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Le Voyage de Nachtigal au Ouadaï

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_Traduction complète_

par =Joost Van Vollenhoven= _Ancien élève breveté de l’École coloniale_

[Décoration]

PUBLICATION _Du COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE_ 15, RUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 15 PARIS

[Décoration]

Le Voyage de Nachtigal au Ouadaï

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_Traduction complète_

=Par M. Joost Van Vollenhoven= _Ancien élève breveté de l’École coloniale_

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_L’attention du public africain se porte avec un intérêt toujours plus vif sur ce mystérieux Ouadaï à la porte duquel l’expansion coloniale française est arrivée. Nous croyons donc utile de publier le document le plus complet, quoique déjà ancien, qui ait été produit sur cette partie de l’Afrique : le récit du voyage de Nachtigal._

_Cette partie n’avait jamais été traduite en français. MM. Hachette et Cie, propriétaires du droit de traduction, ont bien voulu nous autoriser à faire cette publication qui sera si utile aux Français du Chari et du Tchad et à tous ceux qui suivent de près les questions africaines._

_La traduction a été confiée aux soins de M. Joost Van Vollenhoven, ancien élève breveté de l’École coloniale, que nous remercions ici du soin qu’il a apporté dans cette tâche délicate._

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Le docteur Nachtigal vint en Afrique pour rétablir sa santé. L’Afrique lui redonna ses forces, en reconnaissance il lui donna sa vie. Plus de vingt ans il l’a servie comme orientaliste, comme géographe, comme diplomate. Nachtigal est un des plus magnifiques pionniers de la civilisation au continent noir.

Il débarque en 1862 en Algérie, y voyage et se fixe en 1864 à Tunis ; c’est son stage, il étudie, il comprend, il aime l’Islam. En 1868, se présente l’occasion d’agir, il remplacera Rohlfs chargé d’une mission au Bornou. Il quitte Tripoli le 19 janvier 1869, arrive le 27 mars de la même année à Mourzouk, en repart le 6 juin pour le Tibesti. Le 8 août, il est à Bardaï, manque de s’y faire assassiner et revient précipitamment à Mourzouk le 7 octobre 1869. C’était un échec. Le 18 avril 1870, Nachtigal repart de Mourzouk, parvient fin juin à Kouka et y demeure une année. En mai 1871, départ de Kouka pour l’exploration du Borkou et du Kanem (décembre 1871) et l’année suivante, le voyageur repart au printemps de la capitale du Bornou, pour entreprendre l’exploration du Baguirmi.

Ce voyage durait depuis quatre ans et Nachtigal paraissait épuisé par l’effort. Il avait exploré tout le bassin du Tchad, trouvé la solution du problème qui, à l’époque, passionnait le plus le monde savant ; il ne s’en contente pas. Le Ouadaï, mystérieux et terrifiant, le tentait. Il y alla et y demeura six mois. C’est de cette partie du voyage de Nachtigal que nous avons l’honneur de présenter la traduction. L’explorateur quitta le Ouadaï en janvier 1874 et parvint dans le courant de la même année en Egypte. Revenu en Europe après six ans d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait. Nachtigal clôt dignement la série des grands explorateurs allemands. Il a relié les itinéraires de Barth, Rohlfs et Schweinfurt ; il a réussi, pacifique et modeste héros, à pénétrer le secret que Vogel et Beurmann avaient voulu payer de leur vie et auquel depuis, tant d’autres se sont heurtés.

Ce voyage au Ouadaï n’est pas de la plume de l’explorateur. Nachtigal est mort avant d’avoir pu achever la rédaction de ses notes. Il convient de rendre ici hommage au pieux zèle d’E. Groddeck qui édita cette œuvre posthume. Mais ces chapitres n’ont pas la charmante émotion, la grâce simple et l’absolue netteté des pages écrites par l’explorateur.

Nous avons condensé le premier chapitre de l’édition allemande, _Un hiver à Kouka_, en en éliminant tout ce qui ne se rapportait pas au voyage du Ouadaï. Ce chapitre a été fondu dans le suivant. Le second chapitre de l’édition allemande devient ainsi le premier de celui-ci. Nous avons traduit, partiellement aussi, le onzième chapitre de l’édition allemande et suivi l’itinéraire Abecher-El Facher, jusqu’à près du 24me degré. On trouvera ainsi dans ce volume des renseignements sur le territoire dont l’attribution a été laissée provisoirement indéterminée entre la France et l’Angleterre par la convention du 21 mars 1899.

Nous avons adopté l’orthographe de la carte française qui accompagne cet ouvrage et pour les noms qui n’y figuraient pas, nous n’avons pas hésité à simplifier l’orthographe des orientalistes allemands qui ont prêté leur concours à l’édition posthume.

On trouvera ci-dessous un bref index, où sont rangés alphabétiquement, ceux des noms de plantes ou d’objets qui reviennent le plus souvent dans le récit. Ce travail a été fait sur les registres alphabétiques de l’édition allemande.

Les deux premiers volumes de l’ouvrage de Nachtigal doivent être la préface de celui-ci. M. J. Gourdault en a publié la traduction en l’année 1881. L’édition a été faite par les soins de MM. Hachette et Cie qui ont gracieusement abandonné au Comité de l’Afrique française le droit de traduction de la partie du récit que nous présentons aujourd’hui au public.

JOOST VAN VOLLENHOVEN.

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PETIT INDEX

_Abou Sekkin._ — Roi du Baguirmi.

_Aboungati._ — Acacia sp.

_Ambadj._ — Herminiera.

_Arada._ — Oasis du Nord du Ouadaï.

_Arred._ — Acacia sp.

_Bideyat._ — Tribu du Zoghaoua au Nord du Ouadaï.

_Cham._ — Bandes de coton servant du monnaie divisionnaire.

_Dadem._ — Acacia.

_Djadjak._ — Stereospermum sp.

_Djerid._ — Châle en soie ou en laine.

_Doum._ — Hyphaene.

_Dra._ — Unité de longueur (quatre-vingt-dix centimètre environ).

_For._ — Habitant du Darfour.

_Hedjilidj._ — Balanites.

_Hommed._ — Sclerocarya Birrea.

_Kanouri._ — Habitant du Kanem.

_Kemba (poivre de)._ — Xylopia.

_Kittir._ — Acacia mellifera.

_Kohl._ — Brassica oleracea.

_Kouk._ — Acacia verugera.

_Koulkoul._ — Acacia sp.

_Kourna._ — Zizyphus sp.

_Litam._ — Voile.

_Louban._ — Boswellia.

_Machet._ — Boscia.

_Merissa._ — Bière du pays.

_Mourr._ — Treculia.

_Nabak._ — Zizyphus spina christi.

_Ochar._ — Calotropis procera.

_Rotl._ — Une livre turque (environ seize onces).

_Sahaba._ — Combretum Hartmannianum.

_Siwak._ — Salvadora.

_Somraï._ — Tribu du moyen Chari.

_Soukko._ — Andropogon sp.

_Talha._ — Acacia seyal ou acacia stenocarpa.

_Thalari._ — Pièce en argent à l’effigie de Marie Thérèse (valeur cinq francs environ).

_Tobe._ — Vêtement.

_Toundoub._ — Capparis sodada.

_Tourkedi._ — Fichu ou châle.

_Woun._ — Oasis du Borkou.

_Zeriba._ — Clôture ; haie.

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CHAPITRE PREMIER

=En route pour le Ouadaï=

J’étais revenu du Baguirmi avant que ne commençât la seconde période de la saison des pluies. Généralement, les chutes d’eau diminuent alors d’une façon sensible, mais, l’année était exceptionnellement pluvieuse, et en septembre, il y eut encore des averses terribles. Ma maison était souvent inondée, car Ahmed ben Brahim, mon propriétaire, n’avait pas songé à couvrir ma terrasse d’une couche de sable mêlée d’argile et de fumier. Comme d’autre part, les premières pluies étaient tombées de fort bonne heure, il fallut faucher dès la mi-septembre et on ne put faire sécher convenablement le grain. Conséquence directe, une forte hausse sur les prix, quoique l’année eût été bonne. Pour un thalari (environ cinq francs) on obtenait une mesure de douchn (mil du pays) si petite que deux d’entre elles eussent fait tout juste la charge d’un bœuf. Le riz et le froment valaient le double du douchn. Un chameau suffisamment robuste pour résister aux fatigues d’un voyage au désert, valait de trente à quarante thalari’s et les moins solides se payaient vingt thalari’s au moins. Les bêtes de somme valaient suivant leur qualité, de sept à neuf thalari’s. Le prix des chevaux, seul, n’avait guère augmenté. Pour vingt à trente thalari’s, on pouvait avoir un animal magnifique et, bien entendu, les chevaux de charge valaient beaucoup moins. Les objets importés, comme le numéraire, étaient devenus très rares sur le marché. Jadis, les Tripolitains amenaient au Bornou autant de marchandises que de numéraire, mais depuis quelque temps, ils se dirigeaient vers les États Haoussa’s, plus prospères. Ils faisaient, tout au plus, une pointe au Bornou, avec les marchandises d’une vente assurée. En première ligne, se trouvait, parmi celles-ci, la cotonnade Cham, malheureusement elle ne pouvait servir de monnaie pour l’achat des objets de première nécessité, tels que les céréales. Le thalari avait atteint le cours de cent quatre-vingt-dix rotl’s, c’est-à-dire six mille cauris ; lors de mon arrivée, il ne valait que cent-vingt à cent-trente rotl’s et cent seulement, pendant le séjour de Barth à Kouka.

J’allais donc trouver une grande difficulté à me défaire de ce que je ramenais de mon voyage au Baguirmi. En tout état de cause, mes deux taureaux eussent trouvé difficilement un acquéreur, car il est rare que ces bêtes résistent à un voyage dans les marécages du Sud. A mon retour à Kouka, cependant, les miens paraissaient encore sains, mais bientôt leur poil se hérissa et on reconnut, à ce symptôme, qu’ils avaient été piqués par des insectes venimeux. Je dus m’estimer heureux de pouvoir me défaire du couple pour la somme d’un thalari, payable en cauris. Il me fut impossible d’avoir de l’argent comptant pour le cheval que j’avais acheté à crédit, au cours de mon voyage. Je résolus de le laisser à crédit pour dix-sept thalari’s. L’acquéreur, le hadj Bou Hadi du Fezzan, un de mes premiers compagnons de voyage, était un bien brave homme en qui l’on pouvait avoir toute confiance. Le prix devait m’être payé à son retour de Kano, où il allait entreprendre un voyage. Mes deux quintaux d’ivoire valaient, il est vrai, cent thalari’s, mais personne ne disposait d’une si grande quantité de numéraire. Ce ne fut qu’après plusieurs mois que je parvins à les vendre au Maina Adam, le prince du Kaouar, que Rohlfs nous a fait connaître. Je recevais, en même temps, les nouvelles les plus réconfortantes de Tripoli. On m’annonçait que le consul d’Autriche avait reçu, pour me la transmettre, une subvention que ma misère me faisait paraître considérable. Malheureusement le consul ignorait le lieu de mon séjour et l’insécurité des itinéraires du Bornou le poussait à la circonspection. Aussi, n’avait-il pas osé confier à un seul messager une somme de quelque importance. Il avait simplement prié un négociant de ses amis, habitant Mourzouk, son débiteur pour trois cent thalari’s, de vouloir bien me faire parvenir cette somme. Mais ce marchand était tout aussi prudent et avisé que le consul, il avait préféré ne pas se séparer du numéraire qu’il avait, il m’indiqua donc un négociant de ses amis avec lequel il était en compte courant. C’était cet homme qui devait, au cas où je serais encore au Bornou, me payer la somme de trois cents thalari’s et m’aider de tous ses moyens. Je connaissais de longue date ce dernier mandataire, il était très honnête, mais il avait si peu d’argent comptant, qu’avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait m’offrir que des esclaves que je n’aurais pu revendre. Les deux mille thalari’s que mon gouvernement m’allouait, m’étaient donc, provisoirement au moins, de fort peu de secours.

Quand, à la saison sèche, mon état de santé s’améliora, il me fut très pénible de ne pouvoir me procurer les rares gourmandises du pays. J’aimais beaucoup les noix de kola, mais elles valaient de cinq à six thalari’s le cent ; il ne fallait pas songer à acheter du café ; un petit pain de sucre, pesant tout au plus une livre et demie, valait deux thalari’s, un prix invraisemblable même dans ces régions. Malgré le marasme dont se plaignait le commerce, les exigences des artisans n’avaient pas diminué. C’est ainsi que le tailleur Abdalla Karoussa me réclama cinq thalari’s pour me confectionner deux chemises, un pantalon et un gilet dont l’étoffe, du mahmoudi, ne m’avait coûté que quatre thalari’s. J’avais confié une partie de mes biens à la garde de mon ami le chérif Ahmed el Medeni ; mais le départ de mes serviteurs pour Tripoli et les dépenses qui en furent la suite avaient sensiblement ébréché cette réserve. Je ne voyais pas comment je pourrais atteindre le Nil en passant par le Ouadaï et le Darfour ; je n’osais même pas songer à pareille entreprise : je devais d’abord me remettre des fatigues de mon voyage au Baguirmi et il fallait d’ailleurs patienter plusieurs mois avant qu’il fût possible de suivre la piste longeant les bords du Tchad. En me reposant, j’eus conscience de l’état critique de ma santé. Je ne pouvais dormir par suite de douleurs dans les articulations, les muscles et les os que je devais aux marais du Baguirmi. Tout mon corps était couvert de pustules rouges et enflammées qui pénétraient profondément dans les chairs. A ces souffrances vinrent s’ajouter les inévitables accès de malaria pendant la saison des pluies, et je ne pouvais combattre énergiquement la fièvre, n’ayant plus qu’une infime provision de quinine. Je demeurai ainsi plusieurs mois, incapable de me livrer à un travail quelconque, incapable de m’occuper de mon voyage, tout meurtri de douleurs, épuisé, profondément affecté et consumé du désir de revoir ma patrie.

Provisoirement, d’ailleurs, on ne pouvait songer au départ, car toute la province de Kotoko, qu’il fallait traverser pour aller au Ouadaï, était inondée. Le cheik Omar (sultan du Bornou) m’avait bien promis son concours pour mon voyage au Ouadaï ; mais rien ne m’assurait que je pourrais parvenir jusqu’auprès du sultan Ali. Le cheik ne voulait pas me laisser partir avec une caravane quelconque. Il redoutait, à bon droit, le fanatisme des chefs de bandes du Ouadaï qui m’auraient fait subir le sort de Beurmann. Il m’avait promis un de ses fonctionnaires s’il ne se présentait aucune occasion pour voyager en toute sécurité. Avec le concours du sultan Djourab, du Fitri, celui-ci eût dû me conduire jusqu’à Abecher. La date du départ était remise, mais j’avais toute confiance dans le cheik.

Ce ne fut qu’à la mi-décembre que les eaux, qui couvraient la rive Sud- Ouest du Tchad, baissèrent un peu, mais les Djellaba’s, qui avaient quitté Kouka et se trouvaient à Ngala, n’osaient encore entreprendre le voyage. Tant que le Kotoko et le Fitri sont inondés, des mouches venimeuses menacent, en effet, la vie des bêtes de somme ou de selle.

A ma grande joie un courrier du roi Ali du Ouadaï fit son entrée le 10 janvier 1873. Il portait des lettres de son maître et de l’envoyé du cheik Omar, le hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas. Le retour de ce dernier était imminent. La principale mission de l’envoyé du Ouadaï consistait à s’approvisionner, sur le marché bien pourvu de Kouka, de nombreuses marchandises occidentales qui ne venaient que rarement sur les marchés du Ouadaï. Le messager était un Djellabi, il s’appelait Otman Ouled el Fadl, on le connaissait bien au Bornou et à la cour. Ses lettres contenaient des bonnes nouvelles et le cheik me promit sur le champ de me faire voyager avec cet homme qui, très pressé, devait retourner sous peu au Ouadaï. Les renseignements d’Otman sur son pays étaient encourageants, mais son voyage avait été difficile, il avait traversé avec beaucoup de peine et au prix de sensibles dommages les régions inondées du Fitri, du Bahr el Ghazal et du Kotoko. Je rencontrai un soir Otman chez mon ami le chérif El Medeni ; il accueillit mieux que je ne l’avais pensé, la proposition de m’avoir pour compagnon de voyage. Il est vrai que la responsabilité qu’il prenait vis-à-vis du cheik de me conduire, sain et sauf jusqu’à la capitale du roi du Ouadaï n’était pas sans lui donner des inquiétudes. De même pour la responsabilité qu’il assumait vis-à-vis de son propre prince en introduisant un chrétien dans ses états ; mais il ne pouvait se dérober à la mission dont le cheik Omar le chargeait. Il était d’ailleurs convaincu que je n’aurais plus rien à craindre dès que je serais en présence du roi Ali. J’exposai à Otman que j’avais hâte de revoir ma patrie, que je ne voulais à aucun prix faire une seconde fois la route fatigante et monotone par laquelle j’étais venu au Bornou et que j’espérais bien atteindre le bassin du Nil, par un chemin beaucoup moins pénible en passant par le Ouadaï et le Darfour, Otman fut un peu rassuré quand je lui affirmai que je « n’inscrirais » pas le pays ; mais il insista sur l’absolue nécessité de ne pas interroger les habitants durant le voyage, de ne pas écrire et de ne pas essayer, arrivé à Abecher, de voyager dans l’intérieur du pays. Cela était absolument impossible aux étrangers ; depuis sept ans il habitait le Ouadaï, me disait il, le Sultan ne lui voulait que du bien et cependant il ne connaissait que les grandes routes fréquentées par les caravanes, allant au Bornou ou au Darfour. Jamais il n’eût osé entreprendre un voyage dans l’intérieur du Ouadaï, son parent, le hadj Ahmed Tangatanga, un ami du roi Ali, qui se proposait de faire un pèlerinage à la Mecque se chargerait de me conduire sain et sauf du Ouadaï en Egypte. Je pouvais donc enfin commencer mes préparatifs.

La plus grande difficulté de mon voyage était de m’en procurer les moyens. Belaïd avait reçu du Fezzan l’ordre de me payer trois cents thalari’s ; il était animé des meilleures intentions et me faisait les offres les plus séduisantes ; mais comme je l’ai dit, il n’avait pas de numéraire et je ne pouvais m’occuper de la vente de ses esclaves et de ses chameaux. Près de six mois s’étaient écoulés, j’avais depuis mon retour du Baguirmi, épuisé à peu de chose près, les fonds laissés entre les mains du chérif Ahmed pour servir en cas de besoin. J’avais déjà fortement ébréché la somme de cent cinquante thalari’s qui me venait de la vente de mon ivoire au Maina Adam du Kaouar ; quant à la somme que le malheureux Hadj Bou Hadi me devait et qu’il avait espéré me rapporter de Kano, je l’avais perdue par sa mort. J’essayai bien de me faire rembourser sur sa succession et je reçus les promesses les plus solennelles. Mais, à Kouka, les successions, quel que soit leur montant et quels que soient leurs bénéficiaires, sont administrées par les soins de l’Etat et, sous ce régime, leur actif — j’en fis l’expérience — se réduit à rien. Le hadj Mohammed El Amri de Mourzouk, un des musulmans les plus intelligents que j’aie rencontrés, aurait bien pu m’avancer une somme assez considérable, car il était riche et habitué aux opérations avec les Européens ; mais il n’avait retiré qu’un revenu insignifiant de ses nombreuses propriétés. Dès lors il ne me restait plus qu’à compter sur celui auquel jamais un Européen, voyageant au Bornou, n’a fait en vain appel : le cheik Omar.

J’en causai avec mon propriétaire Ahmed. Il examina froidement l’affaire et dans un esprit tout à fait mercantile ; il se fit fort de me faire équiper complètement par le cheik moyennant un courtage déterminé. A la mi-janvier, des qu’il fut arrêté que je me mettrais en route avec Otman, j’allai voir le souverain pour lui exposer ma situation. Mais le bon prince avait coutume de recevoir à chaque visite un cadeau, si minime fût-il, et je ne savais guère que lui offrir. J’eus toutes les peines du monde à trouver quelques objets dans mes hardes ; ce furent un instrument géodésique et son trépied, une éponge de toilette, un gobelet en fer blanc en trois pièces se glissant l’une dans l’autre, une petite boîte remplie de bouchons de liège et quelques paquets de cartouches à revolver.

Lors de mon voyage au Kanem et au Borkou, le cheik avait déjà été mécontent de me voir emprunter à Bou Aïcha et à Mohammed El Titoui quelques centaines de thalari’s au taux de cent cinquante pour cent. Avec beaucoup d’amabilité, il se déclara prêt à me tirer d’embarras et à m’éviter ainsi de recourir à de pieux musulmans et à leurs taux usuraires. Quelques jours après ma visite, le Mala Abd El Kerim vint m’apporter plus de cent tourkedi’s, vingt tobe’s Kororobdji (teints en indigo, de Kano), dix autres vêtements d’étoffes variées de Nife et du Bornou, un grand nombre de chemises de femmes brodées de soie, de grosses couvertures des pays Haoussa’s, des couvercles de plats en sparterie du Bornou, enfin des peaux de lion et de panthère. Le prince me faisait en outre savoir qu’au jour fixé pour le départ, il ajouterait à ces dons les provisions de bouche et les chameaux. Je dus abandonner un tiers à peu près de cette fortune à mon propriétaire Ahmed et au Mala. Je devais aussi me procurer les présents destinés aux souverains du Ouadaï et du Darfour. J’avais encore un couple de pistolets d’arçon incrustés d’or, une longue-vue et une carabine revolver ; je comptais les offrir au roi du Ouadaï. Mais comme je savais la passion du roi Ali pour les chevaux, j’essayai de me procurer un beau cheval en sacrifiant ma carabine-revolver. Le roi du Ouadaï était d’ailleurs homme pratique et cette arme qui exigeait des cartouches spéciales ne lui eût guère plu. On m’avait dit aussi qu’il avait un goût marqué pour les longs fusils à pierre des Arabes. Je pensais que le cheik Omar serait, au contraire, bien heureux d’avoir une arme d’un mécanisme nouveau, qui ne figurait pas encore dans son importante collection. Dans sa passion pour les armes, le cheik n’était guère conduit par des considérations pratiques, mais il s’entendait décidément aux nouveautés du domaine de la mécanique. Pour apprécier les objets de sa collection, il se plaçait moins au point de vue de leurs applications qu’à celui de leur fonctionnement. Un jour donc, je lui fis présent de la carabine, j’ajoutai qu’elle m’était devenue inutile par les effets de sa bonté, car il m’avait équipé et m’avait ouvert par ses recommandations le chemin du Nil. Je lui demandai franchement l’autorisation de choisir en échange un beau cheval dans ses haras. L’affaire fut conclue. A la fin de janvier, le cheik m’envoya encore deux pots de miel et six de beurre, ainsi qu’une tente. J’étais équipé de pied en cap, seules les bêtes de somme me manquaient. Mais le voyage fut retardé jusqu’à la fin de février. Le djellabi Otman avait, en effet, vendu au cheik les objets qu’il avait apportés du Ouadaï et il avait quelque difficulté à s’en faire payer le prix qui se montait à trois cents thalari’s environ. J’achetai un second cheval au Hadj el Amri pour en faire présent au sultan du Darfour. Bien entendu, je fis cet achat à crédit, c’était le seul moyen de me faire consentir une avance. Malheureusement, mon propre cheval de selle fut atteint dans les premiers jours de janvier de la maladie que les Kanouri’s appellent toso. Les Arabes prétendent que c’est la syphilis chevaline, mais la maladie n’a guère de ressemblance avec les affections syphilitiques. La peau est tout à coup bourrelée de varices très dures, en nombre variable, se développant sur le corps comme des cordes. Le phénomène s’observe surtout aux jarrets, au poitrail et aux paturons. Les jarrets enflent et l’animal peut à peine se traîner. Mais la maladie est peu grave. Mon cheval fut rapidement guéri par un traitement à base de macha, le fruit du karassou, et de farine de douchn.

L’envoyé du cheik Omar, le Hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas était enfin revenu porteur de nouvelles favorables. On régla définitivement Otman Ouled El Fadl et le départ fut proche. Depuis quelques jours déjà, j’avais reçu les lettres du cheik Omar ; l’une pour le roi du Ouadaï, l’autre pour celui du Darfour, la troisième pour l’empereur d’Allemagne. Le premier mars, je fis ma dernière visite au généreux souverain du Bornou. Il estimait que l’étape de Kouka à Abecher était la partie la plus dangereuse de mon voyage ; il me mit en garde contre les akadé’s, chefs des armées du roi Ali ; Beurmann avait été massacré par l’un d’eux. De Kouka à Abecher la distance était d’environ mille kilomètres. Les caravanes mettaient ordinairement vingt-huit à trente-quatre jours pour franchir cette distance.

Mon compagnon de voyage Otman avait quitté Kouka le 1er mars au matin. Il devait m’attendre à Mongono, légèrement au Sud-Sud-Ouest de Ngornou. Je pris congé le plus cordialement du monde de l’aimable souverain dont j’avais été si longtemps l’hôte et qui m’avait témoigné tant de bienveillance. Vers midi, je pouvais charger mes chameaux et je quittais Kouka à trois heures, entouré de la majeure partie des habitants du quartier occidental de la ville et accompagné par Ahmed, qui devait me conduire à Mongono ainsi que par le chérif El Medeni. Le caractère aimable et pacifique du peuple se manifesta à ces adieux. J’avais, il est vrai, vécu longtemps parmi eux, mais des centaines de voisins et d’amis, plus ou moins proches, plus ou moins intimes, s’étaient réunis pour me souhaiter cordialement un bon voyage et un heureux retour dans ma patrie. Je pus me rendre compte combien, à ce moment, le fanatisme religieux était loin de leurs pensées. Amed ben Brahim seul, qui devait m’être plus attaché qu’aucun autre, conserva son habituelle froideur.

Après une dure chevauchée vers le Sud, à travers ce paysage steppeux qui caractérise les environs de Kouka, nous parvenions à trois heures et demie au but de la journée. Les chameaux venaient d’y arriver. Nous poursuivions notre voyage le lendemain avant le point du jour. Un temps précieux fut perdu les premiers jours ; il fallut apprendre à connaître les chameaux et arriver à répartir les charges de la façon la plus logique. Mais Otman, homme plein d’énergie et de plus très pressé de rentrer à Abecher, marchait toujours de l’avant. Notre caravane comprenait encore le moallim Abou, un Arabe choua, banni du Ouadaï par le roi Ali et qui s’était retiré à Kouka, un chingiti du pays à l’ouest de Tombouctou, pèlerin de la Mecque, quelques gens du Bornou, nés au Ouadaï et un grand nombre de pèlerins haoussa’s et fellata’s. Le moallim Abou s’était marié pendant son séjour au Bornou avec une femme tundzour, nommée Hayamat. Elle m’avait fourni régulièrement mon lait à Kouka, mais son époux, espérant rentrer en grâce auprès du roi Ali, l’avait abandonnée.

Le 8 mars au soir, nous arrivions à Goulfei, sur les bords du Chari, après avoir marché trois à quatre heures vers l’Est-Sud-Est et avoir traversé, tout comme la veille, de nombreux villages, habités en général par des choua’s. Le premier quart de notre voyage, en territoire bornouan, prenait fin à Goulfei.

Il fallait, pour effectuer le second quart, du Chari au Fitri, faire provision de céréales, car le pays était peu habité et mes trois chevaux en faisaient grande consommation. Nous dressions le camp au Sud de la ville, tout contre le Chari, et l’après-midi même de ce jour, nous allions nous présenter à l’alifa, car notre intention était de poursuivre notre voyage dès le lendemain. Goulfei avait deux administrateurs, un alifa et un mai, mais contrairement à ce qui se passait à Maffate, où le mai détenait le pouvoir, c’était l’alifa qui régnait. C’était un homme très sensé et très aimé. Il s’était fait remarquer par la fidélité et le dévouement, avec lesquels il servait le roi du Baguirmi. Il appartenait par son père à la tribu arabe des Oulad Bokhter. Sa mère était une makari.

De toutes les villes makari’s que j’avais visitées, Goulfei était la mieux entretenue ; non seulement les murs étaient en bon état et bien plus solides que ceux de Kouka ; mais encore les maisons avaient meilleur aspect que dans la plupart des cités de Bornou. Elles étaient du type bongo, à mur d’enceinte circulaire, surmonté d’un toit de chaume en coupole. Quelques-unes étaient de grandes bâtisses en pisé, à allure de château fort ; leurs tourelles et leurs murs crénelés leur donnaient un certain cachet architectural ; d’autres, enfin, étaient de hautes maisons à pignons que j’avais déjà vues à Logone.

Le nombre des habitants ne devait pas dépasser huit mille, quoiqu’on disait communément Goulfei plus peuplé que Ngala. L’alifa nous reçut dans la petite salle d’audience de sa maison, le sol était couvert de paille, de même d’ailleurs, que la grande cour qui se trouvait devant la maison et qui servait aux prières et aux réceptions. L’alifa était assis sur une haute estrade, recouverte d’un tapis, qu’on nomme diggeli au Bornou. Otman lui transmit les salutations de son maître. Il descendit alors de son estrade, ôta son bonnet de coton et, avant d’engager la conversation, dit : Que Dieu protège la vie de notre Seigneur ! Le reste de la journée fut employé à acheter les céréales dont nous avions besoin. La chose ne fut pas facile, par suite de la grande quantité qu’il nous fallait pour nos chevaux. Toute la matinée du 10 mars fut perdue à passer le fleuve ; l’opération ne fut terminée que vers midi, car les rives avaient de trois à cinq mètres de haut et la largeur du fleuve était presque celle du Rhin a Cologne.

Ce jour là nous ne marchions que quelques heures vers l’Est, jusqu’au village du cheik Saleh, des Oulad Bokhter. Les villages occupés par les autochtones étaient rares dans tout le pays depuis le Chari jusqu’aux villages construits par les Kouka’s dans les roches. Le pays était aux arabes (choua’s), ceux-ci ne devenaient sédentaires qu’à regret et seulement quand la misère et le besoin les y contraignaient. Les Oulad Bokhter et leur chef Saleh ne jouissaient pas d’une bonne réputation auprès des voyageurs isolés. Pour les atteindre on traversait une forêt assez épaisse. J’y vis beaucoup d’arbres et de plantes, que je n’avais point encore rencontrés. On trouvait en abondance, non seulement les acacias, dont j’ai souvent fait mention, mais encore l’espèce dite kouk, avec ses gousses gigantesques, les kourna’s et les nabak’s (Zizyphus Spina Christi), que les Arabes appelaient le dal ou le nabak el fil, c’est-à-dire le nabak des éléphants, l’arbre avait de gros fruits amers. J’y vis aussi une nouvelle espèce, l’aboungati. Dans les steppes inhabités son rôle est très important, car il décèle la présence de l’eau à une petite profondeur. Honte à celui qui meurt de soif, près d’un aboungati ! disent souvent les Arabes du pays. Dans les arbres il y avait de nombreux nids de ces petits oiseaux tisserands qu’on appelle dilediles ; ils me rappelaient le hedjlidj dans ma cour à Kouka et les ébats de ses habitants. Le sol était couvert d’une herbe fine et fibreuse qu’on nommait adar ; on l’employait surtout pour en faire des couvercles de plats. En cas de besoin, la graine rouge pouvait servir à l’alimentation. On trouvait aussi une herbe plus grossière, le tébi qui servait à rembourrer les selles des chameaux ; enfin il y avait l’arkala, une plante grimpante ; les graines de ces deux dernières espèces étaient comestibles.

A une demi-heure du Chari, nous laissions au Nord, un village assala nommé Raouadja. Le sol était sablonneux. En de nombreux endroits il paraissait à peine sec. Il nous fut impossible de nous procurer du douchn pour les chevaux, mais les gens du village des Oulad Bokhter vinrent nous vendre du maïs. On achetait des poulets magnifiques pour une feuille de grossier papier à lettre, marchandise très prisée par les Arabes nomades.

Après une étape de neuf heures environ vers l’Est-Sud-Est, dont la durée avait été allongée, il est vrai, par un détour, nous arrivions le lendemain, chez les Arabes Dekena’s du cheik Moussa. Le sol était plat ; une grande partie venait d’être abandonnée par l’eau ; une broussaille plus ou moins dense y poussait. Au début de la marche, il avait fallu passer un Komadougou, couvert de laiches, de quatre-vingt pieds de large et d’un mètre de profondeur ; vers midi nous en passions un second, tout aussi large ; son lit paraissait sans pente mais très marécageux ; ces deux cours d’eau devaient être des affluents du Chari. Entre les filets d’eau, on relevait de nombreuses pistes de girafes et d’éléphants. Jadis les Dekena’s conduisaient leurs troupeaux jusqu’au Bahr El Ghazal ; depuis quelque temps ils s’étaient peu à peu rapprochés du Chari et de nomades (Boadi’s) qu’ils étaient, étaient devenus à peu près sédentaires. La cause déterminante de cette modification dans leurs mœurs était une épidémie de tuberculose bovine, qui, pendant des années, avait réduit considérablement leur bétail. Ils affirmaient descendre d’Ali Kerrar, leur teint était étonnamment clair. J’avais déjà entendu parler au Bornou et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la richesse des Dekena’s. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient mettre en ligne plus de mille cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient en fournir encore une centaine. On me raconta, que le chef nominal de la tribu, le cheik El-Baheiri, qui résidait près de là, ne serait jamais allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre. Le véritable chef était son frère cadet, le cheik Moussa ; le roi du Ouadaï l’avait en grande estime. Le cheik fit cadeau d’une vache à mon compagnon Otman quoique son troupeau fut bien petit, sans doute il croyait que les prétentions du sultan du Ouadaï s’étendaient sur tout le pays jusqu’au Chari.

Un courrier royal, un koursi du Ouadaï, était chez les Dekena’s ; son intention était de se joindre à nous ; et il fallut demeurer toute la journée du lendemain chez les Dekena’s. Quatre étapes à travers un pays tout à fait inhabité nous attendaient. L’eau y était abondante, mais le cours des fleuves tellement capricieux, que le voyage exigeait une certaine prudence. Nous partions en conséquence le lendemain vers midi seulement, nous dirigeant vers le Nord-Est ; nous marchions jusqu’après le coucher du soleil, en faisant de nombreux détours. Le camp fut dressé sur les bords d’un cours d’eau assez important, le Machtour. On le disait un des effluents du Tchad. Au début de la marche nous avions passé le Sere déjà à sec, il paraissait devoir atteindre le Tchad en se dirigeant au Nord, peut-être même était-ce un affluent du Chari. Quoique le Machtour n’eût que quelques pieds de large et que son lit fût marécageux, ses rives étaient couvertes d’arbres magnifiques et le nal, une haute herbe fibreuse, était abondant, on s’en servait pour faire des clôtures et des cloisons appelées siggedi’s au Bornou et cherkanya’s par les Choua’s. La partie inférieure de la tige, très forte, servait à fabriquer des plumes à écrire.

Le courrier du Ouadaï, suivi des bestiaux qu’il avait reçus des Dekena’s, ne nous rejoignait que tardivement et le lendemain 14 mars, on ne levait le camp que dans l’après-midi. On se dirigeait vers le Nord- Est par une marche rapide qui dura jusqu’après minuit. Cette hâte était désirable et même nécessaire, car les nombreux pèlerins haoussa’s et fellata’s que nous avions avec nous, n’avaient ni outres, ni bêtes de somme. Le pays était sablonneux, la végétation arborescente clairsemée, les broussailles de doum, le louban rabougri et le siwak parfumé dominaient.

Une étape de cinq heures au Nord-Est, nous menait ensuite, à travers une forêt de palmiers doums assez élevés, à un nouvel effluent du Tchad dont la présence nous avait été décelée à l’horizon par une ligne serrée d’arbres. Le courant, faible il est vrai, était visiblement Nord-Sud, ce cours d’eau était très poissonneux.

Le courrier du Ouadaï n’avait pas de tente, mais il emportait avec lui un mobilier complet. Il s’isolait complètement en étendant une grande pièce de coton sur une douzaine de piquets, disposés en cercle. Otman avait un angreb, un de ces lits rudimentaires, dont le siège se compose d’un canevas de lanières en peau, et qui est d’un usage universel au Ouadaï, au Darfour et dans le bassin du Nil. Je ne faisais pas usage de ma tente un peu lourde, massive et difficile à monter. La nuit, la pluie n’était pas à craindre et le jour, l’ombre des arbres me protégeait suffisamment contre le soleil.

Le 16 mars, nous arrivions enfin au Bahr-el-Ghazal, que j’attendais avec tant d’impatience ; malheureusement, je fus très désappointé en le voyant. Dans cette partie de son cours, à peine sorti du Tchad et immédiatement après la saison des pluies, il devait être plein d’eau. Cependant il était impossible de déterminer exactement sa direction, elle demeurait énigmatique. Le fleuve n’était qu’une rigole, entourée d’une épaisse végétation ; l’œil n’en pouvait suivre la direction et sur les rives même, la nappe d’eau restait invisible. Il fallut marcher deux heures vers l’Est pour l’atteindre ; nous le suivions ensuite pendant quelques heures d’abord, en marchant à l’Est-Sud-Est puis au Sud-Est ; car le fleuve s’infléchit au Sud, avant de prendre la direction du Nord- Est. Les pistes de buffles et de girafes étaient abondantes dans l’épaisse forêt qui bordait les rives. Le groupe des îles Karka était au Nord-Nord-Ouest du point où nous étions, le poste de Tegaga, près de la sortie du Bahr El Ghazal du Tchad, au Nord-Ouest. Nous nous approchions du lieu, où plusieurs de nos compagnons de voyage, qui avaient l’intention d’aller au Kanem, devaient nous quitter, pour se diriger vers le Nord. A midi, pendant la forte chaleur, on campa près du fleuve, dans la zone dépendant de la station bien connue d’Oum Dokhan. Nous relevions des traces d’un camp kreda (Koran ou Daza du Bahr-el-Ghazal) ; ils venaient dans ces régions depuis que les Dekena’s s’étaient retirés vers l’Ouest, ruinés par les épizooties.

Notre itinéraire reprenait la direction du Nord-Est et le Bahr-el-Ghazal sa direction définitive. Dans le voisinage de cette large vallée, soufflait très souvent, un vent assez violent du Nord-Est.

Encore cinq heures de marche dans la direction Est-Nord-Est et nous arrivions dans le pays dit El-Kara. Le sol était très plat, la couche de sable habituelle faisait défaut, le sol était crevassé et d’un noir profond. Le pays devenait de plus en plus pauvre, on ne voyait plus que quelques arbres isolés : palmiers doums, kourna’s, hedjlidjs (Balanites aegyptiaca) et le toundoub, un arbre presque complètement dépourvu de feuilles (capparis sodada). Plus le pays devenait désert, plus le Bahr- el-Ghazal et ses affluents devenaient visibles à travers le rideau d’arbres et de roseaux qui les cachaient. A El-Kara, nous campions sur les rives d’un affluent qui se dirigeait très nettement du Sud-Ouest au Nord-Est. Le sol s’élevait, car nous approchions du plateau qui marque la ligne de partage des eaux entre le Fitri et le Chari.

Notre marche vers l’Est-Sud-Est dura quatorze heures. Nous passions d’abord la région bien connue du Fatjatjo, puis un pays mamelonné, à la végétation clairsemée. Par son sol nu et rocheux, alternant avec le sable, ce pays ressemblait décidément au Kanem. Nous arrivions enfin dans le voisinage des premiers groupes de roches qui cachaient les toits des cases de la ville de Ngourra. Les rochers étaient de grands blocs de granit rougeâtre, leur hauteur ne dépassait pas trente ou trente-cinq mètres ; ils formaient trois groupes distincts, aux pieds desquels étaient les cases. La ville avait moins d’habitants que je ne l’avais pensé, mais elle a dû être jadis plus peuplée. Elle paraissait avoir souffert des récentes incursions des bandes du Ouadaï ; le nombre des cases ne dépassait pas deux cents. Les habitants de Ngourra étaient des Kouka’s et des Boulala’s ; ils parlaient la même langue et se mariaient entre eux ; tous comprenaient l’arabe. Ils étaient de taille moyenne, leur teint était noir et rougeâtre, leur visage agréable. Les femmes, particulièrement, étaient bien faites et avaient des traits réguliers, ce qui leur valait, à travers tout le Ouadaï, une réputation de grande beauté. Leurs coiffures étaient très ingénieuses. Partant de leur front, une grosse et large tresse allait jusqu’à la nuque pour revenir de là à son point de départ ; des rubans attachaient les deux fractions de la tresse, souvent coiffée en écharpe ; des petites tresses de vingt à trente centimètres de long pendaient librement sur les côtés, en passant par-dessous ou derrière les oreilles ; enfin, de toutes petites tresses étaient ajustées avec beaucoup d’habileté sur la tête. La narine droite était percée ; on y portait, soit l’inévitable morceau de corail, soit un petit fragment d’argent ou de cuivre, soit un anneau en métal ou des perles enfilées. Les colliers étaient en perles d’ambre, de grosseur variable, que les Arabes estimaient beaucoup.

Nos provisions étant épuisées, nous étions contraints d’acheter des vivres ; c’était d’autant plus difficile que les achats en gros étaient encore bien moins pratiqués qu’au Bornou. Les femmes apportaient bien des céréales, mais elles n’en vendaient que quelques poignées, qu’elles présentaient sur les couvercles de leurs paniers. Rien ne pouvait les détourner de cette vente au détail qu’elles croyaient devoir leur assurer les bénéfices les plus considérables. Au Bornou, où la population arabe, mêlée aux Makari’s, était nombreuse, surtout dans le Kotoko, les monnaies les plus prisées étaient le poivre de Kemba, les cauris, le kohl, (poudre d’antimoine, appelée santerem dans le dialecte kanouri). Les femmes arabes recherchaient les perles, mais elles étaient très difficiles, car la mode était inflexible sur ce chapitre. Dans la partie Sud-Ouest du Bornou, les cauris n’avaient plus cours, et, avec le kemba et le kohl, le papier, nommé kalkal, était l’objet d’échange préféré. La valeur du papier hausse dès que l’on a passé le Chari ; chez les Dekena’s, une feuille valait souvent deux poulets. A Ngourra et dans les villages voisins, on nous demandait du kemba, du kohl et du papier.

L’eau était très rare dans ces villages construits près des roches et les puits étaient profonds. Aussi les gens se refusaient-ils à abreuver nos animaux et nous permettaient à peine de remplir quelques-unes de nos outres. Arrivés le matin, nous reprenions notre voyage le soir-même, marchions quelques heures et après un court repos dans la nuit, nous repartions pour profiter de la fraîcheur de la matinée, pendant laquelle la soif se faisait moins sentir.

La direction suivie était celle de l’Est, mais la nuit nous avions marché au Nord-Est. Au Sud, à une journée de voyage environ, on voyait de nombreux amas de roches ; au point du jour, on passait le village d’Abou Koakib bâti dans les roches ; nous y remplissions nos outres ; vers sept heures, c’étaient les roches de Mouti, où se trouvait un village insignifiant ; de là on apercevait dans le Sud-Ouest, les roches de Moïto et peu après, nous campions aux roches de Ganzouz. Celles-ci étaient à huit ou neuf heures de Ngourra ; le désert qui les en séparait avait partout le même aspect, nu, sablonneux et aride. Partis le 20 mars avant le point du jour, après quelques heures de marche vers l’Est, nous passions les roches d’Auni et l’important village d’Hissena. Au Nord, le terrain avait une tendance générale à s’élever ; on voyait les roches de Fali ; au Sud, au contraire, l’altitude diminuait visiblement. Partout les habitants montraient une grande répugnance à nous laisser abreuver nos animaux ; nous devions cependant insister, surtout pour les chevaux, dont nous avions un grand nombre, car Otman et le faki Abou en voulaient faire commerce au Ouadaï. Les puits avaient environ trente mètres de profondeur. La dernière étape — elle était de dix à onze heures de marche et devait nous conduire aux premiers villages du Fitri — fut épuisante, tant par le manque d’eau que celui de nourriture pour les animaux.

Le 21 mars, à la première heure et après avoir marché une partie de la nuit vers l’Est-Sud-Est, nous parvenions au premier village du Fitri, Mai Dana. Il n’avait que cent cases ; peu après nous arrivions à Karfa, plus important, mais bâti sur les bords d’un marais, où pullulaient de gros taons. Le palmier doum, l’arbre type, dans tout le pays de Fitri, était abondant ; malheureusement, la mauvaise herbe si vivace des environs de Kouka, l’ochar (calotropis procera), reparaissait en grandes quantités. Après quelques heures de marche dans l’après-midi, nous passions la nuit près du village de Koudou ; on nous y apprit que le roi du Fitri, Djourab, se trouvait avec plusieurs chefs du Ouadaï à Melme. Le lendemain, marche vers l’Est ; Mondogué fut passé, mais quand nous arrivâmes à Melme, le souverain était déjà reparti plus loin, nous ne devions le rejoindre que le lendemain. Melme était une des villes les plus importantes du pays de Fitri. Elle était bâtie en roseaux et les maisons n’y brillaient ni par leur solidité, ni par leur apparence. La population était de quelques milliers d’habitants qui paraissent tous être d’authentiques Boulala’s. Quelques Djellabi’s s’y étaient fixés ; ils se livraient, avec l’infatigable ardeur qui les caractérise, à un modeste commerce avec le Kanem, le Bornou, le Ouadaï et le Baguirmi. Le soir, un fils du sultan Djourab vint nous saluer au nom de son père et nous prévenir que celui-ci nous recevrait le lendemain. Le lendemain matin après quelques heures de marche vers l’Est-Nord-Est, nous parvenions à Boukkou, où le sultan avait fixé provisoirement sa résidence. Nous allions immédiatement nous présenter à ce prince, ami du cheik Omar ; il était dans une case ordinaire, assis sur un tapis égyptien très simple ; il tenait dans la main un grand coutelas. Il était vêtu d’un long tobe d’une propreté douteuse et sa bouche était cachée par un étroit litam. C’était un homme maigre mais qui paraissait en bonne santé ; son teint était noir, avec des reflets rougeâtres, il portait la barbe blanche et clairsemée, en collier ; il pouvait avoir soixante ans. Il parlait à haute voix, avec beaucoup de bienveillance et de bon sens ; ses observations étaient empreintes de justesse et de franchise. Il justifiait pleinement, par la bonne impression qu’il faisait, la grande réputation qu’il avait, tant au Bornou qu’au Ouadaï. Il m’accueillit en me tendant la main ; il est vrai qu’il ne savait pas qui j’étais, mais quand il l’eut appris, ses procédés ne changèrent pas. Il lut à haute voix les lettres de recommandation que m’avait données le cheik Omar. Il discuta le cas du faki Abou qui avait commis, il y a quelque huit ans, un crime de lèse-majesté. Il lui donna l’assurance que le roi Ali lui pardonnerait. Il m’affirma de même que je pouvais poursuivre mon voyage en toute sécurité en compagnie d’Otman et entama avec moi une conversation sur l’origine des Boulala’s que Barth dit être une fraction des Kanouri’s. Cela m’avait toujours paru invraisemblable, car il n’était pas admissible, si ces gens avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le kanouri.

L’opinion de Barth fut énergiquement combattue par le roi Djourab, un homme plein de bon sens et un véritable savant aux yeux des gens du pays.

A l’en croire, les Boulala’s étaient d’origine arabe ; ils seraient les plus proches parents de la tribu des Oulad Hamed — ou Oulad Homeid, dans certaines régions — très répandue dans le Ouadaï, le Bahr-El-Ghazal et le Bornou. Quand cette tribu, venant de l’Est, émigra au Soudan, une fraction demeura au Kordofan, une au Ouadaï, une se fixa au Bahr-el- Ghazal, une enfin au Baguirmi et au Fitri. C’est cette dernière fraction qui fut le noyau du grand état qui réunit un jour les territoires des Kouka’s, du Fitri et du Kanem. Cette fraction des Oulad Hamed, devenue tout à fait sédentaire, s’était alliée aux Kouka’s et en avait adopté le langage (Tar lisi), ce qui n’empêchait la langue arabe d’être restée extrêmement répandue. Le roi Djourab m’affirmait que tous les habitants qui avaient quelque culture connaissaient à merveille leur généalogie et leurs ascendants jusqu’aux Oulad Hamed. Le nom de Boulala aurait une origine postérieure ; il comprendrait tous les habitants du Fitri et serait celui du premier prince qui centralisa le pouvoir : Belal ou Boulal. Il donna son nom au pays ; ce fut l’Ardh Belal, c’est-à-dire la terre de Boulal, d’où le collectif, ou mieux le pluriel, Boulala’s, qui s’appliquait à tous les habitants. Le nom de Belal était très répandu chez les musulmans et Barth s’était déjà étonné de ne pas trouver de singulier au mot Boulala ! Plus tard, on a forgé le singulier Boulalaoui. Ce Boulal, véritable prince de légende, aurait fait sa prière sur l’emplacement de la capitale actuelle du Fitri, Yao ou Yaoua, le jour où il pénétra dans le pays. On montrait encore, dans le sol rocheux, l’empreinte de ses mains, de ses pieds, de ses genoux et de son front. Yaoua était fondé et les sultans du Fitri devaient visiter le sanctuaire tous les vendredis. Le roi Djourab me dit qu’il était en mesure de me montrer des documents établissant cette généalogie des Boulala’s. Malheureusement, j’étais obligé de poursuivre mon voyage et les hasards de la route ne m’ont plus reconduit au Fitri.

