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d’elle. Plusieurs petits s’engouffrèrent dans la poche ouverte pour les recevoir; quelques autres grimpèrent le long de son dos en se cachant dans ses longs poils, deux ou trois se glissèrent sur son cou et sur ses épaules. C’était un singulier tableau que celui de ces petites bêtes frétillant sur le corps de leur mère, tandis que les autres sortaient, d’un air comique, leur museau de la poche entr’ouverte.

M. Rolfe s’imagina que l’opossum allait s’en retourner avec toute sa cargaison; mais point. Elle se dirigea vers le pawpaw et se mit à grimper. Quand elle eut atteint les premières branches, elle s’arrêta; alors, prenant ses petits un à un, elle leur fit faire un tour ou deux de leurs queues, de manière à se suspendre aux branches la tête en bas. Cinq ou six petits étaient restés sur le sol.

La mère alla les chercher, les mit en ligne près des autres, de sorte qu’il y eut treize petits opossums pendus aux branches la tête en bas, comme une rangée de chandelles.

C’était un spectacle si comique, que M. Rolfe et Franck éclatèrent de rire, mais pas bien haut, car ils tenaient à voir ce qui adviendrait après cette bizarre cérémonie.

Dès que les petits furent bien alignés, la mère se mit à grimper plus haut dans l’arbre qu’elle prenait avec ses griffes, comme un homme aurait pu le saisir avec ses mains.

Enfin elle atteignit la branche où était suspendu le nid d’orioles, et la tâta de sa patte, comme pour s’assurer de sa solidité. Il y avait à craindre en effet qu’elle ne cassât sous le poids de l’opossum, tant elle était mince, et nulle autre branche n’existait au-dessous où l’animal aurait pu se raccrocher en cas de chute.

Cependant le nid plein d’œufs tentait si fort la gourmande, qu’elle finit par se hasarder. Un pas, deux pas... et le bois craque et fléchit. Cette circonstance, jointe aux cris des orioles qui volaient sous le nez de l’opossum, l’engagea à la retraite ou plutôt à l’emploi d’un nouveau moyen pour satisfaire son appétit. Un chêne voisin étendait ses branches au-dessus du nid d’orioles. Descendre du pawpaw, grimper sur le chêne, courir à l’extrémité de cette branche si bien avoisinée, ce fut pour l’opossum l’affaire d’un instant.

La branche était plus haute que l’animal ne l’avait jugé: aussi dut-il se laisser pendre par la queue à l’extrémité du dernier rameau, et se donner un mouvement oscillatoire pour s’approcher de sa proie. Il ouvrait la gueule, étendait ses griffes. Vains efforts: le nid d’orioles était encore deux pieds plus bas. Enfin, renonçant à son dessein, l’opossum se rejeta dans le feuillage du chêne et descendit sur le sol en poussant des cris de colère.

Son désappointement allait jusqu’à la furie, car elle grimpa sur le pawpaw et jeta rudement à terre les petits, toujours pendus; en un clin d’œil, elle les eut chargés sur son dos et battit en retraite, pendant que les orioles chantaient victoire. M. Rolfe trouva le moment bon pour intervenir. A son approche, l’opossum se roula en pelote de façon à ne laisser voir ni sa tête ni ses pattes et à simuler la mort. Quelques-uns de ses petits l’imitèrent. On eût dit une grosse balle de laine blanchâtre flanquée de cinq ou six petites pelotes.

Cette ruse était trop naïve pour qu’on en fût dupe. M. Rolfe piqua la bête avec la pointe d’une flèche pour la forcer à remuer. Elle ouvrit aussitôt les mâchoires et tenta de mordre; mais sa résistance ne lui servit pas mieux que son inertie.

En un tour de main l’opossum fut muselée et attachée à un arbuste. M. Rolfe se proposait d’emporter dans la basse-cour de la case toute cette famille de marsupiaux, lorsque la provision de mousse d’Espagne serait achevée.

CHAPITRE XX

UN VOISINAGE DANGEREUX

Tout en reprenant leur cueillette, M. Rolfe et Franck devisaient gaiement de la scène curieuse qui venait de se terminer par une nouvelle acquisition pour le domaine. Franck se félicitait d’avoir trouvé un nid d’orioles, et se proposait de revenir quand les petits seraient éclos. Tout à coup, les oiseaux, qui s’étaient tenus paisibles depuis la déconvenue de l’opossum, recommencèrent à s’agiter, à crier de plus belle.

«C’est peut-être le père opossum qui vient chercher sa petite famille», dit Franck.

Ils suspendirent leur travail pour regarder du côté des pawpaws, et aperçurent un reptile hideux glissant sur l’herbe; c’était le redoutable _mocasson_. A mesure qu’il avançait, il dardait sa langue fourchue, imprégnée de salive venimeuse, qui étincelait au soleil comme un double jet de flamme. Arrivé au pied de l’arbre qui supportait le nid, il s’arrêta un moment.

«Va-t-il grimper? demanda Franck.

--Non, répondit son père. Le mocasson n’est pas un grimpeur. Regarde, il n’a pas d’autre dessein que d’effrayer ces pauvres bêtes.»

En effet, le serpent dressait son corps contre l’arbre, et tirait sa langue comme pour lécher l’écorce.

Les orioles, croyant qu’il allait grimper, se mirent au-devant de leur chère couvée, et descendirent sur les branches les plus basses, sautant de l’une à l’autre en criant à la fois de rage et de terreur.

Les voyant approcher de sa hideuse mâchoire, le mocasson attachait sur eux ses yeux fascinateurs. Au lieu de se retirer, les orioles s’avançaient de plus en plus; leurs mouvements devenaient de moins en moins rapides, leurs cris plus étouffés. L’un d’eux, épuisé, subjugué, tomba enfin tout près du reptile. M. Rolfe et Franck s’attendaient à voir le mocasson se précipiter sur sa victime, quand tout à coup le serpent se replia sur lui-même et commença à s’éloigner de l’arbre. Revenus de leurs terreurs, les orioles remontèrent en tremblant encore près de leur nid si souvent menacé.

«Qui a donc pu le chasser?» demanda Franck.

M. Rolfe n’eut pas le temps de répondre. Un animal qui sortait du fourré attirait son attention. Il était de la grosseur d’un loup et d’un gris noirâtre. Son corps était couvert de soies rudes qui avaient, sur le dos, six pouces de long, ce qui leur donnait l’apparence d’une crinière. Des pieds garnis de corne et non de griffes, deux défenses surtout, sortant du groin, caractérisaient cette bête, dans laquelle M. Rolfe reconnut le _pécari_ ou porc sauvage du Mexique. Deux jeunes bêtes de son espèce le suivaient.

Les trois nouveaux venus firent halte auprès des pawpaws. Pour la troisième fois, les orioles recommencèrent leur vacarme; mais le pécari ne daigna pas lever la tête pour savoir qui piaillait si fort à son approche. Il allait flairant le sol, et s’arrêtant pour y croquer graines et amandes.

Tout à coup, au sortir du fourré, le pécari trouva la trace du mocasson; il leva le nez, flairant le vent avec la subtilité d’odorat qui caractérise sa race. L’odeur fétide du serpent le frappa de nouveau, et l’excita au plus haut degré. Il allait et venait, égaré d’abord par la première piste qui avait mené le mocasson à l’arbre; mais, s’apercevant de son erreur, il s’élança sur la seconde trace.

Pendant cette inspection, le serpent s’enfuyait au plus vite; mais il n’avançait guère, car cet animal rampe difficilement.

M. Rolfe et Franck l’apercevaient au milieu des arbres, regardant derrière lui d’un air inquiet. Il descendait la côte et se dirigeait vers un rocher où quelque trou lui servait sans doute de repaire.

Il n’en était encore qu’à moitié chemin quand le pécari fut sur la bonne piste et bondit vers le fuyard. Dès qu’il fut en vue du reptile, il s’arrêta pour mesurer l’espace, et, les soies hérissées comme les piquerons du porc-épic, il se ramassa sur lui-même avant de bondir vers son ennemi. Le serpent parut terrifié; son corps se décolora visiblement.

Tout à coup le pécari prit son élan et tomba de tout son poids sur les replis du mocasson, qui s’allongèrent sur le sol. A coups de sabot, le pécari ayant brisé le cou du serpent, le combat finit en peu de minutes. Le vainqueur, après avoir longtemps piétiné le corps inanimé de son adversaire, appela d’un cri ses deux petits qui étaient restés blottis dans les hautes herbes.

M. Rolfe et Franck étaient ravis du succès de cette bataille. Ils avaient pris parti pour le pécari, par pure haine pour les bêtes rampantes; mais leur admiration pour cet exploit n’était pas désintéressée, M. Rolfe n’ayant pu voir les deux petits que la bête conduisait avec elle, sans souhaiter les prendre pour augmenter d’une nouvelle espèce son parc d’animaux apprivoisés ou du moins à apprivoiser.

«Comment faire, dit-il à son fils, pour avoir ces jolis petits? Nous aurions tout intérêt à élever des pécaris. Je les crois aussi susceptibles de domestication que tous leurs congénères, et leur chair est excellente, bien qu’elle se rapproche pour le goût de celle du lièvre plutôt que de celle du porc.

--Je croyais qu’elle n’était pas mangeable, répondit Franck.

--Si, lorsqu’on a soin d’enlever une petite glande que l’animal porte près de la croupe, et qui lui donne une forte odeur de musc lorsqu’on néglige de l’ôter dans la première heure qui suit sa mort. D’ailleurs, je ne voudrais pas tuer ces deux petits. Ce seraient eux qui perpétueraient la race des pécaris dans notre basse-cour: mais comment les prendre sans danger à cette terrible mère? Je n’y vois qu’un moyen, c’est de lui envoyer une balle dans la tête.

