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=Les Toubou’s (Teda’s) du Ouadaï=
Ils sont connus sous le nom de Koran’s.
1. _Les Kreda’s._ — Les Toubou’s du Ouadaï, qu’on compare volontiers aux gens d’Habech (Abyssinie), auxquels ils ressemblent d’ailleurs beaucoup, sont beaux, bien proportionnés et très vigoureux, grâce à leur grande consommation de lait. Leurs traits sont réguliers ; leur teint varie : il est tantôt fortement bronzé, tantôt cuivré et sale, tantôt très clair. Les femmes sont semblables à celles des Toubou’s du Nord, mais elles en diffèrent par le caractère ; c’est ainsi qu’elles se disputent et se battent bien moins souvent que leurs sœurs du Tibesti. On dit que les Kreda’s sont les premiers parmi les Toubou’s ou Teda’s qui se soient convertis à l’islamisme. Les Toubou’s étaient jadis sédentaires dans le bassin de Bahr-el-Ghazal, et de fait ils étaient sous l’autorité du Bornou, mais après qu’Arous et Kharout-es-Sarhir du Ouadaï les eussent razziés à plusieurs reprises, les Toubou’s abandonnèrent leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des établissements sur le Bahr-el-Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et de Rimela, où ils viennent résider temporairement.
Les fractions principales des Kreda’s sont : les Kreda’s ou Karda’s, les Koyo’s, les Ngalamiya’s, les Iriya’s et les Kodera’s. Les Karda’s sont de la famille des Kanembou’s Karda. Les Koyo’s ont la plus nombreuse population ; ce sont eux qui ont le teint le plus clair ; on dit qu’ils s’allient avec les Fellata’s par des mariages tout comme le font les Karda’s avec les Oulad Hamed. On admet que les Kreda’s peuvent disposer de plus de trois mille cavaliers.
2. _Les Kacherda’s._ — Ils sont de la famille des Kreda’s et ont le même physique, on les trouve aussi mêlés aux Koyo’s. Ils étaient très nombreux, mais ont été cruellement traités par le Ouadaï ; il est vrai qu’en revanche ils sont devenus meilleurs musulmans. Ils peuvent encore mettre en ligne un millier de cavaliers. Les Chindakora’s, les Sakerda’s et les Norea’s (Naouarma) sont les fractions les plus connues.
3. _Les Haoualla’s_ (Famalla’s des Arabes) habitent le bassin de l’Ouadi Tchiri. Ils sont fortement bronzés et c’est tout ce qui les distingue des Toubou’s, dont ils ont les mœurs et coutumes. Ils sont bons musulmans et on les aime beaucoup au Ouadaï. On les trouve mêlés aux Hammedj’s[11] du Kanem, au teint rougeâtre, tribu très nombreuse et sédentaire.
4. _Les Oulad Salem_ sont très peu nombreux ; ils habitent le pays entre le Mao et le Mondo, dans des vallées où les dattiers sont abondants ; on les trouve aussi mêlés aux Hammedj’s.
5. _Les Oulad Bekkar_ ont les mêmes caractéristiques que les Oulad Salem ; on peut ajouter cependant qu’au Mondo ils se sont mêlés aux Tundzour’s.
6. _Les Meidena’s_ sont de la famille des Haoualla’s ; ils vivent comme eux et avec eux.
7. _La tribu des Dogorda’s_ est très nombreuse ; elle compte à peu près mille cavaliers ; elle est de la famille des Haoualla’s, le teint est très clair. Les Dogorda’s habitent au Nord-Est des Kadaoua’s, le lien qui les rattache au Ouadaï est très lâche ; ils ont passé des traités avec les Haddad’s et les Hammedj’s[12].
8. _Les Kadaoua’s_ vivent dans le bassin de l’Ouadi Chitati ; ils sont presque aussi nombreux que les Dogorda’s, on dit qu’ils sont les plus riches des Koran’s. Avec eux vivent les Hassauna’s (Kaoualina’s) qui disposent aussi de mille cavaliers environ.
9. _Les Ouandala’s_ ne peuvent guère être comptés au nombre des sujets du Ouadaï, mais ils résident toujours dans le pays des Kadaoua’s par crainte des pillages des Oulad-Soliman (Souleman).
10. Il m’a été impossible d’avoir des renseignements sur les Koumosolla’s ; il semble toutefois qu’ils vivent mêlés aux Oulad-Salem.
Il nous faut mentionner maintenant les esclaves du Sultan qui se rencontrent dans quelques districts. Ce sont :
1. _Les Bandala’s_ (ce n’est pas un nom de tribu) ; ce sont des musulmans qui habitent le Sud du Dar Zioud.
2. _Les Abidiya’s_ (ce n’est pas un nom de tribu), musulmans qui habitent le Dar Zioud et le Dar Saïd.
3. _Les Torom’s_, musulmans dans l’Oloki Neri et le Tondo (pays Kelinguen).
4. _Les Dengeah’s_, païens qui habitent cinq villages.
5. _Les Bolgou’s_, au Kerou et au Nettemba.
6. _Les Minyi’s_, musulmans du Chokkan.
7. _Les Kassa’s_, païens du Kerou.
8. _Les Ngama’s_, païens du Timan.
9. _Les Banale’s_, environ deux cents païens au Tiggre, près du Soungor.
10. _Les Birguid’s_, au Beredj.
Si maintenant nous groupons les tribus du Ouadaï d’après les langues qu’elles parlent, nous obtenons le tableau suivant :
1. Le groupe Maba :
_a_) Les Kodoi’s ou Abou-Sounoun’s.
_b_) Les Oulad Djema.
_c_) Les Galoum’s.
_d_) Les Dekker’s.
_e_) Les Malanga’s.
_f_) Les Madaba’s.
_g_) Les Madala’s.
_h_) Les Debba’s (Matlamba’s)[13].
_i_) Les Abissa’s.
2. Dialectes voisins du dialecte Maba
ou qui en sont dérivés. La classification est faite suivant le degré de rapprochement avec le bora mabang.
_a_) Les Massalit’s.
_b_) Les Marfa’s.
_c_) Les Kachemere’s.
_d_) Les Kondongo’s.
_e_) Les Karanga’s (Kourounga).
_f_) Les Fala’s.
_g_) Les Kadjanga’s.
_h_) Les Ali’s.
3. Dialecte Kadjakse dérivé du Marfa.
4. Dialecte Mararit et ses dérivés :
_a_) Les Chale’s ;
_b_) Les Oro’s ;
_c_) Les Kourbo’s ;
_d_) Les Koubou’s.
Au Ouadaï seulement et non pas au Darfour, les Koubou’s dépendent politiquement des Mararit’s. Seules, les fractions étroitement liées aux Mararit’s parlent un dialecte se rapprochant de leur langue.
5. Les Kabga’s ;
6. Les Mimi’s ;
7. Les Zoghaoua’s :
_a_) Les Darmout’s dont le dialecte est le même ;
_b_) Les Dourring’s dont le dialecte est presque semblable à celui des Zoghaoua’s.
8. Les Teda’s (Koran’s) ;
9. Les Kouka’s :
_a_) Les Abou Simmin’s ;
_b_) Les Boulala’s ;
_c_) Les Middogo’s (Modogo’s) ;
_d_) Les Masmadje’s.
Le dialecte des Kouka’s, des Abou Simmin’s, des Boulala’s et des Middogo’s, dialecte qui est commun à ces quatre tribus et très voisin de celui du Baguirmi n’a que très peu d’affinités avec le dialecte des Masmadje’s.
10. Les Dadjo’s (dialecte du Soula) ;
11. Les Moubi’s dont le dialecte est presque le même que celui des ;
12. Birguid’s du Beredj ;
13. Les Djeggel’s ;
_a_) Les Kibet’s ;
_b_) Les Abou Rhoussoun’s ;
_c_) Les Mangari’s.
14. Le dialecte du Rounga ;
15. Les Mourro’s ;
16. Les Moyo’s ;
17. Les Kourdjinna’s, dont le dialecte est à peu près le même que celui des Kachemere’s ;
18. Les Soungor’s, ainsi que les habitants du Tama, les Kimr’s et les Djebel’s (Bororit) ;
19. Les Arabes.
Le groupe maba n’est pas seulement caractérisé par l’identité de langue ; mais les Kodoi’s et les Oulad Djema se ressemblent encore absolument au point de vue physique et moral ; ils sont unis par la même origine et une longue vie politique commune. Enfin les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s, les Debba’s, les Abissa’s, ainsi que les Galoum’s et Dekker’s de la famille des Oulad Djema leur sont entièrement dévoués. Chaque fois qu’au cours de l’histoire du Ouadaï, si fertile en révoltes et en guerres civiles, les Kodoi’s ont pris une part active à la lutte, les Oulad Djema se sont rangés à leurs côtés et le prétendant reconnu par une des deux tribus était certain d’être soutenu par l’autre. Les autres tribus maba’s sont d’autant plus étroitement unies à ces deux principales que physiquement elles n’en diffèrent pas ; la langue seule est parlée avec un imperceptible accent mais la distinction est facile au moral et ni les Kodoi’s, ni les Oulad Djema ne sont avides ou arrogants comme les autres tribus maba’s. Les Kodoi’s et les Oulad Djema ont adopté une architecture semblable pour la construction de leur cases, d’où l’identité de leurs mœurs. Leur moralité est la même ; sans aucun doute ils sont les plus honnêtes, les plus tempérants et les plus braves des habitants du Ouadaï.
Ils ont l’entêtement de tous les montagnards, sont jaloux de leurs traditions et de leurs droits, mais ils défendraient aussi loyalement, fidèlement, jusqu’à la mort, la cause et les droits de leurs princes légitimes ; ils lutteraient jusqu’à la dernière extrémité contre l’usurpateur qu’on voudrait leur imposer.
Leur proximité de la capitale — nous avons vu que leurs villages sont tout près de Ouara — leur assuraient une très grosse influence sur le gouvernement, c’est-à-dire sur le sultan et son entourage et cela surtout parce que les relations des autres tribus avec la capitale étaient d’autant plus rares qu’elles en étaient plus éloignées. Ce groupe maba, dès que les éléments en furent unis, eut une influence déterminante sur les affaires du pays et l’a depuis conservée.
Les Maba’s ne peuplent pas seulement les innombrables petits villages qui entourent la capitale, ils occupent encore l’immense territoire de Kelinguen ; ils y dominent et y ont absorbé les autres groupes ethniques, aussi peut-on dire, politiquement parlant, que le pays Kelinguen est un pays kodoi.
Il est de même pour les Ganyanga’s et les gens de Djoumbo. Il est bien vrai que les Ganyanga’s sont d’origine étrangère, qu’ils ne sont que des fétichistes immigrés, mais ils vivent au milieu des Maba’s et se sont mêlés à eux. Les gens de Djoumbo dépendent aussi politiquement des groupes maba. Quant aux Kondongo’s qui, physiquement sont des Maba’s, ils parlent à peu près le même dialecte que ceux-ci et des affinités linguistiques les unissent aux habitants des villages ou circonscriptions suivants à l’Ouest, ou au Sud-Ouest de Ouara : Guerri, Machek, Abou Sebaha, Bourtaï, Dabou et Bir Todou.
Les Kadjanga’s vivent au milieu d’authentiques Maba’s ; ils leur sont d’autant plus étroitement unis qu’ils forment une minorité et que leur langue est dérivée du bora-mabang. Il en est de même pour les gens de Manga, Naman (Ngaman), etc.
Les Kachemere’s et les Marfa’s sont un peu plus noirs que les Maba’s, mais sous cette réserve, ils ont le même physique. Ils en diffèrent au contraire par leurs mœurs et coutumes. C’est ainsi que les Kachemere’s et les Marfa’s mangent volontiers des animaux comme les grenouilles qu’il est défendu ou tout au moins malséant de manger chez les Maba’s. Le dialecte des Kachemere’s et des Marfa’s n’est qu’un patois du bora- mabang. Les Karanga’s sont plus étroitement alliés aux Maba’s que les tribus précédentes ; ils sont même de meilleure noblesse que les « seigneurs » du pays. A eux se rattachent les Fala’s, dont la langue est dérivée du bora-mabang. Les Kabga’s paraissent avoir eu à l’origine fort peu de rapports avec le groupe maba, leur langue est toute autre, mais ils se sont répandus si tôt dans le pays maba — nous les trouvons au Kelinguen, au Mourra, au Fillett, au Boussa et dans plusieurs villages isolés — qu’ils ont actuellement de nombreuses affinités avec les Maba’s. Les Massalit’s, dont la langue est à peu près la même que celle des Maba’s, en diffèrent beaucoup par les mœurs et les coutumes, tandis qu’à l’inverse, les Ali’s, qui s’en rapprochent par les mœurs, les coutumes et les traditions, parlent un dialecte totalement différent du bora-mabang. Les Mararit’s qui habitent à l’Est des Oulad Djema et des Kodoi’s et à l’Ouest des Tama’s se rapprochent plus des premiers que des seconds, mais leur dialecte leur est propre. Il est assez curieux que quelques-unes des fractions de cette tribu les Chale’s, les Oro’s et les Kourbo’s parlent des patois qui diffèrent assez du dialecte des Mararit’s proprement dits, pour qu’ils aient difficulté à s’en faire comprendre. Au Darfour, d’ailleurs, ces mêmes fractions sont complètement indépendantes et forment des groupes distincts de celui des Mararit’s. Les Koubou’s parlent à peu près la même langue que les Mararit’s ; ils sont sans aucun doute du même groupe ethnique, peut-être même sont-ils issus des Mararit’s. Les Mimi’s qui habitent le centre du pays et qui dès lors sont en contact immédiat avec le groupe maba, n’en diffèrent pas moins grandement. Ils sont à peine plus noirs que ceux-ci, mais au moral ils diffèrent du tout au tout avec les Kodoi’s et les Oulad Djema ; ils n’ont ni la franchise et l’honnêteté, ni la simplicité et l’hospitalité de ceux-ci. Ils ressemblent bien plus aux Zoghaoua’s, qui sont méprisés par les Maba’s, mais auxquels les Mimi’s s’unissent par de fréquents mariages.
Les Soungor’s, les Tama’s, les Kimr’s et les Djebel’s (qui viennent du Djebel Moul au Darfour et ne se trouvent qu’au Bororit) forment un groupe spécial. Ils parlent une même langue, complètement différente du bora-mabang. Au physique, ils ressemblent aux Maba’s, mais, au moral, ils en diffèrent beaucoup. Les Kouka’s, les Abou Simmin’s, les Boulala’s, les Middogo’s et les Masmadje’s forment un groupement aussi compact ; les quatre premières de ces tribus parlent le dialecte kouka, la cinquième un dialecte légèrement différent. L’étroite parenté des quatre premières tribus au moins se manifeste par l’identique architecture des cases, l’identité de la vie familiale qui en dérive, ainsi que par celle des mœurs et de l’histoire. Les Kadjakse’s, les Moubi’s, les Birguid’s et les Dadjo’s forment un groupe encore plus distinct de celui des Maba’s que le groupe précèdent. Ces tribus ne parlent même pas la même langue et le dialecte des Kadjakse’s notamment est très voisin de celui des Marfa’s, mais leur identité d’origine se révèle par leur teint qui varie du noir au gris, par leurs mœurs, leurs aliments et leurs procédés de fabrication des tekaki’s.
Les gens de Ras el Fil, d’Abou Gantoura, de Kadjakse, d’Ambocher, de Koudougous, de Djedji, d’Amm Hedjerat, de Biouere, de Cherouadjid, d’Amm Louban, etc., qui tous habitent au sud du Batha, peuvent former un nouveau groupe ethnique ; leur ressemblance physique, celle de leurs mœurs, on les appelle nas ech chala[14], justifient cette classification.
Les Kibet’s, les Djeggel’s, les Abou Rhoussoun’s, les Mangari’s et les Mourro’s sont encore plus méridionaux que les habitants du groupe précèdent. Les quatre premières de ces tribus parlent la même langue ; les Mourro’s ont un dialecte complètement différent, mais les régions qu’ils habitent, y compris celle des Mourro’s, ont le même aspect, physiquement ils sont du même type et c’est ce qui leur donne un air de famille.
Déjà nous avons indiqué les affinités de langage entre les Zoghaoua’s et les Darmout’s ; leur langue est presque la même que celle des Dourring’s, mais encore faut-il ajouter que, malgré la puissance des Zoghaoua’s, ces deux tribus sont universellement méprisées.
A l’Ouest de Ouara et jusqu’au Fitri, la langue et les mœurs arabes dominent. Le Dar Kouka est la seule exception à cette règle qui s’applique au Dar Zioud, aux pays d’Ambar, de Mada, de Ferreoua, de Rehout, de Maza et d’Hillelat.
Il est bien évident que les circonstances dans lesquelles la conversion à l’islamisme s’est opérée ont eu leur influence sur les groupements des tribus ; suivant que la conversion a eu lieu tôt ou tard, a été pacifique ou imposée par la force, les tribus se sont rapprochées ou éloignées les unes des autres. Les tribus autochtones qui ont prêté leur concours à Abd El Kerim pour fonder un empire musulman et qui ont fourni par conséquent les premiers adeptes, venus librement à l’islam, sont celles du groupe maba et leurs voisins immédiats : les Kodoi’s, les Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s, les Matlamba’s, les Mararit’s et les Mimi’s ; il faut y ajouter les Kondongo’s qui se sont convertis librement aussi, mais un peu plus tard ; les Kachemere’s, les Karanga’s, les Kabga’s, les Fala’s, les Masmadje’s, les Moubi’s, une fraction des Kadjanga’s, les Soungor’s et les Ali’s, ont été convertis par la force des armes, d’où, pour ces tribus, une tâche originelle. C’est probablement cette considération historique et religieuse qui explique pourquoi le sultan du Ouadaï doit choisir ses femmes légitimes dans les tribus du groupe maba, chez les Mararit’s, les Mimi’s ou les Kondongo’s. En fait ce choix demeure restreint aux femmes des tribus maba’s ou à celles de la même race qui sont éparpillées dans le Kelinguen et le Kadjanga. Il n’y a pas d’exemple d’un sultan qui aurait pris une femme légitime chez les Mararit’s ou les Mimi’s, ces tribus ne sont pas d’authentiques Ouadaoua’s et dès lors ne sont pas considérées. Il est bien vrai que souvent les sultans ont pris leurs femmes chez les Kadjanga’s, mais il convient de ne pas oublier que les Maba’s (Kodoi’s ou Oulad Djema) peuplent la moitié de ce pays et qu’ils ont pris le nom du territoire qu’ils habitent.
Les Massalit’s et les Kimr’s sont des immigrés ou plus exactement des importés du Darfour. Les sultans Kharout, Arous et Djoda ont à plusieurs reprises et en usant de sanglantes répressions contraint les Massalit’s à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas librement choisies. Les Kimr’s étaient alors déjà dans le pays. Quant aux Tama’s, on les importa de leur pays natal et nous avons déjà dit que les Ganyanga’s étaient des fétichistes émigrés d’un pays inconnu.
Toutes ces tribus et les Maba’s autant que les autres, ont fait d’innombrables soulèvements et de longues guerres civiles contre les souverains du Ouadaï. Il faut toutefois excepter les Marfa’s et cette exception est trop honorable pour que nous n’en fassions pas mention.
Nous avons déjà donné une classification des tribus d’après leurs affinités linguistiques ; nous terminerons ce chapitre en en faisant une seconde d’après le teint.
De la côte Nord jusqu’au centre de l’Afrique, le teint se colore graduellement du blanc au noir. On distingue au Ouadaï, comme dans la majeure partie du Sahara et dans tout le Soudan, sept teintes. Je les énumère ci-dessous et j’ai déjà appliqué cette échelle des couleurs en parlant des différentes tribus du Ouadaï.
1o _Abiad_, blanc. C’est la couleur de presque tous les Européens, de beaucoup de Berbères et de quelques Arabes.
2o _Ahmar_, rouge ou cuivré rouge, clair.
3o _Asmar_, bronzé, plus exactement brun foncé.
4o _Asfar_, cuivré sale (littéralement jaune).
5o _Akhdar_, bronze foncé (littéralement vert).
6o _Azrak_, gris bleuâtre (littéralement gris).
7o _Asouad_, noir et _asouad el fahem_ noir animal.
1o _Abiad_, pluriel bid, cette teinte n’est pas représentée au Ouadaï.
2o _Ahmar_ pluriel houmr, cette teinte ne se rencontre que chez quelques individus des tribus arabes.
3o _Asmar_, pluriel soumr, c’est la teinte de la plus grande partie des Arabes de race, nés au Ouadaï.
4o _Asfar_, pluriel soufr, c’est la teinte de beaucoup d’Arabes originaires du Ouadaï, d’un grand nombre de Koran’s, de nombreux Maba’s et Karanga’s.
5o _Akhdar_, pluriel khodr, c’est la teinte de la plupart des Maba’s et des Mararit’s, de nombreux Koran’s, Karanga’s, Mimi’s et Zoghaoua’s.
6o _Azrak_, pluriel zourk, c’est la teinte des Kadjanga’s (Ertana’s), des Kachemere’s, des Masmadje’s, des Kouka’s, des Darmout’s, de la plupart des Zoghaoua’s et de nombreux Dadjo’s, Maba’s, Mimi’s et Mararit’s.
7o _Asouad_, pluriel soud, c’est la teinte des Moubi’s, de la majeure partie des Dadjo’s, Dourring’s et Haddad’s, ainsi que de nombreux fétichistes du Sud du Ouadaï.
En exceptant les Arabes, les peuplades du Ouadaï se groupent géographiquement de la façon suivante. Au Nord et au Nord-Est dans le Dar Maba : les Abou Sounoun’s, les Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s et les Tama’s. Au Centre : les Mararit’s, les Mimi’s, les Kondongo’s, les Kadjanga’s, les Karanga’s, les Marfa’s, les Fala’s, les Kadjakse’s et les Massalit’s. Une partie du Nord et du Nord- Ouest est habitée par les Koran’s (Daza’s) et les Zoghaoua’s. A l’Ouest sont : les Kouka’s, les Boulala’s et les Masmadje’s. Au Sud-Ouest : les Moubi’s, les Dadjo’s et les Abou Telfan’s. Au Sud : les Mangari’s, les Kibet’s, les Birguid’s et les Rounga’s. Au Sud-Est : les Dadjo’s. A l’Est : les Soungor’s.
Les tribus africaines immigrées (aghrab, étranger) sont : 1o les Baguirmiens, qui habitent dix villages dont : Lein, Abou Gouddam, Bedina, Karangola, Fana, Gogo (un des quartiers de Ouara), etc. ; 2o les Kanouri’s, qui ont une quinzaine de villages au Dar Zioud ; ils sont foukara’s (mourabidiya’s) chez les Fala’s et marchands ambulants ou nomades au Rounga ; 3o les Fellata’s, dans une quarantaine de villages, à Ala, Barkalle, etc., ils sont aussi pasteurs ; 4o les Kotoko’s qui habitent seulement Abecher ; 5o les Djellaba’s, qui habitent une vingtaine de centres et notamment Nimro, Kournaya (dans le Dar Zioud), Dalebaya (sur le Bouteha), Goungala (dans l’Abker), Soumoukder (dans le Dar Saïd), etc.
CHAPITRE VIII
=Le Gouvernement. — Les Mœurs. — Le Commerce.=
L’héritier du trône est toujours le plus âgé des enfants mâles issus des œuvres d’une union légitime et, à défaut, le plus proche parent mâle du sultan défunt.
Nous avons dit déjà que le sultan ne pouvait être fils d’anermele, c’est-à-dire d’une femme originaire d’une tribu soumise par la force des armes aux Maba’s (anermele signifie soumis par la force des armes). Les Ouadaoua’s de race sont exclusivement : les Abou Sounoun’s (Kodoï’s), les Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s et les Kondongo’s. Il faut aussi que le sultan ait l’usage de ses sens et n’ait aucune infirmité visible. Il n’est pas absolument nécessaire qu’il soit lettré, mais il est certain que sa science lui vaudrait une plus grande considération. Un sultan du Ouadaï ne peut jamais rapporter une de ses ordonnances, même quand il reconnaît s’être trompé ; il conserverait tout le respect du peuple s’il s’en tenait aux pratiques extérieures du culte sans mener une vie exemplaire, mais il ne saurait négliger ces pratiques, et plus spécialement les cinq prières journalières et le jeûne de trente jours pendant le mois du Ramadan. Le sultan est toujours vêtu de blanc ; quand il sort et au Ouadaï on ne déroge pas en allant à pied, il tient un sabre ou une carabine à la main. On ignore le lit dans lequel il passera la nuit, il y en a toujours plusieurs tout faits dans des appartements différents. Le sultan couche seul, prend seul ses repas ; il ne peut se nourrir que de mets à base de riz ou de froment et s’abstient des plats nationaux faits avec du mil nègre. On prétend qu’il lui est défendu de boire du lait ; je n’ai pu contrôler l’assertion mais je la crois erronée ; il est certain, au contraire, que le merissa (bière de douchn) lui est défendu. Le sultan ne se montre en public que le vendredi, quand il va à la mosquée et rend la justice ; les autres jours de la semaine il ne s’expose pas aux regards de ses sujets. L’eau qu’il boit lui est apportée dans des cruches cachées par des manchons d’étoffe ; la source où elle est puisée est voilée de toile, afin que nul regard ne la souille. Trois eunuques accompagnent les femmes et les filles qui portent les cruches. Malheur à ceux qui ne s’accroupissent pas dès qu’ils voient le cortège et ne demeurent ainsi prosternés jusqu’à ce qu’il soit passé ! On les fouetterait sans merci. A l’entrée du palais les femmes prennent sur l’épaule les cruches qu’elles avaient portées jusque là sur la tête, les hommes qui les accompagnent découvrent l’épaule et le bras droits avant d’entrer dans les appartements royaux.
Le jour de l’intronisation les grands du royaume se réunissent au palais. Dans une cour ouverte on bâtit une estrade (dirdja) en pisé et on la recouvre d’un tapis. L’héritier du trône y prend place, le grand prêtre le coiffe d’un turban et dépose à ses pieds les insignes et les armes dont la détention est indispensable à l’exercice de la souveraineté. Ces insignes sont : les richa’s, chasse mouches en plumes d’autruche dont le roi se fait précéder ainsi que d’étendards, les nouha’s, gros tambourins, le neffada, l’éventail royal en plumes d’autruche, le dallala, un parasol en soie rouge, jaune et verte, le roi seul peut porter un parasol et enfin, le Coran de la famille royale. On ajoute à cela les quelques papiers de famille et d’état qui existent. Les oulema’s (prêtres) et les grands dignitaires viennent alors rendre hommage au roi et appellent les bénédictions de Dieu sur lui. Pendant la cérémonie, le héraut du roi, le khochem-el-kelam (bouche à parler), parcourt la ville et annonce aux habitants dans la langue la plus fleurie que le nouveau sultan, le seul souverain légitime, a pris le pouvoir.
Cette cérémonie faite, le souverain reste une semaine au palais, il ne sort que le vendredi. Il pourvoit alors aux hautes charges de la cour et du gouvernement, nomme et révoque arbitrairement, conseillé seulement par le kamkolak[15] tangakalak et le kamkolak loulouk qui sont, en droit au moins, les plus hauts fonctionnaires du pays. Souvent le prince gracie les prisonniers. Le vendredi il va à la mosquée et rend la justice en public ; il tranche sur le champ les litiges où en renvoie l’étude à ses kemakil[16] ; les procès trop anciens sont déclarés périmés « enterrés sous le tapis ». Quand le résidence royale était encore à Ouara, le nouveau sultan était tenu d’aller passer sept jours sur le mont Thorega où l’on gardait les tambourins royaux ; il se rendait ensuite au toumang, au cimetière et y sacrifiait aux mânes de ses ancêtres, cent bœufs, cent chameaux et cent moutons. Le chair en était distribuée aux habitants du voisinage qui remplissaient en quelque sorte la fonction de gardes du corps. Les différentes tribus et circonscriptions envoient leurs ambassades qui viennent rendre hommage au roi et lui apportent le salam ou don de joyeux avènement, soit quatre mesures de mil par habitant. Ces ambassades sont conduites par le melik, le roi les reçoit et leur parle par l’intermédiaire de deux interprètes (khochem’s-el-kelam) qui sont choisis, d’après une tradition séculaire, parmi les foukaha (savants) des tribus arabes des Erekat’s et des Mahariye’s. Ces interprètes ont alors l’occasion de déployer leurs talents oratoires et poétiques ou de faire montre de leur verve. Ils insistent sur les défauts des tribus et ceux de leurs chefs, les Ganyanga’s, les Kabga’s et les Koubou’s paraissent être tout particulièrement en butte à ces saillies, faites généralement en vers. Les interprètes donnent ensuite aux députations l’assurance de la bienveillante sollicitude du roi ; on les traite somptueusement, on les comble de viandes et de plats farineux, on donne aussi à celles des tribus qui y ont droit d’après la coutume, comme les Kodoi’s par exemple, des présents en vêtements ou en aliments.