Les Boulala’s et les Kouka’s vivaient, en général, mêlés les uns aux autres. On trouvait encore au Fitri les Abou Simmin’s ; c’étaient les premiers maîtres du lac et de ses rives ; ils étaient éparpillés dans plusieurs villages et habitaient aussi quelques grandes îles du lac ; ils parleraient le Tar lisi. Il y avait enfin quelques fractions de Kanouri’s, immigrés au Fitri au temps de la domination du Kanem et des Ngidjem’s.

Il faudrait environ deux jours de marche pour faire le tour du lac Fitri. On le traverserait dans sa plus grande largeur, en s’embarquant au point du jour, pour arriver à une heure avancée de l’après-midi. En certains endroits, on ne pouvait toucher le fond avec un aviron. Le niveau du lac s’élève chaque année à la saison des pluies, dès que le Batha[1] a de l’eau, ce qui arrive tous les ans, fût-ce pendant quelques jours seulement. Tout le pays environnant est alors inondé et, sur ce sol argileux, les communications deviennent très difficiles. Les Arabes, qui font paître leurs troupeaux au Fitri à une époque déterminée de l’année, se retirent alors dans les régions ghizal’s, c’est-à-dire sablonneuses ; un grand nombre d’habitants étrangers au pays les suivent. Le gros taon, que j’ai décrit en parlant du Baguirmi, pullule alors ; mais il est une autre mouche plus petite, rougeâtre ou gris foncé, qui, tout comme au Baguirmi, est beaucoup plus redoutée. Elle entre dans les naseaux des animaux et les tue, alors que le gros taon ne fait que les importuner. Je n’ai pas pu me rendre compte si cette mouche plus petite et plus dangereuse était la même que celle que l’on rencontre à quelques degrés plus au Sud, dans le Sud du Baguirmi et du Ouadaï, car au moment de notre passage, c’est-à-dire vers la fin mars, elle était très rare et je n’eus pas l’occasion de la voir. Mais elle pullule à la saison des pluies, le gros taon devient alors plus fréquent, plus gênant et peut-être aussi plus dangereux. Lors de notre séjour aux bords du lac, nous étions obligés d’entretenir, jour et nuit, de grands feux de bois humide, et les animaux ne trouvaient le repos qu’à leur abri. Les chameaux paraissaient particulièrement souffrir et il était difficile de les empêcher de se jeter dans le brasier ; ils étaient affolés et s’exposaient à de graves brûlures. Mon compagnon Otman perdit ainsi un chameau. Il est curieux que ces gros taons semblaient attirés par les couleurs claires. Le cheval blanc que j’avais reçu du cheik Omar, pour en faire présent au sultan Ali, était tout couvert de sang à l’encolure, au ventre et sur le plat des cuisses. La pauvre bête souffrait beaucoup plus que le gris pommelé que je destinais au sultan Hassan, du Darfour. Quant au cheval pie que je montais moi- même, il était à peu près complètement indemne. Les chameaux, conduits au pâturage, ne pouvaient manger à aucune heure de la journée. Affolées, les bêtes revenaient au camp près des feux. Les quelques bestiaux des habitants du Fitri allaient paître pendant la nuit et, s’il fallait absolument les sortir le jour, on les couvrait d’une cloche en sparterie. On en faisait autant pour les chameaux ; mais ces animaux, très rares, ne vivaient que peu de temps. Quant aux chevaux, on ne les conduisait dehors que pour leur donner un peu de mouvement. Toujours, à cause de ces mouches, les environs immédiats du Fitri étaient presque complètement dépourvus de gibier. Les antilopes, les buffles, les girafes s’éloignaient du lac et se retiraient dans les régions sablonneuses du Nord ; le lion seul demeurait : il ne peut se passer d’eau et d’ombre. Le manque de gibier le rendait très dangereux aux hommes ; on dit qu’au Fitri, le lion ne se nourrit que de chair humaine. Les voyageurs prudents ne campaient au Fitri que dans les villages, et encore allumaient-ils de grands feux. Le faki Adam, cet habitant du Ouadaï qui m’avait renseigné à Kouka sur son pays, me raconta à ce sujet — et il était digne de foi — l’anecdote suivante : Lorsqu’avec ses compagnons il avait traversé le Fitri, il avait eu l’imprudence de dresser le camp à grande distance d’un village ; un lion était venu lui ravir sa propre esclave, couchée près du feu. Il s’était alors levé en hâte et avait poursuivi le lion avec ses compagnons, en l’injuriant et en le menaçant de son bâton. Le fauve avait bien lâché l’esclave ; mais il était resté à petite distance, paraissant tout surpris de voir ainsi méconnaître ses droits.

Quelle que soit la fertilité du pays, il faut reconnaître qu’il est à peu près inhabitable ; les indigènes en ont une toute autre opinion. Je m’entretenais avec un Boulalaoui des fléaux, presque tous permanents, qui désolent le pays, quand il me dit avec la conviction la plus sincère : « Mais est-il donc un pays plus agréable que le Fitri ? » Comme il est facile de le comprendre, les dernières semaines de l’été et tout l’automne y sont fort insalubres et la race dominante des Boulala’s, qui est d’origine arabe, n’a pu s’y acclimater qu’en se mêlant aux indigènes.

Le territoire du Fitri comprend en tout cent et quelques villages ; ceux qui sont situés sur le bord méridional de l’ellipse que forme le lac, sont en général très proches du rivage ; beaucoup, au contraire, de ceux qui sont sur le bord septentrional s’en éloignent. Le Batha s’y jette au Sud-Est et la capitale, Yao ou Yaoua, se trouve à quelques heures au Nord de là, assez proche des rives du lac ; les centres les plus importants sont : Tekkete, sur la rive occidentale ; Gorko, à trois heures au Nord ou au Nord-Nord-Ouest de Yaoua, Melme, que nous avions passé ; Golo et Gamsa, tous deux sur le Batha, à l’Est du lac. Dans le lac même, on trouve l’île Modo, où sont deux villages habités par les Abou-Simmin’s et, plus au Sud, l’île Dogo, habitée par la même tribu. Les hippopotames et les crocodiles sont nombreux dans le lac.

Nous devions séjourner encore le lendemain à Boukka. Otman, en effet, en sa qualité d’envoyé du sultan Ali, attendait une compensation pour le chameau qu’il avait fallu abattre à la suite de ses brûlures.

Je fus assiégé toute la journée par les visiteurs ; ils étaient en général, comme partout ailleurs, très discrets, très réservés et très polis. La feuille de papier, dont je leur faisais cadeau, les transportait d’aise. Au fils du roi Djourab, qui était venu à notre rencontre, je fis présent d’un petit crayon qui n’avait guère qu’un demi-pouce de long ; il s’en montra tout aussi satisfait que des explications que je lui donnai sur le mécanisme de ma montre, de mon compas et de quelques autres objets. Nous partions le 25 mars, après qu’Otman eut reçu un bœuf et un cheval pour remplacer le chameau perdu.

Nous étions arrivés à Melme en marchant vers l’Est-Nord-Est, nous conservions cette direction pour aller à Boukka ; de là nous nous dirigions vers le Sud-Est et, après quelques heures, nous atteignions le village de Gorko, après avoir passé des champs de douchn et de coton ; le village comptait environ deux cents cases. Cette étape fut courte, car le roi Djourab avait dressé son camp dans le bourg. Il suivait à petite distance les chefs des bandes du Ouadaï, qui occupaient les bourgades plus proches du lac. Parmi eux étaient l’akid el Bahar, l’akid ed Debaba, l’akid Guerri et l’akid Dirseh. Le roi tenait à rester dans leur voisinage, pour pouvoir s’interposer en cas de conflits avec les indigènes, conflits assez fréquemment provoqués par le caractère violent des gens du Ouadaï. Le roi Djourab aplanissait facilement les difficultés, grâce à la grande considération dont il jouissait dans tout le Ouadaï et auprès du roi Ali en personne.

Les objets d’échange préférés au Fitri étaient le papier, le poivre rouge du Soudan, le kemba, les cauris, les perles et même les oignons ou l’ail. Je pus quelquefois, avec des oignons, obtenir des objets qu’il m’était impossible de me procurer autrement ; les aiguilles étaient aussi employées comme monnaie d’échange, et cependant elles n’ont ordinairement qu’une valeur négligeable dans ces pays ; elles m’ont souvent servi pour acheter du bois, des poulets et même quelquefois un peu de lait. Le cauri avait, comme au Ouadaï, une valeur beaucoup plus grande qu’au Bornou, car on s’en servait, non comme monnaie, mais comme parure. Il faut avoir soin, toutefois, de choisir les plus gros parmi ceux qui ne sont pas percés.

Le lendemain, nous partions avant le lever du soleil, marchant vers l’Est-Sud-Est, presque vers l’Est. Après seize heures de marche on passait le village de Seta et nous campions un peu plus loin, dans un affluent du Batha, qui porte le nom du village. La rivière était à sec, le lit n’en était pas nettement délimité, mais on y trouvait des arbres et de l’ombre. Pour abreuver nos bêtes, il nous fallut aller jusqu’au Batha lui-même, c’était une promenade d’une demie heure vers le Sud-Est. Le fleuve avait deux bras : le premier, allait du Nord-Est au Sud- Ouest ; le second, du Sud-Est au Sud-Ouest ; quoique moins large, il paraissait plus important. Le lit du fleuve avait de quarante à cinquante pas, les rives avaient de trois à cinq mètres de haut ; un pied de beau sable jaune clair les recouvrait. Un filet d’eau y coulait toute l’année, à une profondeur variant de 0m50 à un mètre ; quand on perçait la couche de sable on trouvait de suite une eau douce et limpide, où il y avait de nombreux petits poissons. Le lit n’avait pas de végétation arborescente, il présentait l’aspect de ceux de tous les fleuves à fort courant. Le Batha, plein d’eau à chaque saison des pluies avait à la saison sèche, des cuvettes dont l’emplacement était connu. Seta, le dernier village du Fitri que nous passions, était habité par des Abou Simmin’s, des Kouka’s et de Boulalais ; on y comptait environ trois cents cases. De là, à l’embouchure du Batha, il y avait encore les villages de Golo et de Gamsa qui j’ai cités ; ce dernier bourg se composait de sept hameaux. La direction du Batha est Ouest ou Sud-Sud- Ouest de Seta à Yaoua.

Nous repartions dans l’après-midi du même jour et pendant cinq heures environ nous marchions vers le Nord-Est, sur un sol dur, gris clair, avec quelques arbres clairsemés et un peu de broussaille. La région des steppes commençait ; elle s’étendait du Fitri à la frontière du Ouadaï, proprement dit. Des fractions des tribus arabes, des Dja’adina’s, des Oulad Hamed, des Khozzam’s, des Zebeda’s, des Naoualina’s, des Salamat’s, parcouraient ce pays à des époques déterminées. Le sol était assez pauvre ; on y trouvait le hechara, de la famille des acacias qui fournit au Kordofan le meilleur caoutchouc ; le kittir noir ; le koulkoul, à l’écorce blanche, aux petites feuilles qui rendent d’inappréciables services pour panser les plaies ; le mourr (treculia), que les habitants du Bornou appellent kagem et dont les feuilles ont la réputation de guérir les douloureuses pustules et les plaies que le bât fait aux bêtes de somme ; quelques savonniers isolés ; enfin et pour la première fois, l’arbre à bois d’ébène, à l’écorce blanche et au bois noir.

Nous marchions vers le Nord-Est et conservions cette direction pendant près de deux heures, après avoir suivi un coude du Batha ; ensuite la direction fut pendant une heure Est-Nord-Est, jusqu’à notre arrivée au camp de Kharoub, sur les bords du Batha. L’après-midi, nous passions le Batha, nous dirigeant vers l’Est, tout en nous maintenant à hauteur du fleuve ; après quatre heures et demie de marche, on campait en plein désert. Tant que nous avions été dans le voisinage du fleuve, la forêt avait été assez épaisse et aux nombreux arbres, déjà cités, il faut ajouter le palmier doûm, qui réussit bien près de l’eau.

Le lendemain, on passait de nombreux villages, qu’habitaient les fractions sédentaires des tribus arabes déjà mentionnées. Après trois heures et demie de marche vers l’Est, nous parvenions au gros village de Mandele ; le Batha faisait un grand coude et coulait à bonne distance de nous. Ce village était la résidence de l’akid ed Debaba ; il était bâti sur la rive méridionale du fleuve, très boisée. Il pouvait avoir trois cents cases habitées par les Arabes Salamat’s et les Kouka’s. La rive méridionale du fleuve avait jusqu’à cinq mètres de haut, la rive septentrionale était un peu moins élevée, le lit avait cinquante mètres de large, sa direction était Nord-Est-Sud-Ouest ; on y trouvait les mêmes puisards que la veille. A peu près à hauteur du coude que le Batha faisait au Nord, entre Kharoub et Mandele se trouvait le village bien connu de Sourra. Le papier, les gros cauris, les oignons et les perles d’ambre atteignaient des prix élevés ; on donnait un gros poulet ou un setier de céréales pour une feuille de papier ; dix à vingt feuilles avaient une valeur considérable et pour un seul oignon, on pouvait avoir plus d’un demi setier de riz. Le kohl et le poivre de Kemba, étaient aussi très demandés, mais le prix était moins élevé qu’à Kouka. Le sel enfin était extrêmement recherché ; les Arabes Mahamid’s qui importaient le sel rouge du pays des Bideyat’s au Ouadaï ne venaient que rarement dans ces parages. Les plus mauvais tobe’s du Bornou et mieux encore, une paire de chaussures de Kano en cuir bien tanné suffisaient amplement pour acheter des objets de quelque valeur.

Les lions, les rhinocéros, ainsi que les voleurs rendaient le pays peu sûr. Il fallait camper en se serrant les uns contre les autres et entourer le camp d’une clôture de buissons épineux. Notre sommeil fut troublé par une scène d’Otman avec son esclave favorite Falmata. Il la battit cruellement et elle s’enfuit chez moi, implorant ma protection, et m’inondant ainsi que mon lit du sang qui coulait d’une plaie à la tête. La jalousie avait provoqué cette scène scandaleuse.

Toute la matinée du lendemain fut consacrée à un trafic fatigant ; les femmes arabes apportaient bien des cordes, des licous pour chameaux, du beurre et du lait, mais par petites quantités. Et il nous fallait des vivres, non seulement pour nous-mêmes et pour nos animaux, mais encore pour les nombreux pèlerins haoussa’s et fellata’s de la caravane. Ceux- ci n’avaient rien ; ils s’étaient choisi un protecteur. Le voyage ne fut repris que dans l’après-midi ; on marchait sur la rive septentrionale du Batha, en obliquant du Nord à l’Est-Sud-Est, mais la majeure partie de l’étape, six heures environ, était dans la direction de l’Est-Nord-Est. De nombreux villages et hameaux furent traversés ; quelques-uns étaient peuplés d’Arabes, les autres de Kouka’s. A mi-chemin, se trouvait le centre important d’Amélaye, ou Oum El Melahi, qui comprenait trois ou quatre villages. Le sol était riche en sels d’où le nom du village, car Melahi signifie salé. La terre était nue et aride, de ci, de là, recouverte de sable. Les habitants étaient de la petite tribu des Morkoloung’s, une fraction des Malanga’s, une des tribus les plus considérées du Ouadaï.

A mesure que nous progressions, Otman redoublait d’activité et de zèle pour m’empêcher de communiquer avec les habitants. Nous étions certains de camper dans le désert quoique les villages fussent nombreux. Le 30 mars, on marchait vers l’Est-Sud-Est, et on passait le village d’Amgarrouendi, de deux cents cases environ. Les habitants étaient des Arabes et des Kouka’s ; dans le voisinage paissaient des troupeaux de bœufs, appartenant aux Fellata’s ; puis, sans nous arrêter, nous traversions le village d’Ocheraya. Les familles sédentaires de la tribu des Missirya’s, au teint rougeâtre, remplaçaient dans ces villages, les tribus arabes, les Salamat’s notamment, mais les Kouka’s étaient toujours la race autochtone dominante. Nous étions à plus d’une demi- journée du Batha, les puits devenaient de plus en plus profonds et étaient littéralement assiégés pendant les heures les plus chaudes de la journée, auxquelles les habitants avaient coutume d’abreuver leurs animaux. Comme Otman avait pour principe invariable de camper toujours en plein désert, nous ne pouvions jamais nous reposer longuement ; tout le pays des Missirya’s, était réputé pour son insécurité et ses nombreux voleurs. Otman fut leur première victime ; les Missiriya’s lui dérobèrent une assez grande quantité de tourkedi’s et de tobe’s. Et c’était lui qui nous avait mis sur nos gardes ; la nuit nous placions des sentinelles. Le lendemain, 1er avril, on me volait, au pâturage, le plus beau de mes chameaux ; malgré tous mes efforts je ne pus le retrouver. La profondeur des puits allait en augmentant ; déjà, elle atteignait soixante-cinq mètres. On perdait un temps précieux à abreuver les bêtes et à remplir les outres. Les indigènes conduisaient leurs bestiaux à l’abreuvoir au milieu de la journée, juste au moment où nous étions obligés de le faire, car, le soir, nous étions en route. Il fallut souvent acheter l’eau aux habitants et j’eus la chance de pouvoir écouler ainsi une petite provision de perles que, depuis Tripoli, j’emportais avec moi et qu’on avait dédaignées, tant au Bornou qu’au Kanem et au Baguirmi. Elles étaient en porcelaine, assez longues, noires, à anneaux blancs, on les appelait oulad el krech ; je me procurais non seulement de l’eau avec, mais encore des poulets et des kisra’s, galettes de froment, au goût aigrelet, en forme de crêpes, sèches, minces comme une feuille de papier. Ces kisra’s sont indispensables aux voyageurs qui vont du Ouadaï au Nil.

La direction suivie était Nord-Est. Le 1er avril, nous étions à un jour et demi au nord du Batha et du village bien connu de Birket Fatima sur la rive méridionale ; nous campions au village de Mandele, habité par les Boulala’s. Devant nous, s’étendait un désert inhabité, remarquable tant par le manque d’eau que par l’absence d’arbres ; c’était l’Amberkei. Pendant l’automne et la saison fraîche, il était habité par les pasteurs et les amateurs de riz sauvage et de kreb, deux mets très estimés. L’eau est alors abondante ; elle se trouve dans des dépressions du sol, les rouhout’s. Nous traversions ce désert en suivant la direction Est-Nord-Est ; le 2 avril, nouvelle étape de huit heures et le 3 au matin, marche vers le Nord-Est ; en arrivant au village de Chek-El- Hedjlidj, nous revenions en pays habité. On avait passé le Ouadi Rima, large de vingt pas environ ; je ne pus savoir s’il se dirigeait vers le Batha ou se perdait vers l’Ouest. A Chek-El-Hedjlidj, il fallut recommencer la lutte pour l’eau ; la beauté de mes deux chevaux leur valut d’être abreuvés, car on fit entendre aux habitants que les animaux étaient au roi Ali. Mais pour désaltérer nos gens il fallut acheter de l’eau ; dix litres valaient environ une feuille de papier, c’est-à-dire à peu près, deux setiers de céréales, ou deux poulets. Le village comptait environ cent-cinquante cases, la population était mélangée, elle comprenait des Boulala’s et des Arabes Salamat’s. Les Kouka’s et les Batha Massalit’s bâtissaient leurs villages plus près du fleuve, qui était à un ou deux jours de marche.

Quatre longues étapes nous séparaient encore d’Abecher, la capitale du Ouadaï ; Otman et le faki Abou devenaient de plus en plus sombres. Le premier ne savait comment le roi Ali recevrait la nouvelle de mon arrivée, le second ne savait pas si le roi Ali lui accorderait ce pardon, qui lui avait été promis de seconde et troisième main. Otman envoya à la capitale un messager à cheval : celui-ci devait prévenir le roi de mon arrivée et lui dire que seul un ordre du cheik Omar avait pu décider Otman à me conduire au Ouadaï. Malgré les précautions d’Otman, j’avais pu entrer en relations avec les indigènes et je m’aperçus que j’étais grandement considéré, à la fois comme pèlerin et comme chérif. Personne ne savait que j’étais chrétien, ou même ce que ce mot voulait dire. Je ne m’en cachais pas, au contraire ; bien souvent je le leur faisais savoir pour apprécier ainsi leur degré d’instruction. On paraissait croire que ce nom de nassara (chrétien) s’appliquait à quelque secte musulmane, un peu bizarre et très éloignée.

Après avoir traversé Chek-El-Hedjlidj, nous entrions au pays de Dar Zioud ; le désert d’Amberkei séparait ce district de celui de Kouka ; nous passions un maigre ouadi qui, bien entendu, était à sec en cette saison, puis l’ouadi Chokhet ou Schaouat ; ces cours d’eau, tout comme la petite rivière Rima, que nous avions passé un peu avant Chek-El- Hedjlidj, coulaient du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest. Ils se dirigeaient fort probablement vers le Batha ; mais il était difficile de s’en assurer, car ils étaient insignifiants et souvent à sec. Près du fleuve était une véritable forêt de toundoub’s (capparis sodada) ; les hedjlidjs et les palmiers doum ne manquaient pas non plus.

Le camp avait été levé vers trois heures de l’après-midi et nous avions pris la direction de l’Est-Nord-Est. Vers six heures, nous passions un très gros village, Ngoss. Au puits, nous trouvions des gens particulièrement aimables ; ils me faisaient presque violence pour abreuver mes chevaux quoique les bêtes eussent déjà bu au départ. Nous passions de nombreux villages plus petits et, à neuf heures du soir, après cinq heures de marche, nous campions, suivant notre habitude, en plein désert. Les habitants, les Zioudi’s, étaient sédentaires, de race arabe légèrement mêlée de sang noir. Le grand village de Ngoss, seul, était habité par les Hochde’s, les descendants au quatrième degré des rois du Ouadaï. Ils sont alors assimilés aux simples sujets et n’ont plus de privilèges. Les enfants des souverains du Ouadaï ont rang de tintelak, les descendants au second degré ont le titre d’Oulad Es Sultan, ceux du troisième degré de Kolotong’s Koli ; les Hochde’s sont les descendants au quatrième degré.

A partir du Dar Zioud, la population devient plus dense ; de nombreux villages, gros et petits, jalonnaient le chemin. En suivant toujours la direction Est-Nord-Est, nous faisions le lendemain matin une étape de six heures et une autre de trois heures l’après-midi. Nous étions partis avant le point du jour, mais un accès de fièvre me fatigua beaucoup pendant l’après-midi. Le terrain s’élevait graduellement. Le 5 avril, nous apercevions, de ci de là, des rochers en pain de sucre et la chaîne des Kondongo’s se profilait à l’horizon Est-Nord-Est. A quatre heures de marche environ de notre camp, directement au Sud, était le groupe des rochers de Neri, dans les cavernes desquels se trouvaient les prisons pour criminels politiques. Cette même direction Est-Nord-Est fut suivie l’après-midi ; on passait un petit cours d’eau, l’Ouadi Elme, qui coulait du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest, ensuite l’important centre de Machek avec ses trois gros hameaux ; notre gaîté augmentait à mesure que nous approchions de la capitale.

Le lendemain matin, le massif du Kondongo était devant nous. La chaîne principale semblait se diriger du Nord-Est au Sud-Ouest. Plus au Nord et plus loin aussi, il y avait une seconde chaîne du même massif. Elle se poursuivait sans interruption jusqu’à l’ancienne capitale, Ouara et au delà, dans le pays montagneux des Kodois ou Abou Seuoun’s. Nous nous dirigions vers l’extrémité Nord-Est de la première chaîne, c’est-à-dire vers l’Est, et nous laissions au Nord un groupe compact de rochers isolés, l’Oum Cherarib. Otman donna l’ordre de camper près d’un puits avant même d’avoir atteint la chaîne. Il était encore de bon matin et nous avions marché pendant deux heures seulement.

CHAPITRE II

=L’arrivée à Abecher=

Jusque là Otman s’était hâté ; maintenant que nous étions tout près d’Abecher ce beau zèle s’évanouissait. Le courrier qui devait annoncer notre arrivée au roi, était parti depuis quatre jours, Otman jurait ses grands dieux qu’il n’avancerait plus, avant d’avoir reçu la réponse de son maître. Il était midi et toujours pas de nouvelles du roi. Nous étions tous inquiets ; le moallim Abou craignait pour sa vie, Otman craignait, tant pour la sienne que pour la mienne et moi même, je ne pouvais me défendre de certaines appréhensions. Je croyais le roi Ali très équitable, j’avais entendu trop d’anecdotes caractéristiques à ce sujet ; mais en admettant même qu’il se fût toujours montré très juste, si ce n’était très bienveillant envers ses coreligionnaires, n’était-il pas à craindre que, poussé par le fanatisme religieux, il se laisserait aller à des excès contre un chrétien ! N’était-il pas l’adepte le plus fervent de cette confrérie fanatique des Snoussias, que j’avais appris à redouter au cours de mon voyage au Borkou ? Et ceux-ci, n’étaient-ils pas les plus ardents ennemis des chrétiens ? L’un de leurs agents n’avait-il pas promis le paradis à ses fidèles s’ils m’assassinaient ? Tout cela me passait par la tête pendant que je m’efforçais de faire ma sieste habituelle. Mais c’est à peine si je pus sommeiller et encore d’affreux cauchemars troublaient-ils ce repos.

A deux heures de l’après-midi apparut enfin un collègue d’Otman, djellabi comme lui, et comme lui au service du roi Ali ; son maître l’avait chargé d’un message très amical. Mais bientôt l’impression favorable que m’avait causée la promesse de l’aman royal, c’est-à-dire du sauf conduit, fut détruite par l’ordre qu’avait le djellabi d’emmener immédiatement à la capitale mes chevaux et mes armes à feu. Il insistait pour exécuter ses ordres, quoique je lui eusse affirmé que les chevaux que j’avais avec moi n’étaient pas destinés au commerce et que j’entendais seulement faire présent d’un de ces animaux au sultan. Après de longs pourparlers, je me séparais de mes chevaux mais conservais mes armes, alléguant que dans mon pays, un homme ne s’en séparait jamais. Pour me mettre en mesure de poursuivre ma route à Abecher, le messager m’avait amené un cheval du pays. Quand il nous eut quitté, nous chargeâmes nos chameaux et le suivîmes.

Un peu après deux heures nous levions le camp, à cinq heures, marchant vers l’Est, nous arrivions à l’extrémité Nord-Est de la chaîne principale du Kondongo et passions entre celle-ci et la seconde chaîne qui se développe du Sud-Ouest au Nord-Est. De nombreux villages Kondongo’s étaient au pied de cette chaîne ; une plaine boisée s’étendait entre ces montagnes ; à côté du koulkoul, du hedjlidj et du mimosa, je remarquais pour la première fois une grande quantité de machet’s, dont les fruits, débarrassés de leur sève amère, constituent un des principaux aliments du pays. Nous montions et traversions la seconde chaîne à son extrémité Sud-Est ; elle s’infléchissait ensuite à l’Est et se développait pendant quelque temps parallèlement à notre route. A sept heures on passait un petit cours d’eau à sec, dont la direction était Nord-Sud.

Depuis quelques jours nous avions observé de gros paquets de nuages, la petite saison des pluies commençait. Mais ce soir là des nuages noirs et menaçants se massèrent à l’Est. L’orage éclata, et un vent violent se mêla à la pluie diluvienne. J’étais déjà très affecté, l’orage ne manqua pas de m’impressionner de la façon la plus détestable. Il me semblait que cette nuit épouvantable, passée dans ce pays de roches et de forêts, devait être d’un mauvais présage. Sans nous arrêter, nous passions des cours d’eau qui s’étaient frayé un lit profond dans le sol rocheux. Vers minuit, nous parvenions à la capitale du redoutable prince. Nous avancions en silence, glissant entre les maisons sombres et basses, dominées par l’imposante masse du palais royal, bâti en château fort. A ce moment j’eus le sentiment que je courais irréparablement à ma perte.

Nous descendions à la maison de mon compagnon de voyage. Rien n’avait été préparé pour m’y recevoir ; le roi n’avait pas envoyé de repas, il ne m’avait pas fait transmettre ses salutations, comme l’exige la coutume pour les étrangers de marque. Brisé de fatigue par cette étape de dix heures je me jetai sur mon misérable lit ; mon sommeil ne fut pas des plus paisibles, ni furent mes rêves des plus charmants. Le lendemain matin j’étais encore au lit, réfléchissant à ma situation, quand survint un envoyé du roi ; il ne me salua pas, il m’ordonna, de la façon la plus brusque, de le suivre. Le roi, disait-il, m’appelait. Ma mauvaise humeur en fut accrue. Le messager avait l’ordre d’emporter les armes qu’on m’avait laissées la veille. Il me conduisit au palais, mais je ne devais pas y être reçu par le prince. Celui-ci avait fait placer une cruche en terre sur le sommet d’un bâtiment à quelques cent pas de là ; il me fit intimer l’ordre de lui prouver la longue portée de mes armes en tirant sur ce but. Il devait assister à l’épreuve, invisible pour moi, placé dans une des salles du deuxième étage de son palais. Je n’étais pas sûr de mon coup, la prétention du prince m’offensait, ainsi que son refus de me recevoir d’abord. Aussi je tournai le dos à la cible et fis dire au souverain que j’étais habitué à être reçu immédiatement par le roi, que mon rang et la coutume me donnaient ce droit et que je laissais à ses serviteurs le soin d’essayer mes armes.

Je retrouvai mes chevaux, installés dans les écuries royales ; on ne tarda pas à m’en renvoyer deux, retenant purement et simplement la bête dont j’avais voulu faire cadeau au roi. On retenait aussi mes armes pour les soumettre à de nouvelles expériences. Mes hôtes et mes gens avaient été très inquiets de me voir appeler le matin par le roi. Ils furent bien plus étonnés encore, quand je reçus de nombreuses visites de marchands des pays du Nil, de Medjabra ainsi que de deux marchands de Kairouan, la ville sainte de la régence de Tunis. Je traitai ces derniers en compatriotes et ils en firent autant pour moi. Le hadj Salem, le plus intéressant des deux, me faisait un grand éloge du roi Ali ; ses paroles sincères et convaincues me redonnèrent un peu de courage, dont j’avais grand besoin, après ce qui s’était passé.

Le roi me fit mander de nouveau dans l’après-midi ; en même temps il me fit réclamer la longue-vue et les pistolets d’arçon que j’avais dit à Otman, lui être destinés. Nous entrâmes au palais royal, par le chemin dit des femmes. Les fonctionnaires et les solliciteurs entrent par le chemin des hommes, les visiteurs et les intimes seuls, passent par l’autre entrée. Parvenus sur la place qui se trouve devant le palais, mes guides découvrirent leur épaule droite, en passant la tête par les larges manches de leur vêtement, mais ils ne m’obligèrent pas à me conformer à cette coutume. Le grand eunuque, titulaire de la plus haute dignité du pays, celle de kamkolak, habite tout à côté de la porte d’entrée. Avant d’entrer au palais, les visiteurs doivent se présenter à lui, à moins qu’ils n’aient été appelés directement par le roi. A défaut, la garde placée à la porte d’entrée, en défend l’accès. La porte d’entrée franchie, on voyait à gauche, une porte conduisant à la partie du palais réservée aux femmes. Nous parvenions à une seconde cour, en passant par une porte s’ouvrant sur une cour très longue ou plus exactement sur une très large allée. Sur le côté gauche de cette cour se trouvaient deux bâtiments à étage, en briques rouges, reliés par un grand et solide portail, qui en était l’entrée principale. On ne voyait du premier de ces bâtiments qu’un long mur élevé, dénudé ; le second se composait de trois habitations réunies à leur base. A hauteur de l’étage, il y avait des fenêtres munies d’un grillage en bois. Les trois maisons qui composaient le bâtiment étaient recouvertes, à la mode bongo, de toits en chaume demi-sphériques, portant à leur sommet des œufs et des plumes d’autruche. De ces trois maisons, l’une était exposée à l’Est, l’autre à l’Ouest, la troisième au Sud ; la cour d’entrée était exposée au Nord. Ainsi que nous l’avons dit, tout le bâtiment dépassait de beaucoup les autres maisons de la ville, tout en étant lui-même médiocrement élevé. Dans la cour, contre le mur dont nous avons parlé, il y avait une terrasse de quatre pieds de long à peu près, à laquelle conduisaient quelques marches en terre. Ce siège, le dirdja (c’est-à- dire gradin) servait en certaines occasions très solennelles de trône au roi. Mon guide, le même que celui du matin, un originaire de Dongola sur le Haut-Nil, malgré sa peau presque noire, était l’architecte de ce bâtiment qui, vu les ressources du pays, était vraiment remarquable. Dans la cour se trouvaient encore quelques hangars-véranda’s, sous lesquels des eunuques ou des serviteurs du roi étaient assis. Au bout de la cour, derrière la véritable demeure du prince était une petite cour, servant d’antichambre, il s’y trouvait une grande case avec des murs en pisé et un toit en chaume. Un hangar-véranda était contigu, c’était l’habitation des serviteurs attachés à la personne du roi, les toueirat’s, les oiseaux, comme on les appelle et de quelques autres esclaves. Une portière, en grandes pièces de coton cousues ensemble, nous séparait de la cour où le roi recevait.

Je m’accroupis dans l’antichambre, m’appuyant contre un mur, en attendant que ma venue fut annoncée au roi. J’avais salué les fonctionnaires et les serviteurs qui se trouvaient près de moi, aucun ne me rendit mon salut, tous s’écartaient avec horreur du mur auquel j’étais adossé et me considéraient pleins de méfiance. Mais si personne ne m’adressait la parole, personne aussi ne me molestait. Je n’eus pas longtemps à attendre, bien moins longtemps qu’aux audiences au Bornou ou au Baguirmi. Un toueirat ne tarda pas à s’approcher, il s’agenouilla, frappa doucement dans la paume de la main et m’invita à entrer en me disant : « Le roi, notre maître, t’appelle ». J’avais dû laisser mes galoches dehors, en entrant dans la première cour, mais on ne m’importuna pas, comme on l’avait fait au Baguirmi et à Logone, pour me faire enlever mes bas et mes basanes sans semelles et d’un cuir très léger. Je me glissai en rampant sous la portière et par une courte mais large allée, arrivai à une seconde portière, semblable à la première. Je m’y glissai de nouveau et me trouvai dans une cour carrée, relativement grande. Elle était bornée à l’Est par le palais proprement dit que nous venons de décrire, au Sud, par le bâtiment en briques aux nombreuses portes et fenêtres, une seconde porte d’entrée se trouvait au Nord entre l’entrée et une grande case en roseaux, ornée d’œufs et de plumes d’autruche. Juste au milieu de la cour se trouvait un grand hangar- véranda, sous lequel étaient de grandes jarres qui contenaient la réserve d’eau. Entre ce hangar-véranda et les deux bâtiments qui bornaient la cour sur les côtés était assis le souverain du Ouadaï. Son siège était une natte, recouverte de tapis, ses vêtements, une simple chemise de coton et un pantalon de la même étoffe, sur la tête il portait un petit tarbouch ; ni courtisans ni dignitaires ne l’entouraient, ce que je n’avais point vu encore chez les souverains que j’avais visités ; ceux-ci avaient toujours une foule de serviteurs autour d’eux. Le tableau qui s’offrait à mes yeux était de la plus grande simplicité.

Je m’accroupis à l’entrée de la cour, près de la porte, frappai doucement dans la paume de la main et adressai au roi les vœux habituels de longue vie, de bonne santé et de prospérité. Toute ma confiance me revint quand il me regarda et plus encore lorsqu’il m’adressa ses premières paroles. Il me remercia avec beaucoup de simplicité de mes vœux, m’invita à prendre place à ses côtés, puis m’interrogea sur mon voyage et mes fatigues. Il me demanda s’il était vrai que j’avais rendu visite à son ennemi, le roi du Baguirmi, et si j’avais visité le Somraï, le pays des païens, où il avait passé quelque temps. Il ne manqua pas d’ajouter que chez lui, sous sa protection, ma sécurité serait entière. Il ajouta même que si j’en avais l’envie, je pouvais décrire tout son pays ; il savait que dans le seul but de s’instruire les Européens voyageaient jusque dans les régions les plus reculées et restaient partout fidèles à leurs habitudes d’investigation. Il n’en comprenait guère le but, ni l’utilité, mais ne s’opposait pas à mes projets. Si je voulais voyager au Nord ou à l’Est, ou bien encore faire des excursions dans l’intérieur du pays, il me ferait conduire partout, sans que j’eusse à craindre quoi que ce fût et cette dernière promesse cependant n’était pas facile à tenir. Pour ne pas exciter sa défiance, je lui répondis que j’étais touché de sa bonté, mais que mon voyage durait depuis longtemps, que la maladie et la fatigue avaient épuisé mon corps et mon esprit et que mes moyens étaient très réduits. Je n’avais qu’un désir, rentrer dans mon pays, en passant par le Darfour. Je ne pensais pas faire usage de son autorisation de visiter et parcourir son royaume ; je ne songeais qu’à atteindre Bengazi et de là l’Europe. Je lui dis qu’aucun de mes compatriotes n’était encore venu jusqu’à lui, que je m’étais fié à sa générosité et que j’étais heureux de ne pas être déçu. Sa réputation était grande en Tripolitaine, au Fezzan et dans tout le Nord ; aussi à Kouka, je n’avais pas voulu suivre les avis de ceux qui, tous sans exception, m’avaient déconseillé un voyage en Ouadaï. Il me répondit qu’il avait déjà entendu dire que les Européens étaient prêts à courir les plus grands dangers, uniquement pour visiter des peuples étrangers ; il savait apprécier à sa juste valeur le courage dont j’avais fait preuve en allant rendre visite à Abou Sekkin au Baguirmi et au Somraï, un pays dont les habitants sauvages et les marécages argileux lui étaient bien connus. Il me posa de nombreuses questions sur le sultan Abou Sekkin du Baguirmi et était visiblement très heureux d’avoir des renseignements dignes de foi sur les forces dont ce prince pouvait disposer et sur les rapports qu’il entretenait avec les païens du Sud. Sur ces régions et sur les souverains des pays voisins les bruits les plus contradictoires circulaient au Ouadaï. Avec beaucoup de simplicité et de bon sens, mais sans grande compétence, il s’informait de la Turquie et des autres pays d’Europe, de ma patrie ; il m’entretenait de ma profession, de sa maladie — il souffrait d’hémorroïdes — de l’effet de tel ou tel médicament, des organes du corps humain. Il me demandait des renseignements sur l’armée de mon pays, sur l’armement en usage en Europe. Toutes ces questions, auxquelles un seul homme, fût-il médecin, pouvait difficilement répondre, étaient pleines de bon sens, ses réponses étaient longuement mûries, calmes et courtoises. Je n’avais point encore rencontré en ces parages un homme, à plus forte raison un sultan, qui me fît l’impression d’être aussi raisonnable et aussi simple, aussi digne et aussi réfléchi, que ce souverain tant redouté du Ouadaï.

L’aspect du roi lui-même n’était rien moins que repoussant. C’était un homme solide, aux larges épaules ; il paraissait âgé de trente-cinq ans environ, sa barbe était clairsemée, son teint noir, avec des reflets rougeâtres, son nez moyen, ses pommelles saillantes, son visage était plutôt beau que laid, mais légèrement enclin à l’embonpoint. Ses grands yeux intelligents, au regard franc et net étaient son plus grand charme.

Pendant ma visite il recevait les nouvelles et donnait ses ordres, presque toujours en arabe. Les toueirat’s et tous ceux qui approchaient le souverain, s’agenouillaient, dès qu’ils entraient dans la cour, l’épaule droite découverte. Ils se plaçaient alors à une distance du trône qui variait suivant leur rang, puis levaient le torse pour l’incliner ensuite, frappaient doucement dans la paume de la main, en murmurant le salut obligatoire, le tout sans lever les yeux sur le prince. Au cours de la conversation même, leurs yeux restaient fixés sur le gravier dont le sol était couvert. Les paroles que le souverain leur adressait étaient très simples, très naturelles et il paraissait tenir à ce qu’il en fut de même de leurs réponses.

Au coucher du soleil, le roi Ali me congédia ; il me promit encore une fois complète sécurité, mais il me recommanda de ne pas quitter ma maison pour flâner de ci de là jusqu’à ce que je me fusse familiarisé avec les habitants et les situations locales. Il craignait des excès de la part de ses sujets plutôt brutaux. C’était un toueirat qui m’avait amené au palais, ce fut un toueirat qui me reconduisit. Ces jeunes gens ne quittent la personne commise à leur garde, que lorsqu’ils l’ont vue littéralement disparaître par la porte de leur demeure. Cette prudence est nécessaire. Le soir, les rues grouillent d’une populace vile, prise de boisson.

La terreur que cette foule a du roi ne l’empêche guère de se livrer aux rixes sanglantes qui sont son passe-temps favori. Les Arabes étrangers à la ville me disaient qu’il ne se passait pas de semaine sans un ou plusieurs meurtres, assassinats ou coups mortels, à la suite des querelles des ivrognes ou provoqués par l’emportement des jaloux. Ils ont toujours un coutelas ou une massue en bois, d’un mètre de long environ, armée d’anneaux en fer. Le mot kafir (infidèle) qui court sur leurs lèvres quand ils sont en colère suffit pour les faire jouer de leurs armes. Les étrangers surtout sont haïs ; il suffit qu’un ivrogne voit un étranger pour qu’il lui cherche querelle et fasse usage de ses armes.

Depuis son accession au trône (1858) le roi Ali avait fait l’impossible pour réagir contre cette brutalité et cette haine de l’étranger que son père Mohammed Cherif avait au contraire encouragées, tant à la cour que chez le peuple. D’une impitoyable sévérité, il avait réussi à mettre un frein aux instincts sauvages de ses sujets ; mais les étrangers, les Arabes surtout, restaient autant que possible chez eux ; après le crépuscule surtout, ils ne quittaient leur demeure que contraints par une absolue nécessité. Quand, plus tard, je m’attardais quelque peu chez le roi, il lui arrivait parfois de me laisser retourner seul chez moi sans prendre garde que le soleil était couché. Mais dès qu’il se rendait compte des conséquences possibles de sa négligence, il m’envoyait quelqu’un pour s’informer si j’étais rentré sans incidents.

Il s’étonnait alors de ce que je n’avais pas craint de faire seul et sans armes, ce que des marchands de la vallée du Nil, qui étaient dans le pays depuis des dizaines d’années, n’eussent osé faire. Mais l’étranger était en aussi parfaite sécurité en compagnie du moindre toueirat, que de l’escorte la plus nombreuse et la mieux armée. Ce prince énergique avait réussi à inspirer à ses sujets presque barbares du Ouadaï proprement dit au moins, une telle crainte, qu’on eût pu parcourir tout le pays avec une sécurité relative, accompagné seulement d’un toueirat.

Les Arabes qui me rendaient visite, et surtout les deux chérifs de Kairouan en Tunisie qui étaient mes deux voisins immédiats, ne tarissaient pas d’éloges sur le roi Ali ; ils me rapportaient beaucoup d’anecdotes qui prouvaient à la fois sa sévérité et son équité. Les grands efforts qu’il faisait pour relever le commerce dans le pays et pour encourager les relations avec l’extérieur, l’obligeaient naturellement à veiller à la sécurité des étrangers et il appliquait tous ses soins à ce but. Il se montrait particulièrement soucieux de la sécurité des Arabes. Sous le règne du roi son père, ils avaient été non seulement molestés, mais encore massacrés en grand nombre et souvent par ordre du prince ; la conséquence de ces procédés fut que les caravanes du Nord avaient fui le pays.

Le chemin qui relie Bengazi au Ouadaï et qui n’a été ouvert que depuis un demi-siècle, sous le règne d’Abd El Kerim, surnommé Saboun, est le plus court du Ouadaï à la Méditerranée. Ce furent des Medjabra’s, habitant l’oasis de Djalo, à dix journées au sud de Bengazi, qui furent les premiers à reprendre cette route.

A l’exception de ceux qui étaient étroitement liés au Bornou par leurs relations commerciales antérieures et qui, par conséquent, continuaient à visiter ce dernier pays, tous les Medjabra’s se dirigeaient vers le Ouadaï. Depuis plus d’un demi-siècle, les trafiquants du Nil faisaient des voyages réguliers au Ouadaï en passant par le Darfour ; ils avaient fondé une colonie importante dans la ville commerçante de Nimro. Pendant les premières années du régime de terreur inauguré par Mohammed Cherif, ils persévérèrent dans ces voyages avec la ténacité et l’esprit d’entreprise qui les caractérise. Mais après quelques dizaines d’années, le souverain avait banni les Djellabi’s qui n’étaient pas fixés à demeure dans le pays. Depuis que le roi Ali était au pouvoir, ils revenaient en grand nombre et le prince les avait en si grande considération et affection, que les indigènes n’avaient pour eux que de l’envie et de la haine.

Il nous est difficile, à nous Européens, qui ne connaissons pas le tempérament indigène, d’apprécier comme il convient, la terrible et impitoyable sévérité des condamnations du roi. Peu de temps avant mon arrivée, un évènement s’était passé qui peint bien la fermeté du roi Ali et sa sévérité. Le roi était à l’étage supérieur de son palais ; de là il pouvait voir le marché, qui se tient contre le mur Ouest de la demeure royale ; le prince y vit d’abord une confusion et un désordre extrêmes, puis des rixes ; il y envoya un messager, celui-ci rapporta en toute hâte qu’un vol avait été commis et que, à la faveur de la confusion, on en avait commis d’autres. Le roi se rendit immédiatement et à pied, hors du palais, chose inouïe pour un roi du Ouadaï, qui est aux yeux de ses sujets un personnage quasi-divin ; il fit étendre une natte devant la porte menant au marché, réunit quelques korayat’s (palfreniers armés) et fit quérir les fonctionnaires chargés de maintenir le bon ordre sur le marché. Ceux-ci vinrent ; c’étaient son frère l’akid des Djaadina’s, son oncle maternel, le djerma Abou Djebrin et son ami et conseiller le Djellabi Hadj Ahmed Tangatanga ; chacun d’eux avait environ un quart de la ville sous sa garde. Quand ces hauts fonctionnaires et ces nobles furent rassemblés et que le peuple se fut réuni autour d’eux, le roi prit la parole. Il dit que le fait seul d’un roi du Ouadaï, venant à pied et en sandales sur la place du marché, prouvait combien il était décidé à faire régner le bon ordre dans sa capitale ; il ordonna alors à ses parents et à ses hauts dignitaires de lui amener sans retard les fauteurs de troubles et autres coupables et ajouta qu’à défaut, il saurait les punir. On se mit immédiatement à la recherche et on amena bientôt quatorze personnes, parmi lesquelles étaient pas mal de femmes. On les convainquit d’avoir volé en profitant de la confusion générale. Le roi les fit réunir, puis fusiller par ses korayat’s, dont la majorité était armée de carabines. Un examen plus consciencieux eût probablement révélé que la plupart de ces victimes étaient innocentes et qu’on ne les trouva coupables, que parce que les têtes des dignitaires eux-mêmes chancelaient sur leurs épaules. Mais s’il est vrai qu’en ces parages une vie humaine compte pour bien peu, il n’est pas douteux qu’au Ouadaï elle compte pour bien moins encore et le roi voulait seulement éviter le retour de pareils excès, en inspirant aux habitants la crainte du châtiment.

Peu de temps après mon arrivée, un Djellabi fut frappé d’un sanglant châtiment, par ordre de ce souverain impitoyable. Ce Djellabi était de la colonie de marchands qui s’étaient fixés dans le pays ; il avait entrepris précédemment des voyages d’affaires au Baguirmi. A Massenya, il avait noué une intrigue avec la fille d’Abou Sekkin qui, première princesse, y portait le titre de choukotma. Après sa guerre contre Abou Sekkin, le roi Ali avait emmené cette princesse au Ouadaï et l’avait mariée à un de ses fonctionnaires. Malgré cela, le Djellabi avait renoué avec elle les anciennes relations. Plusieurs fois, le roi l’avait prévenu d’avoir à les cesser. Rien n’y fit. Le prince ordonna alors qu’on coupât au coupable le nez et les oreilles et qu’on l’amputât d’une jambe ; il le renvoya ainsi mutilé, à ses compatriotes. Les Djellabi’s eurent l’audace de protester ; le roi les réunit, leur fit remarquer que les lois de l’islam punissent l’adultère de mort et ajouta que si sa jurisprudence leur déplaisait, ils n’avaient qu’à quitter immédiatement le pays, il leur laissait quinze jours pour faire leurs préparatifs.

