou dans la caverne des Sept-Dormants. Il avait hâte d'être auprès d'Annette et cachait mal son dépit qu'au lieu de le mener directement à la chambre où elle reposait on l'eût conduit d'abord dans cette salle d'apparat. Sa tenue négligée, dont il avait en route réparé tant bien que mal les défaillances bien explicables, lui causait une nouvelle gêne parmi ce faste. Il s'énervait visiblement, lorsqu'en se détournant il vit, dans le cadre d'une porte basse dissimulée par la tenture, une jeune femme gainée d'une grande robe de soie rouge que fermait à la naissance du cou une agrafe d'or rouge, les pieds nus dans des brodequins de cuir rouge et, autour de la tête, où une admirable chevelure rousse se tordait en nattes épaisses, un bandeau d'or rouge étoilé de feux verts.
Magique accord de cette flambée écarlate, de cette folie de tons violents, avec la plus nacrée, la plus diaphane des carnations, mais qui étonnait moins Georges que la ressemblance prodigieuse de l'inconnue avec son apparition de la nuit! C'étaient les mêmes cheveux flamboyants, les mêmes yeux smaragdins, la même bouche d'un arc si étroit et précis, le même front orgueilleux, le même nez aux ailes frémissantes, le même cou droit, d'une attache gracieuse et forte, portant, comme un beau fût, la tête inoubliable d'Océanide. L'inconnue le regardait sans rien dire et il sentait pénétrer en lui son regard énigmatique et puissant. Cela même lui causait une gêne dont il n'était pas maître. Elle se détacha du cadre de la porte et, lui montrant un siège:
--M. de Kerduel?
--C'est moi-même, madame.
--Vous ne confondez pas? Vous êtes bien Kerduel?
La question, outre qu'elle avait de quoi interloquer un homme moins assuré de la réalité du monde sensible et de son propre «moi», manquait éminemment de courtoisie. Mais son auteur ne prit même pas la peine de s'excuser.
--Je croyais, continua-t-elle, que la famille de Kerduel était éteinte. Le dernier des Kerduel dont il est parlé dans l'histoire fut, sauf erreur, Arthur, grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1581 et qui avait fait vœu de célibat, comme tous les membres de l'ordre... A partir de ce moment, on ne trouve plus mention des Kerduel. Le nom de Kerduel est si bien tombé en déshérence qu'en 1816, au retour des Bourbons, un certain baron ou chevalier Le Goarant, agent des émigrés pour la Bretagne, obtient, en récompense de ses services, de le relever avec le titre de comte... Les Léïzour sont, sans doute, une branche de cette famille Le Goarant?...
--C'est la première fois que j'entends parler d'elle, dit vivement Georges, à qui le ton quelque peu hautain de cet interrogatoire commençait à porter sur les nerfs. Mais comme vous ne m'avez certainement pas fait appeler ici pour traiter des questions de généalogie, trouvez bon, madame, que je sollicite la faveur d'être enfin conduit près de Mlle Lefoullon, dont l'état me cause quelque inquiétude...
--Mlle Lefoullon repose. Mon médecin sort de sa chambre, et il a bien recommandé de n'y laisser entrer personne avant qu'elle appelle... Nous avons le temps.
Georges, qui s'était levé, esquissa un geste d'adhésion polie et se rassit. Mal à l'aise, se tenant à quatre pour conserver sa patience, il subissait néanmoins la fascination de l'étrange femme.
Elle reprit:
--Ainsi, vous persistez à soutenir que la famille de Kerduel n'est pas éteinte et que vous êtes un de ses descendants authentiques? C'est bien invraisemblable... Mais comment expliquez-vous alors que cette famille, la plus ancienne de Bretagne, dont l'ancêtre, le fondateur, fut ce grand et noble Arthur, en qui se personnifièrent toutes les vertus, tous les héroïsmes de la race celtique, soit tombée brusquement, après la mort du grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, c'est-à-dire il y a quatre cents ans, dans un tel décri que le premier venu ait pu s'emparer de son nom comme d'une défroque, d'un vieux laissé pour compte de l'armorial?