--Ce serait mal la punir de sa vaillance, dit Franck, bien qu’il sût que le pécari est un animal féroce, sans pitié pour les daims et autres bêtes sans défense. Essayons de lui dérober les petits sans qu’elle nous voie.

--Impossible; il y a cent exemples de chasseurs mis en pièces par les défenses des pécaris, et je ne veux pas négliger cette occasion de posséder deux individus de cette espèce. Je regrette autant que toi d’acheter aussi cher l’accroissement de notre parc, et ce n’est pas sans scrupule que je vais envoyer du plomb au pécari.»

Pendant ce temps, le pécari dépouillait le serpent de sa peau comme le pêcheur le fait d’une anguille; puis il se mit à en dévorer la chair blanche, sans oublier d’en jeter des morceaux à ses deux petits qui témoignaient leur satisfaction en poussant des grognements de joie.

M. Rolfe prenait son temps pour bien viser et ne pas manquer son coup, lorsque la vue d’un nouvel objet le frappa de terreur et glaça ses doigts groupés autour de sa carabine. Le pécari était à cinquante pas environ de l’arbre dans lequel lui et son fils étaient juchés; à environ trente pas au delà M. Rolfe vit venir un animal d’une espèce toute différente et d’un aspect plus redoutable. Grand comme un jeune veau, mais plus court de jambes, d’un rouge foncé, sauf la poitrine et le ventre blancs, il tendait en avant son mufle de chat et ses fortes épaules; au delà desquelles son dos se creusait. C’était le terrible _couguar_, que M. Rolfe reconnut non sans une juste frayeur: tout redoutable qu’il est, en effet, le pécari ne grimpe pas aux arbres, tandis que le couguar, aussi leste que l’écureuil, est plus à son aise dans les branches que sur le sol.

«Ne bouge pas, dit M. Rolfe à son fils, ne fais plus un seul mouvement.»

Cependant le pécari dévorait son repas fortuit sans se douter du péril qui le menaçait. A quelque distance autour de lui, le terrain était dépourvu de broussailles et d’arbustes; un seul arbre croissait près de là et étendait ses branches horizontales au-dessus de la place du festin.

Le couguar venait à la dérobée, se traînant dans les hautes herbes; son ventre rasait le sol, sa longue queue s’agitait comme celle d’un chat qui guette dans le chaume une perdrix se chauffant au soleil. Après s’être avancé assez près, il s’arrêta comme pour méditer son plan d’attaque. Il savait qu’à moins de surprendre le pécari et de sauter sur son dos d’un seul bond, il aurait à redouter ses terribles défenses, dont le squelette à demi dépouillé du mocasson pouvait lui faire apprécier la puissance. Aussi, après avoir observé le terrain, se mit-il à ramper vers l’arbre, qu’il gagna du côté opposé au pécari. M. Rolfe et Franck entendirent le bruit que firent ses griffes en s’accrochant à l’écorce. Le pécari, ayant perçu ce bruit, leva la tête en grognant, mais il s’imagina sans doute que c’étaient des écureuils qui remuaient, car il se remit à manger.

Cette sécurité ne fut pas de longue durée. Parvenu à l’extrémité de la plus basse branche, le couguar s’élança; ses griffes pénétrèrent du premier coup dans la nuque du pécari et tous deux roulèrent à terre. Le pécari poussait des gémissements qui faisaient retentir tous les échos des bois; ses petits effarés criaient aussi en tentant de mordre le couguar. Celui-ci restait seul silencieux, ses griffes et ses dents enfoncées dans les flancs de sa victime.

Le combat fut d’ailleurs très court. Le pécari jeta un dernier cri d’agonie et tomba sur le côté, sans avoir pu se débarrasser un instant de l’horrible étreinte qui l’enserrait. Le couguar, après avoir déchiré les veines de son cou, se mit à boire le sang chaud qui coulait à grands flots.

M. Rolfe ne jugea pas à propos d’intervenir; c’eût été s’exposer inutilement au sort que subissait la victime du féroce couguar. Comme celui-ci, au fort de la lutte, avait traîné le pécari, le groupe qu’ils formaient tous les deux n’était qu’à trente pas du chêne sur lequel M. Rolfe et Franck étaient perchés; le premier aurait envoyé une balle au fauve, s’il n’eût craint de ne pas le tuer sur le coup. Blesser seulement le couguar, c’était l’exciter à attaquer jusque dans leur retraite aérienne ses nouveaux adversaires. M. Rolfe se détermina donc à le laisser finir son festin en paix.

Mais une nouvelle péripétie survint, sans se faire longtemps attendre. Les bois environnants retentirent bientôt de grands cris. Le couguar se dressa sur ses jambes, écoutant avec inquiétude. Puis, prenant une détermination subite, il enfonça ses dents dans le corps du pécari et, jetant sa proie sur son épaule, il se mit en devoir d’abandonner la place.

Il avait fait à peine quelques pas, lorsque vingt ou trente pécaris s’élancèrent en bondissant sur le terrain nu, tous accourus aux cris d’agonie qu’avait poussés la victime du couguar. Ils arrivaient de tous côtés, fonçant à travers les fourrés, et faisant entendre des grognements furieux. En un clin d’œil, ils coupèrent la retraite au fauve et formèrent autour de lui un cercle menaçant.

Il n’y avait pas d’autre parti que celui d’une lutte à outrance; le couguar se débarrassa de son fardeau et s’élança sur le plus proche de ses adversaires, qu’il terrassa d’un bond. Mais il n’avait pas eu le temps de se retourner qu’il était lui-même saisi par trois ou quatre pécaris dont les défenses ouvraient des sillons rouges sur son pelage pantelant. Il en mit plusieurs hors de combat à coups de griffes, à coups de dents, mais le cercle se resserrait autour de lui. Enfin le couguar fit un suprême effort, bondit d’un élan prodigieux hors de la barrière vivante qui l’enserrait... et s’élança au haut du chêne où M. Rolfe et son fils étaient abrités.

M. Rolfe, le voyant approcher, armait sa carabine, mais, avant qu’il eût pu viser, la bête avait passé comme une flèche, soufflant sa fauve haleine à la figure des deux hommes, frôlant de ses jambes le canon de la carabine. Les pécaris le suivirent jusqu’au pied de l’arbre et s’arrêtèrent devant cet obstacle qu’ils ne pouvaient franchir. Les uns tournaient autour du chêne en regardant en haut; les autres mordaient l’écorce, et tous poussaient des cris de fureur et de désappointement.

La terreur rendit muets M. Rolfe et son fils. Ils ne savaient quel parti prendre. Leur redoutable voisin, qui d’un bond pouvait les atteindre, les regardait de son œil rouge en soufflant de colère.

L’alternative était terrible. Descendre du chêne, c’était s’exposer à être mis en pièces par les pécaris; il ne fallait pas compter d’ailleurs sur l’effroi que leur troupe causait au couguar, effroi qui l’avait seul empêché de se jeter sur les deux hommes, et qui le retenait sur cette branche haute d’où son regard couvait déjà ces nouvelles proies. Le péril le plus pressant était donc la présence du couguar dans l’arbre, puisqu’il suffisait de ne pas mettre pied à terre pour ne pas être déchiré par les pécaris.

M. Rolfe fit mettre derrière lui Franck, qui avait laissé au pied du chêne son arc et ses flèches, afin qu’il ne se trouvât pas exposé le premier à l’attaque du couguar, puis il s’appuya solidement à une branche, visa la bête fauve à la tête et lâcha la détente de sa carabine. La fumée remplit tout le feuillage de l’arbre. Pendant quelques secondes le tireur, dont le cœur battait à outrance, ne put juger des effets de son coup; mais bientôt les branches craquèrent, un corps pesant tomba sur le sol. Aussitôt un grand tumulte se fit parmi les pécaris; tous se jetèrent sur le couguar agonisant et le déchirèrent en mille pièces.

«Sauvés! nous sommes sauvés! s’écria Franck en embrassant son père. Les pécaris vont se retirer dans les bois, maintenant qu’ils se sont vengés.»

Mais quelle fut leur consternation lorsque les pécaris entourèrent l’arbre de nouveau en poussant des cris sauvages.

«Voilà, dit M. Rolfe, une étrange manière de nous remercier de leur avoir livré l’ennemi commun.

--Si nous montions plus haut dans le chêne? dit le jeune garçon, abasourdi par les hurlements des pécaris.

--C’est inutile, ils ne peuvent pas nous atteindre. Mais s’ils continuent à nous bloquer ainsi, quand pourrons-nous retourner à la maison?... Je ne veux pas tirer sur eux, ce ne serait qu’accroître leur obstination et leur rage... Réflexion faite, ton avis est bon, mon cher Franck. Cachons-nous au plus épais du feuillage. Ils finiront par oublier notre présence et par retourner dans les bois.»

Au bout de deux heures, M. Rolfe comprit que cette feinte était inutile; les pécaris faisaient le siège en règle de leur asile. Quelques-uns s’étaient même couchés à terre pour passer le temps plus à leur aise, mais aucun d’eux n’avait abandonné la partie.

«Comme maman va être inquiète de notre longue absence! dit Franck. Pourvu qu’elle n’envoie pas Henri et Cudjo à notre recherche! Ils viendraient à pied, sans soupçonner à quels dangers ils s’exposeraient. Auraient-ils seulement le temps de grimper dans des arbres pour se mettre à l’abri de ces bêtes?