Il faut ensuite procéder à une sélection dans le harem paternel qui compte toujours de cinq à six cents femmes (hababat ou servantes). Les hababat, c’est-à-dire les épouses légitimes du sultan défunt et qui en ont eu des enfants, demeurent au palais ; on conduit les autres par groupes de vingt ou trente à la mosquée où les foukaha ont le droit de choisir leurs femmes parmi elles. Celles qui ne trouvent pas d’amateur retournent à la maison paternelle. On fait de même pour les servantes du harem. Si le sultan au pouvoir a succédé à son père il change généralement tout le personnel du harem, s’il n’est que son frère il lui arrive de retenir une femme de son prédécesseur.
Si les filles du sultan défunt ne sont pas encore nubiles, son successeur les adopte ; si elles le sont il les marie. Les fils au contraire, si toutefois ils sont issus de femmes nobles maba’s et peuvent par conséquent prétendre au trône, sont généralement aveuglés ou égorgés. Cette coutume barbare ne date que du commencement du siècle ; le chef des forgerons, le sultan el Haddadin, procède à l’opération en faisant passer un fer rouge devant les yeux du condamné.
Arrivent alors les ambassades des pays tributaires : du Baguirmi, du Tama, du Soula et du Rounga. Elles remettent au souverain les présents habituels, lui transmettent aussi les vœux de leurs maîtres et sont comblées de présents. Enfin, les ambassadeurs des empires voisins du Bornou et du Darfour sont annoncés ; eux aussi apportent des présents ; deux ou trois magnifiques tobe’s, un cheval, un sabre, un rosaire et des troupeaux pour être sacrifiés à la mémoire du sultan défunt. Le sultan répond par des présents d’une valeur égale à ceux qu’on lui a faits. Parfois il envoie des eunuques à son suzerain de Constantinople et des dons en argent aux villes saintes de Médine et de la Mecque.
Le sultan commence sa journée par une prière à laquelle assiste l’iman. Il se retire alors dans ses appartements privés qui forment la partie méridionale de l’aile Ouest du palais. Les appartements sont très nombreux mais ne se distinguent guère des autres par leur décoration. Dans ces appartements, des serviteurs attachés à sa personne sont seuls admis à le servir ; l’amin horr, l’akid Guerri et l’amin abd ou ouled melik. Les serviteurs ne l’accompagnent pas mais accourent au premier signal. Au point du jour vient l’akid Douggou Debanga, un eunuque dont nous aurons à reparler. Les appartements du sultan sont fermés par des portières en soie ou en laine, devant lesquelles se tiennent les toueirat’s, préposés aux messages du roi. C’est alors que se présentent les deux kemakil tangakalek, les deux millek tangakalek et d’une manière générale tous les personnages admis à la cour ; ils viennent saluer le roi à son lever ; les salutations sont transmises par des pages au sultan qui y répond de même ou bien encore, le prince autorise les fonctionnaires à venir lui présenter en personne leurs hommages. Ils se rendent alors dans le makama, une cour sur laquelle s’ouvrent plusieurs appartements du sultan. Le roi reçoit dans un de ces appartements et si le temps est beau, il fait porter son tapis dans le makama même. Les visiteurs s’accroupissent déjà en dehors de la salle d’audience, ils se traînent en rampant sous la portière, jusque dans le makama ou tout autre lieu où le sultan donne audience. Ils demeurent à genoux, à respectable distance, plus ou moins éloignés suivant leur rang, les yeux à terre pour ne pas fixer la majesté du visage royal. Ils frappent ensuite doucement dans les mains et souhaitent longue vie, paix et prospérité au souverain. Chez les prédécesseurs du roi Ali, le visiteur devait en outre incliner le corps à droite et à gauche jusqu’à ce que les tempes touchassent le sol. Le roi Ali a supprimé cette formalité à la grande douleur de ses sujets ; son bon sens s’offensait de ces excès de solennité.
Après la prière du matin, le roi prend du café puis un déjeuner : de l’aïch avec de la sauce et de la viande. Le tout est porté par des fonctionnaires spécialement préposés à ce service ; comme le sultan doit manger seul, ils quittent l’appartement dès qu’ils ont déposé les plats dont ils sont chargés. Les restes du repas ne sont pas mangés par les serviteurs, mais enfouis. Dans le cours de la matinée, après la session du tribunal, on sert encore du café, des biscuits et des gâteaux doux du Nord. Un second repas très copieux et suivi de café est pris après la sieste ; l’iman revient alors pour faire la prière. Puis les fonctionnaires font leurs rapports et reçoivent leurs ordres. Le sultan dresse la liste des repas à envoyer aux hôtes de passage ou aux grands du pays ; il fixe le nombre des plats qui atteint souvent mille ou deux mille, les esclaves les portent à domicile. Après le coucher du soleil et la prière, un souper, cette fois sans café, que le sultan prend plus tard.
Quand le crépuscule commence, on allume dans le palais des lampes à beurre et à la tombée de la nuit, le sultan Ali avait l’habitude de faire une ronde dans son palais ; il inspectait alors soigneusement tous les locaux, depuis le harem jusqu’aux haras et les trésors.
Le palais royal est un monument de dimensions gigantesques ; l’entrée principale est à l’Ouest, un mur le divise en deux parties : occidentale et orientale ; dans ce mur il n’y a qu’une seule porte. Presque toute la partie orientale est réservée aux femmes ; les appartements du sultan sont au contraire dans la partie occidentale ainsi que les haras et les logements des fonctionnaires de la cour, hommes libres ou esclaves. J’ai donné la description du palais royal en relatant ma première audience auprès du roi Ali.
Dans le harem aussi il y a une partie tolouk et une partie lolouk ; à la tête de chacun de ces départements se trouve une hababa-chef qui surveille tout le personnel féminin, hababat ou fellaguine’s. Le nombre des hababat (épouses du sultan) est illimité. Les musulmans de sang royal ne sont pas liés au Soudan par la prescription coranique qui limite à quatre le nombre des femmes légitimes. Dans chaque département, tolouk et lolouk, il y a cinquante cases, chaque hababa en occupe une ; mais il y a dans le palais plusieurs centaines de cases inoccupées, il est donc facile d’y loger trois cents hababat ou plus et ce nombre est souvent atteint. Chaque semaine la hababa-chef reçoit une provision de grain pour elle même, les hababat sous ses ordres et les hôtes de passage ; elle reçoit les autres aliments une fois par mois. C’est elle aussi qui répartit les vêtements et les bijoux entre les femmes. Les fellaguine’s ne sont jamais choisies dans les tribus maba’s, mais seulement chez les Kouka’s, les Masmadje’s et les autres tribus immigrées ou soumises par les armes.
Les eunuques (chiouk, maîtres) sont au nombre de quarante à cinquante ; la plupart sont originaires du Baguirmi et s’il en est qui sont originaires du Ouadaï, leur castration est l’effet d’une condamnation. Quelques uns de ces eunuques sont affectés au service de la surveillance des femmes. Mais il en est aussi qui sont de très hauts fonctionnaires ou même des chefs d’armée, souvent ils se distinguent par leur humeur belliqueuse. C’est ainsi que l’akid des Salamat’s est toujours un eunuque et pourtant ses fonctions sont des plus considérables et en cas de guerre, des plus importantes. Il en est de même au Bornou où quelques fonctions élevées sont réservées aux eunuques sans qu’on puisse trouver quelque rapport entre la fonction et la castration de celui qui l’exerce.
A la cour du Ouadaï, l’eunuque le plus élevé en grade est l’akid Douggou Debanga ; il administre les provisions du palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes ; il a de plus la haute surveillance des tribus et villages arabes ; c’est un personnage très influent et très riche. Immédiatement après lui vient le millek artan — ornang chiouk, c’est-à-dire chef des eunuques ; sa fonction principale est d’assurer l’exécution des ordres du sultan pour le harem. Cinq ou six autres eunuques ont des fonctions moins importantes.
Avant de passer aux fonctionnaires de la cour, tous plus ou moins attachés au service de la personne du sultan et à ceux chargés de l’administration du pays, il nous faut mentionner les personnages qui doivent leur charge à leur parenté avec le souverain. Le principal de ces personnages est la momo, la reine mère, dont l’influence sur le gouvernement et les affaires de l’Etat est souvent décisive.
La princesse la plus élevée en rang, généralement une sœur du sultan, porte le titre officiel de meiram, chef des princesses. Il lui arrive parfois de jouer un rôle très important. Les femmes du sultan n’ont au contraire aucun rang officiel et leur influence est à peu près nulle.
Le sort habituel des princes de sang royal, frères, oncles du sultan, etc., est d’être aveuglés. Ceux qui sont épargnés sont nommés chef d’une tribu ou d’un village mais ils ne parviennent jamais aux dignités les plus élevées du pays. Tous les membres de la famille royale doivent d’ailleurs au sultan la même soumission que le commun des sujets.
Dans l’intérieur du palais, le sultan a trois fonctionnaires, deux oumena (pluriel d’amin), dont l’un est homme libre, l’autre esclave et l’akid Guerri, le chef des oiseaux (toueirat’s, c’est-à-dire pages du roi). Le premier de ces amin’s garde dans sa propre maison une partie du trésor royal, il est de plus le chef des Djellaba’s (marchands). Le second amin garde dans le palais même la plus grande partie des trésors. C’est à proprement parler le grand chambellan du roi en même temps que son officier de bouche. Enfin l’akid Guerri a la garde des livres et des manuscrits du sultan et est son principal courrier ; en sa qualité de chef des toueirat’s, il se décharge souvent de ces dernières fonctions sur ces jeunes gens ; c’est probablement cette mission qui leur a valu le surnom d’oiseaux. Ils sont cinq cents environ et un groupe spécial, celui des ayal’s el kedaba, est chargé des messages importants. Ces derniers sont de jeunes esclaves, de douze à seize ans, au nombre d’une vingtaine environ. On choisit parmi eux de nombreux akade (pluriel d’akid) et de hauts fonctionnaires ; le sultan les emploie aux missions les plus importantes. Si le souverain fait appeler quelqu’un par l’un de ces ayal’s el kedaba l’intéressé peut deviner à l’attitude du messager le sort qui l’attend. Si celui-ci s’accroupit à respectueuse distance, salue et sourit, c’est qu’il vient annoncer une bonne nouvelle mais s’il s’approche sans retenue ni courtoisie, s’il va même jusqu’à toucher l’intéressé du doigt et lui dit rudement de le suivre au palais royal, le pauvre homme a de sérieux motifs de craindre pour sa tête.
Les haras du sultan sont dirigés par quatre grands écuyers ; ils sont aussi tolouk’s ou loulouk’s, portent le titre de djerma’s et remplissent en même temps de hautes fonctions administratives. Le plus élevé en rang de ces quatre djerma’s est le djerma tolouk, il peut être de condition libre ou servile, il administre la partie occidentale de l’Etat (le Kanem, etc.). Le djerma loulouk qui vient immédiatement après lui, est toujours de condition libre, généralement un oncle maternel du sultan, il administre le Fitri, le Baguirmi, etc. Quand le sultan est à cheval, un des djerma’s présents, tient le cheval, les rênes et l’étrier. Plus de cent korayat’s (palfreniers) sont attachés aux haras et servent en même temps de garde du corps au souverain. Nous avons terminé avec la cour et les fonctionnaires attachés au service du sultan et du palais ; nous passons maintenant au kemakil et aux akade qui administrent le pays.
Le Ouadaï se divise en sept circonscriptions. Le Dar Tourtalou ou province du Nord ; le Dar Tourloulou ou Dar Saïd ou province du Sud ; le Dar Tolouk, ou province de l’Est, elle ne comprend que les tribus frontières des Soungor’s et des Massalit’s el Hauch ; le Dar Loulouk, ou province de l’Ouest ; le Dar Kodro, c’est-à-dire le pays montagneux des Abou Telfan’s, etc., le Dar el Bahr, c’est-à-dire le pays près du Bahr es Salamat ; enfin le Dar Djounguertan qui comprend les pays fétichistes du Sud.
Nous verrons que la charge de kamkolak ne correspond pas exactement à celle de gouverneur de chacune de ces provinces.
Il y a quatre kemakil du premier degré :
1o Le kamkolak Tourtalou ou kamkolak Oulad Djema ; c’est le chef suprême du Dar Tourtalou ou province du Nord, ainsi que du Nord-Est du pays ;
2o Le kamkolak Tourloulou ; c’est le chef suprême du Dar Saïd ou province du Sud ; il doit accompagner l’akid des Salamat’s dans ses tournées ;
3o Le kamkolak Bitakguinnek qui administre le centre du royaume et la banlieue d’Ouara ;
4o Le kamkolak Zioud, qui administre toute la partie occidentale du Ouadaï et doit escorter l’akid el Rachid dans ses tournées.
Ces kemakil, qu’on appelle aussi angreb dja’s, c’est-à-dire les pieds du banc ou du lit, rendent la justice et ont droit de vie ou de mort. Echappent seuls à leurs juridictions les nomades, les « forgerons » soumis au sultan des forgerons et les personnages de sang royal, dont le sultan réprime les infractions. Conformément à une vieille tradition, la charge de kamkolak demeure dans la même famille. Ces fonctionnaires font des tournées dans leurs provinces, les inspectent, rendent la justice et font rentrer les impôts. Chaque village leur donne une charge de grain, un vêtement, un bœuf et un mouton, c’est l’ada malouma, c’est-à-dire le tribut traditionnel ; chaque village où le kamkolak séjourne quelque temps lui doit la diffa, c’est-à-dire le présent de bienvenue qui, suivant l’importance du village, consiste en un nombre variable de bœufs et de tekaki. Les kemakil du premier degré sont assistés par quatre « petits kemakil » ; ceux-ci ont tous les droits, mais seulement la moitié des revenus de leurs supérieurs. Les kemakil ont enfin tout un état-major de fonctionnaires subalternes, qui, chose curieuse, portent les mêmes titres que les fonctionnaires du sultan.
Le sultan el Haddadin (sultan des forgerons), dont l’influence est nulle, est cependant au premier rang dans beaucoup de cérémonies ; il reçoit les honneurs royaux. C’est un roi de carnaval, sans aucune autorité, mais revêtu des insignes suprêmes. Ses femmes sont des hababat, ses filles des meiram’s, comme celles du sultan ; il a le rare privilège de paraître tête nue et un burnous sur les épaules devant le roi ; il a droit au tapis. Son autorité est absolue sur les forgerons qui sont soumis à sa juridiction ; il doit savoir son Coran. C’est le médecin de toute la famille royale et en cette qualité il a accès au harem. C’est à lui qu’échoit la douloureuse mission, quand un sultan monte sur le trône, d’aveugler les frères, les neveux ou cousins du nouveau souverain. Toutes les semaines, il doit raser la chevelure du sultan ; c’est lui qui pare pour les funérailles le cadavre du roi défunt. Il est chargé de percevoir les pelles, les haches, les couteaux, les fers de lance et les chaînes que ses sujets doivent payer au roi. Les « forgerons » doivent quelques milliers de chacun de ces objets et leur sultan en reçoit le quart. J’ai déjà insisté sur le mépris que les habitants du Ouadaï, du Darfour, du Bornou et en général de toutes les tribus toubou’s, ont pour cette caste des « forgerons ». C’est ainsi qu’au Ouadaï, ils ne peuvent se marier qu’avec des femmes de leur caste. A aucun prix on ne voudrait manger du même plat qu’un « forgeron » et être traité de « forgeron » est la plus sanglante des injures.
Quelques tribus ont enfin des chefs distincts, dont l’importance est purement nominale. C’est ainsi que le chef des Malanga’s, le toudjoungo (de l’arabe djindi) a quelques privilèges ; il en est de même des chefs des Madala’s, des Mimi’s et des Karanga’s.
Nous voici arrivés aux fonctionnaires les plus importants du pays, les akade, c’est-à-dire les chefs des armées ; ils sont hommes libres, esclaves ou eunuques. Ils sont chargés de l’administration des tribus et des villages ; ils rendent la justice, sans toutefois avoir le droit de vie ou de mort. Comme les villages qui leur sont soumis sont éparpillés un peu partout il a fallu procéder à un partage d’attributions avec les kemakil ; on admet généralement que ceux-ci ont l’administration des cours d’eau et des puits et les akade celle du sol, mais il y a des villages où ils sont les seuls maîtres. S’ils partagent le pouvoir avec les kemakil, ils partagent aussi avec ceux-ci le montant des amendes imposées. Au demeurant, leurs revenus sont les mêmes que ceux des kemakil, c’est-à-dire l’ada malouma (le tribut traditionnel) et la diffa. Ce dernier impôt n’est pas très lourd car, à l’opposé des kemakil, les akade ne font pas de tournées dans leurs territoires, d’ailleurs fort restreints. Ils tirent leurs principaux revenus des tribus nomades et s’enrichissent par elles. Ils ont surtout beaucoup d’importance comme chefs d’armées ; ils commandent les razzia’s et lèvent des troupes. Il doit y avoir en tout une quarantaine d’akade ; les plus importants sont : l’akid es Sbah, l’akid el Bahr, l’akid el Mahamid, l’akid es Salamat, l’akid el Rachid et l’akid ed Djaadina et ceux-là ont certainement plus de puissance que les kemakil.
Les grands écuyers (djerma’s) dont nous avons déjà parlé ont à peu près le même rang que les akade ; ils en remplissent les fonctions et en touchent les revenus. Ainsi lors de mon séjour, le djerma Tourloulou ou loulouk, Abou Djebrin était l’homme le plus puissant du pays.
Après les djerma’s viennent les terakina (du singulier tourkenak) ; ils sont toujours de condition libre et au nombre de seize ; quatre sont chargés de surveiller les membres de la famille royale et leur surveillance est d’autant plus étroite que les princes ne sont que trop enclins à conspirer contre le souverain. Ce sont en quelque sorte des agents de la sûreté attachés au roi : ils sont chargés d’exécuter les personnages de condition. Quatre autres terakina sont chefs des gardes du corps du roi (Osban’s). Ce corps comprend plusieurs milliers d’hommes, armés de boucliers de fer ; en temps de guerre ils ne prennent pas part au combat mais se bornent à protéger la personne du roi. Les huit derniers terakina enfin, sont adjoints au kemakil, chargés d’administrer les provinces ou les régions non encore organisées.
Un dignitaire bien original et dont la charge rapporte de gros revenus est le fattachi (le rechercheur). C’est un inspecteur dont l’unique fonction est de rechercher le merissa, la boisson prohibée. Le fattachi a des agents dans tout le royaume, il se déplace avec le plus grand des mystères. Il peut punir très sévèrement les habitants d’une case où l’on fabrique du merissa ; il peut les fouetter, briser les jarres qui servent à la préparation de la boisson, faire raser la tête de la maîtresse de maison, etc. Mais comme au Ouadaï tout se ramène en fin de compte à payer et à recevoir, le fattachi ne se montre pas inflexible et souvent il se fait payer sa négligence.
Après lui viennent les moulouk (pluriel de melik) ; ce sont les chefs des tribus sédentaires ; ils sont subordonnés aux kemakil, exécutent leurs ordres, sont responsables de la sécurité publique et ont, en l’absence de leur chef, la haute surveillance du pays. Ils sont très nombreux ; un seul d’entre eux est à peu près indépendant et jouit d’une très grande autorité, c’est le sin melik ou percepteur général des grains. C’est lui qui reçoit, pour les emmagasiner dans la capitale, les impôts dont nous avons parlés et qui sont perçus par tout le pays ; savoir, le salam de deux moudd’s[17] de douchn par feu, à payer par la femme ; le fitra, d’un moudd par tête, perçu à la fin du Ramadan et le zakkah, la dîme (ochr), qui est perçue en totalité dans les pays fertiles et pour moitié seulement dans les pays moins favorisés.
Nous sommes amenés ainsi à parler des revenus du sultan. Aux impôts déjà cités, il faut ajouter le diouan, ce tribut est perçu de préférence en chevaux, chameaux et moutons, à défaut seulement en grains ; il est payé par les Kadjanga’s, les Soungor’s, les Ali’s, c’est une amende imposée à ces tribus à la suite de séditions ou de révoltes ; le zamoula, un tribut payé en chameaux, à l’occasion des razzia’s. Le sultan touche encore huit moudd’s de riz par feu des Tundzour’s du Dar Zioud et du coton brut, filé ou tissé (dix tekaki par tête) de tous les hommes mariés ou non. Il reçoit du poisson du bassin du Batha. La pêche se fait peu de temps après la saison des pluies, quand les eaux du fleuve ont rempli les innombrables petits marigots qui s’égrènent dans tout le bassin. Cette pêche est surveillée par un fonctionnaire spécialement préposé et ses délègues, ils prélèvent au nom du sultan les huit dixièmes du produit. Les Bandala’s, une tribu d’esclaves, éparpillée dans le Sud, paie quatre moudd’s de miel par tête. Sur les cent ou deux cents quintaux d’ivoire que les Arabes du Sud Salamat’s ou Rachid’s réunissent tous les trois ans, le sultan perçoit la moitié. Il en est de même pour les esclaves, on en prend quatre mille environ tous les trois ans, le sultan en garde la moitié et encore a-t-il les profits des razzia’s. Ce sont les tribus fétichistes du Sud et du Sud-Ouest qui fournissent ce bétail humain. Les Arabes nomades qui élèvent des chameaux en donnent tous les trois ans cinq mille environ et ceux qui élèvent des bœufs le double, soit dix mille têtes. Tous les étalons, à l’exception de ceux qui sont indispensables à la reproduction, sont au roi et ce tribut est perçu tous les trois ans. Enfin le Dar Zioud fournit encore des nattes et des peaux ; les Massalit’s envoient du louban et des bois de lance ; les Abou Sounoun’s, des piquets de tente ; les Zoghaoua’s, des œufs d’autruche ; les tribus de l’Est, des œufs de pintade ; les éleveurs de bestiaux, souvent jusqu’à mille pots de beurre ; les Mahamid’s, un plat de sel par habitant, et les Darmout’s une des fractions les plus méprisées de la tribu des Zoghaoua’s, des cruches, des pots à miel et des outres.
Revenant maintenant à l’administration du pays, il nous faut exposer le fonctionnement de la justice. Nous avons dit, en parlant des kemakil, qu’ils étaient les principaux magistrats et que le roi ne se réservait qu’une juridiction restreinte. C’est le prince en effet, qui statue sur les infractions commises par les membres de la famille royale, par ceux de la famille des kemakil et c’est lui enfin qui décide du sort des assassins. Quand ces derniers sont reconnus coupables, le sultan les livre ou à la famille de la victime ou bien les fait juger par les oulema’s. Dans le premier cas la famille pardonne par déférence pour le sultan ; dans le second, on applique au meurtrier la loi du talion, à moins qu’il ne rachète sa vie et sa liberté en payant le prix du sang, le dia, cent chameaux ou cent bœufs. Si avant d’expirer la victime a pardonné à son assassin, il n’y a pas lieu de payer le prix du sang ou d’appliquer la loi du talion. Le roi rendait jadis la justice tous les vendredis sur la place qui est devant le palais et les autres jours de la semaine un tribunal composé de deux kemakil, de deux millek’s et de deux foukaha, y tenait ses séances. Lors de mon séjour, ce tribunal siégeait encore ; il devait communiquer au sultan toutes ses décisions et lui soumettre les affaires les plus difficiles.
Dans les provinces, et sauf les exceptions déjà signalées, les kemakil ont plénitude de juridiction, leurs décisions sont sans appel. Le vol, qu’il soit ou non accompagné d’effraction, est puni d’amende et de mort en cas de récidive. Le vol à main armée, le banditisme, la haute trahison entraînent la mort. L’adultère, la calomnie, etc., sont punis d’amende. Le mode d’exécution varie. Ceux qui sont condamnés par le kamkolak sont toujours assommés à coups de massue bardée de fer par les kabartou’s, ces musiciens du roi qui forment une caste si méprisée. Ceux au contraire, qui sont condamnés par le sultan sont exécutés, soit par le tourkenat et ses gens, soit par les kabartou’s, soit par les esclaves du sultan. Sont exécutés par les kabartou’s, tous ceux qui ont commis un crime en public et pour lequel la vindicte publique réclame une répression. Les traîtres sont mis à mort de différentes façons. La pendaison est réservée aux voleurs, elle est faite par des esclaves. Les très hauts personnages qui ont commis un crime sont fusillés par les esclaves du sultan et en sa présence. La strangulation, exécutée par les soins du tourkenat, attend les criminels politiques. Quant aux émeutiers, aux régicides, etc., les esclaves du roi les empalent ou les précipitent dans des fosses où ont été plantés des coutelas et des sabres. Les sentences du roi Ali étaient très sévères, impitoyables même, mais chaque fois qu’il fallait interpréter le Coran, le roi en référait aux oulema’s.
Quelle est maintenant l’organisation militaire du Ouadaï ?
En cas de guerre, les différentes tribus fournissent des contingents dont la force varie suivant le pays contre lequel les opérations sont dirigées. Les forces les plus considérables sont mobilisées en cas de guerre avec le Darfour, car la partie la plus peuplée du pays est voisine de la frontière ; si au contraire la guerre se fait à l’Ouest on ne peut dégarnir la frontière du Darfour. Les tribus arabes, très éloignées du centre du pays, comme les Mahamid’s, les Oulad Rachid, les Salamat’s, etc., ne participent que très rarement à la guerre, elles ne le font que si elles espèrent un riche butin.
Le roi Ali avait environ quatre mille fusils à pierre que lui avaient apportés les Arabes venus du Nord, de Tripoli. Les fusils à capsule, importés par les marchands du Nil, étaient de fort mauvaise qualité. Il y avait à peine un millier d’hommes capables de se servir d’un fusil. Le roi avait douze canons de petit calibre, on m’en avait annoncé quarante ; ils avaient été coulés en bronze dans le pays même, par des soldats ou des mécaniciens turcs et égyptiens ; sans affûts, sans servants, ces pièces n’avaient aucune valeur[18].
Au Ouadaï, comme dans tous les autres royaumes du Soudan, la cavalerie constitue la force principale des armées. J’ai déjà dit que le pays n’était pas favorable à l’élevage des chevaux, mais qu’avec l’aide du temps on était parvenu à créer une race qui, sans être belle, avait de très sérieuses qualités de fond, de tempérance et de vigueur. Le pays peut disposer de cinq à six mille cavaliers ; plus du tiers de ces montures ont des cuirasses ouatées et leurs cavaliers sont caparaçonnés d’acier. On peut admettre qu’en cas de guerre avec ses voisins, le Ouadaï pourrait mettre en ligne de cinquante-six à soixante mille hommes d’infanterie. Peuvent en effet, être mobilisés tous les hommes en état de porter les armes, c’est-à-dire âgés de dix-huit à soixante ans. Il n’y a pas d’armée permanente au sens où nous entendons ce mot.
L’ordre de la bataille est immuablement fixé. L’armée se divise en trois corps : le centre, qui couvre le sultan et les deux ailes. Au centre, on trouve en tête l’akid d’avant-garde, puis les esclaves du roi armés de fusils, les oulema’s, les kemakil tangakalek. Viennent ensuite les ayal’s ed-delala ; ils sont chargés de frayer un passage au sultan, d’écarter avec une fourche les branches et de tailler à coups de hache un chemin à travers les fourrés ; ils sont armés de sabres et de poignards. Derrière ces ayal’s sont les korayat’s ou palefreniers ; beaucoup portent des cottes de maille, quelques-uns ont des carabines mais aussi des lances, puis les oulad ed deraka ou porteurs de boucliers ; ils couvrent le sultan de leurs boucliers de fer et les toueirat’s armés de lances, sous les ordres de leur chef, l’akid Guerri. Enfin s’avancent les fonctionnaires attachés à la maison du sultan et leurs clients, le roi des forgerons et ses gens, les eunuques, les contingents de la reine-mère (momo) et de la princesse chef (meiram). Le cortège est fermé par l’akid de l’arrière-garde. Les autres kemakil et akade se divisent en deux groupes égaux (tolouk et loulouk) et se portent sur les ailes. Chacun de ces fonctionnaires conduit sa cavalerie et ses soldats tanga’s, ainsi que les contingents fournis par les tribus et districts soumis à son autorité.
Le roi est le chef suprême de l’armée, mais il ne prend aucune part personnelle à l’action. Il en est de même de tout le centre qui, à l’exception des esclaves armés de fusils, n’est engagé qu’en cas de péril imminent. En cas de défaite, les troupes qui entourent le roi luttent jusqu’à la dernière extrémité ; le sultan descend de son cheval, fait étendre le tapis royal et attend son destin dans un silence plein de dignité. Dans ces pays la fuite serait pour un roi la plus ignominieuse des hontes ; il n’y songerait même pas et ceux des princes qui ont eu la lâcheté de chercher leur salut dans la fuite ont toujours été universellement méprisés et flétris à jamais.
