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de l’idée d’empire, n’est que particulariste auprès de la Social Démocratie». M. Bebel, interrogé au mois de janvier 1906 par un journaliste belge sur la question de savoir si les socialistes allemands accepteraient la proposition de M. Vaillant, consistant, en cas de guerre, à déclarer la grève générale pour empêcher la collision internationale, répond sans hésitation et avec une extrême énergie: «Nous ferons dans ce cas ce que nous avons fait aux congrès de Bruxelles en 1891 et de Zurich en 1893 à l’égard des propositions de Domela Nieuwenhuis; nous repousserons de la façon la plus catégorique toute proposition de ce genre. Car ici, nous atteignons la limite de ce que, en Allemagne et en dehors de l’Allemagne, il est permis à un sujet allemand de dire ou d’écrire... _Les conditions primordiales du libre développement du socialisme restent, dans chaque pays, l’indépendance et l’autonomie de la nation._» Ainsi M. Bebel, au lieu de considérer le patriotisme comme un obstacle au socialisme, appuie le socialisme sur le patriotisme, ce qui est (précisément parce que c’est un contresens) le signe caractéristique au plus haut point d’un patriotisme impérieux, contraignant et qui s’impose; et quand un journal allemand appelle spirituellement M. Jaurès «Bebel, moins le patriotisme», il est peut-être injuste; mais il a une vue qui au fond n’est pas complètement fausse.
Au congrès socialiste de Stuttgart, à l’heure où je corrige ces épreuves, MM. Hervé, Vaillant et Jaurès plaident, séparés seulement par des nuances, du reste insaisissables, la cause de l’antipatriotisme; et MM. Bebel et de Vollmar les criblent d’arguments et de sarcasmes, aux applaudissements unanimes des Allemands.
Et pourquoi les socialistes allemands sont-ils dans ces idées-là? D’abord parce qu’ils y sont, et je n’ai aucune raison de ne les pas croire sincères; mais ensuite, ils doivent bien un peu s’en douter, parce qu’ils ne peuvent guère faire autrement pour conserver leurs positions de combat. De même que je disais que le patriotisme hésitant de nos politiciens français est le signe d’un patriotisme assez froid dans les masses profondes de la nation, de même il est visible que le patriotisme énergique des socialistes allemands leur est imposé par le patriotisme populaire lui-même. Qu’a dit lui-même M. Bebel quand on l’a interrogé sur les causes de la défaite des socialistes aux élections générales de 1906? Il a dit: «Que voulez-vous? Les maîtres d’école ont fait rage contre nous.» Les maîtres d’école allemands avaient fait rage contre les socialistes au nom du «salut de l’empire», au nom du grand patriotisme allemand, et ils avaient rallié au drapeau avec emportement. Ainsi, malgré les protestations multipliées de patriotisme de la part des socialistes allemands, parce qu’ils sont toujours soupçonnés de préférer quelque chose à la patrie et à l’empire, parce que, quoique nationalistes convaincus et impérialistes décidés, ils sont encore considérés comme ne l’étant point assez, les instituteurs allemands ont ameuté le peuple contre eux et le peuple les a suivis. Comment veut-on que les socialistes allemands ne soient pas patriotes; et, outre qu’ils le sont naturellement, n’éclate-t-il point qu’ils le sont par nécessité?
Les peuples ascendants sont donc patriotes, ce qui est assez naturel, et poussent très vite leur patriotisme jusqu’à l’impérialisme, ce qui l’est aussi; et les peuples descendants ont quelquefois une tendance à l’abandonnement, et cette tendance est le signe même d’une première décadence et ensuite la cause d’une décadence plus profonde. Or, pour que le patriotisme fût abandonné généralement et que la cause de l’antipatriotisme triomphât, il faudrait précisément le contraire, et c’est à savoir que le succès endormît surtout les vainqueurs. C’est quand les renards à longue queue couperont leur queue que l’ère des renards sans queue pourra venir.
