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Dans ma jeunesse--me paraît-elle assez loin!--j’allais au café avec assiduité.
Les gens casés, munis de famille, locataires d’appartements confortables, et chaussant chaque soir leurs pantoufles au coin du feu, ont coutume de considérer avec mépris ceux de leurs semblables qui, établis sur un trottoir, devant un guéridon sale ou une boisson médiocre, et le regard vide, semblent à l’affût d’une béatitude toujours indocile à leur appel. Ils ont tort.
Le café donne à qui en est normalement privé le luxe de la chaleur, de la lumière et d’un chez soi momentané. Il y a d’ailleurs diverses manières d’en jouir. Certains, nomades par instinct, changent fréquemment de terrasse: ce sont des gâcheurs de plaisir. Les vrais amateurs, au contraire, s’installent au même lieu, à la même table, autant que possible à la même heure, et s’affligent si par hasard le garçon qui les sert d’habitude est absent. Grâce à leur ponctualité ils sont dispensés de commander leur consommation. Leur journal les attend. Servis d’avance, ils ne découvrent autour d’eux que des visages devenus familiers. Si bien que ce lieu public, après n’avoir été d’abord qu’une demeure amie, se mue par degrés en une sorte de propriété personnelle; à la longue, on ne saurait s’en passer plus que de sa chambre. Ceci pour expliquer comment, en un temps que je juge aujourd’hui fabuleux, j’ai pu, deux fois par jour, à une heure et demie et à huit heures exactement, occuper sans jamais y manquer la deuxième place à gauche de l’entrée, au Café de la Comédie qui est, chacun le sait, le meilleur de Bordeaux. Bien que modeste débutant dans la grande administration française, et nanti d’une pension des plus maigres, pour rien au monde je n’aurais renoncé à ce luxe.
Or, tous les jours aussi, et à la première place de gauche, c’est-à-dire à côté de moi, s’asseyait pareillement un monsieur entre deux âges, l’air modeste et distingué, ponctuel à l’image du chronomètre qu’il consultait toujours avant de repartir et discret comme un ecclésiastique--j’entends par là que sans s’abstenir de regarder ses voisins, il n’avait jamais l’air de les apercevoir. Sa venue retardant un peu sur la mienne, il en résultait que j’assistais régulièrement à son installation. Un peu avant deux heures, il déposait le _Journal des Débats_ dont il était assidu lecteur et levant la séance, me laissait maître du lieu. Le soir, en revanche, j’étais le plus souvent le premier des deux à disparaître.
On peut trouver singulier qu’après trois ou quatre mois d’un voisinage quotidien, nous n’ayons même pas échangé une parole ou un simple sourire: c’est ainsi. Affaire de tempéraments sans doute. J’ai toujours été un sauvage et l’abord d’un inconnu me procure encore un irrésistible malaise. D’autre part, le café devenant pour certains, dont j’étais, une manière de foyer, il est naturel qu’on hésite à en troubler l’intimité par l’introduction de n’importe qui.
Cependant une telle continuité d’habitudes ne va pas sans créer, à l’insu des intéressés, un lien mystérieux qui apparaît tôt ou tard. Je m’en aperçus au malaise que j’éprouvai certain soir ou, contrairement à la règle, mon voisin ne parut pas.
Persuadé d’abord que j’étais arrivé trop en avance, je consultai tour à tour l’horloge de la salle et ma montre; puis celle-ci dans ma main, anxieux sans motif définissable, je ne cessai plus de dévisager les arrivants. Je me demandai: «Que peut-il faire? Pourquoi n’est-il pas là?» Malgré moi, j’imaginais des accidents, une maladie, bref les sottises dont on a coutume de se régaler, dès qu’un être cher manque au rendez-vous, sans avis préalable.
A mon départ, et l’absence de mon homme dûment constatée, force fut bien de m’avouer que, sans le savoir, nous avions pris un goût tyrannique de nous trouver l’un près de l’autre. Aussi, quel soulagement le lendemain en le voyant reprendre sa place accoutumée! Sans plus réfléchir, et enfin surmontant ma timidité, je n’hésitai pas, cette fois, à lui adresser un mot poli--le premier!
