EUGÈNE MARSAN
LES CHAMBRES DU PLAISIR
PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, RUE DE GRENELLE, 1926
DU MÊME AUTEUR
PASSANTES (avec _Celles d’Alger_ dans les nouvelles éditions, au Divan).
SAVOIR-VIVRE EN FRANCE (aux Éditions de France).
ÉLOGE DE LA PARESSE (chez Hachette).
LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE BON CHOIX DE PHILINTE (au Divan).
CHRONIQUE DE LA PAIX ou La Vie quotidienne des Français après la guerre (à la Nouvelle Revue Française).
LES FEMMES DE CASANOVA (au Pigeonnier).
STENDHAL CÉLÉBRÉ À CIVITAVECCHIA (chez Champion).
NOTRE COSTUME (à la Lampe d’Aladdin).
SOUVENIR DE L’EXPOSITION (à la Porte Étroite).
ÉDITIONS PARTIELLES
AMAZONES (chez Champion).
LE NOUVEL AMOUR (chez madame Lesage).
TROIS FILLES (en fac-simile d’autographe, chez Champion).
PROCHAINEMENT
LE NOUVEAU SECRET DES DAMES (à La Lampe d’Aladdin).
COMME LE VENT (Collection «Une Œuvre, Un Portrait»--à la Nouvelle Revue Française).
L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à DOUZE CENT QUINZE exemplaires et comprend: cent vingt et un exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane _nrf_, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent douze destinés aux _Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à CXII, mille quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués de _a_ à _n_, mille cinquante destinés aux _Amis de l’Édition originale_ numérotés de 1 à 1050, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de 1051 à 1080.
EXEMPLAIRE No LXIII
IMPRIMÉ POUR
M. VANDERBORGHT
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays y compris la Russie.
Copyright by librairie Gallimard, 1926.
Bien que la première personne du verbe soit ici prodiguée, et que le _tu_ et l’_il_ reviennent le plus souvent au même, je dois redire--comme en tête des _Passantes_--que l’auteur supposé de cette vie trop molle et vagabonde est un être imaginaire, un «héros de roman».
Si ses aventures comportent une moralité, comme il est probable, le lecteur l’apercevra.
Je dois également rappeler que le dessein et le ton de ce livre ne sont pas d’hier. Le chapitre du _Nouvel Amour_ a paru dans _le Divan_ du mois d’octobre 1912. Il y a quatorze ans.
E. M.
7-10-1926.
_Di’ che’n domandi Amor, che sa le vero._
L’ADÈLE DE LA CHANSON
Cet enfant, comment est-il entré dans les royaumes du plaisir, de la fantaisie, même de l’amour?
Comment a-t-il entrevu tous les songes à rebroder sur la trame des événements et des formes?
Sinon par la grâce d’une chanson?
En l’écoutant de toute son âme, dont les premières images lui semblaient les reflets d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, projeté, suggéré avec ses soleils et ses lunes.
*
* *
_Au pont du Nord Un bal y est donné Au pont du Nord Un bal y est donné_
Les trois cercles d’une pierre candide roulent éternellement d’une rive à l’autre à travers l’eau diaphane.
En amont, l’étranger découvre, avec toutes ses pointes tournées vers le ciel, un manoir aux pignons quadrangulaires, dont les murs sont couverts de mousse.
En aval, le hameau se glisse entre la plage quasi blanche et les sombres sapins. Au delà des bornes de grès, parallèlement à la rive, règne une longue glissade. Berçant leur lumière, les glaçons descendent vers la mer cachée.
Lorsque le soir viendra, les grandes torches de résine effaceront les pâles étoiles. Mais déjà la musique appelle sur cette place, dont les pavés rangés en arcs de cercle sont pleins d’étincelles.
Les hommes du village auront une soubreveste couleur de neige, des pantalons bleus et verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes à grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et de dentelle, leurs épingles d’or, leur buste de velours noir, et des sabots lilas.
_Adèle demande A sa mère d’y aller Adèle demande A sa mère d’y aller_
Les gentilshommes et leurs dames se feront attendre un peu. Ils vont accourir dans leurs grands chars traînés par des chevaux vêtus de fourrure et de grelots d’argent.
_Non, non, ma fille Vous n’irez pas danser Non, non, ma fille Vous n’irez pas danser_
Et les barques dans l’eau vont osciller entre leurs lanternes, quelques-unes pareilles à des cygnes, d’autres rondes comme un baquet de bois.
_Son frère arrive Dans un bateau doré Son frère arrive Dans un bateau doré_
Les rameurs ont une large pagaie dont le manche est peint comme un écu, pourpre et azur--pourpre et azur--et lorsque la pelle sort du fleuve, elle découvre sa couleur naturelle, la couleur des planches.
_Ma sœur, ma sœur Qu’avez-vous à pleurer? Ma sœur, ma sœur Qu’avez-vous à pleurer?_
Il avait déjà compris que l’on opprimait ce cœur si tendre. Le Roi a défendu de tirer les mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas que la pauvre fille s’en aille danser.
_Mets ta robe blanche Et ta ceinture dorée Mets la robe blanche Et ta ceinture dorée_
Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer salée mêlent leurs doigts. Les pêcheurs ont apporté au marché des milliers de poissons à frire, grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les dames ont répandu le miel sur le lacis des beignets.
_Et nous irons Ma sœur, au bal danser_
Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, blondes sur la robe blanche. Et l’on a ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le tablier n’avait pas touché l’autre bord que vous aviez dessus votre soulier d’argent. Les chaînes grinçaient encore.
_Et nous irons Ma sœur, au bal danser_
Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en feu, comme un oiseau,--et quel péché y avait-il? Lui vous suivait, le prince votre frère, en riant jusque dans les plumes de son béret du bonheur de la captive.
_Ils firent trois pas Et les voilà noyés Ils firent trois pas Et les voilà noyés._
Qui donc les a trahis? Et faut-il croire à une telle noirceur? De la main d’un valet ou de la fourberie du sort, qui donc les a trahis?
_Les cloches du Nord Se prirent à sonner. Les cloches du Nord Se prirent à sonner_
Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, comme des épaves? Ou si l’on a pu les recueillir, et les mettre, lui dans l’ivoire, elle dans le cristal?
_C’est pour Adèle Et pour son frère noyés C’est pour Adèle Et pour son frère noyés_
Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans le cristal, sur un lit de satin.
_Tel est le sort Des enfants obstinés Tel est le sort Des enfants obstinés._
Tous ces méchants prompts à se résigner! Tous ces visages si prêts à sermonner!
Lorsque les cloches traversaient l’espace pour venir te parler d’Adèle, et qu’enveloppé dans les vapeurs d’une sphère impalpable tu dévorais ce beau secret, pour les trésors d’un empire, tu n’aurais pas confié ta peine...
ELLE ET LUI
Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses pensées...
