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LA MORT
L'événement le plus banal de la vie, c'est la mort. L'homme aurait donc dû s'y résigner; car rien n'est plus commun, plus universel, plus nécessaire. C'est chose bête que de se révolter contre l'inéluctable, et pourtant l'homme ne se résigne pas. Il s'indigne et se lamente. La mort est pour lui une source de terreurs ridicules et de pratiques déshonorantes.
Si le bon sens réglait les mouvements de notre pauvre machine pensante, la mort ne pourrait nous inspirer que des sentiments de sympathie affectueuse. Nous devrions la traiter, au moins celle qui nous concerne, comme une grande amie, très puissante et très sereine, car elle seule peut nous délivrer de nos angoisses renaissantes; elle fait succéder à notre trépidation perpétuelle une paix que rien ne peut plus troubler.
Je ne sais quel souverain à vie brillante, mais agitée, passant devant un cimetière semé de tombes, murmura en soupirant: «_Invideo quia quiescunt!_ je leur porte envie, car ils se reposent!» Il était peut-être sincère.
O toi qui me lis, et qui es peut-être un peu moins stupide que tous tes frères, réfléchis un moment, si tu peux. Pour regretter la vie, il faut être vivant. Eh bien! quand tu seras mort, tu ne seras plus en état de rien regretter, ni les fleurs, ni les femmes, ni les vins, ni les couronnes, ni cet or pour lequel tu as fait tant de frivoles sacrifices. Qu'importe si la famine, la peste et la guerre déchaînent contre les vivants leurs fureurs? Toi, couché dans un bon tombeau, dévoré par de braves vers, tu dormiras profondément, sans rêver et sans ronfler. Il ne restera plus de tes chairs que des débris sans nom, et la conscience de toute douleur aura depuis longtemps disparu. Nul regret ne voltigera dans ta sépulture, pour se mêler aux larves qui se repaîtront de tes atomes. Vainement toutes les haines de l'homme et toutes les foudres du ciel tonneront autour de ton cercueil: elles ne pourront t'arracher une sensation, et tu continueras à jouir d'un épais sommeil, même si un obus, dégradant ta sépulture, pulvérise tes os et met à nu ta pourriture.
Pourquoi donc avoir peur de la mort? Est-ce que, par une exception invraisemblable, ton existence éphémère était à ce point délicieuse et sans nuage que la seule idée d'en être privé te fait tomber en pamoison?
Ce qui m'effarouche, dis-tu, ce n'est pas tant la mort, que _le mourir_. Passer de vie à trépas, faire le grand saut! On se figure que c'est terrible!.. Mais non! mais non! ce n'est pas très terrible! c'est très simple. L'épreuve en a été faite des milliards de fois! On s'endort!... Voilà tout!
Un excellent sommeil que ne suivra aucun désagréable réveil; ce n'est pas si mal imaginé après tout, et je trouve que la mère Nature a bien fait les choses.
Néanmoins, de tout temps et dans tous les pays, l'homme s'est ingénié à se raconter à lui-même de fantaisistes histoires sur les lendemains de la mort. Il a inventé des chaudières bouillantes où des Croquemitaines atroces et d'affreuses fées Carabosses nous feront cuire à grand feu et à long feu (une éternité, tout simplement). Mais ce sont contes de nourrice qui font sourire Agnès elle-même.
Notre commune crainte de la mort est donc d'une stupidité effarante. Pourtant il serait assez vain de la combattre, car elle est beaucoup moins un raisonnement qu'un instinct. Et cet instinct se justifie, puisque tout être vivant, pour être ménager de sa vie, doit être possédé par l'horreur de la mort.
D'autant plus qu'il n'y a pas seulement notre mort à nous, laquelle doit nous laisser très indifférents, mais la mort de ceux que nous aimons. Ah! certes, elle est cruelle, celle-là, et je connais toute l'intensité de cette douleur. Ne plus voir le sourire, ne plus entendre la voix, ne plus toucher la main de celui qui était adoré, de celle qui était chérie, c'est la plus grande des misères humaines.... Tout de même l'homme pourrait être assez sage pour redouter la mort de ceux qu'il aime, sans redouter sa propre mort... Mais je n'insiste pas: car ce serait estimer trop haut l'intelligence de mes contemporains que de les croire capables de comprendre que, pour regretter la vie, il faut avoir conservé une parcelle de vie.
N'ayant jamais pu--je ne sais pourquoi--se résigner à la mort, l'homme a toujours essayé, par mille subterfuges ridicules, de se persuader à lui-même qu'il ne va pas mourir. A côté de la momie bien serrée dans d'élégantes bandelettes, parfumée et desséchée, les vieux Égyptiens mettaient des pains, des liqueurs suaves, des images voluptueuses, afin qu'en son hypogée le défunt, se réveillant soudain, trouvât à portée de sa main quelques jouissances dont il pût facilement disposer.
Chez les Grecs, l'absence de sépulture était le plus cruel des affronts, et une offense pire que la mort même.
Priam pleure à peine quand son fils Hector a péri sous les coups d'Achille. Le glorieux Priamide a, comme un vaillant, succombé dans la lutte. Ce sont là jeux de guerre. Soit! Mais que ce noble corps demeure sans sépulture, voilà ce qui est affreux, infâme, intolérable.
Dans toutes les traditions, dans toutes les religions, se retrouve cet inexplicable et enfantin sentiment; le respect du cadavre. Profaner un tombeau, violer une sépulture, mutiler un mort, voilà des crimes abominables dont toute l'humanité eut toujours horreur.
Mais cette horreur est liée à un matérialisme effréné et irréfléchi. Car dans l'imagination de tous les hommes une naïve confusion s'établit entre cette chair inerte, prompte à se putréfier, et l'âme qui l'animait, lui donnait la pensée, le mouvement, le regard.
