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LE VIEUX BOURG.
Le vieux bourg est niché, en plein vent, au sommet d’une colline verte, fertile en fontaines. En bas, la rivière coule et mêle des anneaux changeants sous les peupliers. Au loin, à travers des chênes de clôture, les toits des maisons paysannes se pressent comme appuyés l’un sur l’autre; leurs tuiles d’argile recuite gardent une couleur qui vient d’une flamme de bois et qui s’unit en parfait accord aux labourages environnants. On aperçoit à une lieue à la ronde l’ormeau qui n’ombrage pas la place communale, tant ses branches s’étendent haut dans l’air. Sa tête étalée en vagues de feuilles domine le petit clocher. Par des soirs de brume, un son de cloche propagé, le tintement d’un marteau sur l’enclume révèlent à peine que le vieux bourg est encore vivant.
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Qui raconterait son histoire avec un peu de clarté serait plus malin que le diable. Les anciens des anciens ont rapporté beaucoup de choses que l’on ne peut grouper ni ordonner de façon qu’une image et des lignes assez précises apparaissent comme en ces jeux de cubes, qui amusent les enfants. Il manque toujours quelques pièces, un morceau de granit ou de terre, un fragment de vie qui n’est plus que cendre; il est impossible au plus patient de les retrouver. De là, les trous, les brisures, que viennent combler ceux qui ont une certaine puissance de rêve.
Il y a les archéologues, les savants qu’il faut honorer, mais aussi les gens qui ne sont que curieux: ils se rendent en corps devant un dolmen ou quelque éboulis de rochers; ils leur tirent poliment le chapeau, leur tiennent des discours à la Jean-Jacques, et ils montent dessus afin d’admirer leur propre personne et le paysage. L’un reconnaît une trace des premiers hommes, l’autre un passage des apôtres de Jésus ou des vestiges de voie romaine; ils reniflent comme si les cailloux avaient pour eux seuls une odeur. Cet autre encore, à la faveur d’une colonne détruite, rebâtit en imagination un temple des premiers âges de la chrétienté. Pour les plus heureux, des pierres ont des clameurs qui leur permettent d’assurer que le bourg fut jadis une cité fameuse éveillant l’avidité de Rome et la forçant d’étendre sur elle ses armées comme des pattes monstrueuses.
Près d’ici, dans cette campagne limousine, on montre la pointe d’une roche qui commande le pays et qui s’appelle Vigeane. Un soldat romain y veillait; peut-être, la rivière qui coule en bas l’invitait-elle à dégrafer son armure. On dit que des femmes de ces parages ont un visage où demeure l’orgueil latin. Qu’il est difficile de séparer le grain de vérité des broutilles de la fable! Certains rapportent que des Juifs trop riches et craignant avec un peu de raison d’être rôtis quittèrent sans tambour ni trompette la chaude Espagne et vinrent se terrer en ces lieux. Leur sang se mêla à celui des laboureurs; ils firent commerce de bétail et vécurent dans le souvenir de l’or perdu, non consolés par l’or des genêts en fleur. On a découvert, il n’y a pas bien longtemps, dans une vieille muraille, des monnaies de Charles-Quint, rognées probablement par eux. Il y a dans le pays des jeunes filles charmantes, qui s’appellent Rachel, des métayers du nom de Jacob. Des puits magnifiques se dressent dans leurs cours ombragées d’ormes.
Secrets mélanges de songe et de réalité! Un indicible labourage de siècles environne la petite bourgade dont la poésie brûle sous des boisseaux à blé, au soleil des saisons, dans la rafale du vent d’ouest. Une charrue invisible comme dans les grandes légendes, continue de passer en silence à travers des hommes qui ne changent guère de place, retournés comme des mottes de terre.
