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Dans son cabinet aux tentures rouges, Destrem, préfet de police de la troisième République, se leva.--C’était un personnage considérable, le seul Français qui goûtât encore les inquiétudes et les joies d’un pouvoir presque absolu.--Il dit:

--Oui! je savais cela, Docteur... La gloire de François Vigier est précieuse à tous les vrais savants, et c’est pourquoi il ne faut pas qu’elle soit salie. Voyez donc le jeune homme, ainsi qu’il est convenu. Le plus tôt sera le mieux... Au revoir! Monsieur Batchano, je ne vous retiens plus.

Le docteur Batchano, qui s’était levé, lui aussi, s’inclina et se dirigea vers la porte; mais Destrem, pour le rappeler, claqua des doigts:

--Encore un mot, je vous prie... Si vous êtes forcé d’avertir votre Maître, dites-lui bien que malgré ma volonté de lui être utile, je ne prends aucun engagement. Qu’une plainte, en effet, soit déposée contre Reginald Lovell, Lucien Vigier et leurs complices, ou, simplement, que la presse s’occupe de la disparition de Lovell et en découvre la cause, le scandale devient un fait accompli; dès lors, nous n’avons plus de raison pour épargner un coupable, une instruction est ouverte, vous en devinez les conséquences. Non-lieu, correctionnelle ou cour d’assises, le déshonneur serait presque le même, je n’y pourrais rien!... Adieu, Docteur, et bon courage!

Destrem fit signe qu’il donnait congé.

Un huissier ouvrit la porte.

Il était onze heures du matin.

* * * * *

Au crépuscule de ce même jour, le 3 novembre 19.., un jeune homme, sur le quai d’Orsay, traversa la chaussée en courant:

--Eh! Batchano!... appelait-il. Eh! Costi!... Où vas-tu comme cela, le nez en l’air. Il pleut, mon fils, et ton chapeau s’abîme.

Le docteur Batchano s’arrêta sur le bord du trottoir, et, de son beau sourire, triste et bon, sourit à Périclès Avrinos.

--D’où viens-tu, grand gosse? lui dit-il, de cette voix étrangère et tendre, qui le rendait si particulier.

Autour d’eux, la pluie. Elle tombait, inlassable, du ciel plat sur le fleuve sans reflets. Que faisaient-ils dans cette ville embrumée, ces jeunes Orientaux dont le visage au teint mat avait tellement besoin de soleil?

--D’où je viens, Costi? Devine!... De toucher cinq louis, mon garçon, cinq louis pour un article paru dans _Femina_ et qui analyse et décrit, avec autographes et photographies, les mœurs, les châteaux, les plus récents sonnets de la vieille duchesse d’Armanjon. Tu vois, c’est la gloire.

--Toujours le même, Périclès!

--Pas du tout le même, Costi, puisqu’on me paie ma prose!... Tiens! je suis riche, je t’offre un fiacre et te transporte chez moi. On causera. Il y a un siècle que nous n’avons passé l’après-midi ensemble... Tu ne peux pas?... Naturellement! La clientèle de Monsieur l’absorbe trop... Ah! Batchano, où sont-ils, les jours que tu aurais tout quitté pour un de nos bavardages?... Et tu prétends que nous sommes les mêmes?... Tais-toi donc!... Tu as vieilli, et moi... sais-tu que j’ai trente ans, depuis l’aube?... Ne me félicite pas. Trente ans! Avoir cru que l’on avait du génie, et se réveiller devant la caisse d’un magazine, rédacteur photographique!... Rentre avec moi, dis?... J’ai le spleen sous ce ciel qui bave. Ne me laisse pas seul dans cette pourriture!

Ils marchaient côte à côte sur le trottoir désert.

--Je regrette, Périclès, dit Batchano, mais j’ai un rendez-vous. Accompagne-moi. Je vais à deux pas d’ici, au quai Voltaire, chez François Vigier.