La vie communale et familiale est tout aussi minutieusement réglée au Ouadaï que l’organisation administrative. Considérons d’abord les habitations. Bien entendu les cases des villages sont en chaume ; on ne trouve de maisons en pisé que dans la capitale et à Nimro, la ville des marchands (Djellaba’s). Mais les cases des gens les plus notables n’ont pas plus de deux ou trois pièces. On sait bien faire cuire des briques, mais la mosquée et le palais du sultan sont les seuls monuments construits avec. On tient surtout à des toits étanches. Le toit est d’abord supporté par les murs d’enceinte puis, par une ou plusieurs très grosses colonnes cubiques en pisé, il est entouré par une manière de parapet en bois. Il n’est pas rare de voir des maisons en pisé de deux étages, les marches des escaliers sont alors en terre et on trouve à l’étage des fenêtres avec des grillages en bois. Les grosses poutres transversales ou longitudinales de la charpente sont des madriers de palmier deleb, le reste de la charpente est en bois de gana ; ces poutres sont reliées par une grossière sparterie en nguille (broussaille de palmier doum), recouverte de nattes et d’une mince couche de terre. On a bien de la chaux, mais la mosquée et le palais royal sont les seuls bâtiments en pisé qui soient blanchis. Les gens riches construisent souvent la moitié de leur habitation en pisé, ils la complètent par des cases en chaume. C’est ainsi que la grande mosquée contient un grand nombre de cases pour loger les voyageurs de passage et les foukaha (derwiches).
Les cases sont presque en pain de sucre, il en est qui sont même des cônes parfaits, très élancés ; au Bornou, les toits des maisons sont moins pointus, les cases ne sont guère solides, elles sont faites sans soin et celles des tribus fétichistes sont bien plus belles. Pour construire une case, on commence par en dresser un squelette en bois léger, des branches disposées en cercle sont attachées à leur sommet et reliées les unes aux autres par des traverses circulaires. On y fixe ensuite une épaisse couche de soukko (mahreb), que l’on recouvre de siggedi’s (nattes), tressés avec soin. La case ainsi bâtie est placée sur des pilotis, enfoncés dans la terre, dépassant le niveau du sol de un mètre à un mètre et demi environ et disposés en cercle. On les entoure de branches de soukko et on orne le sommet du toit, toujours très élancé, de coquilles d’œufs d’autruche ; souvent, pour pouvoir en mettre un plus grand nombre, on ne rassemble pas les extrémités des branches qui ont servi au squelette de la case, mais on les laisse en bouquet s’épanouir.
Les Dadjo’s et les Moubi’s ne se conforment pas rigoureusement à ce type d’architecture. Ils recouvrent le premier échafaudage de minces nattes de soukko, pour arriver à donner une plus grande solidité à la paroi. Les Soula’s quoique de race dadjo, ont adopté la mode de construction des Ouadaoua’s. Au Tama au contraire, on a bien la même architecture, mais les matériaux de construction diffèrent. On se sert d’une herbe spéciale, l’auch, que les chevaux mangent volontiers. Avec cette herbe on recouvre la paroi extérieure de la case ; la paroi intérieure qui est nue au Ouadaï, est tapissée au Tama de siggedi’s, enfin le squelette même de la case est recouvert de ces nattes, alors qu’au Ouadaï on se sert de paille de ksab (douchn).
Dans l’intérieur de la case on trouve d’abord le lit, c’est tout simplement un banc, couvert d’une natte faite de broussailles de palmier doum. On voit ensuite plusieurs grandes jarres (dabonga’s) pour conserver les céréales. Les dimensions de ces jarres sont souvent si grandes que chez les Dadjo’s et les Moubi’s, par exemple, on ne peut les faire entrer dans les cases ; on est obligé de construire celles-ci au lieu où se trouvent les jarres et par dessus. Les autres ustensiles de ménage sont les cruches pour l’eau, les poteries qui servent à la préparation des aliments, les calebasses qui servent de plats pour manger ou de récipients pour boire mais qui ne sont pas peintes et décorées comme au Bornou, enfin des écuelles en bois peintes en noir, qui souvent reposent sur des pieds. Quelquefois, on trouve aussi de beaux paniers tressés en forme de bonbonnes (hanga’s), ils sont poissés à l’intérieur pour qu’on puisse y mettre le beurre et le miel, d’autres paniers de forme cubique (tolkoya’s), des sacs en peau de mouton (koufaya’s), où les habitants serrent leur modeste garde-robe et enfin des panniers vannés avec grand soin (konio’s) pour conserver longtemps toutes espèces d’aliments. Les grandes maisons ont à l’intérieur une cour dans laquelle s’élèvent de nombreuses cases ; elles sont alors pourvues d’une enceinte. Les grands personnages bâtissent des cases destinées aux hôtes de passage (deballa’s) et ceux qui sont pauvres s’associent pour construire une case dont ils useront collectivement.
Si les villages ont quelque importance, on y trouve trois cases publiques. La première est destinée aux vieillards (solo), la deuxième aux hommes de vingt-cinq à cinquante ans (tourrik), la troisième est affectée à la jeunesse. Si le village est petit et pauvre il y a toujours une case qui sert de mosquée, où se tient l’école, où habitent les lettrés qui parcourent le pays, tels nos « bettelstudenten » en Allemagne[19] et où les voyageurs trouvent un asile pour la nuit. Dans cette case, l’instituteur ou le prêtre viennent dire tous les jours les prières. A côté de la case on construit un hangar-véranda, sous lequel les hommes passent la journée, tout en filant ou en tissant le coton, ou en réparant leurs vêtements, ce qui constitue avec les travaux des champs leur principale occupation. L’homme n’a un domicile que pour y passer la nuit ; il est malséant de prendre seul ses repas et les jeunes gens n’aiment pas passer la nuit dans la maison paternelle. Aux repas, les jeunes servent les vieux. Les maisons sont aux femmes ; aussi, en cas de divorce, ce n’est pas l’épouse qui quitte le domicile conjugal mais bien le mari qui fait ses paquets et s’en va chercher un autre logement, chose facile, car il a plusieurs femmes qui chacune ont leur case. S’il en était autrement et si la femme n’avait pas de parents dans le voisinage, elle resterait sans abri. C’est à la femme qu’incombe le soin de gérer la maison. Elle ne la quitte que pour aller chercher de l’eau et du bois, sauf toutefois à l’époque des travaux des champs et des moissons. La femme tresse les nattes et les ouvrages de sparterie nécessaires pour construire les cases. Elle moud le grain en l’écrasant entre deux pierres, elle prépare les repas. Pour porter l’eau, le bois, etc., elle se sert du dogodik, un joug que les Arabes appellent amm damne. Ce joug ne repose que sur une seule épaule, ses extrémités sont rattachées par des liens à un gros câble en forme de nœud. Ces liens sont des lanières de cuir chez les Maba’s, des fibres de loubia ou de koulkoul chez les Soungor’s, les Tama’s et les Mararit’s. C’est dans le nœud que l’on place les jarres ou bien encore les nourrissons dans leur calebasse, toutefois les enfants sont généralement attachés sur le dos, retenus par une peau. Le bois, la paille, etc., sont attachés en petites bottes sur les épaules ou autour des hanches : on ne les porte guère sur la tête.
Nous avons dit que les vieillards, les hommes mûrs et les jeunes gens vivaient en groupes distincts. L’assemblée des vieillards est la djemmaa. Elle se réunit dans une grande case en chaume (solo). Cette case a une grande cour où se trouvent de nombreux hangars-véranda’s ; elle est entourée d’une zeriba. Les vieillards y passent leur temps du matin au soir ; ils filent le coton tout en discutant religion, politique intérieure ou extérieure, ou en délibérant sur les intérêts de la communauté ; ils prient en commun sous la direction de l’iman ; ils prennent leurs repas en commun.
Le mandjak (maire) est choisi par le kamkolak parmi les membres de la djemmaa. Il exerce ses fonctions concurremment avec un délégué du kamkolak ou de l’akid (zirbe melik en dialecte maba, sidi ez zeriba, seigneur de la zeriba, en arabe), qui le contrôle dans une certaine mesure. Leur principale fonction est de répartir les terres de culture. Tout le sol du Ouadaï est au sultan, qui l’afferme à son bénéfice. La propriété individuelle privative n’existe qu’en pays maba. Le mandjak discute les affaires avec les autres vieillards, il se consacre comme eux aux intérêts de la communauté. Il règle en été, de concert avec le zirbe melik, les fermages des terres, ce qui, bien entendu, ne va pas sans intrigues et sans tentatives de corruption. Mais malheur à lui s’il est convaincu de concussion ! Ses victimes prendraient une sanglante vengeance. D’ailleurs cette fonction de mandjak, qui consiste à « s’engraisser aux dépens d’autrui », n’a rien d’honorifique aux yeux du peuple. On trouve tout naturel que son collègue le zirbe melik, un esclave, soit au service de l’Etat, et on le considère ; mais le mandjak, un homme libre, toucher des appointements, fi ! En l’absence du kamkolak et de l’akid, le mandjak peut réprimer des infractions sans gravité. Il prononce alors des amendes ; mais il a si peu d’autorité, qu’il est très rare de voir les condamnés s’incliner devant ses décisions : presque tous font appel.
La djemma doit sauvegarder la morale publique, diriger les travaux publics et délibérer sur les affaires de la commune. Elle statue sur toutes les affaires qui ne sont pas de la juridiction des kemakil : c’est ainsi qu’elle punit la fainéantise et la médisance. En cas de récidive, le délinquant est sévèrement réprimandé et, en cas de scandale public, celui ou celle qui en est cause est chassé du village. Généralement, les peines sont des amendes de quelques mesures de céréales. Ces décisions sont sans appel.
A la djemmaa se joint l’assemblée des hommes adultes (sibyan, du singulier sabi), pour régler les travaux publics, les contingents à fournir aux armées et, d’une façon générale, pour discuter toutes les questions d’intérêt général. La djemmaa a d’ailleurs un contrôle sur les sibyan ; mais son blâme ne peut frapper que la collectivité et non quelques individus isolés seulement. La djemmaa exerce de même son autorité sur les femmes âgées.
On est sabi de vingt-cinq à cinquante ans, de dix-huit à vingt-cinq ans, les jeunes gens sont ferafir (pluriel de farafok), ils vivent alors encore dans l’école avec les enfants, mais sont peu à peu initiés aux travaux des sibyan. Les sibyan ont une case commune (tourrik), ils y tiennent leurs réunions comme leurs anciens et y travaillent s’ils ne sont retenus par leurs occupations publiques ou privées. Ils ont un chef (millek, en maba, ornang) responsable de l’ordre et de la justice. On expulse ceux qui contreviennent aux réglements ou se dérobent aux charges de la communauté. Les sibyan ne font pas leurs prières en commun, car ce n’est qu’à l’âge mûr qu’on exige le strict accomplissement des devoirs religieux.
Les sibyan ont autorité sur les jeunes filles et les jeunes femmes au- dessous de trente ans ; celles-ci ont bien un chef (tandjak), mais ce chef, — une femme — est soumise au millek des sibyan. Celui-ci communique avec les jeunes femmes par l’intermédiaire de son représentant, l’arak, qui surveille la régularité de leurs mœurs dans toutes les manifestations de la vie sociale.
Les sibyan des environs d’Ouara ont le devoir de réparer les murailles du palais du roi et c’est un prétexte à des scandales et des désordres perpétuels. Tous ces hommes, jeunes encore, deviennent alors un danger public et un cousin du roi Ali perdit la vie en voulant apaiser une de leurs querelles.
Les nourti (singulier nermak), forment le dernier groupe ; ce sont tous les jeunes gens qui, sans être ferafir, ne sont déjà plus des sedassi’s, c’est-à-dire des enfants de six empans. Les nourti ou ngourti vivent en commun dans l’école (mekteb) ; ils ne viennent à la maison paternelle que pour prendre les repas. Quand les ferafir ne sont pas retenus par leurs travaux auprès des sibyan et kourou’s, ils vivent avec les nourti pour continuer leurs études. Les nourti ont une organisation propre et des devoirs déterminés, ils ont un millek auquel sont subordonnés le tandjak et l’arak de la classe correspondante des jeunes filles, c’est- à-dire des enfants qui, sans être nubiles ne sont plus des sedassiya’s. Les nourti ont surtout des obligations scolaires, ils doivent faire tous les travaux dans le ménage de l’instituteur et mettre en valeur ses champs. Tous les enfants, à l’exception de celui qui a l’honneur d’entretenir le feu, doivent apporter une bûchette de bois. Bien entendu, les enfants se bornent à étudier le Coran et tous les progrès faits par l’élève sont fêtés par ses parents. La joie est grande dans la maison paternelle quand l’enfant a appris par cœur tout le Coran et a subi un examen devant un faki. Le père égorge alors un bœuf, il organise un grand banquet ; on place le jeune homme sur un cheval et on le conduit en triomphe ; on le félicite de tous côtés, on lui amène les jeunes filles sedassiya du village et il a le droit d’en choisir une comme fiancée. Il descend alors de cheval, met la main sur l’épaule de l’élue, tout aussi fière que son père de l’honneur que lui fait le héros du jour.
L’instruction religieuse est bien plus avancée et bien plus répandue au Ouadaï que dans les autres états du centre africain. Déjà nous avons dit que chaque village avait son école primaire, dont la fréquentation est obligatoire, tout comme chez nous. Il y a bien dans les diverses provinces du royaume une trentaine d’écoles secondaires. On m’a cité les ouvrages dont les élèves se servent, ils sont importés d’Egypte, une connaissance plus approfondée des dogmes de l’islam est bien entendu leur principal but, mais ils traitent aussi de la langue arabe et de son orthographe, de l’étymologie des mots, des racines et des différents dialectes.
Les travaux imposés à la commune sont assez nombreux. Elle doit d’abord assurer la conservation des bâtiments publics et notamment celle des cases des djemmaa’s qui incombe aux vieillards eux-mêmes, assistés des sibyan et des femmes les plus âgées. L’entretien du tourrik est assuré par les sibyan et les femmes ou filles de leur âge. Quant à l’école, les djemmaa’s, les sibyan et les jeunes filles contribuent à son entretien. Il en est de même pour les résidences des millek’s, mais jeunes et vieux concourent à élever les cases où descendent le kamkolak et l’akid au cours de leurs tournées ou à élever, sous les ordres du sin-melik, les meules de céréales.
Le sultan a des terres dans toutes les provinces, les djemmaa’s et les sibyan les mettent en valeur. Le kouchingak, un préposé du sultan, surveille ces travaux, fait emmagasiner les céréales moissonnées et traite à cette occasion les travailleurs avec de l’aïch et du merissa. Les jeunes femmes du village doivent fournir les plats et les cruches, nécessaires au festin.
Les terres qui se trouvent près des rivières et sont arrosées par elles, sont réservées au sultan et cultivées par les habitants ; c’est la corvée du mik : Le sellek confère au kamkolak le droit de réclamer les plus belles récoltes de coton car il lui en faut beaucoup pour les cuirasses ouatées de ses cavaliers et de leurs montures.
La corvée du lingak feda, imposée à tous les hommes, jeunes et vieux, consiste à assurer la viabilité des routes où le sultan passe au cours de ses expéditions ou de ses tournées. Il faut enfin citer le service militaire auquel sont soumis les djemmaa’s et les sibyan. On recense le nombre des habitants mâles, la moitié part en campagne, le mandjak doit désigner ceux qui partiront.
Les travaux des champs ont le pas sur tous les autres ; la femme cultive en compagnie de son mari ou après lui, leurs deux champs nettement distincts, car au Ouadaï la séparation des biens est absolue. Après la récolte, le mari donne à son épouse une quantité déterminée de grain, environ douze boisseaux ; s’il a plusieurs femmes, il leur en donne six chacune, si la récolte est insuffisante il la vend pour s’acquitter de ses dettes et a le droit de prélever sur la récolte de sa femme ce qu’il faut pour combler le déficit. Chaque année l’époux doit donner à sa femme un vêtement complet composé d’une grande pièce d’étoffe dont elle se ceint les reins, d’un fichu pour la tête et les épaules et d’une peau de chèvre ou de mouton pour les intempéries. La femme est très soumise à l’homme mais elle ne le laisse pas empiéter sur ses droits, pour un rien elle se plaint et souvent retourne chez ses parents. Les femmes entretiennent généralement de fort mauvais rapports ensemble, entre hommes il est très malséant de se disputer, généralement les querelles sont provoquées par l’usage immodéré du merissa.
De même qu’on travaille en commun, on célèbre les fêtes en commun ; autant que possible on réunit les classes d’âge correspondantes des deux sexes à une même danse ou un même festin. Dans ce dernier cas, le rôle des femmes se limite à la préparation des aliments.
Les fêtes principales sont les mêmes au Ouadaï que dans les autres pays musulmans ; c’est-à-dire, l’Aïd el fitr (la fin du jeûne) à la fin du mois de Ramadan et l’Aïd el Kebir (la grande fête ou la fête des sacrifices) qui se célèbre le dixième jour du mois de Doul Hidje, quand on égorge sur le mont Arafat les chameaux sacrifiés par les pèlerins de la Mecque. Il faut y ajouter la fête du Nouvel An. Les cérémonies des deux premières fêtes sont les mêmes. Les nourti et les ferafir passent la nuit qui précède la fête à lire le Coran. Les djemmaa’s et les sibyan (kourtou’s) se réunissent à un banquet pour lequel les femmes des classes correspondantes fournissent les aliments (aïch, kisra’s), les enfants s’en partagent les reliefs. Le lendemain, les nourti et les ferafir se retrouvent à un second festin qui leur est servi par les jeunes filles. Toutes les femmes, même les veuves et les célibataires, sont soumises à ces obligations ; en s’y dérobant, elles se feraient expulser de la communauté. Pendant toute la journée l’usage autorise les garçons et les filles à aller quêter de porte en porte. Ils vont alors séparément et personne ne refuse de donner aux petits mendiants les aliments ou autres objets qu’ils se partageront ensuite.
Bien entendu, chacun revêt ses plus beaux habits à l’occasion de ces fêtes. Les nourti et les petites filles se réunissent en dehors du village ; ils dansent toute l’après-midi jusqu’au coucher du soleil. Les filles se rangent en demi-cercle et célèbrent par des chants leur père, le sultan, leur patrie et les nourti, elles marquent la mesure en battant des mains. Les nourti dansent devant elles, ils se portent en avant et en arrière en brandissant furieusement des couteaux et des lances. Chaque fois qu’ils s’avancent dans ces attitudes menaçantes vers les filles, celles-ci s’agenouillent, symbolisant ainsi leur faiblesse. Ces fêtes durent trois jours. Les sibyan dansent avec les jeunes femmes de leur âge ; ils forment avec elles deux cercles concentriques, les femmes et les jeunes filles sont à l’intérieur, au centre sont deux tam tam’s. Les hommes dansent par couples autour des femmes, ils sont accompagnés par les tam tam’s qu’on bat des deux côtés.
La veille du Jour de l’An (en kanouri, jour de l’an : soroumboulou, littéralement la panse pleine) on éteint tous les feux dans le village et on jette même les cendres. Au Nouvel An, on allume un feu dans la case des djemmaa’s et chacun vient y prendre pour sa case un tison. Les femmes allument le feu ; elles se servent d’un gros morceau de bois très lisse ; sur un des côtés est une fente qui contient une matière très inflammable. Il faut mettre le feu à cette matière ; les femmes, très habiles, prennent un bâtonnet cylindrique très mince ; elles l’échauffent en le tournant rapidement dans les mains ; elles le frottent énergiquement dans la fente jusqu’à ce que le bâtonnet s’enflamme et enflamme en même temps la matière disposée à cet effet. On jeûne la veille du Jour de l’an, on procède à un lavage général et on fait grand honneur aux nombreux plats servis le lendemain. La nuit venue, les nourti du village se rencontrent avec ceux d’un village voisin ; ils sont armés de massues rougies au feu et ils se combattent avec ces armes, sans épargner ni leurs vêtements, ni même leur peau.
Tout ce que nous avons dit des mœurs indique déjà que les rapports entre les deux sexes sont empreints de beaucoup d’innocence et de familiarité. Tous les soirs, jeunes gens et jeunes filles se rencontrent sur la place publique pour y jouer ou y danser. C’est la mère qui autorise les visites nocturnes pendant lesquelles les jeunes gens font leur cour. Ils frappent à la case maternelle, la mère ouvre, reconnaît le visiteur, appelle son enfant et se retire. Si les parents ne consentent pas au mariage, les filles se font assez souvent enlever ; le jeune couple doit alors s’efforcer d’arriver jusqu’à l’ancien lieu de sépulture des rois du Ouadaï. Le fonctionnaire qui en a la garde a le droit séculaire d’unir les deux amants, il les renvoie dans leur village avec un certificat constatant son intervention.
Mais les mariages célébrés dans ces conditions sont mal vus et il arrive même que les enfants ont à souffrir de l’irrégularité de l’union de leurs parents.
Si un jeune homme fait la cour à une jeune fille d’un village voisin, les jeunes gens de ce village essaient de s’y opposer, même par la force. Si l’heureux fiancé arrive à ses fins et trompe la vigilance de ses rivaux, il se réconcilie avec eux en leur faisant présent d’un taureau, à la robe claire ou, à défaut, baie, les pieds doivent être blancs.
Le fiancé supporte, en principe, les frais des fiançailles et de la noce. C’est lui qui fournit les bestiaux à égorger aux solennités ; il donne à sa fiancée un troupeau de vaches dont l’importance est proportionnée à sa fortune ; à son futur beau-père, un vêtement d’apparat ; à sa belle-mère, une vache avec son veau et si la fiancée a des proches parents plus âgés qu’elle, son futur leur donne quelques bibelots. Les parents du fiancé offrent à la future ses bijoux. Le jour du mariage enfin, le fiancé donne un dernier présent, le droit à la couche nuptiale ; ce sont des esclaves, des chevaux ou des vaches dont le nombre varie avec sa fortune ; il exerce un droit de reprise si la fiancée ne répond pas à son attente.
Dans la classe bourgeoise, le jeune couple commence par passer quelque temps dans la maison paternelle, mais sans beaucoup fréquenter les parents. C’est ainsi que le mari ne mange jamais en présence de sa belle-mère et observe pendant quelques années la même retenue vis-à-vis de son beau-père. De même la femme ne peut jamais manger en présence de ses beaux-parents ou de ses beaux-frères et belles-sœurs, quand ils sont plus âgés qu’elle. Non seulement, l’épouse ne prend jamais le repas avec son mari ou en sa présence, mais quand elle mange, elle le fait de façon à n’être ni vue ni entendue par lui. Les enfants ne sauraient manger du même plat que leur père sans lui manquer de respect.
La plus sévère des étiquettes préside à l’échange des politesses. Si l’on rencontre quelqu’un que l’on connaît on lui tend la main, on s’informe de sa santé, on lui demande comment il a passé la nuit ou l’heure de la sieste. Si l’on rencontre un inconnu, on se borne à lever verticalement la main et à lui souhaiter la paix, puis on poursuit son chemin. Si l’on rencontre un groupe de gens amis, on s’accroupit un instant à leurs côtés, on s’informe de leur santé et on poursuit son chemin après leur avoir souhaité la paix. Si un homme et une femme se rencontrent, celle-ci s’arrête à une vingtaine de pas, détourne le visage et attend, en inclinant le buste ou même en s’agenouillant, que l’homme l’ait dépassée de vingt pas. La femme ne peut passer en marchant un homme assis, elle doit se traîner à genoux. Il en est de même pour les jeunes gens dans leurs rapports avec les vieillards, on les quitte en se traînant sur les genoux et on ne se relève que lorsqu’on est hors de leur voisinage immédiat. Les enfants ne disent ni bonjour ni bonsoir à leurs parents, ils ne les saluent que lorsque ceux-ci reviennent d’un voyage. Le fils s’incline alors devant le père, la fille s’agenouille devant lui et, sans dire un mot, il place sa main droite sur l’épaule gauche de son enfant.
Le respect pour l’âge, le rang et l’autorité, la soumission de la femme à son mari, des enfants à leur père, trouvent leur expression la plus parfaite et la plus élevée dans le culte du sultan. Pour l’habitant du Ouadaï le sultan est plus qu’un homme, c’est un demi-dieu. Peut-être, objectera-t-on les nombreux soulèvements enregistrés par l’histoire du Ouadaï, mais il ne faudrait pas oublier que les tribus n’entreprenaient les hostilités que pour placer sur le trône le seul sultan légitime à leurs yeux.
Jadis, comme le rapporte Mohammed-Tounsi, les sujets ne pouvaient porter le nom du souverain. Lorsqu’un sultan montait sur le trône, tous ceux qui portaient le nom de l’héritier présomptif en prenaient un autre. Cette coutume était encore en honneur au temps de Khorefin qui l’étendit même aux noms de quelques-uns de ses parents. Depuis, elle est tombée en discrédit et, lors de mon séjour, le nom d’Ali et celui de son père Chérif étaient très populaires.
Les habitants du Ouadaï reconnaissent un seul sultan, celui de Constantinople, supérieur au leur ; les sultans de l’ancienne dynastie du Bornou partageaient avant ce privilège avec le padicha de Stamboul. Mohammed-Chérif reconnut encore cette suzeraineté des sultans du Bornou dans la personne du Cheik Omar qui n’était, ou mieux, dont le père n’était qu’un imposteur. Lorsque Mohammed-Chérif organisa une expédition contre le Bornou, expédition qui ne devait lui rapporter ni gloire ni succès, ses conseillers essayèrent de le détourner de l’entreprise, en invoquant cette suzeraineté.
Revenons maintenant à la famille.
Lorsque l’enfant vient au monde on pousse des cris de joie : trois si c’est un garçon, deux si c’est une fille. La mère lui donne généralement le sein jusqu’à l’âge de deux ans et c’est ce qui explique comment un faki de mes amis, homme de prodigieuse mémoire, pouvait m’affirmer se souvenir encore d’avoir tété le lait de sa mère. A partir du septième jour, on rase périodiquement la tête des nouveaux-nés. Après l’âge de deux ans, on ne touche plus aux cheveux des filles, les garçons conservent une touffe sur le crâne. Les enfants sont portés dans une peau sur le dos et non sur les cuisses, comme au Bornou. A l’âge de deux mois, on maintient les petites filles assises pour retarder la croissance ; à quatre mois, les petits garçons sont soumis au même traitement. Pour soutenir la tête, on passe aux enfants le gournek, un large collier de cuir. A huit mois, les enfants commencent à marcher.
Nous avons déjà dit que les enfants sont circoncis entre leur huitième et leur douzième année. En même temps, nous avons donné une relation détaillée de toutes les fêtes qui accompagnent cette solennelle opération. Dans presque toutes les tribus, les filles sont soumises à une opération analogue. Dès que l’enfant commence à fréquenter l’école, il abandonne la maison paternelle ; l’autorité du père n’est plus que nominale, elle est reportée sur le maître d’école (faki). Jusqu’à l’âge de dix ans, les enfants des deux sexes vont nus ; après, les garçons revêtent une manière de grande chemise et bien plus tard seulement un large pantalon. Le jeune homme chausse des sandales ou ces brodequins en chevreau jaune ou rouge qui viennent du Baguirmi ou du Bornou. Il est alors habillé comme un homme. Les toutes petites filles vont nues ou bien portent une ceinture ornée de franges en cuir (roro ou rakhat) ou de cauris. Ce n’est que plus tard qu’on leur met la ceinture de chasteté, le kamfous ; c’est une pièce de coton longue d’une aune et large comme la main, on la passe entre les jambes, on la noue en mince bandeau autour des reins et on la laisse retomber en traîne. Les petites filles portent déjà des boucles d’oreille et des bracelets, mais on attend qu’elles aient cinq empans de haut pour leur percer la narine droite où ballottera le populaire cylindre de corail, pour les habiller du pagne, la plus belle parure féminine au Ouadaï, et pour les coiffer comme les femmes.
J’ai déjà dit qu’en cas de maladie, les parents et les amis du malade se réunissent à son chevet, prodiguant leurs avis ou même leurs soins. Quand la mort est proche, tous ceux qui ont eu quelque rapport avec le moribond, s’empressent d’accourir et suivant l’usage de tous ces pays, on attend à peine que le cadavre soit refroidi pour procéder aux préparatifs de l’enterrement.
Les enterrements se font de préférence le matin, de bonne heure et la cérémonie est à peu près la même que dans les autres pays musulmans. La tombe a environ un mètre de profondeur pour les cadavres du sexe masculin et un mètre cinquante, pour ceux du sexe féminin ; on ferme les tombes avec grand soin et on les entoure d’épines, de grosses pierres, etc., pour les protéger contre les animaux féroces. Le jour des funérailles est marqué par une ripaille générale ; les foukaha qui, sept jours durant, lisent des versets de Coran en l’honneur du mort, reçoivent aussi leur part d’aliments et de merissa.