--Tu as raison, dit son père, il faut tenter l’effet de quelques coups de fusil.»

M. Rolfe descendit sur la plus basse branche et commença à faire feu. Il tira cinq fois, et chaque coup abattit un pécari; mais, au lieu d’être épouvantés du ravage fait dans leurs rangs, les animaux valides se ruèrent en masse sur le tronc du chêne, le frappant de leurs pieds cornés et tentant l’escalade.

En prenant sa carabine pour la sixième fois, M. Rolfe s’aperçut avec consternation qu’il ne lui restait plus qu’une seule balle. Il la coula dans le canon et abattit un dernier pécari... Mais de quoi servait cette justesse de tir, puisque les assiégeants perdaient leur monde sans en être découragés?

Ayant épuisé ses derniers arguments, M. Rolfe remonta près de son fils, n’espérant plus que dans l’approche de la nuit pour voir lever le siège ou plutôt le blocus. Tout à coup un nuage de fumée remplit le chêne. Il crut d’abord que c’était celle que répand la poudre brûlée; mais elle devenait de plus en plus épaisse, et n’avait pas la couleur du nuage léger qui suit les coups de fusil. Elle prenait à la gorge, aveuglait, et s’étendait comme un brouillard entre les hautes branches et le sol. Les pécaris criaient toujours, mais avec une nouvelle expression.

M. Rolfe comprit enfin que la bourre de sa carabine avait mis le feu à la mousse accumulée en tas près de l’arbre, et, en effet, une belle flamme claire ne tarda pas à s’élever; il s’aperçut aussi que le foyer improvisé était trop loin du tronc pour l’enflammer. Il restait à craindre que quelques branches basses ne prissent feu. Heureusement celles-ci avaient été dépouillées de leur barbe moussue, et celles qui en étaient encore chargées s’élevaient trop au-dessus de la flamme pour être atteintes.

Quand le tourbillon de fumée n’entoura plus l’arbre, les assiégés virent les pécaris rassemblés en masse compacte à quelque distance du chêne, visiblement effrayés par le feu.

«Maintenant, dit M. Rolfe à son fils, ils sont assez loin pour ne pas nous distinguer à travers la fumée, si nous descendons de l’arbre de ce côté-ci.

--Oh! papa, s’écria Franck, écoutez! Castor et Pollux aboient. On nous cherche. Comment faire pour les mettre sur leurs gardes?»

C’étaient bien les chiens que l’on entendait. A l’affreuse pensée qu’Henri et Cudjo allaient arriver sans défiance au milieu de la troupe furieuse des pécaris, M. Rolfe n’hésita pas un instant.

«Reste ici, dit-il à Franck. Descends même un peu plus bas pour que les pécaris te voient bien et ne se doutent pas que je leur échappe. On vient de ce côté de la forêt qui justement est le point le plus éloigné de nos assiégeants. Je passerai sans qu’ils me voient.

--Père! dit Franck, épouvanté du danger auquel M. Rolfe allait s’exposer.

--A la garde de Dieu!» dit celui-ci avec courage.

Puis, prenant son grand couteau entre ses dents, il s’élança à terre à travers la fumée et la mousse qui brûlait encore.

Ses pieds volaient sur le sol; à une distance de cent pas, il rejoignit Henri et Cudjo; pensant seulement alors à se retourner, il aperçut la bande des pécaris lancée à fond de train sur ses traces.

«Grimpez vite en haut!» eut-il à peine le temps de dire à ses compagnons, tout en prêchant d’exemple.

Aussi alertes que M. Rolfe, Henri et Cudjo étaient déjà montés sur un chêne avant de s’être rendu compte de la situation; mais la bande hurlante des pécaris leur fit comprendre bientôt le danger auquel l’intervention courageuse du chef de la colonie les avait fait échapper.

Castor et Pollux, n’écoutant que leur ardeur, voulurent livrer bataille; mais cette fantaisie leur passa aux premiers coups de crocs, et ils s’enfuirent du côté de Cudjo. Heureusement le nègre était sur une branche assez basse, et, au péril de sa vie, il fit deux plongeons pour saisir ces bonnes bêtes par la peau du cou et les hisser sur une grosse fourche de chêne où les chiens se pelotonnèrent en tremblant.

Les cris d’Henri et de Cudjo, la plainte des chiens, les grondements sourds des pécaris, faisaient un concert étrange. Franck, de l’arbre sur lequel il était resté, demandait si tout le monde était sain et sauf; son père lui répondait d’une voix haletante qui trouvait cependant moyen de dominer cet affreux vacarme.

Mais bientôt il n’y eut plus moyen de s’entendre d’un arbre à l’autre. La carabine d’Henri faisait un feu de file aussi précipité que possible, la lance indienne s’abaissait de moment en moment sur la bande enragée à laquelle le nègre envoyait mille malédictions. Au bout d’un quart d’heure, l’issue de ce combat acharné ne fut plus incertaine. La terre était jonchée de cadavres; il ne restait plus que dix ou douze pécaris qui commencèrent à redouter le sort de leurs compagnons, car, après avoir eu l’air de se consulter, ils partirent d’un trot allongé du côté des bois, l’oreille basse, en vaincus.

Avec quelle joie les assiégés se revirent-ils tous, et quelle fête ce fut le soir à l’habitation de la clairière!

Depuis cette aventure, les colons rencontrèrent souvent des pécaris dans leurs excursions; ils eurent même la chance de prendre vivants plusieurs petits, et de les élever, mais jamais le reste de cette bande ne chercha à les attaquer.

C’est qu’il est dans l’habitude des clans de pécaris de combattre vaillamment jusqu’à ce qu’ils soient vaincus, et de fuir devant les ennemis dont ils ont éprouvé la supériorité.

Le jour suivant, M. Rolfe et ses fils revinrent bien armés sur le lieu du combat, afin d’y chercher l’opossum et ses petits qui avaient été oubliés dans la bagarre; mais, à leur grand étonnement, ils ne retrouvèrent rien. La bête avait rongé ses liens et s’était enfuie, emportant avec elle sa chère et nombreuse marmaille.

CHAPITRE XXI

LES PATINEURS POURSUIVIS

Dans le courant de l’été, les colons firent deux récoltes de maïs, car il ne fallait pas plus de deux mois à cette céréale pour venir à maturité; ils en recueillirent à peu près vingt fois la charge de leur voiture. C’était suffisant pour fournir à leurs provisions et à la nourriture de leurs bêtes pendant l’hiver. La colonie eut donc d’excellent pain; le grain était moulu dans un moulin établi sur le ruisseau. S’il ne fut pas question encore d’employer aux usages domestiques la petite récolte de froment, toute réservée aux semences prochaines, le pain frais et doré du maïs pouvait faire prendre patience jusqu’à l’été suivant.

Pendant la belle saison, le parc s’augmenta de quelques individus nouveaux: daims, antilopes, pécaris, qui, malgré leur naturel farouche, ne tardèrent pas à subir l’influence des bons traitements humains et à goûter la douceur d’une existence facile. Leur enclos était assez vaste pour qu’ils y prissent leurs débats et ne le considérassent pas comme une prison. Mais le triomphe de M. Rolfe fut l’éducation de deux jeunes loups qu’il trouva pris un beau matin avec leur mère dans le piège de la forêt. On fut obligé de tuer la louve à cause de ses instincts féroces; quant aux deux petits, ils devinrent aussi doux, aussi familiers que Castor et Pollux, avec lesquels ils s’accommodaient fraternellement, comme s’ils eussent appartenu à la même espèce.

L’hiver fut, comme la mauvaise saison de l’année précédente, le temps des études. Les enfants avaient gagné à la vie accidentée qu’ils menaient de comprendre le sérieux de l’instruction, et par tout le bien-être dont les connaissances acquises de M. et Mme Rolfe les avaient entourés ils en appréciaient la nécessité: aussi nulle paresse chez eux pour se mettre au travail, nul découragement lorsque les notions à acquérir étaient difficiles à comprendre. Ils avaient même fini par partager le point d’honneur qui poussait leur père à faire d’eux, au fond de ce désert, des esprits tout à fait distingués, et ils voulaient n’être les inférieurs de personne en rentrant dans le monde. Au reste, ce projet de retourner à la vie civilisée était toujours à l’état de rêve, puisqu’on ne pouvait le réaliser. Il était aussi impossible aux colons de quitter leur oasis qu’à des naufragés de partir de leur île déserte pour aller retrouver leur pays à travers les périls de l’Océan. Parmi tous les animaux qu’ils avaient apprivoisés, ils n’avaient aucune bête de somme ou d’attelage; Pompo était seul de son espèce et se faisait vieux.

Les colons n’éprouvaient d’ailleurs aucune impatience de quitter leur beau domaine. Le seul scrupule de Mme Rolfe était au sujet de Louisa, qu’elle privait de l’amour de ses parents maternels; mais l’enfant, à laquelle on avait dû raconter son histoire pour satisfaire aux questions que lui suggéraient ses cruels souvenirs, se déclarait parfaitement heureuse. Elle pleurait même lorsqu’on lui faisait envisager l’alternative possible de quitter sa nouvelle famille.

«Si Louisa doit nous quitter, disait Mary avec véhémence, ne partons jamais d’ici. Que nous manque-t-il? Qu’avons-nous besoin d’aller voir dans les villes des tas de gens que nous ne connaissons pas et qui ne nous aiment pas? Nous sommes heureux tous ensemble... Là-bas, dans le monde, il faudrait peut-être nous séparer. N’est-ce pas, Franck, n’est-ce pas, Henri, que vous ne voulez point que Louisa nous quitte?