Pour moi, au risque d'être par mes contemporains traité de personnage abject, j'avoue que les corps des êtres qui me furent chers me sont totalement indifférents. Je garde de mon père, de ma mère, pieusement, les moindres portraits, les plus petites lettres; je conserve, en me les remémorant sans cesse, le souvenir de leurs paroles, de leurs gestes, de leurs tendresses. Mais de ce qui fut leur corps--car leur corps a disparu--je n'ai aucun souci; car, une fois que la vie s'est échappée, il ne reste plus de nous qu'un amas de tissus anatomiques, muscles, viscères, et os, qui dans quelques heures vont être envahis par une hideuse décomposition.
Donc, quant à mon propre corps, je le déclare très formellement, qu'on le jette aux gémonies, qu'on l'incinère, qu'on le dissèque, qu'on l'ensevelisse, cela m'est prodigieusement égal; et je supplie les miens de ne pas s'en préoccuper.
Le culte des cadavres est une folie humaine universelle. Dressez des statues à Lavoisier, à Victor Hugo, à de Lesseps, à Pasteur. Cela est juste. Mais ne vous souciez pas de leurs cendres. Elles n'ont rien de respectable. Au bout de quelque cinquante ans, ce n'est plus que du phosphate de chaux et de magnésium: et les ossements d'Agamemnon ne différent pas des ossements de Thersite.
La vénération dont on entoure notre terrestre guenille n'est pas plus décente que celle d'un célèbre malade à qui on avait dû couper la jambe. Après l'amputation il avait précieusement conservé son pied difforme et suppurant, pour le faire embaumer, et l'exposer sur un coussin de velours, à la place d'honneur de son salon.
Est-ce que par hasard on penserait conjurer la douleur de n'être plus en se faisant enfermer dans un triple cercueil luxueux de plomb, d'acajou, et de chêne! Quelle folie! quelle méconnaissance des choses! quelle bassesse sous cette conception de l'être humain!
Il serait pourtant bien simple, au lieu de donner cette pâture aux vers et aux microbes, d'allumer la grande flamme d'un bûcher et de ramener à l'état d'eau et d'acide carbonique--sans toutes les putridités de l'ensevelissement--les matières organiques qui avaient constitué une personne humaine quand elles étaient animées par la petite flamme de la vie. Maintenant qu'elles ne vivent plus, elles ne sont plus qu'une pièce anatomique. Mais une vague crainte, dénotant une enfantine stupidité, nous saisit à l'idée que la chaleur du foyer va faire crépiter nos chairs mortes; et alors nous reculons devant l'incinération, comme si elle était une douleur, comme si le feu, en léchant les tissus, devait outrager la majesté de la mort. Pauvre majesté, près de laquelle, si elle était laissée au grand air, on ne passerait pas sans se boucher le nez.
Toutes les fois que l'homme touche aux choses de la mort, la peur le fait déraisonner.
Quand un malheureux agonise,--sans que d'ailleurs ni les médecins, ni les héritiers aient gardé une lueur d'espoir--on essaye à peine de soulager ses souffrances; mais on fait semblant de croire qu'on va le sauver. On l'accable de potions, de ventouses, d'opérations superflues. Pourquoi ne pas charmer ses derniers moments par une résignation émue et paisible? lui donner de la morphine, pour qu'il retrouve quelque apparence de vigueur, pour qu'il s'éteigne dans un vague délire, à demi conscient, et peut-être pour qu'il soit capable, comme Socrate, de converser avec ses amis, sans les affres de la douleur physique, sans les gémissements des assistants, venus là curieusement comme à un spectacle.
L'homme ne pourra parler fièrement de son intelligence que s'il sait se ménager une mort sereine. Je voudrais que le mourant, assis sur son lit, soulagé de sa douleur par de puissants narcotiques, parlât sans amertume, souriant, de sa mort prochaine, et qu'il pût, avec quelque douceur, voir l'émotion de ceux qui l'entourent. Mais nous cultivons le contraire de l'euthanasie, nous ne connaissons que la dysthanasie. Tant pis pour notre bonheur! Tant pis pour notre raison!
Le commencement de la sagesse humaine, de cette sagesse qui nous permettra d'appeler l'homme _Homo sapiens_ et non _Homo stultus_, ce sera de pouvoir regarder la mort en face, sans frayeur, et sans colère.
Et c'est peut-être parce qu'ils ont largement méprisé la mort, que nous admirons les innombrables soldats qui, en héros, dans cette cruelle guerre, sont tombés sur les champs de bataille. Ils devançaient les temps futurs, ces temps de sagesse, où l'homme, libéré de vaines terreurs, ne craindra plus de voir s'éteindre la chétive flamme de sa vie.
TABLE DES MATIÈRES
PROLOGUE 1
I.--Les noirs 5 II.--Les jaunes et les rouges 11 III.--En quoi consiste la stupidité 17 IV.--Les mutilations 27 V.--Encore les mutilations 39 VI.--L'inégalité des hommes 43 VII.--L'alcool 61 VIII.--De quelques autres poisons 75 IX.--La guerre 81 X.--La défense contre l'avarie 113 XI.--La défense contre les maladies 121 XII.--Les Dieux 127 XIII.--De quelques autres crédulités 137 XIV.--Encore les crédulités 141 XV.--Le libre échange 149 XVI.--Les forêts 161 XVII.--Les animaux 167 XVIII.--Les modes--les bijoux 179 XIX.--Les ruines 185 XX.--Les grands hommes 189 XXI.--La mare aux grenouilles 195 XXII.--Le progrès 203 XXIII.--La mort 207
Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.
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