En matière successorale, les héritiers de la ligne masculine excluent, même quand ils sont de degré plus éloigné, ceux de la ligne féminine. Le Coran prescrit de donner à tous les fils une part égale et une demi part seulement aux filles ; cette prescription religieuse a force de loi. Si des femmes, filles ou sœurs, se présentent seules à une succession, leur part ne se trouve pas accrue par le défaut d’héritiers mâles, c’est le sultan qui vient à la succession à la place de ceux-ci. Il est interdit de tester ou de déshériter.
Au Ouadaï on ne s’habille plus de peaux de bêtes ; on porte des tobe’s, des pantalons et des sandales. Il y a quatre qualités de tobe’s, suivant le fil de l’étoffe (tokkiya). Les tobe’s du pays sont blancs, soi-disant parce que les tobe’s de couleur ne sont pas demandés, mais en réalité parce que l’industrie de la teinture est des plus rudimentaires au Ouadaï. Les tobe’s sont moins larges que ceux de Bornou, ils sont en forme de grands sacs rectangulaires, les manches sont très larges ; une ouverture circulaire sert à passer la tête, il n’y a pas de broderies autour du col. Les gens riches portent les tobe’s du Kotoko (Dar Makari), ceux qui sont très riches les font faire avec des étoffes venues d’Europe et importées par la Tripolitaine ou l’Egypte. On ne porte jamais plus de deux tobe’s à la fois et on n’en superpose jamais quatre ou cinq comme au Bornou mais les gens de condition portent souvent par dessus le tobe un caftan en soie, en toile ou en coton. Quelquefois aussi, mais bien moins souvent qu’au Bornou, on voit porter le burnous du Nord, il est généralement blanc, rarement noir ; le burnous rouge ne se porte qu’à la guerre. Le pantalon en tokkiya est assez large, il tombe jusqu’aux chevilles. Les pieds sont chaussés de sandales, les plus belles sont les nal’s du Baguirmi ; à la saison des pluies on porte des sandales en bois comme au Bornou. Pour monter à cheval on porte volontiers des chaussures en chevreau teint mais elles sont d’une forme spéciale pour permettre au gros orteil de retenir l’étrier. On ne se couvre pas la tête ; autant que possible on la rase toutes les semaines. Les étudiants font exception à cette règle. Les savants, les pèlerins et les vieillards, portent généralement un petit bonnet en coton blanc ; le fez (tarbouch) de Tunis n’est porté que par les étrangers et les fonctionnaires de la Cour, ils l’entourent alors d’un turban rouge ou blanc et l’enlèvent en présence du sultan. Les mouchoirs sont inconnus. On rase la moustache, on porte au contraire toute la barbe mais celle-ci est plutôt clairsemée. Les hommes portent souvent des bagues en argent et des bracelets en ivoire, en corne, en argile ou en pierre. Mais leur plus belle parure est ce qu’on appelle le fruit du doum (moukla) ; c’est une excroissance de la peau, entre l’oreille et le cou, qu’ils entretiennent par l’application constante de ventouses et qui est à leurs yeux l’indice de leurs goûts belliqueux et de leur intrépidité.
L’habitant du Ouadaï ne se sépare qu’à contrecœur de ses armes, elles font partie de son équipement. Généralement, ce sont une grande lance, quatre ou cinq javelots, deux poignards, dont l’un est attaché au coude et l’autre, de la grandeur de nos couteaux de chasse, au poignet. Les gros personnages portent en outre un sabre ou une massue ferrée qu’ils attachent à leur selle. Outre ces deux poignards, les galmanak’s, goulak’s ou djenak’s, on a encore un grand coutelas, le boullingak et une dizaine de lances, toutes avec des noms différents et distincts tant par leur fer que par leur bois. Les boucliers des indigènes sont de forme semi-circulaire, leur rayon est d’un mètre environ pour pouvoir protéger un homme accroupi, ce sont de grands cadres en bois, décorés selon les goûts locaux qu’on recouvre de peaux de bœufs, de buffles, de girafes ou même dans les pays fétichistes, de peaux d’éléphants ou de rhinocéros. La cotte de maille se porte sous le tobe. La grosse cavalerie porte des vêtements doublés d’ouate et recouverts de tokkiya ou de toile ; les cimiers sont en fil de fer, avec une doublure ouatée, destinée à protéger la nuque. Des tiges de fer fixées à ce casque protègent le visage. La cuirasse ouatée du cheval le couvre jusqu’aux pieds et on ne voit que les yeux et les oreilles de l’animal. Mais les plaques de laiton qui se trouvent à hauteur du poitrail et de la tête ne sont là que pour plaire aux yeux. Sur le dos de l’animal, dans la cuirasse et derrière la selle, on fixe un grande quantité de pointes de fer, très acérées, pour empêcher l’ennemi d’attaquer le cavalier par derrière.
L’unique vêtement des femmes n’est pas ce petit pagne orné jusqu’à quarante ou cinquante colliers de perles en corail, en verroterie ou en terre que nous avons décrit et que l’on passe comme une grosse corde autour des reins. Elles portent encore un pagne plus grand et un châle sur la tête et les épaules. Le pagne (firde en arabe et firde guindrimenek en dialecte maba) est la plus petite de ces pièces d’étoffe ; il entoure les cuisses et les jambes et traîne sur le sol. La mode en a porté la longueur de trois à douze dra’s, ce ne sont donc que des femmes de condition qui peuvent se permettre le luxe de ces pagnes à traîne (firde’s endourki) en tokkiya, en coton, en coton soie ou en soie. Le pagne (firde) commun est fait au contraire en tokkiya de qualité ordinaire. Il n’est pas rare de voir les femmes maba’s du Dar Zioud et du Dar Saïd se faire suivre de petits esclaves qui portent la riche traîne des firde’s endourki. Le firde kourmandjang est un vêtement qui couvre l’épaule gauche et est fermé sur toute la longueur du bras gauche depuis l’épaule, ornée de broderies de soie, jusqu’au poignet ; le bras droit reste nu ; le vêtement est fermé depuis l’aiselle droite jusqu’au dessous du genou. On confectionne généralement le firde kourmandjang avec du tokkiya très fin où le blanc alterne avec le bleu, mais ce vêtement est peu porté. Les femmes de condition portent souvent des pantalons en soie ou en tourkedi, sous leur firde. Quant aux fichus pour la tête et les épaules, les nreké’s mouchon, la mode en a porté la longueur, qui était de huit dra’s sur quatre de largeur à seize dra’s et ces châles ont ainsi d’énormes traînes. Naturellement ils ne se font qu’en tokkiya de la meilleure qualité et même en cotonnades ou soieries venues d’Europe. Le châle enveloppe tout le corps et cache le visage qu’il est convenable de voiler. Les femmes qui ont fait le pèlerinage de la Mecque portent un petit fichu comme les chérif’s et les oulema’s ; elles le roulent quelquefois en turban.
Les femmes se parent de colliers, de bracelets, qu’elles portent tant aux bras qu’aux jambes, et de bijoux pour les cheveux. Les colliers sont en fragments ellipsoïdes allongés de semidj ou de kidjel (agate), en morceaux de corail, en or, en argent ou en très longues perles de diverses couleurs et percées en leur milieu. Les coraux (mourdjan) importés sont de différentes dimensions ; on en distingue quatre variétés qu’on vend à la livre. Avec le corail, on porte souvent les zeitoun’s (en arabe olives ou kaouadim’s ou mansous’s) ; ce sont des billes de dimensions variables, mais généralement assez grosses, transparentes et teintes en jaune ou en vert. Il y a aussi des colliers en akik, une agate rouge dont on fait des perles. Avec un seul de ces colliers on achète une esclave (sedassi). Les femmes portent jusqu’à cinq ou six bracelets sur l’avant-bras, un peu au-dessus du poignet ; ces bracelets sont en
argent, en cuivre ou en laiton, quelquefois aussi en corne de buffle ou en peau de ngourou. Les femmes arabes aiment beaucoup les bracelets en ivoire. Les bracelets qu’on porte aux pieds sont ou bien de grands anneaux creux en argent, qu’on décore de petites pierres et de petits morceaux de métal ou bien des anneaux en argent massif, moins gros, mais plus chers. Les bracelets en laiton ne sont portés que par les femmes du peuple.
Souvent déjà, nous avons décrit la coiffure des femmes du Ouadaï. Les cheveux sont disposés en d’innombrables petites tresses autour de la tête et chez les femmes mariées ces tresses tombent comme un voile devant le visage. Deux grosses tresses partant du front entourent le crâne jusqu’à la nuque ; à leur point de jonction on pique un grand croissant en argent massif, dont les cornes, à l’opposé de ce qui se fait au Bornou sont tournées vers le bas. Une chaîne de corail relie les cornes de ce croissant, d’autres vont s’attacher aux tresses du front et repartent de là vers la nuque en passant par dessus les oreilles. Sur le milieu de la tête on dispose de petits croissants dont l’ouverture est tournée vers le dos et que de petites chaînes de corail relient au grand croissant de la nuque. Enfin des chaînettes de corail vont du front aux tempes, se balancent devant les oreilles pendant que d’autres, symétriquement disposées, tombent du milieu de la tête et portent à leur extrémité des billes d’or et d’argent.
La tête est ainsi complètement cachée, il reste juste une place vide au- dessus des oreilles ; on y applique des petits croissants en argent, dont les cornes sont tournées vers le bas. Aux oreilles les femmes portent de grandes bagues faites avec des morceaux de corail enfilés et qui s’écartent de l’oreille. Enfin elles ont dans la narine droite l’indispensable cylindre de corail qui est d’argent pour les femmes arabes ou même remplacé par un fragment d’anneau du même métal.
Les lèvres et les gencives sont soumises à un traitement particulièrement douloureux. On commence par percer les lèvres jusqu’au sang avec des épines d’acacia ; on frotte ensuite les plaies sanglantes avec de la limaille de fer et on obtient ainsi une teinte noirâtre ou gris foncé. Les gencives sont traitées de la même façon mais la limaille de fer est remplacée par la bile de bœuf ce qui leur donne une teinte bleuâtre. Les femmes soignent beaucoup leur bouche. Il est rare de les voir se promener sans avoir leurs brosses à dents entre les lèvres ; ces brosses sont simplement des morceaux cylindriques de siwak (salvadora persica), dont les fibres sont effilées en pinceau. Dès qu’elles sont assises les femmes se servent de ces brosses, qui, tout en nettoyant les dents par le frottement, parfument l’haleine.
Les femmes du Tama s’habillent encore de peaux de bêtes épilées et teintes avec de l’argile noire. Comme leurs compagnes kimr’s et Soungor’s, elles portent un anneau de cuivre ou de laiton dans la narine droite et d’autres du même métal aux bras et aux jambes. Elles se coiffent comme les autres femmes du Ouadaï, mais leur tête est toute blanche car elles remplacent les chaînes de corail par des chaînes en perles blanches. Leurs boucles d’oreille sont de grosses perles blanches. Les femmes du Tama ne se colorent pas les gencives ni les lèvres.
Les habitants du Ouadaï se nourrissent surtout de penicillaria (douchn, ksab) et de ses diverses variétés. Les autres céréales qui servent à l’alimentation sont le dourra (ngaberi), le riz, le froment, les haricots (loubia), le simsim (sesame) et surtout, les variétés de kreb (eragrostis) sauvage : l’abou sabe, l’adar, l’askemta et le bertemela. On fait grande consommation de viande. Les gens de condition mangent surtout du mouton ou du chameau, le foie cru de chameau est un mets particulièrement recherché ; le peuple mange la viande de bœuf beaucoup moins recherchée et d’ailleurs de qualité très inférieure. Les Djellaba’s et les gens de Guerri mangent le plus de viande. Les Kouka’s, les Massalit’s et les autres tribus qui habitent les rives du Batha mangent beaucoup de poisson ; il en est de même des riverains du Bahr- es-Salamat. Les indigènes établis au Sud du Batha aiment surtout les angaderi’s, c’est-à-dire les mets qu’il est malséant de manger ou qu’on ne mange que rarement, sans toutefois qu’ils soient prohibés, tels sont par exemple, la chair du lion et celle de l’antilope, et un grand nombre d’insectes. Les Kachemere’s, les Karanga’s, les Marfa’s, les Kadjanga’s, (Ertana’s), pour lesquels la grenouille est un mets très délicat et le lézard nullement à dédaigner, sont aux yeux des Maba’s, encore bien moins civilisés. Le douchn, le dourra et les céréales sauvages sont consommés indifféremment.
Les Kondongo’s, les Kachemere’s et les habitants du Dar Saïd ont en outre un goût marqué pour les haricots. Les Kadjanga’s font honneur au loubia mais préfèrent le sésame et les Soungor’s, les Mararit’s et les Massalit’s décernent la palme aux feuilles du balanites. Quant aux Maba’s, ils préfèrent les divers féculents (aïch) à tous les autres plats. Il faut reconnaître qu’ils les préparent mieux que les indigènes du Bornou ; d’abord, parce que leur farine est mieux moulue entre deux pierres que par le pilon du mortier du Bornou, puis, parce que leur pâte est pétrie avec plus de soin. On distingue différentes variétés d’aïch, suivant que la pâte est plus ou moins ferme, plus ou moins cuite, plus ou moins bien pétrie, (kondougoudougaïa, leddek, assida). On peut à volonté remplacer la farine de douchn par celle des céréales précitées. Dans le Dar-Maba et chez les Kachemere’s on ajoute de l’eau à la farine de douchn ou de dourra, on tourne jusqu’à ce que la pâte soit très épaisse, on la cuit jusqu’à complète évaporation de l’eau, puis on la fait sécher et on la sert avec du lait. A défaut de lait on peut servir l’aïch comme au Bornou et dans d’autres pays soudanais avec des sauces à base de viande crue, pilée ou boucanée, de poissons épicés ou de fruits. On relève le goût avec les feuilles de quelques arbres et buissons (khoudra). Mais les sauces préférées sont celles préparées avec des légumes (idam’s) ; la sauce aux cornichons et celle aux feuilles de tamarin notamment, ont très bon goût. Les noms des sauces varient avec les substances qui en forment le principal élément et le mode de préparation ; je n’ai pas noté moins de vingt-huit variétés mais bien entendu le mode de préparation comme celui de l’aïch lui-même, varie suivant les tribus. Les galettes de farine sont particulièrement appréciées en voyage, elles ont très bon goût ; on les fait avec du riz, du douchn, etc., auquel on ajoute du miel, du lait ou des épices, on passe au four ou on fait sécher au soleil (kisra’s). Les boissons sont faites avec des céréales (douchn, dourra, etc.), ou du miel, des dattes, etc., on ajoute de l’eau et on laisse fermenter (merissa khabcha, merissa ambilbil, merissa korde, merissa khall, merissa gueringa). Je ne connais que trois boissons dont l’usage n’enivre pas ; on les fait comme les premières avec des céréales, de la farine (de l’aïch) et de l’eau ; leur préparation ne se distingue de celle des précédentes que par une fermentation plus courte ce qui leur donne un goût à la fois doux et aigrelet.
J’ai déjà dit la grande consommation de spiritueux faite par les habitants, malgré les sévères répressions ; les résultats de mes observations sur ce point sont loin d’être honorables pour les indigènes. Les Maba’s sont naturellement cruels, querelleurs et brutaux ; quand ils sont ivres, leurs instincts barbares se déchaînent avec toute leur violence et, durant mon séjour à Abecher, il ne se passait pas de semaine sans rixes, toujours suivies de graves blessures et souvent de mort d’homme.
On se tromperait étrangement si, considérant les complications de la vie communale et l’étroite réglementation des rapports sociaux, on prêtait aux habitants une très grande activité industrielle et commerciale. Ils sont au contraire très peu civilisés. Les Haoussa’s et les Bornouans font de très belles cotonnades dont le bon goût égale la richesse ; les peaux de chèvres tannées du pays haoussa sont des teintes les plus variées et travaillées avec le plus grand art. Le Darfour est célèbre pour ses sparteries et ses nattes ; on trouve sur les marchés de Kouka les produits naturels ou industriels de tous les pays. Au Ouadaï au contraire, les habitants sont à peine capables de faire les travaux les plus rudimentaires ; dès qu’ils veulent faire quelque chose de convenable, ils sont obligés de faire appel à leurs voisins. Désirent- ils habiter une case en paille ou une maison en pisé d’une architecture un peu soignée ? ils s’adressent à des Baguirmiens ou à des Bornouans. S’ils veulent être bien habillés, ils achèteront des vêtements haoussa’s ou bornouans. Faut-il couper des étoffes européennes ? ils ont de nouveau recours aux Baguirmiens et aux Bornouans. Tout ce que les indigènes font au Ouadaï est grossier et peu pratique. Leurs chaussures, leurs sandales blessent le pied ; leurs selles sont incommodes, leurs paniers et leurs nattes disgracieux et peu solides ; la cotonnade locale, le tokkiya, est de la qualité la plus grossière et la plus inférieure. Le roi Ali avait si bien compris ce défaut d’habileté et d’activité chez son peuple, qu’il ramena douze ou quinze mille hommes de son expédition au Baguirmi, et ces vaincus tranchaient avantageusement sur leurs vainqueurs.
C’est tout juste si le roi avait pu faire comprendre à son peuple les avantages du commerce ; celui-ci était pour la plus grande partie entre les mains des étrangers, mais à mon passage déjà, le commerce du Ouadaï était plus important que celui des états voisins.
L’importation s’y faisait par trois routes : celle de Djalo, celle du Darfour et celle du Bornou. Les caravanes passant par Djalo, comme celles passant par le Darfour, venaient d’Egypte ; mais les marchandises importées viâ Djalo étaient transportées par des Medjabra’s et celles importées viâ le Darfour par des Djellaba’s (marchands du Haut-Nil). Il venait chaque année à peu près cent Medjabra’s à Abecher, apportant en moyenne pour deux cent cinquante thalari’s de marchandises. Il y en avait bien quelques-uns qui en apportaient pour mille ou deux mille mais nombreux étaient ceux qui n’en avaient que pour une centaine. Les plus gros marchands étaient presque tous étrangers, tel ce hadj Salem de Kairouan. J’étais à Abecher quand y arriva la première caravane venue directement de Tripoli. Du Caire, on importait surtout des cotonnades (makta’s kham) qui ont un peu plus de quatorze mètres de long et de un mètre à un mètre cinquante de large ; elles étaient censées représenter la valeur d’un thalari. Mais la valeur du thalari était plus grande au Caire qu’à Abecher, car il fallait payer dans cette dernière ville trois thalari’s pour deux makta’s tromba qui n’en valaient qu’un seul au Caire. De même que la cotonnade européenne, le makta kham ou makta tromba représentait le thalari, de même les grossières cotonnades locales (tokkiya) remplaçaient la monnaie divisionnaire. Le makta tromba valait de dix à seize tokkiya. A défaut de menue monnaie, les feuilles de papier ou les verroteries, servaient pour les petits achats. Cette question monétaire permettait d’apprécier la civilisation relative du Ouadaï et du Bornou. Au Bornou, le thalari était monnaie légale et la monnaie divisionnaire, le cauri était de si petite valeur, qu’il était facile d’acheter les objets les moins chers en très petites quantités. Ces systèmes monétaires différents n’étaient pas sans influencer notablement le cours des marchandises.
On importait aussi du Caire de grosses perles rouges en argile (khaddour’s, c’est-à-dire cachés) ; les femmes en font des colliers qu’elles portent sous leurs vêtements autour des cuisses ; de grosses perles d’ambre, un peu de soie, de velours, de toile et de shirting. Les objets importés par le Darfour étaient à peu près les mêmes, quant aux marchands de Tripoli, ils avaient surtout apporté des objets de luxe qu’ils plaçaient difficilement.
Les caravanes, venant par Djalo, payaient un droit de deux makta’s kham ou tromba par charge de chameau, celles venant par le Darfour, sept makta’s, dont cinq pour le roi et deux pour la reine-mère. L’écart entre ces taxes d’importation s’explique d’abord par les difficultés du chemin à travers le désert, que les gens de Djalo devaient prendre, puis parce que les Djellaba’s essayaient souvent de se soustraire au paiement des droits, en chargeant la veille du jour où ils pensaient passer la frontière, jusqu’à trois charges sur un seul chameau. En plus de ces taxes, les marchands avaient à payer des redevances au superintendant des marchands étrangers et au fonctionnaire qui conduisait leur caravane jusqu’à la capitale ; ils devaient aussi donner des présents aux gouverneurs des provinces frontières. Une charge d’âne payait deux makta’s tromba. Du Bornou, on importait quelques objets manufacturés des pays haoussa’s, des tobe’s de Kano, teints en bleu par l’indigo, des tourkedi’s, des peaux de chèvres tannées et teintes de Kano et des chaussures de la même ville.
Le Ouadaï exportait des esclaves, des plumes d’autruche et de l’ivoire mais les esclaves étaient le principal élément de ce commerce. Le roi Ali, prince belliqueux, excitait l’humeur guerrière de ses fonctionnaires et de ses sujets, il faisait ainsi un grand nombre d’esclaves. Les Medjabra’s exportaient en Tripolitaine ou en Egypte à peu près quinze mille esclaves, fort peu de plumes d’autruche et, vu les difficultés du transport, encore moins d’ivoire. Les Tripolitains eux- mêmes n’achetaient pas d’esclaves, ce n’est qu’à contre-cœur qu’ils les recevaient en présent pour leur usage personnel. Les plumes d’autruche et l’ivoire étaient surtout exportés au Darfour, d’ailleurs cette route de l’Est, beaucoup plus facile que celle du Nord, permettait l’exportation de produits moins riches comme le tamarin, l’encens (le louban), etc., etc. On peut évaluer à cent quintaux la quantité d’ivoire exportée annuellement par les chemins du Nord ou de l’Est, sans compter ce qu’exportait le roi, le plus gros marchand du pays. Les plumes d’autruche étaient beaucoup plus abondantes au Ouadaï que dans les pays voisins, mais la qualité n’était pas des meilleures. Vers 1850, une dépouille d’autruche valait un thalari et moins même et cette dépouille représentait en moyenne trois livres de plumes noires et une livre de plumes blanches. Les demandes du commerce avaient porté ce prix à cinquante thalari’s. Le chérif Salem, de Kairouan, achetait surtout de l’ivoire ; son intention était de rentrer par le Darfour et comme son séjour au Ouadaï devait être long encore, il redoutait les mites pour les plumes d’autruche. Il ne voulait pas exporter des esclaves, craignant que ses emportements ne lui causassent des ennuis. Le hadj Salem séjournait depuis deux ans au Ouadaï ; il était venu avec un capital de mille thalari’s, avait déjà vingt-cinq quintaux d’ivoire en magasin et devait en recevoir encore cinquante. Les achats d’ivoire se faisaient par l’intermédiaire d’indigènes auxquels les marchands cédaient leurs marchandises à crédit et qui allaient alors au Bahr-es- Salamat, au Rounga ou au Kouti, où étaient les plus grandes réserves d’éléphants, les échanger contre des défenses. En 1870, un quintal d’ivoire valait au Kouti dix thalari’s de verroteries ou de cotonnades ; en Egypte, cent cinquante thalari’s.
Les caravanes du Nord ne quittaient le Ouadaï qu’une ou deux fois par an. La route de Bengazi par le désert était en effet des plus pénibles, non pas par sa longueur, il n’y avait qu’une cinquantaines d’étapes, mais par la rareté de l’eau. Avec le Darfour et l’Egypte, au contraire, on commerçait toute l’année. Le roi du Ouadaï n’avait pas les mêmes scrupules que celui du Bornou ; il ne croyait pas déroger en s’enrichissant par le commerce ; il expédiait tous les trois ans au Caire, viâ Koufra et Djalo, une caravane uniquement chargée de marchandises lui appartenant. Il s’était réservé le monopole de la chasse au Kouti, le pays le plus riche en éléphants ; il exportait surtout de l’ivoire et fort peu de plumes d’autruche.
Il expédiait tous les trois ans à peu près trois cents quintaux et le transport par le désert lui était plus facile qu’aux autres marchands car les Mahamid’s et, d’une façon générale, tous les Arabes de la frontière Nord étaient obligés de mettre à sa disposition les chameaux nécessaires. Cette caravane était conduite par quelques-uns de ses dignitaires ou fonctionnaires ; comme ceux-ci s’équipaient et se nourrissaient à leurs frais, le roi du Ouadaï touchait des prix de vente sans débourser des prix d’achats. Il s’en fallait de beaucoup que le Ouadaï fut aussi riche que le Bornou ou le Darfour ; le roi Ali devait pourvoir à presque toutes les dépenses avec les bénéfices de son commerce. En déduisant les menus frais, on peut les évaluer à cinquante mille thalari’s tous les trois ans.
Quelques Djellaba’s audacieux et entreprenants allaient de leur personne aux frontières septentrionale et occidentale du pays pour y acheter des plumes d’autruche, ou au Bahr es Salamat, pour y acheter de l’ivoire. En se passant d’intermédiaires, ils obtenaient les marchandises à des prix ridiculement bas, mais ils risquaient leur vie et, pour tenter ces voyages, il fallait avoir une connaissance parfaite du pays et de ses habitants.
Le commerce de gros du Ouadaï était localisé à Abecher et à Nimro, la cité des marchands. Il y avait encore des marchés dans deux ou trois autres centres. Il s’en fallait d’ailleurs de beaucoup que le marché d’Abecher fut aussi bien pourvu que celui de Kouka et c’était là qu’on pouvait apprécier le mieux les avantages que le cheik Omar avait procurés à son pays en important le thalari. Au Bornou on pouvait se procurer toutes les marchandises avec des thalari’s ou des cauris qui servaient de monnaie divisionnaire. A Abecher le makta tromba était bien censé représenter le thalari, mais une foule de choses nécessaires à la vie journalière devaient s’échanger contre les objets les plus divers. Quelles peines n’avait-on pas souvent à acheter du beurre, du miel, etc., marchandises plutôt rares ! Les vendeurs refusaient le paiement en makta’s tromba ou en thalari’s ; il fallait aller échanger des kaouadin’s (grosses perles d’ambre), des khaddour’s (perles d’argile) ou quelque autre marchandise pour les payer. Le douchn seul se payait toujours en makta’s ou en tekaki (ferda, la moitié d’un tokkiya). Pendant mon séjour le makta tromba valait douze tekaki et le thalari huit. Le douchn était au cours du Bornou, quatre moudd’s coûtaient un tokkiya. Une botte de paille suffisante pour nourrir deux chevaux pendant deux jours valait un ferda ; quatre poulets coûtaient un tokkiya ; un gigot coûtait un ferda. Le froment était rare, la mesure valait quatre tekaki ou un demi thalari. Le riz sauvage qui vient naturellement dans beaucoup de régions et notamment dans le Dar Zioud où j’avais passé en venant au Ouadaï, n’était pas très demandé sur le marché. Le bois était abondant, les calebasses servant de plats ou de gourdes étaient rares et beaucoup plus chères qu’au Bornou. Il en était de même pour la sparterie (siggedi’s au Bornou, cherkaniya’s au Ouadaï) dont on se sert pour clore les cultures, construire des hangars- véranda’s et tapisser les murs des cases.
CHAPITRE IX
=Notes sur l’histoire du Ouadaï=
Déjà l’empire du Bornou jouissait d’une prospérité plusieurs fois séculaire, ses princes musulmans l’avaient amené à un haut degré de puissance, quand ses voisins de l’Est qui devaient devenir plus tard les empires du Darfour et du Ouadaï, étaient encore en proie à la barbarie du paganisme. Les Tundzour’s y dominaient. On ignore l’époque précise de leur immigration. Ils étaient venus de l’Est, mais leur domination ne devait pas avoir précédé de plus d’un siècle l’introduction de l’islam. Ces Tundzour’s ont la peau presque blanche, parlent l’arabe et on les dit de race arabe, tant au Ouadaï qu’au Bornou. Déjà leur puissance avait été brisée au Darfour bien avant l’introduction de l’islam ; au Ouadaï, l’honneur de cette tâche était réservé à Abd el Kerim, le fondateur de l’empire, l’apôtre de l’islam, le fils de Yame.
Yame ou son père s’était installé avec sa famille dans le Ouadaï, longtemps avant la fin de la domination tundzour. C’est à tort que quelques savants ont cru que cette famille était de la tribu des Kimr’s ; ceux-ci sont du centre de l’Afrique et Yame était de la tribu des Djaliya’s, au Chendi, au nord de Khartoum, dans la vallée du Nil. Son ancêtre était Saleh ibn Abdallah ibn Abbas, aussi Yame et sa famille se disaient-ils Abassides, comme le font encore les indigènes de Chendi, d’Abou Harras, d’Ourfa, de Neselmiya et les habitants de la ville de Sennar. Avant de venir au Ouadaï, Yame s’était arrêté assez longtemps au Darfour ; d’abord, à l’est de Kobe, dans le massif de Ouoda, puis sur le mont Bourgou Kabkabieh.