* * * * *
J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde: «_Fea!_» C’est-à-dire: «Laide!» Ce que l’amour peut inventer! J’étais donc aux anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant, intitulé _la Fea_, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide! pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un enfant a aimée d’amour.
Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient--et non les paroles--cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique, qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en proche jusque sur les rives de l’Orégon.
* * * * *
Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma _Nieve_, la neige, ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle.
Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes. Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil persan.
Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement vrai--je le sais à merveille--que le profil aquilin de sa première amie lui semblait princier, et même royal.
La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non pas si duveteuse; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la regardait.
L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort! Il accepte la honte pour l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni l’inflexion d’une parole.
* * * * *
La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela.
Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric.
Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et «fosselue»... Avant de la retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne lui avait gardé la bouche close.
_En el hoyo de tu barba..._ Dans ton menton de fosseuse On dit qu’on m’enterrera. Ah! quelle mort trop heureuse Que ne suis-je mort déjà?
Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la cause).
Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui.
Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que, lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible.
Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la chicane, et pour le pousser à bout.
D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête, et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue.
Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette du coude.
* * * * *
Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope. Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement: la laide, _la fea_ dont il s’agit, fut une troisième.
* * * * *
L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des fleurs.
La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à chaque instant du jour. Elles entouraient leur _señorito_ de mille soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il rentrait, ivre de fatigue--une à chaque bottine, une à chaque bras--et lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La _fea_ était l’un de ces chers visages.
(Des contes... Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne peuvent pas être la même Yseult.)
La _fea_ était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui plaisait de sentir son souffle précipité.
A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds.
L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé dans le cœur... Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur. La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui? Il la voit comme une morte.
C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr, plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam avait gardé de même Ève endormie.
JUSQU’A CETTE PORTE
Quand la prodigieuse lamentation de la scie flexible ravage et agace, il arrive qu’on se souvienne, que l’on ramène au jour des pans entiers de la mémoire, qui paraissaient à jamais enfouis dans les décombres.
_Carnaval._
Ce page est captivé par l’élégance supérieure, par l’aisance, par l’éclat de la jeune fille, et par sa forme de femme. L’écheveau que tressent ces deux idées. L’idée des femmes, des amantes, du mariage, et celle de la pureté, de la fragilité.
* * * * *
_Lui, _in petto_, songeur_.--Je vous regarde parce que je vous aime (l’amour servant de synonyme ingénu à l’admiration du désir); et je baisse aussitôt les yeux parce que... Ne croyez pas que j’aie vraiment peur. Seulement de vous offenser et de vous paraître ridicule, _à vous_.
_Elle, dans ses pensées, et d’abord riante._--Il paraît qu’il faut que je vous trouve bien laid, étant un homme, tandis qu’au contraire vous m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez pas me prendre contre vous, en me serrant et m’embrassant? Puisque c’est l’homme qui embrasse, c’est lui qui berce, lui qui enlève, lui qui caresse, tandis que nous fermons les yeux.
* * * * *
Ils se contemplaient face à face, en combattant. Leurs sacs étaient presque vides. Un arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de rubans multicolores. Les pas de leur assaut foulaient un vaste tapis mol et chaud. Elle avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait; son cou gonflé par le mouvement en arrière de sa tête; rengorgé, parce qu’elle était bien aise; et son regard filtrait, comme pour lancer un défi... Galatée, Galatée, les autres vous ont ravie,--je veux dire emportée. C’est lui qui a été ravi, qui est resté béant, à bout d’haleine.
_Fil du destin._
Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait cette bouche qui devait baiser la sienne. Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte. Il levait les yeux sur elle pour les rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa main tremble sur la tasse qu’elle lui a donnée.
Elle l’engageait à boire, et ne partait pas.
Il la voyait aussi troublée que lui. C’était même du trouble qu’elle sentait que venait presque tout le sien, par sourde appréhension et par une sourde espérance. Du trouble qu’elle montrait, chaque fois un peu plus, lorsqu’elle entrait dans la chambre avec ses potions et ses orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle ne savait qu’inventer.
Cette bouche, au-dessous des deux brillants yeux noirs, sur ce pâle visage, dont il ne percevait pas toute l’angoisse, mais seulement le sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux noirs pleins de mèches folles. Son cou nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur de cet avant-bras, sous la manche de toile rebrassée. Il calculait avec une extrême rouerie qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais qu’elle avait à faire le premier pas. Il se savait presque un enfant.
Elle était venue peu à peu si près que ses genoux touchaient le fer du lit. Elle le regardait, se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près de lui le corps d’une femme. Il embrasserait le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet entrelacement. Ce puits de délices.
Il aurait pu lui prendre sa tête--si près--et l’attirer, l’embrasser. (L’embrassement est si bien lié au baiser que le verbe _embrasser_ a changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération de ses traits anxieux une sorte de honte, et même de désespoir, de colère, et même de refus.
Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever légèrement. Si jeune, en disposer, l’enserrer. Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille. Il la voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son parfum, sa candeur, ses fibres. Ces tendres muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire à cette fontaine, saccager ces fleurs, piller ce bouquet... Et tant pis pour lui! Est-ce qu’il fallait tant de scrupules? Est-ce qu’elle devait tout repousser? Est-ce qu’elle en avait la force? Une fois encore, allait-elle remonter dans sa chambre, déçue, et se tordre dans ses draps? Est-ce qu’elle ne pouvait pas au moins le bercer, le presser? Et sentir ses longues jambes? Est-ce qu’elle était sûre, après tout, d’être toujours ce péril mortel?
Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes les pensées, qui étais encore empêtré, qui ne savais que faire, qui mettais tant de poésie partout, celle-là avait la moitié de son âme livrée à une tentation délirante, l’autre à la peur, à la honte et au remords de son mal. Comme les deux plateaux d’une balance. Une petite gifle que, par bonheur, tu lui donnas, impatienté, pour tout changer en jeu gamin... Il suffit du poids le plus léger, un grain, une lamelle, et l’aiguille bouge; tout est résolu, tout est bien.
Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la traitais de poltronne, en criant, parce qu’elle semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu as vu--une dernière fois--sa tête, dans l’ouverture d’une porte qu’elle ne se décidait pas à tirer; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait rire, ses yeux qui te transformaient en jeune Bacchus indien.
* * * * *
Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers et dans la sanie le triste amour. (Et cette odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta mémoire.)
_La figure sans nom._
Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse de ce petit monsieur. Au contraire. Elle se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates. Elle lui avait jeté un dur coup d’œil lorsqu’il avait franchi la porte. Il lui était indifférent qu’il parût si frais, gracieux et timide. A quel moment le faire payer?
Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir qu’il gravait dans sa tête toutes ces mêmes images qu’il repoussait, il regardait ce désordre d’une chambre, ce drap dont on avait effacé les plis avec la main, ces tables encombrées, ce peigne, et cette femme, dans ses bas.
Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer son mutisme. Elle parla cependant. Elle reposa sa cigarette. Sa voix rauque.
