Sur la terrasse du château, couchée dans sa tunique rouge, le menton dans ses paumes, Morgane regardait la mer. Derrière elle, dans un angle de la terrasse, Blegobred accordait son instrument. Un jour gris, déchiré d'éclaircies de soufre, pesait sur l'horizon. De brusques coups de vent passaient comme des faulx et la mer n'était plus qu'une grande prairie livide, couleur de plâtre, où bondissait le troupeau des vagues. Elles venaient battre le pied de la terrasse et, brisées par le choc, reculaient vers le large, où d'autres les heurtaient du poitrail et, toutes ensemble, mêlées dans un échevèlement d'écume, recommençaient le stérile assaut...

Morgane, comme fascinée par cette lutte, demeurait sans parler, les yeux sur la mer. Un moment, elle parut s'arracher à sa contemplation, et, se tournant vers Blegobred, toujours immobile:

--L'air de la Mort, mon âme!

Le vieux telynor tira des cordes basses de sa harpe trois sons graves pareils à un glas; Morgane s'était retournée vers la mer: l'abîme qu'elle fouillait du regard lui semblait moins profond et moins sombre que l'abîme de son propre cœur. Quels courants, quels remous de tempête sont comparables aux agitations d'un cœur? Les passions qui se heurtent sans bruit, dans les ténèbres d'une conscience, dépassent en horreur la vaine bataille des éléments. Elle était criminelle!... A cette heure même, dans une chambre de la Tour des Hôtes, il y avait un pâle corps de jeune fille, des bras jetés, des yeux qui ne verraient plus la douce lumière du jour... Idris lui avait remis le «boire» magique qui ne laisse aucune trace, qui n'a aucun goût, qui tue sans éveiller. Elle l'avait mêlé à la potion d'Annette. Personne ne l'avait observée; la chambre était plongée dans une obscurité propice; Fante dormait. Et sa main n'avait pas tremblé en versant l'horrible breuvage. Il le fallait!...

Ses calculs déjoués, Georges soustrait à sa domination, reconquis par Annette, une seule chance lui demeurait: la disparition de la jeune fille. Elle écartée, le seul obstacle qui la séparait de M. de Kerduel tombait en même temps. On attribuerait la mort de la jeune fille à une rupture d'anévrisme, à une congestion cérébrale, à telle autre maladie subite qu'expliquait trop bien l'ébranlement de sa santé. L'autopsie du corps ne ferait rien découvrir. Et qui, d'ailleurs, songerait à l'accuser, elle, Morgane, comtesse de Bangor, riche à milliards et plus suspecte d'indifférence que de jalousie à l'égard de cette pauvre fille sans naissance?... Elle avait tué pourtant... Et, si forte qu'elle fût sur elle-même, elle n'avait pas eu le courage d'assister derrière une porte ou une tenture à l'agonie de sa victime. Le poison versé, elle était partie; elle l'avait laissé seul à sa besogne de délivrance. Est-ce donc qu'elle regrettait son crime, qu'elle eût voulu ne l'avoir point commis? Une fatalité inéluctable avait dirigé tous ses actes, elle n'avait été que l'instrument. Pourquoi cette gamine barrait-elle sa route? Tant d'années d'efforts, les troupes prêtes, la restauration assurée, le trône à portée de sa main et d'où quelques marches la séparaient à peine et tout cela réduit à néant par les lubies sentimentales d'une petite fille obscure et passionnée! Le vrai crime, c'eût été de croiser les bras...

Morgane, dans le premier mouvement de fureur sauvage que lui avait causée la fuite de Georges, s'arrachant d'elle pour courir au secours de la jeune fille, s'était enfermée dans ses appartements. Elle n'avait pas entendu Annette dicter à Georges la conduite qu'il devait tenir, faire si généreusement le sacrifice de son propre amour aux intérêts supérieurs d'une grande cause. Elle croyait n'avoir pour rivale qu'une sorte de petite pensionnaire capricieuse, sans élévation, sans noblesse véritable, et, le moment venu, elle n'hésitait pas à la briser. Sa justification, si c'était peu d'invoquer son intérêt personnel de prétendante, elle l'eût trouvée trop aisément dans l'intérêt de ses frères. D'elle ils attendaient le salut, la délivrance. Mais ce salut, cette délivrance, il fallait, pour les assurer, la coopération d'une volonté indépendante de la sienne, qu'elle avait fini par soumettre et entraîner et qu'un bras misérable d'enfant menaçait, au dernier moment, de soustraire à son empire. Ce bras était retombé; le sort était vaincu. La potion prise, Annette n'avait dû ni pousser un cri ni faire un mouvement. Le poison avait dû agir sur elle tout d'un coup, frapper aux sources de la vie et les dessécher instantanément. On ne s'apercevrait de sa mort que longtemps après, tant cette mort serait pareille au sommeil...