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Le vieux bourg, comme tant d’autres en France, dans le monde étroit, se presse des deux côtés d’une route qui prend le nom de Grand’Rue, lorsqu’elle le traverse, de part en part. Un sentier mène à la place qui s’arrondit entre l’église et le cimetière, et où l’orme géant est planté. Autrefois, il y avait deux églises, mais la plus ancienne est détruite depuis bien longtemps. Il y a peu d’années, la pioche des niveleurs faisait jaillir de ses fondations quelques poteries gallo-romaines et des dieux lares modelés dans une argile tendre et rouge. Tout cela fut brisé en morceaux, jeté aux orties. Il s’agissait d’aplanir une bosse de terre et d’y planter des tilleuls. L’église qui s’élève sur la place est à demi ruinée; son clocher, couvert d’écailles de bois, penche comme un arbre qui va mourir. Le sonneur qui tire sur la corde de la grosse cloche ne sait pas qu’il risque sa vie, trois fois par jour, à chaque angélus.
L’orme gigantesque se porte bien; il n’a que faire du soin des hommes; il enfonce ses racines dans le terreau du cimetière. Des os blanchis sont pris dans ses radicelles. Il est bien nourri. Les gens du bourg ne lui prêtent aucune attention. Les plus vieux l’ont toujours vu aussi fort, aussi insolent, comme ils disent, et portant si haut la tête qu’il n’appartient plus à la terre, mais aux nuages.
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--Pour un bel arbre, c’est un bel arbre, m’a dit hier l’un d’eux. Que de cordes de bois il y a là dedans! Mais en l’abattant, on risquerait de briser le clocher comme une allumette. Sans ça, il y a du temps qu’on l’aurait coupé. C’est un arbre qui est bien trop gros; il n’est pas dans la mesure. Il donne même pas d’ombre. Faut se démancher le cou pour voir ses branches d’en haut. Parlez-moi d’un bon petit pommier qui a du fruit. A quoi ça sert, cet arbre?... A rien. Mais celui qui voudrait l’envoyer au lit, eh bien, il aurait des chances de se casser la barre du dos. Oui, monsieur. Les beaux caveaux seraient abîmés; il y en a qui sont tout neufs, en pierre blanche... Faut respecter les morts... Un mort, ça vaut peut-être bien plus qu’un arbre... Un arbre, c’est jamais qu’un arbre, faut pas dire le contraire... Eh bien, quand même, un jour, il tombera comme une vraie foudre. L’an dernier, le fossoyeur a tranché une de ses racines qui allait trop loin; elle était grosse comme ma cuisse, sauf votre respect... Et ça commence à pourrir dedans. Il aurait peut-être mieux valu ne pas la couper... Mais on va pas assembler le conseil pour ça. Depuis, il penche un peu, ça se voit à peine, en clignant l’œil, mais ça en dit long... Ha! diable! quand il ira se coucher, il fera un bonsoir de tous les tonnerres. Depuis le temps qu’il est debout, il doit être fatigué. Il y a dans sa cime une chouette qui crie malheur, des fois, quand il fait lune... Il n’ira pas encore se coucher, m’est avis. C’est plus un arbre, il me semble! Mon grand-père me disait: «Quand j’étais en culottes d’enfant et que je jouais aux boules sur la place, ce démon d’arbre était aussi haut que maintenant que j’ai le nez sur la tombe...» Celui qui l’a planté avait bonne main.
Un tel arbre naquit d’une ordonnance de Sully qui prescrivit en 1605 la plantation d’un orme sur les places de village. A son ombre, bonne conseillère, les gens du pays venaient régler des marchés, payer des redevances, prendre langue et tenir gazette. Il était pour eux un témoin, un ami, et ceux qui disaient en ricanant: «Attends-moi sous l’orme...» sentaient le fagot. Fuir le bel arbre vivant, c’était se trahir soi-même devant les hommes. Un arbre se portait garant de la loyauté du cœur. Depuis combien de temps celui-là a-t-il cessé de couvrir de ses branches le commerce des villageois et de frémir à leurs paroles? Il ne reçoit plus que les paroles du vent et des oiseaux; il s’est retiré magnifiquement des affaires.