--Cela ne s'explique que trop bien, madame, dit Georges, qu'avait fini par piquer cette discussion généalogique et qui voulait en sortir à son honneur. Je ne suis pas très ferré dans ces questions de sang et de descendance, où feu mon grand-père, qui s'y passionnait, a englouti, du reste, sa fortune et sa vie. Mais je ne suis pas non plus si ignorant du passé des miens que je ne puisse vous dire qu'à défaut de lignée directe le grand maître de l'Ordre de Jérusalem dont vous parlez laissait un neveu qui hérita, tout au moins, de son titre, sinon de sa fortune fondue dans le patrimoine de l'ordre. Ce neveu prénommé Mathias, si j'ai bonne mémoire, est peint comme un aventurier et un esprit inquiet. Mêlé à diverses entreprises de guerre et de conspiration, il s'expatria avec des Irlandais qui allaient tenter fortune au Canada et demeura jusqu'à sa mort éloigné de son pays. Marié là-bas, il eut un fils et, de ce fils, trois petits-fils, dont deux moururent en bas âge, et le troisième, à la mort de son père, réalisa les biens qu'il laissait et revint se fixer en Bretagne. C'était mon bisaïeul et ceci se passait en 1763...
--L'année du traité de Paris.
--Justement... l'année où le Canada cessa d'être français... On n'a jamais beaucoup aimé les Anglais dans ma famille... Hervé Léïzour (on l'appelait ainsi sans plus, et lui-même ne signait de tous ses titres qu'aux montres royales et aux réformations de noblesse) mena en Bretagne une vie effacée, à laquelle le condamnaient, d'ailleurs, l'ignorance où il était de l'usage des cours, sa sauvagerie naturelle et la médiocrité relative de sa fortune. Notre château familial de Kerduel et la plupart des terres qui faisaient notre apanage avaient passé en d'autres mains. Hervé Léïzour acheta près de Saint-Brieuc une gentilhommière qui s'alliait à ses goûts, sur un cap battu d'une mer terrible, à l'orée d'une énorme lande qui couvrait tout l'horizon. Il espérait bien y mourir, entre sa femme et l'enfant qui lui était né et qui fut mon grand-père. Mais, si retiré qu'il fût du monde, il ne put éviter que la Révolution ne l'y vînt trouver sous la forme d'un décret du comité de salut public de Saint-Brieuc qui déclarait ses biens propriété de l'État. Mon bisaïeul s'insurgea, tint la campagne avec Boishardy et envoya sa femme et son fils à Jersey, où il les rejoignit après l'affaire du camp de Malvaux. Tout cela avait bien diminué encore son patrimoine. Quand il revint d'exil, il ne songea même point à se prévaloir de son dévouement aux Bourbons et s'occupa, tout uniment, de réparer les brèches de ses affaires. Il mourut d'ailleurs presque aussitôt. Sa veuve avait son désintéressement ou sa naïveté, comme vous voudrez. Il est probable qu'elle ignora, comme moi-même, que Louis XVIII avait disposé du titre et du nom qui revenaient de droit à son fils. Toujours est-il que celui-ci était bien un Kerduel, qu'il n'y en a point eu d'autres et que, me trouvant, à cette heure, son seul descendant mâle, j'ai droit d'affirmer en réponse à votre question que je suis bien, comme mon grand-père, un Kerduel authentique...
Georges avait prononcé ces dernières paroles avec ce demi-sourire et sur ce ton de léger persiflage dont il convenait, lui semblait-il, d'adoucir une telle profession de foi généalogique. L'inconnue, son coude sur le bras d'un fauteuil, le poing replié sous sa belle tête pensive, l'avait écouté avec une attention profonde. L'ironie de Georges la laissait insensible, si tant est qu'elle l'eût remarquée, et les faits seuls semblaient lui importer.
--Pourriez-vous, dit-elle, à l'appui de vos affirmations, produire quelque pièce, des parchemins de famille, des lettres, un titre?...
--Mais, madame, dit Georges, ma parole...
--Sans doute, sans doute. Votre parole est la parole d'un galant homme, j'en suis persuadée. Mais enfin il y a des matières où le moindre grain de mil, comme dit votre La Fontaine... Je vous demande encore une fois, monsieur, si vous avez des preuves de ce que vous avancez?
--Moi, non. Mais ma tante, Mme Lefoullon, en a toute une malle qui ne la quitte point.
--En vérité, toute une malle?