L’argent modifie à première vue le visage des êtres qui sont mal nés ou que trop de malheurs ont durci. Il lui vit une certaine mansuétude, une espèce de jovialité.
Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte, le buste long, et veule, mortellement lasse, n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux étincelants. Il compara cette tristesse d’une chair vivante à la gloire, à la splendeur des statues. Cette tristesse inconnue d’une chair vivante. Cette herbe maigre...
Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur. Elle l’embrassa. Elle était lisse et froide comme un satin. Dans le miroir d’une table, il voyait un dos modelé, il voyait des hanches et leur contraction. Elle l’entraîna. Il était stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser avec peine revenaient l’obséder.
Elle finit par se mettre à prononcer des mots ignobles. Soit pour l’humilier, le dépraver, le salir, soit avec l’espérance de lui faire mieux perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste, un peu perdu la sienne, et qu’elle révélât de cette manière le fond d’un cœur avili.
Lui se taisait (Chienne! Chienne!). Il se taisait obstinément. (Se peut-il que nous soyons pareils aux chiens et aux gorilles?) Il voulait se taire, et lui ferma brutalement la bouche. Pourquoi dut-il finir par baiser cette bouche? Comment découvrit-il dans ces larges yeux d’une Bête un air humain attendrissant?
LA CORBEILLE DE ROSES
Le coupable fut Shakespeare... Ils l’ont lu tous deux ensemble, dans la douce compagnie des grands arbres, devant un ciel.
Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que l’on avait pu se plaire à l’instant, que l’on avait pu être cloué sur place, chacun par une flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.
Ils ont lu que tout était possible, que l’amour résolvait tout, qu’il était brûlant et glacé, plume et plomb, et même «plume de plomb, et sommeil éveillé».
Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, les oiseaux, les astres et les feuilles, ils ressemblaient aux adolescents de Vérone. Les nuages, les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce tendre sourire qu’ils avaient aussi, à leur tour. Tant de vrai dans le papier frisé d’un madrigal! Tant d’âme nichée dans l’emphase
Ils surent que Juliette avait reçu et donné un baiser le premier jour, comme elle-même. Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre ouverte.
*
* *
Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils étaient sûrs d’aimer. Puisqu’ils en avaient déjà défié l’univers.
On avait pu les voir. Un cheval pétillant emportait la légère voiture. Ni le vieil homme qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient jamais, plongés qu’ils étaient dans les arcanes d’une conversation juridique et agricole. Assis entre les deux grandes roues et tournant le dos au chemin, eux voyaient fuir la route dessous leurs pieds. La route, les champs, le monde. Ils s’embrassaient à la face du monde.
J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, engourdie, brillante comme dans la fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins d’étincelles.
*
* *
Elle en vint à penser fixement qu’elle avait un an de plus que Juliette, qu’ils n’aimaient pas moins, que personne n’avait jamais aimé davantage.
La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa entre ciel et terre le piège d’une nuit trop belle, odorante. «C’est dans cet apparat que la fée galope à travers les cerveaux des amants.» Elle leva un obstacle après l’autre. Tout leur devint facile et raisonnable, puis qu’ils dormaient sous le même toit. Jusqu’aux allusions de Samson, de Mercutio, et jusqu’aux contes salés de la nourrice, qui piquaient leur amour-propre. Ils ne savaient quelle malice, quelle ironie, quelle soudaine volonté de n’être pas dupes...
Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était en face. Une galerie de bois toute fleurie régnait en terrasse le long de l’étage. Il n’avait qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de l’autre qu’ils n’avaient jamais été.
Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il contemplait «cette lune sacrée qui argente les cimes», et ramenait de là son regard à la fenêtre de Camille. Une corbeille de roses posée sur le rebord lui parut une offrande.
Le visage de Camille au-dessus de ces roses. Elle tient une lumière dans la main qu’elle élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle montre la croisée à côté de la sienne, répète le geste du silence, et part, et vient.
*
* *
Les coups sourds de son cœur tandis qu’il attend, tandis qu’il écoute.
Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, qu’elle avait apportées; elle a brusquement éteint la flamme qui l’éclairait.
Elle est contre lui, dans sa longue chemise de fille, d’une toile un peu rude.
Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, et perçoit que sa joue est pourpre parce qu’elle brûle.
Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain les aurait rebutés, s’ils y avaient pu penser.
Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, avait besoin d’être étendue, voulait être morte.
Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup de talon. Il se sentait lourd à s’abîmer par terre.
Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait en tournant un peu sa tête.
Si belle et diaphane. La légèreté de ses membres, et cet or sur la fragile épaule, et ce murmure de sa bouche.
«Jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté...»
Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. Les premiers. Dont le souvenir les poursuivra toute la vie.
Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait à Roméo, s’il devenait oiseau,--jusqu’à le tuer--ce sont les caresses que je faisais hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa pénombre, immobilise.
Si tendre, l’amour, et «il est brutal, rude, violent, il écorche comme une épine».
Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe qu’il ne pourrait la consoler d’un tort si grave, mais que l’amour n’a pas besoin de consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.
Douce tête, petit cou, et ces tendres bras qui voudraient encore serrer, n’ayant plus aucune force.
«Aussitôt que le vivifiant soleil commence dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore...»
MION
Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un de l’autre, elle avant lui. Mais il n’a pas vingt ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est écoulé depuis la naissance de la première fille qu’Ève mit au monde.
Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité et de colère. Il apercevait de même, pour s’adoucir, une autre différence. Celle d’un cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, et d’un cœur qui resta seul trop tôt, et trop libre, trop exposé.
Il la considérait de loin, ce matin-là, assis sur la jetée, heureux comme d’une revanche qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses hautes bottines, dans l’espèce d’amazone à jupe courte dont elle était toujours et bizarrement vêtue, elle grimpait le long de la falaise avec une infaillibilité de chèvre. Toute noire sur ce fond de craie et de verdure. Élégante comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait, impassible, bien à l’aise dans tous ses mensonges.
Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, à cause de l’énorme chevelure. Elle parlait avec son compagnon, en remuant un peu les bras, dont il admirait la ligne frêle et gainée. Tous ses mensonges, elle les retrouvait bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin. Elle en extrayait instantanément celui qu’il fallait et le présentait avec une parfaite modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable Mion!
Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin venu d’Angleterre tout exprès pour souffrir? Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent un jour à se confier l’un à l’autre, à se plaindre tous les deux. On ne tarderait pas à lui voir une figure agitée, renversée, pareille à celle d’une troisième victime, qui les avait précédés. Celui-là se répandait en lamentations peu fières, et l’on avait même vu sa moustache recueillir une larme idiote.
