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MAYERLING
Ce samedi 26 janvier 1889, à l’ambassade d’Allemagne, le prince Henri VII de Reuss donne la fête la plus brillante de la saison. La famille impériale est là, le prince impérial et la princesse Stéphanie, les archiducs et archiduchesses, le corps diplomatique, la cour, les hauts fonctionnaires, les chefs de l’armée, les beautés sans rivales de la double-monarchie, toilettes et uniformes, amples robes étalées, tuniques brodées d’or, diadèmes ancestraux qui ne sortent de leurs écrins que trois ou quatre fois l’an, crachats piqués sur de vieilles poitrines, perles, diamants, rivières, colliers, pendants, boucles d’oreilles, solitaires, que d’éclairs allumés sous le cristal des lustres! L’orchestre de Johann Strauss, ses valses les plus légères, un moment de répit et de repos, luxe et plaisir, oubli et détente dans cette âpre lutte pour l’existence, un sourire au milieu de tant de grimaces--un bal.
Qui croirait qu’il y a ici deux condamnés à mort? Ils n’ont guère plus de trois jours devant eux. Pourtant, ils sont venus au bal. L’un est le premier personnage de l’assistance. Son Altesse impériale et royale, le prince impérial Rodolphe; l’autre, la fille la plus belle, la plus séduisante, la plus jeune aussi de la réunion--elle n’a que dix-sept ans--la baronne Marie Vetsera, qui fait ce soir son début dans le monde. Elle porte une robe bleue pâle, un croissant dans les cheveux, une broche en diamant, une bague au doigt. Elle est aimable, jolie, elle charme les cœurs. Dix hommes élégants, titrés, riches, veulent l’épouser. Mais elle a choisi de se fiancer secrètement à la mort.
Le prince est d’heureuse humeur aujourd’hui. Il rit, plaisante et fait la cour aux femmes. Il échange quelques mots avec Marie Vetsera. Beaucoup de gens à ce moment ont les yeux fixés sur eux, vous savez, à cause des folies qu’on raconte--il n’en faut pas croire un mot!--Quelle aisance chez lui! que de grâce chez elle! Que disent-ils? On entend ceci seulement après les compliments d’usage que le prince tourne à merveille quand il aborde une jolie femme: «Nous chassons à Mayerling, lundi et mardi.» Cela, et c’est tout. Non, il n’y a rien décidément. Une minute, ils causent puis se séparent et se perdent au milieu des remous du bal. Où se retrouveront-ils?
Est-il possible de garder tant de détachement et de désinvolture dans les approches de la mort? Sans doute ignorent-ils qu’ils vont mourir. Voilà la simple raison de leur gaîté ce soir, si naturelle, si franche, du bonheur qui éclaire les beaux yeux de cette fille.
Non, ils ne l’ignorent pas. Ils ont écrit eux-mêmes leur sort sur le livre du destin. L’entretien de ce matin avec l’empereur en a décidé. Ils partiront pour Mayerling et là... Marie l’a appris il y a quelques heures par un mot de Rodolphe, plein de tendresse et d’amour, presque joyeux à l’idée d’échapper à ce monde qui les torture. Pour l’instant, elle ne pense qu’à une chose, elle vivra seule près de lui, un jour ou deux, loin de tous. Cela suffit à illuminer son jeune visage. Ce soir, il la trouve belle, elle lui plaît, il a envie de la prendre dans ses bras. Ce bal est vraiment le plus magnifique qui soit.
Le comte Hoyos la fait danser; elle le voit avec plaisir depuis qu’elle sait que Rodolphe a de l’amitié pour lui. Elle danse avec Miguel de Bragance. C’est un cousin du prince impérial. Il lui fait aussi la cour; il l’épouserait demain si elle voulait, une existence facile et princière à travers l’Europe... Refuser un si grand mariage, quelle élégance! Elle n’a ce soir que des idées légères qui lui plaisent.
Un arrêt parmi les couples qui dansent. Qu’y a-t-il? La princesse impériale fait le tour des salons au bras de l’ambassadeur d’Allemagne. Sur son passage, les hommes s’inclinent, les femmes plongent dans leurs robes en révérence.
Marie et Miguel de Bragance s’immobilisent. La princesse s’avance, multipliant les saluts. Elle est grande, forte, elle n’a jamais retrouvé sa taille depuis ses couches uniques. Elle apparaît à Marie sans beauté, sans grâce, sans tendresse non plus; elle a réduit au désespoir un prince dont l’Autriche n’a pas connu l’égal, l’espoir des peuples de la double-monarchie; elle l’a condamné à mort. Ces pensées rapides tourbillonnent dans l’esprit de Marie et l’enflamment de colère... La princesse est à trois pas d’elles maintenant. Elle dévisage Marie, avec curiosité, avec défi... Comment supporter tant d’insolence?... Bien des yeux se tournent vers cette rencontre de la femme et de celle qu’on dit être sa rivale. Un pas encore. Les voisines de Marie font leur révérence, les hommes s’inclinent. Le regard de la princesse se promène sur Marie... Celle-ci reste figée. Ses jambes ne fléchissent pas, comme le veut l’étiquette, la tête se tient droite, Marie fixe son ennemie... La princesse et l’ambassadeur ont passé. Une rumeur court de groupe en groupe, se chuchote à l’oreille, glisse de l’un à l’autre, sous les cristaux des lustres, sur les banquettes de tapisserie, aux accents d’une valse joyeuse de Strauss, entre deux verres de champagne...