Ces deux noms Ouoda et Borgou sont devenus ceux du pays. Dans le Darfour, le Ouadaï est connu sous le nom de Bourgou ; les Bornouans, les Baguirmiens et les Arabes l’appellent le Ouadaï ; les Koran’s, le Kougous et les écrivains, le Dar Saleh, c’est-à-dire l’empire des descendants de Saleh ibn Abdallah l’Abasside. C’est donc commettre une erreur que de faire dériver le nom du pays de celui d’un homme qui se serait appelé Ouoda.
Yame l’Abasside — et les souverains du Ouadaï ont incontestablement le droit de prendre ce qualificatif, — se fixa à Debba, au Nord-Ouest et tout près du lieu où devait s’élever Ouara. Son fils, Abd el Kerim, très pieux, fonda une petite communauté musulmane à Bidderi au Baguirmi ; il était décidé à renverser la dynastie païenne et la tradition rapporte que son projet fut servi par les circonstances suivantes.
Le roi tundzour de l’époque, Daoud, avait une fille, Meiram Aissa. Abd el Kerim courtisait la princesse ; le père en fut averti. Colère de celui-ci, qui ordonna de s’emparer du séducteur ; Abd el Kerim ne dut son salut qu’à la rapidité de son cheval. Sa vie était menacée, il hâta l’exécution de ses projets. Il s’était créé de nombreux partisans parmi les Arabes en mariant les filles de sa tribu aux chefs de Mahamid’s, des Mahariye’s, des Naouaibe’s, des Erekat’s et des Beni Holba’s : il s’assura par de belles promesses le concours des tribus noires, puis recourut à la ruse suivante. Il pria ses partisans arabes de le joindre avec leurs chameaux et d’attacher de longues branches à la queue des bêtes.
Il marcha alors contre le roi Daoud avec cette armée qui soulevait des flots de poussière en balayant la terre avec les branches.
En voyant ces nuages de poussière, le roi Daoud crut se trouver en présence d’une innombrable armée ; il s’enfuit terrifié et fut tué dans la poursuite. Les Tundzour’s se réfugièrent en partie au Kanem où ils se mirent sous la protection du sultan du Bornou, une partie demeura dans la région d’Abou Telfan, où ils vivent encore sous un sultan à peu près indépendant. L’ancienne résidence de Daoud, Kadama, existe encore ; elle est dans le pays kachemere, à quatre étapes au Sud-Ouest d’Ouara.
A la fondation de cette dernière ville se rattache la légende suivante. Abd el Kerim campait un jour avec les siens sur l’emplacement de la ville ; le pays était couvert d’épais fourrés ; les génisses du troupeau y pénétrèrent et trouvèrent de riches pâturages sur ce sol abondamment arrosé. Le soir on chercha les génisses, on ne les trouva pas ; il fallut pénétrer dans le fourré et quand Abd el Kerim eut vu ces eaux abondantes et cette luxuriante végétation il résolut d’y fonder une ville. En souvenir du fourré, il la baptisa Ouara (en arabe ouar ou ouara signifie le lieu difficile à passer). Il s’y établit, y réunit sa communauté musulmane, grossie par la conversion en masse des gens de Debba ; bâtit une mosquée et régna paisiblement et pacifiquement pendant une vingtaine d’années, probablement de 1635 à 1655. Il payait tribut au Darfour, comme le faisaient les Tundzour’s et la principale pièce de ce tribut était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même temps, il payait tribut au Bornou pour éviter ainsi une intervention de ce pays en faveur des Tundzour’s.
Kharout son fils, lui succéda ; le règne du fils fut de quelques années plus long que celui du père, mais pacifique et juste comme celui-ci (1655-1678). Le jeune empire fut plus solidement organisé, le peuple aimait son souverain. Le seul fait remarquable de son règne fut l’agrandissement d’Ouara, qui devint la véritable capitale du pays.
Kharif, fils de Kharout, lui succéda. Ce prince mourut après avoir régné trois ans (1678-1681). Il périt au cours d’une expédition contre le sultan Milbis du Tama, qui résidait à Nyeré (Yangal pour les habitants du Ouadaï). A l’approche de Kharif, qui campait à Lofounga, Milbis s’était enfui, Kharif était alors allé camper à Abou Hadid, à un jour de marche de Nyeré. La saison des pluies avait commencé, les guerriers du Ouadaï avaient demandé à retourner au pays pour cultiver leurs terres ; Kharif avait refusé. La plus grande partie des hommes déserta, il ne resta qu’un petit noyau de fidèles. Milbis l’apprit ; il accourut en hâte et massacra le roi du Ouadaï avec ses compagnons.
Yakoub Arous, le frère cadet de Kharif, lui succéda (1681-1707.) La tradition rapporte l’anecdote suivante qui caractérise bien le peuple du Ouadaï. La lâcheté des guerriers du Ouadaï, qui avaient abandonné leur souverain, avait été cruellement punie. Pendant les sept premières années du règne d’Arous il n’était pas tombé d’eau ; une épizootie était venue ajouter à la misère, la famine désola le pays. Lorsque Arous eut compris que ces calamités étaient le châtiment de Dieu, il essaya de racheter la faute commise. Il envoya secrètement un de ses confidents au Tama, pour reconnaître le lieu où son frère était enterré ; cet homme rencontra une vieille femme qui lui indiqua le tombeau moyennant un collier de perles blanches ; c’était dans le lit du fleuve sous un grand arbre (salob). Le roi Arous alla au Tama, fit dresser sa tente sur l’emplacement du tombeau, fouiller le sol et trouva le cadavre de son frère, sans trace de décomposition. Il le fit placer sur un cheval et conduire au Ouadaï, protégé contre le soleil par des parasols, il suivit lui-même le cadavre. Quand le cortège franchit la frontière du Ouadaï, le vent, qui n’avait pas soufflé depuis longtemps, s’éleva et une pluie abondante tomba quand on enterra Kharif avec tous les honneurs, dûs à la dépouille des princes. Un second miracle suivit ; il n’y avait pas de grain pour les semailles ; la légende rapporte qu’une fourmi alla en chercher au Tama ; elle multiplia les voyages du mont Konada, près d’Ouara, au Tama jusqu’à ce qu’il y eut assez de grain pour pourvoir aux besoins de chacun.
L’amour de l’indépendance vient avec la prospérité. Ahmed Bokkor, le sultan du Darfour, avait fait réclamer le tribut annuel ; déjà on avait désigné la princesse qui lui serait envoyée, quand un mendiant en haillons, nommé Kirdi, s’avança, s’opposa au départ et dit que ce tribut était une honte pour le royaume du Ouadaï. Arous, ravi de voir qu’il y eût encore des hommes énergiques dans ses états, défendit à la princesse de partir. Il dépêcha au sultan du Darfour deux messagers, chargés de lui faire savoir que s’il voulait son tribut il n’avait qu’à venir le prendre. Les messagers s’acquittèrent de cette périlleuse mission, mais Ahmed Bokkor ne souffrit pas qu’on leur fit aucun mal et se borna à les renvoyer sans réponse.
Même après cette provocation, le roi du Darfour, un pacifique vieillard, hésita à attaquer le Ouadaï ; c’est alors qu’Arous commença les hostilités, franchit la frontière et, passant par Kheir Ouadjid, Mourli, Nokat Sag (Chag) et Ferreoli, il s’installa à Choutak (c’est-à-dire : garde-toi de passer ici !) sur les bords du lac Rahat Bergana, près du Djebel Marra. De ce camp, il dirigea des razzia’s dans toutes les directions. Quand le pacifique sultan du Darfour apprit ces nouvelles, il envoya un courrier à Arous pour lui demander ce qu’il faisait dans ses états ; l’orgueilleux prince répondit qu’il allait faire un pèlerinage à la Mecque. Bokkor lui envoya alors sa fille pour lui servir de compagne pendant ce long voyage aux lieux saints et en même temps il lui intima l’ordre de quitter le pays. Arous n’en tint aucun compte et reçut la malheureuse princesse avec le plus grand des dédains. Ahmed Bokkor résolut alors d’attaquer Arous ; il réussit à le cerner. Arous se tenait au milieu du camp, sous un arbre dont il avait une branche dans la main. Les guerriers d’Ahmed Bokkor se précipitèrent sur ceux d’Arous, entourés de tous côtés. Le roi du Ouadaï résista jusqu’à ce qu’un Arabe coupa d’une balle la branche qu’il tenait à la main. C’est alors seulement qu’il donna l’ordre de la retraite ; il se fit une trouée avec ses gens et ne fut pas poursuivi. Bokkor lui accorda la paix, sans exiger de compensation : le traité signé fut enfoui avec de grandes solennités à la frontière ; seraient parjures ceux qui la franchiraient avec des intentions hostiles. La fille du roi du Darfour lui fut rendue.
Omar Lele, le petit fils d’Ahmed Bokkor, réclama de nouveau le tribut du Ouadaï ; on lui répondit, comme à son grand-père, qu’il n’avait qu’à venir le chercher. Il releva ce défi en envoyant contre le Ouadaï une armée commandée par les généraux Kouniyna et Dima-Ouma. Les troupes du Ouadaï s’étaient fortement retranchées ; le kamkolak Doudder campait avec son corps d’armée sur les bords de l’Ouadi Delal (une rivière qui vient de l’Est pour former avec le Lobbode et le Mondjobok le Bouteha qui se jette dans le Batha à Malamm, à cinq étapes au Sud-Ouest d’Ouara) ; le kamkolak Gueren, un ancêtre de l’homme auquel je dus ces renseignements, défendait l’Ouadi Lobbode. Doudder fut battu par Dima Ouma, mais Kouniyna le fut par Gueren. Le moment était critique ; les deux sultans rejoignirent leurs armées. Arous réussit à passer le fleuve et à attaquer l’ennemi sur ses derrières, après avoir tourné ses positions. Il n’en profita pas pour le surprendre mais l’aborda en poussant de grands cris ; il battit l’armée du Darfour dans ce sanglant combat et l’obligea à une fuite désordonnée.
Mais, Omar Lele ne s’enfuit pas ; c’eût été la plus grande des hontes pour un roi de ces pays. Il demeura, entouré des membres de sa famille et de ses serviteurs ; on massacra ceux-ci et on l’amena lui-même captif à Abou Koundi, dans le pays de Djoumbo. Il y passa le reste de ses jours à lire le Coran, y mourut et y fut enterré.
Arous régna de longues années, on ne sait exactement combien de temps ; les chroniques du pays sont muettes sur ce point.
Son fils, Kharout es Sarhir (le cadet), lui succéda ; il régna quarante ans, de 1707 à 1745. Il n’entreprit pas d’expéditions, améliora la situation économique, gouverna selon les vœux des populations et assura la sécurité dans ses états.
Son fils, Djoda, 1745-1795, lui succéda. Le règne de ce prince fut au moins aussi glorieux que celui de son successeur Saboun et celui d’Abd El Kerim, le fondateur de la dynastie. Les nombreux surnoms sous lesquels il est plus connu que sous le nom de Djoda en sont une preuve. On l’appelait Kharif Timan (c’est-à-dire la double récolte), Mohammed es Saleh (le pieux), ou es Sarif (le prince infiniment généreux). C’est le second de ces surnoms qui valut au Ouadaï le nom de Dar Saleh (le pays de Saleh). C’était faire partager au sultan Djoda l’honneur d’avoir fondé la dynastie avec Abd el Kerim.
Omar Lele mourut sous son règne et cette mort fut le signal de nouvelles querelles avec les voisins de l’Est ; Aboul Kasim en effet, le frère d’Omar Lele et son successeur, entreprit une guerre pour le venger. Il réunit une nombreuse armée, franchit la frontière en alléguant qu’il voulait faire sa prière sur le tombeau d’Omar Lele. Il était accompagné de ses deux généraux Dima-Ouma et Kouniyna et alla camper à Rakanna, près du Lobbode, dans le pays tundzour. Djoda ne se fit pas attendre, il accourut en toute hâte avec son armée et cerna l’ennemi comme l’avait fait Arous. Mais la surprise ne fut pas complète. La légende rapporte en effet, qu’Aboul Kasim buvait tous les jours le lait d’une chamelle (naka). Un jour le lait que lui apporta son esclave Amdemeram était noir de poussière ; interrogée par son maître, elle n’en put donner le motif. Aboul Kasim ordonna alors d’installer une vigie. Celle-ci lui cria du haut de son arbre qu’elle voyait briller quelque chose à l’horizon, c’était comme une nappe d’eau sur laquelle se jouait le soleil ; Aboul Kasim répondit : « ce sont les épées et les cuirasses de l’ennemi ». La vigie ajouta qu’elle voyait comme de gros blocs qui s’avançaient ; Aboul Kasim répondit : « ce sont les chevaux de Djoda avec leurs lebabid’s (cuirasses) ». Enfin la vigie rapporta qu’elle voyait comme des épis se courbant sous le souffle du vent : « Ce sont les lances de l’armée du Ouadaï » répondit le sultan et il donna l’ordre à son armée de prendre ses positions de combat. Les deux armées étaient en présence. Saïd, l’akid des Djaadina’s, était à l’aile gauche de l’armée de Djoda ; l’akid des Rachid’s, à l’aile droite. Le roi ordonna à l’akid des Djaadina’s de se porter à l’aile droite en se dissimulant derrière les combattants, l’akid répondit fièrement qu’il ne voulait pas vaincre par des marches dérobées mais avancer sous les yeux de son souverain. Il le fit. Il se jeta sur le centre des Foraoua’s où se tenait Aboul Kasim ; la lutte fut acharnée, Saïd perdit le tiers de ses hommes mais il battit l’ennemi et s’empara de celui qu’il croyait être le sultan du Darfour, ce n’était pourtant que l’amin el Bahr el Kounyigaoui ; le sultan blessé à l’épaule, avait eu le temps de s’enfuir au Darfour. Mais au Ouadaï on ne s’aperçut pas de cette substitution de personnes. Le roi Dadjo fit étaler le butin de la journée devant le prisonnier ; il lui offrit généreusement d’en prendre sa part et de se retirer librement. Mais l’amin, jouant merveilleusement son rôle, refusa cette offre « honteuse » et demeura prisonnier. Cette supercherie serait restée ignorée jusqu’en ces derniers temps et l’homme qui me donna ces renseignements, un membre très respectable de la tribu des Kodoi’s, m’assura qu’il n’avait appris la vérité qu’au cours d’un séjour de plus de dix ans au Darfour.
Djoda entreprit huit expéditions contre les fétichistes du Sud du Ouadaï (les Djenakhira’s). L’akid el Bahr Guerfa soumit la plus grande partie du Kanem administré par Mele, un khalifa (gouverneur) du Bornou ; ce même akid s’empara de Mondo, le centre de la puissance tundzour. Le sultan Djoda régna quarante-six ans, mais l’âge l’avait tellement affaibli que l’akid Doud Barka dut expédier les affaires de l’Etat pendant les dernières années de son règne. Quelques grands du pays tentèrent bien de faire déposer le roi, mais les protestations furent unanimes et il occupa le trône jusqu’à sa mort.
On raconte que la peau de son front retombait en larges plis sur ses yeux, à ce point qu’il fallait attacher ces plis pour lui permettre de voir. Mais quand le bruit courut que l’ennemi était aux portes de la ville, Djoda se fit mettre sur un cheval et alla reconnaître lui-même la fausseté de la nouvelle.
Saleh Derret, son fils, lui succéda. Ce prince n’était pas méchant mais incapable de régner ; ses conseillers et ses esclaves même se jouaient de lui et le trahirent même. Saleh Derret avait neuf fils, Abd el Kerim, surnommé plus tard Saboun, dont la mère était de la tribu des Malanga’s ; Radama, Mohammed Cherif, Assad, Abd el Djelil, Tirab, Mohammed, Ahmed et Otman. Il paraît que Saleh Derret favorisait Assad, un de ses fils illégitimes, aux dépens d’Abd el Kerim, son fils aîné. Celui-ci, adversaire résolu des conseillers de son père, vivait loin de la cour quoiqu’il eût de nombreux partisans.
Saleh Derret avait régné huit ans, quand il fit un jour une excursion, accompagné d’une suite peu nombreuse. Pendant son absence, on propagea le bruit de sa mort, on lui éleva même un tombeau au cimetière des sultans, le Toumang. Quel était le coupable, était-ce quelque haut dignitaire, était-ce l’hababa (l’épouse chef) ? On ne le sait. Mais l’aventure n’a rien d’extraordinaire ; la maladie et même le décès d’un roi sont entourés d’un si grand mystère ; on sait si peu de sa vie privée ; ceux qui s’approchent de sa personne sacrée sont si peu nombreux qu’il est fort possible que l’hababa elle-même fut trompée. Mais comme cette femme redoutait Assad et son parti, elle s’empressa d’aviser Abd el Kerim du décès de son père en lui envoyant, selon l’usage, un plat vide. Abd el Kerim prit immédiatement toutes les mesures que commandait la situation ; pendant son exil volontaire il n’avait pas perdu son temps ; ses partisans étaient nombreux et sa puissance assez grande. Suivi de ses gens, il alla à Ouara pendant qu’il dépêchait partout des courriers pour annoncer son avènement. Secondé par six akade qui lui étaient dévoués, il fit disparaître les personnages les plus dangereux de l’entourage de son père. A la tombée de la nuit, ce fils qui avait toujours témoigné la plus grande déférence à son père, priait sur son tombeau.
Quelques heures plus tard, le sultan Derret retourna dans son palais, apprit le coup d’état et s’enfuit à Delmik, chez les Kodoi’s. Le lendemain matin, Abd el Kerim se fit proclamer sultan ; il eut le cruel courage de faire massacrer tous ses adversaires. Le bruit courut bientôt que Saleh Derret était encore en vie et qu’Abd el Kerim avait conspiré contre son père. Le sultan fit savoir qu’il abdiquerait dès qu’il aurait la preuve irréfutable que son père était encore en vie. Les messages dépêchés ne rapportaient aucune nouvelle précise ; c’est alors qu’Abd el Kerim se mit en route pour vérifier de ses yeux l’identité de son père. Celui-ci s’était réfugié avec le kamkolak Abd el Baki à Batouma, dans le pays des Madala’s. Il attendit son fils à la tête d’une petite troupe et quand Abd el Kerim l’eut reconnu il voulut se soumettre. Sa mère l’en empêcha ; elle le supplia de ne pas s’exposer imprudemment au ressentiment du sultan Derret. Abd el Kerim hésita ; que faire ? se soumettre à son père, c’était son devoir, mais il aimait sa mère et jouait sa tête. Il hésitait encore quand un de ses partisans trancha la difficulté en massacrant Saleh Derret. Abd el Kerim fit exécuter l’assassin sur place, puis une lutte s’engagea et il noya dans des flots de sang ce qui restait du parti de son père.
Saboun (c’est le surnom sous lequel Abd-el-Kerim est le plus connu) était le maître incontesté du trône. A l’exception d’Assad, le fils favori de Saleh Derret, ses frères étaient encore des enfants en bas âge. Assad n’avait pas assisté à l’assassinat de son père ; dès qu’il l’apprit, il s’enfuit auprès du sultan du Darfour : Mohammed-el-Fadl. Saboun essaya d’abord de le faire assassiner, puis il l’attira au Ouadaï. Assad n’avait pas renoncé au trône, il vint à Bir Touil, à l’Est d’Ouara ; ses prétendus partisans soudoyés par Saboun l’entourèrent des plus grands honneurs. Tout à coup ils jetèrent le masque, s’emparèrent de la personne du prince et le conduisirent à Ouara où il fut aveuglé par ordre de son frère, le sultan.
Saboun avait régné deux ans, quand il entreprit sa mémorable expédition contre le sultan du Baguirmi, Abd er Rahman Gaourang. C’était soi-disant pour le punir de ses débauches ; sa vie, disait-on, n’était qu’une longue suite d’infractions à toutes les lois religieuses. Saboun franchit la frontière, prit Massenya,[20] la capitale, la détruisit, fit massacrer le sultan Abd er Rahman et installa sur le trône le fils de celui-ci, Bourkomanda.
Ce fils ne mourut que sous le règne de Mohammed Cherif. C’est de cette époque que date pour le Baguirmi, l’obligation de payer tribut au Ouadaï.[21]
Quand Radama, le frère de Saboun, eut atteint l’âge d’homme, le sultan le fit massacrer comme il l’avait fait pour tous ses adversaires réels ou supposés. Le frère de Radama, Mohammed Cherif, un enfant qui avait assisté à la mort de son frère, s’enfuit au Darfour pour échapper au sort qui l’attendait.
Après une année de paix, Saboun attaqua le Tama que les sultans du Ouadaï avaient vainement tenté de soumettre. Abou Derek, le sultan du Tama, résidait à Nyeré, au pied de la montagne du même nom. Saboun établit son quartier général à Amberouati. Il stimula l’ardeur de ses akade en leur annonçant qu’il avait décidé leur mort, parce qu’ils ne déployaient pas ce courage qui faisait la réputation du vrai Ouadaoua. Les akade protestèrent de leur dévoûment, le supplièrent de surseoir à l’exécution jusqu’après la bataille où ils feraient preuve de leurs qualités. Ils rivalisèrent de courage et firent des miracles pour vaincre les difficultés d’accès de la retraite du sultan Abou Derek. Celui-ci put s’enfuir et se cacher chez les Zoghaoua’s, au Nord-Est du Tama. Quand Saboun eut brûlé tous les villages, détruit toutes les forêts et emmené en esclavage tous les jeunes gens, il reprit le chemin d’Ouara. Abou Derek conservait son pays, mais dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï.
L’année suivante, Saboun réprima le soulèvement des Kodoi’s et des Gamar’s[22] et s’efforça de mettre ses états en communication avec la Méditerranée.
Saboun ne régna que dix ans. La cruelle et sanglante énergie dont il fit preuve, pour s’assurer le trône d’abord, pour le consolider ensuite, ont à jamais assis sa réputation chez les habitants qui n’hésitent pas à le mettre, avec Djoda, au rang de leurs princes les plus sages et les plus glorieux. On ne connaît pas exactement les circonstances de sa mort. En 1813, il se rendait à Doukri (Doukki), une retraite qu’il affectionnait sur le chemin de Nimro ; il poursuivit des voleurs et au cours de la poursuite, il fut mortellement blessé par un javelot ; il eut encore la force de se traîner jusqu’à son palais où il mourut. On n’a jamais pu découvrir ses assassins. Saboun laissait six fils en bas âge : Mohammed Bousseta, Youssef, Idris, Seif en Nasr, Dayog et Djafer. Amina, leur mère était de la tribu des Madaba’s.
Mohammed Bousseta, le plus âgé de ces enfants monta sur le trône ; il ne l’occupa que deux mois et mourut de la variole. La brièveté de ce règne explique qu’on oublie souvent de mentionner Mohammed Bousseta au nombre des souverains du Ouadaï et qu’on indique son successeur Youssef, comme successeur immédiat de Saboun. Quand Youssef monta sur le trône il n’était encore qu’un enfant ; ses parents maternels s’emparèrent du pouvoir. Les frères de Saboun, qui auraient pu prétendre au trône, furent aveuglés d’après l’usage barbare du pays. Youssef, devenu adulte, essaya de se soustraire à la tutelle de ses parents. Il entreprit une expédition contre le sultan Abdallah es Sarif, du Tama, mais mal secondé par ses parents et à l’instigation de ceux-ci par ses hauts dignitaires, il n’obtint aucun résultat. Il fit une seconde expédition au Tama dans la dixième année de son règne mais il ne put la mener avec toute l’énergie nécessaire car toute son attention fut retenue par une conjuration dans laquelle sa mère elle-même avait trempé. Ses rapports avec ses parents et ses anciens tuteurs étaient devenus de plus en plus tendus ; ils avaient décidé de l’empoisonner avec des mets qu’ils lui enverraient d’Ouara au camp. Seif en Nasr devait monter sur le trône. Les quatre-vingt-dix femmes du roi étaient parmi les conjurés. Youssef apprit le complot, il fit l’épreuve des mets sur un chien et quand la bête mourut après en avoir mangé, le sultan livra ses quatre-vingt-dix femmes aux bourreaux, fit massacrer, aveugler ou emprisonner les autres complices ainsi que ses frères. Il revint ensuite à Ouara où il donna libre cours à sa vengeance en ordonnant de nombreuses exécutions.
Youssef entreprit deux autres expéditions, l’une contre les fétichistes d’Abou Telfan, l’autre contre le Soula ; elles n’eurent pas plus de succès que les précédentes. Puis Youssef, plus connu sous le nom de Khorefin, se retira à Tara, à quelques heures d’Ouara. Ce tyran soupçonneux et sanguinaire s’aliéna définitivement les sympathies du peuple. Il avait tellement multiplié les exécutions parmi les dignitaires que son conseil ne se composait plus que d’esclaves. Sa rage avait ses caprices, ses victimes variaient suivant son humeur. Tous ceux qui s’approchaient de lui avaient lieu de craindre pour leur vie. On ne rapporte de lui qu’un seul acte de clémence : il remit en liberté sa grand’tante Simbil et sa mère Amina qui avaient été emprisonnées à la suite de la conjuration, il leur rendit même leurs biens et leur rang.
Son attitude équivoque à deux séances du conseil faisant prévoir de nouveaux excès de cruauté, l’amin Cherif, l’amin Teissa, l’akid Yougourde et Aouad Avergour se concertèrent pour mettre fin à ces perpétuelles et obsédantes menaces. Un breuvage empoisonné fut préparé, le roi le but. Youssef s’aperçut immédiatement qu’il était empoisonné, il voulut se saisir de ses armes, mais les conjurés qui l’observaient de près se précipitèrent sur lui et l’étranglerent.
Khorefin laissait un fils en bas âge, Rakib qui fut intronisé (1829) ; mais sous ce règne le sang coula plus abondamment que jamais. Sa mère de condition servile et ses conseillers prirent le pouvoir et s’efforcèrent de le conserver à tout prix. Les assassinats et les exécutions furent à l’ordre du jour. La régente et ses conseillers étaient d’origine arabe ; on leur prêtait l’intention de faire égorger tous les hommes libres, d’épargner seulement les Arabes et de gouverner avec les esclaves.
Un Malanga, le kamkolak Yakoub, de Tourloulou tenta de renverser la régence à Ouara. Tenzil, la mère de Rakib, découvrit le complot ; le kamkolak fut mis à mort. La reine-mère convoqua alors une vingtaine de notables malanga’s à Ouara, prétextant vouloir s’éclairer de leurs conseils ; ils furent suppliciés. Les régents envoyèrent enfin des troupes razzier le pays malanga, mais les habitants avaient eu le temps de s’enfuir chez les Kodoi’s et ces deux tribus qui étaient parmi les plus considérées des Maba’s décidèrent de mettre un terme à ce régime de terreur et à porter au pouvoir un prince de sang royal qui habitait chez les Kodoï’s.
C’était Abd el Aziz, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Abd el Aziz vivait au sein de sa famille, dans la retraite et le silence ; il n’avait jamais fait acte de prétendant. Les Kodoï’s et les Malanga’s lui dépêchèrent deux ambassadeurs malanga’s, Adam Noun et Abd el Mahmoud. Ils le trouvèrent en compagnie d’un tisserand de ses amis. Les envoyés le prièrent de leur accorder un entretien secret, Abd el Aziz leur répondit d’abord qu’il n’avait pas de secrets pour son ami ; mais il céda à leurs pressantes sollicitations. Ils lui dirent alors que le sultan Rakib était mort, que le fils d’une esclave, Dougri, occupait le trône du Ouadaï, qu’il avait décidé la mort de tous les hommes libres et que la sanglante besogne avait déjà commencé chez les Malanga’s et à Ouara. Abd el Aziz hésitait encore ; les envoyés confirmèrent alors, par un serment sur le Coran, la véracité de leurs dires. Abd el Aziz promit son concours, estimant qu’il était de son devoir de mettre fin à un régime qui serait la honte du pays et la mort des habitants de condition libre. Il alla donc à Kournguon, le principal village kodoï, et le mouvement commença par la mise à mort du chef de ce village, un esclave. A la réception de cette nouvelle, on envoya d’Ouara une armée contre les rebelles ; cette armée, battue d’abord à Toukoulbei, remporta la victoire à une seconde affaire, dispersa les Kodoï’s et rentra à Ouara. Mais les vaillantes femmes kodoï’s et malanga’s avaient amèrement reproché à leurs hommes l’ignominie de leur fuite : les Kodoï’s et les Malanga’s se reformèrent dans la nuit ; les Madaba’s, les Oulad Djema, les Mimi’s, les Mararit’s, les Ganyanga’s et les Bitanguinna’s se joignirent à eux ; la marche sur Ouara fut reprise. Le corps d’armée qui défendait l’accès de la ville fut battu. Les Kodoï’s avaient attaqué avec leurs longs coutelas, après avoir jeté leurs lances. Un détachement de Djellaba’s, armés de fusils, fut anéanti ; le reste des troupes s’enfuit dans la mosquée et y fut massacré. On dit même que, pour faire tomber les chevaux, on leur jetait de petites planchettes avec des inscriptions cabalistiques.