Il ne sert donc de rien à un peuple vaincu de prêcher l’antipatriotisme. Il ne peut qu’être soupçonné d’être dupe; il ne peut qu’être soupçonné d’être leurré par de savantes ruses de guerre de la part de l’étranger. Le général Picquart a eu un jour une parole très patriotique, certes, mais très imprudente, et dont il me semble qu’il n’a pas mesuré toute la portée, à moins qu’il ne l’ait parfaitement mesurée au contraire et n’ait ainsi parlé que pour faire réfléchir sur beaucoup plus de choses que sur ce qui était en question. Interpellé sur les atrocités prétendues dont les «compagnies de discipline» étaient le théâtre, il a répondu: «Prenez garde! La campagne contre les compagnies de discipline me paraît le résultat de menées venues de l’étranger à l’effet d’empêcher les engagements dans la Légion étrangère.» Il est possible en effet; mais la supposition va loin. Toutes les campagnes antimilitaristes, toutes les campagnes antipatriotiques, tous les «hervéismes» possibles, et Dieu sait s’il y en a de différents modes, peuvent être considérés comme n’étant que le résultat de menées étrangères à l’effet d’affaiblir le ressort de la France; et c’est bien dans ce cas qu’on ferait la guerre en pleine paix, dans un autre sens que celui où j’employais ce mot plus haut. Pour mon compte et parce que je vis très mêlé à plusieurs mondes français, je suis très persuadé qu’il n’en est rien, et que toutes ces campagnes sont très autonomes et autochtones. De ce qu’un homme fait une chose telle qu’il semble qu’il est impossible qu’il la fasse sans être payé pour la faire, ce n’est pas du tout une raison pour qu’on le paye en effet dans ce dessein; et la psychologie de M. le général Picquart était bornée, à moins que ce ne fût sa malice qui fût infernale. Beaucoup de gens agissent de manière à faire les affaires des autres, mais non pas dans l’intention de les faire, et l’on dit souvent d’un homme: «il serait acheté pour agir ainsi qu’il n’agirait pas autrement», sans qu’il soit vrai qu’en effet il reçoive un salaire; et la différence entre les gens intelligents et ceux qui le sont moins, c’est que ceux-ci font gratuitement ce que ceux-là ne feraient que contre royale récompense. Je crois donc que M. le général Picquart se trompait; mais je retiens de ceci que les peuples vaincus qui prêchent l’antipatriotisme ont si peu d’influence sur la marche du monde que non seulement ils ne convertissent personne, mais qu’encore on ne croit pas même à leur sincérité.
Et ainsi l’antipatriotisme professé par les peuples descendants ne mène à rien, si ce n’est eux à leur ruine; et il ne semble pas qu’il soit jamais professé par les peuples ascendants. C’est donc une doctrine condamnée à la stérilité là où elle peut être et à la non-existence là où elle pourrait porter fruit.
Ajoutez ceci, c’est que, si l’antipatriotisme peut, dans une nation longtemps labourée de révolutions où elle aurait perdu sa personnalité, et devenue anarchique, ce qui n’est pas autre chose précisément que la perte de la personnalité nationale, se répandre assez vite et pénétrer assez profondément, pour un temps, mais pour un temps assez long quelquefois, de telle sorte qu’il peut amener la disparition de cette nation; d’une manière générale, et ceci s’applique presque autant aux peuples ascendants qu’aux peuples en décadence, il est tellement à contre-fil de la civilisation ou plutôt de la manière dont un peuple, quel qu’il soit, entend la civilisation, que c’est toute la civilisation d’un peuple que le patriotisme doit battre en brèche et battre en ruine pour s’installer et faire son œuvre. Ce que nous avons dit des éléments principaux du patriotisme doit revenir ici pour faire comprendre tout ce que l’antipatriotisme doit détruire pour pénétrer jusqu’au fond intime d’un peuple. Si le patriotisme se compose, outre l’instinct primitif d’association entre frères, de langue commune, de religion commune, de coutumes communes, de souvenirs historiques, etc., c’est tout cela que l’antipatriotisme a à extirper de l’esprit, du tempérament et pour ainsi dire des entrailles d’un peuple.