Depuis que le roi Ali était au pouvoir, il n’arrivait plus qu’un marchand étranger ne fût pas payé, comme la chose se passait fréquemment au Bornou. Combien y en avait-il, parmi mes compagnons de voyage qui, en proie à la misère et au besoin attendaient vainement à Kouka, que les hauts fonctionnaires leur payassent les marchandises achetées à leur arrivée. Au Ouadaï, lorsqu’une caravane était sur le point de prendre le chemin du Nord et que ceux qui devaient s’y joindre, n’avaient point réussi encore à réaliser leurs créances, ils allaient voir le roi. Celui-ci n’y mettait pas beaucoup de façons. Si le débiteur, quoique haut fonctionnaire, était de condition servile, le roi le menaçait de le donner comme esclave à son créancier s’il n’acquittait pas sa dette à une époque déterminée. Mais pour éviter des répressions trop fréquentes pour de pareilles infractions, il recommandait aux marchands de ne vendre qu’au comptant. Il est vrai que dans l’intérieur du pays, le prince n’avait pas réussi à établir la même sécurité ; mais il s’y appliquait de son mieux et n’épargnait même pas ses parents qui, dans ces pays, sont en général les plus grands coupables. Peut-être était-ce pour cette raison que suivant une vieille coutume du Ouadaï, il avait, en prenant le pouvoir, fait aveugler ceux de ses frères et proches parents qui pouvaient prétendre au trône. Mais ici encore, il n’avait pas agi sans un juste discernement. Il avait fait priver de la vue ceux dont il connaissait les instincts barbares et l’ambition, mais il épargna quelques-uns de ses frères, se fiant à la douceur de leur caractère, quoiqu’ils fussent nés de mères nobles ou libres et par conséquent aptes à régner. Peu de jours avant mon arrivée, il avait même résisté énergiquement à sa mère. Au Ouadaï la reine mère ou momo a une grande puissance et la mère d’Ali était portée à en abuser. Un jour le fils, revêtu des insignes de sa dignité et suivi de ses plus hauts fonctionnaires apparut dans la demeure de sa mère ; il lui fit les remontrances les plus pressantes et lorsqu’elle l’eut menacé de fuir à l’étranger si on ne voulait pas lui laisser dans le royaume la place à laquelle elle avait droit, le roi répondit qu’il ne s’y opposait pas. Il savait bien que jamais, l’ardente patriote ne quitterait sa patrie et de ce jour il eut la paix.

Par tous ces récits d’évènements récents encore, je pus me former sur le roi une opinion qui plus tard fut confirmée par les faits. C’était un homme de grand sens, de peu de sensibilité, d’une indomptable énergie et d’une justice sévère, souvent même cruelle. Son but principal était de grandir le Ouadaï tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, d’affirmer l’autorité du souverain en se montrant juste envers les bons, en inspirant la terreur aux méchants. Il tenait beaucoup à entretenir les goût belliqueux, qui sont dans le tempérament de tous les indigènes de ce pays. Il se croyait obligé de vivre en paix et en amitié avec les grands états, ses voisins, dans l’intérêt du commerce, mais il ne laissait jamais ses généraux inactifs. Malheur à celui qui manquait en quelque occasion de courage ou d’énergie ! Tout récemment encore, il avait envoyé quelques-uns de ses officiers contre les Massalit’s, tribu de pillards qui menaçaient la sécurité des transactions avec le Darfour. Ils étaient rentrés non seulement sans avoir atteint leur but, mais encore en ramenant des troupes presque décimées. Le roi fit couper le nez et les oreilles à tous les chefs qui n’avaient pas manœuvré avec toute l’énergie désirable.

Au début, le roi s’était demandé si ses convictions religieuses l’autorisaient à me recevoir. Il n’avait pas le moindre doute sur la régularité de l’aman qu’il m’avait octroyé. Mais quand la glace fut rompue entre nous, il me faisait appeler presque tous les jours, l’après-midi, dès que les affaires de l’état étaient expédiées. Presque immédiatement, j’eus de nombreux témoignages de son jugement sûr et de son esprit logique. C’est ainsi qu’après quelques jours, il me retourna la longue-vue dont je lui avais fait présent. Je lui exprimai tous mes regrets de ce que l’objet ne lui plaisait pas. Je lui dis aussi que je ressentais vivement l’injure qu’il m’avait faite en me le retournant et que, dans nos pays, c’était une insulte que de refuser un présent. Il me développa alors, avec une simplicité et une lucidité extraordinaires, ses vues sur ce point. Il dit d’abord, et il n’avait pas tort, que mieux valait, puisque nous nous trouvions dans son pays, en suivre les usages que ceux du mien. Il m’exposa ensuite, qu’il considérait comme une sorte de taxe les présents qu’il recevait et exigeait des étrangers de passage ; en échange de cet impôt, il leur garantissait la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. Dès lors, il croyait avoir le droit de mettre à l’épreuve ce qui, en apparence, seulement était un cadeau, de voir si la chose lui plaisait, d’en rechercher la valeur. Cela était d’autant plus nécessaire, disait-il, que son devoir de prince lui commandait de répliquer par un autre présent bien plus considérable. Si l’objet ne lui plaisait pas et s’il ne pouvait s’en servir, il le rendait tout simplement. On lui avait dit que la longue-vue était un instrument avec lequel je pouvais voir jusque dans ma patrie ; mais, plusieurs jours de suite, il s’était en vain efforcé de voir quelque chose de particulier avec. Dieu lui avait donné de très bons yeux ; il renonçait d’autant plus volontiers à cet instrument, qu’il savait le prix que nous attachions à de pareilles inventions. Certainement, j’en profiterais plus que lui, aussi me l’avait-il renvoyé.

Je ne pus non plus le déterminer à prendre connaissance de la lettre de recommandation que le cheik Omar m’avait donnée. Quand je voulus la lui remettre, il déclara la chose parfaitement inutile. Remise par moi-même, cette lettre ne pouvait contenir qu’une recommandation. Il savait très bien quels étaient ses devoirs vis-à-vis des étrangers et si l’amitié qu’il avait pour le cheik Omar ne le déterminerait pas à me réserver un meilleur accueil que ses principes ne le lui commandaient, ce ne serait pas la crainte du cheik qui le retiendrait s’il voulait m’accabler de ses rigueurs. Jamais le roi Ali n’a voulu recevoir cette lettre de recommandation qui, aujourd’hui encore, est en ma possession.

La reine mère et son frère, le djerma Abou Djebrin, ne pouvaient se résoudre à me recevoir. J’avais envoyé à la première, par le ministère de mon compagnon Otman, le présent que je lui destinais ; c’étaient quelques tobe’s de Kano et quelques tourkedi’s, mais elle repoussait avec horreur l’idée de recevoir la visite d’un chrétien. Elle se borna à m’envoyer journellement les nombreux malades de sa maison. Le djerma Abou Djebrin me fit au contraire savoir plusieurs fois par des tiers qu’il serait heureux de faire ma connaissance et de me recevoir, mais il fallait être prudent et je savais qu’en ce royaume, personne n’avait quelque autorité en dehors du prince. Aussi, je ne prêtais qu’une attention relative à ce haut personnage. J’étais pleinement satisfait de l’accueil hospitalier du roi, quoiqu’il fut moins généreux que l’aimable souverain du Bornou. Pendant toute la durée de mon séjour au Ouadaï, je ne reçus pas un seul repas des cuisines royales. Le roi se bornait à m’envoyer des moutons, du beurre, du miel, des tekaki, ce qui réduisait d’autant mes dépenses. C’est ainsi, que presque immédiatement après mon arrivée, il m’envoya dix moutons et cinquante tekaki, le tout valant à peu près huit thalari’s. J’eus par là, une nouvelle occasion de constater la sévère discipline à laquelle le prince soumettait ses sujets ; l’eunuque qui m’apportait ces présents refusait, en effet, formellement le pourboire que je lui offrais. Et cela, non pas parce qu’il lui paraissait trop mesquin, mais bien parce que son maître le lui avait défendu. Le roi ne voulait pas que les bontés qu’il avait pour les étrangers fussent une source de revenus pour ses serviteurs. Quelle différence entre les serviteurs du roi Ali et ceux du cheik Omar, ou du roi du Darfour, qui restaient des heures à discuter si les pourboires qu’on leur donnait étaient bien proportionnés à leur dignité et à la valeur des présents qu’ils apportaient !

Je menais une vie très retirée. C’était tout naturel, après ce que j’avais entendu des habitants du Ouadaï et de leurs princes, après le douloureux évènement qui arracha à la vie et à la science l’intrépide voyageur Edouard Vogel, après surtout que j’eus appris les causes de sa mort. Pendant de longues semaines, je ne me montrai en ville que pour aller au palais royal ou chez le hadj Tangatanga, ce Djellabi de Dongola, l’ami et le conseiller du roi, qui demeurait en face de moi, et à la protection duquel je m’étais particulièrement confié. Au demeurant, ainsi que je l’avais dit au roi, je n’avais d’autre intention que de poursuivre aussi vite que possible mon voyage au Darfour, pour de là regagner mon pays. En conséquence, je m’employai à réaliser rapidement ce qui me restait encore de l’équipement que je devais à la générosité du cheik Omar. La monnaie usuelle au Ouadaï est une cotonnade européenne d’environ 65 centimètres de large sur 17 mètres de long, qu’on appelle makta cham ou tromba. Ces cotonnades arrivaient surtout par la voie du Nil et du Darfour et depuis longtemps on n’en avait amené que de petites quantités. Aussi le marché était-il très alourdi par le manque de numéraire et la vente de ce que je possédais ne fut ni facile ni rémunératrice. Les tourkedi’s de Kano — fichus pour femmes — suffisaient largement pour acheter les objets nécessaires aux besoins courants de la vie ; ils valaient, lorsqu’ils étaient de qualité moyenne et que le marché était normal, deux tiers de thalari, le makta tromba valant un thalari et demi. Pour me procurer les moyens nécessaires à mon voyage au Darfour, j’essayai d’éviter la vente au détail, rémunératrice seulement pour ceux qui connaissent à fond le pays ; je voulais vendre tout mon bagage à un homme entreprenant. Par suite de la pénurie du cham, cela n’alla pas sans très grandes difficultés.

Le chérif Hadj Salem de Kairouan qui, comme je l’ai dit, avait aussi habité Tunis et me traitait presque en compatriote, me fut de la plus grande utilité, tant dans mes rapports avec le roi que pour l’administration de mes affaires personnelles, achats, ventes, etc., etc. Ses avis étaient bien plus désintéressés et plus honnêtes que ceux de mon hôte, Otman Ouled El Fadl, un bien brave homme du reste. Le hadj Salem habitait Abecher depuis deux ans environ ; il y avait la réputation d’un marchand sage, entreprenant et très fortuné. Quoiqu’il fût chérif et très pratiquant, il se lia avec moi d’une étroite amitié, me rendait journellement visite et ne refusait pas de souper avec moi d’un même plat. Il consolidait ainsi singulièrement ma position auprès des habitants, mesquins et fanatiques. Son compagnon, le chérif Mohammed, était aussi originaire de Kairouan ; il était moins intelligent et moins expérimenté que le hadj Salem. Il m’intéressait surtout parce qu’il avait fait la connaissance du docteur Schweinfurt avant de venir au Ouadaï. C’était lui que l’éminent voyageur dit avoir pris d’abord pour un explorateur européen déguisé, tant son teint était clair et sa conversation instructive. Je fus étonné, moi aussi, quand il me demanda, après quelque temps, de lui enseigner l’anglais, dont il avait déjà commencé l’étude. Il avait des notions très exactes, quoique incomplètes, sur la géographie de l’Europe et des autres continents ; il était en mesure de lire une carte et m’entretenait de préférence d’astronomie, de détermination des longitudes et des latitudes ou de cosmographie. Mais il ne paraissait pas s’entendre beaucoup aux affaires, car tandis que le hadj Salem réussissait complètement dans ses entreprises, il était, malgré les avis de son compagnon, sur le point de faire banqueroute quand je quittai le Ouadaï. Malheureusement, le hadj Salem succomba, avant la fin de l’année en cours, à une dyssenterie dont il souffrait déjà à mon arrivée.

Comme je l’ai dit, je fréquentais de préférence le hadj Ahmed Tangatanga, dès que celui-ci fut de retour d’un voyage qu’il faisait par ordre du roi. Je le faisais, non seulement parce qu’il occupait un poste de confiance auprès de son maître, mais encore parce qu’il devait être mon compagnon de voyage au Darfour et en Egypte. Ce confident du prince était un homme de petite taille, à physionomie avenante, il portait toute sa barbe et paraissait avoir quarante-huit ans environ. Il n’avait d’autre titre que celui de chef de la corporation des marchands étrangers, mais il était lui-même le premier négociant du royaume. Vers 1850, ses voyages d’affaires l’avaient souvent amené au Ouadaï, il y avait fait la connaissance du roi actuel qui n’était que dauphin et dont le père Mohammed Cherif occupait le trône. Bien des fois le hadj Tangatanga avait eu l’occasion d’obliger le prince en lui faisant cadeau de tout ce dont il avait besoin. Comme tous les princes, en effet, Ali n’avait guère à se louer de la générosité du roi son père. Plus tard, le roi Mohammed Cherif bannit le hadj Tangatanga, ainsi que tous les commerçants étrangers. Mais le roi Ali ne l’avait pas oublié et le rappela au Ouadaï dès qu’il eut pris le pouvoir. Le hadj Ahmed était à peu près maître de tout le commerce extérieur du Ouadaï et il me donna de précieux renseignements sur ce point. Il avait envoyé son frère au Darfour, avec un chargement d’ivoire et de plumes d’autruche, dont la vente devait l’occuper pendant le voyage qu’il projetait. Ce frère mourut ; quand la nouvelle en parvint au hadj, celui-ci se conformant aux usages, garda la maison pendant une semaine et reçut pendant ce temps de nombreuses visites de condoléances. Le huitième jour fut celui de la sadaka, on prépara de grandes quantités de victuailles, on en envoya à tout le monde. Le roi y contribua en envoyant dix bœufs.

Le roi, qui avait une préférence marquée pour le commerce, tenait en grande estime les commerçants étrangers, dont les affaires étaient d’ailleurs prospères. Mais le peuple les détestait aussi cordialement que le prince les aimait. La terreur qu’inspirait Ali, faisait seule tolérer les étrangers ; mais on les considérait comme des intrus, des parasites qui s’engraissaient aux dépens des habitants. Les Djellabi’s, originaires pour la plupart de Dongola — c’était notamment le cas pour la colonie de Nimro — étaient particulièrement haïs et méprisés. Etre traité de Dongolaoui, était une insulte aussi grave que celle de haddad (forgeron) ou kabartou (caste de musiciens méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que l’on pouvait laver de pareilles injures.

C’est au prince seul que je devais la sécurité dont je jouissais à Abecher ; mais quels que fussent les marques de faveur qu’il me prodiguait, les bons patriotes du Ouadaï ne se décidaient qu’à contre cœur, non seulement à me rendre visite ou à m’inviter, mais même à me consulter en cas de maladie. Je suis intimement persuadé, que sans le roi, on ne m’eût pas longtemps toléré au Ouadaï, que fort probablement même je n’eus plus quitté le pays vivant.

Peu à peu les malades prenaient l’habitude de me consulter et comme je l’ai dit, ce fut la momo, qui au début m’avait marqué le plus d’hostilité, qui donna l’exemple. Elle m’envoyait tous les jours les femmes de son entourage ; malheureusement ma science demeurait impuissante, car elles ne pouvaient être guéries par l’absorption de quelque inoffensif médicament. C’étaient surtout des maladies de la matrice et des yeux (prunelles touchées par la variole, cataractes purulentes ou simples, conjonctivites, inflammations de la cornée, abcès) des rhumatismes, de la syphilis, des troubles digestifs chroniques et des affections pulmonaires que j’avais à soigner. Les Djellabi’s et les Tripolitains étaient, en général, des clients reconnaissants et faciles, mais je suis persuadé que les indigènes du Ouadaï, même après m’avoir consulté, ne prenaient que très rarement les médicaments que je leur prescrivais. Le roi seul, qui, comme je l’ai dit, souffrait d’hémorroïdes et qui était honnête, avait toute confiance dans le pureté de mes intentions. A la grande frayeur de son entourage, il prenait régulièrement les médicaments que je lui donnais. Bien entendu, je devais toujours en prendre une petite dose avant de les lui donner, mais c’était l’usage dans tous ces pays.

Je venais très fréquemment au palais, bientôt tous les trois jours ; j’y étais appelé par le roi ou y allais de mon propre mouvement. J’eus ainsi l’occasion de faire la connaissance des gens les plus marquants ; mais je pus de nouveau me convaincre qu’en présence du roi, le dignitaire le plus élevé, n’avait guère plus à dire que le dernier des serviteurs. Le roi fut quelque peu désappointé, quand je lui dis que je n’étais ni armurier, ni artificier ; on lui avait dit que nous pratiquions tous les métiers et tous les arts, mais il ne tarda pas à se contenter de ma profession de médecin. J’eus avec lui de fréquents entretiens sur la religion chrétienne et les pays de la chrétienté ; j’en eus d’autres aussi qui, en ma qualité d’explorateur, présentaient pour moi un intérêt considérable. C’est ainsi qu’un jour la discussion vint à porter sur le rhinocéros du Ouadaï, que les marchands étrangers m’avaient toujours dit n’avoir qu’une corne. Quoique l’animal fut très abondant dans le pays, les opinions étaient extrêmement partagées ; les uns disaient que la couleur de sa peau était celle de la girafe, les autres celle de l’éléphant, d’autres encore celle du buffle, le roi estimait qu’elle présentait grande analogie, tant par la teinte que par la soie, avec celle du sanglier. Beaucoup soutenaient que la bête n’avait qu’une seule corne, d’aucuns lui en donnaient deux, d’autres enfin, lui en accordaient trois. Un jour la discussion put être tranchée, grâce à la présence fortuite à Abecher, d’un célèbre chasseur de rhinocéros. On lui communiqua nos doutes ; il s’assit, prit un morceau d’argile et modela un rhinocéros ordinaire avec deux cornes. Tout le monde s’accorda à reconnaître le fidélité du portrait. A plusieurs reprises le roi me demanda en insistant, quel cadeau pouvait me faire plaisir. Je lui demandai enfin un jeune rhinocéros ; il me répondit que c’était chose impossible. L’animal est tellement féroce, qu’on ne peut tenter de s’en emparer. Le rhinocéros est la bête la plus redoutée du Ouadaï ; on dit qu’il se précipite avec rage sur l’homme ; même quand celui-ci ni ne l’attaque, ni le moleste. Dans le Sud, on le chasse comme l’éléphant ; un cavalier bien monté attire l’attention de l’animal, pendant qu’un second essaie de lui enfoncer entre le défaut de la hanche et la queue une longue et large lance bien affilée. Cette chasse est très dangereuse, elle exige beaucoup de vigueur et d’adresse. Dans l’intérieur du pays, sur les bords du Batha, où le rhinocéros est aussi très abondant, le chasseur se poste sur un arbre, quand l’animal passe, il lui enfonce, du haut de l’arbre, une lance dans la colonne vertébrale.

Comme j’avais l’intention de reprendre sous peu mon voyage, j’essayais de me renseigner sur la topographie du pays ; je contrôlais les nombreuses informations que j’avais recueillies au Bornou. Je me mettais en relation avec des gens qui connaissaient le Sud à peu près inexploré, le bassin du Bahr-Es-Salamat, les pays de Dar Rounga et de Kouti, ainsi que les fleuves qui, prenant leur source au Ouadaï, se dirigent vers l’Ouest, aux pays fétichistes. J’étais convaincu que le Chari prenait sa source dans ces parages. Toujours en vue de ce départ prochain, je prenais des mesures pour renouveler mon train de bêtes de somme, car les chameaux que j’avais amenés du Bornou ne pouvaient me servir. Il est vrai que j’étais alors loin de me douter que le destin me retiendrait presque une année entière au Ouadaï.

Au milieu du mois de mai, je fis une excursion avec le koursi, le superintendant des Djellaba’s fixés au Ouadaï. Nous devions aller à Ouara, l’ancienne capitale du royaume, et à Nimro, l’important centre commercial, à quelques heures d’Ouara. Dès que j’eus manifesté au roi le désir de visiter la ville de ses ancêtres, il n’eut point de repos — telle était son activité — que le projet ne fût exécuté. Le départ fut fixé au 16 mai. Au point du jour, un courrier du koursi vint me chercher et un peu après le lever du soleil nous pouvions quitter sa maison, bâtie à l’extrémité occidentale de la ville. Pour la première fois, j’eus alors l’occasion d’avoir une vue d’ensemble sur la ville et ses environs. Abecher se trouve dans la partie méridionale d’une large vallée ; la ville elle-même est bâtie sur une colline qui domine le paysage. Cette vallée s’étend, à l’Est, jusqu’aux contreforts de la chaîne de Kelinguen ; à l’Ouest, jusqu’aux contreforts de la chaîne de Kondongo ; au Sud, est un massif isolé tout près de la ville ; au Nord, une modeste crête qui rejoint la chaîne du Kondongo à Chougour. De l’Est à l’Ouest, la longueur totale de la vallée est d’une étape environ ; du Nord au Sud, la largeur ne doit pas dépasser deux heures de marche.

La direction suivie était Nord-Nord-Ouest et nous la conservions toute la journée, sauf quelques déviations au Nord et à l’Est. Nous avancions avec une extrême rapidité. Quoique le cheval monté par le koursi ne payât guère de mine, il gagnait facilement de vitesse le cheval du Bornou, à l’aspect beaucoup plus imposant, que je montais. Il n’est pas de pays soudanais où l’on tienne autant qu’au Ouadaï, à un pas très accéléré chez les chevaux. Le pays ne leur paraît guère propice, ceux qu’on importe y meurent en grand nombre, mais la race locale, produit de perpétuels croisements, quoique de peu d’apparence, a une extraordinaire résistance. Le cheval du Ouadaï est très ramassé sur ses membres, d’une ossature robuste, son poil est court, son poitrail puissant, son encolure large ; il paraît enclin à l’embonpoint, il a le pas rapide, est vif et infatigable. Mon cheval du Bornou, haut perché sur ses jambes et d’ailleurs très prisé, avait les plus grandes peines du monde à suivre le koursi. Pour me maintenir à hauteur de mon compagnon, j’étais constamment obligé de trotter ou de galoper, aussi la journée fut-elle très fatigante. On atteignit bientôt la crête qui limite la vallée au Nord. Au pied des contreforts Nord et Sud de ce chaînon sont les deux villages d’Ogodengue qui comptent ensemble environ trois cents cases et dont des habitants sont originaires du Kelinguen. Nous avions déjà passé un cours d’eau qui sépare la vallée de la ville d’Abecher. Passant entre les deux villages, on descendit dans une seconde vallée très large, peu accidentée, plantée de siwaks et de machet’s. Avant d’arriver au village de Mandefana, qui compte tout au plus cent cases, nous franchissions un second cours d’eau qui traverse la vallée au Nord. Il coule parallèlement à la chaîne du Kondongo, dont nous nous rapprochions de plus en plus et dont les habitants du village de Mandefana étaient originaires. Un dernier vallon tout aussi peu accidenté que le précédent, nous conduisit jusqu’au village d’Aboundouro, qui compte plusieurs centaines de cases et était bâti sur les bords d’un Oued, le plus important de ceux que nous avions passés. Son lit était très étroit, mais les crevasses profondes et escarpées qu’il avait creusées dans ce sol très dur donnaient une idée de la violence du courant (du Nord-Est au Sud-Ouest) à la saison des pluies. Tous ces petits cours d’eau se jettent dans le Bouteha ou petit fleuve. Comme tout le Nord du Ouadaï, le pays paraissait très pauvre en eau, car les puits du village avaient de cent dix à cent cinquante mètres de profondeur et l’eau y était rare. Après avoir traversé le village et avant d’avoir effectué la moitié du trajet, nous nous arrêtions un instant pour prendre le déjeuner que le koursi avait emporté. Un poulet grillé en faisait les frais. Le koursi me passa sa gourde ; à mon grand étonnement elle était pleine de merissa, il la vida presque seul. Après déjeuner le voyage fut repris ; on passait une montagne en forme de puy, isolée sur un terrain qui s’élève graduellement. Nous étions à mi-chemin de Nimro et la montagne s’appelait Djebel en Nouss, c’est-à-dire montagne de la moitié (du chemin).

A quelques heures vers l’Ouest, se trouvait l’extrémité Nord-Est de la chaîne de Kondongo. Le Djebel en Nouss la relie aux contreforts Sud- Ouest du massif du pays Kodoï. Le sol devenait de plus en plus pierreux, les pics s’orientaient au Sud-Ouest. Un vallon assez important fut passé. A l’Est, il était limité par une crête de médiocre altitude, se dirigeant de l’Est à l’Ouest et au bas de laquelle se trouvait le petit village de Brorit. Vers midi nous en commencions l’ascension, non sans grandes difficultés, car de gros blocs de granit, ou d’un grès grossier, obstruaient le chemin. Les chevaux du Bornou sont si peu accoutumés à ces sols pierreux que ces insignifiants mouvements de terrain épuisaient ma monture, alors que celle du koursi grimpait allègrement et rapidement. Au delà de la crête s’ouvrait un large vallon ; partout, le sol était couvert d’une végétation arborescente assez conséquente, ce vallon était borné au Nord, par le pic de Tolfou, complètement isolé et relativement élevé. Dans le vallon se trouvaient les trois villages de Bourtei. Les puits étaient dans le fond de la vallée, leur profondeur était moins grande et leur débit plus considérable qu’à Aboundoro. Nous nous arrêtâmes pour faire boire nos chevaux et attendre nos gens qui, étant à pied, avaient naturellement été distancés par l’allure rapide de nos chevaux. Du point où nous étions, nous apercevions de nombreux massifs isolés ; au Nord-Ouest, celui de Chibi ; à l’Ouest, celui de Dobou ; au Nord-Nord-Est, les montagnes d’Ouara ; au Nord-Est, celles d’Andobou. Nos gens ne nous rejoignirent qu’à quatre heures de l’après- midi ; la soif et la fatigue les avaient retenus à Brorit.

Nous repartîmes aussi vite que possible, car un gros orage se massait à l’Est, il s’était dirigé d’abord au Sud-Est, un vent Nord-Ouest assez violent, en avait changé brusquement la direction et l’orage se déchaînait en partie sur nous, surtout sur le pays de Chibi. Nous passions à ce moment le village de Mardhaba et après une heure, arrivions à Nimro, le but de cette journée, quelques gens du koursi étaient venus de la ville à notre rencontre.

Nimro se compose d’un village principal de deux à trois cents maisons, en général de belle apparence et assez spacieuses. A cela s’ajoutent onze petites bourgades qui se groupent en désordre autour du village principal et dont quelques-unes sont de véritables villages, d’autres, à peine des hameaux. Les habitants sont en majorité des Djellabi’s, venus de Dongola, de Khartoum, de Sennar ou du Kordofan. Ils sont groupés sous l’administration de cheiks, le village principal en a de quatre à dix et, chacun des autres, un seul. L’administration supérieure est aux mains du koursi, qui a un émir sous ses ordres. Jadis, cette fonction de koursi était réservée à un esclave du roi, mais mon hôte n’était pas de condition servile ; il était au contraire d’une bonne famille djellabi. Orphelin à vingt-six ans, son père lui avait laissé une fortune considérable. Il me raconta lui-même qu’il l’avait portée aux pieds du roi, le suppliant de le nommer koursi des Djellabis. Le roi connaissait le jeune homme, il appréciait son caractère énergique, aussi exauça-t-il le vœu, malgré les énergiques protestations des Djellabis. Des années se passèrent avant que le jeune koursi eût suffisamment consolidé sa position, mais grâce à son caractère énergique et audacieux, il était parvenu à triompher de toutes les difficultés. La fonction de Koursi est enviée, car elle vaut à son titulaire des contributions des Djellabis, contributions qui s’élèvent à deux makta’s tromba par charge de chameau venant du Darfour et à un tourkedi pour ceux venant de l’Ouest. Le koursi juge en outre les vols, les adultères, les infractions au bon ordre, les rixes. Presque toutes ces infractions sont punies d’amendes dont le koursi bénéficie ; ce n’est qu’au cas de causes criminelles importantes, que le roi touche la moitié du montant de l’amende. Il fallait avoir une constitution aussi robuste que celle de mon hôte, pour mener la vie qu’il menait. Il fallait bien, à le voir, confesser que la bière du pays, le merissa, était bien moins funeste à la santé que ne le sont nos boissons alcooliques. Le koursi buvait de ce merissa depuis le point du jour jusqu’à l’acha (environ huit heures du soir) ; il ne prenait presque pas de farineux, mais se nourrissait d’un peu de viande grillée. Il n’était pas de ces musulmans qui s’adonnent en secret à la boisson, non, il buvait à la cour, même en présence de ses amis et de ses subordonnés, pendant qu’il administrait ses affaires, prononçait dans un litige ou rendait la justice au criminel.

Le lendemain de notre arrivée je laissais le Koursi vaquer à ses occupations les plus pressantes pour visiter le groupe de villages qui constituaient Nimro et, déférant au désir que m’avait exprimé le roi Ali, je visitais un djellabi malade, le faki Ahmed, atteint d’hydropisie.

Le jour suivant, nous faisions une excursion à Ouara. Partis à cinq heures du matin, nous poussions vigoureusement nos chevaux vers l’Est et nous parvenions en une heure et demie à l’entrée du vallon rocheux où se trouve l’ancienne capitale. Mohammed Chérif, le père du sultan actuel, transporta la résidence royale d’Ouara à Abecher. Pourtant l’ancienne capitale était bâtie dans une position naturellement très forte. Il paraît que Mohammed Chérif la quitta par crainte du voisinage des Abou Sounoun’s ou Kodoi’s. Cette tribu, la plus puissante des tribus nobles qui constituaient le noyau du Ouadaï, lui paraissait être peu dévouée à sa famille. Pour masquer la retraite, on fit savoir au peuple que l’ancien château royal, hanté par de méchants esprits, était devenu inhabitable.

Les ruines vont vite ; il y avait à peine vingt ans que la résidence royale avait été changée et il ne restait de l’ancienne capitale du Ouadaï, qu’un misérable village d’une centaine de cases. La ville avait été bâtie dans un vallon étroit enserré de montagnes, à l’Est, au Sud et à l’Ouest ; à l’Est et au Sud, ces montagnes formaient une chaîne et la chaîne du Sud, la plus élevée, avait à peu près l’altitude du Drachenfels sur les bords du Rhin, trois cents mètres environ. A l’Ouest, le vallon était fermé par le mont Thorega, qui, jadis, était sacré. On y déposait les insignes de la royauté, et, après avoir pris le pouvoir, le nouveau sultan devait y faire une retraite de huit jours. Entre cette montagne et la chaîne qui entoure le vallon à l’Est et au Sud, se trouve un étroit couloir, par lequel s’écoule une partie des eaux de la montagne vers le Sud-Ouest. Le vallon était ouvert au Nord et au Nord-Ouest ; dans le fond, était le village de Gandiguin, seul vestige de l’ancien Ouara. Le toumang, la sépulture des rois du Ouadaï, était à proximité. C’est de ce point qu’on dominait le mieux les environs ; à l’Est, à quelques heures de distance seulement, se dressait le pic élancé au pied duquel sont les anciens villages des Malanga’s ; au Nord-Est, et à peu près à la même distance, étaient les montagnes des Madala’s et des Madaba’s ; à l’Est et au Nord-Est, à une journée et demie de marche plus loin, se profilait le pays montagneux des Abou Sounoun’s ou Kodoi’s. Il ne restait que de pauvres vestiges de l’ancien palais royal, dont la forme avait dû être celle d’une grande ellipse ou d’un losange, aux angles arrondis et aux proportions gigantesques.

Tout l’intérieur tombait en ruines ; seuls les murs d’enceinte, auxquels on avait employé une assez grande quantité de briques, avaient assez bien résisté aux injures du temps. La grande mosquée en briques rouges, édifiée par Abd El Kerim, le fondateur de la dynastie, échappait seule à la décadence générale. Le monument était surmonté d’un minaret de dix mètres de haut environ, en forme de prisme régulier, aux arêtes aigües. C’était, pour ce pays, une œuvre architecturale considérable.

Pendant que je considérais ce lieu, où tant de sang avait coulé, soit par la faute du souverain, soit par celle de ses sujets, mon hôte, qui m’avait servi de guide, s’était assis devant la mosquée avec ses serviteurs et son inséparable kirba merissa. Quand, après quelques heures, il eut épuisé sa provision de merissa et que j’eus achevé la reconnaissance des lieux, on retourna à Nimro. On y continua à boire, c’est à peine si on s’arrêta à midi pour faire une courte sieste et on recommença avec de nouvelles forces dans l’après-midi ; cela dura jusqu’à la tombée de la nuit. On boit dans une petite calebasse de la contenance de huit à dix onces environ, qui fait perpétuellement le tour du cercle ; il est impoli de ne pas la vider d’un seul trait.

D’une façon générale, je n’eus qu’à me louer de l’accueil qu’on me fit. Seul, un fanatique moallim (un savant) m’importuna quelque peu avec ses attaques contre les chrétiens. Quoiqu’il fut très considéré, l’assemblée le pria de se retirer, on s’excusa auprès de moi en alléguant son caractère brusque. Je profitai de l’occasion pour dire que je prenais grand plaisir à des conversations sensées sur des sujets religieux, mais qu’à Tunis, j’avais vécu de longues années avec des savants musulmans et que, par conséquent, je n’étais pas venu dans les pays noirs pour me convertir.

J’avais eu l’occasion entre temps de visiter un assez grand nombre de malades. Ils avaient, soit des abcès lépreux, soit des affections de la prunelle, de grosses cicatrices de variole sur la cornée ou encore des hernies ombilicales qui sont très fréquentes dans ces pays, où l’on sectionne le cordon ombilical tout près de sa base.

J’avais l’intention de retourner le lendemain à Abecher, mais le koursi n’avait pas encore réglé toutes ses affaires ; d’autre part, par crainte du roi, il n’osait pas me laisser retourner seul ; aussi recourut-il à la ruse pour me retenir à Nimro. Il disparut vers midi, dans un des petits villages de Nimro où il avait une seconde femme et il rentra à une heure si avancée, qu’il nous fut impossible de partir ce jour-là. Pendant son absence, une de ses esclaves m’amena deux jeunes filles richement parées pour me distraire. Leur teint était d’un rouge sale et elles n’avaient d’autre charme que leur jeunesse. Elles étaient coiffées avec le plus grand soin à la mode des femmes de Ngourra. D’innombrables petites tresses, grosses comme des tuyaux de plume, pendaient de tous côtés ; pour les retenir et les empêcher de retomber sur le front, ce qui est le privilège des femmes mariées, la tête était encadrée par deux grosses tresses en poil de mouton qui se prolongeaient jusqu’aux oreilles ; elles avaient enfin une tresse centrale qui suivait le milieu de la tête depuis le front jusqu’à la nuque et qui, double chez les femmes mariées, simples chez les vierges, était tressée comme dans tout le Ouadaï en poil[2] de mouton. Une pièce d’or, attachée à cette tresse centrale, leur pendait sur le front et les deux tresses latérales étaient richement ornées de corail. Elles avaient soigneusement enduit leur chevelure de beurre et saupoudrée de terre rouge de Dimi (bourgade du désert, au Nord du pays des Bideyat’s), de poussière de tabac et de quelques poudres végétales odorantes. Elles portaient dans la narine droite un énorme morceau de corail qui déformait et déparait leur nez déjà assez laid. Leurs lèvres et leurs gencives étaient d’une belle teinte bleu acier, de mode au Ouadaï. Elles avaient aux doigts de nombreux anneaux d’argent d’énormes dimensions ; autour du cou elles portaient des colliers et des cylindres de corail ou des fils de soie qui retenaient des petits sachets avec des talismans ou des versets du Coran.

Ces deux beautés, confiantes dans leurs charmes, commençaient leur chasse à l’homme. Je les admirai longuement ; à brûle-pourpoint elles me demandèrent si je ne voulais pas les épouser ; je m’en excusai en disant que nos mœurs ne nous permettaient qu’une seule femme. L’argument ne portait que pour une d’entre elles et je dus promettre à la seconde d’entretenir le koursi de la chose et de la régler avec lui.

Le koursi ne rentra qu’à une heure tardive et le reste de la journée se passa en nouvelles orgies ; on but encore plus fort et plus longuement que la veille. De temps en temps, des malades venaient me consulter. On ne buvait pas seulement du merissa mais encore une boisson faite avec des dattes ; elle était d’une couleur rougeâtre, plus alcoolisée que la bière de douchn, mais sans analogie avec le lakbi ou vin de palme. Malgré les grandes quantités de boissons absorbées et leur fort degré alcoolique, je ne vis, durant ces jours, aucun homme réellement ivre. A Abecher, au contraire, les esclaves et la populace s’enivrent souvent, soit sur la voie publique, soit chez eux. Pour stimuler la soif, on mangeait de temps en temps un peu de bœuf cru, surtout des tripes et du foie, coupé en petits morceaux et assaisonné de sel et de poivre. Dans tout le Ouadaï, on raffole de la viande crue ainsi préparée ; les Djellaba’s se distinguent particulièrement par leur passion pour le foie cru de chameau. Je dois, d’ailleurs, confesser que des nombreuses choses que j’ai goûtées durant mon séjour au Soudan, seules, les noix de kola et le foie cru de chameau m’ont laissé un agréable souvenir. Même quand je fus revenu au Caire avec ses hôtels à l’européenne et ses excellentes tables d’hôte, je trouvais que le foie cru de chameau, que je parvenais à me procurer de temps en temps, pouvait soutenir avantageusement la comparaison avec les mets les plus délicats qu’on nous servait.

Le 20 mai nous pensions rentrer à Abecher mais, dans l’après-midi, on nous prévenait que le roi Ali avait quitté sa capitale et ne rentrerait que dans quelques jours. Dès lors, rien ne put déterminer le koursi à me reconduire. Aussi le lendemain matin, au point du jour, je quittais seul Nimro et j’arrivais dans l’après-midi à Abecher, après une courte halte, à midi, au village d’Aboundouro.

Vue du Nord, la ville avait bel aspect ; cette masse de constructions irrégulières, s’étageant sur un monticule, dans un large vallon s’inclinant vers le Sud, entre les monts Kondongo et Kelinguen, avait son charme. On voyait clairement que les quelques zeriba’s qui entouraient le palais royal avaient été le noyau de la nouvelle capitale, puis que les membres de la famille royale et les hauts dignitaires, avaient construit leurs demeures en grands cercles irréguliers autour de ce noyau. Beaucoup de ces dernières maisons étaient encore en dehors des limites de la ville, car les sujets du roi et la populace avaient bâti tout contre le palais du souverain. Seul le grand palais de la reine mère était proche de celui du roi ; autour des deux palais s’étaient fixés les esclaves, les clients, les marchands du Nil ou du Kordofan ; de ci, de là, un tintelak ou prince du sang. Dans toute la ville il n’y avait qu’une seule rue digne de ce nom ; elle conservait une orientation générale Est-Ouest, en faisant les courbes les plus capricieuses. Toutes les autres voies de communication n’étaient que des ruelles étroites et tortueuses où s’égrenaient des cours ; les cases étaient tantôt en pisé, tantôt en paille et toujours bâties sans aucun alignement ; aussi était-il très difficile de retrouver son chemin. Toute la partie occidentale de la ville était dominée par les bâtiments en briques, couverts de chaume et surmontées de tours qui constituaient le palais royal. Contigus aux façades Nord- Est et Est du palais et à l’intérieur du mur d’enceinte, s’élevaient les immenses haras et les demeures des écuyers et des palfreniers. Au Nord, devant le mur d’enceinte, s’élevait la place royale, affectée au marché ; au Sud-Ouest, était le quartier réservé aux kabartou’s, la caste méprisée des musiciens et des bourreaux ; au Sud, le palais de la reine mère, presque aussi grand que celui de son fils. Dans la partie orientale de la ville, habitaient les sujets de condition libre et les marchands étrangers. La population totale pouvait s’élever à dix ou quinze mille habitants.

CHAPITRE III

=Premier séjour à Abecher.=

Lorsque je revins de Ouara, le roi Ali n’était pas encore rentré de l’excursion qu’il avait entreprise pour inspecter une colonie de Baguirmiens. Il y avait plusieurs de ces colonies dans le pays et le roi en suivait les progrès avec la plus grande attention. On disait qu’il avait emmené plus de trente mille individus, libres ou esclaves, du Baguirmi, pour les fixer au Ouadaï ; probablement cette évaluation, comme tous les dires des habitants, était exagérée, mais, si on évalue à douze ou quinze mille le nombre de ces immigrés, on doit être bien près de la vérité. La plupart étaient des esclaves et déjà le roi en avait donné un grand nombre à ses fonctionnaires, ou les avait vendus et exportés. Quelle que fut la rigueur des principes religieux du roi Ali et, à en croire les renseignements de l’homme perspicace qu’était le hadj Salem, la distinction entre les horr’s (gens libres) et les abd’s (esclaves) était loin d’être nettement marquée. D’ailleurs, il est fort possible que, bien des fois, la preuve de la condition libre était difficile à fournir. Pendant mon séjour encore, on soumettait au roi, à presque toutes les audiences qu’il m’accordait, des litiges sur la condition d’esclaves du Baguirmi. Le roi faisait alors appeler un haut fonctionnaire baguirmien qu’il avait pris à son service, il lui ordonnait d’établir et de lui communiquer l’arbre généalogique de l’intéressé. Les jeunes femmes de condition libre avaient été mariées aux fonctionnaires du Ouadaï, celles qui étaient âgées étaient employées au service d’un des membres de la maison royale. Le roi établit une partie des hommes comme artisans dans la capitale, l’autre comme agriculteurs dans différentes régions du pays. Les indigènes du Ouadaï étant les plus barbares, les moins civilisés de toutes les peuplades du Soudan, ceux du Baguirmi, bien plus habiles, ne tardèrent pas à monopoliser tous les métiers. Ils rendaient d’inappréciables services pour la construction des maisons en pisé que seuls, quelques Kotoko’s du Makari entendaient ; ils construisaient des cases en chaume et en roseaux avec infiniment plus de solidité et de goût que les habitants du Ouadaï, il est vrai qu’ils avaient emprunté cette architecture aux peuplades païennes qui dépendaient de leur pays. C’étaient des artisans du Baguirmi qui avaient confectionné les selles dont se servaient le roi et ses hauts dignitaires. Au Ouadaï, les selles sont petites, étroites, surmontées d’un bec recourbé vers l’encolure, se terminant par une boule que recouvre la paume de la main ; le troussequin se prolonge d’un dossier, assez haut, recourbé vers la croupe et large de deux empans environ. Les Baguirmiens étaient aussi seuls capables de faire des ceintures en cuir ou en soie artistiques, des sachets pour amulettes, des gaînes pour coutelas et tous autres travaux de maroquinerie ; jamais les habitants du Ouadaï n’avaient vu des cotonnades d’un si beau fil, que celles que savaient tisser les Baguirmiens, et, seuls enfin, des tailleurs baguirmiens savaient confectionner des vêtements de bonne coupe. Aussi ces ouvriers étaient-ils très considérés et le roi s’intéressait vivement à eux. Les agriculteurs baguirmiens fixés dans l’intérieur du pays, étaient, eux aussi, beaucoup plus avancés que ceux du Ouadaï. Il est certain que par cette immigration forcée des Baguirmiens, le roi Ali avait beaucoup mieux servi la cause de la civilisation au Ouadaï, que par les trésors, certes considérables pour ces pays, qu’on lui disait avoir trouvés à Massenya.

Dès que le roi fut rentré de voyage, j’allai le saluer, lui rendre compte de mon excursion à Nimro et Ouara et m’entendre avec lui au sujet de mon prochain départ pour le Darfour. Il fut, comme toujours, très aimable, s’informait de tout et m’entretenait de préférence de poudre, de canons, de fabrication d’armes, de bateaux à vapeur, etc., etc. Il m’invita à venir le visiter chaque fois que j’en aurais l’envie, car j’étais, ajouta-t-il, familiarisé maintenant avec la ville. Au coucher du soleil, il me fit reconduire par un nommé El Heimer, dont j’ai déjà parlé en relatant mon voyage chez les Oulad Soliman. Le roi Ali l’avait fait prisonnier au début de son règne et l’utilisait maintenant comme agent auprès des tribus d’Arabes pillards. El Heimer était revenu depuis peu de temps du Kanem ; il avait ramené un jeune homme d’une des fractions de la tribu des Ourfilla’s, du Tripoli. J’avais très bien connu ce jeune homme au cours de mon séjour dans sa tribu. Il me dit que la grande expédition d’Arabes pillards, venus de Tripolitaine, signalés au Kaouar, était arrivée au Kanem. Dès qu’ils avaient appris la puissance de ces pillards, les Arabes perfides avaient immédiatement dénoncé la paix conclue avec Hallouf, le chef Daza, le même qui avait tué dans un combat mon ami Hazaz. Les Arabes paraissaient vouloir se fier à leurs propres forces, demeurer en paix avec le Bornou et le Ouadaï, mais vouloir exterminer les Touareg’s, les Bideyat’s, les Daza’s et les Arabes fixés au nord du Ouadaï. Ce jeune Ourfilla me donna les meilleures nouvelles des nombreuses connaissances que j’avais, tant chez les Arabes que chez leurs femmes. Celles-ci, qui jouent un rôle considérable dans la tribu, m’avaient toujours témoigné beaucoup d’intérêt.

Peu à peu, je brisais avec la vie retirée que j’avais menée jusqu’ici et, dans la limite de mes provisions de médicaments, j’exerçais la médecine et la chirurgie. Les Djellaba’s, surtout, avaient très fréquemment recours à moi ; leur civilisation relative, leurs voyages, les rapports que j’entretenais avec le hadj Ahmed Tangatanga, étaient autant de points de rapprochement. J’eus à m’occuper longuement d’un cousin du hadj Ahmed, un nommé Gueren. Ce jeune homme avait quitté le Darfour avec une forte pneumonie ; on l’avait transporté dans cet état pendant près d’un mois ; un abcès s’était déclaré au poumon, avait percé et causait un épanchement assez inquiétant. Le malade guérit et je ne pus assez admirer la résistance de ces natures si fortement trempées. Aux moments les plus périlleux, quand, journellement, je craignais pour sa vie, parents et amis venaient visiter le malade et l’obligeaient à prendre plus de nourriture que je n’en prenais moi-même habituellement.

Il me faut noter ici le grand usage que font toutes les peuplades du Soudan, mais surtout celles de l’Est, du beurre fondu. Que l’affection soit interne ou externe, tout le corps du malade est enduit de beurre et, tous les matins, on fait boire au malade un quart ou un demi-litre de la panacée. Tout le monde s’accorde à reconnaître les effets bienfaisants de ce remède, qui est particulièrement prôné pour les douleurs rhumatismales ou articulaires.

Les opérations chirurgicales étaient, comme toujours, celles qui faisaient le plus d’effet. Vers la fin du mois de mai, un Djellabi, originaire de Khartoum, vint du Fitri, blessé d’un coup de pistolet au pied. La balle était restée quelque part dans les cartilages de la plante du pied. La blessure avait quarante jours de date, le pied, démesurément gonflé, était méconnaissable, l’homme affaibli au-delà de toute expression et l’état des chairs ne permettait pas de déterminer l’emplacement exact de la balle. J’attendis d’abord que l’enflure eut diminué, afin de pouvoir sonder la plaie. Mais il me fallut risquer l’opération décisive, si je ne voulais pas exposer ma réputation de médecin. Dans ces contrées, une opération est d’autant plus difficile qu’on ne peut éloigner les parents et les amis. Bien au contraire, la foule s’assemble et chacun se croit autorisé à faire connaître son opinion. Heureusement que je réussis bientôt à trouver la balle, à l’extraire et à confirmer ainsi brillamment ma réputation de chirurgien. La petite caravane du Djellabi blessé, m’avait ramené une de mes vieilles connaissances, un Marocain du nom d’Azizi. Au Bornou, je l’avais eu longtemps à mon service. Il n’avait pas voulu m’accompagner au Ouadaï ; on lui avait dit que le roi du Ouadaï me ferait certainement mettre à mort et n’épargnerait pas mes serviteurs. Je n’ai jamais vu d’homme plus paresseux et moins résolu. Quoiqu’il fut de Marrakesch même, il était tout l’opposé d’un Marocain. Hammou, un incorrigible paresseux lui aussi, était au moins d’un courage et d’une fidélité à toute épreuve. Aussi, ne manquait-il pas d’afficher le plus profond mépris pour son lâche compatriote. Malgré tout, j’accueillis hospitalièrement Azizi chez moi.

Vers la fin du mois de mai, j’étais à peu près complètement équipé et en mesure de poursuivre mon voyage au Darfour. J’avais acheté quelques chameaux et en avais échangé d’autres, incapables de rendre des services. J’allai chez le hadj Ahmed pour fixer, avec lui, le jour du départ ; je le savais tout aussi désireux que moi de partir pour l’Egypte. Très mystérieusement, il me pria de ne pas en causer, provisoirement au moins, avec le Sultan. Il y avait des rumeurs en circulation, disait-il, qui devaient d’abord être infirmées ou confirmées ; en attendant, la route de l’Est avait été fermée aux caravanes. Et sur l’ordre du Sultan, on avait arrêté à la frontière une caravane de pèlerins conduite, par un Chingiti, le cheik Massour. Le hadj Ahmed n’en pouvait pas dire plus long, car, dans la capitale du royaume, il était très dangereux de propager des rumeurs ou des nouvelles politiques. Ceux qui, par hasard, savaient quelque chose sur la paix ou sur la guerre, sur les relations avec l’extérieur, ou bien sur les événements du pays même, n’osaient pas en faire part. Si le roi en avait connaissance, et tout lui venait aux oreilles, il remontait à la source. Malheur alors à celui qui ne pouvait indiquer exactement de qui il tenait la chose et à qui il l’avait communiquée !