Ouara, sans en excepter le palais royal, fut livré au pillage. Abd el Aziz fit son entrée dans le palais après avoir fait ses prières dans la mosquée ; il fit proclamer la paix et la fin des hostilités. Il se fit amener le sultan détrôné, qu’il croyait être le djerma Dougri, et il ne sut l’imposture dont il avait été la victime qu’en voyant arriver Rakib, escorté de deux petits esclaves. Il versa des larmes amères, mais il comprit la nécessité de faire exécuter le jeune Rakib, tant pour assurer une paix durable au pays que pour sa propre sécurité. Il chargea de l’exécution les ambassadeurs des Malanga’s et des Kodoï’s, qui l’avaient trompé par un faux serment.
Abd el Aziz n’avait plus de rivaux, à Ouara du moins ; mais cette paix ne devait pas être longue. Quoiqu’il fût conciliant et juste, les prétendants allaient se produire en foule. Les Malanga’s, qui avaient été ses plus ardents défenseurs, l’abandonnèrent les premiers pour lui opposer un autre prétendant ; le kamkolak Abou Ommi les battit à Kadaza. Les Kelingua’s se soulevèrent ensuite ; Abd el Aziz battit leur prétendant Djafer, fils de Saboun et le fit mettre à mort. Les Tittir’s et les Ganyanga’s eurent d’autres prétendants ; ils essayèrent de leur assurer le trône en recourant à l’assassinat. Mais la conspiration fut découverte et les conjurés mis à mort. Le kamkolak Abou Ommi et le djerma Abd el Kader organisèrent une expédition contre les Tittir’s et les Ganyanga’s, brûlèrent les villages et massacrèrent tous les habitants qu’ils purent trouver. Ils firent aussi un grand nombre de prisonniers qui n’échappèrent pas à la mort. Au Ouadaï, le sabre n’est pas l’_ultima_, mais bien la _prima_ et _sola ratio_ du gouvernement.
Les Kondongo’s se soulevèrent après les Tittir’s, ils voulaient comme sultan un certain prince Rachid ; Abd el Aziz les mit en déroute à Bourtai. Il avait fait ouvrir deux parasols royaux, un rouge et un bleu, pendant la bataille, les avait fait porter par ses esclaves, mais était demeuré lui-même sans parasol. Les rebelles croyaient que le sultan était sous l’un ou l’autre de ces parasols, ils concentraient leurs efforts sur ces points et leurs attaques étaient plus molles sur le reste de la ligne.
A peine le sultan avait-il eu le temps d’étouffer ces révoltes ou plus exactement de les noyer dans le sang et de rétablir la paix à l’intérieur de ses états qu’il dut lutter contre un nouveau fléau qui menaçait le pays. La famine désola le Ouadaï et elle était si terrible que les grands du pays supplièrent le souverain de les autoriser à aller chercher des céréales dans les pays fétichistes. Abd el Aziz refusa d’abord : il craignait d’exposer le pays à une invasion étrangère ; mais il dut céder devant l’attitude menaçante de ses sujets. Ses craintes n’étaient que trop fondées. Déjà une armée du Darfour avait franchi la frontière, Abd el Aziz fut atteint de variole et mourut, après avoir régné six ans.
Il laissait neuf fils, tous en bas âge. Le kamkolak Abou Ommi prit le pouvoir au nom de l’aîné, son neveu Adam, âgé de sept ans. Il rappela immédiatement la petite armée que le kamkolak Obo conduisait contre les Foraoua’s envahisseurs. Ce chef ne demandait qu’à obéir, mais il ne le put devant l’attitude fièrement belliqueuse de ses lieutenants ; il dut accepter une lutte inégale. Quand il voulut battre en retraite, son cousin, Yakoub Yanganguera (l’ami des combats) cria que c’était une honte de reculer sans même avoir vu l’ennemi. Obo hésitait, Yakoub fit alors sonner le boute-selle, monta son énorme cheval gris et déclara préférer la mort à une fuite honteuse. Obo dut céder, ses autres lieutenants suivirent l’exemple d’Yakoub. L’armée du Darfour était tout près ; la petite troupe désespérée du Ouadaï l’attaqua, mais les Foraoua’s, trop nombreux, cernèrent les Ouadaoua’s ; cinq cavaliers échappèrent seulement des mille que le kamkolak Obo avait eu sous ses ordres. Obo et deux autres chefs en étaient, mais quand ils avaient engagé Yacoub à changer son lourd cheval contre une autre bête plus rapide, il avait refusé et dit qu’il préférait combattre à pied. Il s’était jeté, en effet à pied dans la mêlée et y avait trouvé la mort. Ce fut la bataille d’Ahbès.
Le régent Abou Ommi voulut tenter avec ce qui lui restait de troupes un dernier effort pour repousser l’ennemi. Les trois chefs survivants du massacre d’Ahbès se joignirent à lui. Feu le sultan Abd el Aziz, qui avait prévu l’invasion, avait recommandé à l’akid Adam de ne pas attaquer avec des forces inférieures, mais de s’approcher par d’habiles marches de nuit, et d’opérer par surprise. Abou Ommi négligea ce conseil. Il ne voulut pas d’une victoire sans gloire, remportée par surprise ; il attaqua l’ennemi en plein champ à Amrata. Seule une petite partie de ses troupes échappa à la mort ; l’armée du Darfour s’avança jusqu’à Batouma. Dans ses rangs se trouvait un prince du Ouadaï, Mohammed Cherif. Il n’est pas vrai, comme on le dit communément, que le sultan du Darfour avait décidé l’expédition sur ses instances.
Pendant la famine qui désola les dernières années du règne d’Abd el Aziz, les habitants des frontières orientales du Ouadaï, poussés par la faim, avaient fait de fréquentes razzia’s au Darfour. La patience du sultan Mohammed el Fadl s’était enfin lassée et le prince avait décidé de réprimer sévèrement ces incursions. Mais son confident, l’esclave Saïd Bornou, lui conseilla de modifier le caractère de cette expédition qui devait être purement répressive. « Seigneur ! dit-il, si tu veux vaincre le Ouadaï, il ne faut pas prendre la direction des opérations ; l’histoire nous apprend que les sultans du Darfour ont toujours été battus quand ils ont voulu prendre le commandement effectif ; il ne faut donc envoyer que tes généraux. Mais ne les envoie pas faire une simple razzia, tu t’aliénerais ainsi toutes les tribus de cette belliqueuse nation, il faut qu’un prince du Ouadaï soit avec tes troupes ; il lui sera facile de se créer des partisans dans ce pays désolé par la famine et les guerres civiles ; tu l’installeras sur le trône et tu lui feras payer tribut. » Mohammed el Fadl reconnut la sagesse de ce conseil, il appela à lui le prince qui devait régner au Ouadaï sous le nom de Mohammed Cherif. Ce futur souverain vivait très modestement à Djemaan avec sa femme et ses trois fils, Mohammed, Ahmed et Souleman, des bénéfices de son petit commerce. Il ne se montra guère disposé à jouer le rôle de prétendant mais le sultan l’y décida, l’équipa et lui donna une femme de son palais.
Ce Mohammed Cherif est-il le fils du sultan Saleh Derret qui s’était enfui au Darfour sous le règne de Saboun pour échapper au sort qui avait frappé son frère Radama ? Ce Mohammed Cherif s’était enfui avec un autre prince, Izz ed Din, fils de Tambe, fils du sultan Djoda. Il avait été terrifié par le sort réservé à tous les fils cadets et les parents mâles des sultans du Ouadaï ; il s’était juré de ne jamais prétendre à ce trône, édifié sur des cadavres sanglants.
Voilà pourquoi il permuta de nom et, s’il l’avait pu, il eût permuté d’origine avec son compagnon Izz ed din qui, fils d’une étrangère, n’avait aucune chance d’être appelé à ceindre la couronne des rois du Ouadaï. Mohammed Cherif s’appela donc Izz ed din ; il est vrai qu’il reprit le nom de Cherif el hadj en revenant de la Mecque. Il alla ensuite au Bornou, s’y maria à l’épouse divorcée de Tirab, la mère du hadj Bechir, le célèbre et tout puissant ministre du Cheik Omar. Nous retrouvons Cherif el hadj dans les îles Karka ou Karga, où il s’était retiré. Izz ed din, au contraire, s’appela Mohammed Cherif, fils du sultan Saleh Derret et de l’hababa Ouere, du pays kalingua ; il se fixa à Djemaan au Darfour. Il n’avait pas l’intention de jouer un rôle politique, mais les circonstances et surtout les démarches du sultan Mohammed el Fadl, l’amenèrent à se faire proclamer prétendant.
Cette histoire paraît bien invraisemblable mais je la tiens d’un homme digne de foi, très versé dans les chroniques de son pays ; je la crois vraie. Mon homme m’en affirma la véracité de la façon la plus solennelle et son oncle le kamkolak Didan, qui avait connu le vrai et le faux Cherif, me confirma ce récit en tous points. On pense bien qu’il fut facile au sultan Mohammed Cherif d’imposer le silence à l’hababa Ouere et à son frère Abd el Djelil ; une vie humaine est peu de chose au Ouadaï. Cette substitution de noms est peu connue ; quelques personnes ont bien dû savoir la vérité, mais le secret était bien gardé, c’était risquer sa tête que de le trahir.
Revenons à l’armée des Foraoua’s et à celui que nous continuerons à appeler Mohammed Cherif Ibn Saleh Derret, son nom dynastique, pour le distinguer de Mohammed Cherif el hadj.
Quand l’armée fut à Batouma, près d’Ouara, Mohammed Cherif fit réunir tous les habitants dans la mosquée afin qu’il ne leur fût fait aucun mal par les troupes à leur entrée en ville. Le jeune sultan Adam et ses plus proches parents prirent quand même la fuite ; ils furent pris et le sultan fut livré aux Foraoua’s.
C’est dans ces circonstances que Mohammed Cherif (Cherif n’est qu’une partie du nom et n’indique nullement la descendance du prophète) monta sur le trône. Il régna de 1835 à 1858 et les débuts de son règne furent empreints d’une bienveillance dont les souverains du Ouadaï n’avaient pas coutume d’user à leur avènement. Les exécutions furent rares. L’armée du Darfour rentra dans ses foyers, amenant avec elle le sultan Adam. La première année du règne fut calme et pacifique. La deuxième année, Mohammed Cherif entreprit une expédition sur la rive orientale du Tchad, aux îlots marécageux de Karka ou Karga où s’étaient retirés les hauts dignitaires qui avaient abandonné Abd el Aziz et exposé ainsi le pays à l’invasion. Ils étaient venus trouver Mohammed Cherif el hadj, espérant le décider à abandonner sa retraite pour se faire proclamer prétendant. Mohammed Cherif eut vite fait de les soumettre ; il fit mettre à mort les meneurs et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux razziés. Son gouvernement fut juste ; il vécut en paix avec l’étranger et laissa à ses akade le soin de faire les razzia’s périodiques (chasses d’esclaves).
Mohammed Cherif el hadj était demeuré fidèle à ses serments ; il n’avait pas cédé aux instances de ses partisans, mais avait trouvé prudent de se soustraire par la fuite à d’éventuelles mesures de rigueur du sultan.
Après avoir régné dix ans, Mohammed Cherif entreprit une campagne contre le Tama, dont le sultan, tributaire, théoriquement du moins, du roi du Ouadaï, avait été insolent envers son suzerain. Après quelques habiles manœuvres, Mohammed Cherif fut maître du pays ; Mohammed en Nour, le sultan du Tama, s’enfuit au Darfour. Le vainqueur installa sur le trône le frère du fugitif, Ismaïl, et se retira, laissant cinq akade dans le pays. Mohammed en Nour accourut en toute hâte du Darfour, battit les akade et s’empara de la couronne pendant que son frère s’enfuit. Mohammed Cherif entreprit deux nouvelles campagnes contre le Tama ; deux fois Mohammed en Nour, qui s’était enfui à l’approche de l’envahisseur, était revenu.
Le sultan du Ouadaï brûla alors systématiquement le pays ; on lui fit les promesses de soumission les plus solennelles et il retourna après avoir installé sur le trône un autre frère du sultan fugitif, Ibrahim Ibn Souleman. Mohammed en Nour qui paraissait et disparaissait avec tant de facilité revint encore une fois. Cette fois il était sans troupes ; il comptait sur l’effet que produirait sa présence. Mais son frère l’arrêta à l’entrée du palais royal, un combat singulier suivit. Mohammed en Nour fut tué et sa mort mit fin à cet épisode.
Quelques mois après, Mohammed Cherif entreprit sa mémorable campagne contre le Bornou ; il feignit d’abord de se diriger sur le Baguirmi ou le Kanem, mais parvenu sur les rives du Tchad, il obliqua tout à coup vers Kousseri et fit savoir au cheik Omar qu’il ne se retirerait qu’après avoir reçu une contribution de guerre. Le cheik Omar était surpris à l’improviste ; la plus grande partie de ses troupes étaient mobilisées contre le sultan de Zinder, mais il ne pouvait répondre à l’insolente provocation qu’en envoyant une armée. Les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords du Chari, au confluent de ce fleuve avec le Logone. Grâce à la trahison des habitants de Kousseri, Mohammed Cherif put passer le fleuve ; le combat fut désespéré, les pertes furent énormes, mais le cheik Omar dut battre en retraite et attendre l’arrivée des forces plus imposantes parties guerroyer à Zinder. Mohammed Cherif avait aussi éprouvé des pertes sensibles ; passer une deuxième fois le fleuve, se heurter aux troupes aguerries d’Abd er Rahman, le belliqueux frère du cheik Omar, lui parut risqué. Il préféra négocier ; un prisonnier bornouan, Ibrahim el Ouadaoui, un ami et un compagnon de Mohammed el Amin el Kanemi, servit d’émissaire. On dit que le vainqueur se retira moyennant une contribution de guerre de huit mille thalari’s ; son armée était décimée par les maladies et les combats[23].
Quatre ans de règne paisible à Ouara suivirent cette campagne, Mohammed Cherif s’aliéna par sa cupidité, les sympathies de ses sujets ; il ne tarda pas à abandonner la résidence historique d’Ouara pour aller se fixer à Abecher. Comme il était devenu aveugle les partis croyaient ou feignaient souvent de croire qu’il avait renoncé au trône ; les prétendants ne manquaient pas. La cécité n’entraîne pas la déposition d’un monarque, c’est seulement un empêchement pour le prétendant qui veut y monter, mais c’est toujours un excellent prétexte pour renverser un prince au pouvoir.
Mohammed Cherif connut à son tour les éternels soulèvements des tribus. Les Kodoi’s, les Oulad Djema et les Mararit’s donnèrent l’exemple. On raconte que le cheik el Hiran de la tribu des Kodoi’s, provoqua ce soulèvement. C’était un très vieil ami du sultan, qui lui avait dit : Ma porte te sera toujours ouverte, et si un jour on t’en refuse l’accès, c’est que je ne serai plus. Ce jour arriva ; le cheik el Hiran ne put pénétrer au palais ; il revint alors aux Kodoi’s pour leur annoncer la mort du Sultan ; et il ajouta quand ils lui demandèrent de plus amples détails que le trône était occupé par un vieillard aveugle, le père de l’hababa Kedeni. Les Kodoi’s, indignés qu’on eût violé tous les usages, en intronisant un sultan qui n’était pas de sang royal accoururent à Ouara. Mais Mohammed Cherif avait été prévenu et s’avançait à leur rencontre. Le choc eut lieu à Dorouba. Il y eut sept mille morts, dont quatre mille six cent cinquante-trois Kodoi’s ; leur prétendant, le hadj Mohammed Goudzan, était du nombre. Les Kodoi’s confessèrent leur erreur, Mohammed Cherif leur pardonna, mais ils étaient si peu rassurés qu’un grand nombre s’enfuirent au Tama. Mohammed Cherif les réclama à Ibrahim qui refusa de les lui livrer. Les réfugiés reformés, coururent de nouveau aux armes, un second prétendant de sang royal, le faki Makem Youdoukkoum, descendant du sultan Djoda, se mit à leur tête. Mohammed Cherif réussit à écraser cette seconde révolte, Makem s’enfuit au Darfour.
Deux ans après, le tintelak Mohammed se souleva contre son père. Sa mère de race fellata, l’excluait du trône ; il craignait des mesures de rigueur de la part de l’héritier légitime à la mort de Mohammed Cherif. Il réussit à entrer sans coup férir au palais d’Ouara, la cour était à Abecher. Son père eût été disposé à abdiquer en sa faveur, mais ni son entourage, ni l’opinion publique n’eussent toléré pareil scandale. Mohammed Cherif dut marcher contre son fils rebelle. Il lui adressa des remontrances, l’engageant à se soumettre et à venir implorer son pardon. Mohammed, mal conseillé, commença une lutte inégale dont l’issue devait lui être fatale ; battu, il s’enfuit avec ses partisans. Son père, animé des meilleures intentions, promit de lui pardonner ; Mohammed goûta peu la promesse et l’histoire du Ouadaï excusait sa méfiance. Il s’enfuit au Tama chez le sultan Ibrahim. Celui-ci refusa de le livrer à Mohammed Cherif, en répondant fièrement qu’il n’avait pas appelé cet hôte qui était venu librement et s’en irait de même, qu’au surplus il saurait protéger ceux qui venaient chercher asile dans ses états.
Le père furieux, résolut alors d’aller chercher son fils. Après quelques marches rapides et prudentes, par des chemins détournés à l’Est et au Nord, il établit son quartier général à Gouberlele, à une forte étape de Nyere. Il y battit successivement Ishaka, le fils du sultan Ibrahim et le kamkolak Dondor, mais quand Ibrahim vint en personne l’attaquer avec ses généraux, dans les défilés montagneux, Mohammed Cherif fut complètement battu. Le sultan aveugle retourna dans ses états ; il ne devait pas y trouver la paix. Le sultan du Tama avait conseillé au tintelak Mohammed de se soumettre à son père, lui donnant l’assurance qu’il lui serait pardonné ; Mohammed avait suivi ce conseil mais pour s’enfuir peu après au Darfour. Ibrahim engagea alors Adam, le fils d’Abd el Aziz qui, tout enfant encore, avait été transporté au Darfour à se faire proclamer prétendant ; il lui promit le concours des Kodoi’s, des Oulad Djema et des Mararit’s. Adam n’était que trop disposé à suivre ces conseils et à s’aventurer à son tour sur la voie que tant d’autres prétendants avaient déjà rougie de leur sang. Ses préparatifs se firent dans le plus grand secret, comme s’effectua son départ d’El Facher, où il vivait sous la protection du sultan Hassen. Il se rendit au Tama, réussit à recruter une petite armée à Nyere mais quand il voulut exécuter son projet il en fut empêché par la lâcheté et l’insuffisance de ses troupes Adam se retira dans un petit village du Tama pour y attendre des jours meilleurs.
Le tintelak Mohammed était revenu du Darfour à Abecher, sous prétexte d’aider son père dans sa lutte contre Adam. Il vivait à Toungoung et avait une seconde résidence à Kaffenak à une demi-étape de là. Il y enrôla de nombreux partisans, parmi lesquels beaucoup de ses frères et d’autres princes. Mohammed Cherif s’émut, il fit arrêter son fils et l’emprisonna à Abecher. Le prisonnier s’évada très peu de temps après. Mohammed Cherif mourut subitement après avoir régné encore un an et demi sous un régime de terreur et de suspicion. Son héritier légitime était Ali, le fils aîné de l’hababa Madena, de la tribu des Matlamba’s. Quand son père mourut, il était à Fochi, à deux jours d’Abecher. L’hababa Kedeni, aidée de quelques partisans, s’efforça d’assurer le trône à son fils Souleman, mais déjà le kamkolak Assad et l’akid des Mahamid’s s’étaient emparés des insignes de la royauté et avaient porté le cadavre du sultan défunt à Ouara. Tous ces événements s’étaient déroulés avec la plus grande rapidité. Mohammed Cherif était à peine enterré, qu’Ali, prévenu par des courriers, campait déjà au djebel Baloul à Delala. Ce fut là qu’il reçut les insignes.
Le tintelak Mohammed s’était enfui avec ses partisans au Soula, puis au Darfour. L’hababa Kedeni fut emprisonnée ; ses fils, Souleman et Seif en Nasr, furent aveuglés ainsi qu’un grand nombre d’autres princes et de prétendants possibles.
Ali restait le maître incontesté ; aucune des nombreuses et belliqueuses tribus du Dar Maba n’avait de prétendant disponible. Le nouveau sultan était estimé dans tout le pays et c’était peut-être la meilleure chose pour que l’accord se fit sur son nom. Les premières années du nouveau règne furent toutes de bienveillance et de justice et quand je passai au Ouadaï le prince gouvernait depuis 1858 avec une rare sagesse. Il ne se souciait guère des sanglants combats et des fructueuses razzia’s qui avaient couvert de gloire quelques uns de ses prédécesseurs mais il favorisait le commerce, encourageait le trafic par caravanes avec la Méditerranée, protégeait les savants, se montrait strictement juste à l’intérieur et conciliant avec ses voisins de l’extérieur.
Quand Ali eut régné trois ans, son frère, le tintelak Mohammed, tenta un dernier soulèvement qui fut étouffé dans le germe. Ali remporta une facile victoire. Mohammed se réfugia au Darfour où il était encore en 1873. L’hababa Kafani essaya de porter au trône son fils Ahmed. Ali traita la mère et son fils avec la plus grande bienveillance et il fallut de nouvelles intrigues de la mère pour qu’il la fit exécuter. Son fils s’était fixé en 1868 à Kouka, au Bornou où le sultan Omar lui avait réservé le meilleur accueil. Adam, le fils d’Abd el Aziz qui en cette qualité avait plus de droits au trône qu’Ali lui-même, demeura dans sa retraite et reconnut par une déclaration solennelle le nouveau sultan.
Ali se maintenait par sa sagesse et sa fermeté. Il avait su réduire l’opposition et rallier franchement à sa cause la tribu la plus puissante des Dar Maba, les Kodoi’s en leur accordant de nouveaux privilèges et en devenant l’ami de leur ancien prétendant Adam. Mais les Kodoi’s, ces fiers montagnards, lui reprochaient encore les faveurs dont il comblait les étrangers et ses infractions aux anciennes coutumes du pays. Le roi Ali violait en effet toutes les traditions, en ne réservant pas certaines charges, aux membres de tribus ou de familles déterminées. Il lui arrivait même de nommer un esclave à un emploi qu’un maba de condition libre avait toujours occupé. Mais ce sage souverain qui gouvernait selon des principes si excellents, avait en même temps considérablement fortifié son autorité et on le craignait trop, on le savait trop puissant, pour oser manifester son mécontentement en recourant aux armes.
CHAPITRE X
=Du Ouadaï au Darfour=
J’avais espéré arriver au Darfour au printemps de 1873, je ne pus quitter le Ouadaï qu’en janvier 1874. Le 11 du mois je pris congé du roi Ali ; il m’avait toujours témoigné une égale bienveillance et me donnait une dernière preuve de son amitié en complétant mon équipement. Il m’envoya un cheval de prix, destiné au roi Brahim, un petit bidet (kadira) pour mon propre usage, cinq outres en peau de girafe remplies de miel et cinq paniers en palmier doum tressé (chebekat) pleins de dattes ; il me promit en même temps les chameaux dont je pourrais avoir besoin. Je n’avais que peu d’animaux de bât, je partageai donc le miel et quatre des paniers de dattes entre mes amis ; des gens compétents m’assurérent que ma bête me porterait jusqu’au Darfour, ce qui me permit d’économiser le prix d’un mulet ; ce n’était pas à dédaigner car si les mulets de bât sont à bon compte au Ouadaï, les bêtes de selle de race égyptienne sont au contraire très chères. Un animal à peu près présentable, un rifani, valait de vingt à trente thalari’s et mes moyens ne me permettaient pas une si grosse dépense.
Le mulet de selle égyptien est très prisé au Ouadaï et il n’est pas rare de voir ces animaux, qu’on trouve à foison au Kordofan et dans toute l’Egypte, atteindre un prix supérieur à celui d’un bon cheval. D’ailleurs un bon mulet va beaucoup plus vite que les chevaux du pays et même que les chameaux, à l’exception bien entendu des chameaux coureurs élevés par les Touareg, les Teda’s, les Bideyat’s et surtout les Becharin’s.
J’ai vu un très vieux mulet dont la célérité sauva vers la fin du règne de Mohammed Cherif, la vie de son maître, un marchand du Nil. Ce Djellabi s’était enfui d’Abecher ; dans la matinée du troisième jour il était à Tinniat dans le Darfour. En moins de trois jours sa monture avait parcouru un peu plus de 40 lieues allemandes (trois cents kilomètres environ).
Le 17 janvier enfin, nous quittions Abecher. Le jeune prince dadjo du Soula qui m’avait si souvent tenu compagnie, avait manifesté l’intention de me faire conduite jusqu’aux frontières du royaume. Le jour du départ il s’en vint tout penaud me confier à voix basse que son épouse, craignant de le voir partir à jamais avec moi pour courir le monde, avait déménagé les meubles, les avait cachés chez des amis ou des parents et l’avait mis dans l’impossibilité de partir. Heureusement mon ami le hadj Ahmed Tangatanga qui projetait de renouveler son pèlerinage à la Mecque et de rendre visite à des parents de Dongola, redoutait aussi un événement imprévu qui l’obligerait à renoncer à ce voyage depuis si longtemps décidé ; sans son concours nous serions aujourd’hui encore à Abecher. Ce petit bout d’homme — le surnom Tangatanga signifie quelque chose de petit, de délicat — était plein d’énergie et quoique sa charge de superintendant des marchands lui donnât de nombreux soucis, il mit tout en œuvre pour hâter notre départ ; le 17 janvier, à deux heures de l’après-midi, nous quittions définitivement Abecher.
Un premier départ est toujours lent et difficile, aussi est-il de coutume d’aller camper à quelques heures seulement, afin de pouvoir aller chercher ce qui aurait été oublié. Le hadj Ahmed envoyait ses nombreux esclaves et ses innombrables chameaux avec nous mais comme sa présence était encore requise auprès du souverain il ne devait nous rejoindre lui même, qu’à la frontière. La caravane se composait de Chems ed Din, l’ambassadeur du roi Brahim et d’un grand nombre de marchands du Kordofan, de Khartoum ou de Dongola, que je connaissais pour la plupart, les ayant fréquentés des mois durant.
Nous avons déjà dit qu’il y a trois itinéraires du Ouadaï au Darfour, mais que deux d’entre eux ne peuvent servir qu’aux pèlerins et aux gens connaissant bien le pays. L’une de ces routes décrit une courbe vers le Nord-Est et passe par le Tama ; l’autre vers le Sud-Est, en passant par le Soula. La troisième route, que les caravanes prennent généralement, se dirige franchement à l’Est vers le Darfour.
Notre caravane se fractionna en deux groupes dès notre départ ; ceux de nos compagnons qui transportaient des esclaves dont la condition était douteuse devaient gagner la frontière par des chemins peu fréquentés. On vendait en grand nombre des Baguirmiens ramenés par le roi Ali après sa campagne dans ce pays, quoique leur condition fut douteuse et que bien des fois ils eussent pu prouver qu’ils étaient hommes libres. Ces gens, de même que les esclaves volés dont la vente était irrégulière aussi, étaient cédés à très bon compte, on les disait « hami’s », c’est-à-dire chauds. Jamais on n’eût manque de s’informer avant d’acheter un esclave s’il était « berid », froid, ou « hami », chaud. Ceux des nôtres qui savaient conduire de la marchandise « chaude » devaient essayer de passer la frontière par des chemins détournés.
Après quelques heures de marche le camp fut dressé dans l’Ouadi Gourmele, un petit cours d’eau au lit très uni. De nombreuses sources, toutes à sec, témoignaient de l’abondance des eaux pendant la saison des pluies.
Le lendemain, 18 janvier, nous passions, marchant au Sud, les monts Kelinguen ; ce sont quelques pics irréguliers, reliés par une chaîne. Leur direction générale est Est-Ouest, le point culminant étant à l’Ouest ; nous traversions aussi l’Ouadi Chouk et l’Ouadi Oudei pour atteindre vers le soir le village de Mourra, bâti dans une vallée où court la rivière de ce nom, nommée Mondjobok par les gens du Ouadaï. Ce Mondjobok est un des principaux cours d’eau qui forment le Bouteha, le lit est d’un fort beau sable mêlé de gravier, sans aucune végétation.
Ce village de Mourra pouvait avoir une centaine de cases habitées par des Baguirmiens importés par le roi Ali. Sur la rive opposée à Mourra s’élevaient les quatre cents cases d’Ailombo, habitées aussi par des Baguirmiens. Ces deux villages se distinguaient par leur propreté et la solide construction des habitations ; ils paraissaient prospères. Le souverain portait grand intérêt à ces Baguirmiens, meilleurs cultivateurs et artisans plus industrieux que ses propres sujets. Le pays que nous traversions était une steppe sablonneuse ou rocheuse ; comme végétation quelques acacias tordus, des savonniers et du zizyphus spina christi ; les bords des rivières seuls étaient couverts d’une abondante végétation.