Deux jours plus tard, un crépuscule d’hiver, un ciel de nuages qui filent fouettés par le vent; une bande rose à l’occident au-dessus des montagnes; les branches des sapins lourdes de neige à moitié fondue; un groupe de petites constructions entourées d’un mur à flanc de coteau; de là, la vue s’étend sur un vallon où quelques maisons se serrent autour d’une église au toit pointu, puis des pentes s’élèvent couvertes de forêts. C’est Mayerling, château de chasse, à quarante kilomètres de Vienne. Il appartient au prince impérial.
Rodolphe et Marie suivent un sentier qui serpente à travers bois. Il a passé son bras dans celui de la jeune fille. Image exacte de la réalité: si c’est lui qui conduit, il s’appuie pourtant sur elle. On entend les coups sourds d’un pivert qui fouille l’écorce d’un hêtre ou son rire bruyant lorsque les promeneurs le mettent en fuite. Le sentier monte assez raide. Par moment, elle s’arrête.
--Je suis essoufflée, dit-elle, prenant la main de Rodolphe et la mettant sur son cœur.
Le prince en sent les battements rapides à travers le manteau de loutre qui la couvre. La vie circule riche en ce jeune corps...
--J’aimerais me perdre, Rodolphe, mais avec toi, c’est impossible. Tu connais chacun de ces arbres personnellement et ils montent la garde autour de nous. Je ne puis avoir peur.
Ils marchent encore. Ils ne se croient pas obligés de parler. Ils ne sont pas effrayés par leurs pensées muettes; ils ne se cachent rien. Marie se mêle à la forêt d’hiver dont elle rêve depuis longtemps.
Il faut rentrer enfin, la nuit est noire. Au loin, deux ou trois lumières du village clignotent. Quelques pas encore, ils sont dans le pavillon de chasse.
Une pièce assez grande qui sert de salon et de salle à manger; des trophées et des gravures de chasse la décorent; et des fleurs. Que de fleurs! Marie n’a jamais été fêtée ainsi! N’est-elle pas elle-même pareille à ces roses à peine écloses qui vont mourir? Rodolphe tire un rideau, c’est la chambre à coucher minime; un vaste lit la remplit presque; derrière, un cabinet de toilette.
--C’est tout, dit-il en s’excusant. T’en accommodes-tu?
Elle lui saute au cou pour cacher sa rougeur.
Marie a fui de chez elle avec un sac à main, comme si elle allait faire des courses dans Vienne. Au cabinet de toilette, elle trouve du linge de nuit, une élégante robe de maison, voile et dentelles blanches, et deux amours de petits souliers garnis de cygne. Rodolphe a pensé à tout. Elle l’embrasse encore puisqu’il a voulu qu’elle soit belle pour dîner.
Ce dîner avec les compagnons de chasse de Rodolphe, le prince Philippe de Cobourg et le comte Hoyos, en d’autres temps, elle s’en serait inquiétée. Mais elle et Rodolphe sont déjà loin du monde, pour eux il n’y a plus ni étiquette, ni qu’en pensera-t-on. Elle continue à tutoyer son amant. Comment ne comprennent-ils pas à l’entendre parler ainsi qu’elle est à la porte du tombeau? Ils ne voient rien, c’est drôle. Le dîner est gai. Bratfisch qu’on fait venir siffle des airs populaires avec tant d’art et de malice que Marie n’en peut plus de rire.
Et tout le monde va se coucher de bonne heure, car il y a chasse le lendemain et il faut se lever tôt. Par malheur, le temps est affreux, la tempête souffle sur la montagne. La journée sera peut-être gâtée.
Pour la première fois, Marie, après mille caresses, connaît la douceur de s’endormir dans les bras de Rodolphe. Elle se réveille tard, elle le trouve à côté d’elle. Surprise, émerveillement, il n’est pas allé à la chasse! Il ne la quittera pas une minute. Dehors, des bourrasques de neige et de pluie fouettent les arbres qui gémissent. Il plaisante avec elle, il joue, il la taquine. Qu’elle est joyeuse de le voir tendre, insouciant!
Après déjeuner, ils profitent d’une éclaircie pour une nouvelle promenade en forêt. Ils ont déjà des habitudes! Elle voit Rodolphe calme, le pli entre les sourcils a disparu. Le passé seul, lourd de soucis, lui faisait peur; mais les yeux de Rodolphe, comme les siens, sont tournés vers l’avenir. Un instant, elle songe encore à ce qu’il abandonne pour l’amour d’elle... Elle a vu un jour dans la chambre du trésor la couronne de Charlemagne, or massif incrusté de pierreries. Elle regarde Rodolphe à la dérobée, elle imagine cette tête chérie sous la couronne dix fois séculaire. «Qu’il serait beau! Et à cause de moi...» Elle ne pense pas à ce qu’elle sacrifie, à la fleur divine de sa jeunesse, aux terreurs de l’heure dernière, si proche. Elle se réjouit à l’idée qu’elle accompagne Rodolphe où il a décidé d’aller. Pouvait-elle le laisser faire seul ce voyage d’où l’on ne revient pas? Grâce à la présence de celle qu’il aime, il est heureux...