L’antipatriotisme, s’il veut réussir autrement que d’une façon superficielle, doit abolir dans un peuple la langue de ce peuple, sa religion, ses coutumes nationales, son histoire, sa littérature et son art, ou faire oublier tout cela, ou inspirer pour tout cela un profond mépris. Le grammairien qui enseigne la langue et qui la maintient dans sa pureté fait grandement œuvre de patriote, quelquefois sans s’en douter, et est un ennemi très redoutable de l’antipatriote; le prêtre qui, tout en enseignant une religion universelle, maintient les traditions de son Église nationale, en fait admirer les beautés, en cite et en commente les grands docteurs, fait goûter Luther, Calvin ou Bossuet, ce prêtre est patriote, travaille puissamment au maintien et à l’entretien du patriotisme, et c’est encore un ennemi que l’antipatriote trouve devant lui; tout homme qui garde les coutumes ancestrales, qui vit à la française en France, à l’allemande en Allemagne, à l’anglaise en Angleterre, maintient son pays et est pour l’antipatriote une gêne, un obstacle et un adversaire; l’historien, le professeur d’histoire, l’étudiant en histoire, sont au premier rang, presque bon gré malgré qu’ils en aient, de l’armée patriotique et des ennemis que l’antipatriote doit abattre; le pauvre instituteur, dans sa petite sphère, ou plutôt à son poste qui est peut-être le plus important de tous, peut tant qu’il voudra omettre dans son enseignement le sentiment patriotique et l’histoire belliqueuse, l’histoire-batailles, comme ils disent; il suit qu’il enseigne la langue, l’histoire et la part prise dans la civilisation par le peuple dont il est, pour qu’il soit un générateur de patriotisme; l’artiste, ancien ou contemporain, qui a laissé ou qui donne une œuvre glorieuse pour le pays dont il est, excite autant d’amour pour le pays que d’admiration pour lui-même, et voilà encore un homme, quelles que soient du reste ses opinions, que l’antipatriote trouve devant lui.
Langue, religion, coutumes, histoire nationale, littérature nationale, art national, voilà tout ce que l’antipatriote aurait à détruire, voilà les bastions et citadelles qui se dressent contre lui et qui l’arrêtent.
Pour dire tout d’un mot, le patriotisme est la forme même que pour chaque peuple la civilisation a prise; la patrie est la forme de la civilisation propre à chaque peuple et par conséquent la manière dont chaque peuple comprend la civilisation elle-même. C’est donc, non seulement l’anarchie, s’il peut y avoir quelque chose qui soit pire que l’anarchie, c’est une sorte de barbarie, de sauvagerie, c’est au moins une indifférence à l’égard de la civilisation, que l’antipatriote doit exciter et faire naître et développer dans l’âme d’un peuple. Ce n’est la faute de personne si la civilisation s’est faite, non universellement, _mondialement_, mais par peuples, par nations, par groupements humains différents, par foyers divers; mais il en est ainsi, de telle sorte qu’on ne peut toucher à la patrie, où que ce soit, sans toucher à la civilisation, à la manière dont ce peuple sur lequel vous travaillez la comprend, l’admire et l’aime. Pour _dénationaliser_, il faut commencer par _déshumaniser_.
Supposez un antipatriote très convaincu et très ardent en Italie à l’époque de la Renaissance. Si, en même temps que convaincu et ardent, il est intelligent, il est éperdu de fureur contre les artistes du temps. Il se dit: «Tout cela n’est que de la civilisation, sans doute, et la plupart de ces artistes sont peu sensibles à l’idée de patrie; mais cela profite ou profitera à l’idée de patrie; tout cela c’est une patrie qui se fait et qui éclatera un jour toute faite et toute solide, à l’étonnement de ceux qui ne savent pas prévoir; n’encourageons pas ces artistes; décourageons-les et empêchons-les de nuire.»--L’antipatriote logique doit agir dans chaque peuple comme le conquérant dans le peuple qu’il a conquis. Quelque partisan des «lumières» que je le suppose, il est condamné d’abord à les éteindre, quitte à les rallumer beaucoup plus tard, quand, les patries ayant disparu, il n’y aura pas à craindre qu’une civilisation particulière crée une patrie particulière.
Or ce temps est loin, et encore viendra-t-il? C’est très douteux. C’est par groupes que les hommes se sont civilisés; voilà le fait; c’est par groupes qu’ils continueront à se civiliser, voilà la prévision raisonnable. Il se pourrait donc que l’œuvre anticivilisatrice de l’antipatriotisme fût nécessaire, extrêmement difficile à réaliser et en définitive inutile; que l’antipatriotisme sentît le besoin de combattre la civilisation sous forme de civilisation particulière en tout pays; qu’il n’y réussît, triste succès, qu’avec des difficultés inouïes et qu’au moment où il se préparerait à refaire la civilisation sous forme mondiale, il se formât quelque part une civilisation particulière qu’il s’agirait, encore celle-là, et toujours ainsi, de démolir.
Je sais bien que tout cela revient à dire que, s’il est difficile de détruire les patries, c’est qu’elles existent et qu’elles se défendent comme par elles-mêmes. Je le sais bien; mais c’est un fait, et c’est un fait tellement universel et qui fut toujours tellement universel, qu’il n’est guère téméraire d’y voir une loi éternelle de l’humanité.