L'aveugle jouait toujours: c'était une sorte de marche lente qui évoquait d'abord des piétinements de foule sous l'averse, des cahots de cercueil, de grêles voix d'enfants de chœur dans la brume et où revenaient, distinctement, les trois notes égales et espacées du glas... Puis, à la reprise, une gamme triomphale, symbolisant l'entrée de l'âme dans la vie éternelle, la joie sans seconde de la Résurrection... Et, de nouveau, les trois tintements réguliers, martelés et sourds...

Morgane, perdue dans sa songerie, n'écoutait pas. Le jour, sinistre et plombé, fermait l'horizon d'un cercle d'argent pâle. Là-bas, aux confins de la vue, les Sept-Iles allongeaient leur croupe grise. La tête âpre du vieux roi Grallon, au-dessus des dunes, regardait de ses yeux de pierre. Et les mille lanières du vent d'ouest chassaient vers le pied de la terrasse la chevauchée éperdue des vagues. Il en arrivait, il en arrivait! Et si pressées, tordant et mêlant leurs nœuds, qu'on eût dit maintenant un fourmillement de couleuvres. Glissant sur la convexité du rempart, elles poussaient un long sifflement en se brisant aux créneaux, et leurs fines langues, dardées en appel vers Morgane, avaient l'air de la chercher pour l'étreindre.

Morgane tressaillit, comme si elle entendait cet appel. Bien des fois, en des jours pareils, elle avait cédé à ces voix sifflantes de la mer, elle s'était jetée au milieu du tourbillon. L'orage l'attirait. Elle était dans ce ruissellement d'écume, dans ce conflit effroyable des eaux et du vent, au milieu de ces vagues monstrueuses, comme l'âme fleurie et magnifique de la mer. Elle était Morgane, l'engendrée, le sourire vivant de la mer...

Un bruit de pas, un souffle rauque... Quel audacieux, malgré ses ordres, se permettait de venir déranger sa songerie? Elle se retourna et, voyant Georges la figure convulsée, elle se dressa comme une biche, d'un souple mouvement des jarrets, et se tint debout contre la balustrade. Était-il entré chez Mlle Lefoullon? Savait-il?... Elle comprit tout de suite qu'il savait. Pourtant, elle ne baissa pas les yeux. Georges marchait sur elle.

--Enfin je vous trouve!

Et, dans l'oubli de lui-même, levant un poing menaçant:

--Misérable! Misérable!

Morgane pâlit, mais ne fit pas un mouvement. Cette contenance dédaigneuse était la plus capable de désarçonner Georges, dont le poing retomba sans avoir frappé.

--Êtes-vous ivre ou fou, monsieur de Kerduel? dit lentement Morgane.

Elle avait vu l'hésitation du jeune homme et se ressaisissait avec cette merveilleuse élasticité d'esprit qui en faisait une escrimeuse si redoutable. Si Annette était morte sans avoir parlé, si Georges n'avait que des soupçons, elle pouvait espérer encore les détourner à force de dissimulation et de sang-froid.

--Un crime a été commis cette nuit, dit Georges d'une voix sourde, et c'est vous l'assassin...

Morgane haussa les épaules sans répondre. Elle s'attendait à l'accusation et ne voulait se défendre qu'après que son adversaire se serait découvert entièrement. Tant de calme le démontait. Mais la pâle figure de Fante passa devant ses yeux; il se rappela la déclaration si catégorique de l'enfant.

--Vous êtes entrée cette nuit dans la chambre d'Annette, continua-t-il d'une voix plus affermie. Vous aviez à la main une fiole de poison et vous l'avez vidée dans la potion qu'elle devait prendre...