Elle craint pour ce malade chéri le crépuscule. Vite elle fait apporter des lampes.
--Je voudrais écrire une lettre, dit-il.
Elle le regarde avec inquiétude. «Aurait-il encore des affaires? Se rattache-t-il à la vie qui le fuit?»
Il la comprend sans qu’elle ait parlé.
--A ma mère seulement... Il y a un cimetière dans les bois tout près d’ici, à Alland. Que nous y soyons placés l’un à côté de l’autre. Ceux qui souffrent les tortures d’un amour contrarié nous apporteront des fleurs et prieront sur notre tombe. Elle sera toujours fleurie et, dans notre sommeil, nous entendrons les mots chuchotés par les amants.
Marie écrit aussi à sa mère, à sa sœur, à son frère. Elle demande pardon de partir ainsi. Sa vie est à jamais liée à celle de Rodolphe. On ne leur laisse pas la paix ici-bas. Elle emploie des mots tendres et naïfs. Elle dit à son frère de ne pas pleurer et lui promet de veiller sur lui de l’autre monde.
Et voici le dîner, Hoyos seul est là. Le prince de Cobourg, rentré à Vienne, a décommandé Rodolphe qui était attendu pour un dîner de famille à la Hofburg.
C’est la nuit enfin. Ils restent enlacés, ne parlant pas, ou échangeant les mille tendresses que se disent les amants. Elle ne sait ce qu’a décidé Rodolphe. Quand sera-ce la fin? Elle ne l’interroge pas. Elle succombe à la fatigue, se blottit dans ses bras, murmure:
--Ah! puissé-je ne jamais me réveiller.
Et perd conscience. Le sommeil fige un baiser sur ses lèvres mi-closes. Elle dort, confiante, heureuse comme une enfant. La nuit sur elle, la nuit sur Rodolphe. Elle rêve et sourit. Elle ne sent pas à ses côtés un corps qui bouge et s’éloigne; elle n’entend pas un gémissement étouffé, ni le bruit d’un tiroir qui s’ouvre, ni un déclic d’acier... Elle ne voit pas dans la lueur indécise qui filtre de la fenêtre venir à pas de loup le Roi des épouvantements.
* * * * *
Le premier coup de revolver réveilla Loschek qui ne couchait pas loin de son maître. Encore endormi, il ne devina pas d’où était partie la détonation. Un chasseur, sans doute... Il se leva pourtant. Comme il arrivait au vestibule précédant la chambre du prince, un second coup retentit derrière la porte. Il se précipita pour l’ouvrir. Elle était fermée au verrou. Cependant le comte Hoyos apparut. A eux deux, ils enfoncèrent la porte.
* * * * *
Sur le lit, Marie Vetsera était étendue, couverte de roses. La mort foudroyante l’avait surprise dans son sommeil. Elle n’avait pas fait un geste.
* * * * *
En travers du lit gisait Rodolphe, ci-devant prince impérial d’Autriche-Hongrie, le crâne horriblement fracassé par un coup de revolver tiré dans la tempe droite.
ÉPILOGUE
Ce mercredi matin, peu après onze heures, Mme Schratt, pimpante et joyeuse comme à l’ordinaire, se fit annoncer chez l’impératrice qui l’attendait. Celle-ci la reçut dans sa chambre à coucher et une libre conversation s’engagea entre ces deux femmes si différentes qui partageaient l’une et l’autre l’intimité de l’empereur. Mme Schratt avait l’art d’amuser l’impératrice.
A ce moment la porte qui donnait sur le salon de réception s’ouvrit et une des dames d’honneur, celle qui était le plus près de l’impératrice, Mme de Ferenczi entra. Malgré l’habitude qu’elle avait de se dominer, sa figure était défaite. L’impératrice, la montrant à Mme Schratt, dit en riant:
--Regardez-la, elle dramatise tout. Elle va m’annoncer qu’une de mes fourrures est mangée par les mites.
Cette plaisanterie ne produisit pas l’effet attendu. Le visage pâle de Mme de Ferenczi resta figé. Elle s’approcha de l’impératrice, une lettre à la main. Celle-ci, la regardant plus attentivement, eut soudain peur et se leva.
--Qu’y a-t-il?
Mme de Ferenczi faisait de vains efforts pour parler. L’impératrice terrifiée la saisit par les épaules. Muettement, elle la questionnait. La malheureuse dame d’honneur, tremblant comme la feuille, eut enfin la force de dire:
--Le comte Hoyos revient à l’instant de Mayerling...
Elle s’arrêta. Les yeux de l’impératrice la dévoraient... Elle ajouta bientôt d’une voix indistincte:
--Un affreux malheur!... Le prince impérial est mort!...
