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--C’est Louise qui rentre.

--Non, elle aurait sonné... C’est Batchano qui part, et voilà le timbre du cabinet de travail.

L’oreille appuyée contre la cloison qui séparait le boudoir de l’antichambre, Lucien guettait, et Mme Vigier, se serrant contre l’épaule de son fils, se rappelait une autre station qu’elle avait faite, jadis, devant une porte fermée. C’était au retour d’Algérie: personne à la gare; au seuil de l’appartement une domestique: «Les enfants dorment, Monsieur est dans son bureau.» Elle avait couru jusqu’au cabinet de travail, et n’osant y pénétrer, elle s’était arrêtée. Mais, quand elle avait osé... ah! le glacial souvenir!... Courtois et distant, il s’était levé derrière l’immense table, au milieu de ses livres, et, comme elle s’agenouillait, il l’avait retenue d’un geste trop calme: «Vous devez être lasse, mon enfant. J’ai dit qu’on vous prépare à souper. Puis vous irez dans votre chambre, n’est-ce pas?» Et sur sa large bouche s’était dessiné ce bon sourire qu’il avait eu pour elle, depuis cette nuit-là, toujours et pendant dix années. Il ne faut pas parler des heures où Mme Vigier, amoureuse, faillit mourir du mépris qu’il lui montra.

--Écoute, maman!

Des pas traînaient dans l’antichambre.

Lucien sentit son cœur qui absorbait tout le sang de son corps: Gertrude allait l’appeler, l’heure était venue... Par un mouvement puéril, il prit la main de sa mère.

Mais Gertrude passa devant la porte sans s’arrêter, et, sur les épaules de Lucien, une fatigue écrasante tomba.

--Eh bien! mon chéri, s’écria Mme Vigier, n’avais-je pas raison?... Si Batchano avait vu _Femina_, ton père t’aurait fait chercher.

Autour de la taille de son fils, elle glissa son bras nu. Les glaces du cabinet de toilette reflétèrent leur double image.

Lucien se laissait conduire, écoutant les bourdonnements joyeux de sa pensée: Batchano n’avait pas parlé... Mais comment l’aurait-il pu?... Il avait un caractère trop noble. Et à quoi bon faire rejaillir cette boue?

Devant le plus grand miroir, le beau couple passa.

Jamais dandy de Londres ne fut mieux vêtu que Lucien. Seule faute dans sa toilette sobre, un cabochon d’émeraude attirait l’attention sur la cravate brune, assortie au brun fauve du costume. Et les longs doigts de la main si fine n’avaient pas besoin, pour paraître délicats, de cette grosse bague en argent que Reginald Lovell avait ciselée.

Par-dessus l’épaule de sa mère, Lucien se mirait, et, dans l’expression si triste de son doux visage, il ne retrouvait plus celui qu’il avait aperçu tout à l’heure. Et pourquoi _cela_ serait-il un crime?... Les curiosités de Lovell, oui, peut-être... oui, à coup sûr!... Mais, comme une banale orgie pouvait dégoûter un être normal, elle l’avait écœuré, révolté, l’inutile perversion de ces déplorables séances dans l’atelier de Reggie... Un crime?... Non! la destinée... Voilà! c’était la destinée!... Et, surtout, il ne fallait pas prendre les choses au tragique. Batchano conseillait un voyage. A quoi bon?... La police avait fait du zèle puisque personne n’avait porté plainte... Et ce qui était, était!... D’ailleurs, tout s’arrange dans la vie!... Que risquait-il?... Est-ce que, depuis cinq ans, on l’avait fait chanter?... Batchano se tairait demain, comme aujourd’hui. Tout s’arrange. Les heures suivent les heures et le temps passe.

«Le temps passe, songeait Mme Vigier. Je ne souffre plus de mon amour qui est mort, je ne sais plus en souffrir. Je ne saurais plus aimer, et pourtant, je suis si jeune!... J’ai l’air d’être la sœur aînée. Oh! mon Lucien, mon frère et mon ami, je ne veux plus que revivre en toi!»

Dans le foyer, les bûches crépitaient. L’atmosphère était comme alourdie par les chauds parfums, et, dans les miroirs qui se multipliaient en se reflétant, vingt beaux jeunes hommes et vingt jeunes femmes pensives se souriaient, tendrement enlacés.

* * * * *

--Bonsoir, exquise madame Vigier!... Bonsoir, charmant enfant de l’illustre psychiâtre!...

C’était, soulevant le rideau de la baie, Louise, une petite personne blonde, potelée et gracieuse, à l’ombre d’un grand chapeau.

Elle brandissait _Femina_ et pouffait de rire.

--Si tu crois que tu es spirituelle! dit Lucien qui lui tourna le dos.

Et Mme Vigier lui demanda, d’une voix désagréable:

--Pourquoi rentres-tu si tard, Loute?

Étonnée par cet accueil, Louise haussa les sourcils. Les taches de rousseur qui marquaient ses paupières formaient autour de son regard comme un halo doré.

--J’ai accompagné les Duprin, maman. Renée avait acheté _Femina_, et alors...