--Non, dit Franck en serrant sur son cœur la jeune enfant qu’il aimait d’une vive tendresse.

--Non certes, dit Henri. D’ailleurs, j’ai beau apprendre le latin, le grec, le français, les mathématiques et tout ce qui s’ensuit, je resterai toujours un homme des bois. Je sens que j’étoufferais dans une ville. J’y aurais la nostalgie de notre chère oasis.»

L’hiver fut plus froid que le précédent; une neige épaisse couvrit la terre, et le lac resta gelé pendant plusieurs semaines. Le grand plaisir, outre les rares expéditions de chasse nécessaires à l’approvisionnement, fut de patiner. Cudjo lui-même s’était épris de cet amusement et ne manquait pas une partie, lorsque sa besogne n’en devait pas souffrir; mais de tous les patineurs, Franck était de beaucoup le plus habile et le plus intrépide.

Un jour cependant, M. Rolfe et Cudjo n’accompagnèrent pas Franck et Henri sur le lac, parce qu’ils avaient à préparer quelques vieux castors dans le magasin de planches où ils rassemblaient les peaux de ces animaux, ainsi que le précieux _castoreum_. De l’endroit où ils étaient, ils entendaient les éclats de rire des jeunes gens et le grincement de leurs patins sur la glace. Tout à coup, un cri retentit comme un signal de danger, et Mme Rolfe, accourant de l’habitation, vint dire à son mari:

«Oh! Robert, allons vite, ils ont peut-être rompu la glace.»

Tous les trois se précipitèrent le long de la pente de la clairière pour atteindre la rive du lac. M. Rolfe avait cependant pensé à se munir d’une longue corde, et Cudjo s’était emparé de sa lance indienne, à tout hasard. Quel ne fut pas leur étonnement en voyant les deux patineurs rendus presque à l’autre extrémité, et glissant d’un élan précipité vers la rive de l’habitation. La glace ne s’était donc pas rompue; mais l’instinct maternel avait justement deviné qu’un péril menaçait Franck et Henri.

Tout près d’eux, et pour ainsi dire sur leurs talons, courait une bande de loups. Ce n’étaient pas de ces petits loups de la prairie qu’un bâton dans la main d’un enfant peut effrayer; ils appartenaient à l’espèce connue sous le nom de grand loup noir des Montagnes-Rocheuses.

Il y en avait six en tout. Leurs corps noirs, décharnés par la faim, hérissés de la tête à la queue, les rendaient effrayants. Ils couraient les oreilles baissées, la gueule ouverte, montrant leur langue rouge et leurs dents pointues.

M. Rolfe ne perdit pas sa présence d’esprit. Il jeta sur le sol le paquet de cordes, saisit un piquet de la palissade voisine et s’élança sur le lac en même temps que Cudjo qui brandissait sa lance indienne. Au lieu de se désoler inutilement, Mme Rolfe, qui était une femme de tête en même temps qu’une femme de grand cœur, courut à l’habitation pour y chercher une carabine.

Henri glissait en avant sur le miroir glacé du lac; Franck, resté en arrière, était sur le point d’être atteint par les loups; ce qui étonna M. Rolfe, car c’était le meilleur patineur de la colonie.

«Grand Dieu! ils vont le dévorer!» s’écria le pauvre père qui s’efforçait d’encourager son fils par ses cris. Quelle fut sa joie lorsqu’il vit Franck tourner court dans une autre direction en poussant une exclamation de triomphe! Ce qu’il avait pris pour un ralentissement causé par la frayeur n’était qu’une manœuvre. Les loups ainsi évités se jetèrent sur la trace d’Henri, et ce fut pour son second fils que M. Rolfe eut alors à trembler Déjà ces terribles animaux le pressaient de près lorsque, exécutant le demi-tour opéré déjà par son frère, il laissa passer devant lui les loups emportés par la rapidité de leur course.

Ceux-ci se retournèrent bientôt, et comme Henri restait le plus rapproché d’eux, ils galopèrent après lui. Alors Franck, retournant sur ses pas, courut derrière la bande, l’excitant par des cris, pour rompre la poursuite. Henri, profitant de cette diversion, tourna sur ses patins en décrivant un angle aigu.

Franck cria à son frère de gagner tout droit le bord, et tandis qu’Henri s’éloignait, il attira tous les loups sur ses pas. Serré de près, il renouvela son habile manœuvre et s’approcha enfin du bord.

Il y avait près de l’endroit vers lequel glissait le patineur un grand trou dans la glace. M. Rolfe crut que, dans la précipitation de la fuite, son fils oubliait ce nouveau danger, et il lui cria de l’éviter; mais Franck avait son plan. Comme il allait toucher le bord du trou, il coupa à angle droit et vint aborder à la rive d’un seul élan.

Les loups étaient trop lancés à fond de train pour voir ce précipice béant: aussi culbutèrent-ils tous les six l’un après l’autre dans ce gouffre ouvert sous leurs pas.

Leurs têtes pointues apparurent sur le bord après un premier plongeon; mais Cudjo avec sa lance, M. Rolfe avec le pieu de la palissade leur livrèrent un rude combat. Cinq d’entre eux furent assommés en un clin d’œil; le sixième réussit à sortir du trou, mais il était transi de froid et de frayeur. Cependant il allait réussir à s’échapper, car il avait momentanément aveuglé M. Rolfe et Cudjo en secouant son pelage humide de gouttelettes glacées, lorsqu’il tomba sur la glace en poussant un dernier hurlement, et tout aussitôt la détonation d’une carabine se fit entendre. C’était Henri qui avait fait usage de l’arme que sa mère était allée chercher; mais il avait tiré de trop loin, avec trop d’émotion peut-être pour tuer la bête sur le coup; le loup se traînait sur la glace, tournant vers M. Rolfe ses dents encore menaçantes. Cudjo dut l’achever d’un coup de lance.

Ce fut une journée de grand émoi pour la colonie de l’oasis. Franck, qui avait été le héros de cette aventure, gardait un silence modeste; il n’en était pas moins heureux d’avoir sauvé son frère, et Henri dit plusieurs fois avec reconnaissance que sans la présence d’esprit, le courage de Franck, il aurait été inévitablement la proie de ces animaux féroces.

Depuis ce temps, Mme Rolfe ne permit plus à ses fils d’évoluer sur leurs patins que dans le voisinage de la clairière et sous la garde vigilante de Cudjo.

Ce fut là la seule aventure qui marqua le second hiver. Au printemps suivant, on fit une abondante récolte de sucre, et dans le courant de l’été on put manger du pain de froment. A partir de ce moment, la petite colonie jouit de l’aisance la plus large et commença à préparer ses éléments de richesse pour l’avenir.

Les castors s’étaient tellement multipliés que M. Rolfe pouvait désormais s’emparer des plus vieux individus sans effrayer le reste du clan. Il construisit à cet effet un réservoir communiquant avec le lac par une sorte d’écluse. C’était là qu’on donnait habituellement aux castors leur nourriture. Chaque fois qu’on jetait dans ce bassin des branches de sassafras, ces animaux accouraient par centaines, de sorte qu’il n’y avait rien autre chose à faire qu’à fermer l’écluse pour garder ceux qu’on voulait sacrifier. Cela se faisait sans bruit, peu à peu, et non point par coupes réglées de destruction: aussi jamais les castors ne soupçonnèrent-ils le piège, malgré leur sagacité. Ils ne voyaient disparaître que les plus vieux de leur tribu; encore ceux-ci n’auraient-ils pu atteindre à cet âge avancé, s’ils avaient été soumis aux hasards de la vie abandonnée, et non pas préservés, comme ils l’étaient, des attaques des fauves, et nourris avec soin.

Leurs fourrures et le castoreum s’accumulaient dans le magasin construit près de l’habitation, et si la présence de tant de richesses rassurait M. Rolfe sur l’avenir qu’il préparait à sa famille, elle l’excitait aussi à s’ingénier de façon à réaliser le prix de ces marchandises précieuses. Aussi proposa-t-il un soir à sa femme de partir seul dans la charrette conduite par Pompo, et de s’en aller porter au Nouveau-Mexique une charge de castoreum et de fourrures. Là, il pourrait trouver des bœufs, des mulets, des chevaux, qu’il ramènerait à la vallée pour avoir ainsi les moyens de transporter sa famille hors du désert.

Mme Rolfe ne voulut pas même discuter les chances possibles de cette expédition.

«Il ne faut pas nous séparer, dit-elle. Qui sait si nous nous reverrions? Que vous manque-t-il ici? N’êtes-vous pas heureux? Nos enfants n’ont pas encore éprouvé un moment d’ennui; Cudjo me disait hier qu’il se trouvait l’être le plus favorisé de la création. Croyez que, lorsque le moment sera venu, la main de la Providence, qui nous a conduits ici, saura bien nous en faire sortir.»

Le temps se passa. M. Rolfe avait presque oublié ces paroles prophétiques, lorsqu’un jour de la quatrième année, Henri, qui était devenu un bel adolescent de quinze ans et qu’on laissait chasser tout seul, accourut à l’habitation en disant d’un air de triomphe:

«Père! maman! bonne proie! Deux jeunes élans pris dans le piège. J’ai prévenu Cudjo, qui est allé les chercher avec la charrette; ils sont gros comme des veaux.»

Tout le monde alla au-devant des deux captifs, et tandis que Cudjo les lâchait dans le parc, M. Rolfe se souvint d’avoir lu que le grand élan d’Amérique pouvait être dompté comme une bête de trait ou de somme; il voulut en faire l’expérience, pensant que lorsque ces animaux, dressés, en seraient multipliés, il serait possible de trouver en eux et dans leur famille un attelage propre à traverser le désert.