Mon conseiller habituel, le hadj de Kairouan, expliquait l’ajournement du voyage par une autre raison. Il me dit que Kili, l’épouse favorite du sultan, une femme de race daza, avait l’intention de faire circoncire dans quelques jours deux de ses fils. La mère devait recevoir à cette occasion de nombreux présents. Elle pensait les échanger avec d’autres marchandises qu’elle avait emmagasinées, contre des esclaves et pour cela elle voulait, après les fêtes, les envoyer au Darfour avec notre caravane. Partis avant, nous aurions pu « gâter » le marché, ce qu’elle ne voulait pas. Mais le lendemain déjà, après être allé au palais, il put m’indiquer la cause véritable du blocus des routes. Depuis quelques jours le bruit de la mort du roi Hassen du Dufour était parvenu à Abecher, mais ce n’était qu’une vague rumeur et pour savoir la vérité, on avait dépêché au plus vite dans le pays voisin des espions du Ouadaï. Fort probablement la mort de ce souverain vieux et aveugle serait le signal de luttes entre prétendants, les bonnes relations du Darfour et du Ouadaï pouvaient être compromises. Il est bien vrai que le roi Hassen avait désigné comme successeur le plus jeune de ses trois fils, Ibrahim, mais quelques-uns des nombreux frères de Hassen étaient si puissants et jouissaient d’une si grande considération, qu’ils avaient des chances d’occuper le trône ; Hassib Allah, le plus âgé de ses frères, à peu près du même âge que le roi défunt, était le plus suspect. Il avait de nombreux partisans chez les For’s, relégués au second plan sous le règne du roi Hassen, qui avait confié le gouvernement aux esclaves. Quand le roi Hassen avait prévenu ses proches qu’il instituait Ibrahim son héritier, ses deux fils aînés n’avaient fait aucune objection ; ils aimaient le caractère conciliant de leur frère cadet. Hassib Allah au contraire et son frère Seif ed Din, tout aussi puissant que lui, avaient protesté et déclaré que l’exécution de ce projet était impossible. Aussi était-il probable que la lutte s’engagerait entre les esclaves et les soldats rangés sous les ordres d’Ibrahim d’une part et les For’s libres, sous les ordres de Hassib Allah de l’autre. Si ce dernier triomphait, les bons rapports entre le Ouadaï et le Darfour étaient menacés et grâce à l’intelligence et au bon sens du roi Ali ils étaient devenus très cordiaux, après une inimitié séculaire entre les deux pays.

Il fallait d’abord contrôler le bruit de la mort du roi Hassen, car dans ces pays, dès la mort du souverain et jusqu’à ce que la succession soit réglée, tous les chemins conduisant aux frontières sont barrés. Il était facile d’appliquer ce blocus entre le Ouadaï et le Darfour, car il n’y avait qu’un seul chemin direct vers l’Est entre les deux pays. Il y avait bien deux autres itinéraires qui, en faisant deux grands détours, passaient, l’un au Nord par le Tama et l’autre au Sud par le Soula, mais seuls les habitants du pays pouvaient les pratiquer.

Le 6 juin, on procéda à la circoncision des fils du roi, dans la maison de leur grand’mère, la momo. Tous ceux qui avaient un fusil, Arabes, Djellabi’s ou indigènes, étaient allés au palais pour y brûler leur poudre en l’honneur de l’évènement. Il me fut malheureusement impossible d’assister à la fête ; la digne matrone avait, en effet, persisté à ne pas vouloir recevoir un chrétien. J’en fus d’autant plus fâché que je manquai les danses exécutées par les indigènes dans le palais de la reine-mère avec les dames de compagnie et les servantes.

Vers cette époque je dus me transporter au palais royal, pour y visiter un Baguirmien, blessé d’un coup de fusil. Comme toujours, la vengeance était le mobile de ce crime qui avait été commis après un trop copieux usage de boissons alcooliques ; le blessé avait poursuivi de ses assiduités une femme mariée. Le coup avait été tiré à bout portant, les vêtements avaient été brûlés sur une grande surface et quelques lambeaux avaient été chassés dans le canal fait par la balle. La plaie était à la face interne du haut de la cuisse. Mais la balle restait introuvable, et je ne parvenais pas avec la sonde à atteindre le fond de la blessure. Probablement la balle avait été expulsée avec les morceaux d’étoffe du vêtement. La prompte guérison du blessé vint confirmer l’exactitude de ce diagnostic.

Le lendemain, les danses en l’honneur de la fête furent reprises, près du grand puits qui se trouve à l’extrémité orientale de la ville. Il y avait grand étalage de luxe ; au Ouadaï, en effet, les femmes ne sont pas rigoureusement isolées, et les jeunes filles de bonne condition prenaient part à ces danses publiques. Dans l’Ouest du Soudan les bijoux en or sont très rarement portés, ils sont très aimés au Ouadaï. La plupart des jeunes filles avaient des colliers en or très minces et larges de deux doigts environ, des petits bibelots y pendaient. Généralement ces bijoux en or sont fabriqués en Egypte et au Sennar, la façon en est souvent très soignée et du meilleur goût ; ceux qui sont faits dans le pays, quoiqu’ils soient l’œuvre d’artisans étrangers, sont d’un modèle moins beau et d’un travail plus grossier. Les gros cylindres de corail, fixés dans les narines, accompagnent nécessairement ces colliers en or ; autour du cou on porte encore des colliers de corail et des pendeloques de corail à la tresse centrale (goussa), ornée déjà à ses extrémités de petits croissants d’argent de grandeur variable et de corail. Sur les tresses latérales on porte de petites plaques d’argent rectangulaires, retenues par des chaînettes du même métal. Enfin, mais moins qu’au Bornou, des bracelets d’argent, tant aux bras qu’aux jambes.

La danse elle-même était des plus charmantes ; la grâce et la retenue des danseurs, la lente et solennelle cadence, rappelaient le menuet ou la polonaise. On danse par couples. Jeunes gens et jeunes filles avaient revêtu leurs plus beaux habits, celles-ci avaient passé, à cette occasion, des vêtements d’homme par dessus les étoffes qui couvrent leurs reins et leurs épaules. Les cavaliers faisaient le cercle avec leurs dames, les tenant par la main gauche ; ils étendaient légèrement les larges manches de leurs robes en les agitant avec grâce. De temps en temps le cavalier quittait sa place, voltait autour de sa dame et, après ce cercle complet, exécutait le pas de « balancez » de notre quadrille, en tournant une fois le visage vers sa dame et en lui tournant ensuite le dos ; puis la promenade reprenait. Pendant ce temps, un joueur de tam-tam parcourait le cercle, passait près des danseurs et frappait de grands coups sur la peau tendue de son instrument ; d’autres tam-tam’s étaient accroupis au centre du cercle. Tous les jeunes gens étaient nu- tête et tenaient leurs longs couteaux à la main. Les danseuses étaient tout au moins curieuses à voir. La minutieuse recherche de leur coiffure, leurs mille artifices pour embellir le visage ; le rouge du corail, celui si différent du moghr (argile rouge mélangée de beurre et de matières odorantes) aux multiples nuances, leurs lèvres tachetées de gris, l’abondance des bijoux d’or et d’argent, enfin leurs vêtements d’homme les rendaient tout aussi belles et désirables là-bas, qu’elles nous eussent paru repoussantes et laides chez nous. Sur la place s’était formé un second groupe, composé de femmes kotoko’s ; elles exécutaient leur danse nationale, que j’ai décrite au cours de mon voyage au Baguirmi.

Il faut bien reconnaître qu’en général, les femmes et les jeunes filles du Ouadaï ne se distinguent pas par des traits agréables et réguliers ; mais il faut admirer sans réserve leur taille magnifique, élevée et souple. On dit qu’elles se plaisent aux intrigues amoureuses. Toutes les jeunes filles ont leur amant et il n’est pas rare de les voir « flirter » avec plusieurs jeunes gens à la fois. D’où les meurtres et les coups mortels si fréquents par suite de l’humeur jalouse et emportée des hommes. C’est ainsi qu’après cette danse innocente un jeune homme vint chez moi dans l’après-midi. Je l’avais pris à mon service lors de mon voyage au Baguirmi et l’avais reconnu parmi les danseurs. Il avait reçu un coup de sabre au bras ; il me fallut faire une suture et les vêtements qu’il avait d’ailleurs empruntés pour faire bonne figure à la fête étaient tout déchirés.... Le lendemain on continua les fêtes en l’honneur de la circoncision des princes. Cette opération se fait quand les enfants ont de huit à douze ans. Généralement on opère un grand nombre d’enfants à la fois pour rehausser l’éclat de la fête. Le premier enfant circoncis est le chef de ses petits camarades, il est le tandjak (chef) jusqu’à complète guérison, le dernier circoncis est l’arak ; aux repas collectifs on ne lui laisse que les restes. L’opération se fait par dessus un grand mortier où se recueillent le sang et les membranes. Si l’attitude de l’enfant a été courageuse, et c’est grande honte de se montrer sensible à la douleur, son père ou son frère aîné lui donneront un bœuf ou un mouton ou bien un de ses oncles lui promettra sa fille. La plaie est fermée par des épines d’acacia qu’on retire après trois jours. Après la circoncision, l’enfant porte les sandales qui lui avaient été défendues jusqu’à ce jour. Longtemps avant la cérémonie déjà, l’enfant se confectionne un fouet avec les fibres du koulkoul ou de l’ochar et cela, pour un usage peu banal. Les jeunes filles de sa famille, ses sœurs ou ses cousines, doivent, en effet, lui abandonner une grande partie de leurs bijoux et elles ne les reprennent qu’en donnant quelques mesures de céréales en échange. L’enfant a les mêmes droits sur les autres filles qu’il rencontre et cela jusqu’à ce qu’il soit complètement guéri ; si donc il rencontre une fille avec son collier, son falngak (parure du front), ses bracelets, etc., il lui réclame ces bijoux. Si elle refuse de les donner, le tyranneau, infirme encore, lève son fouet et le brandit de toutes ses forces, de loin bien entendu, car sa blessure l’empêche de courir. La coutume lui permet aussi d’assommer les poules qui passent sur son chemin, de s’emparer du lait que les nomades portent au marché, des marchandises des négociants de passage et de les garder jusqu’à ce qu’ils les rachètent par un présent. Les princes surtout, usent d’une façon excessive de ces privilèges et quelques jours après leur circoncision le marché fut désert : un jour, mes gens que j’avais envoyés acheter des provisions revinrent les mains nettes ; les princes leur avaient pris leur argent. Dès qu’ils étaient signalés sur le marché, chacun faisait en hâte ses paquets et les premiers seuls que les petits despotes rencontraient étaient leurs victimes.

Les membranes provenant de l’opération sont placées dans un pot en argile rempli de cendre ; après sept jours les enfants circoncis le portent hors la ville sur une grosse fourmilière. L’arak (le dernier circoncis) prend la cruche et la brise ; puis tous en frappent les morceaux avec leurs fouets ou leurs bâtons en criant des injures. Quand les enfants sont complètement guéris on les promène à travers la ville, juchés sur des chevaux, des ânes ou des bœufs et un banquet collectif clôt, par une dernière ripaille, la période des fêtes.

Au Ouadaï, les jeunes filles sont soumises à une opération analogue, ce qui ne se fait pas au Bornou ; mais au Ouadaï on se borne à la circoncision pure et simple et on ne pratique pas ces cruelles opérations qui sont en honneur dans le bassin du Nil, à Dongola, Berber, Sennar et Khartoum, ainsi que dans quelques régions du Darfour.

Nous étions toujours sans nouvelles précises du Darfour et de ces nouvelles dépendaient mes projets. Ceux qui avaient été envoyés à la frontière n’avaient rapporté que des rumeurs plus ou moins contradictoires. Les uns prétendaient que le prince Hassib Allah occupait le trône et était maître absolu ; les autres disaient la même chose du jeune prince Ibrahim ; d’autres, enfin, disaient que l’oncle s’était retiré dans l’ancien palais du roi et que le neveu régnait dans le nouveau palais que son père avait fait construire. Il ne fallait pas, provisoirement au moins, songer au départ et je formais de nouveau le projet de faire un voyage de pénétration dans le Sud. Avec un jeune prince du Soula, j’apprenais la langue des Dadjo’s qui habitaient son pays et je m’efforçais, en le questionnant, de me renseigner sur les régions fétichistes du Ouadaï. Je consacrais le reste de mon temps à mes malades.

Je ne réussissais pas à me concilier l’amitié des hauts dignitaires et des Maba’s, indigènes des tribus autochtones du Ouadaï. Seule la crainte du roi, qui m’avait accueilli avec une si grande bienveillance, leur faisait supporter ma présence. Les Maba’s sont bien les gens les plus orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de leur souverain et de leur propre personne.

En général, ils me tenaient à distance. La reine mère avait repoussé avec une indignation fanatique la pensée de me recevoir ; de même son frère, le djerma Abou Djebrin, restait très réservé. Non pas qu’il fût grossier, au contraire, quand nous nous rencontrions au palais royal, il était très poli, mais aucune curiosité ne put le décider à me rendre visite.

L’occasion se présenta enfin de faire plus intimement connaissance avec la famille royale. Une sœur du roi Ali, la princesse Sara, que j’avais vue souvent chez son frère, avait un fils issu de son premier mariage avec l’akid des Mahamid’s. Un jour, cet enfant tomba de son cheval et en reçut un coup de pied à la tête. On vint en toute hâte me quérir. Je me rendis à la zeriba et j’y trouvai le jeune Moustafa évanoui ; sa famille entière et un grand concours de gens de condition l’entouraient. L’enfant avait quatorze ans environ et paraissait devoir devenir aussi robuste que sa mère, dont j’avais toujours remarqué les formes opulentes. Le sabot avait frappé derrière la tête, une grosse enflure s’était déclarée et le sang coulait abondamment de l’oreille, des vomissements avaient suivi et on redoutait une fracture du crâne. Mais la boite crânienne me parut intacte ; les battements accélérés du pouls, l’aspect de la pupille me firent penser qu’il n’y avait eu qu’une légère commotion cérébrale. Je demeurai assez longtemps au chevet du patient et progressivement, les symptômes inquiétants disparurent, aussi mon diagnostic fut-il favorable. Mais ce n’était pas chose facile que de me tirer à mon honneur de ma position. D’une part, il fallait profiter de l’occasion pour rehausser mon prestige et par conséquent prendre des mesures énergiques, fût-ce pour la forme. Seulement d’autre part, si mon diagnostic était inexact, c’était un échec qui pouvait me nuire énormément. Je tirai un couteau et, confiant dans les symptômes observés, je fis une profonde incision à travers toute la partie enflée, mettant le crâne à nu, je le trouvai intact. Je pus dès lors faire, devant tout le monde, la preuve à peu près décisive de l’exactitude de mon diagnostic. Au bout de quelque temps le jeune homme était sur pied et, naturellement, la considération dont je jouissais s’en trouva accrue. Après cette opération, quelques frères du roi se rapprochèrent de moi ; il est vrai que c’était dans un but tout à fait intéressé. Ce fut d’abord Youssef, le frère préféré du roi et comme lui, fils de la momo ; se fiant à ses sentiments, le roi Ali ne l’avait pas fait aveugler ; ce Youssef s’était aperçu que j’avais une petite provision de noix de Kola, fort peu connus au Ouadaï. Le roi Ali seul, en faisait venir de temps en temps du Bornou, mais il les réservait à son usage personnel. Je prélevai sur ma modeste provision tout ce que je pus donner et en fis présent au prince, de ce jour il me témoigna plus d’amitié, ou plus exactement moins de mépris. Je tenais encore bien moins à l’amitié de quelques autres princes du sang. Un autre frère consanguin du roi, Abou Koyouma, avait été aveuglé ; on l’avait surpris versant des larmes le jour où le roi Ali était monté sur le trône, on en avait conclu qu’il enviait son frère ; il fut donc soumis à l’affreux supplice. Probablement on s’y prit mal, le prince conserva quelques bribes de sa vue, car il quitta la cour dans des circonstances assez suspectes, après avoir réuni des armes et des hommes dans les environs de la capitale ; on s’aperçut immédiatement de sa disparition, on s’empara à nouveau de sa personne et on l’opéra de nouveau, cette fois avec plus de succès. Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou Koyouma passait la plus grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de merissa.

Le tintelak Abd El Kerim, fils d’une femme kondongo, était encore pire. Son caractère intrigant lui avait valu d’être aveuglé sans pitié quand Ali monta sur le trône. Il venait assez souvent chez moi et mendiait quelques menus cadeaux quand un jour, mon hôte Otman le surprit chez moi complètement ivre suivant son habitude. Otman craignait tant la colère du roi qu’il n’osa pas taire sa découverte ; il alla immédiatement au palais dire que le prince Abd El Kerim m’importunait sans cesse de ses demandes. Le malheureux pochard fut enchaîné et dut subir six semaines d’emprisonnement. Effrayés par la sévérité de cette répression, les autres princes n’osèrent plus venir chez moi, comme auparavant pour y recevoir de temps en temps leurs petits cadeaux.

Les princesses au contraire, me faisaient fréquemment l’honneur de leur visite. Ce qui les attirait surtout c’était mon camphre, dont j’avais une assez grande provision ; cette poudre a dans les pays d’Islam la réputation de rompre les charmes et de chasser les mauvais esprits. En général ces princesses étaient très aimables, très familières et beaucoup, au goût du pays, très belles. Mais ces visites devinrent plus rares quand une des femmes du roi, de passage chez la reine mère, m’eut rendu visite sous un prétexte quelconque. Otman, mon hôte, vit la jeune et jolie femme au teint rougeâtre, quand elle quitta ma demeure et, s’il ne le dit pas au roi, il courut chez la reine mère pour lui recommander de mieux surveiller ses brus en visite. Je ne connaissais pas le moins du monde le caractère de la jeune femme, je lui avais simplement donné les médicaments et le camphre qu’elle était venue me demander ; Otman ne m’en fit pas moins de grands reproches, me dit que je m’exposais, ainsi que lui-même à de graves périls ; il ajouta que je pouvais recevoir aussi souvent et aussi longtemps que je le voulais les jeunes princesses, mais que je devais observer la plus grande réserve dans mes rapports avec les véritables hababat.

Les princesses du Ouadaï, comme celles du Bornou, sont les plus débauchées des jeunes filles ; elles nouent bien volontiers des intrigues avec de riches marchands arabes ou nubiens. Ces mœurs sont moins dangereuses à Abecher que ne le pourrait le faire supposer la sévérité du roi Ali et cela, à cause de la liberté dont jouissent les femmes et les jeunes filles. Malgré leur fanatisme religieux, les habitants ont maintenu, avec la plus inébranlable des ténacités, l’usage des boissons alcooliques ; de même et malgré les préceptes coraniques, ils ont conservé la légèreté de mœurs qui caractérisait leur vie sociale primitive. On blâme seulement les relations avec les femmes mariées et avec les jeunes filles de réputation intacte.

Je réussis peu à peu à améliorer mes rapports avec les habitants de la ville, en excerçant gratuitement la médecine. Grands et petits profitaient de mes soins et jamais je n’acceptais le moindre salaire. Aux yeux du peuple j’étais toujours plus ou moins un lépreux à éviter, mais ils en étaient amenés à regretter la divergence de nos religions et de nos caractères. Quand aux premiers jours de mon arrivée, j’attendais dans l’antichambre du palais royal l’heure de l’audience, on ne manquait pas de s’éloigner ostensiblement de la place à laquelle je m’étais assis, de marquer clairement son dégoût et de murmurer le credo de l’Islam ! « Il n’y a de Dieu si ce n’est Allah et Mohamed est son prophète ». Cette répulsion donna souvent lieu à des scènes du plus haut comique et plus tard, il me fallut mimer au roi Ali l’attitude de l’akid des Zebeda’s, quand il me rencontra pour la première fois dans l’antichambre du palais. Il avait tourné autour de moi en murmurant sa profession de foi musulmane, m’avait jeté des regards pleins d’horreur et d’effroi, mais, ne pouvant réprimer sa curiosité, il avait entamé de loin la conversation. Il s’était alors rapproché pour s’éloigner de nouveau, craignant pour les parties de son corps qui n’étaient pas exposées à l’air, enfin, après plusieurs heures, il m’avait adressé ce discours : « O mon Dieu, nos parents nous ont toujours dit qu’un chrétien était la plus monstrueuse des créatures ; nous avons cru que cela s’appliquait à leur physique et maintenant, nous devons reconnaître que tu es un homme comme nous et que ta peau quoique d’une repoussante paleur, décèle une plus noble origine que la nôtre ». Il avait d’abord essayé d’échapper à la souillure de ma présence en murmurant le premier verset du Coran, puis la formule des croyants lui parut suffisante ; il finit enfin par s’asseoir à mes côtés, puis par me tendre la main et causer avec moi sans la moindre contrainte.

Mais au début de la saison des pluies il apparut encore clairement combien la population était mal disposée à mon égard. Les premières averses avaient été rares. Des savants avaient alors émis l’avis que la présence d’un chrétien dans le pays avait attiré sur ses habitants la colère de Dieu. Une députation de gens très considérés alla exposer ses doléances au roi et le supplier de remédier à la situation en me faisant disparaître ou en me bannissant. Mais le roi Ali rejeta en souriant la requête ; heureusement la pluie tomba plus tard en si grande quantité que mon innocence se trouva victorieusement démontrée.

La pluie amena les fièvres, celles-ci trouvaient à Abecher et dans les environs des terrains particulièrement propices au développement des miasmes ; les fièvres faisaient bien moins de victimes parmi les étrangers qu’à Kouka. Les Arabes étaient les plus éprouvés, les commerçants du Nil l’étaient moins, les accès pernicieux étaient rares et les plus fréquents étaient les accès périodiques. En revanche le ver de Médine (_Filaria medinensis_) était extrêmement répandu sans d’ailleurs qu’on eut un remède efficace pour le détruire. On se bornait à fixer la tête de l’animal dès que celle-ci perçait puis on déroulait lentement le ver. J’ai vu des individus qui en avaient jusqu’à douze spécimens sur le corps.

Je traitais ces maladies. En même temps, je donnais mes soins à un domestique du roi Ali qui risquait de perdre ses doigts par suite d’abcès lépreux qui s’étaient formés aux articulations. Cet homme m’intéressait surtout parce qu’il était venu tout récemment au Ouadaï, des pays fétichistes du Sud. Il était de la tribu des Fanga’s qui habitent au sud du lac Iro, où se perdent la majeure partie des eaux du Bahr es Salamat. Il s’était attaché à moi ; même quand je l’eus amputé d’un doigt il prétendait ne pas être guéri et affirmait au roi Ali qu’il souffrait encore à l’emplacement de l’amputation. Le souverain devinait le motif de ce mensonge ; il voulut me faire présent de ce brave homme mais je dus refuser, quoiqu’il m’en coûtât de le laisser seul au palais en proie au plus grand désespoir. Qu’en eusse-je fait, moi qui étais sur le point de partir !

Malheureusement la saison des pluies eut l’effet le plus désastreux sur la santé de mon ami tunisien, le hadj Salem. Depuis longtemps il souffrait d’une dysenterie chronique et je commençais à craindre sérieusement pour sa vie.

CHAPITRE IV

=Mon voyage au Rounga=

Les nombreux courriers envoyés au Darfour ne rapportaient toujours pas de nouvelles précises sur ce qui s’y était passé. Je ne pouvais partir pour le Darfour que dans plusieurs mois ; personne n’aurait voulu faire le voyage à la saison des pluies ou immédiatement après. Cependant, il n’y avait qu’un seul fleuve dangereux par le volume de ses eaux ; c’était l’Oued Kadja, le plus important des cours d’eau qui forment le Bahr es Salamat.

Le hadj Ahmed Tangatanga et un autre Djellabi, Abd el Medjdid, le chabir (le guide, c’est-à-dire un homme qui a déjà conduit une caravane du Darfour dans la Haute Egypte) avaient envoyé un courrier à Kobe, dans le Darfour, pour avoir des nouvelles précises.

Ce courrier était un Bornouan ; il avait pris l’engagement d’être de retour à Abecher après quinze jours d’absence, soit, sept pour l’aller, un pour remettre les lettres et prendre la réponse et sept pour le retour.

Pour ne pas attirer l’attention, le courrier devait faire ce voyage à pied et la célérité de ces hommes est vraiment étonnante. La distance d’Abecher à Kobe est d’environ soixante-dix milles allemands (de 7.500 mètres environ) ; en quinze jours, notre homme devait faire cent quarante milles à pied. Il mit deux jours de plus, mais c’était parce que le destinataire était parti de Kobe pour El Facher.

J’étais convaincu que, provisoirement au moins, il fallait suspendre mon départ et j’avais fait le projet d’entreprendre une petite excursion dans le Sud du Ouadaï. Le roi était très favorable à ce projet, mais le hadj Ahmed s’efforçait de m’en détourner par tous moyens ; il alléguait, comme principal motif, les dangers d’un voyage à la saison des pluies, mais aussi le caractère des habitants, enfin, les troubles politiques qui en compromettaient la tranquillité. La curiosité que j’avais de voir ce pays avait été éveillée par les nombreux renseignements que je m’étais procurés de divers côtés. Le jeune prince dadjo, qui m’apprenait sa langue, m’avait beaucoup parlé du Soula et des villages qui se trouvent au Sud du Rounga, dans le Kouti. Ce prince était le fils de feu le dernier souverain du Soula ; il avait quitté sa patrie par crainte de son oncle, le nouveau sultan. Il s’était placé sous la protection du roi Ali, un peu dans l’espoir de reprendre le trône avec son appui, en tous cas pour trouver un asile sûr auprès du souverain du Ouadaï.

Le Soula ou Sila est un des plus anciens Etats musulmans de ces régions. Mon prince put me donner une liste de vingt et un souverains, ses ancêtres ; il est vrai que leurs noms étaient écrits en bien mauvais arabe et qu’à la liste, se trouvaient jointes des observations fantaisistes sur l’origine des Dadjo’s. La valeur du document était des plus problématiques. Le Soula est au Sud-Est du Ouadaï, entre le Ouadaï et le Darfour et paie tribut à ces deux Etats. Les Dadjo’s, immigrés du Darfour au Soula, y détenaient le pouvoir depuis l’époque la plus reculée. Les souvenirs historiques, les mœurs et les coutumes les rattachaient donc au Darfour et c’était l’énergique politique du roi Ali qui les avait obligés à prendre quelques garanties vis-à-vis du Ouadaï. Le jeune prince menait une vie très modeste et m’était très reconnaissant des tekaki avec lesquels je payais ses leçons.

J’avais fait aussi la connaissance d’un jeune prince du Rounga. A la mort de leur père, son frère et lui avaient assassiné leur oncle, qui avait voulu s’emparer du trône. Pour les punir, le roi Ali les avait retenus quelque temps prisonniers à Abecher, avait désigné comme sultan du Rounga un de leurs parents éloignés, qui avait jadis résidé dans la capitale, puis leur avait rendu la liberté, après leur avoir fait jurer de maintenir la paix. Ce jeune prince connaissait à merveille le Rounga, le Kouti et les pays situés au Sud de sa patrie ; il me donna de précieuses indications sur ces contrées.

D’après lui, le pays de Rounga était immense et s’étendait au Sud jusque vers le 8e degré de latitude Nord. Comme le Rounga était complètement soumis à l’autorité du Ouadaï, il était certain que j’y voyagerais plus facilement qu’au Soula. Le jeune prince du Rounga était un spécimen remarquable de sa race. De haute taille, noir comme jais, il était grand buveur de merissa ; à en croire ses récits, et à le juger sur sa mine, c’était un de ces hommes qui ne se plaisent qu’aux combats ou aux dangereuses chasses à cheval de l’éléphant et du rhinocéros.

Je pus enfin mettre la main sur un Bornouan, qui avait d’abord habité Menaouatchi au Darfour et qui, dans les premières années du règne du roi Ali, s’était laissé tenter par l’idée de faire un voyage au Kouti, province du Rounga, connue par sa richesse en ivoire, pour y faire du commerce. Or, le roi Ali estimait que le commerce du Kouti était monopole d’Etat ; aussi, après avoir attendu que les marchands eussent échangé leurs marchandises contre des défenses d’éléphant, il les fit dépouiller sans autre forme de procès. Quelques-uns des marchands étaient restés au Kouti, d’autres étaient retournés ruinés au Darfour, d’autres, enfin, étaient venus à Abecher, espérant obtenir la restitution de leurs biens. Mon Bornouan, Ali Fentami, avait habité longtemps le Kouti, le Rounga et surtout les rives du lac Iro ; infatigable comme tous ceux de sa race, il avait fait de nombreux voyages en tous sens.

Le prince dadjo, qui avait quelque culture, avait pu me donner des renseignements assez circonstanciés sur le dialecte de son peuple. Grâce au prince rounga, j’avais pu acquérir des notions appréciables sur la langue de ce pays ; Ali Fentami m’apprit un peu de la langue des tribus banda’s, qui habitent au Sud du Rounga et du Kouti. Les renseignements sur les fleuves de ces régions m’intéressaient particulièrement. La plupart des cours d’eau qui prennent leur source dans les régions rocheuses du pays banda, se rattachent au système hydrographique du Chari ; mais Ali Fentami me disait qu’il y avait, plus au Sud encore, un fleuve plus important, qu’il avait vu de ses yeux et qu’il ne croyait pas être un affluent du Chari. Ce cours d’eau se dirigerait vers l’Ouest et se trouverait au Sud d’Abecher, à hauteur du cinquième parallèle environ. On l’appelait le Bahr Kouta ; il me semble que ce doit être le Koubanda, signalé par Henri Barth, que George Schweinfurth a vu un peu plus loin au Sud-Est sous le nom d’Ouelle. Ali Fentami, originaire du Kotoko, et qui, par conséquent, connaissait bien le Chari, après le confluent de ses deux bras, affirmait que le Bahr Kouta était plus large que ce dernier fleuve, que les îles y étaient plus nombreuses, qu’on y trouvait en abondance crocodiles et hippopotames, et que les indigènes y naviguaient, montés sur de grandes pirogues. On s’accordait à dire que le cours de ce fleuve s’avançait plus avant vers l’Ouest que celui du Chari[3].

Tous ces renseignements me déterminaient à accepter les propositions du roi Ali et à employer le temps qu’il me fallait attendre encore, avant de partir pour le Darfour, à faire un voyage au Rounga. Je formais en même temps le projet de faire un peu de commerce au Kouti, pour équilibrer quelque peu mes finances. Le long séjour que j’avais fait au Ouadaï avait à peu près complètement épuisé les moyens que je m’étais procurés en vendant les objets manufacturés dont le cheik Omar m’avait fait présent. J’avais encore tout le Darfour à traverser et je n’avais guère d’espoir de recevoir de l’argent du Nord. Mais, au Kouti, l’ivoire était à si bon compte, qu’on pouvait l’acheter, avec les objets d’échange qui y avaient cours, pour moins du dixième de sa valeur. Des bénéfices énormes eussent été assurés à ceux qui recevaient privilège du roi pour commercer au Kouti, s’il n’y avait eu les difficultés du transport. Pendant la saison sèche, on pouvait se servir de chameaux pour aller d’Abecher au Kouti ; mais ces bêtes mouraient vite et, quel que fût leur bon marché au Ouadaï, le transport à dos de chameau aurait fini par coûter très cher. Les bœufs et les ânes ordinaires, dont le prix ne dépassait pas deux à trois, exceptionnellement quatre thalari’s, résistaient mieux au climat ; mais, comme les chameaux, ils mouraient avant qu’on eût pu échanger les marchandises contre de l’ivoire et se préparer au retour. Il fallait donc tenir compte de cette mortalité des bêtes de somme, envoyer quelqu’un dans le Nord en chercher, dès que les échanges étaient terminés, et repartir immédiatement. C’est l’oumm boudjena qui cause cette effrayante mortalité chez les bêtes de somme, cette mouche dangereuse dont nous avons parlé lors de notre passage au lac Fitri. Je fus obligé d’abandonner le projet que j’avais de faire du commerce au Kouti. Le roi Ali m’avait fait remarquer, à juste titre, que mon voyage en serait retardé et que mon départ pour le Darfour serait ajourné à une date plus éloignée encore. Le hadj Ahmed et Ali Fentami redoutaient bien pour moi les marais et les bas-fonds argileux qui s’étendent dans tout le bassin du Bahr-es-Salamat ; mais le roi ripostait que ces craintes étaient chimériques, puisque j’avais voyagé dans le moyen Chari et dans le Somraï, en pleine saison des pluies. Quel que fût donc mon désir de retourner aussi vite que possible en Europe, je résolus de pousser à nouveau une pointe vers le Sud.

Le 31 juillet, le roi Ali me fit savoir qu’il comptait envoyer incessamment dans ses états, Alo, le nouveau roi du Rounga.

Dès que je lui eus répondu que j’étais disposé à voyager avec ce prince, le roi envoya vers l’akid des Salamat’s, qui a la haute surveillance des provinces méridionales, et lui intima l’ordre de mander sur le champ le nouveau roi du Rounga ainsi qu’un de ses hommes à lui, choisi parmi ceux dont il était le plus sûr. Quand tous deux furent présents, le roi, s’adressant au souverain du Rounga, lui tint à peu près le discours suivant : « Cet étranger que tu vois là, est mon hôte. Il veut connaître des pays étrangers, sans rechercher aucun lucre, aucun bénéfice. Tu vas rejoindre le poste que je t’ai confié dans ta patrie ; tu emmèneras cet homme avec toi et tu m’en répondras sur ta tête. Arrivé dans ta patrie, tu le recevras dans ta propre maison, tu l’y soigneras toi-même et tu le conduiras, si toutefois il n’y a pas de danger, partout où il désirera aller. Si tu ne peux l’accompagner toi-même, tu te feras remplacer par un tes frères ou un de tes parents, toujours sous ta propre responsabilité. Tu ne lui permettras pas d’aller dans les pays avec lesquels tu es en guerre, car ceux de sa race sont très imprudents et ils risquent leur vie pour visiter de nouveaux pays et de nouvelles peuplades. Il parle souvent du Bahr el Abiad, sur les rives duquel vivent les Banda’s anthropophages ; tu le conduiras chez eux, si toutefois tu entretiens avec eux des relations commerciales. Fort probablement ses bêtes de somme périront au cours du voyage. Quand il te quittera, tu lui en donneras d’autres que tu te procureras par tous moyens. »

Je m’occupai maintenant de compléter aussi rapidement que possible mon équipement. Déjà, j’avais acheté, avec le concours du hadj Ahmed, un bœuf porteur qui, par sa vigueur dûment éprouvée, valait bien le prix extraordinaire de trois makta’s tromba, soit quatre thalaris et demi. J’avais en outre un mulet de selle payé dix thalari’s à un Djellabi et le couple de bœufs que je devais à la générosité du roi. Ma pacotille se composait : de huit thalari’s de tabac du Darfour, très recherché dans les pays fétichistes et emballé dans des peaux de chèvre qui semblent des outres ; de quinze thalari’s de ces petites perles en verroterie rouge et blanche appelées sini’s ; de cinq thalari’s de cauri’s. J’avais payé dix thalari’s, quatre douzaines de mouchoirs d’indienne ; acheté pour dix thalari’s de mekkiya’s, cotonnades légères et carrées teintes en bleu provenant d’Egypte ; j’emportais enfin, en espèces, neuf makta’s tromba, soit quatorze thalari’s. Il n’y avait plus qu’à attendre les présents d’investiture du souverain du Rounga. C’étaient comme toujours un cheval, un caftan d’apparat et une sourriya ou concubine ; comme toujours aussi, la livraison en fut retardée et le départ n’eut lieu qu’à la mi-août.

Mais, avant ce départ, il y eut une noce merveilleuse qui attira l’attention universelle. Le roi Ali mariait une de ses filles à l’akid des Mehamid’s. L’akid des Mehamid’s était, ainsi que celui des Khozzam’s et celui des Djebaba’s, fils de l’akid Djerma, l’ancien chef des Mehamid’s, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors de son accession au trône. Ce nom d’akid Djerma, ne peut évoquer chez nous, que de douloureux souvenirs ; Edouard Vogel habita sa maison sous le règne de Mohammed Chérif ; ce fut lui qui, le premier, dénonça au prince les allures suspectes de notre malheureux compatriote et ce furent ses gens qui l’assassinèrent dans les environs d’Abecher, certainement avec le consentement, peut-être même sur l’ordre du roi. Le roi Ali aimait beaucoup la famille de ce fidèle serviteur de sa maison et, quand le père mourut, il désigna pour lui succéder l’ancien akid des Khozzam’s. Celui-ci avait eu l’imprudence, alors que son père était encore en vie, d’entretenir des relations avec une esclave de la maison du roi ; les suites n’en pouvaient demeurer cachées au prince. Aussi, lorsqu’il eut acquis la certitude du crime, il fit appeler le père du coupable, lui soumit l’affaire et lui demanda son avis sur la peine à appliquer. La peur que l’on avait du roi était si grande, on connaissait si bien son inflexible sévérité, que le père répondit, sans hésiter : « Seigneur, la mort seule peut expier ce crime. » Cette fois — la chose était rare — le roi fit fléchir la justice devant la clémence ; il déclara le coupable déchu de toutes ses dignités. Ce ne fut que plus tard, après de longues années, que celui-ci parvint à regagner la faveur du roi ; il fut alors nommé akid des Khozzam’s.

Le jour même de la cérémonie nuptiale, on transporta le trousseau de la mariée dans la zeriba du chef des Mehamid’s ; la mariée elle-même y avait été amenée la veille. Tout ce que le monde officiel ou non officiel possédait de chevaux et d’armes à feu avait été mobilisé. La zeriba du jeune couple était complètement entourée de jeunes filles parées de leurs plus beaux atours et de jeunes femmes qui venaient rehausser l’éclat de la fête par leurs cortèges et leurs danses. Deux noces étaient célébrées en même temps car ce même jour, le roi mariait une autre de ses filles à l’akid Guerri. Le matin, on apporta quatre grands paniers en forme de bonbonnes, qui servent dans l’est du Soudan à conserver le beurre et le miel et dont la circonférence atteint souvent un mètre vingt-cinq ou un mètre soixante-quinze et la hauteur un mètre. Ces paniers étaient remplis jusqu’au bord de corail et de bijoux en or. C’étaient les cadeaux des hauts dignitaires et des plus notables habitants. Le hadj Ahmed conduisait ce convoi et en fit une égale répartition entre les deux jeunes mariées. Onze cents chameaux, chargés de douchn, apportaient des provisions aux jeunes couples et encore y avait il un grand nombre de présents donnés par les courtisans. Les Kodoi’s avaient envoyé deux cent cinquante charges ; le djerma Abou Djebrin trois cents ; l’akid Maguene deux cents, etc., etc. Lorsque j’arrivai à la zeriba de l’akid des Mehamid’s, une partie des chameaux était déjà entrée, mais je pus encore en admirer un grand nombre, chargés de vêtements, de bijoux et de toute une fortune en argent, en or ou en étoffes, que le roi Ali constituait en dot aux nouvelles épouses.

Les sacs, qui servent à charger les chameaux au Ouadaï, diffèrent à la fois par leur forme et leur cuir, de ceux du Bornou. Au Bornou et au Kanem, ces sacs sont faits en peau de chameau, on coud des morceaux de peau carrés et l’ouverture est aussi grande que le fond ; au Ouadaï, au contraire, ces sacs sont faits en cuir de bœuf ; leur forme est évasée comme celle d’une bouteille et leur ouverture est assez étroite. La plus grande largeur est marquée par deux ailettes en cuir, simples ornements. Tous ces sacs ou guerfa’s, étaient recouverts, ce jour de fête, de nombreux tapis qui faisaient partie de la dot. Sur les charges se trouvaient les esclaves qui suivaient leurs jeunes maîtresses quittant la maison paternelle. Les chameaux, qui portaient les plus riches charges avaient des plumes d’autruche sur la tête et des anneaux d’argent aux jambes. Quelques douzaines de bœufs et de vaches, une centaine de moutons et un grand nombre de chamelles furent égorgés devant la demeure de l’époux, un personnage considérable ; la chair en fut distribuée au peuple. Les amis, les subordonnés et tous les nobles de la cour, en selle sur de riches montures et vêtus de leurs habits d’apparat, se tenaient sur la large place devant la zeriba. On voyait comme un flot de caftans et de pantalons de soie, rayés pour la plupart de rouge et de jaune, des châles en soie, des ceintures rouges de la même étoffe et des coiffures, toujours en soie, assez bizarres en forme de bérets. Tous avaient revêtu, pour cette circonstance, leurs vêtements d’apparat, ce qu’ils ne faisaient que rarement, car le roi Ali n’aimait pas les hommes trop parés. La majorité des cavaliers était armée de lances ; quelques-uns avaient des sabres ou des fusils ; les jeux équestres, importés au Ouadaï par les Arabes, rappelaient tant par leur caractère que par leur exécution, ceux des pays voisins du Nord.

J’étais particulièrement intéressé par la foule mouvante des spectatrices qui étaient accourues pour prendre part aux fêtes ou simplement pour les voir. Toutes portaient leurs plus beaux habits et la plus grande partie avaient passé des vêtements d’homme par dessus les leurs.

La sœur de la momo et son ambassadrice pour la circonstance, conduisait un étrange cortège de présents, que la reine mère destinait à sa petite fille. Elle était enveloppée dans un manteau de soie rouge et blanche qui cachait jusqu’à son visage. Un esclave tenait par la bride le cheval qu’elle montait ; deux autres se tenaient à ses côtés et faisaient un vacarme effroyable avec une gourde remplie de pierres. Quelques kabartou’s soufflaient dans des trompettes en bois, longues de deux mètres ou dans des cornes d’antilope de moyenne grandeur, ils faisaient de leur mieux pour ajouter à la solennité de la fête. La queue du cortège était formée par une trentaine d’esclaves, très propres, richement habillées et parées, qui portaient sur la tête de grandes corbeilles dont les couvercles empêchaient de voir le contenu. Elles renfermaient des coquillages et des perles des variétés les plus diverses et les plus goûtées. La bizarrerie même de ce cortège en faisait un spectacle attrayant et intéressant.

Le roi lui-même ne parut pas à la fête. Il en suivait les phases du haut de son palais qui dominait la ville.

Cette cérémonie nuptiale ne fut pas la seule distraction que j’eus, avant de partir pour le Sud. Dans les premiers jours du mois d’août on apprit que les Arabes du Kanem avaient attaqué les Norea’s ou Naouarma’s ainsi que les habitants de Woun dans le Borkou, deux tribus qui reconnaissaient la suzeraineté du roi Ali ; que les agresseurs avaient été vaincus, qu’on leur avait fait vingt-cinq prisonniers et qu’un chef nakazza, Derbai, escortait les brigands prisonniers jusqu’à Abecher. Dans la première semaine du mois d’août nous arrivèrent, en effet, treize Oulad Soliman prisonniers de guerre. Leur aspect était lamentable. Les autres prisonniers avaient été retenus par les Norea’s, d’abord, pour pouvoir échanger leurs propres prisonniers, puis, pour pouvoir négocier un traité précurseur de meilleures relations. Ce dernier but était surtout recherché ; les Norea’s passent, en effet, une grande partie de l’année dans le Bahr El Ghazal, ils y sont exposés aux attaques des Arabes et, loin du Ouadaï, ils doivent régler eux-mêmes leurs rapports avec leurs redoutables voisins.

Comme je l’ai déjà dit, le roi Ali s’était donné une peine infinie pour s’attacher ces nomades du Kanem, gens turbulents et pillards et pour rétablir la paix entre eux et les tribus du Nord de ses Etats. Il avait multiplié les marques d’amitié et pourtant, au début de son règne, ils avaient tenté de soutenir par leurs armes les prétentions au trône d’un de ses frères d’un autre lit. Il leur avait envoyé à plusieurs reprises des ambassades et des cadeaux. Il avait invité à Abecher les chefs les plus vieux de la tribu et les avait accueillis avec beaucoup de bienveillance. Un jour même, qu’un grand parti d’Arabes et de Daza’s avaient été faits prisonniers au cours d’une expédition qu’ils avaient organisée contre les Bideyat’s, protégés du Ouadaï, le prince avait fait mettre à mort les Daza’s, quoique ceux-ci ne fussent que les auxiliaires des Arabes et avait renvoyé ceux-ci dans leur patrie. Il avait fait tout cela pour avoir la paix au Kanem et aux frontières de ses Etats. Mais ces bandits, sans foi ni loi, répondaient par la plus noire des ingratitudes, à toutes ces marques de bienveillance.

Le hasard me conduisit au palais royal, le jour où les prisonniers furent amenés devant le roi et j’entendis la condamnation, à la fois sensée et sévère que prononça le roi. Il s’exprima à peu près en ces termes : « J’ai essayé par tous moyens de vous amener à la paix, mais il semble que rien ne saurait brider vos instincts barbares. Vous ne pouvez vivre sans faire la guerre ; je vais vous donner l’occasion de satisfaire vos goûts. Je donnerai à chacun d’entre vous un fusil, de la poudre et du plomb, je vous dirigerai sur les frontières méridionales de mes Etats, vous y escorterez le roi du Rounga qui est sur le point de partir. Vous aurez l’occasion de déployer vos goûts belliqueux contre les fétichistes pillards et contre les anthropophages. »

Ainsi dit, ainsi fait. J’avais la perspective de passer quelque temps en compagnie de ces brigands, avec lesquels j’avais vagabondé tant de mois et dont la société n’évoquait chez moi aucun souvenir agréable. Mais je leur étais reconnaissant de l’attachement et de la confiance qu’ils m’avaient toujours témoignés au cours de mon séjour chez eux. Ils étaient dans la misère ; je leur envoyai quelques pièces de kham pour en faire les plus indispensables vêtements : car ils s’étaient présentés presque nus devant le roi. Je leur envoyai aussi quelques moutons, car ils paraissaient tout aussi mal partagés sous le rapport de la nourriture que sous celui de l’habillement. Ils m’en témoignèrent une vive reconnaissance et ne tarissaient pas d’éloges sur mon compte.

Nous étions en pleine saison des pluies, aussi je renonçai à emmener un cheval de selle. Il paraît en effet qu’on trouve au Rounga les mêmes insectes dangereux — mouches ou moustiques — qui peuplent le pays de Fitri et qui jour et nuit, sont un véritable supplice pour les animaux. Les deux chevaux d’ailleurs que j’avais encore étaient dans l’état le plus lamentable.

La bête que j’avais d’abord destinée au sultan du Darfour avait commencé par avoir les jambes enflées, puis elle maigrit et perdit l’appétit. En vain avait-on essayé de la nourrir avec des boules d’argile et de soude, un remède du Bornou, semblable à la méthode qu’on emploie dans certaines parties de l’Allemagne pour gaver les oies. C’était un beau cheval de haute taille, de la race qu’on trouve communément dans le Nord de l’Afrique. Ma propre monture, une bête de race bornoue, n’était pas dans un état beaucoup plus florissant. Il ne fallait pas songer à laisser ces bêtes chez moi pendant mon absence ; je ne connaissais personne aux soins duquel j’aurais pu les confier.

J’allai donc chez le roi, dont les chevaux sont soignés avec la plus grande attention et je le priai de vouloir bien m’autoriser à remiser mes deux bêtes dans ses haras, afin qu’on les sauvât si c’était encore possible. Il accéda le plus gracieusement du monde à cette requête.

Le jour même où je me séparai de mes chevaux, nous eûmes du Darfour, la nouvelle certaine de l’accession au trône du troisième fils du sultan Hassen, cet Ibrahim dont j’ai déjà parlé. Mais je ne pus me résoudre à abandonner le voyage projeté d’autant plus que le roi Ali me fit savoir qu’un ambassadeur de son royal voisin venait de quitter le Darfour, qu’il demeurerait certainement quelque temps à Abecher et qu’il me faudrait par conséquent attendre assez longtemps avant qu’une caravane ne reprît le chemin de l’Est.

Le roi Alo du Rounga se mit en route à la mi-août. A cette date, j’attendais encore le koursi que le roi m’avait promis ; ce mot de koursi a le même sens que celui de kinguiam au Bornou, c’est-à-dire celui de courrier du roi. Mon koursi avait quitté la capitale, prétextant ses préparatifs de voyage et ses adieux à sa famille ; parvenu à bonne distance, il nous prévint qu’il souffrait d’un ver de Médine et que, par suite, il ne pouvait entreprendre le voyage. Fort probablement son fanatisme ne lui permettait pas d’accompagner un chrétien. Immédiatement, un subordonné de l’akid des Salamat’s vint m’amener un autre koursi nommé Tom ; il était de la tribu maba des Malanga’s, c’était un Ouadaoua de race, né à Damba, dans les environs de Ouara. Ce Tom avait le teint très noir, il ne se rasait pas la tête, d’après la dernière mode du pays musulman. Quoiqu’il fut taciturne et très réservé, l’impression qu’il fit n’était pas mauvaise.