Le lendemain, 19 janvier, nous quittions le Mondjobok, nous dirigeant vers l’Est, traversions le village d’Oilombe, le cours d’eau de ce nom, un des bras du Mondjobok ainsi que le Yoye, sur les bords duquel s’élevaient les villages d’Askanit. L’après-midi, le camp fut dressé dans le lit sablonneux de l’Ouadi Koddoni — l’Ouadi Lobbode pour les gens du Ouadaï — c’est avec le Mondjobok le principal tributaire du Bouteha. Le pays conservait le même aspect ; toujours des mimosa’s rabougris sur un sol pauvre en humus avec quelques affleurements rocheux abrupts ; on cultivait le douchn et le coton. Au Nord se profilait une chaîne de montagnes dépendant du massif de Tama. Sur la rive Nord-Ouest du Lobbode étaient les deux villages de Mattabono et sur la rive Sud-Est s’élevait le village de Leïn.
En l’absence du hadj Ahmed retenu à Abecher par le roi qui tenait à envisager avec son plus fidèle conseiller toutes les éventualités, c’était Chems ed Din qui dirigeait notre caravane. La paresse de ce cheik el kafila était telle que nous ne levions jamais le camp avant neuf heures et demie du matin.
Il n’est pas possible d’imaginer plus absolu contraste qu’entre Chems ed Din et le hadj Ahmed Tangatanga. Le premier, un colosse de deux mètres, gros et gras en proportion, était un de ces géants comme on en rencontre assez souvent chez les Djellaba’s ; il succombait presque sous le poids de sa lourde masse, le soir il se retirait de très bonne heure dans sa tente et le matin on avait toutes les peines du monde à le décider au départ. La taille du hadj Ahmed était au contraire au-dessous de la moyenne, mais s’il était mince, il était gracieux, vif et énergique ; il ne pouvait se coucher avant minuit et le soir, près du feu, après le repas, il me contait les péripéties de sa vie mouvementée. Le matin, bien avant le point du jour, il pressait le départ.
Le lendemain, 20 janvier, nous conservions la direction Est-Sud-Est ; nous laissions au Sud le village de Leïn et un autre petit hameau de trente cases environ ; vers midi, nous arrivions au gros village d’Id- el-Garra qui pouvait bien avoir cent cinquante cases. A l’horizon Nord- Est nous apercevions les montagnes de Tama que nous avions vues la veille ; à l’Est-Nord-Est, à une petite journée de marche, se dressait le mont Torane. Le terrain s’élevait légèrement mais progressivement depuis notre départ d’Abecher. Le sol était tour à tour rocheux et sablonneux, la végétation restait la même, toujours le nabak, le kaïa, l’arred, le talha (acacia’s), le djadjak et le hedjlidj. Nous contournions quelques villages, traversions dans le cours de l’après- midi Tiouemat, quatre-vingts cases environ, laissions au Sud Moustakheda et, le soir venu, nous campions près du village de Fidele, dans le lit d’une petite rivière cachée par le siwak (salvadora persica) et que les habitants nomment l’Ouadi Rimele et les voyageurs l’Ouadi Kounno, d’après le village de ce nom bâti sur la rive orientale.
Le lendemain, 21 janvier, nous arrivions après quatre heures de marche vers l’Est et après avoir passé le gros village de Rakkana, deux cents cases au moins et des puits ombragés par de magnifiques harraza’s (acacia albida), au centre de Bir Touil, le chef-lieu du district frontière oriental et la résidence du gouverneur, l’akid es Sbah. Bir Touil se compose de deux hameaux, l’ancien et le nouveau ; celui-ci fondé par l’akid qui y réside d’ailleurs avec ses gens. Les montagnes, précédemment signalées à l’horizon Nord-Est, se profilaient maintenant au Nord ; au Nord-Ouest se dressait le pic de Torane. Au Sud-Ouest et au Sud enfin, à deux jours de marche environ, se développait une chaîne de collines du pays Massalit. Nous montions sans cesse et campions dans l’Ouadi Delal, tout proche de Bir Touil ; le lit, large d’une centaine de pas, était encadré de rives à peine inclinées et couvert d’une très épaisse couche de sable.
Bir Touil, poste frontière très important, était le point de rassemblement de toute la caravane. L’akid es Sbah devait nous escorter avec ses gens à travers un désert inhabité jusqu’aux premiers villages du Darfour. Déjà, un groupe de Djellaba’s qui nous avaient précédés étaient campés dans le lit du fleuve. Ces hommes, rompus aux voyages, avaient construit des cases et des hangars-vérandah’s. Je campais à quelque distance avec les gens du hadj Ahmed, Chems ed Din, un groupe de Djellaba’s, quelques misérables pèlerins venus de Takour dans le bassin du Niger, un marchand de Tripoli allant au Darfour pour y vendre quelques objets de luxe dont il n’avait pu se défaire au Ouadaï et un de ces aventuriers égyptiens qui parcourent les pays musulmans, à la fois pèlerins, derviches et bardes populaires. Nous entourâmes notre camp d’une zeriba (une haie d’épines) pour laquelle les nombreux acacia’s nous fournissaient d’abondants matériaux. Nous devions attendre à Bir Touil le hadj Ahmed, c’était là aussi que nous devions recevoir les chameaux promis par le roi ; il fallait enfin s’y ravitailler, tant pour les gens que pour les bêtes.
La fête musulmane des sacrifices devait être célébrée dans une dizaine de jours et il était certain que le voyage en serait retardé. Bir Touil était un des rares marchés du pays, il n’y en avait que quatre dans tout le Ouadaï, sans compter Abecher et Nimro, la ville des Djellaba’s. Le marché du vendredi n’en était pas mieux fourni. Sauf le douchn, il n’y avait rien de ce que l’on pouvait désirer.
C’étaient, comme à Abecher, les femmes qui venaient au marché, nous n’avions guère affaire aux hommes. Elles apportaient du douchn, en grain ou en farine, ainsi que des kisra’s, ces galettes plates et sèches d’un usage courant chez les voyageurs et qu’il suffit de tremper un instant dans l’eau pour pouvoir les manger. Les poulets étaient rares, il n’y avait pas trace de chèvres ou de moutons et le lait était tout aussi difficile à trouver, malgré la proximité de quelques fractions d’Arabes Mahamid’s qui occupaient leurs parcours d’hiver.
Les femmes cédaient leurs quelques marchandises contre les bandes de coton communes à Bir Touil, les achaka’s ; elles n’ont que quarante ou cinquante centimètres de large, la trame en est très lâche ; on ne connaissait pas le tokkiya dibdoba d’Abecher et de Nimro, beaucoup plus solide cependant. Les perles servent fréquemment au troc et notamment les petites perles blanches (souksouk abiad), appelées sini à Abecher et qui y valent cinq livres au makta tromba, les souksouk’s ahmar ou mourdjan’s toddou, petites perles rouges, valant à Abecher trois livres au makta tromba, de grosses perles rouges en argile, les khaddour’s que nous avons décrits en parlant des bijoux des femmes du Ouadaï, en même temps que les chekik’s, des perles vertes en verre ; on se sert encore de perles en porcelaine annelée, blanche et noire, de coraux de pacotille, les mourdjan’s kedeb, de girofles, karomfoul et de bois de santal ou doufr. Tous ces objets n’existent qu’en quantités limitées. On perd une journée à s’approvisionner pour quelque temps et encore faut-il user de beaucoup de ruse et d’éloquence. On ne parvenait que rarement à décider les marchandes à vendre, pour un thalari à la fois ; elles s’obstinaient à étaler sur un plat d’osier quelques poignées de grain qu’il fallait ensuite marchander comme s’il se fût agi d’un boisseau.
Les habitants de Bir Touil étaient des Ouadaoua’s du pays de Soungor et des Bornouans prisonniers de guerre, importés par Mohammed Cherif, après ses campagnes au Bornou. L’akid es Sbah s’y tenait en permanence avec quelques centaines de cavaliers pour surveiller la frontière. La présence de ces soldats et le fréquent passage de marchands du Nil, peu scrupuleux observateurs des prescriptions coraniques, provoquaient une consommation de merissa que la capitale seule dépassait. Les femmes apportaient, sans s’en cacher, d’énormes cruches de la boisson défendue au marché.
Ceux des membres de la caravane qui avaient pris par le Sud parce qu’ils amenaient en esclavage des hommes libres ou de la marchandise volée ne tardèrent pas à nous rejoindre. Le hadj Ahmed vint de sa personne le troisième jour. Nous étions dans la saison la plus fraîche de l’année, le vent soufflait continuellement de l’Est ou de l’Est-Nord-Est ; le matin, il n’était pas rare de voir le thermomètre tomber à six ou sept degrés ; la nuit, nos minces couvertures nous réchauffaient tout juste assez pour nous permettre un léger sommeil ; dans le courant de la journée au contraire, la température restait des plus agréables.
Le soir à huit heures, nous prenions notre principal repas ; nous nous réunissions en dehors de notre enceinte et des compagnons des autres camps venaient se joindre à nous ; on mangeait surtout de cette pâte épaisse et collante qu’on prépare de Tripoli à l’équateur et qu’on fait au pays noir avec de la farine de douchn ou de dourra. Nous prenions ensuite le café. C’étaient mes gens qui le préparaient, car je n’avais pas de servante et ne contribuais pas à la préparation des repas.
Au Bornou, on ne vend pas de café, on y préfère la noix de kola, un produit du pays noir, dont l’effet stimulant est le même. Au Ouadaï, on importe bien la noix de kola mais le transport en est très difficile car ce fruit est très sensible aux variations du climat, aussi l’usage du café est-il plus répandu. Les marchands du Kordofan, du Nil et de la mer Rouge importent le café d’Abyssinie ; les Medjabra’s, au contraire, habitant l’oasis de Djalo, au Sud de Bengazi, en importent d’Arabie et notamment le yemeni du Yémen, dans le Sud du pays. Ce dernier café valait un tiers de plus que le premier ; au détail, on le vendait souvent un thalari la livre, mais en gros, on payait ce même prix pour deux ou trois livres. En 1873, les Tripolitains qui avaient repris les relations commerciales avec le Ouadaï, avaient apporté de grandes quantités de café européen, dit afrendji — café franc, café européen — mais il était loin de valoir celui d’Abyssinie et ne se plaçait que difficilement.
Le hadj Ahmed voyageait grandiosement ; il avait une suite d’au moins trente ou quarante esclaves et une vingtaine de femmes, légitimes ou non ; deux fois par semaine il nous servait le thé qu’il aimait beaucoup lui-même. Au Ouadaï, on dédaigne le thé noir, on ne boit que le vert mais on le prépare très fort et on le sature de sucre. Le hadj Ahmed transportait une grande quantité de pains de sucre, il était seul à pouvoir se permettre ce luxe et nous en faisait généreusement profiter. Souvent nous veillions jusqu’à une heure avancée de la nuit, buvant notre thé ou notre café autour d’un feu que les esclaves devaient entretenir ; le barde égyptien nous racontait alors quelque conte des Mille et une Nuits ou bien évoquait l’âge d’or des kalifes de Bagdad ou la glorieuse conquête du Nord de l’Afrique dans les premiers siècles de l’islam.
Le 30 janvier, enfin, parut le dernier personnage important de notre caravane, le faki Mouktar. Le roi Ali le chargeait d’aller remercier le roi Brahim du Darfour de l’ambassade dirigée par Chems ed Din et de conduire en même temps les troupeaux destinés à être immolés à la mémoire du feu roi. On avait évité les difficultés du transport en égorgeant le gros bétail à Abecher, le faki Mouktar n’emmenait qu’une centaine de chamelles.
Le lendemain, 31 janvier, on célébra la fête des sacrifices. Les notables de la caravane, le hadj Ahmed, Chems ed Din, le khebir Abd el Medjdid et le faki Mouktar, parés de leurs vêtements d’apparat aux couleurs chatoyantes et coiffés de bonnets faits à la Mecque (takiya’s), allèrent à cheval au village pour y faire leurs dévotions avec le gouverneur, le représentant du roi. Les autres membres de la caravane se réunirent dans la partie de la rivière demeurée inoccupée entre les deux camps ; l’un des plus savants fut élu iman et, sous sa direction, on adora Allah avec cette majesté et cette pieuse gravité qui caractérisent toutes les solennités religieuses musulmanes. Le culte terminé, on se congratula réciproquement et je participai à cette partie de la cérémonie. Le lendemain, on s’entendit pour les cadeaux usuels qui devaient être remis au gouverneur et le départ fut fixé au 2 février. On ne devait pas d’ailleurs s’en tenir à cette date. Lorsque le hadj Ahmed et Chems ed Din en effet, étaient allés saluer l’akid Saïd, c’était le nom du gouverneur, un esclave, ils l’avaient trouvé, ainsi que ses gens et ses administrés, dans l’état d’ébriété le plus complet ; à les croire les poules du village elles-mêmes étaient ivres. De plus, un courrier du roi du Ouadaï vint apporter au hadj Ahmed l’ordre d’ajourner son départ pour recevoir une communication importante. Celle-ci fut faite le lendemain par un autre messager ; il vint nous apprendre la mort de l’akid el Bahar, un des plus hauts dignitaires et des plus fidèles serviteurs du roi Ali.
Le cérémonial de réception d’un de ces messagers royaux est caractéristique. Le hadj Ahmed était assis sur son tapis. Avant même de saluer la compagnie, le messager fit savoir que son maître était en bonne santé (sidna-bil-afia, c’est-à-dire : notre maître se porte bien). A ces mots le hadj Ahmed et tous ceux qui comme lui avaient droit au tapis, se levèrent. Les messages royaux doivent être écoutés à genoux, comme si le roi lui-même parlait. Avant que la teneur du message fut communiquée, toute l’assemblée récita le fatiha, la prière qui commence le Coran, en l’honneur du terrible souverain.
On put enfin partir le lendemain 3 février ; on s’avança vers l’Est en montant sans cesse. Les rives des fleuves étaient rocheuses mais boisées ; de la broussaille de mimosa, quelques sycomores touffus (djoummeza) ou quelque magnifique tamarin (erdebe).
Nous étions partis à huit heures ; vers midi nous étions au village de Kelmedi, quatre-vingts cases environ. Les arbres devenaient plus clairsemés, le terrain devenait plus rocheux. Il nous fallut encore une bonne demi-heure avant de passer le dernier village du Ouadaï, Tirlanda, cent cases environ, construit sur la rive septentrionale d’une rivière qui, large de vingt à vingt-cinq mètres, va de l’Est-Sud-Est à l’Ouest- Nord-Ouest et jette ses eaux dans le fleuve de Bir Touil. De nombreux et magnifiques sycomores ombrageaient les rives, des roches escarpées d’un grès à gros grains ; le lit était du sable le plus pur.
Le lendemain matin nous levions le camp de meilleure heure que d’habitude car nous devions traverser le désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les Massalit’s indépendants font de fréquentes incursions. En face de nous, et jusque vers le Sud, l’horizon était borné par des cônes plus élevés ; un seul sentier, menant directement au Darfour, traversait cette chaîne. Nous avancions lentement, le terrain était rocheux et il fallait passer des cours d’eau insignifiants il est vrai, mais dont les rives étaient très escarpées, ils allaient se jeter dans les rivières qui forment le Bouteha. La chaîne s’appelle le Terga du Ouadaï ; la route était encaissée, de hautes roches la surplombaient et les dernières heures de la matinée furent difficiles car d’énormes blocs de granit obstruaient la route ; vers onze heures nous avions franchi le Terga. Le sol devenait plus uni mais nous montions toujours en avançant vers l’Est. Les rochers devenaient plus rares. La piste était couverte d’une haute herbe steppeuse ; de ci de là, de pauvres acacias nus, serrés les uns contre les autres, du louban (boswellia) et d’autres espèces de cette famille. La descente commença vers midi ; à deux heures nous passions un cours d’eau qui se dirigeait du Nord au Sud vers l’Ouadi Azounga, c’était le Toumtoumaya, il y avait de nombreux puits dans son lit, large de vingt mètres environ. Le paysage se découvrait, le bois était moins serré. Au Nord, nous apercevions la petite chaîne où le Toumtoumaya prenait sa source ; nous passions un pic isolé qui se dressait dans le Sud et, continuant vers le Sud-Est, nous arrivions, après avoir passé un terrain vallonné, dans la vallée de l’Ouadi Azounga où le camp fut dressé à la tombée de la nuit. Cette vallée était large, la végétation abondante, les verdoyantes couleurs des grands arbres feuillus, le sabaha, le harraza, le tamarin et même le palmier deleb rare sous ces latitudes, transformaient le paysage. L’herbe de la vallée et du lit de l’ouadi était belle et fraîche. L’Ouadi Azounga prend sa source sur le versant Sud-Est-Sud des monts de Tama ; d’une manière générale son cours est Nord-Sud, au lieu où nous étions il avait environ cent pas de large.
Les indigènes recherchaient pour les manger les graines du deleb encore en terre. Ces graines sont fuséiformes, elles ont de quinze à trente centimètres de long, on les grille ; leur goût est un peu amer mais agréable, et leur consistance farineuse rappelle les tubercules du Sud.
Dans le cours de la matinée, l’akid es Sbah s’était joint à nous, accompagné de cent cinquante à deux cents cavaliers ; il devait nous escorter jusqu’aux premiers villages du Darfour. Ses guerriers et leurs montures avaient meilleure prestance que la majorité des irréguliers du Ouadaï. Les chevaux étaient de cette race trapue, disgracieuse mais vigoureuse et nerveuse dont nous avons déjà parlé.
L’Ouadi Azounga marquait le point le plus dangereux du désert ; il arrivait souvent que les caravanes étaient attaquées la nuit par les Massalit’s de la frontière ; un courrier du roi Ali et sa suite avaient été massacrés l’année qui précédait celle de notre passage.
Les bandits ne nous inquiétèrent pas le moins du monde ; le lendemain 4 février, nous repartions d’assez bonne heure, nous quittions la vallée de l’Ouadi Azounga nous dirigeant vers l’Est. Le pays se découvrait ; au Nord et au Nord-Est on voyait à travers de minces rideaux d’arbres des chaînons insignifiants, de nombreux cours d’eau ravinaient le sol ; vers midi, nous arrivions dans l’étroite vallée de l’Ouadi Koulkoul, dont le cours est Nord-Est-Sud-Ouest. L’Ouadi Koulkoul allait se jeter dans l’Ouadi Azounga, ses rives marquent la frontière entre le Ouadaï et le Darfour. Notre route était barrée par les montagnes, il fallait obliquer au Nord-Est en suivant le lit de l’Ouadi Koulkoul qui se frayait un passage à travers des gorges tortueuses. Quand ces montagnes furent passées, le pays redevint steppeux. A l’Est, se profilaient de longues chaînes dont la crête était presque horizontale. Tout en faisant beaucoup de détours, notre direction générale demeurait Est ou Nord-Est. Nous avions atteint dans l’après-midi la chaîne appelée Terga du Darfour et la traversions à son extrémité septentrionale en suivant un chemin creux. Cette chaîne se terminait à l’Est en rebords escarpés qui formaient une espèce de cirque avec d’autres chaînes venues du Nord- Ouest, du Nord-Est et du Nord. Un charmant village s’y trouvait à un quart d’heure à peine du lieu où nous étions ; sur les mamelons, au pied desquels serpentait un petit cours d’eau, paissaient de beaux troupeaux de bœufs. Le ruisseau était ombragé par d’énormes harraza’s ; dans son lit se trouvaient les sources qui alimentaient le village.
Nous passions au Sud de ce village, traversions le lit de l’ouadi, puis les collines, en marchant dans la direction du Sud-Est, et nous allions camper près d’un puits, dans le lit d’un large fleuve où nous ne trouvions un peu d’eau qu’à près de deux mètres de profondeur. Les deux rivières se réunissaient d’ailleurs à peu de distance et allaient se jeter dans un ouadi plus important qui avait emprunté à un puits voisin le nom de Bir Dekik. Cet Ouadi Bir Dekik, que nous devions passer le lendemain, prenait sa source dans un massif aride autant qu’insignifiant, au pied duquel se trouvait un village qui portait, comme le hameau aux harraza’s, le nom de Guerolne. Nous étions à peine installés que les femmes du village vinrent nous porter du grain, des kisra’s, du dourraba et du kaul pour apprêter nos ragoûts ; elles étaient de la tribu des Guirga’s ; leur teint était rouge brun ou noirâtre. Leur coiffure ressemblait à celles de leurs sœurs du Ouadaï, mais il y avait plus grande profusion de perles d’ambre ou de faïence blanche (sini abiad), de corail de pacotille et d’anneaux ou de croissants d’argent ; sur le crâne, elles avaient comme une gerbe de tresses, longues de cinq à dix centimètres environ, qui s’épanouissaient à leur sommet ; c’était une intéressante variante de la coiffure du Ouadaï.
Il nous fallut le lendemain, quatre heures de marche au Sud-Est pour traverser trois rivières insignifiantes, sur les bords desquelles se développait une épaisse végétation de machet’s (cordia), de nabak’s, de harraza’s, etc., et qui, par leur direction générale, Nord-Sud, se révélaient comme affluents du Bir Dekik. Partout des champs de céréales et de coton, des troupeaux, trahissaient la présence de villages, quand même nous ne les apercevions pas. De tous côtés apparaissaient des monticules insignifiants, des pics émoussés ou de grandes crêtes droites et arides encadrant le lit du Bir Dekik, un fleuve large de trois cents pas, important malgré son cours réduit et sur les bords duquel se trouvaient de magnifiques harraza’s et d’importants tamarins. Sur la rive orientale du fleuve se dressait, tout près de nous, une montagne au pied de laquelle était Sertemno ; au Sud, était le village de Bir Dekik. Les habitants de ces deux villages étaient de la tribu des Latounno’s, alliés aux Kimr’s ; ils devaient être, comme les Guirgi’s, chez lesquels nous avions passé la veille, une fraction de cette tribu. Les Kimr’s eux-mêmes ressemblent beaucoup aux habitants du Tama, dont la frontière est à une étape et demie de Bir Dekik. La direction générale du fleuve est Nord-Nord-Ouest, Sud-Sud-Est ; sur la rive orientale se trouve le district de Dar-Chala.
Les femmes se coiffaient toujours de la même façon ; leur visage était rond, leur taille petite ou moyenne, leur teint rougeâtre, rarement noir. Leur aspect différait complètement de celui des femmes du Ouadaï, très élancées, complètement noires, avec un visage allongé.
Dans le courant de l’après-midi, le melik de Sertemno vint présenter ses devoirs au hadj Ahmed et à Chems ed Din, qui, tous deux, étaient personnages de conséquence et très connus au Darfour. Il portait une longue chemise à raies rouges et blanches, il était coiffé d’un tâkiya. Il était monté sur un âne, suivant un usage qui, général au Darfour, eût paru ridicule au Ouadaï.
Sertemno marquait la frontière du Dar Fea, la province la plus occidentale du Darfour, administrée par le chertaya Hanefi. Nous suivions le cours de l’Ouadi Bir Dekik presque directement au Sud, passions de petits villages, des affluents insignifiants venus de l’Ouest et parvenions après six heures de marche, à quelques villages massalit’s, conglomérats de hameaux, comme le sont presque tous les centres de ces régions. Vers midi, nous allions camper dans le lit du Bir Dekik, un peu au nord d’Omm Sebaha. Près de là devait se trouver un autre village où résidait l’orondouloung (gardien des portes), en réalité, on y trouvait seulement quelques gardes du chertaya Hanefi.
La plupart des habitants avaient le type du Darfour ; le district de Boure peuplé d’Arabes Tordjem’s, devenus sédentaires, agriculteurs, pasteurs et jouissant d’un grand bien-être, était près d’Omm Sebaha.
Nous devions séjourner quelque temps à Omm Sebaha, autant pour renouveler nos provisions de voyage que pour attendre les chameaux que le souverain du Ouadaï envoyait à son voisin du Darfour. Le marché s’était transporté du village au camp ; les femmes For’s et Tordjem’s y venaient en foule, ces dernières se faisaient remarquer par la richesse de leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le chekik, l’ambre (kaouadim’s), le somit et le zeitoun étaient largement mis à contribution. Elles portaient au-dessus des tempes sur chaque côté de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture en corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres anneaux plus grands leur pendaient aux narines ; chez quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des perles. Au cou enfin, elles portaient d’étroits colliers où l’on remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En général, ces femmes Tordjem’s avaient la taille bien faite, le visage aimable ; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait spécial.
Les femmes For’s, au contraire, étaient laides et petites, leur teint était terreux, leur physionomie n’était nullement intéressante et leur parure beaucoup moins riche que celle des femmes Tordjem’s. Elles n’avaient dans les cheveux que du souksouk, du faux corail et de minuscules perles d’ambre, un bâtonnet, rarement en corail, se balançait à leur narine droite.
Au marché, on trouvait surtout du douchn, du dourraba, du petit lait et du merissa ; on payait en clous de girofle, en doufr ou bois de santal, en poivre de Kemba, en ambre ou en souksouk. Les hommes apportaient des poulets, des lacets tressés en cuir ou en écorce ; en échange, on leur donnait du papier, des couteaux ou des fers de lance. Il vint aussi quelques Arabes de la tribu des Mahamid’s, dont les chameaux étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les vêtements luxueux et la riche parure des femmes Tordjem’s. Quelle condamnation de la vie nomade !
Pendant que nous étions occupés au marché, un jeune arabe rezekat (rizegat), venu du Sud-Est du Darfour, vint nous raconter comment Ziber[24] avec ses Baharina’s avait surpris les Rezekat’s à Chekka et leur avait infligé une sanglante défaite. Un seul des quatre chefs de la tribu avait pu s’échapper, il était allé se plaindre auprès du roi Brahim à El Facher et le vizir Ahmed Chettah avait pris le commandement d’une armée pour châtier les Baharina’s. Nous le savions déjà et le fugitif ne pouvait nous donner les détails qu’on attendait impatiemment. Ce jeune homme avait des cheveux frisés partagés par une raie ; le soin qu’il mettait à se coiffer contrastait avec la pauvreté de son vêtement, une unique chemise rapiécée et transparente à force d’être portée. Quoiqu’il ne payât pas de mine, il acheta une jument au hadj Ahmed et la paya de deux esclaves, un jeune sourd-muet de la tribu des Djenge’s (Dinka’s) et une petite fille. Il nous fallut quatre heures de marche vers l’Est-Sud-Est, le lendemain, pour atteindre le confluent de l’Ouadi Kadja ou Abou Sanat avec l’Ouadi Omm Zefa. Cette dernière rivière prend sa source dans les contreforts méridionaux du Djebel Moul et se dirige du Nord-Ouest au Sud-Est pour se jeter dans l’Ouadi Kadja à sa traversée du district de Boure. L’Omm Zefa avait environ cent pieds de large, l’Ouadi Kadja à peine la moitié mais il avait plus d’eau ; en saison sèche on y trouvait toujours un chapelet de petites mares (birka pluriel borak) et ses rives escarpées — elles avaient de quatre à sept mètres et étaient les plus hautes que nous eussions rencontrées — témoignaient de la rapidité de son courant à la saison des pluies. Jusqu’à son confluent avec l’Ouadi Azounga dans le pays massalit, la rivière conserve une direction générale Nord-Est, Sud-Ouest ou Sud-Sud-Ouest. Cet Ouadi Kadja prenait les eaux de tout le versant Nord du massif de Marra ; il se grossissait aussi de nombreux cours d’eau du pays Zoghaoua. L’éloignement de ses sources et leur altitude relative expliquaient l’impétuosité de son courant. Alors qu’à la saison des pluies l’ouadi Azounga, le Bir Dekik et leurs affluents retenaient le voyageur pendant deux ou trois jours à peine il arrivait souvent que l’ouadi Kadja ou Sanat demeurait un mois sans être guéable.
Nous demeurions un jour au camp pour pouvoir échanger les chamelles que nous avions encore contre des chameaux de bât que les Arabes faisaient paître dans le voisinage. Ils venaient en foule nous rendre visite, ils étaient de la tribu des Mahamid’s du Ouadaï ; las des exactions de leur cheik Hagar, ils avaient quitté leurs terres d’Arada. D’Arada ils s’étaient dirigés vers l’Est, avaient rencontré après deux jours de voyage au Nord du Tama une fraction de leur tribu habitant le Darfour. Ils avaient suivi leurs frères, non sans avoir razzié avec eux les Bideyat’s de Chekela.
Après avoir passé l’Ouadi Kadja nous nous dirigeâmes vers l’Est, pour arriver après une longue étape à travers une immense plaine ondulée et légèrement boisée, au district de Boulaga. Nous passâmes le fleuve Bir Kadidja et le village de ce nom, le village tordjem de Timmel pour atteindre Dar Marra. Le village était bâti sur le bord d’une rivière, large de vingt à cinquante pas, comme deux autres que nous avions déjà passées. Mais les puits étaient presque secs et il nous fallut aller chercher de l’eau pour bêtes et gens dans l’Ouadi Bare qui coulait à une heure de là dans la direction Est-Ouest après avoir arrosé le village de Salam, au pied du mont Omm Douchn.
