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LUCIEN A BATCHANO

RIVIERA PALACE

SAN REMO.

Le 22 janvier.

Vous trouverez sous cette enveloppe deux lettres, mon cher Costi, l’une pour mon père, l’autre pour Marie. Je vous prie de les leur donner, après les avoir lues, et à l’heure que vous jugerez opportune: je ne sais ce qui s’est passé, depuis mon départ, dans leur cœur. Je vous écris à tous trois pour vous dire adieu, vous demander pardon d’avoir vécu et vous affirmer que je meurs sans haine.

Je vous supplie, Costi, de ne pas douter que ce soit un mort qui vous parle. Si vous en doutez, arrêtez-vous, mettez ces pages en lieu sûr et courez chez le préfet de police, votre ami. L’enquête ne sera pas longue: Lucien Ferney--c’est moi--et Reginald Green--c’est Lovell--sont descendus, venant de Paris, au Riviera Palace de San Remo, le 17 janvier. Ils ont pris un appartement et se sont fait servir leurs repas dans leurs chambres. Le lendemain, Reginald Green est parti, annonçant qu’il reviendrait. On ne l’a pas revu. Le 23 janvier, le garçon d’étage a découvert le corps de Lucien Ferney étendu sur une chaise-longue devant une fenêtre grande ouverte. Dans un verre posé près de lui restaient quelques gouttes de cocaïne.--Vous souvient-il, Costi, de m’avoir parlé de ce poison? Grâce à vous, je ne souffrirai pas: j’aurai froid un peu et je m’endormirai... Mais, je vous en conjure, qu’on ne fasse pas mon autopsie. C’est juré?... Merci!

A présent que vous ne doutez pas que je me sois tué, pour de bon, cette fois! à présent que vous avez vu ce Destrem qui me fit tant de mal, reprenez votre lecture: je vous dirai pourquoi je ne doute pas, moi, que je mette cette lettre à la poste, dans quelques minutes. Et le geste, qui la laissera tomber dans la boîte, sera vraiment celui du suicide.

Il est neuf heures du matin. Je me suis levé tôt pour ne pas manquer le courrier. Je me tuerai après minuit. Ma dernière journée sera bien étrange: je vais permettre à mes rêves toutes les folies.

A propos de rêve, avez-vous parcouru la presse des _Attendris_?... Elle n’a pas été aussi mauvaise que je le craignais. Vous me direz que tous les critiques parlent de mon père. Néanmoins, il me plaît que la pièce se soit un peu relevée: ma mémoire ne sera pas tachée de ridicule, et vous, mon grand Costi, vous ne pourrez prétendre que la seule vanité blessée me donne la force de mourir...

Cette force, je ne la tire pas davantage de la tristesse où me laissa l’abandon de Lovell. Voici quatre jours qu’il est parti. Sous le nom de Green, il se cache à Nice. Depuis qu’il est expulsé de France, la France lui semble un Éden. Il s’amuse. Je l’ennuyais... Je ne regrette pas qu’il m’ait quitté: je sens mieux ce que je suis.

Ce que je suis?... Ce n’est plus l’heure des mensonges. Croyez-moi sincère, puisque je ne vous demande pas de m’absoudre.

J’ai commis deux crimes dans ma vie. Le premier fut d’essayer de n’être plus moi. On m’y encourageait. Vous devinez qui... Et vous seul m’avez prévenu que je n’avais pas le droit de LA faire souffrir.

Mon père vous a raconté, sans doute, ce qu’elle a vu dans la loge de Vincent. Qu’il vous le raconte, s’il ne l’a pas encore fait. Je n’ai pas le temps... Mais ce que ni mon père, ni Marie ne savent, c’est que Lovell était à Paris, cette nuit-là, et que j’ai dû le rejoindre.

Oui, vous seul avez essayé de m’avertir... Oh! Costi, qu’elle ne se tue pas! Vous qui êtes tout puissant sur les âmes, sauvez-la!... Ne lui dites pas que je ne l’ai jamais aimée... Mentez!... Dites-lui que nos fiançailles furent le seul bonheur de mon atroce vie.