--«Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut connaître le fond de l’âme de Mion, si elle a une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être des sens. N’en croyez pas sa douceur. Et sachez qu’elle est intéressée, calculatrice. Cette tête innocente est pleine de trames. On passe un examen, au cours duquel on est soigneusement hébété par ses soins. Même s’il lui plaît beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un pauvre homme est sûr d’être refusé en fin de compte. Ajourné plutôt, amusé, remis, brûlé à petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. Lorsque j’ai compris que, vous non plus, vous n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle vous a déjà appris ce qu’elle ose nommer si fourbement? Tant mieux pour vous si vous l’ignorez encore?»
Cette tête innocente... Il n’avait pas voulu croire qu’elle fût infectée par l’argent, dont lui-même avait un mépris inhumain. Afin de repousser la calomnie, il avait imaginé l’existence de tout un lacis, de toute une machination ténébreuse où Mion était prise et se débattait, entre deux ou trois bourreaux malins, dont ce polichinelle à cheveux blancs qui l’avait appelée à part sur la plage, pour lui parler si méchamment. (Et le vieux s’était fiché par terre, dans une avalanche burlesque de galets.)
Mais il était bien vrai que lui-même avait reçu les baisers de Mion, et ses baisers seulement. On partait. On s’en allait sur la route. On avait sa Mion à côté de soi. Elle marchait dans son uniforme, et les mains nues, afin de pouvoir en livrer une de temps en temps. On voyait le profil de son visage sans poudre, son petit nez droit, son menton, une Minerve enfantine, la frange de son cil. Sous le chapeau, le cône de sa torsade. Sur sa nuque, les deux frisons, à la naissance de la chevelure.
Le moment venu, on franchissait ensemble les talus, les haies, tous les obstacles. On s’arrêtait en plein champ. On s’asseyait côte à côte. Aux basques de sa jaquette qu’elle relevait, on admirait qu’elle ne fût pas si maigre. A la pression de son buste léger, qu’elle eût deux seins charmants et libres. On avait devant soi la gentille vallée, les roseaux, les saules, ou bien la courbe et les nacres d’un golfe. On respirait sa verveine. Elle vous remettait sa face.
Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les mèches mordorées envahissaient le petit front courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si sa tête était renversée; presque noirs, si sa tête était baissée. Il était certain qu’elle observait, sans manquer toutefois d’un air tendre. Il était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses soupirs. Il avait vu sa petite main arracher des touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche se récrier doucement. Celui qui se croyait trop victorieux, celui qui voulait obtenir davantage, avait à faire à une furie, debout en un clin d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. Il lui appartenait, à elle, de s’emparer de votre tête, de votre oreille, et de vous rendre fou, ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, on ne savait: «Quoi donc? Un tel bonheur?»
Elle avait disparu avec son Anglais, dans le vallonnement de la falaise, sur cette route de Puys, où l’on disait que les amants trouvaient à se loger, les vrais amants.
--Mion, ton secret? Mion, ton secret?
AUTRES ÉCOLES
_Négoce._
Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. Seize ans, mais belle. Sa propre superbe et l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le grand corset du temps, pour mieux dessiner, en d’étroites robes _princesse_, une incomparable merveille.
Opulente, effrontée, les dernières grâces de l’enfance encore jointes à cet épanouissement. Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les seins, l’arc des flancs, et cette ligne plus droite qui va de la taille à la jambe, en passant devant l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle entrât. On était interdit.
Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement aux hommes riches et âgés. Ces deux conditions paraissaient nécessaires, comme si elle jugeait que, dans tous les cas, un homme jeune est dangereux. La pauvre enfant! Elle ne se résolvait pas à croire que le monde dût être un tel flot de saleté. Je la voyais souvent, à table, éperdue de dégoût, son cœur sur les lèvres.
Si j’avais su! Au lieu de tomber en extase devant elle, et sa mère manœuvrait en conséquence comme un général d’armée, j’aurais joué l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, avec amitié, en complice, comme un prisonnier en peut regarder un autre dans une forteresse, à travers les barreaux.
A la réflexion, il est permis de se demander pourquoi la mère habillait sa belle chatte en vraie femme. Il faut supposer qu’elle était pressée, qu’elle voulait mener une campagne décisive, frapper un grand coup. Au delà du pain quotidien assuré en catimini, le maire. Puisque les hommes sont fous!
_L’Aveugle._
L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté la vue.
Un amour coupable, en dépit de toutes les bonnes intentions qu’elle y avait prodiguées. Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et imprudente voie s’armer et jouer contre elle jusqu’à ses plus belles qualités, dénaturées, désorientées?
Elle s’avançait, dans une humble inclinaison de sa tête, frêle et pâle, une innocence irréductible peinte sur ses traits.
Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne point maudire. Elle ne vouait personne au malheur. Tout ce qu’elle entendait dire par le commun des êtres de son âge lui paraissait dès lors d’une navrante et périlleuse naïveté. Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée s’interdisait de jeter l’épouvante.
Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, mais d’indiquer sa soumission, sa docilité. Elle pensait que les lancinations du regret, les brûlures du remords n’ont pas d’autre adoucissement.
Elle avait une sœur dans la triste chanson: _Ma mère, coupez mes longs cheveux,--Ils serviront d’exemple aux filles..._ Un si profond retour, et la magnanimité qu’il révèle! On voudrait un miracle, et suspendre les lois inexorables.
_La Rivale._
Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous aimais, si je vous désirais.
Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous saviez à quoi vous en tenir sur l’état d’esprit qui venait à un homme lorsqu’il vous entrevoyait, à demi consentante. Lorsqu’il avait devant lui votre grand corps laiteux, rose, majestueux, et pourtant agaçant, provocateur. Une Junon qui aurait perdu son bon sens, qui ferait cas principalement de l’amour charnel. Et votre visage d’une reine de Rubens? Son petit nez aquilin? Ses yeux pâles? Sa bouche infléchie? La longue courbe de sa joue? Et ce son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait la blancheur? Sans compter vos deux bras, dans leur manche chinoise, visibles jusqu’à leurs copeaux d’un or ductile.
Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre amie Pauline, si elle m’avait aimé, si j’avais été heureux par elle. Un _oui_ que j’aurais dit, vous vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il a fallu toute une semaine de sape et de contremine. Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, se taire, dire _non_ avec un air grave, relancer l’hameçon au dadais qui vous prenait au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer qu’il se conduisait en gentilhomme (et qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû l’adorer).
* * * * *
Comme un homme a lieu d’être fier, grâce à toi! Il voit disparaître le globe de tes yeux. Il te voit remuer comme une vague. Il voit tout ton corps divisé en tumulte: le thorax, l’épigastre, les muscles abdominaux. Et il t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas mourir?
L’INSOUCIANT
Il la retrouvait après trois mois. Il était surpris de l’avoir aimée, non sans se reprocher un revirement si cruel.
Aimer--songeait-il--aimer! Nous sommes toujours à prononcer ce mot. Je t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons. Ah! que c’est bête.
Étendu près d’elle, il la regardait vieillir, à la lettre.
L’amour la vieillissait, lui prenait les deux sillons qui allaient des ailes du nez aux coins de la bouche, et les creusait artistement.