Cette fois, l'accusation était nette, formelle, appuyée de précisions qui valaient des preuves. Comment Georges les avait-il obtenues? Annette n'avait-elle absorbé qu'une partie de la potion et avait-elle eu le temps de parler avant de mourir? Mais comment eût-elle su que Morgane était venue dans sa chambre? Elle dormait et l'enfant qui la veillait dormait aussi: Morgane s'en était longuement assurée avant d'entrer. Était-ce donc l'enfant qui l'avait vue? Mais, si dévouée à sa maîtresse, elle l'eût avertie et ne l'eût point laissée prendre la potion. Georges affirmait sans preuves; il donnait à de simples présomptions la teneur d'une accusation précise...

--Réfléchissez, monsieur de Kerduel, dit-elle, sans qu'un pli de son visage eût remué durant ce tragique débat intérieur. Pourquoi aurais-je empoisonné Mlle Lefoullon? L'eussé-je recueillie, sauvée une première fois, si j'en avais voulu à sa vie?

--Vous ne la connaissiez pas alors.

--Elle est donc morte? demanda Morgane, avec une expression de joie sinistre qu'elle ne parvint pas à dissimuler.

--Ah! sorcière, tu t'es trahie!... Eh bien, tremble... Le ciel a été plus fort que tes philtres. Elle vit!...

--Elle vit! répéta Morgane, frappée cette fois en plein cœur. Elle vit! répéta-t-elle encore...

--Oui, dit Georges, grâce à l'enfant qui la veillait et qui a failli mourir à sa place... Sans son intervention, votre monstrueux scénario se déroulait jusqu'au bout: la pièce était plongée dans une obscurité presque complète; Annette dormait; l'enfant semblait dormir aussi... Heureusement, elle vous a vue verser le poison. Dans l'espèce de terreur superstitieuse que vous lui inspiriez, elle n'a pas fait un mouvement; mais, après votre départ, elle s'est ressaisie; elle a voulu s'assurer que la potion où vous aviez versé la mort était inoffensive. Elle y a trempé les lèvres seulement: quand je suis accouru, elle râlait sur le plancher...

Morgane, atterrée, ne se défendait plus. Une lividité mortelle s'était répandue sur ses traits, qui, depuis un moment, étaient ceux d'une Gorgone. Elle essaya encore, pour la forme, une confuse dénégation. Georges, d'un geste qui glaça les mots sur ses lèvres, lui montra combien cette lutte était inutile... «Soit!» dit-elle. Et regardant Georges en face:

--Que prétendez-vous faire?

--Vous dénoncer à la communauté celtique comme indigne, criminelle et déchue de vos droits, dit Georges avec force, délier les membres de cette association de la foi qu'ils vous ont jurée et dont votre crime les dégage...

--Vous ne ferez pas cela, dit vivement Morgane.

--Je le ferai, dit Georges...

--Vous ne connaissez aucun des chefs de la conspiration...

--J'attendrai qu'elle ait éclaté pour parler...

--On ne vous croira pas...

--Je n'aurai qu'à dire qui je suis.

Morgane éclata d'un rire amer:

--Qui vous êtes, monsieur Léïzour? Il semblerait que vous n'ayez qu'à paraître pour qu'on salue en vous l'héritier légitime d'Arthur. Il faudra commencer par prouver vos droits...

--Ils sont écrits tout au long dans la charte que je vous ai remise, dit Georges.

--Et si ce parchemin disparaissait? demanda Morgane...

--Vous oseriez?...

Dans le vent qui redoublait de violence, les paroles des deux adversaires se heurtaient avec des éclats sourds. Derrière eux, l'aveugle, comme indifférent, continuait à dérouler sa marche funèbre: la harpe pleurait sous ses doigts ou s'épanchait en rythmes d'orage...

--J'oserais, dit Morgane...

Georges commençait à mesurer les profondeurs de cette âme charybdienne.

--Le vol après l'assassinat... Voilà donc les degrés qui vous mèneront au trône...

--Qu'importe, si j'y monte? dit Morgane... Les modérés sont les impuissants de l'Histoire et il est temps d'avoir des scrupules quand la cause qu'on sert a triomphé.