Lorsque les deux élans furent un peu plus grands, Cudjo les mit à la charrue pour remplacer Pompo; puis, l’hiver, il leur fit traîner de grandes charges de bois mort pour les provisions de combustibles, de sorte qu’ils travaillaient à la fois au labourage et au traînage, comme la meilleure paire de bœufs.

Ces élèves firent grand honneur à la patience éducatrice du nègre, qui eut d’ailleurs à exercer ses talents de dressage sur des animaux plus rebelles.

Un matin, un peu après le lever du soleil, et juste au moment où la petite colonie s’éveillait, un grand tumulte se fit sur la clairière. C’était comme un piétinement de chevaux, et les hennissements qui accompagnaient ce bruit ne laissaient aucun doute à ce sujet.

«Ce sont des Indiens!» s’écria M. Rolfe.

Chacun courut s’armer; puis le chef de la colonie ouvrit avec précaution une fenêtre de la case. Il y avait en effet des chevaux sur le terre-plein qui s’étendait devant l’habitation, mais pas un seul cavalier. Ils étaient une douzaine qui couraient et voltaient en tous sens, agitant leurs longues crinières. Sans bride, sans selle; aucun signe ne dénotait que la main humaine les eût jamais touchés.

«Ce sont des _mustangs_! s’écria Cudjo, des chevaux sauvages du désert... Maître, voici notre futur attelage; mais il sera difficile de le mener à l’écurie. Pourtant fiez-vous à Cudjo; mais il faut réfléchir à la manière de les prendre avant d’ouvrir notre porte; sinon, bonsoir; les mustangs ont des ailes aux pieds.»

Il était évident que ces chevaux étaient venus des plaines de l’Est en remontant le courant de la rivière. La verdure de la vallée les avait attirés, et ils y étaient entrés. L’important était de les empêcher d’en sortir.

«Il n’y a, dit Franck, qu’à fermer le passage du défilé qui conduit sur les hauteurs.

--Oui, dit Cudjo, ils seront alors prisonniers dans la vallée, et tôt ou tard nous nous emparerons d’eux; mais il faut se donner garde qu’ils nous voient, car les mustangs ont l’air de deviner que l’homme en veut à leur liberté. Du temps que j’étais un pauvre nègre ignorant, je me figurais qu’ils étaient instruits par quelque cheval fugitif, par un _marron_ de l’écurie, de la servitude où on voulait les réduire... et je ne sais pas si ce n’est pas encore ma conviction; les bêtes ont entre elles un moyen de se comprendre que nous ne connaissons pas.»

Le plan indiqué fut bientôt suivi. M. Rolfe dit à Cudjo de prendre sa hache; puis tous deux sautèrent par la fenêtre de derrière la maison et se glissèrent entre le magasin et l’écurie pour gagner le bois sans être vus. Ils en suivirent la lisière jusqu’au défilé. Là, Cudjo se mit à l’œuvre; en moins d’une heure il eut abattu deux arbres en travers du passage, de manière à le barrer complètement. M. Rolfe y ajouta d’autres branchages, si bien qu’il eût fallu des ailes à un cheval pour franchir cet obstacle. Cela fait, tous les deux retournèrent vers l’habitation sans s’inquiéter d’être vus des mustangs.

Dès qu’ils aperçurent la première figure humaine, ceux-ci se réfugièrent dans les bois; mais, sûrs qu’ils ne pourraient leur échapper, les colons ne les poursuivirent pas. En effet, Cudjo fit un lacet en corde de boyau, de manière à en fabriquer un lazzo mexicain, et, montant sur Pompo, il ramena en trois jours toute la _caballada_, c’est-à-dire toute la chevauchée.

A partir du moment où les mustangs eurent été dressés, les colons eurent toutes facilités pour quitter l’oasis. Le chariot fut remis sur ses roues, mais le premier voyage qu’il fit fut vers le camp de la _Désolation_, comme M. Rolfe avait nommé l’endroit du désert où leurs compagnons de caravane avaient été massacrés quelques années auparavant. Le père de famille fit seul cette excursion avec le fidèle Cudjo; il voulait éprouver ainsi la force et la docilité des mustangs avant de risquer sa famille à travers le périlleux trajet qui restait à faire pour la conduire au Nouveau-Mexique.

Ce voyage s’accomplit heureusement; M. Rolfe ramena avec lui deux chariots, dont les dommages pouvaient être réparés, toute la poudre des bombes, d’autres munitions et beaucoup d’objets de première nécessité qui étaient restés là, au milieu du désert, sans que personne s’en emparât.

Mme Rolfe apprécia surtout plusieurs ballots d’étoffes, qui servirent à renouveler la provision de vêtements, à peu près usée. Quant au linge, elle suppléait à celui qui s’effrangeait en filant du coton que Cudjo tissait dans les longs jours d’hiver. D’ailleurs depuis longtemps toute étoffe était consacrée aux vêtements des trois femmes, les hommes se contentaient de tuniques et de chausses de peau d’élan.

Ni caravane, ni parti d’indiens n’avaient donc passé depuis des années dans ce petit vallon creux, qui était un véritable ossuaire. M. Rolfe donna un regret au souvenir du digne Écossais Mac Knight et de sa femme, et à deux genoux sur le tertre de gazon sous lequel lui et Cudjo avait enseveli leurs compagnons dans une nuit d’horreur, il jura de continuer à être le père de la pauvre orpheline.

Après avoir versé des larmes d’émotion, M. Rolfe reprit le chemin de la vallée. Comme il ne pouvait pas se tromper sur le but de son voyage, parce que le mont couvert de neige lui servait de boussole, il répugna à revoir pour la seconde fois le désert, où ses enfants avaient tellement souffert de la soif.

On prit une route plus à gauche, et les chariots furent arrêtés un beau soir dans une oasis étroite, entre deux des avancées de la montagne, où l’on trouva de l’herbe pour les attelages et un frais ruisseau. M. Rolfe et Cudjo s’entretenaient avant de s’endormir du plaisir avec lequel ils seraient reçus dans la vallée deux jours après, lorsque le nègre aperçut deux gros objets noirs qui tendaient leurs têtes encornées par-dessus les broussailles, afin de considérer le campement tout nouveau pour eux.

«Maître, deux buffles, deux jeunes buffles! s’écria Cudjo. Ce sera ma part dans les cadeaux que nous rapportons à l’oasis.»

En prenant le lazzo mexicain, le nègre rampa dans les hautes herbes.

Trois jours après, c’était grande fête dans l’habitation de la vallée; on rangeait la poudre et les outils du ménage, on traînait deux jeunes buffles dans le parc, et après l’examen de toutes ces richesses, M. Rolfe dit à sa femme:

«Maintenant, nous pouvons partir quand nous voudrons.»

Franck et Henri ne purent retenir un cri de désappointement; Mary et Louisa se mirent à pleurer. Invitée à s’expliquer, cette dernière dit à son père adoptif:

«Partir d’ici, c’est nous séparer du seul petit univers que nous connaissions. J’aime cette maison, moi, et ces jolies bêtes qui me fêtent et me caressent. J’aime jusqu’aux perruches qui crient: Louisa! dans tous les arbres de la vallée. Je ne connais pas du tout ce monde que vous voulez revoir. Il me semble que je ne serai pas heureuse là-bas comme ici.

--Et toi, Mary? demanda M. Rolfe.

--Oh! répondit celle-ci d’un air un peu boudeur, c’était bien la peine de nous ramener un couple de buffles, si nous devons partir bientôt. J’avais déjà commandé une baratte à Cudjo. Je voulais vous faire du beurre et du fromage quand la femelle aurait du lait. C’est nous donner plus de regret que d’accroître notre ménagerie.

--Voyons! as-tu la même répugnance que Louisa à revoir les villes?

--Eh bien! oui, dit-elle vivement; les gens n’y ont pas été bons pour vous. Je suis comme Louisa: mon univers est ici.

--Vous deux, s’écria Franck, vous parlez comme de bons livres.»

Et il embrassa ses deux sœurs, auxquelles Henri s’empressa de donner la même preuve de satisfaction.

Mme Rolfe souriait et caressait tour à tour la tête blonde de Mary et les cheveux noirs de Louisa. Cudjo riait tout à fait et murmurait entre ses dents:

«Bravo, miss Louisa! bravo, miss Mary!

--De sorte, dit M. Rolfe, que je suis seul décidé à quitter notre refuge. Mon désir n’était pas personnel, mes chers enfants. C’était à vous seuls que je pensais en croyant qu’il était de mon devoir de vous rendre à la vie civilisée. L’ennui de la solitude ne vous a pas gagnés? Ni moi non plus. Restons donc jusqu’à ce que la majorité en forme le vœu.

--Pas de sitôt», lui dit la bande joyeuse qu’il entourait de ses bras paternels.

CHAPITRE XXII

LES VISITEURS INATTENDUS

Il y avait dix ans que la famille Rolfe avait pris possession de son oasis, lorsqu’une caravane venant du Nouveau-Mexique et retournant aux États-Unis suivit dans le désert le cours du Pecos, grande rivière qui va du Nord au Sud. Cette caravane était composée de marchands des Prairies qui se connaissaient tous entre eux et menaient joyeuse vie dans leurs campements. Un seul voyageur faisait exception à cette belle humeur; c’était un homme de quarante-cinq ans environ, de haute stature, dont les cheveux blonds grisonnaient déjà et qui amenait trois chariots pleins de marchandises sous la conduite d’_arrieros_ (muletiers) aussi sombres que lui. Comme il ne se familiarisait avec aucun de ses compagnons de voyage, ceux-ci le laissaient à part, se bornant aux échanges de politesse nécessaires. Nul ne savait le nom de ce voyageur silencieux, que les jeunes gens de la bande avaient surnommé _El Mudo_ (en espagnol: le Muet), parce que dans les haltes du soir nulle saillie ne lui arrachait un sourire, et que le son de sa voix était à peu près inconnu.