* * * * *
(Que me font ta science et ton art? Comme si l’amour était une jonglerie! Que me fait ta courtoisie de diplomate? Le jour de notre premier baiser, lorsque je me suis cru si habile, si entreprenant, crois-tu que je n’aie pas vu comment tu as souri? Avec quelle finesse? Et il faut que je t’obéisse toujours, pendant que tu te donnes l’air de faire toutes mes volontés. Ton air de docilité est une combinaison qui te permet de lutter à armes égales, et même de te croire plus forte que moi. Mais si nous comptions?)
* * * * *
Non qu’elle fût laide, au contraire, ni si vieille, en réalité.
Blonde, avec de gros yeux bleus qui avaient dû être la gaîté même. Une tendre bouche, une tendre joue. Un corps d’un charmant équilibre, sans un seul défaut grave, et poli, poncé, frotté. Plus d’une nuance couleur de rose ajoutait à son fragile, à son maniérisme. Elle aimait qu’on la comparât à un Saxe.
* * * * *
(Nez moyen, front moyen, bouche moyenne, âge moyen, grâces excessives. Et cette peur que j’ai, malgré tout, de l’attrister et de m’enfuir? L’autre,--chypre, chypre!--l’autre qui lui ressemblait--comme si j’étais voué à cette espèce de blondes--n’avait pas un cœur aussi gentil. Elle prétendait que nous fussions trois. Il venait trois fois par semaine, à la cloche, comme un homme prudent. S’en allait de même. Et c’était toujours le matin. Soirées réservées à la famille. Le jour qu’elle voulut tout m’expliquer, ayant oublié l’heure, le jour qu’elle lui refusa sa porte, pour m’apaiser, me mettre au courant... La femme de chambre nous lançait des regards désapprobateurs. Et volez, théière! Dansez, biscuits! Place à Don Quichotte de la Manche! Mais celle-ci est constante, assidue, unique, interminable.)
* * * * *
Il alla jusqu’à remarquer que son haleine perdait un peu de fraîcheur à la longue, lorsqu’elle se réveillait, mais refusa même de se l’avouer. Il enregistrait à son insu. Les souvenirs, eux, seront involontaires. A vrai dire, il n’avait besoin d’aucune raison précise. Il fut tranquillement sûr qu’il oublierait, un jour, de se réfugier chez elle.
Elle pensait cependant qu’elle ne pourrait jamais le haïr, que ce n’était pas sa faute si les générations étaient capricieusement réparties et brassées. Il se croyait bien dissimulé, bien recouvert, et elle le perçait à jour. Elle souhaita de le revoir dans dix ans, de loin. S’il devait la reconnaître, elle souhaita de devenir auparavant toute blanche et sereine. (Que je me lève la première, que je lui fasse un beau goûter, qu’il frémisse d’impatience, l’ingrat, d’agacement et de gloutonnerie.)
LE SILENCE
⸬ Une grande comme toi, quel bonheur! J’ai su qu’une vivante pouvait être beaucoup moins parfaite que les déesses de marbre, et n’être pas moins belle. Ta vaste poitrine, quoique molle, tes reins creux, ce dos puissant et doux, et ces quatre membres, ces bras forts, ces jambes fortes.
* * * * *
⸬ Si tu m’entendais penser, tu verrais dans la véridique image que tu me donnes une offense. Tu jugerais que tu me sembles une maritorne. Tu ne te vois donc pas comme tu es? Belle, vraiment, resplendissante.
* * * * *
⸬ Vêtue, tu ne parais pas une grosse femme, rassure-toi. Seuls les connaisseurs peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs moyens infaillibles, que je finirais bien par connaître. Mais à présent, comme tu me plais! Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante.
Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse, violette comme une belle figue.
* * * * *
⸬ J’aime aussi ton visage d’enfant, ta bonne bouche, tes bons yeux, ce front pensif.
Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton visage avec ton corps.
Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes beaux yeux, ton beau front. Enfant chérie, que tu es belle!
* * * * *
⸬ C’est tout bas que je te nomme mon enfant, c’est en moi-même, et toi tu me proclames ton fils, en riant comme une folle, en serrant ma tête sur ton giron. Eh! bien, chacun de nous sera l’enfant de l’autre. L’amour est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il gaspille un monde et le garde tout entier. Il est à la fois le théorème et la réciproque. Deux en un. Philippine!
* * * * *
⸬ Oui, c’est vrai, j’ai crié _philippine_ quand tu dormais, quand tu somnolais. Vous m’aviez tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette haute montagne que vous élevez à cet endroit, je contournerai le pays, et je rencontrerai là-bas votre belle face en train de sourire. J’aurai un bon baiser pour ma peine.
* * * * *
⸬ Vous commencerez à m’embrasser honnêtement, fraternellement. Puis, je vous verrai devenir sérieuse comme un médecin, je verrai vos yeux changer, et je rirai à ce signal. Peu à peu, je verrai vos yeux lutter avec eux-mêmes. Vous voudrez les empêcher de se fermer égoïstement, vous voudrez les garder ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter.
Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un tel sourire?
* * * * *
⸬ J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse que tu as su avoir, parce que tu m’aimais.
Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Tu m’aimais. Tu me regardais avec un plaisir qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur. Rends-moi justice. Est-ce que je ne te regardais pas de même, aussi souvent que je le pouvais? Par exemple, chaque fois que j’avais à lever mon verre? A distance, comme nous étions, si je parlais, tu prêtais l’oreille, et moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre.
Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je serais près de toi, que je me précipiterais, que je t’aiderais, que je serais le premier, que tu me dirais une heure, un lieu.
Et je ne t’aimerais pas?
* * * * *
⸬ Tu savais donc que j’aurais moins d’invention que toi, que j’aurais moins de génie. Que d’expérience!
* * * * *
⸬ Allez, allez, Jalousie! Bête venimeuse, éloignez-vous. Je repose dans les bras d’une fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque. Votre rire immobile, blanc dans une gueule rouge, à dents de scie, ne peut rien contre le rire de mon amie.
* * * * *
⸬ Ta douceur: les grandes eaux d’un château royal, arrêtées par prodige, pareilles aux roseaux et aux grappes d’une autre planète.
* * * * *
⸬ Et je t’aime dans la pauvreté de ton enfance. Les coups que l’on te donnait, tandis que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as soufferte, tandis que j’étais gavé; ce croûton que tu as pris un jour dans le ruisseau, tandis que je distribuais mon pain aux canards du Bois; il n’y a pas une misère dont tu aies été affligée, il n’y a pas un mouvement que tu aies fait pour être un peu moins malheureuse, que je puisse imaginer sans souffrance et dont je ne te doive réparation.
* * * * *
⸬ Dans l’amertume, tu es restée si généreuse! J’aime aussi ton égalité, ton équanimité. On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend des arrêts imperturbables, au milieu des coups de tonnerre qui assiègent le globe. Un escalier de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne l’émeut, dans tout ce que les méchants peuvent tramer. Dans ce que les bons peuvent pâtir, tout la contriste.