Tout compte fait, ce qui détruit des patries en crée d’autres. L’affaissement d’un peuple amène une réunion à un autre peuple plus fort, et voilà une patrie nouvelle qui se forme lentement; la désorganisation et désagrégation d’un grand peuple amène des sécessions, et voilà plusieurs patries nouvelles qui se forment lentement sur le territoire occupé autrefois par une seule nation. Ce qui détruit des patries en fait naître d’autres, soit d’une certaine façon, soit d’une autre manière. Il est extrêmement probable que c’est une loi de l’humanité que la civilisation se fait par patries distinctes, que le développement général de l’humanité se fait par patries distinctes, qu’il ne pourrait pas se faire autrement, qu’il ne se fera jamais autrement et que l’effort pour abolir les patries ne peut réussir qu’à en détruire quelques-unes, celles qui déjà sont épuisées, sans faire avancer d’un pas le monde vers l’unité, peut-être souhaitable, mais destinée à reculer indéfiniment devant les souhaits qu’on en peut faire.
CHAPITRE VII
LE PATRIOTISME INTERNATIONAL.
Entre le patriotisme et l’antipatriotisme, il existe un tiers parti, un système mixte, qui consiste à combiner le patriotisme et l’humanitarisme en proportions diverses et du reste assez difficilement déterminables.
N’est-il pas vrai, disent les partisans de cette doctrine, qu’il faut aimer son pays et qu’il faut aussi aimer l’humanité? Sachons donc aimer l’un et l’autre et trouvons le moyen d’aimer l’un et l’autre, efficacement et sans que l’amour que nous portons à celle-ci fasse tort à l’amour que nous portons à celui-là. Le problème, c’est d’être européen tout en restant très français et très humain tout en restant très européen. Est-il insoluble? Nous ne le croyons point. Il nous paraît même très facile.
De cette pensée, ingénieuse et généreuse du reste, est né ce qu’on peut appeler et ce que ses partisans eux-mêmes appellent le patriotisme international, le patriotisme cosmopolite, le patriotisme antinationaliste, tous mots bizarres et féconds en contresens et équivoques et qu’il faudrait remplacer par ceux-ci, un peu plus longs: «le patriotisme tempéré par l’amour de l’humanité» ou «l’humanitarisme tempéré par l’amour de la patrie».
A différents degrés, car c’est ici qu’il y a une foule de degrés et de nuances, M. Jaurès, M. Lavisse, M. Aulard et M. Naquet lui-même, moins intransigeant qu’il ne nous a semblé être dans la citation que nous avons faite plus haut de lui, sont les représentants de cette doctrine, nécessairement un peu flottante et qui se cherche encore plus qu’elle ne se saisit. M. Aulard a trouvé un «toast» de Danton où cette théorie se montre déjà, il faut le reconnaître; mais, il faut le confesser aussi, plutôt à l’état de phrase qu’à l’état d’idée. Le 20 juin 1790, Danton, à la Société du Jeu de Paume, dit, d’après le procès-verbal de la fête: «que le patriotisme ne devait avoir d’autres bornes que l’univers et qu’il proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur de l’univers entier.» Il y avait là Barnave et Robespierre; «tous burent à un patriotisme aussi large que le monde.» Les faits, moins de deux ans après, ramenèrent Danton à un patriotisme moins large que cela; mais il faut bien voir dans les paroles de Danton en 1790 une idée vague, non pas de patriotisme s’étendant aux bornes de l’univers, ce qui, ce me semble, ne signifie rien, mais de cosmopolitisme devant remplacer un jour le patriotisme.
Personnellement M. Aulard dit quelque part (_Dépêche de Toulouse_, 9 décembre 1905) quelque chose de très intéressant dans cet ordre d’idées: «Non, la patrie n’est pas un dogme auquel il faille croire sans raisonner. Si nous aimons la France, _si nous sommes aussi patriotes qu’internationalistes_, c’est que la France a des titres très réels, vérifiables, démontrables, à l’amour de tous les Français et à la gratitude du genre humain.»
Il me semble que cela veut dire qu’un patriote international n’aime son pays que par reconnaissance personnelle et aussi qu’en tant que son pays a rendu des services à l’humanité. Il en résulterait qu’un pauvre petit pays qui n’aurait pas de gloire, qui n’aurait pas de littérature lue en dehors de ses frontières, qui n’aurait pas proclamé les principes de 1789, n’aurait que la moitié ou le tiers des titres qu’il faut pour être aimé, et qu’un pauvre petit pays qui n’aurait rendu à ses enfants que le service de les mettre au monde n’aurait plus de titre du tout à leur amour.