--Pas souffrant, je l’espère?
Il s’inclina, courtois:
--Non, Monsieur: bien obligé, vraiment...
Je ne sais pourquoi, le ton du «bien obligé» coupait court aux velléités de poursuivre. Je n’insistai pas et dépliai mon journal. Il fit de même. Nous avions l’air d’affirmer simultanément que tout rentrait dans l’ordre et que cet ordre ne devait plus être troublé sans avis préalable. Ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle je m’aperçus qu’au moment de repartir, à son tour il me considérait. Son expression était à l’évidence celle d’un homme qui souhaite faire une communication importante, mais qui ignore comment s’y prendre et même s’il parviendra à commencer.
Une seconde fois, je crus nécessaire de venir à son aide.
--Vous vous en allez?
Il inclina la tête en signe d’assentiment.
--En effet.
--Mais vous revenez, ce soir?
--Ce soir?... non, je ne crois pas... et justement je voulais vous en avertir...
--Ah! m’écriai-je, vous avez trouvé un endroit plus agréable?
La pensée qu’il se rendît dans un autre café me choquait. Je n’admettais pas qu’il existât une raison suffisante pour changer ainsi mes habitudes. Je découvrais par surcroît que la présence de cet inconnu m’était devenue une source de plaisir.
Il le comprit, et rassemblant son courage:
--Non, dit-il: toutefois il est possible... enfin il est probable que je vais me marier...
A cette annonce imprévue, mon égoïsme se révolta:
--Quoi! répliquai-je avec amertume, au moment où j’étais sur le point de devenir votre ami!
Il me semblait évident que la perspective de cette amitié naissante aurait dû l’amener à modifier ses projets.
Il ne parut pas remarquer le ridicule de ma prétention.
--Mais, murmura-t-il, qui empêche que demain, à pareille heure, nous reprenions l’entretien? je ne fais ma cour que le soir...
Et voilà... oui, voilà quelle fut exactement l’origine d’un lien qui devait nous unir durant un quart de siècle. Admirons ici l’illogisme de l’existence. Pendant des années, on erre au milieu de gens recrutés avec prudence dans la famille, au collège, enfin là où il paraît qu’on ait chance de choisir des compagnons en connaissance de cause: et brusquement l’oiseau cherché se trouve être un homme quelconque qui, chaque jour, s’asseyait à côté de vous; on ne prenait pas la peine de le regarder; sans une circonstance futile, on ne lui aurait jamais fait signe. Mais que sert de chicaner le hasard sur sa méthode? Acceptons plutôt les occasions qu’il offre et tentons de les croire créées pour notre usage, comme si nous étions seuls à habiter l’univers.
Le lendemain donc, s’inaugura véritablement notre première connaissance.
Il est curieux qu’en pareil cas, plus longtemps on s’est tu, moins on mette de réserve à se livrer. C’est une revanche contre le trop long silence gardé. On en est à échanger ses noms, et déjà l’on se confie l’un à l’autre comme des compagnons qui ne se seraient jamais quittés.
Dix minutes s’étaient à peine écoulées que j’étais au fait de tout le passé d’Anselme Théodat--ainsi s’appelait mon nouvel ami.
Son père, petit professeur, avait hérité sur le tard d’une ferme en Languedoc et, devenu veuf, achevait au village natal une vieillesse autoritaire, sous la garde attentive d’une fille, elle-même toujours malade.
De sa première enfance, Anselme Théodat se rappelait uniquement des rudesses paternelles--mentionnées d’ailleurs avec discrétion--quelques équipées en compagnie de gamins du voisinage,--car polissonner en rue est toujours une aventure extraordinaire pour un petit bourgeois--et son départ pour le collège.
Là, comme la plupart et tant bien que mal, il avait appris beaucoup de latin, très peu de grec et pas du tout les sciences. Les belles lettres au surplus l’avaient alors laissé indifférent.
