pensé le monde? Qu'eussent pensé tes parents? Toi-même, qu'aurais-tu pensé un jour? Une âme un peu délicate peut-elle supporter qu'on soupçonne à ses affections des dessous intéressés? «Allons, mon vieux, disait la sagesse, n'attends pas qu'on te congédie, boucle ton sac et va-t'en! File au bout du monde et ne donne plus de tes nouvelles que tous les trois ans! C'est la seule manière de prouver ton amour pour Annette... la seule aussi de montrer ta reconnaissance aux braves gens qui t'ont recueilli et qui ont bien le droit de rêver d'un gendre plus reluisant...» Et en somme, Annette, peu s'en est fallu que le plan ne réussît...; sans le krach de l'_Union nationale_, ça y était: tu épousais le Dussaussoy et jamais, jamais mon secret ne serait sorti de moi qui t'aimais à en mourir et qui n'ai consenti à t'en faire l'aveu que le jour où tu fus ruinée... Oui, c'est vrai, ce jour-là j'ai déliré de joie... j'ai cru que plus rien ne nous séparait... que, pauvre, sans dot, tu ne repousserais peut-être pas celui qui t'avait assez aimée, riche et heureuse, pour renoncer à toi... Tante Yseult s'était faite ma complice; elle m'entretenait innocemment dans mes illusions; elle croyait pouvoir répondre de toi... Hélas! Annette, ni elle ni moi n'avions lu dans ton cœur... Mais qu'est-ce donc, qu'est-ce donc, mon Dieu, qu'il y a dans ce cœur-là?...

Pouvais-je le lui dire? Pouvais-je surtout lui faire entendre que, plus il découvrait les secrets mobiles de son héroïque renoncement et plus il m'enfonçait dans la volonté de me racheter par un héroïsme égal? O noblesse parfaite! Cœur admirable! Comment avais-je mis si longtemps pour vous reconnaître! Et de quelle confusion vous me couvriez! La comparaison que je faisais de la conduite de Georges avec la mienne, cette magnifique générosité chez lui, chez moi cette légèreté, cette promptitude à l'oubli, cette facilité à me détacher de mon unique ami pour prendre le premier mari venu, tout m'accablait et me montrait mon indignité. Non, il ne se pouvait que j'acceptasse encore le nouveau sacrifice qu'il s'imposait. Sur le moment, peut-être, un reste d'amour l'aveuglait assez pour qu'il ne voulût point porter sur ma conduite antérieure le sévère jugement qu'elle méritait. Mais, plus tard, sa fièvre tombée, à quels mobiles ne rapporterait-il pas le changement de mon cœur! Dieu sait, pourtant, si mon amour est pur de tout calcul, mais il suffit que les apparences me condamnent. Je connais mon devoir et la conduite de Georges me dicte la mienne. Le léger dépit que lui causera mon refus passera comme l'arrière-goût d'une boisson un peu amère; il l'oubliera et, plus tard, aux bras d'une compagne plus méritante (mais plus aimante, non pas), il me saura gré d'avoir préféré son bonheur au mien...

Telles étaient les pensées qui bouillonnaient en moi pendant le long silence qui suivit les explications de Georges. Mais enfin ma résolution était prise: je me découvris une fermeté que je ne me connaissais point, et, me levant:

--Georges, dis-je, donnez-moi votre main... Ce que je vais vous dire atténuera un peu votre peine: si j'avais dû me marier, je n'aurais pas voulu d'autre mari que vous. Mais il y a des choses qui ne s'effacent point; je le sais, je le sens.

--Quelles choses? Parlez-vous de votre mariage raté? Vous ne me faites pas l'injure, j'espère, de me comparer à un Dussaussoy?

--Non, mais nous ne pouvons faire qu'il n'y ait eu un Dussaussoy.

--Je ne comprends pas.

--Vous comprendrez un jour. Moi non plus, longtemps, je n'ai pas compris.

Je le quittai sur ces mots. J'avais besoin d'être seule... Et, remontée dans ma chambre, je me suis jetée en pleurant sur mon lit...

Ah! Si je pouvais mourir!...

25 mai.

Georges s'en va. Il part dans trois jours. Ma pauvre maman en est toute bouleversée. Elle soupçonne un mystère et, quoique nous nous soyons entendus, Georges et moi, pour lui cacher la vérité, elle ne nous perd pas des yeux... Georges doit aller demain à Lannion régler diverses affaires, arrêter sa place dans l'express.

C'est la fin...

DEUXIÈME PARTIE

LA SIRÈNE