On plante encore des arbres. Pour commémorer la fin de la guerre, quelqu’un choisit entre cent un jeune ormeau qui fut planté non loin de la maison commune. Il y eut une jolie fête en son honneur. Un paysan sensible prononça devant sa tendre écorce un discours de sa façon et fort bien tourné. Peu de temps après, l’arbre en creva, et de malicieuses langues chuchotèrent qu’il était beaucoup trop jeune pour endurer sans dommage ce vent d’éloquence. Il n’est pas sûr qu’il soit mort de cela, mais chacun put constater avec chagrin qu’il avait séché sur pied. On n’a pas osé le remplacer.
La Grand’Rue n’est pas encombrée de piétons ni de voitures. Il y trotte bien plus de bêtes que de gens. Passant par là, les vaches vont aux champs par grands troupeaux et leurs têtes en lourds balanciers marquent des heures paisibles. Parfois, elles s’arrêtent devant la maison d’école, comme si elles écoutaient le maître. La bergère n’est pas pressée, elle non plus. Elle rêve à son galant; elle lit les affiches de mariage; elle se dit: «A quand mon tour?», et elle se met à rougir pour elle seule. De sa baguette elle touche la dernière vache du troupeau qui paraît entraîner toutes les autres, et elle s’en va, qu’il pleuve ou qu’il vente. La prairie lui portera conseil d’amour.
L’école, le logis de l’instituteur et la mairie forment un seul bâtiment superbe, construit en pierres de taille, percé de hautes fenêtres et couvert d’un toit d’ardoises, à girouette. Peintres et couvreurs l’entretiennent avec beaucoup d’assiduité. Ce bâtiment paraît dressé pour l’éternité, non loin du clocher vermoulu, au milieu des chaumières qui l’entourent et qui reçoivent un reflet de sa blancheur.
Le bourg est orienté de l’est à l’ouest. Trois fois par jour un train vieillot s’arrête à sa porte de l’ouest. Il fait halte à peine une minute pour saluer la garde-barrière qui est gentille et qui lui fait signe. Il se met à siffler, s’il a rejeté de ses flancs un gros voyageur. Il repart en soufflant et en grognant. Il fait office de baromètre: quand on l’entend venir de loin et haleter d’une certaine façon, on est sûr que le temps va changer. Dans ces parages, on voyage encore à pied et à cheval; on voit passer peu d’automobiles. La route nationale est à une lieue d’ici. La plupart des ménagères laissent courir sans péril leurs jeunes couvées dans la Grand’Rue.
Les maisons paysannes sont bâties sur un même modèle dont le moule est cassé, depuis longtemps. Basses et sans étage, leurs toits en grosses tuiles nattées fait penser à quelque couvercle bien trop lourd pour le pot qu’il couvrirait. Elles abritent une salle sans plancher, aux poutres mal équarries, à la fois cuisine et chambre à coucher. Le lit à rideaux en cotonnades fanées est placé à une enjambée du vaisselier et du coffre à pétrir. L’horloge à balancier fleuri toque fort dans sa boîte couleur de violon. Il y a sur la commode des coquillages, des brimborions de fer-blanc et de porcelaine qui feraient le délice des nègres, quelques photographies qui rappellent une noce et où filles et garçons turbulents sont devenus sages comme des images. De l’objectif sort toujours un petit oiseau de mélancolie! Ces portraits ont jauni terriblement et même ceux-là où l’on voit des galants aux moustaches très pointues, perceuses de cœurs. La fenêtre est étroite et donne une lumière dure et comme étranglée; on accroche dans l’embrasure la cage de la tourterelle. Au fond, s’ouvre un réduit où s’entassent des hardes, des outils rouillés. Chaque maison a sa grange et son étable, son verger et son potager. Le maire n’a pu faire comprendre à ses administrés qu’un fumier devant une porte n’est pas une belle chose. Pour le paysan, ce qui est nécessaire est beau. Derrière le logis, il y a un bout de jardin où se pressent, à la saison, des fleurs qui ne craignent pas la gelée: tournesols, soucis, giroflées; c’est là que des femmes, vieilles et jeunes, viennent rêver, le soir, en cachette.