Quand le patriotisme se «raisonne» ainsi, il faut bien reconnaître qu’il ne s’applique plus qu’aux grandes nations, qu’aux nations glorieuses et qu’il est comme inapplicable aux nations faibles et aux nations vaincues. Oh! je sais qu’_en fait_ il en est un peu ainsi et que le patriotisme est plus fort chez les nations qui ont des titres à la gratitude et surtout au respect et à la terreur de l’univers; mais de ce fait faire une théorie, cela me paraît aller contre l’essence même du patriotisme, qui a toujours consisté à aimer sa patrie telle qu’elle est, comme on aime son père tel qu’il est. A le prendre ainsi, le patriotisme international est un patriotisme conditionnel: «Je vous aime, ô patrie, _si_ vous avez rendu des services réels, très réels, démontrables et vérifiables; sinon, non, ou peu. Je vous aime, ô patrie, surtout _si_ vous avez rendu des services à l’humanité; car je suis homme avant d’être vôtre. Sinon, non, ou moins.»
Cela revient à dire que chez moi, patriote international, l’homme s’oppose au citoyen d’abord, _puis_ consent à se combiner avec le citoyen si la patrie satisfait les désirs et les fiertés de l’homme, se refuse à cette combinaison dans le cas contraire. Qu’est ceci, sinon un patriotisme indépendant et conditionnel?
Oui, le patriotisme tempéré par l’internationalisme est indépendant et conditionnel, et c’est-à-dire qu’il n’est plus le patriotisme du tout, ou ce qu’il s’en faut qu’il ne le soit plus est peu de chose. Il est parfaitement vrai que le patriotisme, à se raisonner, peut s’accroître; mais, à se raisonner, court encore plus de risques de se détruire. C’est qu’il est un sentiment; et un sentiment qui devient une idée, comme tous les sentiments; mais qui, en devenant une idée, risque de trop s’analyser, et, en trop s’analysant, de se détendre. Introduire, pour ainsi parler, l’humanitarisme dans le patriotisme, c’est y introduire un dissolvant subtil et redoutable.
Ce même patriotisme international, je le trouve chez M. Gustave Naquet dans le même article que j’ai cité plus haut et qui doit en effet être cité dans deux chapitres différents de mon livre, puisqu’il est tantôt purement antipatriotique, tantôt mi-parti patriotique, mi-parti humanitaire. M. Gustave Naquet écrit donc: «Enseigner aux enfants à aimer leur patrie, c’est, hélas! leur apprendre à respecter une discipline odieuse; c’est leur dire, comme le fait à tout propos l’empereur Guillaume, que le devoir du soldat est de tirer, sans hésitation, sur son père si ses chefs le lui commandent... Nous avons vu en 1870 et les Boërs ont montré au Transvaal, au contraire, ce que peut faire pour se défendre un peuple indiscipliné, mais fort du sentiment de son indépendance et de sa liberté. [Il me semble en effet qu’on a vu ce qu’il peut: il peut être battu; cet éloge de l’indiscipline est singulier; mais passons.] _Enseignez aux enfants l’amour de la patrie; je le veux bien; mais de la patrie élargie, de la grande patrie se confondant avec le monde civilisé_, en attendant qu’elle s’étende à l’intégrité mondiale; enseignez-leur aussi le culte de la patrie morale, de cette patrie que limitent, non plus les fleuves et les montagnes, mais les idées, de cette patrie qui fait de nous, de Bebel, de Hyndmam et de Bakounine des compatriotes... Mais abandonnez résolument le vieil enseignement nationaliste qui est un anachronisme en France, 105 ans après la grande explosion de 1789...»
Si l’on veut tirer quelque chose de précis de ces généralités un peu vagues, on trouve ceci, à ce qu’il me semble: Tout homme a deux patries, la sienne et puis l’humanité; il doit les aimer toutes les deux; seulement il doit aimer la première en fonction de la seconde, autant que la première peut contribuer à l’avènement de la seconde; et par conséquent il ne doit aimer la première que conditionnellement et provisoirement: conditionnellement, c’est-à-dire si l’on voit bien qu’elle s’associe au mouvement humanitaire; provisoirement, c’est-à-dire jusqu’au jour où la patrie humaine, la patrie mondiale, sera constituée. On voit assez que ce patriotisme conditionnel, comme il l’était tout à l’heure, et maintenant conditionnel et provisoire, ne peut être qu’excessivement faible, comme en effet l’auteur le veut excessivement faible. Car étant conditionnel, il mène à ceci: j’aimerai ma patrie si je la vois tendre à se confondre avec le monde, et donc je ne l’aimerai qui si elle tend à disparaître; je n’aimerai ma patrie que si elle n’est pas patriote; ou je l’aimerai d’autant moins qu’elle sera plus patriote et d’autant plus qu’elle le sera moins. Et cela ne peut être qu’un patriotisme très hésitant et très circonspect. Que pouvez-vous tirer d’un patriotisme hésitant et circonspect?