«Rappelez-vous _Marthe_!»

Je vous entends me jeter ce cri d’alarme.

Hélas! j’ai passé outre... Un second crime déjà me liait au premier.

Costi! je vous tiens pour le plus noble des hommes, soyez le plus généreux, ne me méprisez pas comme je me méprise.

J’ai volé, Costi!... Marie m’avait prêté de quoi subvenir aux frais des _Attendris_. Je devais payer quinze mille francs à Vincent le lendemain de la première. Ces quinze mille francs, je les ai emportés. Pourquoi ai-je accepté de Marie ce prêt?... Je croyais que j’aimais la gloire et que je l’aurais si l’on jouait mon œuvre. Pourquoi n’ai-je pas envoyé à Vincent ce que je lui devais?... Ah! cela, c’est plus complexe... J’étais fou... Mon père ne m’a pas dit une parole avant mon départ. Vous êtes au courant, n’est-ce pas?... J’avais promis de disparaître. Je n’ai pas le temps de vous expliquer... Il ne m’a pas dit une parole, mais il m’a fait remettre par Gertrude une enveloppe qui contenait vingt-cinq louis, et une lettre où il m’avertissait, en trois lignes, que je recevrais chaque deux mois cinq cents francs, si l’on connaissait mon adresse. Cinq cents francs!... Et Lovell dépense son argent sans compter, et toujours il m’en offre... Comprenez-moi, Costi!... Je ne voulais pas me vendre, je voulais l’aimer... Je ne l’aime pas. J’ai horreur de mes désirs. J’ai honte... Il m’a quitté parce que j’ai pleuré, toute notre première nuit de San Remo.

Eh bien! mon Costi! cette horreur, cette honte, ce dégoût que j’ai de moi, de ma chair et de mes instincts, voilà ma monstruosité, et voilà ce qui me donnera le courage de mourir.

Devant la mort et devant vous, je vous jure que mon âme est éprise de pureté, que mon âme, qui vous aime, Costi, n’est pas heureuse...

Ah! si vous saviez...

Hier, je voulais vous écrire une confession de toute ma vie. Mais vous êtes médecin, psychiâtre, j’ai peur de n’être plus à vos yeux qu’un document. Puis, je répugne à donner raison aux livres qui prétendent que nous autres avons besoin d’exhiber nos tares.

Non! mon beau Costi, vous n’aurez plus de moi qu’un aveu, mais cet aveu ouvre ma tombe: je vous aime... et jamais jeune fille n’aima plus chastement l’inconnu de ses songes.

Vous voyez bien que je suis mort, puisque j’ose...

Je vous ai tellement aimé!... Je vous fuyais, je vous détestais, j’étais jaloux... Je vous aime, et cela n’est pas un crime... Le jour que je me suis fiancé à Marie, que j’ai cru vraiment, sincèrement l’aimer, le jour que je vous ai trahi, je me suis senti, en face de vous, comme un coupable. Il m’a semblé déchoir.

Pourquoi serait-ce un crime?... N’est-il donc d’autre amour que celui qui crée?... Les hommes sont bien misérables s’ils n’ont que le droit de se reproduire!... Jadis, quand notre race était jeune, dans le décor des marbres d’Athènes, nous aurions été, vous et moi, les mains unies, entendre les leçons de notre Maître, et nul n’aurait médit de notre amour.

Notre amour!... Pardon, Costi...

Ah! que de fois j’ai rêvé... Maintenant, du moins, ne me repoussez pas. Ce n’est que mon ombre qui se penche vers vous, c’est l’être immatériel qui souffrait sous le manteau de boue. Permettez-lui de vivre près de vous sa vie de fantôme...

Adieu, mon bien-aimé!

J’aurai du courage. Adieu!... Je meurs pour vous rejoindre et LUI échapper.

Lucien.

LUCIEN A SON PÈRE

RIVIERA PALACE

SAN REMO.

Le 22 janvier.