--Ah! tu vas chez François Vigier! s’écria Périclès Avrinos, qui s’arrêta brusquement. Eh bien! mon garçon, attends que je te montre...

--Que tu me montres quoi?

--Rappelle-toi nos discussions.

--Quelles discussions?

--Contemple _Femina_, Batchano!... Il y est descendu, comme les autres, ton patron, à la basse réclame qui me fait vivre!... Toute une page, mon cher! Écoute ça: «UNE VISITE CHEZ FRANÇOIS VIGIER.--_C’est le soir... L’illustre psychiâtre, absorbé par l’étude, a oublié l’heure. L’exquise Mme Vigier et ses charmants enfants font irruption dans le bureau du Maître et lui annoncent que le dîner est servi._» Hein! est-elle envoyée, cette légende?... Et le père Vigier est-il assez sublime, sur ce fond de reliures, avec ses cheveux blancs et son profil?... Ma parole! Costi, il est plus beau que toi. Il a l’air d’un empereur de la bonne époque, et toi, d’un César de la décadence!... Et notre Lucien, hé!... crois-tu qu’il est content de ressembler à son papa?

--Je t’en prie, Périclès... Ceci est plus grave que tu ne penses... C’est moi qui ai pris le cliché de cette photographie, il y a trois semaines. Peux-tu me dire qui l’a donné à _Femina_?

--Qui l’a donné?... ce doit être François Vigier, puisqu’on l’a reproduite, et c’est Lucien sans doute qui a inspiré l’article, car _Femina_ annonce que le Grand Théâtre jouera une pièce de lui, ce printemps, et en parle déjà comme d’un chef-d’œuvre.

--Une pièce de Lucien, au Grand Théâtre!... s’exclama Batchano. C’est impossible!

--Pourquoi, si Mme Vigier fait les frais des décors et garantit la recette?... Le Grand Théâtre est à la veille de la faillite.

--Mais, Périclès, je vois François Vigier presque chaque jour, et jamais il ne m’a dit... Lucien n’écrit pas: il prépare le concours des Affaires Étrangères.

--Pourtant, Batchano, je n’invente rien... Tu vois François Vigier souvent: cela ne prouve pas qu’il te raconte tout ce qui se passe dans sa famille. Lis l’article, si tu ne me crois pas... Là... regarde:--«LES ATTENDRIS, _pièce en trois actes_».--Et cette phrase:--«_A la gloire de son père, Lucien François-Vigier rêve d’ajouter_...»--Es-tu convaincu?... D’ailleurs, écoute! Lucien peut à la fois s’occuper de diplomatie et de théâtre, il n’est pas plus bête qu’un autre. Je le trouve même assez fin, doué, gentil... Je ne lui reproche que de copier son papa, d’être un peu fat et surtout de se promener trop souvent avec Lovell, et encore, si ça l’amuse!... moi, cela ne me gêne pas, bien que Lovell... Enfin, tu le connais: Lovell, Reggie, Reginald Lovell, le sculpteur, l’Américain qui ressemble à un Velasquez. Nous dînons avec lui, ce soir, chez Lady Cynthia, car tu y dînes aussi, hé?...

--Adieu, Périclès.

--Dînes-tu chez Lady Cynthia?

--Mais oui, comme chaque semaine. Adieu!

--Ne te sauve pas!... Je voudrais te demander de venir, sans faute, demain à la maison. Ma maîtresse tousse davantage, je passe mes nuits à l’ausculter et je fais de la neurasthénie... Tu viendras?

--Je te le promets. Au revoir!

--Au revoir!... Cocher!... Eh! Cocher!... Ah! la rosse!... Amitiés à ta femme, Batchano!... Cocher!... Cocher!... Là! vous êtes un chic type, vous!... Quatorze, rue de la Grande-Chaumière, oui, près de Montparnasse... Ne grognez pas: il y a un pourboire!

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