--Vous blasphémez cette cause. Vos frères vous renieraient, s'ils savaient qui vous êtes...

--Et qui êtes-vous donc, vous qui parlez? riposta Morgane. Qu'avez-vous fait jusqu'ici pour cette cause? Quelle heure de votre vie, quelle goutte de votre sang, quelle parcelle de votre fortune lui avez-vous sacrifiées? Hier, vous ignoriez seulement qu'il y avait encore un peuple, une âme celtes. Les premières ouvertures que je vous ai faites sur les destinées de ce peuple, vous les avez accueillies avec le scepticisme dédaigneux d'un blasé ou d'un dégénéré... Moi, c'est toute ma vie que j'ai donnée à mes frères... Enfant, je n'ai pas eu d'autres pensées; jeune fille, je n'ai connu ni le sourire ni les effusions des vierges de mon âge. J'étais jeune, j'étais riche, j'étais belle: je ne l'ai pas su ou j'ai voulu l'oublier. Le lourd héritage ancestral se résumait pour moi en un renoncement à tout ce qui n'était pas lutte, effort, aspiration vers le triomphe définitif de la restauration celtique. Pas un instant, vous m'entendez, je ne l'ai accordé jusqu'ici à la satisfaction égoïste d'un désir qui fût autre... Fils d'Arthur, marqué par le destin pour un trône dont je vous frayais la voie, je vous ai cherché, je vous ai tiré de l'obscurité, je vous ai mené, comme le tentateur avait fait au Christ, sur la montagne d'où l'on découvre l'avenir... Je vous ai dit: «Tout cela est à toi, à nous... Il suffit pour cela que tu dises oui, que tu consentes à me laisser faire, que tu poses ta main dans la mienne... Part égale, quoique seule de nous deux jusqu'ici j'aie travaillé, lutté, peiné...» Et vous avez accepté, vous avez trouvé ma proposition toute naturelle et toute simple... C'est à peine si vous avez témoigné quelques scrupules de tant recevoir sans rien apporter. En quoi vous vous trompiez, car il me fallait au moins votre adhésion nette, franche, sans détours, sans remise, et, si c'était un sacrifice, concédez qu'il était bien faible... Mais ce sacrifice, si léger, vous n'en avez même pas eu le courage! Il a suffi d'une petite fille évanouie pour vous retourner comme une crêpe, vous faire oublier vos engagements les plus solennels. Je cherchais un homme: voilà la pâte molle que j'avais trouvée... Eh bien! ce que vous étiez trop lâche pour accomplir, je l'ai voulu tenter, moi qui n'étais qu'une femme. Je me suis substituée à vous pour débarrasser la voie, faire place nette à notre commune ambition. Si c'était un crime, c'est vous qui l'aviez voulu, qui m'y aviez forcée... L'intérêt de la patrie celtique avant tout!... Imprévoyante que j'étais! C'est cet acte de haute préservation sociale que vous invoquez pour réclamer ma déchéance, pour dire à mes frères: «Chassez de vos rangs celle qui s'est faite assassin pour vous! Oubliez son nom, ses titres, le séculaire effort des siens, sa propre vie en oblation!» Et s'il se trouve un curieux pour demander qui parle ainsi, vous répondrez: «C'est moi, Georges de Kerduel, héritier légitime d'Arthur, qui ne savais même pas hier que vous existiez, qui n'ai jamais fait un pas, ouvert la bouche, levé le petit doigt pour votre défense, mais qui me suis donné la peine de naître et de me baisser pour ramasser dans le sang une couronne qui ne m'appartenait pas...»

Magnifique de passion, elle avait jeté ces invectives d'une voix saccadée, hachée par la tempête intérieure de son âme autant que par la tempête du dehors, et Georges s'en troublait. Ces dangereux sophismes, dans la bouche de Morgane, prenaient l'accent d'une redoutable vérité. Qu'était-il, en effet, et qu'avait-il fait pour cette patrie celtique au nom de laquelle il prétendait condamner Morgane? L'étrangère, l'œil fixé sur Georges, suivait anxieusement cette déroute de ses sentiments intimes. Mais ce n'était pas assez d'avoir réduit au silence les accusations suspendues sur sa tête. Qu'importait que Georges ne la vendît pas, s'il refusait toujours d'être à elle, s'il retournait à sa rivale et compromettait ainsi le succès d'une cause qui lui tenait plus au cœur que la vie? Téméraire ambition, mais bien digne de cette âme en qui la passion avait quelque chose de surhumain! Elle se rapprocha encore de Georges.