En dépit de cette sombre humeur, El Mudo inspirait à ses jeunes compagnons cette déférence que s’attirent toujours la bonté, la gravité et la science que donne l’expérience. Lorsque la caravane eut quitté le Pecos et eut marché plusieurs jours dans une plaine aride où le manque d’eau devint pénible, les voyageurs ne voulurent pas tenir conseil sur la direction à prendre sans appeler El Mudo, dont ils attendaient un conseil éclairé.

Les avis furent partagés dans cette délibération: les uns proposaient de retourner en arrière jusque sur les rives du Pecos; les autres, de pousser toujours en avant sur cette plaine semée de buissons d’artemisia rabougris, dans l’espérance d’en sortir plus tôt qu’en refaisant le chemin déjà parcouru. La discussion s’accentuait sans rien conclure, lorsque El Mudo, tirant de sa poche une longue-vue, la braqua sur un point éloigné du ciel qui semblait un nuage aux formes flottantes, et fit signe à ses compagnons de regarder après lui dans cette direction de l’Ouest.

«Une montagne, un piton neigeux! s’écria José Valdès, un des marchands les plus déterminés à retourner en arrière pour retrouver les eaux salubres du Pecos.

--La montagne est loin, dit un autre, mais c’est de ce côté qu’il faut pousser, n’est-ce pas, señor?»

Cette demande s’adressait au _Mudo_, qui desserra ses lèvres, toujours si bien fermées, pour répondre:

«Oui, messieurs. Il faut surtout garder votre gaieté, fût-ce en apparence seulement, pour ne pas décourager les hommes d’équipage, et pour avoir la force de supporter les privations.

--Mais ne sauriez-vous nous encourager d’exemple sur ce point, vous qui nous donnez un si salutaire conseil?» demanda José Valdès, qui se sentait plein de sympathie pour El Mudo.

Celui-ci sourit amèrement.

«Oh! moi...», dit-il en saluant de la main pour reconnaître cette amabilité. Et il courut se renfermer dans un de ses chariots.

La caravane marcha plusieurs jours sous un soleil torride qui rendait plus cruelle la soif, dont gens et bêtes souffraient; enfin l’on approcha de la montagne neigeuse, et dans la hâte de l’atteindre, on marcha toute la nuit, à la pâle clarté de la lune. D’ailleurs, on ne pouvait plus faire halte. S’arrêter eût été vouloir mourir.

Enfin, vers l’aube, après avoir tourné le pied rocheux de la montagne, on aperçut une ligne d’un beau vert qui tranchait sur le brun foncé du désert. On eût dit une haie avec de grands arbres croissant çà et là par-dessus. C’étaient des bouquets de saules et de cotonniers. Il n’y avait plus à douter de la présence de l’eau dans ces parages, et la caravane salua de ses acclamations ces indices de salut. Bientôt, en effet, hommes, mulets et chevaux s’agenouillaient sur les bords d’un ruisseau limpide pour se désaltérer dans ces eaux fraîches.

Après une course pénible, aggravée par de cruelles péripéties, la caravane éprouvait le besoin de se refaire; il fut donc résolu qu’on passerait plusieurs jours sur les bords du ruisseau. La frange de saules s’étendait sur ses rives à une distance de quatre-vingts kilomètres dans la plaine. Sous leur ombrage croissaient des touffes d’herbes d’une espèce particulière au Mexique et connue sous le nom de _grammites_. C’est un herbage riche et nourrissant que les chevaux et les mulets attaquèrent à belles dents après s’être désaltérés.

«Nos bêtes sont plus heureuses que nous, dit José Valdès, puisqu’elles ont de la nourriture fraîche. Voici plus d’une semaine que nous vivons de tasajo cru ou rôti, puisque, depuis notre départ d’El Paso, nous n’avons tué qu’une antilope maigre. Si vous m’en croyez, messieurs, nous irons chasser dans les gorges de cette montagne. Là où se trouvent de si beaux pâturages, on doit rencontrer du gibier. Qui veut tenter l’aventure?»

Aucun marchand des Prairies ne se montra disposé à courir le bois. Tous étaient fatigués et préféraient un souper médiocre au bord de ce clair ruisseau à la perspective d’un bon repas acheté au prix d’une marche peut-être longue.

«Eh bien! je pars tout seul», dit José Valdès en prenant sa carabine.

Quand il eut tourné l’angle du rocher qui lui cachait la place du campement, il entendit un pas derrière lui et se retourna en riant pour voir lequel de ses compagnons avait eu scrupule de le laisser s’engager seul dans les gorges de cette montagne inconnue; mais sa figure devint sérieuse quand il eut reconnu El Mudo dans celui qui s’était dévoué pour l’accompagner.

Ils marchèrent longtemps en silence dans les anfractuosités des rochers, lorsque tout à coup José Valdès s’écria:

«De la fumée! une colonne de fumée qui s’élève de ce ravin creusé en précipice. Il y a des Indiens de ce côté.

--Voyons!» dit El Mudo en faisant signe à son compagnon de gravir la montagne, afin de dominer toute la plaine du côté où paraissait la colonne de fumée.

Ils parvinrent à une hauteur considérable, d’où ils aperçurent la plaine au loin, desséchée, sablonneuse; d’un seul côté, vers l’est, une ceinture de verdure avec quelques arbres solitaires, et, enserré dans cette ceinture, un creux énorme d’où s’élevait en mince filet la fumée qui dénotait la présence d’êtres humains.

«Ce creux-là est-il le lit du ruisseau qui s’élance de là-bas, et dont on ne voit pas le cours? se demanda tout haut José Valdès. Est-ce un ravin étroit ou un vallon spacieux? Impossible d’en déterminer les proportions. Señor, voulez-vous que nous tâchions d’atteindre ce pic escarpé d’où le ruisseau se précipite en cataracte dans ce ravin?»

El Mudo ne répondit que par un geste d’assentiment, et les deux hommes se remirent à marcher. Après avoir franchi deux kilomètres, ils arrivèrent près de la limite du barranca, et montèrent sur le pic d’où l’eau du ruisseau tombait d’une hauteur de deux cents pieds.

C’était un magnifique spectacle à contempler que celui de ce jet immense, recourbé comme la queue d’un cheval, plongeant au-dessous dans un lac d’écume, et brillant au passage de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’était un beau spectacle qu’admirèrent les deux hommes; mais leur attention fut autrement surexcitée par d’autres objets dont la vue les remplit d’étonnement.

Au-dessous d’eux s’épanouissait un délicieux vallon de forme ovale, borné de tous côtés par un précipice qui l’entourait comme un mur. Ils se trouvaient à son extrémité supérieure et pouvaient le voir par conséquent dans toute sa longueur. Sur les côtés du précipice des arbres étaient plantés horizontalement, et quelques-uns touchaient la terre de leurs cimes; c’étaient des cèdres et des pins. Plus loin s’élevait le mezcal ou plante de maguey sauvage, dont les feuilles écarlates contrastaient avec le sombre feuillage des cèdres et des cactus. Sur les flancs de cette montée, tout était âpre et sombre.

Combien la scène changeait d’aspect lorsqu’on regardait dans les profondeurs du vallon! Là, tout paraissait doux et souriant. C’étaient de larges espaces de terrain boisé, où l’épais feuillage des arbres formait, en s’entrelaçant, comme un tapis qui dérobait le sol; çà et là, par de rares échappées, luisait le gazon lustré des clairières. Les feuilles des arbres présentaient des couleurs variées, car l’automne s’avançait déjà. Le jaune, l’orangé, le pourpre et le marron, toutes les nuances de vert et de blanc se mêlaient comme les couleurs artistement fondues d’une tapisserie.

Au centre du vallon, un lac ouvrait son clair miroir dans lequel les rayons du soleil se reflétaient. De la place élevée d’où les deux chasseurs dominaient ce paysage, ils n’en pouvaient pas distinguer les détails.

«Señor, dit José Valdès à son compagnon, on peut marcher le long de cette avancée de rochers qui fait un mur circulaire à ce grand ravin. Si nous descendions pour cheminer sur cette avancée, afin de découvrir le passage qui nous mènerait dans cette oasis? Ce serait un lieu de campement plus agréable que celui du ruisseau des Cotonniers où nous nous sommes établis sur l’autre versant de la montagne.

--Et les Indiens? fit le Mudo en désignant le panache de fumée qui montait toujours dans le ciel bleu.

--Eh bien! en les guettant du haut de ce mur de rochers, nous verrions combien ils sont et si nous avons à les redouter.»

Les deux chasseurs descendirent du pic, mus d’une curiosité presque égale. Après avoir marché assez longtemps pour atteindre le bord du précipice au bas duquel s’enfonçait le vallon, ils se jetèrent à plat ventre sur le sol afin de distinguer les détails du paysage. Ils étaient loin de s’attendre au tableau régulier qui se déroula devant eux.

Non loin des rives du lac s’élevait une maison de belle apparence, flanquée de plusieurs autres constructions. Un grand espace défriché était divisé en champs, et, dans les prairies environnantes, du bétail de plusieurs espèces paissait paisiblement.