Et d’autre part, étant provisoire, le patriotisme sera profond tout juste comme ces sentiments auxquels on ne songe qu’à renoncer: j’aime ma patrie, mais avec l’espoir et le désir que le temps vienne où je n’aurai plus à l’aimer; j’aime ma patrie, mais je souhaite d’être débarrassé le plus tôt possible du soin de lui être dévoué; j’aime ma patrie, mais puissé-je ne pas l’aimer!
Le patriotisme conditionnel et provisoire est tellement sur les limites du patriotisme qu’il ne peut plus en vérité s’appeler de ce nom et être considéré comme tel. Le patriotisme conditionnel et provisoire se charge de tant de restrictions qu’il se détruit. Le patriotisme conditionnel et provisoire est un patriotisme qui se corrige avec tant de soin qu’on voit bien qu’il se défie de lui-même et qu’il se blâme profondément au moment même qu’il s’affirme. C’est un patriotisme qui ne se saisit que dans le remords qu’il a de se sentir. Il ressemble à l’amour que l’on a pour une femme indigne: on l’aime avec tant de regret de l’aimer et tant d’espoir qu’on ne l’aimera plus, qu’il est assez probable que l’on est amoureux d’elle, mais qu’on ne l’aime pas.
Avec M. Jaurès, ce patriotisme international devient, autant que j’en puis juger, car je ne comprends pas toujours M. Jaurès, dont je n’incrimine que moi, une sorte de subordination du patriotisme à l’ordre général, au moins à l’ordre européen et au mouvement général qui emporte les peuples vers la démocratie pacifique ou la pacification démocratique. Il me semble ainsi. M. Jaurès écrit: «... Mais ce programme de civilisation, de liberté et de paix, comment la nation allemande pourra-t-elle l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec quelque apparence lui faire peur des projets persistants de revanche militaire de la France? Là est un des nœuds de l’ordre européen. Tant que la France n’aura pas déclaré nettement _qu’elle ne compte que sur la croissance de la démocratie européenne pour restituer à tous les violentés le droit de disposer d’eux-mêmes_; tant qu’elle n’aura pas décidément éliminé de sa politique toute pensée même secrète, toute velléité même obscure, toute possibilité même lointaine, de revanche, toute la politique européenne souffrira d’un malaise profond. C’est la leçon éclatante, irrésistible, qui ressort de toute la politique de M. Delcassé...»
Ceci est une correction, assez forte peut-être, du mot de Léon Gambetta. Gambetta disait: «Pensons-y sans cesse; n’en parlons jamais.» M. Jaurès dit: «N’en parlons jamais; n’y pensons jamais, même secrètement»; et c’est la différence peut-être de la France d’il y a trente ans à celle d’aujourd’hui.
Mais généralisons la question pour qu’elle soit moins brûlante. L’idée de M. Jaurès est celle-ci: Les nations sont comme attelées à une grande œuvre de civilisation, de liberté et de paix. C’est là l’essentiel, c’est là le vrai, c’est là le but véritable auquel il convient de penser que tous les autres sont subordonnés. On m’accordera cela. Or le souci de développer sa nationalité autrement que par les œuvres de civilisation, de liberté et de paix, le souci de développer sa nationalité matériellement, _contrarie_, ne peut que contrarier l’œuvre générale de la civilisation, de la liberté et de la paix. Plaçons-nous en 1858. Il ne faut pas dire aux Italiens: «Tendez à l’unité et secouez le joug de l’Autriche et de ses lieutenants; car le programme de civilisation, de liberté et de paix, l’Autriche ne pourra pas l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec quelque apparence lui faire peur des projets d’agression de l’Italie.» Il faut donc dire aux Italiens: «Restez résignés sous le joug et ne comptez que sur la croissance de la démocratie européenne pour restituer aux Vénitiens, aux Milanais et aux Toscans le droit de disposer d’eux-mêmes.»