Le 17 août, nous partions enfin mais ce n’était qu’après de grosses difficultés. Par deux fois, il nous fallut, menacés par de fortes averses, rentrer dans la zeriba les paquets que nous en avions sortis. Mais je ne voulais plus retarder mon départ, car le roi du Rounga avait déjà plusieurs étapes d’avance sur nous. Le chargement de l’indispensable angreb n’alla pas sans de grands embarras et grande perte de temps. L’angreb est le lit, universellement employé dans tout le Soudan oriental. On ne peut s’en passer pendant la saison des pluies. Otman, mon propriétaire et mon ancien compagnon de voyage, avait confectionné le mien de ses propres mains. Il reposait sur quatre pieds en bois de trente centimètres de haut environ, quatre bambous reliaient ces pieds les uns aux autres et dans ce cadre était un canevas en fibres de palmier doum. Intentionnellement, Otman avait négligé les lanières de peau que l’on emploie souvent à la place de fibres végétales et cela parce que les nœuds fibreux se resserrent à la saison des pluies. Quand les bœufs furent chargés et eurent quitté la ville, j’allai prendre congé du hadj Ahmed Tangatanga et de quelques marchands de Bengazi et de Tripoli. Otman et le faki Abou me firent la conduite jusqu’à la zeriba de l’akid des Salamat’s. Tom y reçut ses dernières instructions. J’y pris congé de l’akid qui, chose curieuse, mais conforme aux traditions du Ouadaï, était castrat, malgré ses attributions particulièrement guerrières.

Nous traversions la vallée peu accidentée où se trouve Abecher en nous dirigeant presque directement au Sud. Le pays était à peu près complètement déboisé. Quelques rochers granitiques de mesquine apparence rompaient de temps en temps la monotonie du paysage au sol argileux et sablonneux qui caractérise les environs de la capitale. Quelques cours d’eau coulaient vers l’Ouest, mêlaient leurs eaux à ceux qui prenaient leur source au nord d’Abecher, puis se jetaient dans le Bouteha. Dans le même fleuve venaient se perdre les rivières plus importantes dont la source se trouve dans les contreforts méridionaux du massif de Kondongo. La vallée s’élevait légèrement ; après deux heures de marche, nous passions à l’est de l’Abou-Goddam, un cône dénudé, et, une heure après, un vaste panorama se déroulait devant nous. C’était la large vallée du Bouteha, légèrement mamelonnée, limitée par la chaîne du Kachemere au Sud-Sud-Ouest. Au Sud-Sud-Est, nous apercevions dans le lointain les premiers contreforts des monts Kadjanga’s. Point de villages, mais bien quelques champs de céréales ; la fraîcheur du feuillage et son abondance, le gazouillement des oiseaux, étaient pour nous autant d’agréables surprises, après l’aspect éternellement monotone des murs gris d’Abecher. A cette saison, ces régions ressemblent, mais combien peu, à nos printemps du Nord.

Nous poursuivions notre voyage vers le Sud-Sud-Ouest, non sans grande perte de temps par suite du chargement défectueux de nos bêtes de somme, passions l’Ouadi Chouk, large de trente à quarante pas, dont la source se trouve dans les monts Kelinguen et l’embouchure dans le Bouteha, au district de Kaure. L’Ouadi a deux minces filets d’eau qui coulent sur un lit de gros gravier. Après six heures de marche, nous nous arrêtions au gros village d’Engringa, de deux cent cinquante cases environ, qu’habitaient des Malanga’s. L’accueil qu’on nous y réserva nous fit mal augurer de notre voyage. Le chef et ses esclaves demeurèrent invisibles ; personne ne voulut nous conduire chez le maire ou mandjak. Le mesdjid, où tout le monde vient faire ses dévotions et qui tient lieu de djami ou mosquée, était bondé. Il en était de même du hangar-véranda et de la case qui, dans ces pays, sont contigus à la mosquée et servent de local scolaire ou de logement aux étrangers de passage. L’heure était avancée, le ciel sans nuages ; nous dressâmes notre camp sur un emplacement inoccupé, un peu surélevé, où se trouvait un grand arbre à l’ombre duquel se réunissaient habituellement les jeunes gens du village. Leur voisinage était très gênant ; ils n’avaient pas la discrétion des hommes instruits de ces pays et ne se retirèrent que lorsqu’il fut très tard. Notre souper en fut retardé ; l’usage nous obligeait, en effet, à le partager avec eux, ce que nous ne voulions pas.

Heureusement il ne plut pas de la nuit. Au lever du soleil nous repartions ; la journée s’annonçait belle. Nous nous dirigions vers le Sud, sur l’extrémité Est d’une chaîne de collines qui se développait de l’Ouest à l’Est, nous y arrivions après une heure de marche en touchant à un second village du nom d’Engringa. Nous passions ensuite le village d’Atourda, de quatre-vingt cases seulement. A l’Est et au Sud-Est se profilaient à l’horizon les monts Kadjanga’s ; au Sud-Ouest, les monts Kachemere’s et, entre ces deux chaînes, au Sud, les monts Marpa’s, ou Marfa’s. Après trois heures de marche au Sud-Sud-Ouest, nous arrivions au Bouteha ou petit fleuve (Bouteha est un diminutif de Batha, qui signifie fleuve.) Quelques mimosa’s décoraient ce sol sablonneux où perçaient de ci de là, quelques affleurements d’un granit grossier et friable. Jamais on ne se serait douté qu’on passait une rivière ; pas de rives, c’est à peine s’il y avait une dépression de terrain et une très large bande de sable dans la plaine. Il paraît qu’à l’Est et à l’Ouest, le lit du Bouteha est profondément creusé dans le sol. Mais, à l’endroit où nous le passions, le fleuve devait déborder chaque fois — et cela arrive plusieurs fois par an — qu’il avait de l’eau. Du lieu où nous étions, il se dirigeait au Sud-Ouest pour se jeter dans le Batha à Malamm, c’est-à-dire au « confluent ».

Le Bouteha passé, nous arrivions, après une demie-heure de marche, au pays de Kenga, administré par le hadj Ahmed Tangatanga. Quoiqu’il fut encore de très bonne heure, je donnai l’ordre d’y camper, un peu, pour faire plaisir à mes gens, un peu aussi, pour compenser le mauvais accueil des Kachemeré’s. Les céréales étaient déjà à hauteur d’homme et avaient leurs épis. Ce district était généralement bien cultivé et, à en croire ce qu’on disait dans le zeriba du hadj Ahmed, où ses esclaves me firent le meilleur accueil, les habitants devaient travailler beaucoup pour pouvoir payer tous les impôts. Ceux-ci s’élevaient aux chiffres suivants : deux moudd’s (setiers) de douchn à payer au mois de Fitr au hadj Ahmed ; deux moudd’s par feu à payer au roi ; deux moudd’s par feu au fattachi, un fonctionnaire chargé de rechercher le merissa et ceux qui en boivent ; à cela s’ajoutaient : les bourmiya’s, soit quatre moudd’s à payer au roi ; la diffa, payable en tekaki au hadj Ahmed et aux fonctionnaires de la province ; le kodmoula, qui se percevait en pièces de coton très minces, enfin la dîme, sur les récoltes de coton, d’oignons, de fenouil, etc., dont la culture est très active dans la vallée du Bouteha ; c’est le chef du district, le hadj Ahmed, qui perçoit tous ces impôts et qui verse au roi et aux fonctionnaires, la part à laquelle ils ont droit.

Nous avions eu une excellente idée en venant nous réfugier dans la case, complètement étanche, du hadj Ahmed. Toute la matinée un vent chaud du Sud-Ouest souffla, de gros nuages s’amoncelèrent l’après-midi dans l’Est et dans la soirée la pluie tomba abondamment.

Près du pays de Kenga et vivant dans la région des pâturages, se trouvait une fraction des Mehamid’s, aux soins desquels j’avait confié les chameaux que je comptais emmener au Darfour.

Le lendemain, la marche au Sud-Sud-Ouest fut reprise ; on continuait à se diriger sur l’extrémité Sud-Est des monts Kachemere’s ; on passa successivement l’Akourra, un petit affluent du Bouteha, au lit d’un beau sable doré et, à petite distance, le Batrane, de trente pas de large environ, dont le lit, à sec aussi, était profondément creusé dans le sol. Après deux heures et demie de marche, nous arrivions au gros village de Tara, sur le versant oriental de la montagne du même nom qui se détache au nord de la chaîne principale. Nous apercevions plus nettement à l’Est-Sud-Est, les monts Kadjanga’s et en face de nous, directement au Sud, se profilait de l’Est à l’Ouest, la chaîne des Marfa’s. Tara devait bien avoir une centaine de cases ; marchant au Sud- Ouest, nous parvenions, après trois quarts d’heure, au petit village de Cherambala où deux jours avant, le roi du Rounga avait passé la nuit. Une dernière heure de marche nous conduisit à l’extrémité Sud-Est de la chaîne Kachemere au pied de laquelle se trouvait le village d’Ourondo. La chaîne principale va du Sud-Est au Nord-Ouest, mais à son extrémité se greffe une seconde chaîne qui se dirige vers l’Est, et qu’on appelle Kondongo dans sa partie orientale, Kouldi dans sa partie occidentale. Cette même direction Sud-Sud-Ouest nous conduisit à travers une petite plaine, où l’habila dominait. Nous avions vainement essayé de passer la nuit dans un des deux villages de Mouril, que nous avions traversé dans les premières heures de l’après-midi et nous ne trouvions à nous loger que dans le mesdjid de Tchafo. En arrivant à ce village, nous venions de passer le Bittek, petit cours d’eau dont le lit est recouvert d’une épaisse couche de sable et dont les rives sont ombragées par une luxuriante végétation, en particulier par de gigantesques Sahaba’s. Ce cours d’eau, qui se dirige vers l’Ouest, se jette probablement dans le Bouteha ou dans le Batha.

J’ai déjà dit que l’on trouve dans presque tous les mesdjid’s, ces hôtels à bon marché du Ouadaï, une case avec les pupitres en bois (loah) de ses élèves ambulants (mouhadjirin) un foyer, un hangar-véranda et un emplacement de sable propre, où les gens font leurs dévotions — chose dont je ne fus que très rarement témoin — En descendant dans les mesdjid’s, on a enfin l’avantage d’être éclairé gratuitement. Les mouhadjirin’s, en effet, doivent pourvoir à leurs besoins et sont occupés toute la journée à divers travaux ; ils ne peuvent consacrer à leurs études que les heures de la soirée, du coucher du soleil à l’acha, soit une heure et demie environ et celles de la matinée, depuis le point du jour jusqu’au lever du soleil. Ils étudient alors à la lueur du foyer et doivent contribuer, chacun pour sa part, à fournir le bois nécessaire pour l’alimenter. Ces jeunes gens, au nombre desquels il y a des enfants de six ans, parcourent le pays pendant des années ; ils pourvoient à leur nourriture et quelquefois à leur entretien complet en louant leurs bras pour les travaux des champs ; ils suivent en outre les leçons élémentaires du maître d’école du village. J’ai déjà longuement parlé des nombreux adeptes de cette caste de mouhadjirin’s au Bornou ; leur vêtement est une simple peau de chèvre ou de mouton, leur fortune se compose d’un pupitre, d’une petite calebasse servant d’encrier, d’un roseau qui sert de plume et d’une écuelle fragment de calebasse, dont ils se servent à la fois pour boire et pour recueillir les aumônes. Quand ils croient avoir appris ce qu’ils ont à apprendre, c’est-à-dire quand ils ont terminé la lecture du Coran, ils retournent dans leur patrie et, s’ils ont beaucoup de chance, ils trouvent à y gagner leur vie, soit comme maîtres d’école, soit comme écrivains publics.

Les habitants de Tchafo vinrent en grand nombre nous rendre visite ; ils étaient plus polis, empressés et discrets que nous ne l’avions osé espérer. Au repas du soir, ils nous firent même trois services et rien n’était plus touchant que la discrétion de leur hospitalité ; ils entraient sans dire un mot, sans nous souhaiter le bonsoir, sans même qu’on les entendit venir ; ils posaient leurs plats, puis s’en allaient sans chercher à lier conversation avec leurs hôtes, sans attendre une récompense fut-ce un simple « barak Allah » (que Dieu te bénisse !)

Ce jour-là, le vent souffla du Sud-Ouest ; vers midi, les nuages s’amoncelèrent à l’Est et il tomba un peu de pluie. Nous marchions vers le Sud-Ouest ; le pays était mamelonné ; passions les villages de Kornaya et d’Ouobodja et arrivions au mont Kolotou, qui marque la limite entre les pays Kachemere et Karanga. Ce sont des sangs-mêlés qui habitent cette montagne. Nous franchissions les monts Kalanga’s au nord du Kolotou et reprenions la direction du Sud-Ouest. Après trois heures de marche, nous apercevions, au Nord, le mont Kadoma, qui marquait le centre du Ouadaï au temps de la dynastie des Tundzour’s. Daoud, le dernier roi tundzour, y avait habité avant qu’Abd El Kerim, le fondateur de la dynastie au pouvoir, eût brisé son autorité. Tout ce pays était mamelonné. Les nombreux cours d’eau franchis allaient à l’Ouest ou au Nord-Ouest. Le pays était peu boisé et le massif du Karanga ne tarda pas à se perdre graduellement en une petite chaîne de contreforts, allant de l’Est à l’Ouest, dont les verdoyantes couleurs contrastaient agréablement avec les roches rouges et dénudées du Karanga proprement dit. Au pied de ces contreforts, nous traversions les villages de Kichilou et de Mourdigguen, puis, obliquant un peu plus au Sud-Sud- Ouest, nous campions, après une étape de sept heures, au village karanga d’Agora, situé au pied de la partie méridionale de la chaîne, quelques minutes après le gros village de Moustakhede. Le massif du Karanga a l’aspect d’une masse rocheuse ronde ou carrée, constituée par un ensemble de pics déboisés et rougeâtres. Le versant Nord-Sud, qui nous faisait face, avait une bonne demi-heure de développement, et le versant Est-Ouest devait avoir les mêmes proportions. Les pics de ce massif ne dépassent guère la hauteur du Drachenfels, environ 300 mètres, et au temps de leur indépendance complète, puis relative, les Karanga’s ont toujours considéré ce massif comme une retraite naturelle. Sur les versants se trouvent de nombreux villages.

Les habitants d’Agora n’étaient guère hospitaliers. Descendus au mesdjid, nous y eûmes au moins la nourriture spirituelle, sous forme de versets du Coran, psalmodiés par les voix criardes des mouhadjirin’s.

Le massif de Karanga se terminait par un bel éperon de formes régulières, dont nous partions, allant vers le Sud ; nous passions les contreforts de la chaîne de collines, nous dirigeant vers une seconde chaîne qui, elle aussi, était en pays karanga. Cette dernière chaîne semblait relier le Karanga au Marfa ; elle se dirigeait de l’Est à l’Ouest sous le nom de Hadjer (mont) Yourngo. Après quelques heures de marche, nous arrivions à son extrémité ouest et nous apercevions, à une demi-heure de là, une seconde chaîne un peu plus élevée constituée comme la première de granit rouge ; nous en suivions les versants, passions le village de Mangorno et, à son pied, les petites montagnes qui le prolongent et qui sont, par conséquent, rattachées au système du Hadjer Yourngo. Nous atteignions ainsi le pic isolé de Founno, derrière lequel se cachent les dernières cases des Karanga’s. Cette étape dura cinq heures et demie ; quoiqu’il fût de fort bonne heure encore, on campa dans le village de Founno, principalement parce qu’il n’y avait aucun autre village entre Founno et Amm-Dguemat, où nous pensions passer le Batha. En chemin, nous rencontrions une grande caravane d’Arabes, accompagnés par leurs femmes, qui portaient leurs colliers d’ambre au cou et leurs anneaux ou croissants d’argent aux narines. De superbes troupeaux de bœufs les suivaient ; ils les conduisaient, comme à chaque saison des pluies, vers les pâturages du Nord. Ces Arabes étaient de la tribu des Naouaiba’s et obéissaient aux ordres du tintellak Youssef. Le village de Founno ne comptait que trente cases. Nous nous installions dans deux cases en ruine et dans une troisième en construction, qui toutes trois paraissaient n’être à personne.

A partir de Founno, nous allions être exposés aux attaques des moustiques, d’autant plus importuns, que nous avancions vers le Sud. Après avoir réparé mon angreb, abîmé par maladresse de mes gens, je fis l’ascension de la colline rocheuse de Founno ; le panorama du sommet n’était pas très vaste. D’abord, parce que le pic n’était pas assez élevé, puis, parce que l’air n’était pas assez pur. C’est à peine si cette colline a la hauteur du Rolandseck (moins de 300 m.) ; les versants sont parsemés de gigantesques blocs de granit rouge. La montagne est le rendez-vous d’innombrables marmottes du Cap, que les Arabes appellent des koko’s ou des keka’s. Ils ne sont pas plus gros que des lapins, leur pelage est gris foncé, la queue, cachée sous la peau, paraît faire complètement défaut. En arrivant à Founno, nous avions perdu à nouveau la trace d’Alo, le sultan du Rounga.

Une plaine (khala) inhabitée, légèrement boisée, l’Amm Djourar, s’étend à l’ouest de Founno, jusqu’au Batha et au Nord, jusqu’au confluent du Batha avec le Bouteha. Nous la traversions, suivant la direction Sud- Sud-Ouest et, après quatre heures de marche, nous passions l’ouadi Tchororo, qui avait vingt pas de large, dont six en eau, des rives d’un mètre et demi de haut et qui coule de l’Est à l’Ouest pour se jeter dans le Batha à Amm Djourar. L’ouadi Nebagaia, au contraire, que nous passions peu après et qui avait un lit plus large, mais des bords moins élevés, était complètement à sec. Ces deux cours d’eau s’unissent d’ailleurs en un seul, avant de se jeter dans le Batha. Les rives du Nebagaia étaient assez boisées ; il y avait de magnifiques spécimens de djokhan’s, de sahaba’s et de kourna’s. Il nous fallut enfin passer un troisième affluent du Batha, tout aussi insignifiant que les précédents et une grande plaine herbeuse avec quelques bouquets de broussailles, avant d’atteindre le village d’Amm Dguemat, dépendant de l’akid des Salamat’s, et en même temps le Batha. Cette étape vers le Sud-Ouest avait duré huit heures. Sur la rive opposée du fleuve, on apercevait à l’horizon, les deux montagnes, ou plus exactement les deux massifs montagneux de Fala et d’Ouled Bakka.

On mit à ma disposition la zeriba de l’akid des Salamat’s, je préférai le mesdjid ; j’y trouverais plus de facilités pour m’entretenir avec les habitants ; il y avait d’ailleurs quelques arbres magnifiques devant la case des mouhadjirin’s ainsi qu’un hangar-véranda. Malheureusement, le Batha que nous devions passer était plein d’eau. Non pas qu’il eût atteint son plus haut niveau, car il sort souvent de son lit, mais il avait déjà plus de cent pieds de large et son courant était très rapide. Il y avait de nombreux Bornouans à Amm Dguemat. Ils firent preuve de leur goût pour la musique et la danse jusqu’à bien avant dans la nuit. Mais la population comprenait surtout des Arabes sédentaires de la tribu des Salamat’s. La fin de la journée se passa en pourparlers avec les nageurs, qui devaient nous passer, nous-mêmes et nos bagages, sur l’autre rive. Dans tout Amm Dguemat il n’y avait en effet ni pirogue, ni radeau en bois d’ambadj, ni calebasses pouvant servir de flotteurs. Il fallait mettre tous les bagages dans des jarres en argile, qui, dans les maisons, servaient à garder les provisions d’eau et les nageurs poussaient ces jarres vers l’autre rive. Nous nous entendîmes enfin avec six hommes, moyennant le prix de quatre tekaki ou leur valeur correspondante, de vingt livres de sel et de six feuilles de papier. Le lendemain, un nombre triple de nageurs se présenta ; à les croire ils étaient là en travailleurs volontaires et désintéressés, mais je pus bientôt me rendre compte que le vrai motif de leur présence était l’espoir de faire de petits larcins. On eut toutes les peines du monde à passer nos paquets par les larges orifices des jarres. Hammou, mon domestique marocain, franchit ensuite la rivière, pour présider à la réception des marchandises pendant que je devais surveiller moi-même la mise en jarre et le départ des nageurs. Ce moyen de transport rudimentaire était des plus désagréables ; il fallait défaire tous les gros paquets, trop lourds ou trop volumineux. Quant aux nageurs, ils étaient trop nombreux pour qu’on pût les reconnaître et la seule garantie que j’avais contre leurs rapines était ma qualité d’envoyé du sultan. Pour comble de malheur, une petite pluie ruisselante tombait sur les bagages éparpillés en désordre. Pour le sel surtout le désastre fut irréparable. Une grande partie de ma provision s’était convertie en boue rougeâtre et quand nous fûmes enfin rendus sur la rive opposée, il nous manquait non seulement une appréciable quantité de cet objet d’échange indispensable dans le Sud, mais encore de nombreuses peaux de chèvres teintes et quelques autres petites choses que nous ne pûmes récupérer, même après les discussions les plus désagréables avec nos gens.

On emballa nos paquets tant bien que mal sous une pluie battante ; puis, vers midi, on se remit en marche ; quelques nageurs (auouama’s) nous accompagnaient ; ils s’étaient engagés à nous faire passer les nombreux bras du Batha qui se trouvaient sur notre route. Après une demi heure à peine on passa le premier ; heureusement il n’avait qu’un mètre de profondeur ; quelques minutes après nous passions un second bras complètement à sec. Sur les rives, il y avait des traces d’argile ; le lit était sablonneux, les deux bras se séparaient de la branche principale à Djeima, à une demie heure au nord du village d’Amm Demm, où nous allions. Nous y parvenions d’ailleurs bien vite, mais, malheureusement, les mouhadjirin’s y étaient si nombreux que le mesdjid était bondé et que nous avions l’agréable perspective de camper en plein air. Heureusement le temps était beau ; couché sur mon angreb, à l’ombre d’un savonnier, je me reposais du fatigant passage du Batha. Le maître d’école vint avec ses élèves pour me voir, moi et mes gens, il fut suivi par quelques habitants et jamais ma montre, ma boussole, etc., etc. ne furent tant admirés. Les habitants paraissaient très aimables, très bien disposés, mais leur indiscrétion était gênante. En général, ils étaient rougeâtres, alors que les Salamat’s sont plutôt noirs. Ils étaient de la fraction des Oulad Dau, tribu des Salamat’s. Ils étaient cantonnés depuis quatre ans seulement, dans les étroites limites d’un village du Ouadaï, probablement sous la pression du gouvernement qui avait obligé leur cheik Djedey, à abandonner sa résidence au Bahr es Salamat pour se fixer au Ouadaï. On tenait à avoir sous la main ce chef le plus considéré des Salamat’s, afin d’avoir, par lui, s’il en était besoin, quelque action sur les autres fractions de la tribu, toutes très éloignées. Lors de mon passage, le cheik était dans sa patrie ; on n’escomptait pas son retour avant l’hiver ; quant aux hommes de la tribu, ils s’étaient presque tous transportés vers le Nord avec les troupeaux de bœufs ; c’est l’usage à la saison des pluies. Le village comptait environ cent cases.

Le soir venu, mes visiteurs et moi étions fort bons amis. Quelques-uns eurent la pensée de me loger dans la case du cheik absent. On alla quérir Fatima, la fille mariée du cheik, en même temps sa voisine et quand elle eut donné son assentiment on exécuta immédiatement le projet. J’en étais d’autant plus heureux, que nous avions à passer le Likore, un petit cours d’eau qui vient du Sud-Est et qui se jette dans le Tindourne, une rivière du pays des Fala’s ; tout le monde pensait que la crue du Likore me retiendrait quelques jours à Amm Demm. Le lendemain matin, Tom, mon koursi, et Hammou, mon domestique, allèrent contrôler ces dires ; le rapport qu’ils me firent était tellement défavorable que je dus prendre mon parti d’un séjour de deux ou trois jours. Les femmes et les filles du village nous firent passer agréablement le temps. En l’absence des hommes elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à faire et étaient très familières. Leur teint était généralement rougeâtre. Fatima, la fille du cheik absent et dont le mari était aussi en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décélait chez elle le séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir. Nous étions d’autant plus heureux d’avoir changé de campement, que le lendemain matin déjà, l’orage s’abattit avec une telle rapidité qu’en plein air, il nous eût mis dans l’état le plus lamentable.

CHAPITRE V

=Suite de mon voyage au Rounga=

Je pus obtenir à Amm Demm quelques renseignement précis sur l’hydrographie du Sud-Ouest du Ouadaï et me faire une idée à peu près exacte du lac Iro qui, après avoir recueilli les eaux du Bahr Salamat, les rejette vers l’Ouest dans le fleuve Iro. Je pus déterminer de même, les rapports du lac Iro avec le fleuve des Rachid’s, l’Ouadi Andoma, et recueillir les premiers renseignements dignes de foi sur les fleuves qui, venus de l’Est coulent au Sud du lac Iro et vont se jeter dans le Chari savoir : l’Aoukadebbe, le Bahr el Abiad, le Bahr el Azreg et le Bahr el Ardh. J’aurai d’ailleurs l’occasion de revenir sur ces questions.

Les Salamat’s quittent fréquemment leurs villages pour faire des razzia’s dans le Sud, y prendre les esclaves, qu’ils doivent livrer en grand nombre au roi du Ouadaï. La tribu entière se compose de dix-huit fractions, dont trois seulement ont quelqu’importance ; elle peut fournir de six à huit cents cavaliers. Une de ces fractions portait par hasard le nom de Boulala, il est à présumer que c’est le nom d’un de ses chefs, originaire de cette tribu. Les Salamat’s ont à fournir annuellement à leur gouverneur à Abecher : d’abord des esclaves, une centaine au moins ; cinq à six cents bœufs et ce nombre s’élevait à mille avant la peste bovine dont j’ai souvent parlé, puis, mille takaki et enfin du miel, de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, des peaux de crocodile, etc., etc., en aussi grandes quantités que leur gouverneur et représentant à Abecher, l’akid des Salamat’s peut leur arracher. Ces tributs sont censés payés suivant des tarifs fixés par la coutume, le fait est qu’ils dépendent surtout de l’arbitraire de l’akid des Salamat’s ; aussi, depuis de nombreuses années, ces nomades ne vont-ils plus, à la saison des pluies, vers les pâturages du Nord, uniquement par crainte de nouveaux tributs, qu’on les aurait obligés de porter eux- mêmes à la capitale.

J’avais grand peur que les eaux du Likore ne baisseraient pas assez vite et m’obligeraient à un séjour prolongé à Amm Demm. Aussi, j’avais envisagé avec quelques jeunes gens du village, la possibilité de risquer le passage à la crue. Il était probable que les Salamat’s, qui habitent les rives du Bahr es Salamat, un fleuve qui, à la saison des pluies, a souvent un courant très rapide et un lit très large, connaissaient d’autres moyens de passage que les primitifs procédés, auxquels il nous avait fallu recourir la veille à Amm Dguemat. Mais l’ambadj, dont on se sert au Bornou pour confectionner les bachots manque ici et on le remplace par les solides tiges de douchn ou de dourra. Ces bachots sont très larges et très légers, ils peuvent être faits en peu de temps mais doivent être remorqués par des nageurs.

Le lendemain 26 août, un événement bien désagréable vint retarder notre départ. J’avais passé la nuit, complètement seul, dans la grande case du cheik, mes gens reposaient à la belle étoile pour pouvoir opposer aux innombrables moustiques la fumée d’un grand feu.

La case avait les dimensions d’une case arabe du Bornou sans avoir toutefois d’écurie. J’avais bataillé des heures entières contre les moustiques — baouda’s — ; complètement exténué, j’avais fini par m’endormir. C’est alors que des voleurs avaient percé les murs en clayonnage et m’avaient dérobé une grande jarre de beurre et deux sacs ; dans le premier se trouvaient un burnous, un tobe gris perle, un tarbouch de Tunis, une chemise et un pantalon ; le second était plein de ce tabac qui m’était si précieux. Je me souvenais vaguement d’avoir entendu du bruit pendant la nuit, mais j’en avais attribué la cause à mes gens qui dormaient dehors et j’étais trop fatigué pour pouvoir rassembler mes esprits. Le lendemain, nous trouvions les empreintes des pieds de trois hommes et nous consacrions notre matinée, sans aucun résultat bien entendu, à rechercher les voleurs. Après avoir porté plainte auprès du fonctionnaire le plus voisin et avoir menacé les habitants de la colère du roi Ali, nous nous préparâmes au départ. Je promis à la belle Fatima de repasser par Amm Demm à mon retour du Rounga et lui dis que j’accepterais alors bien volontiers l’offre gracieuse qu’elle me faisait de passer la nuit dans son propre appartement fermé aux moustiques, pour échapper à la fois à ces insectes et aux voleurs. L’usage de ces pays est de construire à l’intérieur de la case une seconde case de dimensions plus restreintes qui s’élève sur un échafaudage d’un mètre environ, le toit arrive au sommet de celui de la case principale et un couloir concentrique entre les deux cases, permet de communiquer avec le dehors et de ranger les ustensiles de ménage.

Nous partions, enfin, à deux heures de l’après-midi ; il eût été téméraire de compter sur une baisse des eaux du Likore avec la pluie qui tombait journellement. Nous ne faisions qu’une étape de quelques heures vers le Sud-Est, jusqu’au village de Khenama, composé d’une trentaine de cases habitées par les Arabes Salamat’s, de la sorte, nous disposerions de toute la journée du lendemain au cas où le passage de la rivière entraînerait de grosses difficultés. Nous descendîmes d’abord dans le mesdjid, mais un homme très complaisant, ne pouvant nous offrir sa propre case, guère étanche et sans hangar-véranda, nous logea dans la case d’une femme célibataire, qui eut à passer la nuit autre part. Nous appréciions d’autant plus l’amabilité de cet accueil qu’une pluie torrentielle s’abattit peu de temps après notre arrivée et dura bien avant dans la nuit. Malheureusement, la case était si petite que je ne pus y trouver place que pour moi-même, mes bagages, le koursi Tom et mon petit domestique Billama, les autres restèrent dans le mesdjid. Si notre logement n’était guère luxueux, nous fûmes, en revanche, somptueusement traités par le koursi Isa, un des subordonnés de l’akid des Salamat’s. Il nous fit apporter de grandes quantités de lait frais, de nombreux plats de cette pâte farineuse en honneur dans le pays et, le soir venu, il nous assura de son concours pour le passage du Likore.

Le lendemain matin, après avoir marché une demi-heure environ, nous arrivions au Likore ; avant d’y parvenir, nous avions vu sur notre route, tout près de Khenama, un autre village habité par les Arabes : Ademti. Ce village était à la momo. Le fleuve était sorti de son lit qu’on ne reconnaissait qu’à la plus grande rapidité du courant et à l’absence de végétation. Les bœufs n’avançaient que difficilement sur les rives accidentées. Dans le lit de la rivière, la hauteur des eaux dépassait la taille d’homme, d’où grand embarras de mes gens, Hammou seul savait nager. Sans aide nous ne serions jamais passés ; je retournai donc avec le koursi Tom au village de Khenama et je requis de l’aimable subordonné de l’akid des Salamat’s sept hommes qui nous passèrent, sans faire d’avance leur prix. Arrivé sur la rive opposée, je donnai à chacun deux feuilles de papier et une poignée de tabac ; ils furent très satisfaits de ma générosité et m’en remercièrent vivement.

Trois heures et demie de marche dans une direction qui, malgré de nombreux écarts, se maintint à peu près au Sud-Est, nous menèrent, à travers les petits villages arabes de Fadj-el-Khala et Amm Tchinkir, des champs ensemencés, des prairies et des plaines à peine boisées, jusqu’à Amm Deban, le chef-lieu du pays Koudougou. On nous y reçut assez mal, car le maire du village, le seul qui fut obligé de recevoir un envoyé du sultan, était absent. Heureusement, le koursi Tom trouva une maison délabrée, appartenant à un de ses amis, qui nous servit d’abri. Le pays de Koudougou compte une douzaine de villages ; Amm Deban, qui est le plus important, peut avoir quatre cents cases environ. Le Likore traverse le pays ; cette rivière est formée par trois petits cours d’eau : le Khebene, le Koumboye et l’Amm-Tamarib ; ces trois cours d’eau se réunissent près de Bir Zessi, à une journée de marche Est-Sud-Est du pays Koudougou. Amm Deban dominait le pays environnant ; à l’Est, on voyait de nombreux massifs montagneux ; à l’Est-Nord-Est, les monts de Liguia ; à l’Est, à un jour et demi de marche, la modeste chaîne d’Amm- Roaba ; au Sud-Est et plus loin, une montagne élevée, le Djedji, et à l’Est-Sud-Est, le mont Behass, à la même distance et de la même altitude que le précédent.

La pluie tombait tous les jours et nous étions bien heureux que le sol fût sablonneux et sensiblement plat. Ce jour-là, le 28 août, notre étape fut de sept heures ; la direction suivie était Sud-Est, sauf pendant la dernière heure, où nous obliquâmes à l’Est. Le pays était légèrement boisé. Le mimosa, le kourna, le nabak, le savonnier dominaient ; mais on trouvait aussi le hommed et le gardénia noueux, que les Arabes du Ouadaï appellent abou nekouya. Il y a beaucoup de lions dans le pays et il n’est pas rare de voir le roi du désert ou même la hyène entrer à la faveur de la nuit, dans un village pour y dérober du bétail. Nous ne fûmes guère rassurés en remarquant des traces de lion le matin et mon âne, une bête bien tranquille cependant, fut très effrayé en entendant à plusieurs reprises dans la journée et tout près de nous, les rugissements du fauve. Une pluie diluvienne s’abattit sur nous le matin et nous procura, quelques heures durant, les sensations les plus désagréables ; nos vêtements étaient trempés et nous arrivâmes au village de Bouram, habité par les Arabes Khozzam, transis de froid et fort mal dispos. Heureusement, on nous reçut fort bien ; on nous apporta à manger, puis de quoi faire du feu, ce qui nous permit de sécher assez rapidement nos effets. Malheureusement, la case n’était pas assez spacieuse pour qu’il fût possible de sécher les bagages et c’est à quoi il fallut consacrer toute la journée du lendemain. Ce retard ne nous fut, d’ailleurs, pas très préjudiciable et nous en profitâmes pour protéger plus efficacement, contre les pressions du bât, le dos de nos bœufs porteurs. Conseillés par les Arabes, nous achetâmes et confectionnâmes de nos propres mains des coussinets rembourrés avec de la paille de la meilleure qualité. Déjà l’âne qui me servait de monture avait été mis hors de service par une blessure au dos et si pareil accident fut arrivé à l’un de nos bœufs porteurs, les conséquences eussent été autrement graves.

Les gens nous réservaient le meilleur accueil. On se procurait facilement ce dont on avait besoin avec un petit morceau de sel, marchandise qui commençait à devenir rare. Mais le lait, la volaille et les moutons valaient plus cher qu’à Abecher, phénomène fréquent dans tout l’intérieur du pays. Généralement les poules sont aux femmes et j’aurais pu les avoir à meilleur compte encore, si j’avais emporté des essences parfumées (bois de santal, etc.), ou les parures qu’elles affectionnent ; mais j’avais composé ma pacotille suivant les goûts des habitants quasi barbares du Rounga, et mes verroteries devaient seulement plaire aux fétichistes du Kouti.

Les habitants étaient en général rougeâtres de teint, ils n’étaient sédentaires que depuis 1870, après que l’épizootie eut décimé leurs troupeaux. Je fus très surpris de constater que, suivant la coutume du Ouadaï, les femmes des Arabes Khozzam’s ne pouvaient passer un groupe d’hommes qu’à genoux et à respectueuse distance. La boue et la pluie même ne les dispensaient pas de cet usage. De charmantes jeunes filles, ceinturées de soie, se traînaient à genoux à travers des mares et c’est à peine si elles osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur vue, les invitait à le passer debout et la tête haute.

Le lendemain matin, 30 août, nous repartions avec des vêtements à peu près secs. Nous nous dirigions vers l’Est-Sud-Est, sur la chaîne du Djebel-Bir-Zessi qui s’étend de l’Est-Nord-Est à l’Ouest-Sud-Ouest. Au pied de cette chaîne nous passions les deux villages de Mokorok, puis, après avoir contourné les collines de cette chaîne et pris la direction du Sud nous suivions, la gardant à notre gauche, une deuxième chaîne de collines, ramification du Djebel-Bir-Zessi. Nous traversions un petit cours d’eau à très faible courant et après cinq heures de marche, arrivions au village de Bir Zessi. Dès le début, la route s’élève d’une façon assez sensible, car nous entrions dans le pays Kadjakse, très mamelonné. Comme d’habitude, nous descendîmes au mesdjid, la case elle- même laissait beaucoup à désirer, elle était d’ailleurs complètement occupée par les lits des mouhadjirin’s qui s’étageaient comme les couchettes dans les cabines d’un paquebot, mais devant la case se trouvait un magnifique hangar-véranda (guedebaba-rekouba), spacieux et bien couvert. Quand, dans l’après-midi les gens revinrent des travaux des champs avec leur maire, on me transporta, avec mes bagages, dans une case appartenant à ce magistrat municipal, juste à temps pour pouvoir échapper au second orage de ce jour. Le village de Bir-Zessi était insignifiant, il comptait à peine une cinquantaine de cases. J’eus l’occasion d’y voir fonctionner, pour la première fois depuis notre départ d’Abecher un métier de tisserand. Le tisserand est assis sur le bord d’une fosse dans laquelle se meuvent les pédales faites du bois le plus léger. Les fils du canevas sont fixés dans la terre, à petite distance de la fosse ; c’est le tisserand qui conduit les fils de la trame.

Le roi Alo qui devait être mon compagnon de voyage, avait passé la nuit à Bir-Zessi. Nous étions donc enfin sur ses traces ; son itinéraire avait été plus accentué vers l’Est que le nôtre, mais le prince avait deux étapes d’avance sur nous.

Notre intention était de nous diriger directement de Bir-Zessi à Olo par n’importe quel chemin. Mais on nous dit que le roi Alo avait suivi le chemin de Taffe, plus à l’Est, pour éviter les dangereuses mouches Oum Bodjena. Le 31 août, nous prenions donc à notre tour la direction Sud- Ouest, traversions après une heure de marche le petit village de Marafeine de quarante à cinquante cases environ et, redoutant la pluie qui tombait toutes les après-midi, nous poussions seulement jusqu’au village de Boutta à une heure et demie au Sud-Sud-Est du précédent. Taffe étant trop loin pour pouvoir y arriver avant la nuit et à tout prix il fallait éviter de camper dans la brousse, pendant la saison des pluies. La plus grande partie de la route passait par une magnifique forêt ; au fur et à mesure que nous avancions vers le Sud les arbres devenaient plus gros, les lianes et les cactus qui les cachaient plus luxuriantes. Le village de Boutta ou Bouta est construit sur le versant occidental d’une colline d’une centaine de mètres de haut, aux flancs boisés et dont le sommet est couronné par un rocher d’une dizaine de mètres qui se dresse telle une tour. Du sommet de cette montagne on voyait à l’Est et au Sud-Est les monts de Soula, qui devaient être à une étape de Boutta.

Le village n’avait guère plus de trente ménages mais on nous y accueillit fort bien ; un aimable vieillard vint nous recevoir sur la place du mesdjid. Ce mesdjid avait un hangar-véranda qu’on avait bien inconsidérément élevé sur une dépression du sol, dans laquelle, en cas de pluie, les eaux devaient naturellement se rassembler. Quant à la case elle-même, les fondations n’en avaient pas de revêtement. Dès que le mandjak fut de retour des champs il nous conduisit avec beaucoup d’égards dans sa maison. Les visiteurs y vinrent en nombre ; c’étaient des gens aimables, discrets, hospitaliers et honnêtes mais ils étaient d’une extrême simplicité et à peine civilisés. C’est ainsi que ma lampe excita le plus grand étonnement dans ce village qui était cependant encore dans le Ouadaï proprement dit. Ce n’était pourtant qu’un simple récipient de tôle renfermant le beurre que l’on brûlait, avec une petite ouverture, destinée à recevoir la mèche ou tout simplement un morceau de coton. On l’admirait, comme si c’était une preuve décisive du degré avancé de la civilisation dans les pays du Nord. Il est bien possible qu’on me fit un accueil empressé parce que l’on me croyait revêtu d’une fonction quelconque ; qui eût été assez fou pour entreprendre un voyage d’affaires au Bahr-es-Salamat en pleine saison des pluies ? On n’envisageait même pas la possibilité de l’hypothèse, dès lors, on était convaincu que j’allais au Rounga pour y remplir quelque mission au nom du roi Ali. Je me gardais bien de détromper les gens ; je n’y avais aucun intérêt.

J’achetai à mon hôte, Brahim Merdo, un mouton gras pour cinq mètres de kham ; c’était plus cher qu’à Abecher ; mais, comme je l’ai déjà dit, dans l’intérieur où il n’y a pas de concurrence, tout est plus cher que dans la capitale. En faisant cet achat et durant toute la journée d’ailleurs, j’eus l’occasion de constater la parfaite entente des époux. Non seulement le mari et la femme s’étaient concertés sur la vente, mais encore, toutes les fois que le mari avait trouvé quelque chose à admirer dans mes bagages, il avait appelé Kadicha pour qu’elle partageât avec lui la joie de la surprise. Il paraissait en être de même dans les ménages de tous les autres habitants ; personne n’avait plusieurs femmes. Je ne dissimulais pas ma qualité de chrétien, mais les habitants étaient trop peu instruits de la religion musulmane pour se douter de la monstruosité d’un si grand forfait ; aussi n’en témoignaient-ils ni surprise ni horreur.

C’est à peine si j’avais eu le temps de m’installer dans cette hospitalière maison et de faire égorger le mouton acheté, quand un violent orage éclata. La pluie qui l’accompagnait inonda toute la case. Mes bagages et mes gens en souffrirent cruellement, mais personnellement je fus épargné car j’étais couché sur mon angreb dans un coin où le toit était parfaitement étanche. Le soir, mon hôte m’apporta un petit plat de pâte de machet et comme ce n’est qu’en cas d’absolue nécessité que le machet remplace les céréales, j’en conclus que les habitants du village ne possédaient pas grand’chose.

La pluie continua à tomber pendant toute la matinée du lendemain et, comme nous tenions à aller en une seule étape à Taffe, il fallut bien séjourner encore à Boutta le 1er septembre. Je consacrai cette journée à rédiger un petit vocabulaire de la langue kadjakse ou marfa. Mon hôte et ses voisins montrèrent le plus grand empressement à me renseigner et ce furent d’interminables effusions, accompagnées d’une fatiha qui débordait de bénédictions, quand je fis présent à mon hôte de deux feuilles de papier et d’une seule, à chacun de ses voisins.

Sous la couche de sable qui couvre le sol en est une autre d’argile rouge avec laquelle les enfants confectionnent très habilement des jouets. Les enfants du Kanem et du Borkou font des chameaux en terre glaise, au Bornou c’étaient des chevaux et ici, fidèle image de la faune locale, chaque enfant avait son rhinocéros ou son éléphant, très exactement et très adroitement représenté.

On nous dit que le roi du Rounga avait quitté Taffe depuis quatre jours déjà, mais on croyait qu’il séjournerait quelque temps à Mangara sur les bords du Bahr-es-Salamat, pour y attendre que la saison des pluies lui permit de traverser les marécages entre le fleuve et le pays de Rounga. Nous approchions de la dépression où coule le Bahr-es-Salamat et le voyage devenait beaucoup plus pénible. Le sol était fréquemment argileux, d’où à la fois de grandes fatigues et une grande perte de temps. Heureusement on rencontrait encore assez souvent des collines ou des ilôts pierreux et sablonneux. Nous avancions dans la direction Sud ou Sud-Sud-Ouest à travers une forêt vierge et entre une double chaîne de collines ; nous franchissions de légers mouvements de terrains, de petits cours d’eau au lit caillouteux et, après une étape de cinq heures et demie de marche, parvenions à un embranchement ; au Sud-Sud-Ouest le chemin allait à Olo, au Sud-Est à Taffe. Dans la forêt on trouvait surtout le bois d’ébène, le nabak-el-fil, un arbre inconnu avec des épines et des baies sèches et amères, le dadem du Bornou, qu’on appelle amoudeke au Ouadaï et dont les fruits superbement jaunes, rafraîchissants et légèrement acides, ressemblent à nos aubergines. J’observai pour la première fois le bambou, que les indigènes appellent le gamsa et le routrout, un arbre sans branches et pourvu de longues feuilles ; l’écorce peut, en cas de nécessité, servir de papyrus.

Malheureusement des nuages menaçants se massèrent à l’Est dans le courant de l’après-midi ; mieux valait camper de suite et nous construire un abri. Des branches d’acacia nous servirent à confectionner une zeriba assez solide ; les paquets furent déposés sur un tas de bois ; on en fit un autre avec une quantité suffisante de bois à brûler. Résignés à tout, nous n’avions plus qu’à attendre les caprices du destin ; vers minuit, ils se manifestèrent sous la forme d’un violent orage, accompagné d’une pluie diluvienne. Le lendemain matin tout baignait dans l’eau, seul j’étais épargné, grâce à mon angreb que je me félicitais d’avoir emmené. Quand on dispose de bœufs et d’ânes pour tout moyen de transport, une tente détrempée par la pluie est trop lourde et trop incommode, aussi j’avais renoncé à en emporter.

Toute la matinée du lendemain 3 septembre fut perdue ; il fallut étendre nos effets sur les branches de la zeriba dès que le soleil eut percé et les y laisser jusqu’à ce qu’ils fussent à peu près secs. Il était midi. Après deux heures et demie de marche vers le Sud-Sud-Est nous arrivâmes au pied de la montagne sur le versant méridional de laquelle se trouve Taffe. Il nous avait d’abord fallu passer un large ouadi abondamment couvert de laiches et dans le lit duquel les habitants creusaient leurs puits pendant la saison sèche. Il y avait tant de pierres sur la colline de Taffe et la pente en était souvent si forte, que nos bœufs n’y avançaient qu’à grand peine. Arrivés au sommet, nous apercevions derrière nous la chaîne de collines qui coupe la route de Boutta ; à l’horizon du Sud-Ouest, le massif de Kibet et à l’Ouest, les montagnes isolées des Kadjaksé’s, des Kerreré’s, et des Djoummo’s. Taffe est un des principaux villages Kadjaksé’s, on y trouve de cent cinquante à deux cents cases, très éloignées les unes des autres ; les jardins et les cultures se trouvent au milieu du village et les clôtures masquent les rues ; celles-ci sont si étroites que des bêtes chargées n’y passent qu’à grand peine. Le melik était à Abecher et son suppléant le khalifa, aux champs ; il nous fallut donc descendre au mesdjid et y attendre l’arrivée de ce fonctionnaire. Quand il fut venu il ne mit pas de case à notre disposition et nous n’avions d’autre ressource que de passer la nuit dans le hangar-véranda du mesdjid. Les mouhadjirin’s furent expulsés et seul le vieux faki y dormit avec moi.

Les habitants étaient très complaisants, mais gênants par leur grand nombre. Je me gardais bien d’exciter leur curiosité en leur faisant voir des choses extraordinaires, mais ma primitive lampe suffit à m’amener des douzaines de gens et à les remplir d’une profonde admiration pour l’intelligence et l’ingéniosité des chrétiens.

Le lendemain, 4 septembre, nous reprenions notre voyage et marchions au Sud-Ouest sur Olo. Au Sud et au Sud-Est, s’étendait une large plaine ; au Sud-Est, tout près du Bahr-es-Salamat et à l’Est du mont Abou- Rhoussoun se dressait une montagne isolée ; elle était à un jour de marche environ. Après trois heures de marche, nous arrivâmes à la partie centrale de la chaîne d’Olo ; elle va du Nord-Nord-Est au Sud-Sud- Ouest ; nous la suivîmes pendant près d’une heure vers le Sud-Est avant d’atteindre le village principal d’Olo. Il était moins important que celui de Taffe, comptait une centaine de cases et semblait prospère ; on nous affecta une grande case vide. Il me suffit pour m’attirer une grande considération d’étendre mon tapis quoiqu’il fût usé jusqu’à la trame. Le roi du Rounga, qui était passé tout récemment, avait en effet lui aussi étendu le tapis qu’il avait reçu comme marque d’investiture de son suzerain.

Il nous fallut séjourner un jour à Olo. Mon domestique marocain souffrait en effet d’une si grave inflammation des yeux que je cédai à ses prières et à celles des habitants. Un marché très animé ne tarda pas à s’établir devant ma case. On échangeait de la farine, des poules et des œufs, qui faisaient ici leur réapparition, contre cette précieuse marchandise qu’est le sel. On apportait aussi au marché des quartiers de buffle et de girafe dont la chair est à la fois très délicate et très tendre. Les habitants en abattent une grande quantité ; les buffles qui abondent dans tout le pays sont chassés à cheval.