On apercevait des êtres humains, hommes et femmes, allant et venant autour de cette sorte de ferme.

«Ce sont des blancs! ce sont des blancs!» s’écria joyeusement José Valdès, bien qu’à cette distance on ne pût juger par les yeux de la race à laquelle appartenaient ces individus; mais leurs travaux et le bien-être dont ils avaient su s’entourer témoignaient d’une industrie dont la race blanche est seule capable.

«Il faut leur rendre visite, dit le jeune homme transporté de plaisir. Voyez, señor, j’aperçois tout là-bas une dépression dans le mur de rochers; c’est de ce côté qu’on doit pouvoir pénétrer dans le vallon. Ah! voilà une aventure qui vaut mieux que la rencontre d’une antilope ou d’un bigorne.»

En effet, après une marche de plusieurs milles, les deux hommes atteignirent le défilé qui les conduisit, par un chemin battu, au bord du lac et par conséquent au centre du vallon. Ils s’avancèrent, suivant la clairière du bois, poursuivis par le caquetage des perruches qui sautillaient sur les arbres.

«Señor, elles parlent, bien qu’en liberté, disait José Valdès à son compagnon. Je vous jure que celle-ci vient de dire bien distinctement par deux fois: «Mary, Mary!»

El Mudo haussa les épaules amicalement, et le premier sourire que le Mexicain eut vu poindre sur ses lèvres épanouit sa sombre physionomie. Tout à coup, comme pour donner raison à José Valdès, la perruche se mit à crier:

«Louisa!»

Et tout aussitôt les autres perruches reprirent en chœur:

«Louisa! Mary! Louisa! Louisa!

--C’est singulier!» dit El Mudo en passant sa main sur son front qui se rida péniblement.

Ils furent bientôt en vue de l’habitation et aperçurent dans le champ voisin deux grands buffles attachés à une charrue et labourant avec la docilité d’une paire de bœufs; un nègre les conduisait en chantant.

Sur la porte de la maison étaient assises deux jeunes filles, l’une blonde, l’autre brune, qui travaillaient à l’aiguille; autour d’elles se jouaient sans nulle entrave deux grands ours noirs. La fillette brune avait sous ses pieds, en guise de tabouret, un animal roulé en rond comme un énorme chat, et dans lequel les survenants reconnurent, à leur grande surprise, la panthère d’Amérique, le féroce couguar.

«Je rêve, dit José Valdès à son compagnon, ou ceci est une scène de l’Éden primitif. Est-ce qu’on ne se croirait pas aux temps annoncés par l’Écriture, où toute la terre doit être en paix et où «le lion se reposera à côté de l’agneau»?

Il n’en put dire davantage. Les animaux venaient de sentir la présence d’hommes étrangers; deux gros chiens aboyaient; une dizaine de loups qui paraissaient vivre en bonne intelligence avec eux donnèrent aussi de la voix; les deux ours grognèrent, et le couguar lui-même flaira l’air de ses narines froncées.

Mais une voix mâle qui sortit de l’habitation imposa le silence à ces gardiens en émoi, et un homme de haute taille parut sur le seuil en disant aux deux étrangers:

«N’ayez aucune crainte, et soyez les bienvenus, vous qui êtes les premiers visiteurs depuis dix ans qu’aient reçus les habitants de l’oasis.»

Au même instant, une femme de trente-cinq à trente-six ans, d’une figure agréable et douce, vint saluer les voyageurs, pendant que les jeunes filles, sur son ordre, rentraient pour s’occuper de leur repas.

José Valdès et El Mudo étaient émerveillés; mais, leurs hôtes les accueillant avec des manières courtoises qui annonçaient une éducation distinguée, ils n’osèrent pas les accabler de questions. Pourtant El Mudo paraissait profondément troublé; il regardait les deux jeunes filles allant et venant dans l’habitation, particulièrement la brune, dont la physionomie était tout espagnole. Il semblait à la fois désirer parler et n’osait pas; mais lorsque son hôte lui eut présenté ses deux fils, deux beaux jeunes gens de vingt-deux et de dix-neuf ans, il lui dit en tremblant:

«N’êtes-vous pas Robert Rolfe?»

Le chef de la colonie regarda attentivement son visiteur.

«Mac Knight! s’écria-t-il. Est-ce vous, grand Dieu! Par quel miracle vivant?»

Les deux hommes s’embrassèrent avec effusion. Bientôt Louisa fut entre les bras de son père qui, à partir de ce moment, ne mérita plus le surnom de Muet, car il entremêla de cent questions les baisers dont il couvrait sa fille, si inopinément retrouvée.

«J’ai autant de questions à vous adresser moi-même, lui répondit Robert Rolfe, puisque tous nous vous avons cru mort; mais l’heure du souper est arrivée, votre compagnon et vous paraissez très las. Entrez chez nous partager notre repas; puis nous nous conterons mutuellement tout ce qui nous est arrivé depuis notre séparation.»

Mac Knight et José Valdès entrèrent dans la case, où ils furent surpris de trouver un confortable qu’ils n’auraient pas attendu dans cette solitude. Le couvert était proprement dressé sur une grande table; des plats fumants contenaient des volailles rôties, une langue de buffle, des œufs de dinde, tandis que de petites ravières placées aux angles offraient un assortiment de beurre exquis et de racines comestibles propres à être mangées crues. Un liquide pourpré étincelait à travers le cristal de l’unique carafe, accotée de brocs pleins d’eau pure. José Valdès ne crut pas que ce fût du vin avant d’avoir répondu au toast par lequel Robert Rolfe voulut fêter la bienvenue de ses visiteurs au moment de commencer le repas.

D’ailleurs, il n’était pas assez libéré de certaine préoccupation pour apprécier comme il le méritait ce liquide pétillant qui remplissait sa tasse d’étain. Un des jeunes ours et le couguar se tenaient près de sa chaise, et le formidable ronron que laissait échapper ce dernier fauve lui était particulièrement suspect. Néanmoins, le jeune chasseur s’efforçait de faire bonne contenance, lorsque Mary dit en souriant:

«Ces bonnes bêtes sont vraiment importunes. Ici, Martin. Venez, César. Il faut être polis, mes chers amis, et ne pas ennuyer de soi les étrangers.»

Obéissants à cette douce voix, l’ours et le couguar suivirent la jeune fille, qui, tout en caressant leur rude pelage, les conduisit jusqu’à la porte de l’habitation. Le tableau que présentaient ces deux fauves domptés par cette blonde fille était si étrange que José Valdès ne songea plus qu’il mourait de faim en le considérant, et il ne put se résoudre à commencer son repas que lorsque Mary fut revenue s’asseoir non loin de lui; encore s’oublia-t-il souvent à contempler avec admiration cette charmante jeune fille, qui dirigeait de sa douce parole les carnassiers les plus terribles des forêts américaines.

Après le thé de sassafras, sucré avec du sucre d’érable, Mac Knight fit le récit de son aventure.

«Quand je vous eus laissé, dit-il à Robert Rolfe, à l’endroit où vous raccommodiez votre chariot brisé, je pris le galop et rejoignis la caravane, qui marcha jusqu’à la nuit et s’arrêta dans ce camp de lugubre mémoire. On alluma des feux; la nuit vint, et votre wagon ne paraissait pas. Je devins inquiet de vous. Je laissai ma femme et ma fille aussitôt après le souper, et je gravis une hauteur voisine qui se trouvait dominer la route que vous deviez suivre; mais l’obscurité m’empêcha de rien distinguer. J’étais là depuis quelque temps, lorsque des clameurs prolongées retentirent à mes oreilles. Reconnaissant le cri de guerre des farouches Arapahoes, je retournai en courant vers le campement, où je tombai dans une scène de carnage. Je n’avais pour arme qu’un grand couteau dont je me servis en me jetant dans la mêlée; mais mes compagnons étaient déjà presque tous morts quand j’arrivai. Moi-même je fus bientôt blessé à la cuisse par la lance d’un Indien que j’étendis mort à mes pieds.

«Pendant le pillage qui suivit, je me traînai autour des chariots, appelant ma femme et Louisa; comme je ne les aperçus nulle part, je pensai qu’elles étaient mortes ou qu’elles avaient fui. M’attachant à cette dernière espérance, je m’enfonçai dans les buissons et m’éloignai du théâtre de la lutte, afin de n’y pas recevoir le coup de grâce. Je n’avais pas fait trois cents pas que je tombai épuisé par la perte de mon sang et la douleur de ma blessure. Je me trouvais près d’un amas de rochers au fond desquels s’ouvrait une sorte de grotte. J’eus bien juste le temps d’atteindre ce refuge; à peine étendu sur le sable qui le jonchait, je perdis connaissance.

«Quand je repris mes sens, le jour éclairait ma retraite. J’étais faible, incapable de remuer; mais le sang ne coulait plus de ma blessure, et je la bandai avec mon mouchoir et un lambeau de ma chemise. Je me traînai ensuite comme je pus à l’ouverture de la grotte, et je crus entendre les voix des Indiens venant de la direction du camp. Tout à coup une explosion formidable ébranla les rochers; c’était évidemment une des bombes qui éclatait.

«J’entendis des cris d’effroi, puis le galop précipité de plusieurs chevaux; après quoi tout devint silencieux. Je pensai que les Indiens quittaient la place, et je ne me trompais pas.

«Quand il fit tout à fait nuit, j’essayai de me traîner dehors; mais je ne pus y réussir; je souffrais beaucoup, et j’entendis hurler les loups jusqu’au lever du soleil. Ce furent de terribles heures!