Plaçons-nous en 1865. Il ne faut pas dire aux Allemands: «Tendez à l’unité et faites-vous une grande patrie contre la France toujours conquérante; car le programme de civilisation, de liberté et de paix, la France ne pourra pas l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec quelque apparence lui faire peur des projets d’agression allemande.» Il faut dire aux Allemands: «Restez divisés et ne comptez que sur la croissance de la démocratie européenne pour obtenir le droit de disposer de vous-mêmes selon vos vœux.»
M. Jaurès subordonne le patriotisme de chacun au progrès de tous et, s’avisant que le patriotisme de chacun est précisément un obstacle au progrès de tous, il conclut ou laisse conclure que le patriotisme doit toujours exister, sans doute, mais toujours s’effacer devant le progrès. Donc ce patriotisme subordonné est un patriotisme latent et qui doit rester latent, un patriotisme silencieux et qui doit toujours s’imposer silence à lui-même, un patriotisme ardent, mais qui couve et qui doit toujours couver, un patriotisme étouffé et de qui le premier devoir est de s’étouffer continuellement.
Je ne dis point qu’à s’exercer ainsi et à exercer ainsi ses devoirs il cessera d’être; mais certainement il finira par être faible. Subordonner le patriotisme aux grands intérêts de l’humanité, soyons sincères et j’entends par là soyons sincères avec nous-mêmes, c’est ne voir dans le patriotisme qu’un obstacle et ne tendre, consciemment ou inconsciemment, qu’à le supprimer. Subordination du patriotisme, c’est sacrifice du patriotisme.
Avec M. Lavisse le patriotisme n’est plus subordonné et il n’est plus conditionnel; mais il reste provisoire; et du reste on est autorisé, tout en le considérant surtout comme provisoire, à le tenir pour un peu conditionnel et pour partiellement subordonné. Il est tout en nuances. M. Lavisse (discours de Nouvion-en-Thiérache, août 1905) veut qu’on aime passionnément sa patrie, comme il le voulait jadis dans les textes de lui que nous avons rapportés; mais 1o il se tourne vers l’humanité de l’avenir comme vers le but où nous devons marcher et comme vers l’œuvre que nous devons accomplir _par_ la patrie; la patrie n’est plus que fonction de l’humanité, et voilà qui sent plus qu’un peu le patriotisme subordonné;
2o Il admet la guerre; mais il proclame «qu’elle est en décadence», ce qui comme fait est contestable, surtout quand on songe que, comme je le dis toujours, c’est en paix que l’on fait la guerre et quand on songe que les inventions belliqueuses se multiplient tous les jours chez tous les peuples; et il s’écrie que «travailler contre la guerre c’est agir dans le sens de l’avenir», et voilà qui sent très fort le patriotisme conditionnel; car dire aux peuples et surtout aux enfants qu’il faut se préparer à la guerre en la détestant d’avance, c’est les amener à conclure qu’il ne faut que se résigner à la guerre à la dernière extrémité et par conséquent ne servir sa patrie que s’il est vingt fois prouvé qu’elle est absolument dans son droit; et oui, voilà qui est très près du patriotisme conditionnel, du patriotisme qui est toujours en train de se chicaner et de se marchander lui-même;
3o Il voit avec plaisir le drapeau «flotter haut dans le ciel»; mais il salue avec amour le jour «où les peuples mettront en faisceau tous les étendards et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés symboles, les brûleront en feu de joie», et ceci est nettement et formellement le patriotisme provisoire. Ne va-t-il pas de soi que présenter un sentiment qui n’est fort que s’il est simple, comme un sentiment provisoire, imposé par les circonstances et dont il faut souhaiter ardemment qu’on soit un jour débarrassé, et dont il faut travailler, sinon à se débarrasser, du moins à agir de telle sorte qu’on en soit débarrassé un jour; c’est moins de ce sentiment faire l’éloge qu’à ce sentiment faire son procès. C’est présenter l’état d’âme patriotique comme une _étape_, une étape douloureuse après laquelle viendra une ère de prospérité, de grandeur, de bonheur et de feux de joie. Or présenter l’état d’âme patriotique comme une étape, c’est, ou bien peu s’en faut, le taxer de barbarie, comme faisait Lamartine, puisqu’on présente la civilisation comme son contraire.
Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme provisoire, tout cela est toujours, sans que les théoriciens de ces doctrines s’en aperçoivent, de l’antipatriotisme déguisé, de l’antipatriotisme qui se trompe sur lui-même et qui se prend naïvement pour ce qu’il n’est pas; et, pratiquement surtout, mais même théoriquement, comme je voudrais l’avoir prouvé, il n’y a de patriotisme que le patriotisme sans épithète.