A dix-neuf ans, muni d’un baccalauréat et d’un remplaçant, on lui avait offert une valise où tenait son trousseau: et l’ayant ainsi assuré du nécessaire pour le reste de la vie, son père l’avait invité à rejoindre Bordeaux où l’attendait une place de surnuméraire aux Contributions indirectes. Depuis, il y vivait.
Existence déplorablement unie: cheminement méthodique sur la plage administrative, où nul accident de terrain ne repose la vue, où l’on ne sait non plus quand on apercevra le port...
--Ainsi, lui dis-je, ce sont les Indirectes qui exigent une si grande ponctualité? Bénis soient les Ponts et Chaussées qui n’ont garde de se plaindre de mes retards!
Il répliqua, presque gravement:
--Il n’est plus temps de changer de maison.
Puis, ayant de la sorte déblayé l’arriéré, j’en arrivai à ce qui, somme toute, m’intéressait surtout, et demandai:
--Comment n’êtes-vous devenu client de la Comédie que depuis quelques mois? J’y venais bien avant vous!
--Ah! répondit-il, c’est qu’il y a aussi peu de temps que j’ai été nommé commis principal.
Et il sourit.
Il est difficile, évidemment, de préjuger d’une âme d’après un léger mouvement de lèvres, reproduit d’ailleurs à tout bout de champs pour peu que l’on converse avec politesse. Toutefois, qui n’aurait, avec moi, noté les nuances révélatrices de celui-ci?
Il y éclatait de prime abord une immense surprise d’avoir atteint ce qu’Anselme Théodat devait considérer comme un sommet à peu près inaccessible dans la chaîne lointaine des espérances administratives. La chance, peut-être même le mérite, venaient, j’ignorais à quelle occasion, de lui en permettre avant l’heure la facile ascension. De là un bonheur étonné qui avait peine à demeurer discret.
Mais autre chose encore donnait à ce sourire son coloris particulier, et c’était une expression de lassitude, de harassement. Sans prononcer une parole, Anselme Théodat avait l’air d’ajouter: «Pour en arriver où je suis, que de privations subies!»
Du coup, j’entrevis ce qu’il avait passé sous silence, et à quelle forme de misère redoutable sa récente promotion venait de l’arracher. Or, celle-là, que traduit l’expression courante «vivre de son traitement», je l’avais souvent vue autour de moi; mieux que bien d’autres j’ai su ce qu’elle comporte de sacrifices et d’épuisants calculs quotidiens.
Vivre de son traitement, en effet, ce ne sont pas seulement le garni de dernier ordre et la pension malodorante rendus obligatoires: c’est la chemise de jour qu’on hésite à changer, le tramway qu’on ne prend pas, le vêtement élimé aux coudes et qu’on ne peut remplacer, la soirée qui se passe à errer sur les pavés, crainte de payer en entrant n’importe où; c’est par-dessus tout la solitude morne du célibataire besogneux que personne ne songe à plaindre, car il revêt des apparences régulières, semble ne s’occuper que de son bien-être, et acquitte ses notes avec ponctualité.
Comme s’il avait pressenti ma compassion subite et désiré l’écarter, Anselme Théodat poursuivit, très vite:
--Comprenez bien que ce n’est pas le titre qui me fait plaisir. Je me rends compte de ce que vaut dans le monde un employé plus ou moins supérieur des Contributions. Seulement, sans ma nomination, aurais-je pu songer au mariage?
--En effet, j’oubliais que vous êtes fiancé.
--Pas encore, mais près de l’être.
Et un nouveau sourire fleurit sa bouche, différent: il était moins d’un homme passionné que d’un brave homme, heureux après un dur voyage d’entrevoir le compartiment confortable où il va s’installer avec promesse de ne plus descendre.
--Serait-il indiscret de vous demander qui vous allez épouser? fis-je avec la bonne volonté de compenser mes sécheresses de la veille.
--Nullement. Mon Directeur a recueilli chez lui une nièce orpheline et charmante. Bien que je ne représente pas un parti brillant, et qu’elle soit comme moi sans fortune personnelle, j’ai eu le bonheur de lui inspirer confiance, et je suis presque assuré de lui plaire.
--Allons! je vois que vous ne quitterez pas l’Administration: c’est parfait. Le Directeur, naturellement, plaide pour vous?