J’avais d’autant plus volontiers cédé à la prière de Hammou qu’il nous fallait passer un dangereux bas-fond particulièrement redoutable à la saison des pluies. Nous en entreprîmes le passage le lendemain, 6 septembre. Il fallait d’abord se frayer un chemin à travers une épaisse forêt. La direction prise était Sud-Sud-Est, mais on faisait de nombreux détours, tantôt au Sud-Est, tantôt au Sud-Ouest. Cette première partie de l’étape ne fut guère facile et exigea une attention de tous les instants surtout par suite de l’abondance de l’acacia à grosses épines que les Kanouri’s appellent doso et les Arabes du pays aboun douro. Le sol était argileux ; de temps en temps des flaques d’eau qui, — désagréable surprise, — cachaient souvent des fondrières. Après quelques heures de marche, la forêt devint moins épaisse, le sol rougeâtre et rocheux ; nous étions au Sérir-el-Djellabi c’est-à-dire au trône du Djellabi. On raconte, en effet, qu’un Djellabi voyageant vers le Sud n’avait pu traverser le marais qui s’étendait devant nous, qu’il s’était alors bâti une cabane sur un beau tamarin et y avait séjourné toute la saison des pluies.

A midi nous entrions dans la Sounta, ce marais tant redouté. C’est sans doute quelque bourbier en communication avec le Bahr es Salamat que l’on appelle ici Bahr Korte. On le franchit sans difficulté à la saison sèche mais à cette époque ce n’étaient que flaques d’eau et bouillie sans fond. Aucune trace de chemin, nous devions nous fier aveuglément aux lumières de Tom, mon Koursi. Je pateaugeais dans la boue jusqu’aux genoux car le taureau qui remplaçait mon âne, trop grièvement blessé pour me porter encore, avait assez à faire pour se tirer lui-même d’embarras. On n’avançait qu’en bataillant et lorsque après quelques heures nous crûmes en avoir à peu près fini avec la Sounta, il apparut que nous étions égarés. Les bêtes de somme trébuchaient sans cesse, nos bagages traînaient alors dans l’eau ou dans la boue du marais. Nous étions là, plongés dans ce bourbier, nous-mêmes jusqu’au haut des cuisses et nos bêtes jusqu’au ventre. Le koursi nous quitta pour chercher un chemin. De gros nuages noirs, chargés d’orage, vinrent rendre notre position encore plus critique. L’affreuse chose que d’être là, des heures durant, à attendre Tom, d’être complètement enlisé, de ne pouvoir ni avancer ni reculer et cela pendant que des torrents de pluie se déversaient sur nous ! La pluie s’arrêta enfin pour nous permettre de voir ce qui se passait autour de nous. Tom revint ; il nous assura avoir trouvé le bon chemin. Restait à s’y rendre. Nous nous efforcions de l’atteindre directement ; s’il nous avait fallu revenir sur nos pas jusqu’à l’endroit où nous l’avions quitté nous aurions dû consacrer les mêmes heures aux mêmes efforts. Mais nous n’avions pas fait dix pas que la tête des bêtes émergeait seule de la boue. Nos paquets y étaient enlisés. De vains efforts furent faits à plusieurs reprises pour les repêcher et faire avancer les bêtes. Il fallut y renoncer, décharger les animaux pour les sauver, charger nous-mêmes nos bagages sur la tête et les épaules et les transporter ainsi, bien lentement, jusque sur le chemin relativement sec. Ce fut une lutte terrible dans ce bourbier qui semblait sans fond, avec d’innombrables fondrières débordant de bouillie, sous la pluie qui ne discontinuait pas. D’interminables heures se passèrent à traîner bêtes et bagages sur ces quelques kilomètres et encore la Sounta n’était-elle pas complètement passée. Mais nous étions de nouveau sur le bon chemin et si la pluie nous empêchait de poursuivre notre route, nous avions fini par rencontrer un arbre qui nous promettait un emplacement sec pour la nuit ; il était en effet sur une éminence qui semblait dominer d’assez haut la surface des marais. Nous étions trempés jusqu’à la moelle des os et couverts de boue ; nos bagages étaient dans le même état, nos bêtes tremblaient d’effroi et de fatigue et la pluie ne discontinuait pas. L’horrible nuit ! je m’en souviendrai ma vie durant ! Il ne fallait pas songer à dîner, même sommairement ; on ne pouvait allumer quoi que ce fût. Pour mettre le comble à nos souffrances des légions de moustiques vinrent nous assaillir et avec la ténacité qui leur est propre ne nous laissèrent pas une minute de repos. Le lendemain matin, nos jambes baignaient dans l’eau, nos corps, pressés contre le tronc de l’arbre étaient à peu près secs. Mon angreb était provisoirement hors de service. Partout où se portaient les regards, on ne voyait que de l’eau, de la boue, du froid, de la faim et du désespoir. Pour moi la conséquence immédiate fut un terrible accès de fièvre. La pluie cessa enfin et le soleil nous envoya ses premiers rayons ; on se reprit à espérer, on prit des mesures pour étendre au soleil toutes nos affaires qui en avaient grand besoin. Dans l’après-midi nous nous remettions en route pour éviter de passer une seconde nuit dans la Sounta.

Après une demi-heure de marche, nous avions la satisfaction de sortir des fourrés du marécage et d’apercevoir le cours de ce fleuve que nous désirions si ardemment atteindre. On le nomme Bahr-Korte, Bahr-Mangari un peu plus loin, vers le Sud-Ouest, et enfin, plus loin encore, Bahr- es-Salamat. Le fleuve avait à peu près trois cents pas de large ; son courant était rapide, mais ses eaux n’avaient pas encore atteint leur niveau le plus élevé. La rive Sud-Est était à peu près plate et nous eûmes vite fait d’en atteindre le point culminant ; mais la rive Nord- Ouest était de deux ou trois mètres plus élevée. Nous suivions d’aussi près que possible les rives du fleuve, mais étions obligés à de fréquents détours. Pendant une heure et demie, nous conservions la direction Sud-Ouest et passions la nuit sur les bords mêmes du fleuve. Une bande de laiches, large d’un kilomètre environ, les couvrait et une épaisse forêt venait ensuite. L’hippopotame, le rhinocéros, le buffle et quelquefois la hyène habitent les laiches ; la girafe, l’antilope, le lion et l’éléphant, la forêt. Nous campions en un endroit vierge de laiches et la forêt elle-même y était à bonne distance du fleuve. Heureusement, la pluie ne tomba pas dans la soirée et dans la nuit. Mais, de ce moment, la fièvre ne me quitta plus et je n’étais soutenu que par l’espoir que j’avais d’atteindre bientôt le Mangari.

Le lendemain, 8 septembre, nous nous frayions péniblement un chemin à travers les innombrables mares bourbeuses qui doublent le fleuve et les hautes laiches qui, non seulement empêchent de voir le pays, mais cachent encore souvent jusqu’aux traces des chemins. Rien n’est plus facile que de s’égarer dans ces hautes herbes. On suit la piste des hippopotames, croyant suivre celle des hommes, et on ne manque pas, après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver tout à coup dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand bourbier caché par l’eau. Déjà notre étape avait duré quatre heures, quand le chemin nous fut barré par un affluent important du fleuve, qui lui-même demeurait invisible. Je donnai l’ordre de camper ; j’étais exténué, une forte fièvre me battait les tempes, nulle part je ne voyais la trace d’un sentier, et il nous fallait renoncer quand même à atteindre ce jour-là un village mangari, l’objet de tous nos désirs. En descendant de mon bœuf, je m’évanouis et je restai dans cet état jusqu’à une heure avancée de la soirée. Heureusement que l’orage nous fut épargné cette nuit et qu’il n’y eut qu’à livrer les habituels combats contre les moustiques.

Le lendemain matin, nous contournions au Sud-Ouest la mare de Ridjel et sa population d’hippopotames ; le chemin fut retrouvé et il nous fallut une pénible étape de six heures et demie pour atteindre Doumbouane, le plus proche village mangari qui, à vol d’oiseau, ne devait être distant que de quelques heures. La route devint meilleure quand les premières maisons furent en vue ; une herbe assez haute, puisqu’elle atteignait la taille d’un homme, succéda aux laiches beaucoup plus hautes encore ; les arbres devinrent plus nombreux, de superbes champs de dourra et de maïs ravivèrent l’espoir. Et ce fut avec la douce sensation de jeter l’ancre dans un port que nous dressâmes notre camp sous le magnifique sycomore qui ombrageait le centre de la place publique, aux lieu et place du traditionnel rekouba (hangar-vérandah).

Les habitants du village se rassemblèrent, suivant leur habitude, mais ils étaient si curieux et j’étais si affaibli par la fièvre que je ne me sentais pas la force de répondre à leurs questions importunes. Je chargeai Tom de me trouver une retraite et de louer au besoin une case. Tom rencontra un brave homme, appelé « le noble » par ses concitoyens, parce qu’il avait jadis rempli les fonctions de melik dans le Terkama, district Nord du Rounga et qui se montra disposé à me recueillir chez lui. Mais les deux cases qu’il avait étaient absolument pleines ; dans la première se trouvaient les ustensiles de ménage, mes bagages et la cuisine et dans la seconde la famille de mon hôte ; aussi je préférai m’installer sur une petite placette bien propre derrière la maison et qui servait aux prières. Les gens ne pouvaient venir m’y importuner pendant mes accès de fièvre, mais j’y reçus la visite d’un courrier du roi Ali qui, seul, à pied et sans bagages, avait fait le voyage d’Abecher en cinq jours. Il me dit que l’ambassadeur du Darfour était arrivé dans la capitale et en repartirait sous peu. Je décidai alors de rentrer. Sans quinine, je ne pouvais songer à triompher de ma fièvre, et mon hôte « le noble » me faisait les récits les plus extravagants sur les difficultés du passage des marécages de Guerari qui s’étendaient devant nous et se prolongeaient pendant deux ou trois jours de marche. J’avais encore un trop vif souvenir des horreurs de la Sounta pour ne pas être effrayé par la perspective de cette étape de trois jours dans des marécages bourbeux. Le roi Alo venait d’y perdre tout son sel, ses ânes et ses bœufs. Notre voyage durait déjà depuis plusieurs semaines, je n’avais plus que la moitié de mon sel ; mes bêtes de somme étaient malades et épuisées, mes vêtements avaient été volés en partie, le reste était déchiré ou abîmé par la pluie, mon énergie elle-même m’abandonnait. L’espérance de reprendre ma route vers l’Est redoubla ma nostalgie. Si je continuais mon voyage au Rounga, il ne fallait pas songer à rentrer à Abecher avant le Ramadan, c’est-à-dire avant deux ou trois mois ; c’était un nouvel ajournement de mon départ pour le Darfour. Quand j’eus décidé mon retour, je retrouvai ma tranquillité et mon assurance ; mon pauvre cerveau, surexcité par la fièvre, en fut calmé.

Il n’avait pas plu de toute la journée et j’essayai en conséquence de passer la nuit en plein air. Il n’y eut d’ailleurs pas plus d’orage dans la nuit que dans la soirée, mais quelles terribles luttes à soutenir contre les innombrables légions de moustiques ! Je m’installai dans la case de mon hôte, mais la place y était si mesurée qu’il me fallut rester dans l’endroit qui m’avait été assigné pour la nuit. Suivant l’habitude, la plus grande partie de l’habitation était occupée par deux grandes jarres en forme de bonbonnes évasées, l’ouverture en était étroite et fermée par des couvercles en argile. Elles étaient placées sur un soubassement en pierre pour les mettre à l’abri des fourmis et des rats ; elles étaient à peu près de la taille d’un homme, avaient trois à quatre mètres de circonférence et ces gigantesques dimensions imposaient aux cases une architecture spéciale. Dans ce pays elles ne sont pas en forme de cône ou de pain de sucre, comme dans le Nord, mais plutôt en coupole. Près des jarres se trouvait un cadre très simple en bois, deux nattes le couvraient, c’était la couche de mes hôtes ; enfin, il y avait mon angreb. Dans la case logeaient le maître de la maison et son épouse, laide au possible ; deux fils qui dormaient sous le lit de leurs parents et une chèvre. En pays mangari les murs ne sont que très rarement faits de cette grossière vannerie qu’on appelle cherkaniya, on se sert surtout des tiges du dourra.

Au coucher du soleil on enfuma la case pour en expulser les moustiques, puis on la ferma aussi soigneusement que possible. Aussi le lendemain matin je me trouvais beaucoup mieux. La fièvre ne m’avait pas encore quitté, mais comme j’étais en état de parler, tous mes loisirs furent occupés par des entretiens avec les habitants qui venaient surtout pour admirer mon tapis haoussa.

Le district de Mangari a sept villages qui sont tous sur les bords du Bahr Mangari. Le plus gros de ces villages est celui d’Oussoulin ; il était au Sud du nôtre et sur la rive opposée du fleuve, c’était la résidence du melik ; il pouvait avoir cent cinquante cases à peu près, alors que celui où j’étais en avait tout au plus une centaine. Les villages de Djidjere, Kaidoko, Madak, étaient aussi sur la rive opposée au pied d’une crête assez développée, mais assez peu élevée qui se prolongeait jusqu’au fleuve. Les villages d’Erdebe et de Matabono se trouvaient sur la même rive que notre village et à petite distance. Les habitants n’étaient pas des Mangari’s mais des Djeggel’s. A Abecher, ou mieux à Ouara comme ils disent, leur chef est le djerma Abou Djebrin. Ils payaient un tribut de dix esclaves, trois cents takaki et cent cinquante pots de miel. Ces Djeggel’s étaient en général comme les Kadjakse’s, de forts vilains nègres, surtout leurs femmes. Mais les femmes Djeggel’s avaient une condition bien moins précaire que celles de leurs compagnes kadjakse’s. Extérieurement, cette différence de condition se manifestait en ce qu’elles n’étaient pas soumises à l’inflexible coutume du Ouadaï, qui oblige les femmes à passer les hommes en se traînant sur les genoux. Les femmes portaient aux narines du corail, des os ou des cylindres de bois ; autour du cou, des colliers en grosses perles rondes et bleues, appelées zeilan’s ou bien des perles en fuseau, à anneaux noirs et blancs, appelées ouled-el-krech ; leur coiffure était celle des autres femmes du Ouadaï, mais elles n’avaient pas ces innombrables petites tresses pendant dans le visage.

Les habitants de Doumbouane étaient extrêmement pauvres ; avec mon hôte et un nommé Dia, un homme assez intelligent, j’en recherchai longuement les motifs. Nous étions d’accord pour reconnaître qu’il leur était absolument impossible de venir apporter au marché d’Abecher les produits de leurs champs, de leurs métiers à tisser et de leur pêche. A juste titre, Dia faisait observer qu’un chameau chargé de poisson rapporterait à peu près un tekaki, mais ce qu’on redoutait surtout c’étaient les exactions de quelques tyranneaux, esclaves du sultan, ou de quelques fonctionnaires qui les dépouilleraient certainement avant leur arrivée à Abecher. Cependant ils ne prétendaient pas à des bénéfices extraordinaires ; j’en eus la preuve quand Dia me demanda s’il ne ferait pas bien de saisir l’occasion qui se présentait pour retourner avec moi à Abecher dans le seul espoir d’obtenir de l’akid-ed-Dirch, son ami et son protecteur...... une chemise neuve. Qu’on veuille bien y réfléchir ! Faire dix ou douze étapes dans ce pays marécageux, en pleine saison des pluies et cela pour une seule chemise.

Mon hôte, ce « noble » hospitalier et bienveillant, était extrêmement pauvre malgré son rang de melik au Rounga ; il n’en avait pas moins une haute idée de sa dignité ; c’est ainsi qu’il avait l’intention, quoi qu’il fût déjà vieux et tout chenu, de prendre une seconde femme jeune et jolie, afin, me disait-il fièrement, de prouver par là l’estime qu’avaient pour lui ses concitoyens. Il se confondit en remerciements quand je lui eus donné quelques feuilles de papier, un gros morceau de sel et une vingtaine d’aiguilles ; j’avais donné à sa femme un peu de bois de santal ; quand il vit ces riches cadeaux il regretta beaucoup mon prompt retour ; il avait espéré que j’attendrais dans le Mangari la baisse des eaux du marécage de Guerari et que j’aurais alors poursuivi mon voyage au Rounga, où il avait lui-même quelques affaires à régler.

Le roi Alo du Rounga avait aussi passé sept jours chez lui, attendant une amélioration de la route entre le Mangari et le Terkama. Il ne s’était décidé à tenter le passage que sur les vives instances de ses partisans qui réclamaient sa présence pour parer aux embarras politiques du moment. Le roi avait laissé les plus faibles de ses bêtes de somme au Mangari mais, en passant les innombrables marais il avait dû sacrifier son sel, son chargement le plus lourd, mais le plus précieux. En saison sèche, le Terkama n’est qu’à deux étapes de Mangari.

Les habitants de Mangari ne cultivent d’autre céréale que le maïs qu’ils appellent amabat. Généralement on se borne à faire bouillir la graine dans l’eau ou à la faire griller sous la cendre ; les riverains du Bahr- es-Salamat en font au contraire de la farine, avec laquelle ils préparent cette pâte gluante qui est leur nourriture habituelle. En vue de mon prochain retour, j’achetai de la farine et des poissons boucanés, pour servir aux ragoûts du pays.

J’avais entendu parler d’une route qui conduisait au Nord en tournant la Sounta et je cherchais un guide pour m’y conduire. Jamais je n’aurais eu la force de repasser la Sounta dans les mêmes conditions qu’à l’aller avec la fièvre persistante que j’avais. Malheureusement ce chemin n’existait pas et le 12 septembre il nous fallut, bon gré mal gré, reprendre le même itinéraire.

Nos bêtes de somme s’affaiblissaient graduellement. D’après les gens compétents c’étaient les premiers effets des piqûres des mouches venimeuses. Après six heures de marche, nous avions tourné l’affluent du fleuve si riche en hippopotames dont j’ai parlé et, en considération de l’état des bêtes, nous nous arrêtions. Pas une goutte d’eau n’était tombée depuis que nous avions passé le marais à l’aller, mais ce soir là, le ciel, qui le matin encore avait été sans nuages, se couvrit. A l’Est et au Sud-Est se massèrent de gros nuages orageux. A huit heures une pluie torrentielle nous surprit, puis un nouvel orage, suivi d’une seconde averse moins violente, mais qui dura toute la nuit. Le lendemain nous étions de nouveau dans l’état le plus lamentable. En vain avait-on essayé de se couvrir ainsi que les bagages avec des nattes, des couvertures de bœufs, etc., etc. ; les moustiques n’avaient pas manqué de se blottir sous les couvertures et avaient profité de l’aubaine pour se gorger de notre sang. Quand le lendemain matin nous nous réveillâmes, si toutefois nous avions dormi, nous étions presque des amphibies. Le 13 septembre, séchage réglementaire de nos habits et de nos bagages, à midi départ et le soir nous campions sur les bords du fleuve, à l’endroit même où nous avions campé à l’aller.

Le lendemain, 14 septembre, passage de la terrible Sounta ; on ne s’égara pas cette fois et la traversée fut faite en deux heures dans d’assez bonnes conditions. C’est tout au plus si nos bêtes avec leurs charges s’abattirent une vingtaine de fois dans le sol détrempé ; il est vrai que c’était plus qu’il n’en fallait pour les épuiser complètement. Nous étions heureux le soir de nous retrouver sur le petit îlot rocheux qu’est le Serir-el-Djellabi. Mais ce campement, où les fourmis et les moustiques pullulaient, ne tarda pas à nous paraître bien peu confortable et quelle ne fut pas notre joie d’arriver le lendemain à midi à Olo, d’y retrouver des habitants hospitaliers et leurs cases spacieuses ! Durant notre courte absence, les champs de céréales avaient énormément progressé. Là, où lors de notre premier passage il n’y avait même pas d’épis, la récolte était proche. Le koursi Tom tomba malade ; il avait, probablement, conservé trop bon souvenir de la chair de buffle et de girafe qu’on nous avait servie à l’aller. Il nous fallut séjourner un jour et les habitants vinrent, en effet, nous vendre ces viandes de choix. J’échangeai ce qui me restait de sel contre une petite défense d’éléphant et, pour retourner à Abecher, je résolus de prendre un chemin plus large et, disait-on, meilleur que celui suivi à l’aller, en obliquant un peu plus vers l’Ouest.

Le lendemain, 17 septembre, nous passions la chaîne de collines d’Olo en nous dirigeant vers l’Ouest d’abord, le Nord-Ouest ensuite, et après avoir passé vers midi des roches de granit et un bourbier très difficile, nous étions à une heure, au petit village de Gouffo qui dépendait encore du melik d’Olo. Malgré les assurances des habitants, la route nous parut très dure, surtout au passage, dans les premières heures de l’après-midi, d’un ouadi aux bords très escarpés dont le lit était très étroit et les eaux étaient très basses. Il fallut traverser une région marécageuse, couverte de hautes herbes ; le sol ne devint plus ferme et plus sec qu’au village de Zourbo où nous arrivions au coucher du soleil. Il n’y avait sur la place publique que des débris de case et un hangar-véranda dans l’état le plus délabré. Tom nous trouva un abri dans la case d’un notable qui, chose rare dans ces régions, ne s’était pas remarié après avoir perdu sa première femme. A peine nos paquets étaient-ils à l’abri qu’un violent orage éclata sur le village, accompagné d’une pluie qui tomba bien avant dans la nuit.

Dans la case, couchaient avec mon hôte un de ses fils célibataire et son chien. Quoique la porte ne fermât qu’imparfaitement, il n’y avait pas de moustiques ; c’était une agréable surprise. Notre homme était écrivain de son métier, mais, en même temps que les lettres, il travaillait le coton. Presque tous les hommes du Ouadaï se livrent à cette occupation, soit sur la place publique, soit chez eux ; ils tissent des tekaki ou préparent le coton brut et l’enroulent sur des fuseaux. Ils commencent, pour cela, par le passer entre deux cylindres de bois fixés sur un cadre en bois aussi, de façon à séparer la graine du coton ; ils prennent ensuite d’une main un archet, de l’autre, ils font mouvoir très lentement un cadre canevassé, sur lequel se trouve le coton, qu’ils effilent avec l’archet.

Le village de Zourbo comptait à peu près une centaine de cases ; comme les précédents, il était en pays kadjakse et construit sur le versant occidental d’une petite colline granitique. Tout près de là, étaient, au Nord-Est, les rochers de Kerrere, et ceux de Djoummo étaient à la même distance à l’Ouest-Nord-Ouest. Malheureusement l’état de nos bêtes de somme était si lamentable — la veille déjà, elles n’avaient pas voulu manger — qu’il nous fallut rester ce jour à Zourbo.

Le lendemain 19 septembre, l’étape était de huit heures. Nous arrivâmes, en suivant la direction Nord-Nord-Est, au village de Djakhdjakheya. Les rochers et les cours d’eau étaient nombreux ; le premier que l’on traversa, l’ouadi Farkh, avait une vingtaine de pas de large et des rives escarpées. Le pays, traversé le matin, était légèrement boisé, mais l’après-midi, une épaisse forêt et un sol souvent marécageux rendirent la route très pénible. Dans ces bas-fonds boisés les récoltes de sorgho sont abondantes, de là le nom de Berebere-Oumm-Hataba donné au pays. L’aboundouro et le nabak-el-fil, aux épines agressives, s’y rencontrent fréquemment ainsi que le dourrot, un arbre assez grand dont le feuillage semble du cuir et dont on brûle le bois comme encens. Au Nord de cette forêt, il y avait beaucoup de routrout’s dont l’écorce remplace le papyrus. Le chemin se continuait ensuite entre une double chaîne de collines ; le sol devenait plus ferme, mais encore y avait-il nombre de fondrières pleines d’une terre rouge et traîtresse, nos bœufs, enlisés jusqu’aux épaules, devaient en être retirés par nos gens. Djakhdjakheya est un village kadjakse, mais il y avait de nombreux Berauna’s parmi les habitants ; le village comptait à peu près soixante cases.

Le lendemain nous reprenions la direction Nord-Nord-Est, mais bientôt les collines à notre gauche vinrent mourir dans la plaine et celles, plus élevées, qui se trouvaient à notre droite, nous forçaient à obliquer à l’Est. Après quelques heures de marche, nous passions l’ouadi Dilebe qui se jetait plus loin à l’Ouest dans la rivière Tindourne du pays Fala. La chaîne se prolongeait au Nord-Est, après avoir abandonné la direction du Sud-Est par une large courbe à l’Est ; nous-mêmes obliquions aussi un peu à l’Est et nous la rejoignions au village de Kokoro, qui se trouve au pied de la chaîne. Le village était habité par des Bornouans ; il faisait la plus agréable impression, d’abord, par l’architecture soignée des cases et des hangars-véranda’s qui se trouvaient sur la place publique, puis par l’empressement des habitants. Ils nous invitèrent à passer la nuit dans leur village, mais il fallut décliner cette invitation, reprendre la direction Nord-Est et Nord-Nord- Est pour couper près de là la route qui, à l’aller, nous avait conduit de Bouram à Bir-Zessi. Le chemin continuait en passant par les villages Mokorok, que nous connaissions déjà, mais nous l’abandonnions bientôt, le laissant à notre droite et, conduits par un guide, nous traversions en droite ligne le désert, grande plaine rocheuse et herbeuse. Après une étape de six heures, nous étions au village de Bir Zessi et au rocher du même nom, étroitement rattaché à la chaîne de collines que nous avions vue toute la journée à l’Est de notre route. Nous marquions d’une pierre blanche cette étape, qui brillait par l’absence totale de terrains marécageux ou argileux. Le sol était sablonneux, granitique ou encore de ce terrain rougeâtre, rocheux, propre aux régions désertiques, qu’on appelle « naka ». Le pays était légèrement boisé ; j’y observai en grandes quantités un arbre vénéneux, que je n’avais vu que très rarement et que les Arabes appellent le semm-el-far (la mort aux rats). Son tronc très court, s’amincit rapidement en s’avançant vers la cime, son bois est tendre et les enfants utilisaient les qualités anesthésiantes de la fibre pour prendre les oiseaux. Nous avions grand besoin de bonnes routes, nos bêtes de somme ne regagnaient pas leurs forces perdues et nous doutions toujours de pouvoir les amener jusqu’à Abecher.

Le village de Bir-Zessi était assez grand ou plus exactement il couvrait une grande superficie et comptait plus de cent cases ; les habitants étaient de la tribu des Oulad-Bakka (Fala). La place publique était immense, il n’y avait pas moins de quatre cases pour les étrangers et les écoliers de passage. Les trois qui étaient habitables étaient occupées par les mouhadjirin’s, la quatrième était toute délabrée. Tom finit par trouver une grande case abandonnée, dans l’enceinte de laquelle en était une autre plus petite et une cour intérieure. Comme il était très connu dans le village, nous n’eûmes aucune difficulté à occuper ce logement pour une nuit et des voisins complaisants nous traitèrent somptueusement. Pour la première fois, on servit avec la pâte farineuse usuelle un ragoût de chenilles. Le goût n’en était pas mauvais, mais encore devons-nous nous féliciter de ne pas en avoir mangé plus souvent.

Nos bœufs étaient totalement épuisés et comme nous voulions passer le Batha le lendemain et faire une longue étape, il nous fallut demeurer un jour à Bir-Zessi. Même après un jour de repos ce projet ne put être exécuté et nous arrivions seulement jusqu’au village d’Akroub, tout près de la rive méridionale du fleuve. Depuis Bir-Zessi nous avions traversé de nombreux cours d’eau, allant du Sud-Est au Nord-Ouest et notamment le Koumboye qui contribue à former le Likore. Mes regards étaient charmés par de magnifiques champs de céréales et de savantes cultures de sésame et d’arachides. En approchant du Batha, le sol devenait de plus en plus herbeux et gras ; les cours d’eau et les arbres se multipliaient, mais la forêt, où, chose curieuse, dominait l’acacia talha que les Kanouri’s appellent karamga, demeurait clairsemée et malingre. Nous avions suivi la direction Nord-Nord-Est. En approchant des terrains de culture du village d’Akroub l’eau était devenue plus abondante ; de temps en temps elle filtrait à travers le sable, formait des mares dans les petites dépressions de terrain ou se répandait de tous côtés en saraf’s, comme disent les Arabes du pays.

En voyant les superbes champs cultivés d’Akroub j’avais espéré trouver un gros village et un bon logement pour la nuit. Je fus très étonné, après sept heures de marche, de ne trouver qu’un petit hameau d’aspect fort misérable où nous descendîmes. Bientôt il apparut que le gros village d’Akroub était à l’Ouest ; un pli de terrain et les magnifiques cultures nous l’avaient caché ; les autres villages du même nom fort nombreux étaient insignifiants. Mais la chaleur de midi était accablante, les bêtes de somme étaient très fatiguées, autant de raisons pour nous arrêter, quoique nous savions ne devoir trouver aucun confort.

Le village était habité par des Arabes de la tribu des Naouaibe’s. Les hommes étaient partis avec les troupeaux vers le Nord. Les femmes seules étaient restées. Il est fort possible que l’arrivée de ces diffan’s (hôtes) ne les charmât guère, mais elles nous firent tout de même bon accueil et ne nous parlèrent même pas du gros village voisin uniquement pour ne pas manquer aux devoirs de l’hospitalité que les Arabes de ces pays méconnaissent si souvent.

Leur extrême pauvreté eût d’ailleurs largement excusé leur mauvaise humeur. Il y avait des cases qui méritaient à peine ce nom, simples charpentes faites de quelques perches entrecroisées sur lesquelles on avait étendu une natte en palmier doum. Il y en avait dans lesquelles il y avait tout juste place pour un seul habitant ; je les vis d’ailleurs occupées par des femmes assez âgées et célibataires.

Il fallait admirer l’entendement avec lequel la maîtresse du logis avait réussi à répartir toute sa fortune terrestre dans les coins. Nos bêtes de somme furent installées dans un petit enclos, entouré de palissades comme les font les Arabes pour leurs troupeaux de bœufs. Il n’y avait rien à acheter au village et vainement on s’efforça de relancer un seul poulet. Bouba, l’esclave que mon marocain avait ramené du Baguirmi s’était signalé en attrapant deux margoban’s (dabb en arabe). Ce sont des lézards bigarrés, très gros, la chair, quoi qu’elle eut un goût assez fort, était fort agréable. Les Maba’s de race n’en mangent pas. Si, en effet, la chair n’en est pas formellement prohibée (haram) comme celle du sanglier, elle est certainement makroub c’est-à-dire qu’il est malséant d’en manger. Les autres tribus du Ouadaï en mangent au contraire volontiers. Des nuages orageux s’étaient amoncelés, grâce à Dieu, l’orage n’éclata pas cette nuit, jamais nous n’aurions trouvé un abri pour nous ou nos bagages.

Le lendemain matin, 23 septembre, nous arrivions, après une heure de marche, sur les rives du Batha. Le fleuve coulait de l’Est-Nord-Est à l’Ouest-Sud-Ouest ; il se formait de deux bras, dont l’un venait du Nord-Est et l’autre de l’Est ; il n’avait pas cent pas de large. Ses rives argileuses étaient assez difficiles à passer, mais le lit sablonneux était facilement guéable. Nous passions ensuite à côté des cultures des Bandala’s qui habitent le village de Bichene, de soixante cases environ, et nous nous égarions dans la solitude vierge de routes qui l’entoure. Après avoir cherché en vain et avoir erré de tous côtés, nous nous retrouvâmes à notre point de départ. Nous avions perdu quatre heures par la malveillance des habitants en suivant leurs fausses indications. En fin de compte, le koursi Tom servit de guide ; prenant la direction du Nord, il nous fit franchir une foule de petits cours d’eau, aux rives ombragées par des arbres magnifiques. Les bœufs étaient si fatigués que je résolus de passer les chaleurs de midi à l’ombre de leur feuillage. L’après-midi, nous reprenions la marche vers le Nord- Nord-Est ; presque toutes les demi-heures, notre route était coupée par des cours d’eau qui se dirigeaient vers l’Ouest pour rejoindre le Batha. Cette étape ne fut que de quelques heures ; vers le soir, tout annonça l’orage. Nous voulions pousser jusqu’au village d’Amm-Goudja, mais nous ne savions pas quel en était l’éloignement, et seulement quand l’orage nous eut atteints, des femmes arabes d’Akroub, venant du pays marfa, nous dirent qu’Amm-Goudja était encore bien loin.

Nous avions relevé des traces de culture et trouvions tout près du lieu où nous étions, à l’Ouest du chemin, un petit hameau d’une dizaine de cases ; l’une d’entre elles nous parut abandonnée. Mais, quand il s’agit de s’en emparer, on vit que six femmes arabes d’Akroub nous avaient devancés. Elles eurent l’amabilité de se retirer et d’aller demander l’hospitalité dans les cases voisines. La pluie nous avait surpris peu de temps avant notre arrivée au village ; elle tomba pendant la plus grande partie de la nuit. Le lendemain matin, le ciel était encore couvert et quelques gouttes d’eau qui tombaient par moments nous firent retarder le départ jusqu’à l’après-midi.

Il nous fut difficile de trouver le chemin d’Amm-Goudja ; tout le pays était sillonné de sentiers qui allaient dans les directions les plus diverses et d’innombrables cours d’eau aux méandres capricieux. Dans le courant de l’après-midi on eut une vue panoramique du pays. Au Sud-Est, s’élevait le massif de Kokoro, que nous avions passé la veille ; au Nord-Ouest, un groupe de pics rocheux irréguliers abritait le village moyo de Marafeine ; tout au fond, se profilait la chaîne des Marfa’s. Après quelques heures de marche nous parvenions au village moyo d’Amm- Goudja. Faute de mieux il fallut bien descendre au mesdjid et y passer la nuit, car le melik sans lequel on ne peut trouver de case demeura invisible. Une case n’eût pas été sans nous rendre de grands services, un orage se préparait en effet et les cases des mouhadjirin’s étaient presque complètement occupées par les jeunes gens du village qui ne paraissaient nullement disposés à les évacuer la nuit. Les Moyo’s forment une petite tribu alliée à celles des Marfa’s et des Kadjakse’s, ils sont tout aussi complaisants, discrets et réservés que ceux-ci.

Le lendemain l’étape fut très dure ; il fallait passer le bas fond, marécageux ou même inondé en certains endroits, qui s’étend entre la chaîne peu élevée, mais très longue de Laguia et le massif rocheux de Marafeine. Après trois heures de marche, nous avions passé les cours d’eau peu profonds qui se dirigeaient tous vers l’Ouest. Nous arrivions alors dans un terrain plus élevé, traversions le village moyo de Bakbak ; nous laissions à l’Ouest, à trois heures de distance environ, la chaîne de collines de Chombole alors que, devant nous, s’élevaient partout d’insignifiants groupes montagneux. Bakbak était accroché au versant occidental d’un gros rocher, le village ne comptait qu’une soixantaine de cases, mais des champs de céréales très étendus. Le terrain devenait graduellement plus accidenté et plus fatigant aussi et, après cinq heures de marche, nous nous arrêtions quelques heures à l’ombre d’énormes blocs de granit et des arbres qui y poussaient pour ménager nos bêtes de somme.

Les cols, dans lesquels passait cette route et les épaisses forêts la rendaient très pittoresque, mais elle était trop pénible pour nos bêtes exténuées. Nous nous dirigions vers le Nord-Nord-Ouest. Les deux chaînes de collines entre lesquelles nous avions passé jusqu’ici s’étaient réunies en une seule, qu’il fallut traverser. Une demie heure après nous étions au village de Kournaya. Du sommet de la montagne, notre regard embrassait la petite plaine qui nous séparait encore du massif des Marfa’s. Deux gigantesques Kourna’s ornaient la place publique du village de Kournaya, auquel ils avaient fort probablement donné leur nom. La case du mesdjid était inoccupée ; les habitants, des Marfa’s et des Moyo’s, étaient assez complaisants. On nous apporta du maïs et des épis de douchn ; avec quelques aiguilles et du sel je pus me procurer un poulet et un peu de farine.

Le lendemain matin, nous arrivions en pays Marfa, après avoir traversé une petite plaine et la chaîne de collines qui la limitait. Ce pays s’étend de l’Est à l’Ouest et est très montagneux. Tout le massif était dominé par deux pics ; le premier celui d’Ambelaya, en forme de coupole, face au Nord, avec le village du même nom ; le second, un grand cône, aux lignes régulières, se dressait au Sud-Ouest du premier, dominant le village d’Hoguene.

Nous avancions à l’Est de l’Ambelaya, mais nous n’arrivions à sa hauteur que dans le courant de l’après-midi ; car, après avoir passé les champs cultivés du village de Nyere, nous avions campé pendant les fortes chaleurs dans un large ouadi, rempli de gravier ; malgré son aspect imposant, il avait sa source dans la montagne voisine. Ces heures de repos furent très fâcheusement troublées par un orage qui toutefois ne nous mouilla guère. Après avoir franchi l’Ambelaya, il fallut passer une seconde chaîne qui se dirigeait de l’Est à l’Ouest. L’ascension en fut faite à l’extrémité occidentale. Les vallées et les chaînes de montagnes se suivaient ainsi, jusqu’à ce que le soir venu, la chaîne des Kachemere’s fut en vue, au Nord-Ouest. Au coucher de soleil, le massif de Marfa était franchi et nous passions la nuit à El-Kleb, un important village, habité par les Marfa’s.

Le lendemain, 27 septembre, on suivit la direction Nord-Nord-Ouest. Après deux heures de marche, on passa les villages de Chala, habité par des Marfa’s et des Baguirmiens, et de Biddene, puis celui de Len dans le courant de la matinée. Tous ces villages avaient moins de cent cases. Après avoir passé Len, il fallut accorder plusieurs heures de repos à nos bêtes. Le pays devenait plus plat et plus découvert. Nous approchions de la chaîne des Kachemere’s et nous allions passer la nuit au village Kachemere d’Arak-Tingare.

Le lendemain, nous traversions les villages Kachemere’s de Moungoulti, Gourbadjo, Beggar-ed-Dakker et Karn-el-Kebch ; puis, après une étape de quatre heures le Bouteha, sur la rive septentrionale duquel nous nous arrêtions à l’ombre d’un magnifique tamarin. Les bêtes de somme continuaient à donner des signes alarmants d’épuisement et pendant les derniers jours nous n’avions avancé qu’avec la plus extrême lenteur. A partir de Beggar-ed-Dakker, il avait fallu les décharger et nos paquets avaient été portés à dos d’homme jusqu’au Bouteha. Ce fleuve coulait dans une plaine très boisée dont le niveau était à peine supérieur à celui des eaux ; la moindre crue devait provoquer une inondation. Aussi les larges bords du fleuve étaient-ils admirablement propices à la culture et particulièrement féconds. On y cultivait du coton, de l’ail, du fenouil, des oignons et les habitants des villages environnants fournissaient le marché d’Abecher de ces produits. Le lit du Bouteha, couvert d’un sable très fin, était trois ou quatre fois plus large que celui du Batha, à l’endroit où nous l’avions passé.

Un de nos bœufs ne pouvait plus avancer ; il nous fallut bien passer l’après-midi et la nuit sous notre tamarin et abattre l’animal. Les hyènes étaient si nombreuses qu’il fallut allumer un feu pour protéger notre âne, complètement épuisé. Le rhinocéros est abondant dans les forêts qui bordent le Bouteha et à cette époque il ravage les champs, mais nous n’en vîmes pas. Le lendemain on boucana la chair du bœuf abattu ; nous réservions seulement le foie que nous mangions cru, comme du foie de chameau, mais celui-ci est bien supérieur. La chair fut vendue aux femmes des villages voisins, qui en firent des ragoûts ; elles nous donnèrent en échange, de la canne à sucre, de la farine et des épis de douchn.

Le 30 septembre nous arrivâmes, après quelques heures de marche, au gros village d’Erkeb de plus de cent cases, puis au village d’Engringa, où nous retrouvâmes le chemin suivi à l’aller. En même temps nous entrions dans la banlieue d’Abecher, où l’eau était rare comme dans tout le nord du Ouadaï. La saison des pluies venait de finir et partout il y avait pénurie d’eau. Près d’Engringa il y avait une mare ; la foule y était si grande qu’il fallut attendre deux bonnes heures pour remplir la moitié d’une outre.

Nous passâmes la nuit à Goulfo. Le lendemain, 1er octobre, nous arrivâmes après quelques heures à Abecher et y effectuâmes notre entrée le soir. Nos bêtes reposées par notre halte sur les bords du Bouteha eurent encore juste la force de nous porter jusqu’à la capitale.

CHAPITRE VI

=Nouveau séjour à Abecher=

Malheureusement mon ami tunisien, le hadj Salem de Kairouan, de la maladie duquel j’ai si souvent parlé, était décédé pendant mon absence dans la maison de mon hôte Otman. Il me fallut aller habiter la maison du défunt car l’ambassadeur du roi Brahim du Darfour avait amené une nombreuse suite et la maison d’Otman était pleine d’étrangers. Barani, un marchand très considéré de Bengazi, avait aussi succombé à la malaria pendant la saison des pluies. Il avait toujours été parfait pour moi quoiqu’il fut affilié à la secte des Senoussia’s.

La malaria continuait à faire tous les jours de nombreuses victimes à Abecher. Dès que j’y fus arrivé je fus repris par les accès et la plupart des Medjabra’s, ainsi que beaucoup de Djellaba’s, qui habitaient le pays depuis de longues années étaient frappés aussi. Il en était de même des principaux marchands du Nord et notamment d’El Fadil de Bengazi, que le roi Ali tenait en grande estime parce qu’il était l’ami du jeune Senoussi. Cet El Fadil était assez riche pour envoyer à Bengazi par les chemins difficiles du désert des lionceaux et des antilopes apprivoisées qui étaient à l’époque très demandés à Tripoli et à Constantinople. Personnellement j’étais obligé de limiter mes acquisitions dans le règne animal, qui m’intéressait tant, à deux spécimens. C’était d’abord un petit Cercopithecus griseo viridis, le plus charmant des singes que j’aie vus, puis un Keka (Hyrax, Teis el Hadjer en arabe) ; je l’avais acheté au marché pour m’assurer qu’il n’avait pas de queue.

En cette saison sévissaient d’autres maladies plus graves que les fièvres. Un jeune homme de dix-huit ans, le neveu du hadj Ahmed, fut très rapidement enlevé par une inflammation de la moelle épinière. D’innombrables enfants et un grand nombre d’adultes souffraient d’une maladie de peau accompagnée de fièvre (la rougeole) que les Kanouri’s appelaient tinnenin et les Maba’s kadjayanza. En novembre, j’entendis dire que beaucoup de gens mouraient très rapidement de quelques boutons dans le gosier ou dans le larynx (probablement la diphtérie). Mais tous ces malades étaient tellement méfiants que je ne pus observer ces cas. Chez les Djellaba’s je constatai de nombreuses inflammations du foie qui toutes eurent une issue fatale. Il semble que sous ces climats le degré de résistance que l’organisme présente aux maladies graves est bien moins

élevé que dans le Nord, où les symptômes se manifestent cependant avec beaucoup plus de gravité. Seuls les Arabes de race ont une grande vitalité et résistent avec ténacité aux assauts des maladies.

Je commençai par m’installer confortablement dans ma nouvelle demeure, j’achetai au marché les ustensiles indispensables, puis j’allai rendre visite au hadj Ahmed Tangatanga et me présenter au palais, où le roi me fit, comme toujours, l’accueil le plus gracieux. Pendant que nous étions dans l’intérieur du palais, le grand eunuque, ce kamkolak Fotr, qui habite à l’entrée du « chemin des femmes » devant le palais, avait organisé une beuverie de merissa avec ses gens, l’Akid Douggou Debanga et les gens de ce dernier. On s’était disputé ; les partisans et les subordonnes avaient envenimé la querelle et on avait fini par en venir aux mains. Huit personnes avaient été plus ou moins grièvement blessées, et un coup de lance avait percé l’omoplate droite et perforé le poumon du kamkolak Fotr que le roi Ali aimait beaucoup. On faisait les diagnostics les plus optimistes et plus particulièrement le djerma Abou Djebrin ; personnellement je jugeais son état désespéré.

Je me serais bien volontiers désintéressé du traitement, fatalement inefficace, auquel on allait soumettre le blessé. Abou Djebrin en assuma d’ailleurs la responsabilité ; mais le roi Ali me pria d’aller voir tous les jours le malade et de lui faire un rapport sur son état. Abou Djebrin se doutait vaguement qu’il y avait peut-être dans la poitrine du sang et du pus ; il chercha à les éliminer et le beurre fondu lui parut être le meilleur moyen. A plusieurs reprises, je fus présent quand on introduisit le liquide dans le corps du malheureux. Le djerma se servit d’une calebasse de petites dimensions ; l’un des bouts effilé n’avait qu’une toute petite ouverture, l’autre en avait une plus grande, destinée à recevoir le beurre. La calebasse devait à peu près contenir une once de beurre. On fit fondre la panacée et, sans qu’il s’en perdit une goutte, on versa lentement le liquide dans la blessure, qui était assez large. La victime poussait de longs gémissements pendant que l’air s’échappait de la blessure. J’assistai à la première séance ; dix-sept fois de suite la petite calebasse fut vidée dans la blessure et l’opération était répétée tous les deux jours.

Le hadj El Khidr de Katroun, un autre de mes clients, souffrait à mon retour de rhumatismes articulaires. Cette maladie était très répandue ; elle emporta même plusieurs enfants sans forte fièvre et sans toucher plus de deux ou trois articulations. Le remède le plus usité, inefficace bien entendu, consistait en abondantes fumigations de bois de talha ou de hedjlidj, ou encore en bains complets ou de siège dans de l’eau mélangée de soude. Pendant plusieurs semaines je trouvai mon client passant la plus grande partie de ses jours dans de grandes jarres de beurre fondu, où il plongeait les membres malades.

J’avais confié mes chevaux aux écuries royales. L’animal que j’avais destiné au roi du Darfour était mort et l’autre ne valait guère mieux. Je l’amenai immédiatement chez moi, mais il mourut après quelques jours. On disait que c’étaient les effets des piqûres des mouches du Fitri. Le beau cheval que le cheik Omar m’avait donné pour le roi Ali avait subi le même sort par suite des mêmes causes. Il est toutefois probable que le changement de climat est tout aussi fatal aux chevaux du Bornou que le sont les piqûres des mouches. C’est ainsi que le cheval ramené par Otman pour être revendu, une bête beaucoup plus vigoureuse qu’elle n’était belle ne tarda pas à être frappée par la maladie et à mourir.

Les premiers jours après mon retour, les visites de mes amis, presque tous des Djellaba’s, ne cessèrent pas. Je ne pourrai jamais louer comme il convient la complaisance et l’empressement de ces marchands du Haut- Nil, qu’ils fussent de Dongola, de Berber, du Kordofan, de Sennar ou de Kassala. J’insiste d’autant plus qu’ils différaient complètement sur ce point des marchands de la côte septentrionale tout aussi nombreux qu’eux au Ouadaï. J’avais longtemps résidé à la côte Nord, les habitants de Tripoli et de Bengazi, ceux de Djalo même, eussent donc dû me faire meilleur accueil que ces Arabes du centre de l’Afrique et pourtant les relations que j’entretenais avec ces marchands, presque tous des Medjabra’s de l’oasis de Djalo, étaient bien moins cordiales que celles que j’avais avec les Ayal’s el Bahr.

Le seul Medjabra que je fréquentais, après la mort du vieux Barani était Ftiti, le frère de Nkesri, un de mes amis de Kouka. Il était intéressé et égoïste comme tous ses compatriotes, mais il était instruit, franc et empressé. Feu mon ami, le hadj Salem, disait toujours du mal des Medjabra’s ; il était venu avec eux du Nord, ils l’avaient volé le plus impudemment du monde pendant leur séjour à Djalo et quant il était tombé malade, ils avaient voulu l’abandonner sans pitié dans le désert. Le hadj Salem était un homme rude et brusque, il n’avait aucun tact et alors qu’il eut dû avoir quelque affection pour les Medjabra’s, qui étaient presque ses compatriotes, il leur faisait du tort dans toutes les circonstances et par tous les moyens. Il était impitoyable et même cruel pour ses gens, énergique, franc et résolu dans ses rapports avec ses égaux. Ce n’était pas dans ses affaires seulement qu’il savait être perspicace, honnête et généreux et ce qui le prouva, c’est que tout en étant chérif de la ville sainte de Kairouan, fermée aux chrétiens jusqu’en 1881, il me fréquentait, moi, qui étais chrétien, me donnait des marques de l’amitié la plus désintéressée et les conseils les plus sensés. Il rendait volontiers hommage aux qualités des Ayal’s el Bahr et les fréquentait presque exclusivement.

L’ambassadeur du roi du Darfour, le Djellabi Chems-ed-Din, était un homme encore jeune, haut de deux mètres et fort comme un taureau. Il était originaire de Kobe au Darfour. J’entrai en rapport avec lui ; il m’accueillit avec tout le tact et la bienveillance de ceux de sa race. Il était à Abecher depuis un mois et la date de son départ n’était pas encore arrêtée. Il était convaincu qu’elle ne le serait qu’après le ramadan. D’abord, parce qu’il avait encore à expédier quelques affaires privées d’ordre commercial, puis, parce que le roi Ali avait des raisons d’ordre politique pour ne pas hâter le départ. On s’entretenait au contraire, du départ de la caravane du Nord. Le roi devait en fixer la date, car il voulait faire partir avec elle la caravane qu’il avait coutume d’envoyer tous les trois ans au Caire. Déjà on répartissait entre les quatre fonctionnaires chargés de la conduite du convoi les chameaux que les habitants et surtout les Arabes Mahamid’s avaient à fournir ainsi que les esclaves, les défenses d’éléphant et les plumes d’autruche, le tout faisant partie de la fortune personnelle du prince.