L’impératrice, si vaillante qu’elle fût, chancela sous le coup. Mme Schratt se précipita pour la soutenir. Elle et Mme de Ferenczi la ranimèrent. L’impératrice avait une âme forte; déjà, la voix altérée, elle demandait des détails... Un suicide!... Elle frissonna, en songeant à la fin de tant des siens... Le prince avait entraîné avec lui la jeune baronne Vetsera... Elle prit la lettre des mains de Mme de Ferenczi et lut les premiers mots: «Mère chérie, j’ai tué...» Elle ne put continuer. Sans mot dire, le visage dans les mains, elle pleura.
Puis elle se redressa.
--L’empereur, il faut qu’il sache tout de suite...
Et se tournant vers Mme Schratt:
--Qui de nous l’avertira?
Les deux femmes se regardaient. Qui oserait, porteuse de cette nouvelle, pénétrer dans le cabinet de l’empereur?
Elles restaient là, anxieuses, hésitantes, le cœur déchiré, lorsqu’à cet instant précis elles entendirent un pas faire crier les quatre marches de bois qui séparaient l’appartement de l’empereur de celui de sa femme.
--C’est lui, murmura l’impératrice. Elle se rapprocha de Mme Schratt.
La porte s’ouvrit, l’empereur parut. Sur sa figure ridée, on lisait l’air satisfait d’un écolier qui, pour quelques minutes, s’échappe de classe.
L’impératrice vint résolument à lui et avec une grande douceur, mais sans chercher des ménagements, lui apprit en peu de mots l’affreuse nouvelle.
Pendant un moment, l’empereur parut ne pas comprendre. Ses yeux allaient de sa femme à Mme Schratt, les interrogeaient toutes deux d’un regard vide. Puis, terrassé, il tomba lourdement sur un canapé...
Longtemps, il resta assis entre sa femme et Mme Schratt qui, chacune, lui tenaient une main. Il n’essayait pas de lutter contre la douleur qui l’accablait. Il se sentait atteint comme père, comme croyant, comme empereur. Il entendait encore les mots de Rodolphe dans la scène du samedi dernier: «Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a une autre issue...» Il n’avait pas cru à cette menace. Pourtant il avait vu la pâleur de son fils, ses yeux brûlant de colère. Il avait agi pour le mieux, comme il disait. Mais les événements l’avaient dépassé. Un suicide! Son fils, son fils unique, son seul espoir, se tuer! C’était une chose monstrueuse, incompréhensible... On ne pouvait y penser sans être gagné par le vertige... L’Église! Que ferait-elle? Rodolphe irait-il devant le juge suprême sans avoir été lavé par les prières et les cérémonies requises? Paierait-il son égarement d’une minute par une éternité de tourments? Et la monarchie, l’œuvre patiente et séculaire de sa maison, survivrait-elle à ce coup désastreux? Où qu’il se tournât, il ne voyait que catastrophes. Les minutes précieuses passaient sans qu’il bougeât. Il fallait prendre d’urgence des décisions. Le comte Hoyos l’attendait dans son cabinet. Le cadavre de Rodolphe, là-bas, était encore mêlé à celui de cette fille... Il essuya sur ses joues flétries les traces des larmes, embrassa sa femme et Mme Schratt et se dirigea vers ses appartements.
Bientôt des ordres partirent de la Hofburg.
L’homme de confiance de l’empereur, le ministre-président, comte Taaffe, arrive du Reichrath dès une heure et demie. Le préfet de police, les membres du cabinet civil sont là. Dans la consternation et l’affolement, des mesures hâtives sont prises.
Le comte Szecsen de Temerin, un haut fonctionnaire de police, un des médecins de l’empereur, le professeur Wiederhofer, d’autres dignitaires de la cour partent sans retard pour Mayerling d’où ils ramèneront le corps du prince. Quant à Marie Vetsera, la consigne la plus cruelle...
Ils sont de retour déjà à une heure et quart du matin. Rodolphe est exposé dans son appartement donnant sur la cour des Suisses. On n’a tenu aucun compte du désir qu’il a exprimé à sa mère d’être enterré au cimetière campagnard d’Alland à côté de Marie. Pour la Hofburg, Marie n’existe pas, Marie n’a jamais existé. Rodolphe dans sa chambre pleine de fleurs est couché sur un lit de camp; une couverture de soie rouge le couvre jusqu’à la figure; la tête est entourée d’un linge blanc qui cache l’éclatement des parois du crâne.
Autour de la Hofburg, le peuple s’amasse. La foule nombreuse s’émeut. La police étant insuffisante pour rétablir l’ordre, on est obligé de faire intervenir la troupe. Il y a des blessés, un mort. La fatalité veut que pour tout grand événement, deuil ou naissance illustre, il y ait un sacrifice humain. Une fois de plus, cette loi obscure, étrange, mais certaine, se vérifie; un homme est tué parce que le prince impérial est mort.
La version officielle est, pour l’instant, qu’il a succombé à la rupture d’un anévrisme.
Pourtant, dans la nuit, l’autopsie est faite. Malgré les précautions prises, on ne peut plus cacher le suicide. Le rapport des médecins paraît le vendredi 1er février. Il conclut au suicide à la suite d’un trouble momentané des facultés mentales.