--Je le crois. Il est très bon pour moi.
--Alors, c’est chose faite.
--Si elle consent...
--Elle consentira!
--Vous le dites pour m’encourager.
--Je le dis parce que j’en suis sûr.
--Comment le savez-vous?
Comment? Belle affaire que de deviner d’où venait l’avancement! Mais pouvais-je répondre que le Directeur ayant adopté cet ingénieux moyen de se débarrasser d’une charge, n’allait pas s’arrêter en si beau chemin? Je suis toujours surpris de la facilité avec laquelle nous découvrons les mobiles quand il s’agit d’indifférents. Dommage que pareille clairvoyance s’envole, dès que nous sommes en cause. Donc, Anselme, lui, non seulement ne se doutait pas qu’on l’eût choisi d’avance, mais, par surcroît, tremblait de ne pas être agréé.
Je répliquai:
--Voyons! soyez confiant: on ne refuse pas un homme comme vous!
L’argument porta. Non pas que Théodat se crût exceptionnel: c’est le propre toutefois des âmes discrètes qu’elles espèrent toujours être découvertes et choisies pour elles-mêmes. Après tout, pareille prétention, dans son cas, n’aurait eu rien d’excessif.
Je m’aperçois en effet que je n’ai pas encore décrit mon nouvel ami. Point joli garçon, certes! En revanche, une distinction menue et méticuleuse, des manières archaïques et raffinées, je ne sais quoi enfin qui marquait en lui, à défaut de race, l’éducation parfaite. Rien qu’à le voir, on le devinait irréprochablement propre, au moral comme au physique. Non, vraiment, pas gabelou pour un centime, mais bourgeois jusqu’à la moelle, bourgeois de France traditionnel et policé, tel qu’on n’en trouve le pareil dans aucune autre nation, parce que seule, une longue période civilisée parvient à le fabriquer.
Je repris:
--Reste à savoir si vous aimez?
Il tressaillit et, sans doute par pudeur, s’abstint de répondre.
J’eus aussitôt une inquiétude. Je me représentais son extrême ignorance des calculs du monde. J’avais peur pour le bonheur de cet homme que je connaissais exactement depuis une demi-heure!
--Les mariages de raison risquent parfois d’être si peu raisonnables! insistai-je, résolu à obtenir de lui des précisions.
--Si vous la connaissiez! soupira-t-il enfin d’une voix sourde.
En même temps son visage avait pris l’expression du communiant au retour de la Sainte Table.
Il n’en dit pas plus. Quelle erreur, auparavant, quand je le supposais un brave homme occupé d’établir son bien-être! J’avais devant moi un amoureux que grise l’approche au grand jour d’une femme de son monde et que l’attente énerve. Il y avait de quoi m’effrayer tout à fait. Cependant, de quel droit aurais-je troublé sa belle confiance? Je n’avais qu’à m’incliner et baissant la voix à mon tour:
--A merveille! De tout cœur je vous souhaite d’être heureux.
Il sembla ensuite qu’ayant abordé le plus cher de lui-même, Théodat comprit la vanité des paroles qui pourraient suivre. Il se leva.
--Déjà l’heure!... Que le temps a passé vite aujourd’hui!
Puis montrant les gens autour de nous:
--Pourtant, quand j’étais seul, j’aimais bien les regarder! J’adore le mouvement, le bruit des voix, les toilettes sur le trottoir, la ville enfin... Je ne suis pas un homme des champs, oh non!
Je répliquai en riant:
--Par bonheur, les bureaux ne courent jamais la campagne.
--A demain! dit-il encore.
--Certes!
Nos mains se joignirent, en se mêlant à peine. Première étreinte, comme en échangent journellement des indifférents. Explique cela qui pourra, j’étais sûr qu’elle scellait une grande amitié.
Je le vis ensuite gagner la porte. Sa marche était allègre. Il devait déjà sourire à sa fiancée qu’il reverrait le soir. On est tellement assuré du soir qui vient et même du lendemain!
Hélas! pouvait-il imaginer ce que ceux-là lui préparaient!
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