L’Ouadi Bare était parmi les plus importants cours d’eau qui drainaient les eaux du massif de Marra ; il avait sa source dans les contre-forts occidentaux de la partie Nord de ce massif, suivait la direction Ouest jusqu’à l’emplacement de notre camp, s’inclinait au Sud-Sud-Ouest pour rejoindre à douze milles environ plus loin, l’Ouadi Azoum, le principal fleuve du massif de Marra. Le cours d’eau formé par le confluent de ces deux rivières se dirigeait alors au Sud-Ouest et parvenu à la frontière du pays dadjo de Soula, il confluait avec l’ouadi Kia formé par les ouadis Kadja et Azounga. Ce nouveau cours d’eau prenait alors successivement les noms de Bahr Soula, Bahr Mangari, Bahr es Salamat, Omm et Timan et Bahr et Tine pour perdre la majeure partie de ses eaux dans le lac Iro, au Sud-Ouest du Ouadaï et rejoindre avec le restant le système du Chari, sous le nom de fleuve Iro.
Le lendemain, il ne nous fallut que quelques heures de marche vers l’Est pour atteindre les bords de l’Ouadi Tinniat. Nous devions y demeurer quelques jours, non seulement parce que la résidence du chef du district de Fea, un fonctionnaire qui ne relevait d’aucun chef de province, se trouvait sur ces rives, mais encore parce que les chameaux que le roi Ali voulait envoyer à El Facher ne nous avaient pas encore rejoints. L’Ouadi Tinniat prenait sa source à une étape du lieu où nous étions campés, près du mont Selea ; il se jetait dans l’Ouadi Bare à quelques heures à l’Ouest de sa source, au pied du mont Omm Douchn. A l’emplacement de notre camp, la direction de la rivière était Est-Ouest, elle avait environ trois cents pas de large et recevait un affluent de peu d’importance venu du Nord. Le lit était de sable grossier. Le village du chertaya Hanefi était sur la rive méridionale de la rivière ; au Nord, se trouvait tout un district peuplé de Bornouans, El Boueira et plus haut encore, dans le district de Faga, les Arabes de la tribu Hautiya élevaient leurs bœufs. Le district Kimr, tout ce qui demeurait de l’ancien empire, se trouvait au Nord du Faga.
Les Mararit’s habitaient au Sud du Dar Kimr, à l’est de l’Ouadi Sanat ; les Ora’s (Aura’s) étaient établis sur la rive opposée. Au Nord, se dressait le djebel Moul. Les Mararit’s et les Oro’s avaient des sultans particuliers. Au Darfour, les insignes de cette dignité étaient des tambourins. Toutes ces tribus étaient dans la province de Dar Fea et obéissaient, par conséquent, au chertaya Hanefi, à l’exception des Kimr’s qui, habitant la province de Made, au Nord du Dar Fea, recevaient leurs ordres du chertaya Mohammed Touroundibe (l’oreille d’hyène). Le chertaya Hanefi commandait en outre aux For’s de l’Est de sa province, à quelques fractions de Massalit’s dont les chefs n’avaient pas droit aux tambourins (nouha’s), aux Tordjem’s, aux Talba’s, des Arabes éleveurs de bœufs, aux Guirga’s, aux Chale’s de la famille des Mararit’s et aux Djore’s au Nord du Chale. Le chef-lieu de la province frontière du Nord, Made, était le centre de Bar Djoues, à deux étapes au Nord-Ouest de Tinniat.
Notre assez long séjour à Tinniat était d’autant plus naturel que le hadj Ahmed Tangatanga y avait habité de longues années. Le hadj était né à Dongola, sur le Nil ; sa famille, venue de l’Est s’y était fixée depuis de nombreuses générations. Il avait fait ses études religieuses à la grande mosquée d’El Azhar, au Caire ; sa jeunesse s’était passée à la cour du roi Hassen du Darfour ; il s’était enfin établi à El Obeid, la capitale du Kordofan et s’y était marié. Comme tous les gens de Dongola (les Donakla), il était marchand ; ses voyages l’avaient amené au Ouadaï sous le règne de Mohammed Cherif. Il n’avait éprouvé aucune sympathie pour ce tyran cruel, mais il s’était étroitement lié avec le dauphin qui devait devenir un jour le roi Ali. Dès que celui-ci eût monté sur le trône, il appela son ami Tangatanga au Ouadaï. Le hadj Ahmed était à Tinniat, quoiqu’il eut sa maison et sa famille au Kordofan. Il plaçait des marchandises égyptiennes au Darfour et au Ouadaï. Mais Tinniat, qui se trouvait sur l’unique grande route reliant les capitales des deux pays, était journellement traversé par de grandes ou petites caravanes, voire même des voyageurs isolés. Leur qualité de Djellaba leur donnait droit à l’hospitalité de leur compatriote, le hadj Ahmed.
En quelques années, celui-ci fut acculé à la faillite, car la tradition était si inflexible qu’il ne pouvait, sous aucun prétexte, se dérober aux sacrés devoirs de l’hospitalité. Ahmed m’assura qu’il lui était arrivé de fournir en un seul jour de cinquante à soixante plats à des hôtes de passage. Il avait été obligé de cesser son commerce après avoir vendu jusqu’au dernier de ses esclaves. Il accepta de grand cœur l’invitation du roi Ali. Mais il avait attendu de longues années avant de déférer au désir de son royal ami et de se fixer définitivement à Abecher ; il y avait amené sa famille depuis deux ans seulement, tant il redoutait les excès des habitants de la capitale. Il était très connu à Tinniat, il y avait de nombreux amis et en sa double qualité d’ami personnel du roi du Darfour, avec lequel il avait été élevé et de confident du roi de Ouadaï, on lui rendait de grands honneurs.
Grâce à son influence, il eut l’occasion de me rendre un grand service ; je l’appris seulement à El Facher. Lors de notre passage à Tinniat, le chertaya Hanefi était à la cour ; il avait confié l’administration de sa province à un de ses fils. Celui-ci, hostile aux Turcs et aux chrétiens, essaya de s’opposer à mon voyage ou tout au moins de me retenir à Tinniat jusqu’à ce qu’il eut reçu des ordres de la capitale. Dès notre arrivée, il avait dépêché un courrier à son père, l’avisant qu’un individu suspect — il ne savait pas si j’étais turc ou chrétien — était venu de l’Ouest, mais que fort probablement — les relations avec l’Egypte étaient très tendues — j’étais un espion. Le chertaya Hanefi délibéra de cette grave affaire avec les autres grands dignitaires ; en corps on alla exposer la chose au roi Brahim et on lui proposa de me faire massacrer. Heureusement le souverain avait refusé de suivre ce conseil ; tout cela s’était passé pendant que j’étais tranquillement dans notre camp de l’Ouadi Tinniat sans me douter le moins du monde des foudres qui s’amoncelaient sur ma tête innocente. Cet excellent hadj Ahmed avait refusé de me livrer au faisant fonctions chertaya ; il lui avait fait savoir qu’on ne me verrait qu’en me rendant visite au camp et que le roi du Ouadaï lui avait donné l’ordre de me conduire devant le roi Brahim en personne ; il s’était même opposé à ce que le chertaya me fit payer un cadeau, car j’étais sous la protection du roi et non pas un marchand.
C’est à Tinniat que nous parvinrent les premiers renseignements autorisés sur la défaite infligée par les Baharina’s de Ziber aux troupes du Darfour. Celles-ci avaient d’abord vaincu le corps d’El Mour, un des lieutenants de Ziber, mais le lendemain, le vizir et l’amin Abd el Bari avaient été battus et tués ; on disait que le roi Brahim allait de sa personne diriger les opérations.
Le district de Tinniat avait la réputation d’être particulièrement salubre ; gens et bêtes y prospéraient. Les moutons et les chèvres qu’on conduisait journellement en grand nombre au marché étaient d’ailleurs parmi les plus gros que j’eusse vus. Nous échangions le grain et le bétail contre des perles d’ambre, les Arabes s’en montraient particulièrement amateurs ; dans tout le Soudan, d’ailleurs, cet article est très prisé, l’ambre laiteux (el limouniyat, couleur de citron) est le plus recherché.
Ce long séjour auquel nous étions condamnés à Tinniat et cette monotone vie de camp ne nous pesaient guère avec nos Djellaba’s. Tous ces gens avaient fait de longs voyages et mené une vie mouvementée ; la conversation ne chômait jamais. Il était d’ailleurs difficile de s’isoler, même pendant quelques heures, c’eût été offenser la compagnie. Les membres les plus considérables de la caravane prenaient leurs repas en commun ; on causait ensuite, on racontait des histoires et souvent la conversation se prolongeait jusqu’après minuit. Les chameaux envoyés par le roi du Ouadaï nous étaient enfin parvenus ; après de laborieux pourparlers on fit présent de quelques esclaves au faisant fonctions chertaya et le 22 février le voyage fut repris.
Il fallait trois fortes étapes pour aller de Tinniat au district de Kab Kabich où la population était en majorité djellaba. Le terrain qui avait été à peu près plat depuis que nous avions passé la frontière, s’élevait de nouveau. Au Nord-Est et à l’Est, se dressaient des pics plus ou moins escarpés ; à quelques étapes au Sud-Est se profilait une chaîne régulière mais élevée. Nous traversions de nombreuses rivières, toutes à sec ; la plus importante, l’Ouadi Homboul, était à six heures de Tinniat. L’élément for dominait dans les villages ; on voyait partout de superbes troupeaux de bœufs et de chèvres. Des crêtes steppeuses, boisées d’acacia’s rabougris, de nabak’s, de hedjlidj’s et de toumtoum’s (capparis sodada) séparaient les bassins. Dans les vallées, au contraire, s’élevaient de grands harraza’s, des tamarins et des figuiers. Vers cinq heures de l’après-midi on aperçut une petite chaîne de collines dont quelques crêtes étaient comme surmontées de colonnes en pierre blanche. A l’Est s’ouvrait une large vallée doucement inclinée ; au Nord, s’élevaient de nombreuses collines isolées et au Sud on voyait toujours l’importante chaîne déjà signalée ; nous en étions séparés par la large vallée de l’Ouadi Bare qui se grossissait de l’Ouadi Bargou. On passa la rivière puis on traversa une épaisse forêt où diminuaient les essences déjà citées, elle se trouvait entre les deux fleuves ; le soir venu on campa dans le lit de l’Ouadi Bare. Les rives étaient escarpées en quelques endroits, donnant ainsi un plus sûr témoignage de l’importance du fleuve que ses deux cents pieds de largeur. Dans l’angle que faisait l’Ouadi Bargou avec l’Ouadi Bare, quelques fractions de la tribu arabe des Naouaibe’s faisaient paître leurs chameaux. Le soir venu, le cheik en nouhas qui comme son titre de chef aux tambourins l’indiquait, avait rang de sultan, vint nous rendre visite en compagnie d’un jeune cheik de la tribu des Mahamid’s du Ouadaï, étroitement alliés aux Naouaibe’s. Ce jeune homme s’était fixé au Darfour car il avait trop souffert au Ouadaï.
Les deux chefs arabes et le hadj Ahmed discutèrent longuement les avantages que présentaient respectivement le Darfour et le Ouadaï aux Arabes nomades. Ahmed s’efforçait de prouver que les Arabes du Ouadaï payaient moins de tributs que ceux du Darfour ; il ajoutait qu’ils avaient dans le Nord du royaume d’excellentes occasions de rompre la monotonie de leur vie par de fructueuses razzia’s chez les Daza’s du Borkou et les Bideyat’s mais le cheik des Naouaibe’s, qui faisait la plus alléchante peinture de la condition des Arabes au Darfour et de leur vie sociale, n’eut pas de peine à réduire cette argumentation. Il disait qu’au Darfour les Arabes jouissaient du même traitement que les autres habitants et qu’au Ouadaï, au contraire, les tribus autochtones étaient plus considérées. Le jeune cheik fugitif appuya ces dires d’exemples qu’il empruntait à sa propre vie. Il raconta les excès des esclaves et des fonctionnaires du roi Ali, quoiqu’il se plut à reconnaître l’équité du souverain ; n’était-on pas venu lui ravir sa femme, la mère de ses enfants ! L’aspect seul du cheik des Naouaibe’s plaidait déjà éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les Arabes allaient tête nue, ils n’avaient que rarement des sandales et circulaient dans la capitale vêtus des grossières cotonnades du pays. Le cheik du Darfour portait un vêtement de soie, son takiya avait des couleurs chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin rouge. Je le revis à la cour du Darfour avec un châle en cachemire, un objet de très grand luxe dans ces parages.
Le lendemain matin nous traversions le Kone (Kangue), qui donnait son nom au district qu’il traversait et à son chef-lieu, une bourgade de quelques centaines de cases. La chaîne que nous avions aperçue au Sud la veille s’était rompue en deux chaînons, le Fougo Dja et le Fougo Rommele. On passait ensuite une forêt d’acacia’s, qui suppléait par le grand nombre de ses talha’s à leur pauvre végétation, nous traversions aussi un grand nombre de cours d’eau négligeables, des affluents de l’Ouadi Bare et, après quatre heures de marche, nous campions à Marcham, dans le lit de la rivière de ce nom qui venait du Sud se jeter dans l’Ouadi Djeldama, un des principaux affluents de l’Ouadi Bargou.
* * * * *
Nachtigal poursuivit sans encombre son voyage dans l’Est. Le 7 mars, il parvint à El Facher, la capitale du Darfour. Il y demeura jusqu’au 6 juillet 1874. Un mois après, le 6 août, il passa les premiers villages du Kordofan. Le Soudan Egyptien existait encore à l’époque. Le 10 août, l’explorateur fut complimenté par les autorités égyptiennes et grâce à leur concours il atteignit le Caire. Son voyage avait duré plus de quatre ans.
FIN.
publiée par le Service Géographique de l’Armée.]
TABLE DES MATIÈRES
* * * * *
Pages
CHAPITRE PREMIER
En route pour le Ouadaï 6
CHAPITRE II
L’arrivée à Abecher 17
CHAPITRE III
Premier séjour à Abecher 28
CHAPITRE IV
Mon voyage au Rounga 33
CHAPITRE V
Suite de mon voyage au Rounga 42
CHAPITRE VI
Nouveau séjour à Abecher 52
CHAPITRE VII
Le pays et ses habitants 59
CHAPITRE VIII
Le gouvernement. — Les mœurs. — Le commerce 77
CHAPITRE IX
Notes sur l’histoire du Ouadaï 93
CHAPITRE X
Du Ouadaï au Darfour 101
[Décoration]
NOTES :
[Note 1 : La racine de Batha, comme celle de Boutha, est arabe. Elle s’applique aux bas-fonds marécageux où l’eau est plus ou moins abondante.]
[Note 2 : La laine des moutons du Ouadaï est longue et soyeuse comme du poil de chèvre.]
[Note 3 : M. l’administrateur G. Bruel, dans une communication qu’il a bien voulu nous faire, a cru pouvoir identifier le Bahr Kouta avec l’Oubangui. — (J. v. V.)]
[Note 4 : Le mille allemand vaut environ 7.500 mètres.]
[Note 5 : Horr, l’homme libre, par opposition à Abd, l’esclave.]
[Note 6 : Le Kitabel n’est pas une région désertique, quoique les gens le désignent souvent, ainsi que d’autres régions semblables, sous le nom de Sahara. Le Kitabel est très boisé, mais les arbres, au lieu de former des forêts, sont clairsemés. Entre les arbres pousse une herbe excellente, aussi le Kitabel fournit-il en automne de merveilleux pâturages aux Arabes.]
[Note 7 : Les habitants du Dar-Soula sont des Dadjo’s. Ils ont un sultan indépendant.
Les tribus fétichistes : les Makheit’s, les Badanga’s, les Kena’s (Kenga’s) sont à l’Ouest et à l’Ouest-Sud-Ouest du pays Dadjo tout près du Baguirmi. D’après une carte des _Mittheilungen de Petermann_ (1875, no 15), ces tribus seraient même incorporées au Baguirmi mais le Ouadaï les razzie souvent ainsi que les fétichistes de Korbe et de Gueyaï.
Au Nord des Dadjo’s se trouve le pays des Abou Telfan’s. Ce pays est gouverné par un grand nombre de sultans, tributaires du Ouadaï. Le pays d’Abou Telfan est borné par celui de Djebel Olo et celui de Djebel Kouffe, voisin du premier. Ces deux pays sont habités par des fétichistes. Le second indépendant, est difficilement accessible.]
[Note 8 : Dans le Dar Rounga, qui est le plus méridional des vassaux du Ouadaï, on trouve, à côté des indigènes, des Arabes (Heimat) et des Bornouans. Ces derniers forment un groupement distinct : leur langage n’a rien de commun avec celui des Dadjo’s du Dar Soula, ou celle des Abou Rhoussoun’s. Le sultan du Rounga est soumis à l’akid des Salamat’s.]
[Note 9 : Voici cette formule : La ilaha ill Allah oua Mohammedoun resoul Allah ; c’est-à-dire : Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète.]
[Note 10 : La tribu des Abou Chedr’s s’est éparpillée et a disparu.]
[Note 11 : Les Haddad’s (Danoa’s), habitent au Dana, au Bari, au Mondo et au Ngouri. Leur nom paraît indiquer qu’ils descendent des « forgerons », mais ils sont mélangés aux Arabes et aux Hammedj’s. Seuls, les Koran’s refusent de se marier avec les Haddad’s.]
[Note 12 : Les Hammedj’s sont les derniers autochtones du Kanem. Ils sont de la famille des Boulala’s. On les connaît sous le nom d’Amkima’s, c’est-à-dire de gens rouges, le fait est que leur teint est rougeâtre. Les plus connues, parmi leurs fractions, sont : les Fedha’s ou Fedda’s, les Ngidjim’s, les Bare’s, les Dana’s. Ces tribus sont encore armées de lances et de javelots.]
[Note 13 : Les Matlamba’s sont de race maba, mais la tribu éparpillée dans le pays, ne compte plus. Les Matlamba’s ne diffèrent pas des Malanga’s, des Madaba’s et des Madala’s.]
[Note 14 : Nas ech chala signifie « les habitants du désert » nomades.]
[Note 15 : Kamkolak signifie littéralement vieillard ou grand homme : tangakalak est un mot composé de : tanga, maison et de kalak, enfant ; tolouk signifie à gauche ou oriental, lolouk à droite ou occidental. Ces qualificatifs n’ont donc d’autre but que d’indiquer la sphère des attributions des fonctionnaires. Les peuplades du Ouadaï se divisent en tribus tolou et lolou et le qualificatif ne s’applique pas à la région qu’elles habitent, mais bien à leur place dans l’ordre de bataille.]
[Note 16 : Le pluriel de kamkolak est kemakil.]
[Note 17 : Le moudd sert à mesurer les céréales au Ouadaï ; c’est un cylindre dont la circonférence est de quatre empans environ et la hauteur de 15 centimètres.]
[Note 18 : Ces chiffres sont conformes à ceux que le docteur Nachtigal indiqua dans ses conférences, mais ils diffèrent sensiblement de ceux qui sont inscrits dans les notes rédigées par l’explorateur au Ouadaï même. Il est possible qu’on ait voulu tromper Nachtigal, que dans un but politique on lui ait exagéré les forces du royaume et qu’il eût plus tard l’occasion de reconnaître son erreur.]
[Note 19 : Le « bettelstudent » (étudiant-mendiant), n’est plus qu’un souvenir en Allemagne, mais avant 1870 on rencontrait, principalement dans les environs des villes universitaires, de nombreux étudiants qui, tout naturellement, sans aucune honte, mendiaient sur les voies publiques pour se procurer ainsi les moyens de poursuivre leurs études. (J. v. V.).]
[Note 20 : Dans ses notes sur l’histoire du Baguirmi, Nachtigal dit que Saboun installa sur le trône Ngar Mouba Bira, un des fils d’Abd er Rahman et que ce sultan fut à son tour détrôné et assassiné par son frère Bourkomanda. (_Voy. Sahara und Sudan_, T. II, p. 713.)]
[Note 21 : Le tribut du Baguirmi est payé tous les trois ans ; il se compose de cinq cents esclaves mâles, de trente jeunes esclaves du sexe féminin, de trente chevaux et de mille tobe’s.]
[Note 22 : Cette fraction des Oulad Djema avait pris parti pour Saleh Derret.]
[Note 23 : Dans ses notes sur l’histoire du Bornou, Nachtigal rapporte que Mohammed Cherif serait entré dans la capitale Kouka et l’aurait mise au pillage. Mais il n’ajoute pas que la retraite du sultan du Ouadaï aurait eu lieu à la suite d’une contribution de guerre payée par le Bornou. (Voy., _Sahara und Sudan_, T. II, p. 412).]
[Note 24 : Ziber ou Zobeir l’aventurier, qui quelques années plus tard, devait ruiner le Darfour et le Soudan égyptien. Baharina gens du fleuve c’est-à-dire du Nil.]
Note du transcripteur :
Plusieurs des modifications ci-dessous sont fondées sur l'édition allemande (_Sahărâ und Sûdân_, tome III).
Page 6, " _Djadjak._ — Stereosperum sp. " a été remplacé par " Stereospermum "
Page 8, " un des mulsulmans les plus intelligents " a été remplacé par " musulmans "
Page 8, " mon voyage au Kanem et au Bornou " a été remplacé par " Borkou "
Page 9, " Mon compagon de voyage Otman " a été remplacé par " compagnon "
Page 10, " et fibreuse qu’on nommait adrar " a été remplacé par " adar "
Page 13, " et s’exposaient de à graves brûlures " a été remplacé par " à de graves "
Page 15, " cases habitées par les Arabes Salama’s " a été remplacé par " Salamat’s "
Page 17, " pendant quelque temps parralèlement " a été remplacé par " parallèlement "
Page 20, " caravanes du Nord aaient fui le pays " a été remplacé par " avaient "
Page 20, " chose inouïe pour un roi du Oudaï " a été remplacé par " Ouadaï "
Page 21, " personnes, parmi les-lesquelles étaient pas " a été remplacé par " parmi lesquelles "
Page 23, " Le hadj Admed était à peu près " a été remplacé par " Ahmed "
Page 26, " faire une retraite de huit ours " a été remplacé par " jours "
Page 27, " toujours bâties sans aucun alignenent " a été remplacé par " alignement "
Page 29, " j’acceuillis hospitalièrement Azizi " a été remplacé par " j’accueillis "
Page 30, " Quand le roi Hessen avait " a été remplacé par " Hassen "
Page 33, " l’attitude de l’akid des Zebada’s " a été remplacé par " Zebeda’s "
Page 33, " était extrêment répandu sans d’ailleurs " a été remplacé par " extrêmement "
Page 35, " que que fût leur bon marché au Ouadaï " a été remplacé par " quel que fût "
Page 36, " des nneaux d’argent aux jambes " a été remplacé par " anneaux "
Page 37, " devant le roi et j’enten is la " a été remplacé par " j’entendis "
Page 38, " la large vallée du Boueha " a été remplacé par " Bouteha "
Page 40, " Descendus au mesdjidj, nous y eûmes " a été remplacé par " mesdjid "
Page 41, " sa résidence au Bahr et Salamat pour " a été remplacé par " Bahr es Salamat "
Page 45, " trop lourde et torp incommode " a été remplacé par " trop "
Page 46, " à peu près fini ave la Sounta " a été remplacé par " avec "
Page 47, " obligés à de fréquents déours " a été remplacé par " détours "
Page 47, " superbes champs de ourra et de maïs " a été remplacé par " dourra "
Page 49, " pour les épuiser complète-tement " a été remplacé par " complètement "
Page 51, " et les cases des mouchadjirin’s " a été remplacé par " mouhadjirin’s "
Page 52, " et nous passions la nuit à à El-Kleb " a été remplacé par " nuit à El-Kleb "
Page 55, " Le makta tromba valait neuf tetaki " a été remplacé par " tekaki "
Page 55, " le brave Mourabid de Rodona au Fezzan " a été remplacé par " Rodoua "
Page 56, (x2) " Hammara " a été remplacé par " Hammou "
Page 57, " L’akid des Mohamid’s vint alors apporter " a été remplacé par " Mahamid’s "
Page 57, " ordonnance quand Mahammed Bey parut " a été remplacé par " Mohammed "
Page 58, " habitants du Ouada, tous xénophobes " a été remplacé par " Ouadaï "
Page 58, " par les gens de l’akir Djerma " a été remplacé par " l’akid "
Page 59, " m’eut fait un tout autre acceuil " a été remplacé par " accueil "
Page 59, " il fit les plus grandes difficul-cultés " a été remplacé par " difficultés "
Page 59, Supprimée note : " _Renseignements coloniaux_, 1903, no 3, p. 49, no 4, p. 104. no 5, p. 135, no 6 p. 167. ", qui appartient à la parution originale dans _Renseignements coloniaux_.
Page 61, " source du Bahre-el-Azrek se trouverait à " a été remplacé par " Bahr-el-Azrek "
Page 62, " de la famille des figuiers (_Parkia biglobesa_) " a été remplacé par " de la famille des figuiers ; _Parkia biglobosa_ "
Page 62, " froment et de riz (_firgami-chinkafe_) " a été remplacé par " (firgami, chinkafe) "
Page 63, " le nabaz el fil (_zizyphus sp._) " a été remplacé par " nabak "
Page 63, " (_salvadora persica_), le khan ou arak " a été remplacé par " _persica_), chau ou arak "
Page 63, " le hachab et le tamarin (erdede) " a été remplacé par " erdebe "
Page 64, " Aguelba, l’ouadi Kokermellen, l’ouadi Merdefoki " a été remplacé par " Menderfoki "
Page 65, " par lequel en les avait désignés " a été remplacé par " on les "
Page 66, " la tradition dit être autochtines " a été remplacé par " autochtones "
Page 68, " qu’il n’y pas d’exemple d’un mariage " a été remplacé par " n’y a pas "
Page 68, " dernier vertige de l’ancienne splendeur " a été remplacé par " vestige "
Page 71, " au Sud du pays de Sonngor " a été remplacé par " Soungor "
Page 72, " tribu belli-liqueuse ne s’est soumise " a été remplacé par " belliqueuse "
Page 73, " au Ouadaï on es trouve mêlés " a été remplacé par " on les "
Page 73, " _Les Meidena’s_ sont de la famille des Haoulla’s " a été remplacé par " Haoualla’s "
Page 74, Les en-têtes portant les chiffres romains I. à IV. (" LE GROUPE MABA ", etc.) ont été modifiés pour s'harmoniser avec les autres éléments numérotés ci-dessous.
Page 76, " une fraction des Kadjonga’s, les Soungor’s " a été remplacé par " Kadjanga’s "
Page 78, " d’autruche dont la roi se fait précéder " a été remplacé par " le roi "
Page 79, " l’exécutio des ordres du sultan " a été remplacé par " l’exécution "
Page 80, " Le kamkolak Bitakguinnet qui administre " a été remplacé par " Bitakguinnek "
Page 88, " les protéger eontre les animaux " a été remplacé par " contre "
Page 90, " penicellaria (douchn ksab) " a été remplacé par " penicillaria (douchn, ksab) "
Page 90, " les Marfa’s, les Kadjanga’s, (Estana’s) " a été remplacé par " Ertana’s "
Page 94, " d’armée sur les bords de l’Ouad’Delal " a été remplacé par " l’Ouadi Delal "
Page 95, " partager au sultan Djado l’honneur " a été remplacé par " Djoda "
Page 95, (plusieurs) " Aboul Karim " a été remplacé par " Aboul Kasim "
Page 95, " qu’Aboul Karem buvait tous les " a été remplacé par " qu’Aboul Kasim "
Page 95, " se jeta sur le centre des Feraoua’s " a été remplacé par " Foraoua’s "
Page 95, " Djado se fit mettre sur un cheval et " a été remplacé par " Djoda "
Page 100, " se diriger sur le Baguirmi où le Kanem " a été remplacé par " ou le Kanem "
Page 100, " compagnon de Mohammed Cherif el Amin el Kanemi " a été remplacé par " Mohammed el Amin el Kanemi "
Page 101, " et l’akid des Mohamid’s s’étaient emparés " a été remplacé par " Mahamid’s "
Page 103, " ce cheik el katila était telle " a été remplacé par " kafila "
Page 107, " en doufr, en bois de santal " a été remplacé par " en doufr ou bois de santal "
Page 107, " fleuve du massif de Morra " a été remplacé par " Marra "
Page 108, " à la grande mosquée d’El Azghar " a été remplacé par " d’El Azhar "
Page 108, " ne savait pas si si j’étais turc " a été remplacé par " pas si j’étais "
Page 109, L'épilogue à la fin a été repris de la version parue dans _Renseignements coloniaux_ (1903, No 10, p. 276).
De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe ont été apportés.
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