--Je vais m’habiller, mère, interrompit Lucien. Tu serais gentille de demander qu’on dînât à sept heures et demie précises. J’ai promis à mon ami d’aller lui dire adieu à la gare de l’Est.

--Mais, certainement, répondit Mme Vigier. Envoie-moi Gertrude.

--Et tu n’oublieras pas, mère, ce que tu m’as proposé?

--Quoi? je ne me rappelle plus...

--De lui parler.

--Ah! c’est vrai... Mais, tu ne voulais pas, Lucien?

--J’ai changé d’avis. Si cela ne t’ennuie pas trop.

--Mais non. Seulement... Enfin, puisque je t’ai promis, c’est convenu.

Lucien quitta le cabinet de toilette.

Devant la cheminée, Louise se chauffait.

--C’est étonnant! dit-elle tout à coup. Sur les quais, il fait une vraie tempête et, ici, on n’entend rien... A cause de la cour, bien sûr!

Elle avait coutume de se parler ainsi à elle-même, et, souvent, se disait des choses très naïves, toujours pleines de bon sens.

--Ouf!... Il fait bon chez toi, maman, reprit-elle en s’asseyant dans la bergère. Mais ton parfum sent fort!... Papa a raison.

Elle dégrafa sa jaquette. Elle portait une blouse de soie blanche que gonflait une poitrine un peu forte.

--Vous saviez, Lucien et toi, que cette photo avait paru dans _Femina_?

Mme Vigier ne l’écoutait pas. Debout devant une psyché, elle attendait Gertrude et songeait.

Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse: c’était son ami et son confident, elle le défendrait!... Tout à l’heure, elle irait là-bas, et elle dirait... Que dirait-elle?... Elle dirait:--«Regardez-moi, François: je suis jeune... J’aurais pu me venger de vos mépris... Depuis dix années, j’expie sans me plaindre. Cela vaut bien que vous m’accordiez une grâce!... Laissez votre travail!... Il s’agit de votre fils. Vous n’êtes pas seul sur la terre. La gloire?... Ah! si vous m’aviez reprise quand je suis revenue, comme nous aurions pu être heureux!... Vous m’auriez aimée... Il est temps de vous en souvenir... Pardonnez-moi!... Oui, nous n’aurions pas dû nous cacher de vous, mais vous êtes si loin que nous avons peur... Pensez, pourtant, comme ce serait admirable, si le grand savant créait un grand poète!... Il a du talent, je vous le jure!... Sa pièce est très, très belle!... Il faut que vous l’aidiez, François, c’est votre devoir...» Hélas! elle savait qu’elle n’aurait pas le courage d’en dire si long... Il resterait en face d’elle, indifférent et silencieux, et, tout de suite, elle se tairait. Alors, il lui répondrait, sans hâte, avec sa cruelle bonté, d’indiscutables paroles. Quelques mots lui suffiraient et elle se sentirait, comme jadis, humble et criminelle.

--Ce qui m’a le plus surpris, maman, c’est l’article, disait Louise, poursuivant son bavardage. Je n’aurais jamais cru qu’il fût capable d’écrire une pièce. C’est donc pour ça que vous vous enfermiez pendant des heures?

Mais Gertrude, qui entrait, l’interrompit.

--Donnez-moi Benvenuto, dit Mme Vigier.

Benvenuto, c’était une robe de Callot.

--Va t’habiller, Louise.

--Oh! j’ai le temps!... Je ne suis pas comme Lucien, moi. Il ne me faut pas une heure pour changer de costume.

Gertrude, en levant les bras, présenta Benvenuto à sa maîtresse. Sous la soie lourde, noire et lamée d’or, les magnifiques cheveux et le petit visage, disparurent un instant; puis la servante agrafa le dessous de jupe. Jadis Mme Vigier avait eu une femme de chambre attachée à sa personne, mais cet emploi avait été supprimé par raison d’économie.

Louise regardait sa mère.

--Tu as de la chance, toi! dit-elle, tout à coup. Une autre mettrait cette robe, ce serait bien, évidemment... Mais, sur toi, c’est... Enfin, je ne trouve pas le mot... Ce que je donnerais pour te ressembler!

Et vraiment Mme Vigier était belle. D’une gaine étroite sortaient les épaules nues, et de la ligne des seins jusqu’au bas de la courte traîne, ce n’était que la chute de la riche étoffe comme enroulée.

Louise ôta son chapeau, et, du bout des doigts, fit bouffer ses cheveux blonds.

--J’oubliais de te dire, maman, que les Duprin viendront après le dîner. Figure-toi que Jacques a passé tout l’après-midi avec nous. Au fond, je ne dois pas être trop bête, puisque le chef de laboratoire de papa ne s’ennuie pas avec moi. Renée prétend que nous flirtons, mais c’est une rosse. Je ne flirte pas avec Jacques, je l’écoute. Il m’intéresse, et, c’est drôle! mais, lui, je le comprends, même quand il me parle de ses travaux. Par exemple, tout à l’heure il nous a raconté... Figure-toi que Lecamus va mourir, cette nuit.

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