Le 20 octobre, j’eus le plaisir de recevoir la visite, tout à fait inattendue, du faki Adem de Kouka où il m’avait donné les renseignements les plus complets sur le Ouadaï ; il rentrait dans sa patrie. Il s’était placé sous la protection du djerma Abou Djebrin et le roi Ali lui avait pardonné sa participation aux intrigues du prétendant, le tintelak Adam, fils du roi Abd el Aziz. Il était convaincu, comme mon compagnon de voyage le faki Abou, que le prince qui leur avait pardonné les comblerait de bienfaits ; mais ils se trompaient grandement sur ses intentions.

Le faki Adem rapportait beaucoup de nouvelles intéressantes du Bornou. Le dauphin Aba Bou Bekr poursuivait toujours sa campagne dans le Fika, le Kerrikerri et le Bedde ; il n’avait pas encore obtenu de succès bien décisifs. Adjin, le fils de Baboutchi du Fititi, le chef le plus puissant des Beddé’s, contre lesquels l’expédition était principalement dirigée, avait pu se retirer en faisant de riches présents et de solennelles promesses : c’était l’unique résultat auquel on était arrivé. Dans la nouvelle capitale Cheroua on construisait de nombreuses maisons en pisé à côté des cases en paille qui s’y trouvaient déjà. Tout permettait de présager un brillant avenir à la ville. Le fils du tout- puissant Lamino perdait chaque jour de la faveur de son souverain et en même temps les villes, les provinces et les tribus qu’il en tenait. Le faki pouvait aussi me renseigner sur le Baguirmi et la malheureuse guerre civile qui désolait ce pays. Mais les rapports qu’il en faisait paraissaient tous inspirés par le désir de ne dire au roi que des choses agréables. A l’en croire, Abd er Rahman, le régent installé par le roi Ali, gagnait continuellement du terrain. Il aurait quitté son ancienne résidence de Bidderi, pour se fixer tout à côté de la capitale Massenya, mais il manquait de céréales, chose assez fréquente dans le Nord-Est du Baguirmi. Le faki ajoutait que le fatcha du régent, l’ancien chef des Badangas qui avait abandonné sa province à un de ses frères pour rester chef des armées du Baguirmi, avait remporté un succès retentissant sur mon royal ami Abou Sekkin ; il lui aurait pris cent trente-six chevaux. Abou Sekkin se serait de nouveau retiré à Bougoman. Il était toutefois probable que le nouveau roi du Baguirmi n’était guère riche, car peu de temps après l’arrivée du faki Adem, un Arabe que j’avais rencontré à Logone, en venant du Baguirmi, se présenta à Abecher pour se plaindre au roi Ali de son vassal Abd er Rahman. On lui avait pris toutes ses marchandises sans les lui payer.

Le 25 octobre, le ramadan commençait. J’allais avoir plus de peine que jamais à pourvoir à la nourriture de mes gens. J’avais déjà loué à mes voisins de nombreuses esclaves et même quelques femmes non mariées pour nous préparer deux fois par jour les mets du pays. Pendant quelques semaines, nos conventions furent strictement observées ; mais bientôt les femmes, tentées par la grande quantité de céréales que je leur donnais, devinrent malhonnêtes. Elles venaient bien prendre le grain et la viande qui servait au ragoût ; mais les journées où nous restions sans voir arriver nos repas allèrent en se multipliant. Avant le ramadan, les travaux des champs servaient d’excuse ; mais pendant le jeûne, ce fut insupportable. Le hadj Ahmed Tangatanga eut enfin la bonté de me tirer d’embarras, en me donnant une esclave qui aurait à s’occuper de mon ménage. Mon hôte m’envoyait tous les jours deux kisra’s, galettes de farine très minces, au goût aigrelet et mon Marocain me préparait un ragoût avec de la viande ou du poulet. Tous les matins, j’achetais pour un demi-tokiya (ferda), soit un vingtième de thalari, un peu de lait. A cette époque où les Arabes du Sud étaient à proximité de la ville avec leurs troupeaux, il était facile de s’en procurer. Quelque temps après mon retour, je dus faire abattre les bœufs que j’avais ramenés du Sud et qui ne pouvaient plus rendre de services ; j’étais donc provisoirement approvisionné de viande boucanée. Comme au temps de mon premier séjour, j’avais toutes les peines du monde à acheter ce qu’il fallait à mon ménage. La faute en était au manque de numéraire. Les achats étaient difficiles et longs pour tous ceux qui, n’étant pas marchands eux-mêmes, n’avaient pas en magasin tout ce dont le vendeur pouvait avoir besoin. C’est ainsi que l’on pouvait offrir un prix très élevé en tekaki pour un objet sans l’obtenir, parce que son ou sa propriétaire désirait avoir des kaouadem’s (perles d’ambre) ou du corail. Le makta tromba et le tokiya, qui auraient dû être des étalons des valeurs, remplissaient fort mal cette fonction. Le makta tromba valait neuf tekaki et le thalari six ; mais il fallait les échanger contre d’autres objets si on voulait se procurer ce dont on avait journellement besoin. C’est ainsi que le beurre, le miel et le froment et généralement toutes les marchandises de quelque valeur, se payaient en corail ou en perles d’ambre et en verroterie de qualité ; pour les objets plus communs, au contraire, les khaddour’s, les oulad-el-krech et les sini’s suffisaient. Les monnaies les plus répandues sur le marché étaient les perles en argile (khaddour’s) et celles en ambre. Ces dernières étaient de trois qualités et avaient cours sous forme de chapelets de trente à quarante perles, suivant leur grosseur. Un chapelet de la première qualité, en grosses perles, valait vingt-cinq makta’s ; la deuxième qualité valait la moitié et la troisième un quart de ce prix. Même les femmes les plus pauvres préféraient augmenter leurs parures qu’acheter un pagne neuf qui constituait leur unique vêtement.

Les hommes ne cherchent jamais à s’opposer aux goûts luxueux de leurs épouses ; ils ne cherchent jamais à réduire leurs dépenses, soit dans leur propre intérêt, soit dans celui du ménage. Le maître de la maison ne donne rien pour faire le ménage, il est vrai qu’en revanche il ne touche rien du prix de vente du lait, des poules et d’autres choses abandonnées à la femme. Si elle n’a plus de provisions, elle ne s’adresse pas à son mari pour en avoir : elle va chez ses parents, et si elle y est éconduite elle s’en procure en vendant ses bijoux. Elle ne reçoit jamais d’argent pour son ménage. Les habitants des villages ont coutume de s’associer en automne pour abattre quelques vaches dont ils se partagent ensuite la chair ; c’est une ressource, mais pendant la plus grande partie de l’année c’est à la femme qu’incombe le soin de se procurer les ingrédients nécessaires aux ragoûts, c’est-à-dire les chenilles, les sauterelles, les oignons, l’eau de riz ou d’une autre céréale. Exceptionnellement ce sont les poules qui servent de supplément à la pâte de tous les jours.

Il en est de même pour la répartition des impôts à payer au roi ou aux fonctionnaires ; on néglige les hommes mais on recense les cases des femmes et ce sont elles qui paient le salam, la diffa, le kodmoula, etc. Tous ces usages contribuent à faire hausser les prix et à alourdir le marché. A l’exception du douchn, auquel il faut ajouter en automne le beurre et le miel, que les Arabes pasteurs, fixés dans le Nord, fournissent alors en assez grande quantité, tout est plus cher qu’au Bornou. C’est en automne aussi qu’on apporte au marché beaucoup de ces petits concombres sauvages que les Kanouri’s nomment ngourli’s et que nous avions trouvé en abondance dans les pays fétichistes du Baguirmi et de Logone. Ces légumes sont rafraîchissants mais fades. Il ne faut en manger qu’avec prudence ; il en est qui sont amers comme des coloquintes. On vend aussi des pastèques de moyenne grosseur et de qualité très inférieure ; les autres variétés de melons sont rares et de mauvaise qualité. Le roi avait bien essayé de fonder un jardin et d’y cultiver quelques arbres fruitiers, mais le brave Mourabid de Rodoua au Fezzan qui en était le jardinier buvait un peu trop et ne savait pas mieux son métier que les habitants du pays, aussi n’y avait-il pas un seul arbre fruitier dans ce jardin, à peine quelques tomates, poivriers, etc.

A la mi-novembre l’eunuque kamkolak Fotr succomba enfin à sa blessure ; son agonie avait duré plus de quatre semaines. Il fut remplacé par un homme à peine mûr de la tribu des Daza’s, chose rare chez les eunuques. Il s’appelait Cherif ed Din. Il était rentré à Abecher pendant mon absence, venant du Kordofan où le roi l’avait envoyé.

Malheureusement, la fièvre ne me quitta pas de tout le ramadan et les jours mêmes auxquels je n’avais pas d’accès la rate et le foie se dilataient ; mes nuits étaient fiévreuses et mes forces allaient en diminuant. Je n’allais que rarement chez le roi quoiqu’il m’eût recommandé de ne pas interrompre mes visites pendant le ramadan car à cette époque il avait plus de loisirs que de coutume. Le fait est que l’usage l’obligeait à passer la plus grande partie de la journée sous le hangar-véranda de l’estrade en pisé, qui se trouvait dans la cour extérieure.

Le 25 novembre on célébra l’Aïd-el-Fitr. J’avais été pris la nuit d’un terrible accès de fièvre, je demeurai sans connaissance pendant une demi-journée. Il me fut impossible d’assister à la procession du roi et de son peuple vers la vieille mosquée hors de la ville, où les prières devaient être dites. En l’honneur de la fête et dans la mesure de mes moyens, j’habillai de neuf mes domestiques. Mohammed reçut un tobe blanc du Bornou, comme Billama était d’une propreté douteuse je lui en donnai un teint en noir, Hammou, mon domestique marocain, reçut un de ces châles en laine (haba ou barka) que les Arabes portent en ces pays, son esclave eut un pantalon neuf et je fis présent au koursi Tom d’un beau kororobchi (tobe de Kano). D’après les dires de Mohammed et de Hammou, qui avaient vu le défilé du cortège royal, la cavalerie était à peu près deux fois moins nombreuse que celle qu’on rassemblait à Kouka à de pareilles solennités, soit mille hommes environ. Bien entendu, c’étaient seulement des tanga’s, c’est-à-dire des hommes des corps de troupe permanents, les contingents des villages ne prenaient pas part au défilé. Toujours d’après mes gens, les akade des Salamat’s, des Mahamid’s et des Rachid’s commandaient chacun à peu près cent cavaliers, la momo et le tintelak Youssef en avaient soixante, le grand eunuque cinquante, la meiram Sara une trentaine et les autres chefs de vingt à cinquante. La moitié de cette cavalerie, bêtes et gens, était capitonnée de coton, les cavaliers étaient armés de sabres. On me dit que l’infanterie était très nombreuse mais que les réguliers du roi comptaient à peine cent esclaves armés de fusils ; dans la cavalerie de la maison du roi la proportion d’armes à feu n’était pas plus forte et c’étaient les touéirat’s (pages) et les korayat’s (palfreniers) qui en étaient détenteurs. Chaque akid avait une ou plusieurs douzaines de fusiliers parmi ses tanga’s.

Le roi Ali et ses fonctionnaires cherchaient à augmenter par tous les moyens le nombre des armes à feu. L’entourage du prince devait s’exercer tous les jours au tir et les meilleurs tireurs recevaient les armes à deux coups. Mais le plus puissant des akade ne disposait pas plus de cinquante fusils et dans tout le royaume il y en avait à peine un millier.

Dans le cortège figurait un petit canon porté à dos de chameau, mais l’affût manquait ; pour servir la pièce il fallait la mettre à terre et en relever la gueule en plaçant des pierres dessous. Quant aux chevaux, ils étaient pour la plupart de cette race dont j’ai déjà parlé et qui se trouve aussi au Darfour.

Plusieurs esclaves tenaient au-dessus de la tête du roi un parasol de gigantesques dimensions où brillaient toutes les couleurs de l’arc-en- ciel. Le prince se faisait précéder de sept éventoirs en plumes d’autruche : les rois du Ouadaï en avaient habituellement trois, les quatre autres avaient été pris à l’ennemi. Mais les porteurs ne faisaient pas ces évolutions et ces pas de danse que j’avais eu l’occasion d’admirer chez Abou Sekkin.

Les princes de ces régions ont coutume de recevoir à l’occasion de pareilles solennités des cadeaux de leurs sujets. Le hadj Ahmed Tangatanga avait institué pour les marchands étrangers l’usage d’un cadeau annuel, le salam. Déjà ce présent prenait le caractère d’un impôt imposé par la coutume ce qui était naturel dans un pays où les impôts s’appellent coutumes (ada pluriel aouaïd). Les Ayal’s el Bahr réunirent cent vingt makta’s cette année-là soit un makta par tête environ, mais les Kotoki’s et les Kanouri’s n’y contribuèrent que pour un dixième à peu près ce qui bien entendu, ne manqua pas de faire mauvaise impression en haut lieu.

A la fin du ramadan on apprit qu’une caravane de marchands tripolitains venait d’arriver au Borkou se dirigeant vers le Ouadaï. Après avoir évité le pays pendant de longues années deux tripolitains entreprenants étaient venus à Abecher l’année avant celle de mon arrivée ; ils avaient fait de si beaux bénéfices qu’une importante caravane s’était organisée pour faire du commerce avec le Ouadaï. Au commencement de mon séjour à Abecher le Mourabid de Katroun était venu, il avait sollicité le concours du roi Ali pour protéger la caravane sur la route de Tripoli au Tibesti, au Fezzan, au Borkou et au Ouadaï. Ses démarches avaient échoué, le roi lui avait répondu et c’était vrai, qu’il serait très heureux de recevoir les marchands étrangers mais qu’il ne pouvait répondre de leurs sécurité que dans les limites de ses Etats ; c’est-à- dire depuis Woun au Borkou sur la route du Fezzan et Ouanyanga sur celle de Bengazi. Ceci n’empêcha pas qu’au commencement de décembre on nous annonça une caravane de deux cent soixante chameaux venant de Tripoli. Quelques jours après, les deux marchands qui étaient déjà venus à Abecher se présentèrent en avant courriers. Ils rapportèrent que cent quatre-vingt-dix chameaux campaient à Arada chez les Mahamid’s et que soixante étaient restés à Woun, trop fatigués pour poursuivre le voyage. Immédiatement, le roi Ali envoya un courrier au chef Derbei de Woun pour lui intimer l’ordre de remplacer ces soixante chameaux par des bêtes valides et de faire transporter les marchandises à Arada. Le 3 décembre ces deux marchands vinrent me voir, ils ne purent que me donner de vagues renseignements sur ce qui se passait en Europe, mais ils me firent grand plaisir en m’annonçant qu’un nommé Zommit me remettrait des lettres et de l’argent de la part de M. Rossi, consul d’Autriche à Tripoli.

Depuis que j’avais quitté Tripoli et suivant les séculaires traditions turques, de nombreux gouverneurs s’étaient succédés après Ali Riza Pacha ; il en avait été de même au Fezzan. Et si les voyageurs pouvaient rendre grâces à Dieu qui avait accordé deux années très fertiles au pays, il leur était difficile et cela encore n’avait rien que de très naturel de dire du bien de leur gouvernement.

Les membres de la caravane étaient tous Tripolitains ; j’avais espéré revoir à cette occasion quelques-uns de mes amis du Fezzan. En comptant le séjour au Fezzan, la caravane était restée cinq mois en route, les chameaux ne portaient que trois quintaux et demi à quatre quintaux et cependant le quart était hors de service. Pourtant les chameaux du Nord ont une excellente réputation comme bêtes de somme. Probablement ceux des Kebabich’s du Nil sont plus vigoureux et plus résistants, car il n’est pas rare de voir les Djellabi de Dongola charger de huit quintaux les bêtes qu’ils mènent au Darfour.

Les Tripolitains ne tardèrent pas à faire leur entrée solennelle ; le roi Ali avait convoqué tous ses fonctionnaires et hauts dignitaires en vêtements d’apparat et à cheval sur le Facher, la place du palais ; il les avait passés en revue, puis les avait envoyés au-devant de la caravane avec des montures de choix pour les personnages les plus considérables. Un nouvel accès de fièvre m’empêcha d’assister à cette solennité. Mais dans le courant de l’après-midi, j’allai sur mon âne à la zeriba de l’akid des Mahamid’s pour y saluer ces messieurs.

J’y rencontrai le chef de la caravane Mohammed Bey ; il était petit-fils de Youssef Pacha ; il venait en marchand, mais était en même temps chargé de remettre au roi Ali des présents de la part du gouverneur général de Tripoli. Son frère, le fils du marchand Zommit et quelques autres membres de la caravane l’entouraient. Ils brillaient tous dans leurs vêtements de velours et de soie, sous leurs haïks et leur linge en djérid. Depuis longtemps je n’avais vu pareille splendeur et j’avais honte de mes modestes vêtements de Djellabi. Tous ces marchands étaient de beaux hommes, intelligents mais froids et guère accueillants. Je fus très désappointé en apprenant que Zommit avait eu la négligence de placer la lettre qui m’était adressée dans un ballot de marchandises qu’il ne retrouvait pas. Depuis deux ans j’étais sans nouvelles de mon pays et j’étais obligé d’attendre pour en avoir que Zommit eût déballé ses bagages dans la case qui lui serait définitivement assignée.

Le roi fit présent aux marchands des superbes chevaux qu’il leur avait envoyés pour faire leur entrée dans la capitale, il mit aussi des cases à leur disposition, ce qui n’était pas aussi facile à Abecher qu’à Kouka, car la place ainsi que les demeures dont on disposait étaient restreintes. Ce ne fut qu’après ces premières marques de bienveillance que le souverain reçut les cadeaux qui lui étaient destinés. Comme le roi souffrait légèrement de coliques j’avais été appelé au point du jour et je lui avais fait prendre du sel anglais dont précédemment déjà il avait pris une forte dose. L’akid des Mahamid’s vint alors apporter à son maître le salam des Tripolitains. Ces présents étaient très riches et représentaient au Ouadaï une valeur de plusieurs milliers de thalaris. C’est ainsi qu’il y avait une selle recouverte de velours brodé d’argent et une paire d’étriers en argent ; un service à thé du même métal, des étoffes, des vêtements de toutes façons, des montres en or, etc., etc. L’après-midi, j’étais retourné chez le roi pour prendre des nouvelles de sa santé et m’informer de l’effet de mon ordonnance quand Mohammed Bey parut. Il était porteur des présents du mouchir de Tripoli, un sabre et un magnifique burnous. La fierté du roi et la simple logique de ses raisonnements eurent une nouvelle occasion de se manifester. Le sabre avait déjà été porté ; on le voyait clairement au velours du fourreau et au métal de la poignée qui étaient passés. Le roi Ali en prit prétexte pour refuser les cadeaux. Il exposa avec beaucoup de calme au messager, tout troublé du mécontentement du prince, qu’un roi n’avait pas l’habitude de se servir de choses dont un autre s’était servi déjà. Il le priait donc de vouloir bien reprendre les présents et de faire connaître à son maître le motif du refus. Mais, ajouta-t-il fort aimablement, l’envoyé n’était pas coupable, et il lui serait tout aussi cher que s’il lui avait apporté les présents les plus précieux.

Le gouverneur général de Tripoli avait écrit une lettre au roi pour me recommander auprès de lui, je devais la lui remettre en personne. Mais cette missive eut le même sort que celle du Cheik Omar, le prince ne voulut pas la recevoir et s’étonna qu’un pacha de Tripoli eut la prétention d’apprendre à un roi du Ouadaï comment il devait se conduire vis à vis des étrangers.

Je pris prétexte des lettres que je venais de recevoir de mon pays — la vérité est qu’elles venaient de Tripoli, car je n’avais pas reçu de nouvelles directes d’Allemagne — pour entretenir le roi d’une affaire qui avait été un des motifs déterminants de mon voyage au Ouadaï : l’assassinat de E. Vogel et la recherche de ses papiers. A plusieurs reprises j’avais interrogé sur ce douloureux événement ceux qui à l’époque habitaient Abecher et si je ne devais pas attendre du roi Ali des détails circonstanciés sur un forfait perpétré alors qu’il n’était pas à Abecher, je ne pouvais quitter le pays sans l’en avoir entretenu et l’avoir prié de me restituer ceux des papiers de l’explorateur qu’il aurait encore en sa possession. Mon dévoué ami, le hadj Ahmed, m’avait toujours déconseillé de la façon la plus pressante cette démarché. Il insista, m’assura que si je tenais à la vie je ne devais jamais causer au roi de cet événement, dont le souvenir lui était d’autant plus pénible qu’il était lui-même d’une stricte équité et n’avait pas trempé dans le forfait. A plusieurs reprises les sollicitations de mon ami m’avaient détourné de mon devoir mais je lui avais déclaré que si je me décidais à le remplir, je ne l’en préviendrais pas. Je saisis donc ce prétexte pour en causer avec le roi. J’usai de périphrases, car je tenais à ne pas éveiller sa susceptibilité ; je lui dis que je venais de recevoir des lettres de mon pays, qu’on y applaudissait à la peinture que j’avais faite de son caractère, de sa sagesse et de son équité, que parmi ces lettres il en était une d’un vieillard, le père d’un de mes compatriotes décédé au Ouadaï. J’ajoutai que les écrits de nos chers morts avaient pour nous un prix inestimable et que le vieillard, confiant dans la générosité du roi Ali, le suppliait d’adoucir les jours qu’il lui restait encore à vivre en lui restituant ceux des papiers de son fils qui seraient encore à Abecher. Le roi Ali parut extrêmement surpris et embarrassé quand je lui eus adressé cette requête. Il essaya d’abord de dissimuler et m’assura qu’il ne savait rien de la chose.

Comment ! me dit-il, un de tes frères est mort dans mon royaume ?

Je répondis : « O prince ! de longues années se sont écoulées depuis ; à ce moment, tu étais à peine adulte, tu habitais loin de la capitale, dans l’intérieur du pays. Nous ne savons pas exactement quelle fut l’affreuse mort de notre frère ; mais toute l’Europe sait que toi, ô mon Seigneur ! tu n’en es pas responsable. Nos mœurs et notre religion réprouvent la vengeance et, si je t’entretiens de ce douloureux événement, c’est que je sais la noblesse de tes sentiments, c’est que je veux que tu sois réputé le souverain le plus généreux et le plus juste du Soudan. Nous ne voulons pas des biens de l’explorateur, ils nous importent peu ; nous ne voulons que les papiers qu’il aurait laissés, pour pouvoir réjouir le cœur de son vieux père et rehausser ta gloire. »

Le roi s’informa alors du nom de la victime et, quand je le lui eus dit (Abd El Ouahid), ses souvenirs parurent se préciser ; il me dit :

« Ecoute, chaoudja ! (c’est le nom que les Arabes instruits donnent aux chrétiens, en Syrie, en Egypte, au Darfour et au Ouadaï) la mort de ton compatriote est survenue bien avant mon avènement au trône, et je n’en ai qu’une imparfaite connaissance ; mais je ferai faire des recherches selon ton désir et je te restituerai les papiers qu’on retrouvera. »

De nouveau je l’assurai qu’en Europe personne ne songeait à le rendre responsable d’un crime commis par son père et que seule la confiance que nous avions en sa justice nous avait incités à lui adresser cette requête. Mais dès ce moment, j’eus l’intuition que mes efforts resteraient vains. Le roi avait honte pour son père, coupable de ce forfait ; il avait honte pour son pays, dont le bon renom était compromis et il paraissait très décidé à faire disparaître, pour ne plus jamais le rappeler, jusqu’au souvenir de ce crime que l’on commençait à oublier. Quelques jours avant mon départ, il m’assura qu’on n’avait pu retrouver les écrits de E. Vogel ; mais il est fort possible qu’un jour on en découvre des fragments. Les musulmans ne détruisent pas les manuscrits. A l’exception des papiers de commerce, toutes leurs écritures ont un caractère religieux et dès lors, ils les entourent du plus grand des respects ; ils ne brûleront jamais intentionnellement un manuscrit.

Voici les résultats de mon enquête sur la fin de notre malheureux compatriote. Au commencement de l’année 1856 il avait entrepris le voyage de Kouka à Abecher en passant par le Fitri ; il était arrivé dans la capitale à la fin de cette année ; le roi Cherif lui avait fait assez bon accueil. Mais la conduite de l’explorateur fut insensée ; il ne tint aucun compte des méfiances et de l’étroite mesquinerie des habitants ; ce fut sa perte. Infatigable, Vogel était toute la journée loin de sa case ; il parcourait le pays à pied ou à cheval, écrivait ou dessinait. Il éveilla ainsi les pires soupçons chez ce peuple primitif qui ne comprenait pas une pareille conduite. On l’avait logé chez l’akid Djerma, le père de notre akid des Mahamid’s ; tous deux remplissaient les mêmes fonctions et leurs souverains les estimaient également. Ce fut cet akid Djerma qui fit remarquer au roi, quelques jours à peine après l’arrivée de son hôte, combien ses allures étaient étranges et suspectes. Mohammed Cherif, ce tyran sanguinaire, très hostile aux Arabes, avait déjà fait mettre à mort de nombreux Fezzanais ou Tripolitains ; il venait de faire subir le même sort à un cherif de Bengazi, soupçonné d’espionnage pour le compte des Turcs. Les habitants du Ouadaï, tous xénophobes, rappelèrent cette exécution pour exciter la défiance du roi contre l’étranger aux yeux bleus et à la blonde chevelure qu’était Vogel et qui paraissait aussi suspect. On fit comprendre au roi que Vogel n’avait entrepris son voyage que pour se renseigner sur la mort du chérif de Bengazi et pour continuer les pratiques de celui-ci. Mohammed Chérif n’avait pas besoin de preuve d’une pareille assertion ; les plus légers soupçons lui avaient toujours suffi pour condamner à mort et d’ailleurs que vaut une vie humaine au Ouadaï ! Il répondit simplement à l’akid Djerma : « S’il en est ainsi, il serait plus simple de le faire massacrer ». Un jour, Edouard Vogel se promenait dans les environs d’Abecher, escorté par les gens de l’akid Djerma ; on arriva à un groupe de rochers granitiques tout près de la ville ; on me les a montrés. Et ce fut là qu’on l’assomma avec ces massues ou gourdins ferrés qu’affectionnent les habitants du Ouadaï et dont se sert pour les exécutions, cette caste honnie des Kabartou’s, à la fois musiciens et bourreaux. Vogel n’avait séjourné que treize jours à Abecher.

Quand j’eus suffisamment gagné la confiance des gens, pour les amener à causer avec moi de ces événements — car c’étaient des secrets d’Etat et ceux qui les savaient, les taisaient, par crainte du roi — ils essayèrent de me rassurer car ils croyaient que ces renseignements me feraient craindre pour ma propre vie. Ils me disaient : « O chaoudja ! il ne faut pas t’alarmer, cet homme n’était pas comme toi. En vérité, il n’était pas bon, il n’aimait pas les gens, ne recevait pas volontiers leur visite et comme il ne savait qu’un peu d’arabe, il ne pouvait causer avec eux. Il se nourrissait presque exclusivement d’œufs, est-ce là la nourriture d’un homme bien pensant ? pour écrire il ne se servait pas d’encre, comme tout le monde, mais d’un bâtonnet. »

Futilités ! dira-t-on, oui, mais futilités qui eurent de terribles conséquences ! La relation de la mort de Vogel, envoyée en 1862 du Kordofan par Werner Munzinger, relation qu’il tenait du chérif Mohammed ech Chingiti est exacte, à la date près. Le Chingiti avait fait le voyage de Kouka à Abecher avec la même caravane que Vogel. L’horreur que lui inspira le forfait de Mohammed Cherif, peut-être aussi la crainte qu’il avait pour sa propre vie, lui firent avancer son départ d’Abecher. N’avait-il pas été à la côte Nord, lui aussi ? Dès lors, ne pouvait-on le soupçonner d’être un espion venu pour se renseigner sur l’exécution du chérif de Bengazi ?

J’avais remarqué l’embarras du roi quand je l’avais entretenu du sort d’Edouard Vogel. Il était de notoriété publique que ce noble prince avait désavoué publiquement l’assassinat de Beurmann, commis par ses fonctionnaires au Kanem ; il avait même refusé de recevoir la succession de l’explorateur. D’ailleurs cet autre compatriote n’avait pas été assassiné au Ouadaï et je pris, par conséquent, la liberté d’en entretenir le roi. Il est probable qu’il m’eut fait un tout autre accueil si j’avais voulu lui causer d’événements dans lesquels sa responsabilité eût été plus directement engagée.

Le hadj Ahmed avait beaucoup d’estime pour son souverain et ami, mais il resta littéralement pétrifié quand il apprit l’incroyable témérité dont j’avais fait preuve en agissant auprès du roi malgré ses avertissements répétés. Il s’écria : « Vous êtes insensés, vous autres Européens ! Il ne vous suffit pas de recevoir, dans un pays comme le Ouadaï, l’accueil le plus amical et le plus bienveillant de la part du roi, il faut encore que vous cherchiez à y laisser votre tête ! »

J’ai déjà parlé de la grande différence entre les marchands arabes du nord de l’Afrique et ceux du Haut-Nil. J’en eus une nouvelle et très désagréable preuve quand Mohammed Zommit me remit les lettres et l’argent qui m’étaient destinés. Non seulement il fallut attendre plusieurs jours que toutes ses marchandises eussent été déballées, mais encore il ne me paya les trois cent cinquante thalari’s que le consul Rossi l’avait chargé de me faire tenir qu’après bien des tergiversations et des chicanes. Au Tripoli, il avait reçu des thalari’s au titre légal, au Ouadaï il voulait m’obliger à recevoir des pièces de kham au cours du jour. J’insistai pour qu’il me payât au moins la moitié de la somme en numéraire ; il s’exécuta, mais s’acquitta pour partie en écus espagnols qui n’avaient pas la valeur du thalari. Il m’affirma qu’à Tripoli on l’avait payé en cette monnaie. Or je savais pertinemment qu’elle était le produit de la vente de ses marchandises à Abecher. Quand enfin il s’acquitta, il fit les plus grandes difficultés pour agréer les témoins qui devaient signer le reçu avec moi et il se perdit en discours sur l’importance du service, qu’il me rendait de façon si désintéressée. Combien ces procédés différaient-ils de ceux du hadj Hamza de Dongola qui, dès que je fus arrivé au Darfour, me remit cinq cents thalari’s qu’il avait apportés d’Egypte, sans exiger ni reçu, ni témoins.

CHAPITRE VII

=Le pays et ses habitants=

Je n’ai pu que faire une rapide exploration du Ouadaï et des pays fétichistes qui le limitent au Sud, de même, je n’ai pu que fixer approximativement la superficie du pays et ses frontières. Je me bornerai par conséquent à un aperçu général sur les populations et un bref résumé de leur histoire. Toutefois, ces premiers résultats pourront servir à une nouvelle exploration de ce pays dont la majeure partie est encore inconnue. Les voyageurs qui m’ont précédé au Ouadaï sont ce malheureux E. Vogel qui y trouva une fin prématurée et Maurice von Beurmann qui, voulant poursuivre l’œuvre de son audacieux prédécesseur, fut, à la frontière du pays, victime de la xénophobie et du fanatisme d’un fonctionnaire du Ouadaï. Les renseignements que nous devons au cheik Mohammed el Tounsi sont pour le moins très incomplets. Ses notes topographiques sont confuses et erronnées et son tableau du Ouadaï, un tableau qui ne repose que sur ses propres observations ou ses propres hypothèses en négligeant tous autres renseignements, ne donne qu’une très fausse idée du pays.

Si tant est que le Ouadaï proprement dit a des frontières naturelles on peut dire que ce sont : au Nord, le désert ; à l’Ouest, le lac Fitri ; au Sud, le Bahr-es-Salamat ; à l’Est, le Darfour et les affluents du Bahr-es-Salamat. La frontière occidentale se trouve à peu près au degré 18° 30 de longitude Est Greenwich ; au 13e parallèle, le pays a environ quatre degrés du Nord au Sud et au méridien d’Abecher, c’est-à-dire entre le 20e et le 21e degré de longitude Est de Greenwich, il en a environ trois et demi de l’Est à l’Ouest. Le pays n’est pas exactement délimité, mais on peut admettre que sa superficie est de trois mille milles carrés allemands[4]. Le roi Ali a considérablement accru cette superficie, il a soumis une partie des tribus du désert : les Daza’s, les Ouanya’s et les Bideyat’s, le pays de Fitri, une partie du Kanem et du Bahr-el-Ghazal, le Baguirmi, enfin, le pays du Rounga au delà du Bahr-es-Salamat. Il a porté les limites de son empire et en même temps celles de l’islam au delà du Kouti jusqu’aux tribus niam-niam du Dar- Banda. Si l’on ajoute les territoires de ces tribus soumises à celui du Ouadaï proprement dit, et on y est autorisé, car le lien qui les rattache à Abecher est plus qu’un lien de vassalité, la superficie du pays double à peu près et on peut l’estimer à cinq mille milles carrés allemands avec un nombre correspondant d’habitants. Mais si nous laissons les pays qui se sont ajoutés au Ouadaï proprement dit pour nous occuper de ce dernier seulement, la superficie demeurera fixée à trois mille milles carrés.

On admet généralement que la densité de la population du Soudan oriental est d’un habitant par mille carré. Cette moyenne est à peu près exacte pour le Darfour ; pour le Bornou elle est certainement trop petite et trop élevée pour le Ouadaï. Pour évaluer la population je me suis basé sur les renseignements et les communications de gens connaissant le pays et les plus dignes de foi. Il m’a fallu un pénible travail de plusieurs mois pour dresser la liste de tous les villages des tribus, et de leur population approximative. J’ai supposé que dans ces dires on omettait à peu près le tiers ou le quart des villages et j’ai des lors estimé les villages à cent cinquante et les familles à sept individus. Ces calculs m’ont conduit à évaluer la population du Ouadaï proprement dit à deux millions et demi d’habitants. Mais encore ne faut-il pas perdre de vue qu’une grande partie du pays est un désert inhabité.

Le pays s’élève graduellement de l’Ouest à l’Est ; à la frontière occidentale, l’altitude varie de deux cent cinquante à trois cent trente mètres ; à la frontière orientale, ce chiffre s’élève à cinq cents ou six cent cinquante mètres. Dans le Nord, le sol rocheux et stérile domine souvent, l’eau manque ; à l’Est et au Centre, le pays est montagneux ; toutefois, le sol est souvent léger, sablonneux et l’eau est abondante. Le Sud, enfin, est caractérisé par un sol argileux et gras.

Les principaux fleuves du pays sont, sans aucun doute, le Batha et le Bouteha, qui prennent leur source dans les montagnes de l’Est et du Nord-Est du Ouadaï. Ces fleuves sont à sec pendant la plus grande partie de l’année ; mais l’eau reparaît dans quelques parties de leurs cours et on trouve toujours, à un mètre ou un mètre cinquante de la couche de gravier qui constitue le lit du fleuve, une nappe d’eau abondante et fraîche. A la saison des pluies, ces eaux deviennent des torrents impétueux. Le Bahr-es-Salamat, au Sud du pays, est le principal fleuve issu du massif de Marra au Darfour ; il draine les eaux des versants Ouest et Nord de ce massif et si, comme le Batha, il est souvent à sec, son bassin est plus étendu et sa richesse en eau plus grande.

Le Bahr-es-Salamat sert de frontière entre le Ouadaï et le Darfour sous le nom d’Ouadi Asounga ; il conserve ce nom jusqu’au Dar-Soula, recueille de nombreux petits ouadi’s et prend successivement les noms d’Ouadi Asounga, d’Ouadi Kadja, d’Ouadi Kia ; d’ouadi qu’il était, il devient alors fleuve : c’est successivement le Bahr Korte, le Bahr Mangari, l’Omm-et-Timan, le Bahr-es-Salamat ou Bahr-et-Tine. Au Sud du Kibet, il abandonne la direction de l’Ouest pour prendre celle du Sud- Ouest. A trois étapes à l’Ouest du Dar Rounga, le fleuve se perd dans le lac Iro, mais il est probable qu’une infime partie de ses eaux sort de nouveau du lac Iro et va rejoindre, sous le nom de Bahr-Iro, un des affluents du Chari, le Bar-Batchikan. Le lac Iro est bien plus grand que celui de Fitri ; on y trouve des îles où les Salamat’s se réfugient en cas de danger ; il est remarquable par ses nombreux hippopotames et crocodiles. Dans ce lac se jette aussi le Bahr Andoma, qui vient du Nord, du lac Bougdi. Les Andoma’s sont une fraction de la tribu des Oulad Rachid. Le lac Bougdi, de moitié plus petit que le lac Iro, recueille les eaux de nombreux ouadi’s venant du Nord et, s’il est probablement plus petit que le lac Fitri, ses eaux doivent être plus profondes. Au Sud du Bahr-es-Salamat, qui est la frontière du Ouadaï proprement dit, se trouve le Rounga ou le Dar Rounga, qui est incorporé au Ouadaï depuis l’avènement du roi Ali, tout en conservant un sultan particulier.

Mon voyage au Bahr-es-Salamat avait pris fin au Mangari. De là, il faut deux fortes étapes pour arriver au Terkama, le district le plus septentrional du Dar-Rounga. Du Terkama, il faut à peu près deux jours pour aller à Ardh El Khalifa, puis un jour et demi, pour atteindre Kouka. Le septième jour, on est sur les rives de l’Aoukadebbe qui, sous le nom de l’Auk, prendrait sa source dans le Fongoro au Darfour et se grossirait, probablement avant d’arriver au Dar Rounga, de quelques fleuves du Kordol, un pays montagneux au sud du Simyar et habité par des populations fétichistes. Au sud de l’Aoukadebbe, le pays est traversé par une série de fleuves ; savoir, en allant du Nord au Sud : le Merabe, le Boungoul, le Ngardjan et le Tete. Ces fleuves grossissent de leurs eaux l’Aoukadebbe, tout près de la frontière Ouest du Rounga et ce fleuve se jetterait lui-même alors dans le Chari, au pays des Boua’s. Si, après avoir passé l’Aoukadebbe, on continue le voyage au Sud, on passe pendant plusieurs jours dans un pays inhabité, on traverse les rivières précitées, qui, dit-on, prennent leur source à l’Est et au Sud- Est dans le pays des Goulla’s et des Banda’s du Nord, on oblique le dixième jour au Sud-Ouest et le onzième on arrive à Dilfo, le premier village kouti. La description du cours de l’Aoukadebbe, tel qu’il est déterminé par cet itinéraire, concorde absolument avec les renseignements que me donna un de mes serviteurs. Celui-ci avait quitté Zouny, un village du Bahr-es-Salamat, situé à deux jours au Nord-Est du lac Iro. Il avait pris le chemin du Sud pour chasser les esclaves. Il lui avait fallu cinq jours pour atteindre l’Aoukadebbe. D’après ses dires, les Fanga’s habitent au Sud du lac Iro et les Koulfe’s à l’Ouest et au Sud-Ouest du Kouti au pays des Koulfe’s, la distance pourrait être franchie en dix jours de marche au Nord-Ouest. A l’Est du chemin suivi par ce domestique, il y avait une solitude inhabitée, contigüe au Rounga.

Partant du Kouti, il faut trois étapes au Sud pour atteindre le Bahr-el- Abiad (le fleuve blanc) ; mon homme rapportait qu’en été, c’est-à-dire avant la crue, ce fleuve avait de deux à trois cents pas de large et de un mètre à un mètre cinquante de profondeur. Pour aller de l’Aoukadebbe au Bahr-el-Abiad, il avait marché trois jours et avait atteint ce dernier fleuve en un point voisin de son confluent avec le Bahr-el- Azrek. Le Bahr-el-Azrek était de moitié moins large que le Bahr-el- Abiad, mais il n’était pas guéable. Le Bahr-el-Abiad devait avoir sa source bien loin dans l’Est, car l’homme qui me donna ces renseignements, un Bornouan qui habitait depuis longtemps le Kouti, ne savait rien de précis sur l’origine du fleuve. Le Bahr-el-Abiad et le Bahr-el-Azrek ont de l’eau toute l’année, on ne s’accordait pas pour en dire autant de l’Aoukadebbe. La source du Bahr-el-Azrek se trouverait à cinq jours et demi du Kouti et à deux jours au Sud du Bahr-el-Abiad, au Kaga (mont) Lele. Il faudrait enfin quatre étapes pour aller du Bahr-el- Abiad dans le pays des Banda’s Marba, où le Bahr-el-Ardh prend sa source. Ceci concorde encore avec les renseignements de mon domestique, auquel il avait fallu quatre jours et demi pour venir du Bahr-el-Azrek au Bahr-el-Abiad en un point où ce dernier fleuve avait déjà reçu les eaux du Bahr-el-Azrek.

Mon Bornouan me dit que le Bahr-el-Ardh avait presque la même largeur que le Chari à Kousseri, c’est-à-dire après son confluent avec le Logone. Quand au contraire nous passâmes au Darfour l’Ouadi Tineat, un fleuve qui a à peu près trois cents pas de large, mon domestique me dit que le Bahr-el-Ardh était beaucoup plus important. A l’en croire, le Bahr-el-Ardh et il l’avait vu avant la saison des pluies, avait un courant très rapide, les ilôts y étaient nombreux comme dans le Chari et sa profondeur variait de un mètre à un mètre cinquante. Le fleuve était sillonné par de nombreuses pirogues, appartenant aux fétichistes riverains.

Mon Bornouan du Kouti après avoir passé le Bahr-el-Ardh avait fait encore cinq ou six étapes vers le Sud. Il était alors arrivé à un fleuve beaucoup plus large que le Chari, peuplé d’innombrables crocodiles et d’hippopotames, avec une foule d’îles, toutes habitées. Ses compagnons de voyage lui avaient dit que c’était le Bahr-Kouta ; il se dirigeait vers l’Ouest alors que le Bahr-el-Ardh coulait au Nord-Ouest ; ceux qui connaissaient ce fleuve affirmaient qu’il était absolument indépendant du système du Chari et arrosait le pays des Fellata’s. Est-il vrai que le Koubanda de Barth, l’Ouelle de Schweinfurth et ce Bahr-Kouta qui ne sont qu’un seul et même fleuve, ne soient que le cours supérieur du Chari ? Ou faut-il croire que, contrairement à mes hypothèses, le Logone est un fleuve complètement indépendant du Chari ; à l’appui de cette opinion on pourrait invoquer alors les différences que présentent ses crues avec celles du Chari.

Lorsque j’avais atteint le point extrême de mon voyage au Baguirmi, on m’avait toujours dit que le Bahr-el-Ardh n’était qu’un affluent du Chari, mais personne n’avait pu m’indiquer l’emplacement exact du confluent. Cela d’ailleurs, n’est pas fait pour surprendre dans un pays où tous les renseignements sur les confluents des fleuves et leurs embranchements sont vagues et contradictoires. C’est ainsi qu’on ne peut encore affirmer la communication du lac Iro avec le système du Chari et qu’on ne peut indiquer avec précision les confluents du Bahr-el Abiad et de l’Aoukadebbe avec le Chari.

Je pus déterminer plus exactement encore la situation respective du Rounga et du Kouti, grâce aux renseignements d’un Roungaoui qui avait mis neuf jours à aller de Kedetei au Rounga jusqu’à l’Ouadi Salah, ainsi que par les rapports de mon Bornouan du Kouti qui avait mis quatorze jours pour aller de Birkarouiya au Darfour jusqu’à la province d’Ardh el Khalifa, au Rounga et qui dans le même délai avait parcouru, en se dirigeant vers l’Est, de nombreux pays banda’s et était parvenu jusqu’au village de Salah Tete, situé dans le pays des Banda’s Miri, à cinq journées au Sud de Hofrat en Nouhas.

Administrativement, le Dar Rounga se divise en quatre circonscriptions de quinze villages environ. Terkama est la circonscription septentrionale ; puis, en avançant au Sud et dans l’ordre : Ardh el Khalifa et Kouka. Ce dernier district est limité au Sud par l’Aoukadebbe, dont le cours marque en même temps la frontière du Dar Rounga proprement dit. Enfin, la quatrième circonscription, celle d’Agouare, se trouve à l’Ouest des précédentes. Le Rounga proprement dit est traversé par un grand nombre de petits fleuves, le sol est constitué par un humus très dur, mais on dit qu’il est sablonneux dans le Terkama. Le Kouti ou le Dar Kouti, qui s’étend au Sud-Ouest du Kouka et dépend du Rounga, peut être traversé en deux étapes de l’Est à l’Ouest et a quatorze villages. Les habitants sont de la même race que ceux du Rounga mais fétichistes alors que ceux-ci sont musulmans. Ces gens du Rounga, alliés aux Mangari’s et aux Kibet’s, sont hauts de taille, noirs de peau, très forts, très audacieux, très belliqueux et formidables chasseurs d’éléphants et de rhinocéros. Le Rounga est séparé du Bahr-es- Salamat par une solitude qu’on ne peut guère traverser à la saison des pluies ou immédiatement après, par suite des grands marais qui se forment dans ce sol gras et argileux.

L’akid des Salamat’s qui a la haute surveillance du pays va toutes les années au Rounga. Il inspecte alors l’immense territoire qui lui est confié et fait des razzias au Sud, au Sud-Ouest et au Sud-Est pour développer les goûts belliqueux des habitants du Ouadaï autant que pour pouvoir satisfaire aux exigences du Sultan en esclaves et en ivoire.

Nous avons déjà dit que le pays de Rounga est infesté par les moustiques et les mouches d’espèce venimeuse, aussi le bétail, les chevaux et les ânes sont rares ; les chèvres paraissent mieux résister a ces piqûres ; les poules pullulent. On cultive le douchn, le dourra et le maïs. De petits commerçants, originaires des pays les plus divers, mais surtout du Bornou, se sont fixés au Kouti ; ils vont vers l’Ouest visiter les Sara’s, qui habitent à l’Est du Chari ; au Sud-Ouest, ils vont jusqu’au Bahr-el-Arab et au Sud jusqu’au Kouta, en passant par les innombrables fractions des Banda’s ; mais ils ne vont jamais vers l’Est, où habitent les Goulla’s, gens sans parole, sans foi ni loi.

A l’Ouest du Rounga et du Kouti le pays est couvert de rahat (pluriel : rouhout), c’est-à-dire de mares où se rassemblent les eaux des pluies ; à l’Est et au Sud le pays s’élève et devient montagneux. Au Sud du Rounga et du Kouti, les poules, les chèvres et les chiens sont les seuls animaux domestiques ; il n’y a ni chevaux, ni bœufs, ni ânes. Les principaux animaux sauvages sont : les lions, les panthères, les hyènes, les sangliers, les éléphants, les rhinocéros, les buffles, les antilopes, les fourmiliers et les porcs-épics ; les girafes sont rares. Les principales espèces arborescentes sont ; le cotonnier (_Eriodendron anfractuosum_) ; l’arbre à beurre (_Butyrospermum Parkii_) ; le palmier à huile (_Elaeis_) ; le palmier déleb (_Borassus flabelliformis_) ; de nombreux représentants de la famille des figuiers ; _Parkia biglobosa_ ; le bananier (_Musa_) ; le poivrier de Kemba (_Xylopia æthiopica_) ; on trouve aussi du tabac et un grand nombre de tubercules comestibles.

Les indigènes du Rounga et du Kouti, ainsi que les étrangers qui y résident, désignent les tribus qui habitent au Sud du Kouti, sur les rives du Bahr-el-Abiad, du Bahr-el-Azrek, du Bahr-el-Arab et sur la rive septentrionale du Bahr-Kouta, sous le nom collectif de Banda’s ou bien encore de Niam-Niam’s, car la plupart sont anthropophages. Mon Bornouan affirmait que ces tribus parlaient une seule langue et comme il la parlait couramment il m’en cita des mots. Dans tout le Dar-Banda le sol est rocheux ou riche en humus mélangé de sable, mais comme on me dit que le dourra était beaucoup cultivé et le douchn guère, il est à présumer que l’argile ne manque pas. Quelques régions sont très montagneuses, d’autres n’ont que des groupes de roches isolées, d’autres enfin sont complètement plates.

Les Banda’s se confectionnent des vêtements avec l’écorce du djoummeza (_Ficus sycomorus_) et leurs femmes avec le feuillage de l’habila. Les hommes comme les femmes, s’aiguisent les dents, se percent le bout des oreilles, les narines, les lèvres et y portent des cylindres d’étain en guise d’ornements. Ils abusent du merissa et du doumma, une boisson fermentée à base de maïs et de miel ; ils sont grands fumeurs de tabac. Nous avons dit déjà qu’ils sont cannibales ; avec les dents de leurs victimes ils confectionnent des colliers qu’ils portent, eux, leurs femmes et leurs enfants. Ils sont polygames et le nombre des femmes n’est limité que par leurs moyens. Ils achètent leurs femmes avec des perles, du fer, etc. Leurs armes sont : l’arc et ses flèches, la lance et une petite masse d’armes dont ils se servent comme projectile. Chaque ménage a une petite cabane où l’on adore la principale divinité, Ouamba ; ce dieu est du sexe féminin, son mari, le dieu Botokollo est installé dans la même cabane ; on leur fait des sacrifices et c’est en ce lieu sacré que les Banda’s prêtent serment et viennent faire bénir leurs enfants nouveau-nés ou leurs esclaves récemment acquis.