--Telle j'étais hier, telle je suis aujourd'hui, monsieur de Kerduel... Vous n'avez pas réfléchi en m'accusant que vous jugiez en homme, quand il fallait vous élever à la sérénité de jugement d'un prétendant au trône...

Et, comme il se taisait toujours, courbant la tête dans cette débâcle de lui-même:

--Si vous vouliez, dit-elle à voix basse, tout serait oublié!...

Georges sursauta. Morgane une fois de plus s'était méprise ou avait été trop vite et trop loin.

--Oublier! dit-il. C'est vous qui parlez d'oublier!... Et ce sont vos victimes aussi peut-être qui devraient vous demander pardon!

--Elles n'avaient qu'à ne pas barrer mon chemin... Je les plains, c'est tout ce que je peux pour elles.

--Mais vous passez!

--Je passe.

--Pas cette fois... Et il vous faudra humilier d'abord votre orgueil devant elles... oui, aujourd'hui même... à l'instant...

--C'est un ordre?

--Un ordre sans réplique.

--Je n'en ai reçu de personne jusqu'à présent. Souffrez donc, mon cher hôte, que, pour l'exécution de celui-ci, j'attende que vous ayez sur moi l'autorité qui vous manque encore...

--Que voulez-vous dire?

--Mais ce que vous savez aussi bien que moi-même: qu'à défaut d'un père, il n'y a qu'un mari qui ait droit de commander à une femme...

--Et vous avez cru vraiment qu'après ce qui s'est passé cette nuit je pourrais devenir votre mari... le mari d'une empoisonneuse?

--Oui, dit Morgane, j'ai cru que, mieux conseillé, pénétré de la vraie notion de votre rôle, vous pourriez consentir à ce petit désagrément. François de Sales trichait bien au jeu pour étoffer le budget de ses charités et l'Église ne l'en a pas moins admis au rang des bienheureux. J'ai fait comme lui... vous pouviez faire comme elle... Tout pour la Cause!

--Ne mêlez pas cette cause à vos horribles calculs d'ambitieuse, s'écria Georges poussé à bout, ou, si elle vous est chère, prouvez-le d'abord en me rendant un titre qui, d'après vos dires mêmes, est le palladium de la restauration arthurienne.

--Pour en faire quel usage? Contre moi, sans moi ou avec moi?

--Peut-être pas contre vous, mais sans vous assurément.

--Il suffit: je le garde.

--Par exemple, c'est ce que nous allons voir!... Quand je devrais y employer la force, diablesse, tu me le rendras... ou tu me diras ce que tu en as fait...

--Le voilà! dit Morgane, brandissant le parchemin qu'elle avait tiré de son corsage. Viens donc le prendre, si tu l'oses!...

Et, avec ce rire aigu des Océanides que les vieux auteurs comparent au sifflement de la pie de mer, elle bondit sur l'entablement de la balustrade et plongea dans le vide...

Georges n'eut pas le temps d'intervenir. Il se pencha sur l'abîme: une vague, plus forte que les autres, comme portée par la convexité de la muraille, arrivait en sifflant vers les créneaux. Brisée, elle s'abattit sur la mer et, dans la nappe d'écume qu'elle étendit au loin, il crut voir un sillage rouge, une forme onduleuse et pourprée qui glissait vers le large et que la houle lui déroba presque aussitôt...

Sur la terrasse, veuve du beau sphinx marin qui la peuplait de ses rêves, l'aveugle Blegobred tâtait les cordes rompues de sa harpe.