* * * * *
⸬ Puis elle se lève et se met à danser. Elle te ressemble de plus en plus. On voit et qu’elle a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient ourdir à l’abri de leurs murs et sous leurs visages fermés.
* * * * *
⸬ Lorsque tu te coifferas, entre tes deux bras blancs, je viendrai mettre un doux baiser dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils quitteront ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête. Je rebaiserai, non plus ta bouche, qui aura bien eu sa part, non plus ta bouche de gourmande, mais ton front. Je verrai tout le bonheur que tu auras.
* * * * *
⸬ Est-ce que tu connais seulement la couleur du papier de cette chambre, depuis trois mois? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite! Je parie que tu la sais, méchante!
(_Il lui a mis ses deux mains sur les yeux. Elle lui a pris cette main, et l’embrasse._)
Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai encore pourquoi, et tu refuseras encore de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si l’on pouvait donner l’avenir.
* * * * *
⸬ Au fait, on le donne, promis dans un anneau. Est-ce pour cela que tu n’en parles jamais?
DANS LES SOUTES
1
Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des remparts, et il avance avec une curiosité et une avidité aguichantes, plus fortes que le dégoût.
Il considère, l’une après l’autre, en passant, les monstrueuses laideurs qui l’appelaient, surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine. Un sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il faudrait enjamber si l’on avait l’idée saugrenue d’aller à l’une d’elles.
Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il s’étonne de sentir qu’un trouble de la chair puisse demeurer au fond de l’horreur et dans la nausée. Elles l’encourageaient de la voix. Elles supposaient qu’il fallait enhardir la folie de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient pour un innocent.
Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la moins affreuse, traverse, franchit son seuil, arrive dans un carré de terre battue, entre quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par un rideau de loques. Un relent bestial. L’odeur d’étable du genre humain.
Le lit, la couche, les couvertures: un tas de toile à sac et de chiffons. Non pas une odeur d’étable, mais de sentine, de carène pourrie. Il était chez la reine du troupeau.
Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une paille crasseuse; le cône de papier à mouches; dans une terre cuite, le cercle de cette eau bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus sur le globe comme une gale, comme une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble chimie d’un corps vivant. Et se savait gré de philosopher, au lieu d’avoir fui.
Elle le regardait debout, en silence, forte brune établie pour porter des cruches, des couffins, et marcher en équilibre, le bras étendu. Debout, silencieuse, et peu à peu vexée, elle attachait sur lui deux yeux fixes, d’un noir de charbon, dans son visage d’une régularité antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition!
Il a prononcé quelques paroles indifférentes, il a tendu un fastueux billet de cinq lires, et pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir. En se reculant un peu, elle arracha sa robe, avec un air de défi, de revanche. Née de tant d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle avait gardé une couleur de bruyère, de merisier. Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante, la belle brute d’un mythe.
2
Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous communiquions avec une nuit étouffante.
Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina avait jeté ses mauvaises cartes à son propre nez, dans un miroir, en se tirant la langue. Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais oui. Madame Satin somnolait dans un fauteuil crapaud. Il était tard. Carmè mangeait gloutonnement une barre de chocolat au lait. Teresina soignait ses ongles d’un air las. Et la superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux jambes sur une chaise, considérait la danse de sa mule au bout de sa belle patte. Nous rêvions, enfin.
Nous avions eu une conversation chimique, hygiénique, doctorale, fraternelle. De là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un petit pas philosophique. De là à l’idée religieuse de la mort. Quand Ida se leva, alla chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait plus fraîche? Puis Angelarosa, puis Nina, et les autres, jusqu’à la superbe Émilie.
BRISÉIS
⸬ Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien, si je n’étais pas Français. Nous reposions, nous gisions. Sa main avait caressé ma joue. J’avais ma nuque dans la tiédeur de son beau bras. Elle est noble jusque dans la curiosité.
Il y a des Nymphes. C’en était une.
* * * * *
⸬ Grande, robuste. Dans la plénitude du corps divin, un air de candeur enfantine.
Il me semblait impossible que tant de perfection fût au monde. Je faisais un rêve. J’aimais une Galatée ou j’étais Pygmalion: je comprenais sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai nommée Briséis, je ne sais pourquoi, pour cet air aussi de soumission et de nostalgie qui lui vient.
Briséis aux belles joues... _Briséide._
* * * * *
⸬ Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette épaule, ce torse pur, et cet arc des hanches qui aime la lumière, et cette taille point trop fine, ces beaux membres...
Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. Sa belle main, son beau cou, sa belle bouche... Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes apparemment contradictoires: grave et svelte, volumineuse et élégante...
Un certain degré entre la force et la langueur. Ce point où la majesté intervient. Et tant de décence!
La voir respirer.
* * * * *
⸬ Je lui ai dit que j’étais Français, dont elle a paru contente. Comme si les hommes de son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les déteste. On ne sait.
* * * * *
⸬ Briséis est mystérieuse beaucoup plus que qui que ce soit. Elle est arrivée ici aux premiers grands feux de l’été, il y a un mois, dans ce costume de paysanne qu’elle porte toujours: une grosse jupe, des bas rayés, une chaîne d’or, des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone au sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.
Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au Bain.
* * * * *
⸬ Nous, l’impertinente escouade: Nandino, Giacomino, Emilio... Le nageur avait dû reprendre pied, pour s’être soudain trouvé sans force.
En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était jusqu’aux genoux dans l’eau, entre les pilotis de sa cabine, contre les dernières marches de l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette reine des bois. Elle s’était baissée, s’était mouillée, avait senti les couteaux du froid, s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait sur elle un lin candide que la mer avait trempé et rosi.
Le soleil tout le premier, quel indiscret! Par l’ouverture de la planche battant la vague, Apollon était entré, il avait pris possession, il l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni les garçons curieux n’ont arraché un cri à son beau masque de statue.
Blanche, rougissante.
* * * * *
⸬ Elle a un doux visage qui cherche la sérénité ou craint de l’avoir perdue, de grands yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure. Elle est réservée, même courtoise.
Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. Elle n’est pas une tige. Elle est une corbeille de fruits. La rose de la pêche, le blanc de l’amande, le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle n’est pas l’Égypte. Elle n’est pas l’Étrurie. Elle est la Grande Grèce... Chaste jusque dans ce cri qu’elle étouffe comme une plainte.
* * * * *
⸬ Ses beaux bras blancs qui retordaient sa chevelure après le bain. Elle se penche, remonte l’escalier, elle disparaît. Harmonie.
* * * * *
⸬ Un peu du sel de la mer est sur elle. Conque! On la voit dans une conque de nacre, assise et ruisselante, dans une conque de nacre que traînent des chevaux blancs.