Si maintenant nous nous reportons au Ouadaï proprement dit, nous constaterons que le Nord n’est pas particulièrement fertile ; sur ce sol rocheux et aride, où l’eau manque souvent, on ne cultive qu’un peu de douchn et de coton. A l’Est au contraire, ainsi qu’au Centre, le douchn vient très bien et sur les terres grasses et argileuses du Sud on peut faire de riches récoltes de dourra et de massari (maïs). Le Nord-Est, l’Est et le Centre sont les parties les plus fertiles du pays, grâce à l’irrigation qui se fait par les affluents du Batha et du Bouteha. Le douchn, le principal aliment du pays, est cultivé partout. Dans le Fitri, près du lac, on le sème deux fois par an : au commencement des pluies d’automne et en hiver ou au printemps. Déjà nous avons énuméré les principales essences végétales, mais on cultive aussi l’arachide (_arachis_ et _voandzeia_), le loubia (_Dolichos Lubia_), le simsim (sesame), le tabac, l’indigo et le coton dans tous les pays, où comme dans le Fitri et le Dar-Soula, le sol renferme de l’humus et de l’argile. Mais c’est le bassin du Batha qui fournit le plus de coton. On récolte un peu de froment et de riz (firgami, chinkafe), principalement au Dar-Zioud. On trouve encore dans le pays la courge (_Lagenaria_), dont le fruit sert à confectionner les instruments et les ustensiles les plus divers, le ngourli, un cornichon sauvage très populaire, des pastèques de qualité très ordinaire, enfin beaucoup de plantes et d’herbes, répandues dans tout le Soudan, avec lesquelles on prépare les sauces qui accompagnent inévitablement l’aich. Les différentes variétés de Kreb (_eragrostis_), l’abou sabe, l’adar, l’askemmta, le bertemmele, sont très recherchées mais c’est le mil nègre (_penicillaria_) qui est l’aliment le plus répandu. Le Dar Saïd, où le sol est à la fois sablonneux et riche en humus, où l’eau est abondante, a les plus riches cultures de coton, de céréales et des autres produits du pays.

Dans certaines parties du royaume, comme au Tama, dont le Nord, l’Ouest et le Sud sont couverts d’assez épaisses forêts, la végétation arborescente est très importante ; mais dans beaucoup d’autres, dans le pays des Mimi’s par exemple, elle fait complètement défaut. Le karad (_acacia nilotica_) dont on utilise à la fois les fruits et le bois, est le plus répandu des acacias. Mais on trouve aussi le sayal, le talha et le harraza (_acacia albida_), le nabak el fil (_zizyphus sp._), le hedjlidj (_balanites ægyptiaca_ ou savonnier) aux multiples usages, le kittir (_acacia mellifera_), l’aboundouro, le siwak (_salvadora persica_), chau ou arak, le gamsa (bambou), le routrout, l’ochar (_calotropis procera_), le louban (_Boswellia ?_), le toundoub (_capparis sodada_), le kourna (_ziziphus sp._), le hachab et le tamarin (erdebe). Ce dernier arbre se rencontre surtout en grandes quantités dans le Dar Saïd et son fruit est un des principaux articles de commerce dans cette province bénie. On observe dans ces mêmes forêts l’ambassoa, un arbre très élevé qui a dans ses feuilles une matière colorante noire dont on se sert beaucoup. Au Dar Saïd, surtout sur les rives de l’Ouadi Hamra et au Fitri aussi, on trouve le palmier deleb (_Borassus flabelliformis_) mais cet arbre est plutôt rare. Au Fitri, j’ai vu des forêts de palmiers doum (_hyphaene thebaica_) comme je n’en ai vu que rarement.

La végétation du Ouadaï est moins développée que celle des pays voisins, le Darfour et surtout le Bornou. Le Ouadaï est d’ailleurs moins fertile et moins cultivé, principalement dans les pays fétichistes qui le limitent au Sud. C’est ainsi que l’autruche est encore abondante dans les déserts et les steppes du Nord et que d’innombrables troupeaux d’éléphants vivent dans les plaines qui s’étendent au Sud du Bahr-es- Salamat ainsi que dans le Rounga, le Kouti et le désert de Kitabel. Les territoires du Sud du Ouadaï, jusqu’au cinquième degré de latitude Nord à peu près sont encore vierges, il est très difficile d’y aller et non seulement le voyage est long, mais il est encore hérissé de dangers de toute espèce.

Au nombre des animaux féroces, il faut citer en premier lieu le lion. On ne le trouve pas dans le Nord du Ouadaï, mais il est fréquent dans tout le Sud à partir du Dar-Saïd, on le rencontre surtout dans les bassins du Batha et du Bouteha ainsi qu’au lac Fitri où il attaque souvent l’homme. On le chasse en compagnie mais on ne l’attaque pas franchement, on vient le relancer dans sa tanière et pendant qu’un des chasseurs excite la fureur du fauve, tout en se couvrant habilement de son bouclier, les autres l’entourent et le percent de leurs lances. Le sanglier se plaît sur les rives du Batha et du Bouteha ainsi que sur celles de l’Ouadi Hamra, on le dit dangereux. On trouve la panthère dans le pays des Kodoï’s, des Mararit’s, au Dar-Saïd et dans toutes les régions du Sud où il y a des forêts et des rochers. On distingue trois espèces de panthères : d’abord, le nimr, c’est l’espèce ordinaire de moyenne grandeur, celle dont la peau est la plus prisée, les deux autres espèces en diffèrent légèrement, l’ammer a le pelage uni et le fahad, plus petit, est tâcheté de noir sur fond fauve.

Il y a deux espèces de chats sauvages : l’assigonyaharam est noirâtre, de la taille du chien, mais vigoureux et féroce ; le bise (en arabe : le chat), ou le ngamm ech chala (le ngamm du désert) a le pelage foncé, on le dit tellement féroce et sanguinaire que l’éléphant et le lion eux- mêmes l’évitent. On trouve au Ouadaï trois espèces d’hyènes : le karraya est jaune foncé, le doungalaya est gris foncé avec une queue blanche et l’iritek est tâcheté ou tigré. Le crocodile (timsah) vit dans le Batha et dans tous les lacs importants du pays. Le rhinocéros se rencontre souvent près du Batha et du Bouteha, et les buffles ainsi que les girafes, pullulent dans les régions peu habitées du Sud. Dans tout le pays on rencontre de multiples variétés de gazelles et d’antilopes. J’ai pu reconnaître quatre espèces de gazelles et ce nombre doit être beaucoup plus élevé pour les antilopes. Celles-ci sont plus grandes que les premières et les femelles des deux espèces n’ont pas de cornes. Il y a au Ouadaï de nombreuses variétés de serpents, de scorpions et de lézards ; on trouve des tortues, tant sur terre que dans l’eau et chose curieuse, les secondes sont plus grosses ; on en recherche beaucoup la chair. Il y a plusieurs types de singes, j’ai pu en observer trois : le mongo est petit, grisâtre, sauf le visage qui est noir ; le gourr des Maba’s, qu’on trouve aussi au Tibesti, est grand et noir ; l’abalaya est petit, jaunâtre, avec une queue. Il n’y a pas de perroquets au Ouadaï mais bien des cigognes et des hérons qui quittent le pays à la fin de la saison des pluies. Les fourmis sont largement représentées, on les range d’après leur couleur et leur grosseur en six familles qui se spécialisent dans les céréales, les arbres ou les maisons mais dont la morsure est presque toujours très douloureuse.

Les bœufs, les moutons et les chameaux sont les animaux domestiques qui prospèrent le plus, aussi leur prix n’est-il que les trois quarts de celui que l’on paie dans le fertile Bornou. Les bœufs sont de l’espèce à bosse des Choua’s du Bornou ; les autres espèces n’ont que quelques représentants isolés. En général leur robe est brune. Les habitants ne s’en servent jamais comme bêtes de selle et très rarement comme bêtes de somme, car il y a assez de chameaux et d’ânes pour remplir ce rôle. Les ânes sont très répandus, particulièrement dans le Nord. La race est belle, grande et robuste, la robe généralement grise ou encore noire et blanche avec deux gros traits noirs sur le dos et les épaules. Les chameaux du Ouadaï viennent tous ou du Dar Tourtalou ou du pays qui s’étend entre Ouara et le Fitri. Ce sont de belles bêtes grandes et fortes ; elles ressemblent à celles des Toubou’s, mais leur ossature est plus robuste, le poil est lisse et jaunâtre. On apprécie beaucoup le lait des chamelles et la chair des animaux jeunes et gras, c’est presque la seule viande dont se nourrissent les personnages de condition. Les chameaux de bât peuvent porter environ quatre quintaux. On élève au Ouadaï une espèce de chameaux coureurs (méharis) qui ne vaut d’ailleurs pas celle de Souakim ou des pays touaregs.

Les moutons du Ouadaï n’ont pas de laine, ceux du Sud ont le poil très court et très lisse ; ce sont de petites bêtes d’une race inférieure, à mesure qu’on s’avance vers le Nord la race s’améliore et celle du Dar Zioud marque le milieu de l’évolution ; les moutons du Nord sont grands, haut perchés sur leurs pattes, la queue et le poil sont longs, leur couleur est foncée. On aime beaucoup le lait des brebis, la chair du mouton est préférée à celle du bœuf et la peau sert à confectionner des vêtements. Les chèvres sont certainement en aussi grand nombre que les moutons, surtout en pays Soungor et au Dar Saïd, où il n’est pas rare de voir un seul homme posséder un troupeau de cinq cents à mille chèvres. La robe est généralement blanche ou tâchetée de blanc ; on en boit volontiers le lait et on en mange volontiers la chair ; avec la peau, on fait d’excellentes outres et un fort bon cuir qui sert à confectionner différents objets. Le cheval est rare au Ouadaï ; il est petit, peu gracieux et cher. Nous avons dit déjà que la race avait été améliorée par des croisements avec des chevaux importés que l’on dit être des purs sangs arabes. Ces chevaux sont infatigables, très vifs et font des merveilles lorsqu’ils escaladent des rochers. Il est très rare de voir des chevaux complètement noirs ou complètement blancs, mais les chevaux isabelle et les alezans dorés sont fréquents. Ce sont les Soungor’s et parmi les tribus nomades les Koran’s et les Oulad-Hamed qui ont le plus de chevaux. Le roi Ali en était à la fois grand amateur et grand connaisseur, mais il appréciait moins la beauté de leurs lignes que les services qu’ils pouvaient rendre.

Il nous faut maintenant parler des habitants du Ouadaï : la population se compose des éléments les plus variés. Le noyau en est formé par les tribus libres, autochtones, qui sont concentrées dans le Dar Maba. Il faut y joindre les tribus africaines immigrées puis les nombreuses tribus arabes, pasteurs de chameaux dans le Nord et de bœufs dans le Sud, enfin les tribus fétichistes du Sud et les fractions des Téda’s au Nord.

Les tribus noires, autochtones, parlent toutes la même langue : le bora- mabang ; ils ne diffèrent ni par leurs caractères physiques, ni par leurs caractères moraux. Leur pays, le Dar Maba est le noyau de l’état du Ouadaï ; on dit que le mot est d’origine arabe, ce serait un composé de ma (eau) et de ba (père), tant ce pays montagneux et riche en eau du Dar-Maba, serait caractérisé par la phrase : l’eau est notre père.

Si, commençant par le Dar Maba, nous passons en revue les populations, nous trouvons d’abord les Kodoi’s. Cette tribu se trouve à moins d’un jour de marche au Nord-Nord-Est de Ouara, l’ancienne capitale du Ouadaï.

Kodoi signifie montagnard (de kodok montagne) ; les Arabes appellent quelquefois cette tribu les Abou Sounoun (les gens aux dents), cela à cause de leurs dents rouges, qu’ils prétendent être de l’eau cristallisée. Le pays des Kodoi’s se traverse en un jour et demi de marche de l’Est à l’Ouest et dans le même temps du Nord au Sud. C’est un ensemble de montagnes plus ou moins rattachées les unes aux autres et qui se dirigent aux quatre points cardinaux ; le point culminant est le mont Kardjago. Au pied de ces massifs, il y a quatre-vingt-dix-huit villages, grands ou petits, habités par les Kodoi’s. Le pays n’est pas très boisé et les fleuves : l’ouadi Aguelba, l’ouadi Kokermellen, l’ouadi Menderfoki et l’ouadi Nyellingak, qui se jette dans le Batha après un cours très long, sont insignifiants. Les Kodoi’s se divisent en cinq fractions : les Matouk’s Sing (sing signifie porte) à l’Ouest ; les Galak’s Sing au Sud ; les Margak’s Sing au Nord ; les Oudjak’s Sing à l’Est et les Nemena’s ou forgerons. La fraction des Oudjak’s est la plus nombreuse, celle des Matouk’s la plus considérée. La fraction des Nemena’s est éparpillée dans les autres tribus ; ces forgerons sont tout autant méprisés que dans le reste du Soudan et le Sahara, quoiqu’ils aient abandonné depuis longtemps leur métier.

Les Kodoi’s parlent la langue arabe ; ce sont des montagnards robustes, ils parviennent à un âge avancé et sont renommés pour leur bravoure. Il est vrai qu’ils sont chicaneurs, entêtés et obstinés, mais ils ne sont pas querelleurs et ce sont les meilleurs parmi les habitants du Ouadaï ; ils sont très religieux, leur hospitalité et leur charité envers ceux des membres de la tribu qui sont dans le besoin sont proverbiales. Le mensonge, le parjure et le vol leur sont inconnus.

Les Kodoi’s sont gouvernés par un melik et c’est le sultan, dont s’offusque leur indépendance qui le nomme. Ce melik est toujours de la famille Guabed, dont le fondateur aurait été un jour roi des Kodoi’s. Les Kodoi’s paient, outre les impôts ordinaires, un tribut spécial au sultan ; ils doivent livrer les piquets en bois qui entourent la tente royale. Il est vrai qu’en échange le sultan leur donne des présents : bestiaux ou vêtements, etc. Nous parlerons des chefs et des administrateurs de cette tribu en énumérant les fonctionnaires de la cour royale.

Les Oulad Djema habitent au Nord des Kodoi’s, ils n’en sont séparés que par le pic isolé de Mogoun et le petit fleuve du même nom.

Cette tribu faisait jadis partie de celle des Kodoi’s ; mais comme on redoutait la puissance de ces deux fractions si étroitement unies, les Oulad Djema furent détachés au temps de Kharout-es-Sarhir déjà et on leur donna le nom du kamkolak de l’époque : Djema. Ils se disent descendants de la Djedei Koliyon, l’ancêtre maternel de tous les Kodoi’s ; les Kodoi’s proprement dits au contraire, ne descendraient que de la fille de cette vénérable matrone. Cette tribu se divise en neuf fractions, dont les villages se groupent autour de montagnes plus ou moins isolées, car, tout comme le pays des Kodoi’s, celui des Oulad Djema est très montagneux. Il faut un jour pour le traverser de l’Est à l’Ouest et une demi-journée du Nord au Sud. Les montagnes sont couvertes de belles forêts, deux ouadi’s y prennent leur source, mais le pays n’a que tout juste l’eau nécessaire.

Entre le pays des Kodoi’s et celui de Tama vivent les Mararit’s, ou Abou Cherib’s, ou Abii’s. Leur ancêtre Marra leur a donné leur premier nom (Mararit’s) ; le sens du troisième (Abii) est douteux ; quant au second (Abou Charib — gens aux moustaches), il se réfère à un caractère distinctif de cette tribu. J’avoue cependant être demeuré perplexe et ne pas avoir découvert de différence entre cet ornement du sexe fort chez les Mararit’s et chez les autres tribus du Ouadaï. Physiquement, les Mararit’s ne se distinguent ni des Kodoi’s, ni des Oulad Djema ; ils sont d’ailleurs tout aussi braves, mais ils ont une grande réputation d’adresse. Il ne semble pas que leurs qualités morales soient parmi les plus recommandables, car on les dit sans cœur, sans foi et sans parole. Ils ont beaucoup moins de religion que les Kodoi’s, par exemple. L’homme qui me donna ces renseignements niait toute parenté entre les Mararit’s et les Tama’s ; les langues et les mœurs diffèrent. Leur pays peut être traversé en deux jours de marche du Nord au Sud et en un seul jour de l’Est à l’Ouest. Nous y trouvons comme fleuves : l’ouadi Lobbode, qui a sa source entre le Tama et le Darfour et se jette dans l’ouadi Delal ; l’ouadi Mezana, qui vient du Tama et se jette dans le Karangak ; enfin, l’ouadi Marba, qui a sa source dans le pays des Mararit’s, a de nombreux puits et d’innombrables palmiers dattiers sur ses rives, traverse le pays des Kodoi’s sous le nom de Guindakeiing et se jette, sous celui d’Aktoumon, dans l’ouadi Malanga. La population se divise en vingt et un groupes, dont la plus grande partie dépend politiquement des Oulad Djema et la plus petite, soit du Dar Saïd, soit du Bittakguinnek. Tous les villages sont adossés aux montagnes qui, moins élevées que celles des pays précédemment cités, ont, en revanche, une végétation arborescente plus riche. Cette tribu des Mararit’s est particulièrement riche en palmiers dattiers. Les sources y sont nombreuses et on cite la source thermale de Derna.

Les Mararit’s sont en quelque sorte des sentinelles avancées contre les Tama’s, dont il faut toujours se méfier. Ils placent régulièrement des vigies sur leurs montagnes, qu’ils relèvent et qui donnent l’alarme quand ils voient quelque chose de suspect à la frontière.

Le pays des Mimi’s se trouve au Nord de ceux des Mararit’s et des Oulad Djema. Cette tribu (les Moutoutou en langue maba) est très populeuse ; mais la grande majorité de ses membres l’ont quittée, se sont éparpillés dans le Sud du Ouadaï et ont perdu les caractères distinctifs de la race en s’unissant avec les éléments locaux. La langue des Mimi’s leur est propre ; elle diffère à la fois de celle des Abii’s et du bora mabang. On dit cette tribu brave, mais inhumaine et guère pieuse. Le pays, très étendu, peut être traversé de l’Est à l’Ouest en trois fortes étapes et en deux du Nord au Sud. La population comprend une trentaine de fractions qui sont administrées par les fonctionnaires déjà chargés de la surveillance des Mahamid’s, des Rezekat’s, des Naouaiba’s, des Mahariye’s et des Malanga’s. Les Mimi’s sont représentés par un melik horr[5], qui est choisi dans leur sein et est leur chef particulier. Ce melik a les honneurs du tapis royal ; mais, à cela près, le gouvernement des Mimi’s est le même que celui des Oulad Djema.

Les Malanga’s sont groupés dans six ou sept villages, autour d’un mont isolé, situé au Sud du pays des Mimi’s et dans le voisinage immédiat de Ouara. Ils sont négligeables par leur nombre mais ils ont joué un rôle très intéressant dans l’histoire du Ouadaï, car ils comptent parmi les tribus les plus anciennes du pays. C’est d’ailleurs ce rôle historique important qui explique les privilèges dont jouit leur chef, le toudjoungo (en arabe djindi le guerrier), dont l’autorité réelle est d’ailleurs nulle. C’est ainsi que ce chef a droit au tapis quand il vient à la cour, un privilège qu’il ne partage qu’avec deux ou trois autres vassaux, de même, il peut conserver le capuchon de son burnous sur la tête quand il est en présence du roi et n’est pas tenu de se découvrir l’épaule. La plus grande partie des membres de cette tribu est éparpillée dans le Sud.

Au Nord-Est des Malanga’s et dans leur voisinage immédiat nous trouvons, au pied d’une petite chaîne de montagnes, les Madaba’s. Ce que je viens de dire des Malanga’s, quant à la disproportion du nombre de leurs habitants et de leur influence politique avec l’importance de leur rôle historique est encore bien plus vrai de cette tribu ainsi que de celle des Madala’s, fort peu nombreux et installés au pied d’une montagne.

Les Kabga’s habitent aussi tout près des Mimi’s mais la plus grande partie de cette tribu s’est fixée dans le pays de Kelinguen. Ils ont pu conserver pendant très longtemps une indépendance fort gênante pour les sultans du Ouadaï. Dans leur pays se trouve en effet une montagne, le Djebel Kabga, qui a une source à son sommet et est complètement inaccessible. Un des sultans réussit enfin à soumettre les Kabga’s, à les expulser de leur retraite et à les disséminer dans le pays.

Le pays des Ganyanga’s, qu’on peut traverser en un jour et demi du Nord- Est au Sud-Ouest et en un jour en sens opposé, a bien de quarante à cinquante villages dont une petite part seulement habités par les Ganyanga’s. Les Kodoi’s, les Malanga’s, etc., sont en grand nombre dans le pays. Leur nom (Ganyanga signifie nu) trahit leur origine païenne ; la tradition rapporte que quelques fétichistes nus avaient immigré et que le pays avait pris le qualificatif de nu par lequel on les avait désignés.

Le Soungor est au Sud du Tama et à l’Ouest du Darfour. Le pays est voisin de ceux des Mararit’s et des Massalit’s ; il est limité à l’Ouest par les nombreux villages de population mêlée qui se trouvent sur les rives de l’Ouadi Lobbode, du Mondjobok et du Delal. Ce territoire a à peu près la forme d’un triangle dont les angles auraient été arrondis. Sa plus grande base, de l’Ouest-Nord-Ouest à l’Est-Sud-Est, peut-être parcourue en deux jours, la médiane de cette base au sommet le plus méridional, pourrait l’être en un jour trois quarts. Le sommet Nord- Ouest se perd dans le pays des Mararit’s. Ce pays ne communique guère avec le Darfour, d’abord, parce qu’il en est séparé par l’Ouadi Asounga (Kia) ; puis, parce que la nature est très sauvage sur les rives de ce cours d’eau frontière. Le pays de Soungor est couvert de montagnes presque toutes isolées et déboisées ; il a le privilège d’avoir deux fleuves assez importants : l’Ouadi Lobbode, qui prend sa source entre le Tama et le Darfour et l’Ouadi Delal qui vient du massif frontière de Terga (pays des Massalit’s). Le Soungor se divise en trois circonscriptions, les villages y sont nombreux. Comme les habitants sont grands éleveurs de chevaux, ils acquittent leurs impôts par des tributs en nature. Tous les trois ans ils fournissent un nombre déterminé de chevaux et un nombre égal de charges de douchn. On dit que les Soungor’s sont jaloux, rancuniers et traîtres ; ils observent plus minutieusement que les autres tribus leurs pratiques religieuses. Leur langue n’a rien de commun avec le bora mabang ou avec les dialectes des Mararit’s et des Mimi’s, mais elle est identique à celle des Tama’s, des Djebel Moul’s, du Darfour et des Kimr’s.

Si je mentionne ici le pays de Kelinguen, au Sud du Ouadaï, c’est pour pouvoir combattre énergiquement l’opinion qui affirme l’existence d’une tribu de ce nom et a répandu ainsi l’usage de parler des Kelinguen’s. Le Kelinguen est le nom d’un pays, les habitants ont pris ce nom mais ces habitants sont de race kodoi, mararit, kabga ou arabe, avec prédominance de l’élément maba représenté par les Kodoi’s. Il est bien vrai qu’avec le temps — les immigrations au Kelinguen datent de plusieurs siècles — il s’est formé comme une tribu autochtone, produit de ces diverses peuplades, mais il est encore très facile de reconnaître les éléments ethniques constitutifs. Si nous lisons que le sultan du Ouadaï a pris femme au pays Kelinguen nous savons qu’elle est de race kodoi car la coutume lui défend de choisir une femme légitime chez les Kabga’s, les Mararit’s, etc., etc. Il est bon de rappeler ici que les tribus prépondérantes au Dar Maba, celles que la tradition dit être autochtones, libres et converties librement à l’islam, sont : les Kodoi’s, les Oulad Djema, les Matlamba’s, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s et les Kondongo’s ; ces tribus ont une même langue, la langue maba. Les tribus immigrées comme les Mararit’s, les Mimi’s, les Kabga’s au contraire — l’époque de leur immigration est inconnue — parlent en général des dialectes qui leur sont propres. Il est bien vrai que quelques petites fractions de tribus fétichistes immigrées, comme les Ganyanga’s et les Banadoula’s ne parlent aussi que la langue maba, mais elles l’ont adoptée librement.

Le pays de Kelinguen est extrêmement rocheux et pierreux, mais la culture de l’indispensable douchn y est possible, grâce aux nombreuses petites rivières. Il n’y a pas de forêts et on ne trouve qu’un seul cours d’eau, le Karangak. On loue particulièrement chez les habitants leur caractère pacifique qui leur est commun avec les gens du Dar Saïd.

Au Sud du pays de Kelinguen est celui des Kadjanga’s, appelés Abou Derreg’s par les Arabes. On les range au nombre des Maba’s de race quoiqu’ils parlent un dialecte propre en même temps que la langue maba. Il est certain que le fils du sultan et d’une femme kadjanga est apte au trône. Cette tribu n’est pas très populeuse ; elle n’habite que la partie la plus petite et la plus montagneuse du pays ; la plus grande est peuplée par les représentants des races les plus variées. Les Kadjanga’s ont la réputation d’être braves mais cruels. Il faut une journée et demie pour traverser leur pays du Nord au Sud et un jour de l’Est à l’Ouest. La partie Est du pays qui est la plus étendue est sillonnée de gros fleuves : le Mondjobok s’y grossit des eaux du Lobbode et du Delal qui s’étaient déjà réunis au Dar Saïd et c’est ainsi que se forme le Bouteha.

Les Massalit’s se divisent en deux fractions : les Massalit’s el Hauch qui sont établis à l’Est tout contre la frontière du Darfour et les Massalit’s el Batha qui sont fixés dans les immenses territoires de l’Ouest, arrosés par le Batha. Les premiers habitent au Sud du Soungor, au Nord du cours supérieur de Batha et à l’Ouest du désert qui sépare le Ouadaï du Darfour. La frontière entre ces deux pays oblique au Sud-Est, il faut deux jours et demi pour traverser leur territoire qui s’étend du Nord-Est au Sud-Ouest ; de l’Est à l’Ouest il suffit d’une petite journée. On trouve dans tout le pays de nombreux rochers petits et disséminés, mais il n’y a pas de chaîne de montagnes digne de ce nom. Les fleuves sont l’Ouadi Adrangue, qui se jette dans l’Ouadi Hamra, lequel se jette à son tour dans le Ouorenga, un des affluents du Batha et un affluent du Delal, l’Ouadi Kadjale.

Dans tout le Ouadaï on soupçonne fortement les Massalit’s de l’Est de pratiquer l’anthropophagie ; ils sont d’ailleurs vindicatifs et menteurs, perfides et jaloux. Les foukaha y sont particulièrement nombreux et l’islam y compte une grande quantité de partisans fanatiques. Les Massalit’s ne sont pas complètement noirs, mais plutôt zourk, comme on dit au Ouadaï, c’est-à-dire gris (zourk est le pluriel d’azrak, bleu) ; leur langue est de la même famille que celle des Maba’s. Leur nombre qui dépasse certainement celui des Kodoi’s, est peut-être aussi élevé que celui des Mimi’s ou des Soungor’s.

Les Kondogo’s, appelés Oulad Mese par les Arabes, habitent un pays que l’on peut traverser en un jour et demi de l’Est à l’Ouest et en trois quarts de journée du Nord au Sud. Quoique les Kondogo’s comptent au nombre des populations autochtones du Ouadaï, ils ne sont pas du groupe des Maba’s. Mais ils ont leurs qualités physiques et morales et sont, dit-on, tout aussi braves que les Kodoi’s. Ils parlent le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé. Leur pays n’est pas très montagneux, le sol en est fertile, on y cultive beaucoup de douchn, de loubia et de coton, ainsi qu’un peu de djildjilan (_Pisum sativum_). On y trouve quelques rochers isolés et une petite chaîne de montagnes traverse tout le pays du Nord-Est au Sud-Ouest ; elle s’embranche au sud de Tittir sur les monts Kodoi’s et se prolonge au Sud-Ouest jusqu’à la frontière du pays. Quelques insignifiants cours d’eau y prennent leur source. Il faut toutefois citer l’Ouadi Nyellingak, qui prend sa source à Mezana entre le Dar-Tama et le pays des Mararit’s et se dirige au Sud-Ouest en passant par le pays des Ganyanga’s.

Les Kachemere’s habitent au Sud du Bouteha et leurs terres s’étendent jusqu’au confluent de ce fleuve avec le Batha, ce sont des nègres du pays : physiquement, intellectuellement et moralement ils sont du type maba et cependant on ne les range pas au nombre des « seigneurs » du pays. On leur reproche généralement d’être menteurs, mais on loue leur piété et leurs sentiments pacifiques. Ils parlent un dialecte dérivé du bora-mabang mais qui diffère beaucoup plus de la langue mère que ceux des Massalit’s, des Marfa’s, des Kondongo’s ou des Kadjanga’s.

On confond souvent les Marfa’s avec les Kadjakse’s ou bien on leur assigne la même origine ; leur langue n’est qu’un patois maba. Le pays qu’ils habitent est au Sud-Est de celui des Kachemere’s et à l’Ouest de celui des Kadjanga’s. Il faut un jour pour le traverser de l’Est à l’Ouest et six heures seulement du Nord au Sud. Le nombre des Marfa’s doit être à peu près le même que celui des Kadjanga’s. Les Karanga’s habitent un pays montagneux à l’Ouest de celui des Marfa’s. Cette tribu belliqueuse est redoutée pour sa cruauté ; aussi le sultan leur désigne- t-il tout comme aux Kodoi’s un chef suprême ou melik abd. Les Karanga’s parlent un dialect spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang.

La tribu des Ali’s habite à l’Ouest de celle des Massalit’s. Leur mœurs, leurs usages et leur mentalité les rapprochent plus des Maba’s que des Massalit’s. Leur patois est sans aucun doute de la même famille que le bora-mabang, qu’ils parlent d’ailleurs aussi. Les Ali’s doivent être aussi nombreux que les Ganyanga’s. Il faut une journée pour traverser leur pays du Nord au Sud et une journée un quart de l’Est à l’Ouest, mais il ne faut pas oublier que le pays est très montagneux et sillonné de nombreux fleuves. Les plus importants sont : l’Ouadi Adrangue (Erdengue), un affluent de l’Ouadi Hamra et l’Ouadi Altin (Alting), un fleuve très large qui se jette dans le Batha.

Les Moyo’s paraissent être de la même famille que les Marfa’s mais ils sont plus noirs que les Maba’s et les populations de la même famille ; il faut tout au plus quelques heures pour traverser leur pays du Nord au Sud et tout autant de l’Est à l’Ouest. La tribu compte une dizaine de villages qui sont groupés autour d’une montagne assez importante. Il est assez curieux que les Moyo’s parlent non seulement le bora mabang, mais encore un patois local, qui ne présente aucune analogie avec les autres dialectes du pays.

Les Fala’s (Bakka’s en arabe) sont en tous points semblables aux tribus de race maba ; ils ont mêmes mœurs et mêmes usages. De l’Est à l’Ouest, il faut un jour et demi pour traverser leur pays et trois quarts de jour seulement du Nord au Sud. Ils sont à peu près aussi nombreux que les Marfa’s.

Au pays de Beredj’s, qui a cinq villages à peu près, habitent les Birguid’s. Cette tribu, formée par des esclaves du sultan, est demeurée pure de tout mélange. Les Birguid’s sont gris foncés, plus noirs que les Maba’s, ils sont du type nègre, ont le caractère et les mœurs des habitants de l’Afrique centrale et parlent une langue qui leur est absolument propre.

A l’Ouest des Birguid’s habitent les Moubi’s-Zarka ; ils en sont séparés par le désert, qui porte le nom d’Amberkei du Dar-Zioud au Batha et celui de Kitabel[6] jusqu’aux pays fétichistes et entre les territoires des Moubi’s-Zarka et des Moubi’s-Hadaba. Il faut à peu près un jour pour faire le tour du pays des Moubi’s-Zarka, qui est très montagneux et abondamment arrosé. Les Moubi’s étaient encore païens quand déjà les Maba’s s’étaient faits musulmans et ils furent convertis de force par ceux-ci. Ces origines païennes expliquent comment il se fait qu’aujourd’hui encore les sultans du Ouadaï ont des droits sur les enfants des Moubi’s, principalement sur ceux du sexe féminin et que des condamnés rachètent souvent leur peine en livrant leurs enfants. A l’époque de mon passage chez les Moubi’s, l’islam n’y était pas encore solidement implanté, et cependant les pèlerins de la Mecque sont nombreux. Mais il est bien possible qu’ils font ces pèlerinages pour éviter ensuite les exactions du pouvoir. Les Moubi’s parlent un dialecte local ; leur teint est noir, leurs traits sont assez réguliers et on ne peut guère se fier à eux.

Nous avons dit que le désert de Kitabel les séparait des Moubi’s-Hadaba. Ceux-ci sont bien un peu moins noirs que leurs frères, mais c’est la seule différence entre les deux familles, dont la langue est commune. Du Nord au Sud il faut un jour et quart pour traverser leur pays et un seul jour de l’Est à l’Ouest ; au Nord, il s’étend jusqu’au Batha ; on n’y trouve ni fleuves, ni montagnes, si on excepte quelques mouvements de terrains insignifiants.

Le désert de Kitabel sépare aussi les Moubi’s Hadaba des Masmadje’s, leur voisins de l’Ouest. Ils ont été probablement convertis par la force des armes à l’islamisme, en même temps que les deux tribus Moubi’s, c’est-à-dire au commencement du règne des Abassides, mais en 1870 ils n’avaient pas encore une conception bien exacte de l’islam. Ils s’entouraient de tous les attributs du fétichisme, adoraient notamment des pierres et des arbres. Leur teint est plus noir que celui des Moubi’s Hadaba et ils parlent un dialecte qui est de la famille de celui des Kouka’s. De l’Est à l’Ouest il faut plus d’un jour pour traverser leur pays, qui n’est d’ailleurs pas nettement séparé de celui des Kouka’s ; du Nord au Sud il faut un jour.

Les Massalit’s el Batha habitent, au Nord des Masmadje’s, à l’Est des Kouka’s au Sud-Sud-Ouest du Dar Zioud et à l’Ouest des Karanga’s ; leurs terres son immenses, il faut quatre étapes pour les traverser de l’Est à l’Ouest et une forte étape du Nord au Sud. Ils sont riverains du Batha, comme l’indique d’ailleurs leur nom. Leur nombre est supérieur à celui de Massalit’s el Hauch mais ils sont plus civilisés quoiqu’on affirme qu’eux aussi sont anthropophages. Ce qui les distingue au surplus des Massalit’s de l’Est, c’est qu’en fréquentant les Arabes, la plupart sont arrivés à en parler la langue.

Les Kouka’s habitent le Dar Kouka, ils se distinguent en Kouka’s Hirar, les vrais, les purs et en Kouka’s Amdena qui sont jugés d’origine impure et dès lors plus ou moins méprisés. La distinction entre les deux fractions est si nette qu’il n’y a pas d’exemple d’un mariage entre individus de fraction adverse. Au demeurant, les Kouka’s sont bien formés, leurs traits sont réguliers, leur taille est élevée et leur teint à peu près celui des Maba’s. Ils parlent la même langue que les Boulala’s et les Middogo’s et cette langue est presque celle du Baguirmi. Au Nord-Nord-Ouest, le Dar Kouka est limité par les Toubou’s Koran (Kaserda’s et Kreda’s) ; au Nord-Nord-Est, par les Dourring’s (Djoumbo’s) ; à l’Est par le désert d’Amberkei, qui le sépare du Dar Zioud ; à l’Ouest-Sud-Ouest, par les Dadjo’s ; à l’Ouest par les Difadin’s (Arabes et Kouka’s) et à l’Ouest-Nord-Ouest, par les Arabes Djaadina. Le Dar Kouka est divisé en deux parties très inégales par le Batha ; la plus grande partie est au Nord, la plus petite au Sud du fleuve. Au Dar Kouka le Batha reçoit les eaux du Woudyan Chohet, de l’Amaterek, du Masmadje et du Debker.

Les Abou Simmin’s et les Boulala’s dont nous avons parlé déjà, habitent le pays de Fitri et le lac du même nom. Les premiers sont les premiers maîtres du pays, ils y sont encore les plus nombreux, mais ils y sont subordonnés aux seconds qui détiennent le pouvoir. Les Abou Simmin’s sont noirs, de haute taille, mais leurs traits sont irréguliers et désagréables. Ils sont de la même famille que les Kouka’s Andema et en parlent la langue. On les considère presque comme esclaves et on en joint chaque année un certain nombre au tribut du sultan.

Les Boulala’s sont cuivrés ou bronzés ; ils ont souvent le teint plus clair que les Toubou’s et sont tout aussi délicats que ceux-ci. Ils sont venus du Kanem mais ne parlent que la langue des Kouka’s. Leur pays dépend du Ouadaï et le tribut annuel qu’ils paient est la meilleure preuve de cette dépendance ; mais ils ont un sultan de leur race qui, curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala’s, est considéré de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre. Il faut environ deux étapes pour traverser le pays de Fitri de l’Est à l’Ouest et autant du Nord au Sud. La partie qui est au Nord du lac est plus étendue et plus peuplée que celle qui est au Sud. L’eau du lac est douce ; une des îles qui s’y trouve sert de refuge en cas de guerre et l’accès en est interdit aux étrangers. D’ailleurs le lac Fitri n’est qu’une lagune du Batha, tout comme le Tchad l’est du Chari. Après s’être grossi des eaux du Bouteha, le Batha poursuit son cours vers l’Ouest et vient se perdre dans le lac Fitri.

Les Middogo’s, qui habitent au Sud-Sud-Est du Fitri, affirment qu’ils sont un rameau de la grande famille Kodoi mais rien ne vient à l’appui de cette affirmation et leur langue notamment, n’est qu’un patois de celle des Kouka’s.

Le pays des Dadjo’s est situé entre ceux des Moubi’s Zarka, des Abou Telfan’s, des Kouka’s et des Moubi’s Hadaba (désert de Kitabel). Il faut environ trois étapes pour le traverser du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest et une journée un quart de l’Est-Sud-Est au l’Ouest-Nord-Ouest. Les habitants sont musulmans mais pas plus que leurs voisins, les Moubi’s ils n’ont renoncé à leurs pratiques fétichistes. Comme ceux-ci, ils ont une case pour leur divinité qu’ils abreuvent largement de merissa, une aubaine dont les desservants du sanctuaire ne manquent pas de profiter ; ils ont aussi un arbre sacré qu’ils arrosent également de merissa et une pierre sacrée. On n’attribue que rarement la mort à des causes naturelles ou à la volonté d’un être suprême ; généralement on l’impute au mauvais œil d’un jeteur de sorts. Si, avec le concours des dieux et au moyen de quelques tours de magie, on parvient à découvrir quelques- uns de ces sorciers on les massacre sans pitié, on confisque leurs biens et on envoie leurs domestiques réduits en esclavage au Ouadaï. Le teint des Dadjo’s est noir comme jais ; ils sont robustes et ont des membres vigoureux mais ils sont lourdauds et laids de visage. Ils parlent la même langue que les indigènes de Soula. Le sultan choisit dans cette tribu bon nombre de ses esclaves, surtout des femmes de charge.[7]

Les Abou-Rhoussoun’s habitent le pays du même nom. Il faut un jour et demi pour le traverser de l’Est à l’Ouest et un jour du Nord au Sud. Ils sont de teint grisâtre, leurs traits sont réguliers, ils parlent la même langue que leurs voisins les Djeggel’s et les Kibet’s ; ils sont gouvernés par un sultan qui paie tribut au Ouadaï. Leur pays est limité à l’Est, par le Soula ; au Sud, par le Bahr-Mangari et à l’Ouest, par le pays des Djeggel’s.

Le pays des Djeggel’s peut être traversé de l’Est à l’Ouest en deux étapes et en une et demie du Nord au Sud. Les Djeggel’s qui parlent la même langue que les Abou-Rhoussoun’s ne s’en distinguent que par le nom. Ils ont un sultan assisté d’un koursi du Ouadaï qui détient en fait tous les pouvoirs. Au Nord, leur pays est limité par celui des Kadjakse’s ; à l’Est, par celui des Abou-Rhoussoun’s ; au Sud, par le Bahr-Mangari (Omm et Timan) ; à l’Ouest, par le Kibet. Une très épaisse forêt, que des bandits arabes rendent dangereuse, s’étend du Nord au Sud. Les montagnes du pays sont insignifiantes, mais on y trouve une foule de petits cours d’eau qui se jettent dans le Bahr-Mangari.

Les Kibet’s sont de la même famille que les Djeggel’s ; ils s’en distinguent par la douceur de leurs mœurs et leur piété. Aussi ont-ils de nombreux foukara’s. Sans être lâches, ils ne sont pas aussi braves que les Abou-Rhoussoun’s et les Djeggel’s. Ils parlent de préférence l’arabe. Les Kibet’s, les Djeggel’s et les Abou-Rhoussoun’s ont le teint plus clair que les autres nègres, ce qui permet de les dire bâtards d’Arabes et de nègres. Les Abou-Rhoussoun’s et les Djeggel’s seraient alors un croisement de nègres et d’Oulad Hamed (Heimat ?), les Kibet’s un croisement de nègres et d’Oulad-Rachid.

De l’Est à l’Ouest, il faut deux jours de marche pour traverser le Kibet, il en faut autant du Nord au Sud. A l’Est, le Kibet est limité par le pays des Djeggel’s ; au Sud, par le Bahr-Mangari ; au Sud-Ouest, par les Salamat’s ; à l’Ouest, au Nord-Ouest et au Nord, par les Oulad- Rachid et au Nord-Est, par les Kadjakse’s.

Les Mourro’s habitent au Nord des Abou-Rhoussoun’s dans un pays mamelonné et très boisé, ils n’ont que cinq ou six villages, je n’ai pas pu en déterminer l’importance, pas plus que celle des villages kadjakse’s. Les Mourro’s sont forts, bien bâtis, leurs traits sont réguliers ; ils parlent la même langue que les Kibet’s et sont de religion musulmane.

Les Kadjakse’s qui habitent le Djebel Abassa paraissent être de la famille des Marfa’s, mais ils se sont civilisés avec le temps. Les Kadjakse’s ont le teint assez noir, les os sont fortement développés, les traits sont réguliers ; leur langue est celle des Marfa’s. Ils sont extrêmement honnêtes et bons ; aussi les Maba’s, gens brutaux et violents, ne manquent-ils pas de les accuser de lâcheté. Les Kadjakse’s sont administrés par de nombreux moulouk ; les mandjak’s ou maires et le khalifa, leur représentant à la cour, sont les plus marquants de ces fonctionnaires. Le pays est borné au Nord, par le Beredj ; à l’Est, par les Mourro’s ; au Sud, par les Djeggel’s et à l’Ouest, par le désert de Kitabel. Au centre du pays se dresse le Djebel Abassa, une grande montagne élevée qu’on voit de loin ; les villages se sont groupés autour.

Les Goulla’s, qui habitent le pays de ce nom, forment une tribu nombreuse avec une langue propre, qui est cependant souvent supplantée par la langue arabe. Leurs terres sont au Nord du lac Iro. A l’Ouest, sont les Birrimbirri’s, du côté du Baguirmi et non, comme on l’a cru à tort, du côté du Darfour ; au Sud et au Sud-Est, habitent les Fana’s ou Fanga’s. A l’Ouest du lac Iro, se trouve enfin le pays de Selten un Etat très important, complètement indépendant, dont la nombreuse population est fétichiste[8].

Le Tama est borné : à l’Ouest, par les Mararit’s ; au Nord-Ouest, par les Mimi’s ; au Nord-Nord-Ouest, par les montagnes des Kabga’s et des Koubou’s ; au Nord-Est, par les Zoghaoua’s Koube ; à l’Est, par les Kimr’s, et au Sud, par les montagnes du Darfour, les Soungor’s et les Mararit’s. La plus grande longueur du pays est la diagonale Nord-Sud et, comme chez les Mararit’s, la partie méridionale du pays est très développée vers le Sud-Est. Les principales montagnes et les sources des fleuves se trouvent dans la partie Sud-Est du pays. La chaîne du Djebel Nyere enserre la capitale Nyere au Nord, à l’Ouest et au Sud. Elle s’étend ensuite vers l’Ouest, le Nord et le Sud-Est pendant une étape environ. Le Mondjobok prend sa source dans le Tama, sous le nom d’Ouadi Kounoungo : il se dirige vers l’Ouest sous le nom d’Ouadi Amberouati et traverse le Dar Saïd sous celui de Mondjobok.

Les Tama’s (Tamazan’s) sont de la famille des Soungor’s, des Kimr’s, des indigènes du Djebel Moul au Darfour, ils ont même du sang dadjo. Physiquement et moralement ils ressemblent beaucoup aux Soungor’s, dont ils parlent la langue. Les Kimr’s détenaient à l’origine le pouvoir au Tama ; ils le détenaient encore quand le pays fut islamisé, ils désignaient alors encore les sultans. Ce ne fut qu’à la mort du sultan Hamed, qu’une famille de race dadjo, venue du Soula, vint au pouvoir. Ainsi s’explique chez les Tama’s et principalement chez leurs femmes, la survivance de certains caractères distinctifs des Dadjo’s. Les gens du Tama ne sont pas aussi belliqueux que le pourrait faire supposer la vigoureuse défense qu’ils ont faite de leurs terres, et c’est à tort qu’on leur reproche de ne pas être hospitaliers parce qu’ils cachent soigneusement l’intérieur de leur pays à la vue des étrangers. Leurs rapports dans la tribu sont empreints d’une bonté et d’un esprit de conciliation exemplaires ; ils ignorent les rixes sanglantes et les assassinats ; ils haïssent le mensonge et sont laborieux. Leur conversion à l’islamisme est trop récente pour qu’ils songent à observer rigoureusement les prescriptions du Coran et ils n’attachent pas grande importance au chehada, le credo musulman[9].

Le Dar Tama est soumis au Ouadaï ; mais Mohammed-Chérif lui a laissé un sultan véritable qui gouverne seul et qui se borne simplement à payer régulièrement tribut au Ouadaï. On évite toute occasion de montrer au puissant suzerain l’intérieur du pays, qui demeure soigneusement gardé. Les expéditions entreprises par les sultans du Ouadaï contre le Tama ont été si souvent suivies d’échecs — Mohammed Cherif en sait quelque chose — que le roi Ali paraissait se contenter de la situation actuelle. Mohammed Cherif avait installé au Tama un sultan nommé Ibrahim. Malgré toutes ses protestations de dévouement, cet Ibrahim n’avait pas tardé à assurer une indépendance relative à ses états. C’est ainsi qu’il offrit asile au tintelak Mohammed, un fils rebelle de Mohammed Chérif, ainsi qu’au prétendant Adem, fils du sultan Abd-el-Aziz, et se refusa à les livrer au sultan du Ouadaï.

Passons maintenant à la population arabe du Ouadaï : les Aramka’s.

Les Arabes sont très nombreux au Ouadaï. On n’a pu déterminer exactement l’époque à laquelle ils y ont immigré ; mais il est certain qu’ils y résident depuis des siècles. Nous savons qu’Abd-El-Kerim, de la tribu des Djaliya, du pays de Chendi, s’appuyait principalement sur les Arabes lorsqu’il mit un terme à la domination des Tundzour et fit du Ouadaï un empire musulman. Les Mahamid’s, les Mahariye’s, les Erekat’s, les Naouaiba’s, les Beni Holba’s, les Abou Chedr’s[10] se rangèrent sous ses bannières, ainsi d’ailleurs que les tribus autochtones : les Abou Sounoun’s, les Oulad Djema, les Mararit’s, les Mimi’s, les Malanga’s, les Madala’s, les Madaba’s, les Debba’s (Dabba’s ?) et les Abissa’s (?). Quelques rares tribus arabes, les Missiriya’s, les Zebeda’s, les Rachid’s, les Hamida’s et les Khozzam’s, demeurèrent fidèles au roi Daoud et s’allièrent aux Kachemere’s, aux Karanga’s et aux Fala’s pour combattre Abd-el-Kerim. Les tribus du premier groupe ont encore aujourd’hui des privilèges datant de cette époque.

Les Arabes du Ouadaï se divisent en Arabes bakkara’s et en Arabes abbala’s, suivant que leur principale richesse et les tributs prélevés consistent en bœufs (bakar) ou en chameaux (ibl). En général, les Arabes sont bien traités au Ouadaï ; ils sont presque tous pasteurs et peuvent ainsi s’adonner à la vie nomade ; ils cultivent la terre presque exclusivement avec le concours d’esclaves. Le sultan leur laisse toute liberté d’errer même pendant des années, s’ils y sont poussés par leur humeur vagabonde. Au Bornou, on confisquait tout simplement leurs biens et on voyait d’un très mauvais œil leur séjour à l’étranger.

En général, les Arabes du Ouadaï, comme les Choua’s du Bornou, sont demeurés purs de tout mélange. Cependant, quelques tribus, complètement isolées au milieu de tribus fétichistes, s’y sont mêlées à la longue ; d’autres encore ont laissé s’infiltrer l’élément étranger en mariant leurs filles à leurs esclaves. En passant en revue les tribus arabes, nous aurons l’occasion d’indiquer les caractères ethnographiques de chacune d’elles.

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