«Enfin, à la pointe du jour, altéré par la fièvre, l’insomnie et le besoin de prendre quelque nourriture, j’aperçus à l’entrée de mon repaire une espèce de pin que l’on appelle pignon, et dont les fruits sont comestibles; puis les fleurs blanches de l’arbre à oseille, le beau _Lyonia_, dont les feuilles aqueuses pouvaient me désaltérer. Je me traînai avec peine sous le pin à pignon, je mâchai quelques feuilles de lyonia; puis, épuisé par cet effort, je m’endormis.

«Quand je me réveillai, ma fièvre s’était dissipée; le lyonia est un puissant fébrifuge. Je fis un paquet de feuilles, je me chargeai de pignons et retournai dans ma grotte, afin de n’être pas obligé de sortir avant d’être plus dispos; le moindre mouvement me faisait souffrir le martyre.

«Je vécus ainsi quatre jours et quatre nuits, visité par les loups, qui semblaient compter les heures de mon agonie, mais que mon grand couteau tenait en respect. Au bout de ce temps, je fus assez fort pour marcher, soutenu par une forte branche en guise de canne. Je m’acheminai vers le campement, au milieu duquel je trouvai la butte de gazon sous laquelle vous aviez enseveli nos malheureux camarades. Je doutai d’autant moins que ma pauvre femme ne fût du nombre, que je retrouvai intacte sous la croix que vous aviez plantée au faîte de ce mausolée l’inscription tracée sur le bois:

«Que Dieu reçoive dans sa miséricorde tous nos malheureux compagnons de voyage massacrés en ce lieu par les Indiens!»

«Je pleurai bien longtemps près de cette butte de terre qui contenait tout ce que j’aimais au monde, et peu s’en fallut que mon désespoir me conduisît moi-même à la mort; mais Dieu ayant voulu que je survécusse, je n’avais pas le droit de m’abandonner. Après plusieurs jours passés à pleurer ma femme et ma fille, je raisonnai ma situation. Je compris que vous étiez arrivés après la catastrophe au campement, puisque vous aviez rendu les honneurs funèbres aux morts et que vous aviez ensuite poursuivi votre route. Je tentai de vous rejoindre, mais à l’entrée de la plaine de sable vos traces étaient effacées; puis, faible, boiteux comme je l’étais encore, je n’aurais pu y parvenir.

«Je passai donc près d’un mois dans le campement, dormant dans un des chariots à demi brisés, vivant des provisions abandonnées par les Indiens au moment de l’explosion. J’allais me décider à faire à pied les cent soixante kilomètres qui me séparaient de la frontière du Nouveau-Mexique, lorsque j’aperçus une mule errant aux environs du camp. C’était évidemment une des bêtes de somme de la caravane qui, emmenée par les Indiens, avait réussi à s’évader et revenait sur sa première piste après avoir erré plusieurs semaines. Craignant qu’elle ne s’effarouchât, si je l’appelais, je me plaçai en embuscade et la pris à l’aide d’un lazzo mexicain que j’avais trouvé dans un des chariots. En peu de jours je l’eus dressée de nouveau; puis, n’emportant pour toute provision qu’un peu de tasajo et un sac de pignons rôtis, je me lançai avec ma monture dans le grand désert. Au bout d’une semaine j’arrivais à Santa-Fé, où je pus parfaire ma convalescence. De là, je retournai sans encombre à ma mine de Los Mimbres. Je ne vous ferai pas le détail du reste de mon histoire. C’est celle d’un homme désespéré d’avoir perdu tout ce qui l’attachait à la vie... Et maintenant je suis récompensé d’en avoir porté le fardeau, puisque Dieu me réservait un bonheur inattendu, ajouta Mac Knight en pressant Louisa dans ses bras. Me direz-vous, mon cher Robert, comment vous avez sauvé mon enfant?

--Et comment vous avez créé cet Éden?» dit José Valdès en s’inclinant devant leur hôte.

Quand le long récit de Robert Rolfe eut déroulé devant ses auditeurs l’histoire de ces dix ans passés dans la solitude de l’oasis, Mme Rolfe conclut ainsi:

«C’est Dieu qui vous a conduits vers nous, monsieur Mac Knight; l’année prochaine vous ne nous y auriez plus trouvés. Nous comptons partir au printemps pour ramener nos enfants dans le monde civilisé.

--Quoi! madame, quitterez-vous sans regrets ce beau domaine? dit José Valdès avec chaleur. Il me semble que, si je l’habitais huit jours, je n’en voudrais jamais sortir.

--Eh bien! monsieur, reprit Robert Rolfe, si M. Mac Knight et vous consentez à rester nos hôtes tout cet hiver, nous pourrions partir ensemble au printemps. Vous jouirez ainsi pendant toute une saison des plaisirs de la vie champêtre.»

Cette proposition fut agréée dans une si large mesure que Mac Knight, José Valdès et leur hôte allèrent le lendemain jusqu’au campement des Cocotiers inviter toute la caravane à venir visiter l’oasis; mais les marchands des Prairies se bornèrent à accepter du gibier, des provisions fraîches; ils tenaient à poursuivre leur voyage. Seul José Valdès fut retenu à l’oasis par un attrait qu’il ne s’expliquait qu’à demi. Pour tous ces gens heureux l’hiver passa très vite. Quand le printemps fut venu, le chef de la colonie ensemença ses champs, qui ne devaient être récoltés que par les oiseaux du ciel, ouvrit à ses troupeaux les portes des parcs, et dit un adieu mêlé de larmes à l’habitation du désert.

CONCLUSION

Mais cet adieu à la douce vie, si poétiquement arrangée, qu’on avait menée au désert, ne fut pas définitif, comme M. Rolfe se le figurait. Franck et Henri eurent certainement du plaisir à connaître les grandes villes des États-Unis, dans lesquelles la grosse somme d’argent recueillie par leur père de la vente de ses fourrures leur permit de faire bonne figure; malgré cela, sous l’habit de gentleman qu’ils portaient avec élégance, tous deux regrettaient la veste d’élan du chasseur. Mary et Louisa s’ennuyaient de n’être plus entourées de cette petite cour de bêtes familières qu’il y avait eu cruauté, d’après elles, de rendre à la sauvagerie: aussi tous quatre firent-ils un complot auquel s’associa José Valdès, qui n’avait pas quitté les familles Rolfe et Mac Knight, parce qu’il avait reçu l’autorisation de faire agréer ses soins à la blonde Mary.

La grande raison pour laquelle M. Rolfe avait quitté l’oasis était la nécessité d’établir ses enfants par de bons mariages; or, celui de Franck avec Louisa avait reçu l’assentiment de M. Mac Knight; José Valdès était le fiancé de Mary, et il avait fait venir du Mexique sa sœur Dolorès dont Henri s’était épris; les quatre mariages allaient se faire le même jour, en comptant celui de Cudjo, qui devait épouser une jeune et bonne mulâtresse que Mme Rolfe avait prise à son service. Tous ces jeunes couples avaient donc le droit de dire à l’ancien chef de la colonie qu’il n’existait plus de raison pour se plier aux habitudes si longtemps perdues de la vie civilisée, et le soir des noces les mariés, en chœur, implorèrent le retour dans l’oasis.

M. et Mme Rolfe ne demandaient qu’à être persuadés; quant à M. Mac Knight, il ne réclamait pas autre chose que le droit de vivre près de sa chère Louisa et des amis qui la lui avaient conservée. Pour tous, le bonheur consistait dans la bonne harmonie de la vie intime, s’épanouissant au sein d’une belle nature. Ils dirent donc de nouveau adieu aux grandes villes, à leurs beautés, à leurs laideurs, à leurs splendeurs et à leurs misères, et coururent cacher leur félicité comme un trésor dans l’habitation du désert.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES CHAPITRE I. --UNE FAMILLE D’ÉMIGRANTS 5 CHAPITRE II. --VILLE SUPERBE... SUR LE PAPIER 17 CHAPITRE III. --LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN 25 CHAPITRE IV. --PERDUS DANS LE DÉSERT 35 CHAPITRE V. --UNE HEUREUSE SURPRISE 46 CHAPITRE VI. --PREMIER EXPLOIT CYNÉGÉTIQUE 58 CHAPITRE VII. --LE PARADIS FERMÉ 64 CHAPITRE VIII. --UNE ÉTRANGE PROPOSITION 73 CHAPITRE IX. --L’INONDATION MYSTÉRIEUSE 82 CHAPITRE X. --LA RÉSERVE POUR L’AVENIR 92 CHAPITRE XI. --LE NÈGRE ARCHITECTE ET MAÇON 103 CHAPITRE XII. --UNE BATTUE DE QUEUES-NOIRES 114 CHAPITRE XIII. --UNE LEÇON DE CHIMIE 127 CHAPITRE XIV. --LE SECRET DE MADAME ROLFE 139 CHAPITRE XV. --DÉCOUVERTE PRÉCIEUSE 148 CHAPITRE XVI. --LE PLAN DU CHEF DE LA COLONIE 161 CHAPITRE XVII. --LES PELOTES SANGLANTES 172 CHAPITRE XVIII.--LA CHASSE AUX ABEILLES 185 CHAPITRE XIX. --UN NOUVEAU NŒUD GORDIEN 198 CHAPITRE XX. --UN VOISINAGE DANGEREUX 211 CHAPITRE XXI. --LES PATINEURS POURSUIVIS 223 CHAPITRE XXII. --LES VISITEURS INATTENDUS 236 CONCLUSION 251

Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--3721-3-24.

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