S’appuyant sur ce rapport, l’empereur envoie au pape un télégramme de deux mille mots demandant des obsèques religieuses pour son fils. C’est une affaire qui lui tient au cœur, affaire déchirante, capitale; son fils a un besoin urgent des prières de l’Église. Le Vatican hésite. Comment couvrir un suicide si éclatant? Nouveau télégramme de l’empereur. Si l’Église lui refuse cette dernière consolation, il est décidé à abdiquer. Le pape Léon XIII, malgré la résistance du cardinal Rampolla, secrétaire d’État, se laisse enfin toucher et accorde les funérailles religieuses[4]. Les obsèques ont lieu en grande pompe le 5 février à 4 heures, et le corps de Rodolphe est mené à l’Église des Capucins où les Habsbourg sont enterrés et le duc de Reichstadt, annexé à la famille autrichienne[5].
[4] Les craintes de François-Joseph furent grandes. Il fut exactement renseigné sur le rôle joué par le cardinal Rampolla. Le cardinal, treize ans plus tard, au conclave qui suivit la mort de Léon XIII, paya chèrement sa fidélité aux règles et canons de l’Église. Alors qu’il semblait devoir l’emporter facilement dans l’élection au pontificat, l’Autriche, usant d’un très ancien privilège, prononça l’exclusive contre le cardinal. François-Joseph n’avait pas oublié.
[5] C’est la dernière cérémonie à laquelle l’archiduc Jean Salvator apparaît officiellement. Quelques mois plus tard, il renonça à ses titres et dignités; il se maria, prit le nom de Jean Orth, quitta l’Autriche et, en juin 1890, le voilier Santa-Maria qu’il avait acheté et sur lequel il partait pour les mers du Sud périt corps et biens dans le voisinage du cap Tres Puntas.
L’impératrice, la princesse Stéphanie, les archiduchesses ne sont pas là. Elles assistent à un service dans la chapelle du château. L’empereur semble très maître de lui. Lorsqu’il arrive, il jette un coup d’œil circulaire sur l’assemblée pour s’assurer que tout est ordonné ainsi qu’il convient. Pendant la messe, il reste impassible. Il ne s’effondre qu’un moment plus tard, lorsque, dans la crypte, le cercueil étant ouvert, les restes de son fils sont présentés au prieur de l’ordre par le grand maréchal de la cour, prince de Hohenlohe, qui demande:
--Reconnaissez-vous la dépouille de feu Rodolphe, archiduc d’Autriche et, de son vivant, prince héritier de la couronne?
Le père gardien répond par la phrase traditionnelle:
--Oui, je la reconnais et, dorénavant, nous veillerons pieusement sur elle.
* * * * *
Quittons la crypte où tant de grandeurs humaines sont assemblées autour de la tombe d’un prince que l’amour mena jusqu’à la mort, laissons flotter sur ces murs glacés les tentures où s’étalent les armes impériales, laissons les âmes errantes dans ce caveau s’émouvoir et saluer la déplorable victime qui arrive au milieu d’elles toute couverte encore d’un jeune sang, revenons à Marie Vetsera abandonnée au lieu où elle fut tuée. Rien n’égale la cruauté avec laquelle les restes mortels de cette fille charmante furent traités.
* * * * *
Le lundi 28 janvier, lorsque Marie partit pour Mayerling, la comtesse Larisch-Wallersee revint à la Salezianergasse. Elle feignait l’affolement. Marie, disait-elle, s’était enfuie, profitant d’un instant où la comtesse, occupée dans un magasin, l’avait laissée seule. Elle aurait écrit un billet annonçant qu’elle allait se jeter dans le Danube.
On imagine la stupeur, l’effroi, la douleur de la baronne Vetsera à ce récit que rien ne pouvait faire prévoir. La comtesse rassura son amie, et, la torturant d’une autre manière, lui dit tout crûment!
--Marie ne s’est pas tuée. Elle s’est enfuie avec le prince impérial dont elle est folle.
--Mais elle ne le connaît pas, intervint Mme Vetsera.
Sur quoi, Mme Larisch-Wallersee, sans dire mot du rôle qu’elle avait joué dans cette intrigue dont elle avait été l’âme, raconta la liaison de Marie et du prince impérial.
Mme Vetsera n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille qu’elle ne quittait jamais, une enfant encore, la maîtresse du prince impérial dont tout la séparait!... Il fallait sans retard joindre la fugitive. Elle voulut courir chez le ministre-président, le comte Taaffe, qu’elle connaissait personnellement. La comtesse l’en dissuada. Le comte était trop répandu dans les milieux mondains, l’histoire s’ébruiterait. Elle irait voir le préfet de police. Elle ne cessait de répéter: «J’ai perdu Marie, il faut que je la retrouve.»
Elle se rendit, en effet, chez le préfet de police qui répondit qu’il ne mettrait la police en action que s’il était saisi d’une plainte. Seule, la mère pouvait la déposer; du reste, si ses hommes tombaient sur la trace du prince impérial, ils s’arrêteraient aussitôt, n’ayant pas le droit de poursuivre.