Batchano te remettra cette lettre, mon cher papa, et te dira comment je suis mort. Mon dernier vœu est que tu ne souffres pas. Il faut que tu te réjouisses: tu retrouves aujourd’hui l’enfant que tu aimais... Rappelle-toi nos belles soirées... Quand tu penseras à moi, ne te souviens que de celui qui t’écoutait, qui tâchait à te comprendre, qui te comprenait, car tu sais descendre vers les humbles, de celui que tu emportais sur les cimes. L’autre, oublie-le... Il a connu de telles douleurs, de telles angoisses, livré de si rudes batailles, pleuré sur tant de défaites, qu’il a gagné le droit à l’oubli. Ce n’était pas un malade puisqu’il n’a pu guérir, c’était un malheureux sur qui pesait la destinée.

Père, tu n’es pas responsable! Les hommes de ta taille ne sont responsables que des œuvres de leur génie. Qu’ils soient liés à la race par l’amour, c’est la revanche des dieux...

Les dieux se sont bien vengés, mon pauvre papa! Mais comme tu as été grand, comme tu as lutté!... Ma mort te délivre: je meurs sans regret.

Pardonne-moi à ton tour. Une dernière fois, je te jure que ce n’était pas ma faute... Je me résigne, je ne me plains pas; mais l’injustice fut immense qui plaça mon âme dans le corps que je quitte.

Je te prie d’inventer une fable afin que maman n’apprenne pas ce qu’était son fils. Même il vaudrait mieux lui laisser ignorer, ainsi qu’à Louise, mon suicide. Je conseille à Batchano, dans la lettre que je lui envoie, de se rendre chez le préfet de police. Destrem semble dévoué à ta gloire; et, comme je suis à San Remo sous un faux nom, il parviendra sans doute à empêcher la presse d’identifier mon cadavre. Je le souhaite pour toi comme pour moi.

Quant à ma pièce, elle t’appartient. Elle s’est un peu relevée à la première. Peut-être la feras-tu paraître en librairie...

Je suppose que le directeur du Grand Théâtre a déjà présenté à la maison les billets que je lui ai souscrits. Je te conjure de les retirer. On trouvera dans ma valise une somme de onze mille francs. Batchano t’expliquera comment je me la suis procurée et quels sont mes remords à ce sujet. Si tu peux réparer ma faute, diminuer mon crime, j’ai confiance que tu n’hésiteras pas. D’ailleurs, envers Marie, nous avons, l’un et l’autre, des devoirs: le mien est de mourir.

Mon cher papa, je te dis adieu. Tu as été l’orgueil de ma vie. Cette nuit, quand il me faudra du courage, je t’appellerai, et, devant toi, devant ta grande figure, je ne faiblirai pas... Oh! nos belles soirées!...

Lucien.

LUCIEN A MARIE

RIVIERA PALACE

SAN REMO.

Le 22 janvier.

J’ai mérité plus que votre haine, Marie: il faut m’oublier! Si vous saviez ce que je souffre en vous écrivant cela, vous seriez vengée. Je meurs deux fois, et mourir ici n’est qu’une évasion, mais mourir dans votre mémoire!... Il faut m’oublier. Ne vous rappelez ni le poète dont vous seule avez connu tous les rêves, ni le malheureux qui vous aima comme le damné l’ange rédempteur. Oui! je vous aimais de cet amour. Vous m’aviez sauvé, purifié, recréé... Oubliez-moi, Marie... Ainsi, quand vous aurez détruit mon image dans votre souvenir, je ne serai plus, je n’aurai jamais été qu’un infâme, et nul ne pourra deviner ce que je fus pendant ces deux mois où vous m’avez élevé jusqu’à vous. Oh! ma fiancée, je souffre trop... Un jour, peut-être, dans beaucoup d’années, vous penserez à nous sans colère, ni honte. Un ange ne se salit pas les ailes en arrachant une âme à la boue... Adieu! Oublie...

Lucien.

L’enveloppe, qui contenait ces trois lettres, fut remise à Batchano, le 23 janvier, à huit heures du matin.

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