--Si ce n'est deux ou davantage. Mon grand-père était, comme je vous l'ai dit, passionné de ces questions de généalogie et il avait réuni sur notre famille les pièces les plus rares et de toute provenance. Il prétendait même avoir découvert dans les papiers de l'abbaye de Landévennec, cette chartreuse des lettres bretonnes, comme on l'a appelée, un parchemin du neuvième siècle, miraculeusement échappé au vandalisme des révolutionnaires qui avaient trouvé spirituel de convertir le chartrier de l'abbaye en magasin de gargousses,--parchemin du plus haut intérêt pour notre famille, et qui établissait d'une façon indiscutable notre filiation avec le roi Arthur...
Georges, qui n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à ces reliques manuscrites d'un passé définitivement aboli, fut étonné de l'impression extraordinaire que sa révélation avait faite sur l'inconnue. Elle s'était dressée, toute sa pâle figure illuminée d'on ne sait quelle fugitive émotion.
--Oh! Et vous dites que le parchemin existe encore?
--Je pense que oui, dit Georges, qui courait de surprise en surprise. Ma tante doit l'avoir conservé...
--Voulez-vous l'aller chercher?
Georges aurait bien allégué que ce n'était ni le moment ni le lieu peut-être de s'occuper de telles vétilles. Malgré lui, sa pensée revenait à sa cousine qu'il avait hâte de retrouver. Mais son interlocutrice se montrait si pressante! Et en outre tout ce qu'il voyait et entendait depuis la veille était si singulier! Il chercha, faute de mieux, à gagner du temps:
«Le parchemin était illisible... du latin d'église en caractères gothiques... il y aurait fallu un paléographe... Et enfin, avant de rentrer à Rûn-Rouz, il désirait voir Annette. Mme Lefoullon ne comprendrait pas qu'il revînt sans avoir jugé par lui-même de son état.»
Cette dernière raison l'emporta.
--Soit! dit l'étrange femme, suivez-moi...
Elle poussa la petite porte par où elle était entrée et qu'un couloir des plus étroits, ouvert dans l'épaisseur du mur, faisait communiquer avec d'autres pièces disposées en enfilade au rez-de-chaussée. On eût dit un chenal où elle glissait plutôt qu'elle ne marchait d'un mouvement onduleux et léger qui faisait valoir la souplesse de son corps. Comme ils débouchaient dans une galerie, elle fit signe à Georges de s'arrêter, souleva une tenture et disparut.
Elle revint presque aussitôt et dit au jeune homme:
--Vous pouvez entrer.
Georges ne se fit pas répéter l'invitation et, le cœur battant d'émotion à l'idée de retrouver son amie, il se coula dans la pièce où reposait Annette gardée par une des femmes du château. Quoique les rideaux fussent tirés, Annette, dès le seuil, reconnut Georges et poussa un petit cri de joie.
--Ah! dit-elle, tu es venu. Merci.
Elle avait saisi les mains du jeune homme dans les siennes et elle le contemplait avec ravissement. Cet accueil, auquel il était loin de s'attendre, le remua profondément. Qui sait si le ciel n'avait pas ménagé cette épreuve pour lui rendre celle qu'il aimait?
--Tu ne veux donc plus que je parte? dit-il avec un sourire mouillé.
--Non! dit Annette doucement.
Et elle ferma les yeux, mais la pression légère de sa main achevait de parler pour elle. Rouvrant les yeux:
--Donne-moi des nouvelles de maman, dit-elle. J'ai dû lui faire gros cœur, hier... et à toi aussi, ajouta-t-elle plus bas...
--Tout est oublié, puisque te voici, dit Georges.
Mais en lui-même, à la tête pâlie de la jeune fille, à ses yeux dilatés, aux frissons qui l'agitaient parfois sous les draps, il commençait de craindre. L'inconnue, à dessein ou non, ne lui avait pas dit toute la vérité sur l'état d'Annette. Il se contint cependant devant son amie et lui donna les nouvelles les plus rassurantes de Mme Lefoullon: sans doute, l'excellente femme avait passé la veille par des transes bien cruelles; mais la nouvelle qu'Annette était sauvée lui avait rendu la vie. N'étaient son asthme et sa faiblesse, elle se fût déjà mise en route pour l'île d'Aval...
--Ah! méchante, méchante! S'il est permis de commettre des imprudences pareilles!...
Elle sourit.
--Pardonne-moi, mon bon Georges. Je ne recommencerai plus...
Une petite toux la secoua. La garde approcha un bol de tisane et marmotta quelques mots vagues.