Mme Vetsera envoya son frère, Alexandre Baltazzi, avec la comtesse. Cette nouvelle démarche fut sans succès. Craignant le scandale et espérant à chaque instant que Marie reviendrait à la maison, la baronne ne se décidait pas à porter plainte. Où était le prince impérial? Elle le fit demander chez le comte Hoyos, son compagnon de chasse. Le portier ne savait pas où chassait son maître.
La comtesse s’offrit à aller aux renseignements à la Hofburg. Elle revint dans la soirée. Rodolphe chassait à Mayerling avec ses amis. Il rentrerait le lendemain soir pour un dîner de famille à la cour.
La nuit passa ainsi. Marie ne revenait pas. Le lendemain matin, la comtesse Larisch jugea prudent de quitter Vienne et de regagner son château. La pauvre Mme Vetsera courut chez le préfet de police. Celui-ci accueillit avec beaucoup d’incrédulité la version que la comtesse avait donnée de la disparition de la jeune fille. Il connaissait son monde et demanda brusquement à Mme Vetsera:
--Etes-vous sûre de la comtesse?
La baronne déposa entre ses mains une plainte au sujet de l’enlèvement de sa fille, le préfet répétant encore que, s’il tombait sur la trace du prince impérial, il ne continuerait pas la filature.
Dans les heures qui suivirent, l’affolement de Mme Vetsera grandit. Elle songeait à se jeter aux pieds de l’empereur. Ne pouvant parvenir jusqu’à lui, elle se fit introduire chez le comte Taaffe.
Celui-ci avait été mis au courant par le préfet de police. Il conseilla à Mme Vetsera de patienter. Il n’était pas certain que Mlle Vetsera fût à Mayerling. Il dînait le soir même à la Hofburg. Il y verrait le prince. L’enquête se poursuivrait alors plus facilement.
Mme Vetsera ne comprenait rien à ces atermoiements. Elle supplia le comte de parler lui-même au prince.
Il répondit que leurs relations n’étaient pas telles qu’il pût se permette la moindre intrusion dans les affaires personnelles du prince. Il ajouta que, si les suppositions de la baronne Vetsera étaient fondées, l’impératrice était la seule personne qui pût aborder ce sujet avec son fils et qui eût de l’influence sur lui.
--S’il vient dîner ce soir, mon détective en chef le suivra à la sortie, bien qu’il me soit infiniment désagréable de me mêler des affaires privées du prince impérial.
Une nuit passa encore sans que Mme Vetsera trouvât une minute de paix. Au matin, une lettre de Mme Larisch lui apporta une preuve concrète de la liaison de Marie et de Rodolphe. Il était donc certain, malgré les doutes opportuns des hauts fonctionnaires, qu’elle était partie avec lui. La baronne était sans nouvelles du comte Taaffe. N’avait-il pas vu le prince la veille à la Hofburg? Pourquoi se taisait-il? N’en pouvant plus d’impatience et de crainte, elle se rendit au palais à la fin de la matinée et demanda Mme de Ferenczi qu’elle connaissait un peu.
Celle-ci la reçut après une assez longue attente. Le comte Taaffe l’avait renseignée, dit-elle, mais elle n’ajouta pas qu’elle venait d’apprendre la fin tragique des deux amants. La baronne la supplia de lui obtenir une audience de l’impératrice qui savait sûrement où étaient le prince et Marie et qui pourrait empêcher le scandale d’éclater. Mme de Ferenczi répondit évasivement qu’il était trop tard, que le scandale était inévitable, mais que Sa Majesté verrait tout de même Mme Vetsera.
Sur cette phrase chargée de menaces, elle s’éloigna, laissant la baronne interdite.
Quelques minutes après, l’impératrice entra, pâle et glacée. Elle vint à Mme Vetsera, lui prit la main et dit:
--Nos enfants ne sont plus.
Les mots si humains employés par l’impératrice touchèrent le cœur défaillant de Mme Vetsera. Ils unissaient dans une même angoisse deux mères également frappées.
Cependant l’impératrice, voulant s’oublier, disait le coup affreux, dont on ne pouvait mesurer la force et les conséquences, qui avait accablé l’empereur.
Mme Vetsera sortit de cette audience si émue qu’elle s’aperçut, chez elle seulement, qu’elle n’avait eu de l’impératrice aucun détail sur les circonstances dans lesquelles Marie et le prince avaient trouvé la mort.
Le martyre de Mme Vetsera ne faisait que commencer.
Au milieu de l’après-midi, alors qu’elle attendait de minute en minute un avis de la Hofburg lui disant quand le corps de sa fille lui serait rendu, un haut fonctionnaire de la cour se fit annoncer. Dans un langage voilé et perfide, il lui fit comprendre qu’il serait prudent pour elle de quitter Vienne sur le champ; les circonstances de la mort du prince ne tarderaient pas à être connues et l’on pouvait craindre une explosion de colère du peuple qui adorait Rodolphe.
Mme Vetsera le regardait et ne comprenait pas. Il expliqua alors que la baronne Marie Vetsera avait empoisonné le prince impérial et s’était ensuite donné la mort. Un coupé avait été retenu pour Mme Vetsera dans le train du soir à destination de Venise.