ÉPILOGUE

(_Fragment du Journal d'Annette._)

... Il y a deux ans aujourd'hui... Georges vient de se rendre à bord. Il est attaché au service de la défense mobile sur le torpilleur 29 et il doit prendre la mer à midi pour des manœuvres d'évolution au large de la Roche-Mingant. Sans que nous nous soyons parlé, j'ai vu dans ses yeux que ce retour du tragique anniversaire l'assombrissait comme moi... L'île d'Aval, Mlle de Bangor, les Invincibles, que tout cela est loin et que tout cela, pourtant, est encore présent à notre âme!... L'île, hélas! n'est plus qu'un débris. Le soir même où nous l'avons quittée, une explosion la détruisait. Du mouvement insurrectionnel près d'éclater, nous n'avons eu depuis lors aucune nouvelle; mais à de sourds indices, à des frémissements et comme à certains remous de passions populaires, Georges affirme que, si le mouvement a dû subir une pause, on aurait tort d'en conclure à son arrêt définitif, qu'il a même repris déjà sous un autre nom: le _Sinn-Fein_, et avec un objectif plus limité: l'établissement de la République irlandaise...

Nous sommes mariés aujourd'hui, Georges et moi, et nous habitons Brest. M. d'Arnouville remplaçait au mariage ma pauvre maman, morte trop tôt pour assister à la réalisation de son vœu le plus cher. Toutes ces émotions l'avaient brisée et avaient fini par ruiner le reste de vie qu'elle conservait. Nous l'avons déposée à Trégastel, dans une petite concession où nous avons fait porter aussi les «reliques» de papa. Rûn-Rouz et Faraud sont demeurés aux mains de Gertrude et d'Yvon. Nous avons promis de les aller voir une fois l'an, après le pèlerinage à la tombe de nos parents. Fante est toujours à notre service: c'est une jeune fille de dix-sept ans, gracieuse et vive, à qui les quartiers-maîtres font les doux yeux et qui ne se presse point de choisir. «J'ai bien le temps», nous dit-elle...

Mais je la soupçonne d'être ambitieuse et de vouloir au moins d'un second maître pour mari... Son grand-père, le vieux Fanch, un soir que les vents étaient hauts, en a profité pour lever l'ancre et cingler vers les rades de l'Autre Monde: j'imagine qu'il fit la traversée sans secousse. Fanchic a pris du service; il est attaché, sous les ordres de Georges, à la défense mobile: c'est un bel homme maintenant et, par surcroît, un matelot «premier brin». Enfin un nouveau venu a fait son entrée dans notre petit monde et comblé un peu du vide qu'y avaient creusé nos chers absents: il s'appelle Arthur-Dieudonné de Kerduel, et, en attendant qu'il remplisse les grandes destinées que lui promet ce nom, il tette son pouce avec une gravité incomparable...

* * * * *

Dans le pays que nous habitions, sur tout ce liséré de la côte bretonne où les convulsions géologiques de la période tertiaire sont encore inscrites dans les lignes du paysage, on dit qu'à certains jours de l'année le sein de la mer s'entr'ouvre pendant quelques secondes et qu'on voit se lever sur les eaux les murs d'une cité puissante, d'or, de jaspe et d'ivoire, avec ses clochers, ses palais et ses tours. Les évêques officient dans les églises; les soldats veillent sur les remparts. Aux trois portes de la ville, trois pauvresses sont assises dont les lèvres remuent sans émettre aucun son: leur geste, leur regard parlent assez pour elles et il suffirait en somme que, dans la sébile d'une de ces faméliques, un vivant qui passerait déposât seulement un liard. Aussitôt, l'enchantement prendrait fin et la cité dolente renaîtrait pour toujours à la lumière. Mais nul rédempteur ne s'est présenté ou, s'il en est que tenta ce geste piaculaire, le temps leur fit défaut pour l'achever: la mer s'est refermée sur eux. N'importe! L'espérance survit et la foi. Cette cité du mystère, léthargique merveille de l'abîme, elle ne cesse point, elle ne cessera jamais de refleurir en nous. Le rêve celte est plus fort que la mort... Et, sous les eaux où chante Morgane, peignant ses cheveux roux, il continue d'apercevoir les murs puissants, les clochers d'or, l'âme endormie de la patrie future...

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

PREMIÈRE PARTIE

Le journal d'Annette 7

DEUXIÈME PARTIE

La Sirène 109

ÉPILOGUE

Fragment du journal d'Annette 233

PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--31257.