--C'est drôle, dit Annette. Je ne la comprends pas toujours et, d'autres fois, il me semble qu'elle parle en breton.
La tisane la calma un peu. Elle s'allongea sous les draps, mais elle tremblait encore.
--J'ai froid, dit-elle.
Les couvertures, la chaleur de la pièce n'y faisaient rien. Elle soupira, puis après un silence:
--Si tu savais comme je suis faible, faible! Pour un pauvre bain forcé, tout de même!...
Georges ne répondit pas. Plus il observait Annette, plus son inquiétude croissait. Il comprenait mal que le médecin du château se fût satisfait d'un premier examen. Mais, comme il se retournait pour interroger la garde, l'inconnue, qui s'était tenue discrètement à l'écart jusque-là, intervint sans ménagement:
--Les ordres du médecin sont formels, mademoiselle... Ils défendent de prolonger toute visite. Celle-ci n'a déjà que trop duré.
Annette s'arrêta, frappée à son tour du ton d'autorité qu'il y avait dans cette voix, puis, comme en subissant aussi l'emprise, elle tendit sa main à Georges:
--Tu reviendra, n'est-ce pas?... Aujourd'hui... ce soir... quand j'aurai dormi...
--Oui, dit Georges, la gorge serrée.
Et, se penchant sur la petite main que lui tendait son amie, il la baisa religieusement.
--Allons, monsieur, dit l'inconnue.
Georges l'eût volontiers envoyée au diable. Il sortit cependant. Aussi bien voulait-il s'expliquer une bonne fois avec l'énigmatique personne chez qui le hasard avait jeté Annette. Mais elle le prévint:
--Vous avez trouvé Mlle Lefoullon dans un état plus grave que vous ne pensiez, dit-elle. Mon médecin ne pouvait pas se prononcer encore quand il l'a vue. Il l'a mise en observation. Le froid de l'eau l'aura saisie. Il craint des complications, une pleurésie peut-être... Nous le saurons ce soir, après sa visite.
C'était dit d'un ton si sec, si dénué de cordialité, que Georges s'indigna.
--Mais elle peut en mourir, madame!... C'est atroce ce que vous venez de m'apprendre là.
--Qu'y puis-je? Et puis tout n'est pas dit.
Elle toucha un timbre, et un couple étrange parut: un vieillard ossianique, aveugle et chenu, courbé sous sa harpe et que menait par la main une enfant. Sur un signe, le vieillard déposa son instrument et commença de l'accorder.
--C'est Blegobred le télyneur[5] et sa fille Rianone... Avec votre permission, ils vont jouer à la malade l'air du sommeil qui l'aidera à s'assoupir.
[Note 5: Harpeur gallois (du mot _telyn_, harpe).]
Cette attention délicate ne sembla pas toucher Georges, tout entier à la pensée du danger mortel que courait son amie. L'inconnue s'en avisa et reprit toute sa dureté.
--Monsieur, dit-elle à Georges, vous avez vu Mlle Lefoullon... Je pense m'être correctement acquittée envers elle des devoirs de l'humanité. Elle a reçu et elle recevra ici, tant que son état l'exigera, les soins les plus empressés... J'ai tenu ma promesse: j'attends que vous remplissiez la vôtre.
Dans le désarroi où l'avait jeté la vue d'Annette et où l'espoir et la joie se mêlaient aux angoisses les plus cruelles, Georges éprouva quelque peine à se rappeler le genre de promesse auquel faisait allusion son interlocutrice.
--Vous voulez parler de ce parchemin?
--Précisément.
Un imperceptible haussement d'épaules témoigna de l'importance qu'il attachait à la requête. La bienséance, les obligations que lui créaient la situation d'Annette et la sienne propre, l'espèce de dépendance où elles le mettaient vis-à-vis de l'inconnue, purent seules l'empêcher de faire un éclat. Annette n'avait évité un genre de mort que pour s'exposer à un autre: joli moment en vérité pour se livrer à la chasse aux parchemins! Et de quel ton rogue, déclamatoire, dans quel style de mélo on l'en sommait!
--Parbleu! pensa-t-il, c'est le Boulevard du Crime transporté à Pleumeur-Bodou. Cette femme doit avoir eu la tête dérangée par Pixérécourt et Bouchardy.
Mais lui-même, déjà, était-il si sûr du parfait équilibre de ses facultés et qu'il ne déférait que par pure courtoisie aux ordres de son beau despote féminin?