Muette de terreur, abattue par ce dernier et lâche coup, elle s’inclina. Elle partirait le soir même sans attendre le retour de son beau-frère, le comte Stockau, qui était allé à Mayerling au début de l’après-midi. Mais la pauvre femme avait trop présumé de ses forces. Malade, elle fut obligée de descendre du train à Reifling où elle passa la nuit. Rentrée à Vienne le lendemain matin, jeudi 31 janvier, le comte Stockau lui raconta ce qu’il avait appris à Mayerling. Le prince et Marie étaient morts de deux balles de revolver; on ne pouvait imaginer que Marie eût assassiné le prince; tout semblait établir, au contraire, que Rodolphe avait tué Marie avant de se donner la mort. On avait refusé au comte de pénétrer dans le château et de lui remettre le corps de sa nièce.
Plus tard seulement, il sut la raison de l’intervention inqualifiable du fonctionnaire envoyé par la Hofburg. On craignait que Mme Vetsera n’allât à Mayerling réclamer les restes de sa fille. Il fut décidé de lui faire quitter Vienne le jour même. On a vu comment ce fonctionnaire s’acquitta de sa détestable mission. On veut espérer qu’il est seul responsable des moyens employés auprès de Mme Vetsera.
Cependant celle-ci attendait encore les ordres de la Hofburg pour l’ensevelissement de sa fille. Comme l’empereur, elle était croyante, comme lui, elle voulait les prières de l’Église. Quels soins avait-on pris de cette pauvre enfant? Quelles mains avaient fait sa toilette funèbre? Qui la veillait dans ce château désert? Ces questions sans réponse lui déchiraient le cœur.
Au début de l’après-midi, son beau-frère, le comte Stockau vint de la part de l’empereur. Celui-ci avait une lettre du prince impérial pour elle. Elle lui serait délivrée, si elle donnait sa parole d’honneur de la rendre aussitôt au comte qui la rapporterait à l’empereur.
Elle le promit, la lettre lui fut remise. Seule l’adresse était de la main du prince. Elle contenait trois lettres de Marie, datées du mardi 29 janvier, l’une pour sa mère, les deux autres pour sa sœur et pour son frère.
La première était ainsi rédigée:
Chère mère, pardonne-moi ce que j’ai fait... Je ne puis résister à l’amour... Je veux être enterrée près de lui dans le cimetière d’Alland... Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie.
A sa sœur, elle disait:
Nous partons avec joie vers l’au-delà mystérieux. Pense quelquefois à moi. Sois heureuse et ne fais qu’un mariage d’amour. Je n’ai pu en faire un et comme je ne pouvais résister à l’amour, je m’en vais avec lui.
Marie.
Ne pleure pas, je suis joyeuse. Ici tout est magnifique et me rappelle Schwarzau. Souviens-toi de la ligne de vie dans ma main. Encore une fois adieu. Au 13 janvier[6], chaque année, apporte une fleur sur ma tombe.
[6] Date, comme on l’a vu, où elle s’était donnée au prince.
A son frère, elle écrit:
Cher frère, adieu. Je veillerai sur toi de l’autre monde, car je t’aime beaucoup. Ta sœur fidèle.
Ayant lu ces dernières lignes de sa fille, la baronne Vetsera les renvoya à l’empereur. Une heure après, celui-ci les lui retourna par le comte Stockau; elle pouvait les garder. L’impératrice lui faisait tenir en même temps de la part de Rodolphe une photographie de Mayerling où les fenêtres de la chambre occupée par eux étaient marquées par une croix à l’encre. Enfin le comte Stockau avait reçu l’avis de partir immédiatement pour Mayerling et d’enterrer Marie dans le cimetière non éloigné de Heiligenkreuz et qui dépend du monastère de ce nom. Il devait être muni de pleins pouvoirs par la mère de la décédée. Les ordres nécessaires pour l’inhumation étaient donnés au couvent. La présence de Mme Vetsera aux obsèques qui devaient avoir lieu de nuit et en secret était formellement interdite. Les instructions inflexibles de la Hofburg défendaient au comte d’apporter un cercueil et un suaire. Il ne pouvait se rendre de Mayerling à Heiligenkreuz que dans une voiture ordinaire qui l’amènerait de Vienne. Aucun prêtre ne l’accompagnerait. Il trouverait cercueil et linceul à la maison des morts au cimetière d’Heiligenkreuz. Un haut commissaire de police l’y attendrait.
La cruauté gratuite de tels ordres accabla Mme Vetsera. Aurait-elle supporté la fatigue et l’horreur d’un tel voyage? Elle donna les pouvoirs demandés au comte Stockau qui partit en voiture avec son beau-frère, le baron Alexandre Baltazzi.
Il faisait nuit depuis longtemps quand ils arrivèrent au château. Ils sonnèrent à la porte, mais personne ne répondit. Après une attente de plus d’une demi-heure, une autre voiture arriva de Vienne. Le conseiller aulique Slatin, représentant du grand-maréchal de la cour, et un médecin de l’empereur, le professeur Auchenthaler, en descendirent. Ils surent se faire ouvrir.
Ils brisèrent les scellés posés sur la porte de la chambre où était le cadavre de Marie.
Quel spectacle les attendait!