Ces bâtisses, à peu près uniformes, ont une apparence de refuge plus que de maisons. Ceux qui les habitent ont aux champs leur grande demeure, où tient leur vie dans une frémissante clôture de buissons et d’arbres. On peut proposer au vrai paysan des logis plus sains et plus spacieux, il n’en tirera jamais le plaisir d’un citadin. Plus il avance en âge et plus il est possédé par la terre. S’il achetait des meubles, des objets qui ne soient pas absolument indispensables, il se dirait sans cesse qu’il a diminué son pouvoir d’acheter un nouveau lopin. Ici, aucun vestige de l’art des hommes n’apparaît, sauf au fronton de quelques armoires où le ciseau d’un homme d’autrefois a sculpté une branche de feuillage, un cœur dans une couronne. Si le prestige des saisons n’environnait ces pauvres toits, ils seraient d’une effroyable tristesse. Le bourg, avec ses masures déjetées, est ce que le font le soleil, la pluie et le vent. Il appartient aux puissances de l’air; ce n’est pas en vain qu’il est bâti sur la terre nue.
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Ce soir d’octobre est sans nuages, si translucide qu’au-dessus du buisson jauni on peut voir danser à trois pas un moucheron. Le soleil penche vers les toits qui resplendissent; l’ombre des arbres tourne dans l’herbe rase de la prairie. Des appels et des abois montent du fond de la vallée. L’orme géant apparaît dans sa masse, plein de ciel et brûlant d’air bleu. A travers son feuillage, où le jour se fond et coule, ses maîtresses branches s’ouvrent en terrible griffe qui le suspend à des espaces qu’il dévore, tout immobile dans une immense tranquillité. Il est dressé au-dessus du bourg, il en élève l’âme secrète dans ses rameaux, lui qui est assez splendide pour offrir au soleil couchant les ors de trois cents automnes. La nuit arrive, il blêmit et il se met à frémir dans le silence; le murmure de la rivière voisine gagne peu à peu ses plus hautes branches.
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La grange trapue et basse est d’habitude pleine d’ombres où flotte une épaisse chaleur d’animaux couchés. Si le fermier, après avoir ouvert la porte sur la Grand’Rue, ouvre celle du fond, qui donne sur un petit pré, le passant peut voir, quand il fait beau temps, un rectangle d’un vert fabuleux, formé par des herbes mangées de soleil.
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Par des matinées d’hiver, si brumeuses qu’elles répandent un jour crépusculaire, des femmes chauffent le four. Les enfants paysans regardent brûler ce quartier d’astre et ces fagots que l’on disait portés par l’échine d’un bossu, au fond des lunes d’été. Il leur semble qu’une étrange lune prend feu.
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Au-dessus de la muraille d’un jardin le lis rouge lève sa tige aux feuilles rabattues, en plumes roides. Il dresse sa petite herse sans flammes. Nu, il garde encore, dans le soir d’automne, un songe de fleurs ardentes.
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Un homme terriblement maigre et chétif revient de la chasse. Sa gibecière est plate, son chien si efflanqué qu’un grand coup de vent l’emporterait. Un paysan le voit passer et dit: «Le bon Dieu sait ce qu’il fait. Cet homme n’a pas tué de lièvres, à cause qu’il n’aurait pas pu les porter et il n’est pas assez riche pour se payer un porteur.»
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Ce soir, une femme arrache des pommes de terre dans son jardin. De loin, elle apparaît courbée en deux. Elle tient sa pioche avec ses deux mains et tire dessus de tout son corps. Elle doit être vieille; par moments, les mains qui saisissent les tubercules sont si actives qu’elles n’ont pas l’air d’appartenir à cette femme en jupon noir, en chapeau de paille noire, et dont on ne voit pas la figure.
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Déjà la châtaigneraie laisse tomber de ses branches mille petits hérissons verts, roulés en boule.
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L’épicerie est belle, avec sa devanture où sont accrochés des paquets de ficelle, des toupies de buis, près de bocaux à bonbons qui reposent sur des tablettes couvertes d’une toile cirée. Mais la forge qui s’ouvre non loin d’ici est un repaire d’enchantements. Aux soirs d’hiver, quand la nuit rapide descend sur le bourg, le forgeron qui tire sur la chaîne du grand soufflet fait palpiter les ténèbres, et elles dansent pour lui, devant sa porte.
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