* * * * *
⸬ Ce matin, dans la foule, tu avais tes beaux yeux baissés, qui cachaient leur lac. La masse de tes cheveux soulevait la pointe de ton mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait ta nuque, ton beau cou de marbre,--mais si tu respires, il est vivant, il se gonfle en gorge de colombe.
* * * * *
⸬ J’entends tes pigeons dialoguer sur le balcon, entre les persiennes et la vitre.
La lumière est verte sous la voûte du plafond vert et rose. O corps frais et silencieux!
* * * * *
⸬ Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles dans ton fichu à fleurs. Tu allais sur la terre dans cette même jupe que voilà jetée, qui garde ta courbe. Tu as paru contente lorsqu’on a brûlé le jour, quand on a lancé vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils aiment ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la clarté du soleil, qu’un enroulement de fumées blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il me semblait te voir ton visage de petite fille. Tu es toujours imperturbable. Peu de gestes. Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait quelques pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu montrée à la procession? Si triste, _cor’mi_, si triste!
* * * * *
⸬ Un peintre qui voudrait te peindre... Tu ris? Non, ce n’est pas moi. Et je ne peux t’avouer, non plus, quels noms je te donne en moi-même, qui te dérouteraient. Tandis que _mon cœur_, et dans ta langue!
* * * * *
⸬ Ce mouvement calme et profond, doux à en mourir.
* * * * *
⸬ Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé ses bras. Je suis bien là. Mais ne baisse pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes comme je te regarde, douce tête à prendre dans ses mains.
Un peu du sel de la mer... Elle-même a seulement l’odeur du pain très chaud. Pureté d’un corps jusque dans le péché.
* * * * *
⸬ Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et si l’amour ou si le feu parviennent à amender son remords, il est vrai aussi que la colère s’y mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.
Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur d’un joueur têtu, lorsque les dés sont jetés, et qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une main qui hésite, la volonté de tout braver peinte sur la face.
* * * * *
--_Tu che sei un Signore..._
Je lui ai répondu:
--_Tu che sei una Maraviglia._ Avec un _a_, exprès, par un surcroît de pompe, un _a_ archaïque, au lieu de _meraviglia_. Mais elle a froncé sur son bel œil un sourcil courroucé.
(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en style classique.)
* * * * *
⸬ Elle me tutoie dans son doux parler, avec cette inflexion d’un enfant qui serait plus fort que vous et en aurait conscience, sans vouloir ou sans daigner abuser de son empire. Puis-je dire qu’elle m’aime? Sa tendresse involontaire qu’un regard peut trahir, et moins qu’un regard: ce tremblement des beaux bras serrant tout à coup le corps de l’autre. Elle m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne m’a pas ouvert les plus profondes retraites de l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser, elle m’écoute comme un oracle; et moi, qui ne parviens jamais à la quitter, moi qui subis un charme qu’elle sent... Qu’est-ce donc qu’elle me dérobe, malgré tout? Qu’est-ce qu’elle me refuse, sans explication, sans débat, par le silence, avec une sorte de dignité confuse?
Je te connais, peut-être. Tu songes que rien n’efface l’inégalité des conditions, bien qu’un chrétien en vaille un autre... Sentiment sans aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations générales, lorsqu’elle pensait qu’il n’était pas question d’elle. Oh! quel imbécile! Une femme pense qu’elle est toujours en cause. Je l’avais oublié, moi, et je croyais lui tirer les vers du nez (par affection) quand elle me donnait tranquillement son petit avis au lecteur. Tranquillement, noblement, prudemment. Pour écarter d’elle les chimères. Par un détour sans hypocrisie.
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⸬ Elle n’imagine pas même la liberté qu’ont les filles dans les bras des hommes, quels qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles vendues. Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un autre nom.
Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée Briséis: elle se tient pour une captive.
Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne de C..., née de bon lieu, fille d’Un tel et d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde a pu voir sur le visage de ce bel être livré les marques de la honte.
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⸬ Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans comprendre, je l’ai vu pour m’en ressouvenir. Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la vieille dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse ou par fureur, j’avais voulu enlever tant de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, avec une espèce de dédain imperceptible. Elle était à qui payait. On arrivait. On ne prononçait pas un mot. Sa splendeur, ses longues jambes, sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou bien sa nuque dans ses deux mains, à l’extrémité de la grandesse. Personne n’a entendu le son de sa voix quand elle supportait le désir et l’impatience des hommes. Ils la traquaient le lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient l’entendre, certainement l’entendre, et retrouver en elle une vraie femme, au lieu de l’énigme qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait et ne rendait pas.
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⸬ Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette belle bouche nacarat en a pris une autre. Les quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé une muette, ni un autre homme que ce garçon, cet heureux garçon. Toi, tu as encore haussé ta belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, encore suspecter «un caprice de maître». Tu avais des yeux que je ne t’avais pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.
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⸬ Nacarat, entre la cerise et la rose.
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⸬ Qu’avais-je su dire? Entre toutes les paroles que j’ai dites, dans cet éblouissement, quelle est celle qui l’a captée? N’en trouverai-je pas une autre qui vaille celle-là? Qui m’ouvre la dernière porte? Qui devienne la clef de son ombrageux chagrin? (Et je parle comme les Espagnols et comme Shakespeare.) Ou si les mots ne peuvent rien? S’il a suffi, au delà des paroles, d’un être et d’un instant? Et qu’il me soit impossible de l’attirer encore plus près?
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⸬ Parle donc, toi. Dis que tu crois que je t’aime.
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⸬ Elle lève encore son épaule, petit regard de coin, me donne un baiser, se tait quand même. Elle pense que je parle en vain. Grande mine de commisération. Les songes ne peuvent rien. La réalité décide.
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⸬ Je te dis que je vois une route blanche. Elle est blanche par toute cette invraisemblable poussière qui la recouvre comme d’une main de farine et que l’air emporte. Un souffle de brise au soleil: la perruque poudrée des oliviers en devenait d’argent. Les roues du char sont bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le visage tout rond, sous le cercle de paille. Le visage encore tout rond, car ce n’est pas encore toi, comme tu es. Pas encore tout à fait toi.
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⸬ Ces larmes de ses yeux. Cette main qui a pris la mienne, tandis qu’elle éloignait son corps. Assise, ce flot de paroles, comme le bras d’une source jaillit des rochers, sous un pic.
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--Il y en a un qui a voulu que je fusse... (Elle dit le mot terrible. Elle le dit avec une vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.) Je puis prétendre que je ne songeais pas au mal. Je ne savais pas bien ce que c’était. Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux... Peut-être que les hommes, pensais-je, ressemblent aux animaux, mais non pas les femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles pour mettre des enfants au monde. Les femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût! (_Chè robbaccia!_) Jamais plus je ne dirai à un homme que je l’aime. Comment une... peut-elle dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au visage? Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais _senza macchia_ (sans tache). Il travaillait dans le domaine de don Paolo. (_Domaine_ se dit _potere_, c’est-à-dire _pouvoir_. Quel mot! Mais comment puis-je tomber, moi, dans cette froide analyse, tandis qu’elle parle, bouleversée?) Il se levait avant le jour, pour arriver dans les champs avec le soleil, et revenait à la nuit. Il gagnait une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure. Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour lui, pour moi. Il est allé en Amérique. Alors don Paolo... Oh! quelle honte!