Marie presque nue gisait sur un lit. Dès la veille au matin on l’avait hâtivement transportée là et l’on avait jeté en désordre sur elle un amas de vêtements qui la cachaient. On n’avait pris aucun soin pieux de la morte; elle avait encore les yeux ouverts; on n’avait pas essuyé le flot de sang qui avait jailli de sa bouche. Elle était étendue, raidie par la mort, la tête tournée; personne ne priait à son chevet.
Un constat de suicide fut dressé, bien qu’il fût évident à la trace de la balle entrée derrière l’oreille gauche qu’elle avait été tuée. Les oncles de Marie furent contraints de le signer, sinon l’enterrement ne pouvait avoir lieu, une enquête serait inévitable et un plus grand scandale s’en suivrait.
Le docteur Auchenthaler et un serviteur firent enfin la toilette mortuaire. Détail affreux, il fallut habiller ce cadavre rigide et lui mettre la toilette de ville dans laquelle Marie, joyeuse, était arrivée à Mayerling. Lorsqu’elle fut prête, et coiffée, et chapeautée, ses oncles la prirent chacun sous un bras et, entre eux, elle descendit l’escalier dans la nuit, comme si elle était vivante. La Hofburg, stupide et cruelle, ne voulait pas qu’il y eût à Mayerling un cadavre à côté de celui du prince impérial[7].
[7] Six mois plus tard, la baronne Vetsera demanda par un placet à l’empereur la permission de publier pour quelques amis seulement les documents dont je me suis servi ici et qui mettent dans sa véritable lumière la figure de Marie et montrent quelle fut sa mort.
La réponse de l’empereur remise à Mme Vetsera le 19 juillet 1889, rédigée par l’adjudant général, comte Édouard Paar, laisse voir qu’il regrette tardivement les mesures dictées par lui:
«Si vivement que Sa Majesté déplore les froissements qu’ont pu causer au cœur d’une mère désolée les dispositions prises pour l’ensevelissement de sa malheureuse fille, il faut pourtant tenir compte de l’affolement sans nom qui régnait sur le lieu de la catastrophe, de la rapidité qui s’imposait dans les décisions et de l’urgence des mesures qu’il fallait prendre.»
Les deux hommes installèrent Marie entre eux, dans le landau qui partit par la route de la montagne pour Heiligenkreuz, distant de six kilomètres. A cause des ornières, le cadavre oscillait aux cahots, tombant tantôt à gauche, tantôt à droite, d’une seule pièce.
La voiture fut retardée par le temps qui était détestable. Il y avait du verglas, il fallut referrer les chevaux qui glissaient. Avant l’arrivée à Heiligenkreuz un haut commissaire de police, le baron Gorupp, arrêta l’équipage, monta à côté du cocher et lui donna l’ordre de se rendre directement au cimetière qui se trouve au bout d’une allée bordée d’arbres à quelque distance de la route[8].
[8] Nous avons le procès-verbal du commissaire de police Habrda relatif à l’ensevelissement de Marie Vetsera. Ce procès-verbal qui figurait dans les papiers du comte Taaffe a été publié dans la _Neue Freie Presse_, le 11 octobre 1922. Tous les détails macabres du transport du corps de Mayerling à Heiligenkreuz et de l’inhumation y sont relatés.
A minuit seulement, le corps amené à la petite maison des morts fut enveloppé d’un linceul et mis dans un cercueil hâtivement fait par le menuisier du couvent. Une partie de la nuit fut occupée par la signature et l’enregistrement des pièces officielles. La pluie, le brouillard, le verglas, gênèrent le travail des fossoyeurs. Il fallut qu’au matin, les oncles de Marie et les deux commissaires de police aidassent eux-mêmes à la mise en terre. Le prieur du couvent y assistait, prononça une prière sur la tombe et donna sa bénédiction.
Beaucoup plus tard, la baronne Vetsera eut l’autorisation de ramener le corps de sa fille à Vienne. Elle n’en profita pas. Marie fut laissée dans le calme cimetière de campagne où elle avait connu enfin le repos. Mme Vetsera fit ériger une chapelle en souvenir de son enfant. Elle aurait pu graver sur les murs les lignes pieuses de Shakespeare:
«Ne troublons pas son fantôme. Laissons-le passer. Ce serait lui vouloir du mal que de chercher à le retenir plus longtemps sur la route de ce monde barbare.»
Amboise, 21 février 1929.
TABLE
Prologue 7
PREMIÈRE PARTIE
I.--Prince impérial 15 II.--La Hofburg 25 III.--La petite fleur bleue 38 IV.--12 avril 1888 52 V.--Un cœur de jeune fille 58
DEUXIÈME PARTIE
I.--Une étape décisive 73 II.--Remous 87 III.--Politique 92 IV.--Éphémérides d’octobre 112 V.--Une lettre 121 VI.--3 novembre 1888 129
TROISIÈME PARTIE
I.--La voie dangereuse 147 II.--Staccato 160 III.--Alarmes 170 IV.--L’anneau de fer 181 V.--Rumeurs 193 VI.--Empereur et soldat 198 VII.--Mayerling 219
Épilogue 229
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 14 AVRIL 1930 PAR F. PAILLART, A ABBEVILLE (SOMME)
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