en temps en France des apparitions commerciales; et, à en croire les ouï-dire, il donnait volontiers passage à son bord à des gens en fuite, banqueroutiers ou proscrits politiques, peu lui importait, payants. Son procédé d'embarquement était simple. Le fugitif attendait sur un point désert de la côte, et, au moment d'appareiller, Zuela détachait un canot, qui l'allait prendre. Il avait ainsi, à son précédent voyage, fait évader un contumace du procès Berton, et cette fois il comptait, disait-on, emmener des hommes compromis dans l'affaire de la Bidassoa. La police, avertie, avait l'œil sur lui.

Ces temps étaient une époque de fuites. La restauration était une réaction; or les révolutions amènent des émigrations, et les restaurations entraînent des proscriptions. Pendant les sept ou huit premières années après la rentrée des Bourbons, la panique fut partout, dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce, qui sentaient la terre trembler et où abondaient les faillites. Il y avait un sauve-qui-peut dans la politique. Lavalette avait pris la fuite, Lefebvre-Desnouettes avait pris la fuite, Delon avait pris la fuite. Les tribunaux d'exception sévissaient, plus Trestaillon. On fuyait le pont de Saumur, l'esplanade de la Réole, le mur de l'Observatoire de Paris, la tour de Taurias d'Avignon, silhouettes lugubrement debout dans l'histoire, qu'a marquées la réaction, et où l'on distingue encore aujourd'hui cette main sanglante. A Londres le procès Thistlewood ramifié en France, à Paris le procès Trogoff, ramifié en Belgique, en Suisse et en Italie, avaient multiplié les motifs d'inquiétude et de disparition, et augmenté cette profonde déroute souterraine qui faisait le vide jusque dans les plus hauts rangs de l'ordre social d'alors. Se mettre en sûreté, tel était le souci. Être compromis, c'était être perdu. L'esprit des cours prévôtales avait survécu à l'institution. Les condamnations étaient de complaisance. On se sauvait au Texas, aux montagnes Rocheuses, au Pérou, au Mexique. Les hommes de la Loire, brigands alors, paladins aujourd'hui, avaient fondé le champ d'Asile. Une chanson de Béranger disait: _Sauvages, nous sommes français; prenez pitié de notre gloire._ S'expatrier était la ressource. Mais rien n'est moins simple que de fuir; ce monosyllabe contient des abîmes. Tout fait obstacle à qui s'esquive. Se dérober implique se déguiser. Des personnes considérables, et même illustres, étaient réduites à des expédients de malfaiteurs. Et encore elles y réussissaient mal. Elles y étaient invraisemblables. Leur habitude de coudées franches rendait difficile leur glissement à travers les mailles de l'évasion. Un filou en rupture de ban était devant l'œil de la police plus correct qu'un général. S'imagine-t-on l'innocence contrainte à se grimer, la vertu contrefaisant sa voix, la gloire mettant un masque? Tel passant à l'air suspect était une renommée en quête d'un faux passe-port. Les allures louches de l'homme qui s'échappe ne prouvaient pas qu'on n'eût point devant les yeux un héros. Traits fugitifs et caractéristiques des temps, que l'histoire dite régulière néglige, et que le vrai peintre d'un siècle doit souligner. Derrière ces fuites d'honnêtes gens se faufilaient, moins surveillées et moins suspectes, les fuites des fripons. Un chenapan forcé de s'éclipser profitait du pêle-mêle, faisait nombre parmi les proscrits, et souvent, nous venons de le dire, grâce à plus d'art, semblait dans ce crépuscule plus honnête homme que l'honnête homme. Rien n'est gauche comme la probité reprise de justice. Elle n'y comprend rien et fait des maladresses. Un faussaire s'échappait plus aisément qu'un conventionnel.

Chose bizarre à constater, on pourrait presque dire, particulièrement pour les malhonnêtes gens, que l'évasion menait à tout. La quantité de civilisation qu'un coquin apportait de Paris ou de Londres lui tenait lieu de dot dans les pays primitifs ou barbares, le recommandait, et en faisait un initiateur. Cette aventure n'avait rien d'impossible d'échapper ici au code pour arriver là-bas au sacerdoce. Il y avait de la fantasmagorie dans la disparition, et plus d'une évasion a eu des résultats de rêve. Une fugue de ce genre conduisait à l'inconnu et au chimérique. Tel banqueroutier sorti d'Europe par ce trou à la lune a reparu vingt ans après grand vizir au Mogol ou roi en Tasmanie.

Aider aux évasions, c'était une industrie et, vu la fréquence du fait, une industrie à gros profits. Cette spéculation complétait de certains commerces. Qui voulait se sauver en Angleterre s'adressait aux contrebandiers; qui voulait se sauver en Amérique s'adressait à des fraudeurs de long cours tels que Zuela.