Le jour que s’était déclaré Michel, celui que j’ai trahi, je venais de descendre de notre char. Michel avait marché à côté de la roue, dans la poussière, tandis que j’admirais ses beaux cheveux, et que mon père me faisait des signes...
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⸬ Le jour avait tourné. Je distinguais moins le beau visage, qui avait pâli, s’était empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je l’embrassai. Trop de pitié. Je voulus toucher sa tête.
--Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. Là, sur la commode. Les chaînes d’or du seigneur don Paolo! Mais moi, je l’ai puni. Quand je lui reviendrai, il verra une âme véritablement perdue. Je serai vraiment comme il m’a faite, quand je reviendrai... Et toi, va-t’en. Et toi, va-t’en.
L’IMPOSSIBLE
Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir la mélancolie, comme un plaisir plus vaste.
Nous ne voulions plus ni subvertir la société, ni renverser la morale, ni contester les beautés du monde, mais, au contraire, les éprouver, les comprendre, les amener sous les feux croisés de l’intelligence et de l’âme.
La séduction de la volupté, son incertitude, la fuite des heures, et l’implacabilité de la Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie comme la sagesse de tous les temps. Le vers de La Fontaine: _Jusqu’aux sombres plaisirs d’un cœur mélancolique..._
De la meilleure foi du monde, telles étaient les paroles de notre chanson. L’air était donné par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie qu’aucune autre.
Celui-là dansait tous les soirs auprès de la mer, dans l’éclat des lampes à arc. On baignait dans la fraîcheur de la brise nocturne, au sein d’un été radieux. Les cavaliers, en partant, avaient l’Adriatique à leur gauche, les violons à leur droite. Ils avaient acquis par une parfaite révérence les bras, la taille, le corsage d’une belle fille, et la berçaient avec une tendre application.
Il fallait avoir son corps bien penché en avant, mais ce boston mimé d’avant en arrière mêlait assez bien les quatre pattes du couple. Les mères ne le voyaient guère, ou bien, par politique, elles n’en faisaient pas semblant.
Jamais ne fut respirée sur terre plus belle odeur de tubéreuse.
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* *
--C’est vous que j’aime, vous le savez bien. Pourquoi faire si triste mine, quand vous me voyez danser avec une autre? Est-ce qu’il ne faut plus «tromper» votre mari?
--Vous savez bien que je me soucie de vous seulement. Ni de la haute contessine, bien qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona, ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous. (_Banalité de style mais vérité du sentiment._)
--J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses que je m’en souviens. La première, elle avait un goût de fleur; la seconde, un goût de muscat,--à cause de l’asti que nous avions bu: ne ris pas; la troisième, elle avait le goût de la personne.
--C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens. On voyait passer par la porte entr’ouverte la fumée de ton mari, avec son éternel cigare toscan.
--Non, je ne suis pas méchant. Non, je n’aime pas ton seul corps. Et que deviendrais-je, pauvret, s’il en était ainsi? Comment oses-tu?...
--Le plus que tu m’aies permis de voir, ce sont tes deux bras nus, dans le bain; tes deux belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie effleuré, en te doublant à la nage, d’un air distrait...
--Tu avoueras que c’est une ville barbare, où l’on ne pourrait entrer dans une chambre, pour y dormir avec sa bien-aimée, que son mari n’en fût informé le soir même.
--Si nous nous étions moins aimés, je te verrais plus librement. Tandis que ton visage, lorsque tu m’aperçois, _tutto smuore_...
--Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et si nous dansons, le plus aveugle va découvrir notre ravissement. J’empêche ma main de presser la tienne. J’empêche mon bras de t’attirer. Et tu me grondes, si je le fais, mais tu boudes quand «je t’oublie».
--Non, voyons! Je ne te recommande pas par indifférence un air mondain, mais par un tendre intérêt, pour défendre ton parti contre moi-même.
--Sois seulement une jeune fille, tu verras comment je t’enlève... Oh! ces deux belles gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est. Mange-les, que veux-tu?
--Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut que tu partes ce soir avec moi. En Espagne, on enlève les filles en grand mystère. La voiture a ses roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons de paille, pour éviter le fracas des pavés dans la nuit.
--Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux prennent le train, s’en vont à Foggia télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés pour la vie. Personne ne les méprise. Beaucoup jalousent leur chance. Vive l’amour! Et vive l’Italie! Où l’amour vrai a tant de droits.
--Non, je ne parle point par légèreté. Je parle pour donner le change, pour te voir sourire, O vilaine, si pressée de se marier! Ingrate qui n’avez pas su m’attendre! Folle qui n’avez pas su prévoir le beau merle que le destin vous tenait en réserve, à Paris en France! Perfide qui avez eu deux enfants d’un autre!
--Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous êtes belle dans ce rire! Je vous aime. Votre tête un peu renversée, comme si vous attendiez un baiser. Je vous aime.
--Regardez bien. Je vous le donne. Dès que j’arrêterai mon sourire imbécile, vous penserez que je vous le donne.
--Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez tant de chagrin! Et cette lèvre, dont l’angle relève: combien votre air pensif pourrait être malicieux! Ce tendre assemblage de concavités et de plans bombés, d’ombres légères et de cercles lumineux...
--C’est le pays où votre bouche règne, comme un ruisseau, comme une source. Doux pays vaporeux: la Fossette, la Commissure, le Vallon de la Joue. Ici, Léonard de Vinci est né; là il a vécu; à la première, il a donné son cœur.
--Si je veux te flatter? Si je ne te connais pas? Je te savais belle avant de te voir en naïade. Une dame belle qui est assise, et qui croise ses jambes... Si la jambe qui est posée est perpendiculaire au sol, l’angle des deux objets est assez considérable. Quant au buste...
--Oh! non, je ne suis pas sans respect. Je me venge seulement du sort. Comment ne t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton parfum, dans cette multitude d’atomes faits à ta ressemblance?
--Si je sais tout ton amour? Si je sais toute ta peine? Seule au monde à jamais... _Io veggio gli occhi vostri c’hanno pianto_ (Je vois vos yeux, je vois qu’ils ont pleuré)--_E veggiovi venir si sfigurata_ (Et je vous vois un si pauvre visage)--_Che’l cor mi trema di vederne tanto_ (Que le cœur me tremble à tant deviner...).
ANGELAROSA
⸬ Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson napolitaine, bien qu’elle soit Florentine. Elle en est assez vaine, et de son parler sans défaut, de son exemplaire «loquèle». Elle est savante: _loquela_.
D’une chanson napolitaine dont elle a subi l’attrait, au lieu de tirer