Avez-vous remarqué que l’épithète est presque une négation? «Je vous aime bien» ne veut pas dire: «Je ne vous aime pas»; mais ne veut pas dire: «Je vous aime.»
--N’appelez-vous donc patriotisme que le patriotisme aveugle?
--Certainement! _L’exercice du patriotisme_ doit être plein de discernement; mais _le patriotisme_ doit être aveugle. Il faut avoir et conserver tout son discernement pour savoir le moment où l’on exercera son patriotisme, pour savoir, tranchons le mot, le moment où l’on se battra, et jusqu’à quel moment il conviendra et il sera utile de se battre, etc. Mais le patriotisme en soi doit être parfaitement aveugle; il ne doit pas se discuter lui-même, se mesurer, se conditionner, se subordonner, se nuancer, et s’il commence à faire une de ces opérations, c’est déjà que, tout en croyant exister, il n’existe plus. Bismarck était le plus avisé des hommes pour savoir jusqu’où il pouvait aller et quand il était utile d’agir et quand il l’était de s’abstenir; mais sur le patriotisme lui-même il ne discutait pas et ne songeait pas à discuter; il ne le subordonnait à rien et il lui subordonnait tout; son patriotisme était un bloc.
Ainsi le patriotisme doit être, s’il veut être. Le patriotisme, point du tout en ses manifestations, mais en soi, sera aveugle ou il ne sera pas.
J’ai souvent songé, à quoi ses partisans n’ont point pensé sans doute, que le patriotisme international était une manière de patriotisme ecclésiastique. Je disais plus haut que les religions ne sont point patriotiques par elles-mêmes, puisqu’elles prétendent à être universelles et cosmopolites, et puisque par définition elles sont cosmopolites et universelles; mais que, cependant, elles sont éléments de patriotisme, parce que dans chaque nation elles prennent une couleur particulière, parce que dans chaque nation elles sont une église et que cette église a un caractère national. Il en est un peu de même du patriotisme international. Dans le patriotisme international l’humanité c’est la religion et la France c’est l’église. Le patriote international est avant tout humanitaire; mais il est fier d’être de tel pays _en tant_ que ce pays occupe une place brillante dans l’humanité. Il est avant tout humanitaire, mais de quelle façon l’est-il? Il l’est à l’anglaise, à l’allemande ou à la française, et de l’être de cette façon, il est satisfait, et cette satisfaction est, j’en conviens, une manière de patriotisme.
Quand M. Aulard dit: «Certes, je suis patriote français; mais je sais pourquoi; c’est parce que la France a fait la Révolution de 1789, laquelle est une grande œuvre humanitaire»; il raisonne exactement comme le catholique,--et ce n’est pas à dire qu’il raisonne mal,--comme le catholique qui dit: «Je suis patriote français; mais je sais pourquoi; c’est parce que la France est la fille aînée de l’Église.»
Voilà ce que j’entendais en disant que le patriotisme international est une manière de patriotisme ecclésiastique.
--Et par conséquent, il faut bien que vous conveniez que le patriotisme international ne laisse pas d’être un patriotisme!
--J’en conviens parfaitement. Seulement je dois faire remarquer qu’entre le patriotisme ecclésiastique proprement dit et le patriotisme international, s’il y a des ressemblances, et considérables, il y a des différences plus grandes encore.
Il y a des ressemblances. Comme le patriotisme et la religion peuvent tirer le patriote croyant en divers sens et le partager, tantôt lui donnant comme but la grandeur de sa religion, tantôt lui donnant comme but la grandeur de sa patrie, d’où peuvent naître des conflits de devoirs et des déchirements de conscience; de même l’humanitarisme et le patriotisme peuvent écarteler le patriote international à tel point que, par exemple, il se demande s’il doit porter les armes et quelquefois se refuse, avec douleur, mais avec énergie, à les porter.
Comme le patriotisme et la religion peuvent lutter dans le cœur du patriote croyant de telle sorte que l’un des deux soit vaincu, ce qui aura pour résultat que le croyant, par exemple, reniera sa patrie infidèle à sa religion et deviendra un émigré à l’intérieur; de même l’humanité et le patriotisme peuvent se quereller dans le cœur du patriote international, de telle sorte, par exemple, que le patriote international sera amené à condamner sa patrie conquérante, querelleuse et perturbatrice de la paix, du progrès et de la civilisation.
Voilà les ressemblances, qui sont frappantes.
Les différences sont cependant sensibles, et il est important de les considérer. Le patriote croyant fait partie, en effet, d’une association universelle qui peut entrer en conflit ou tout au moins en opposition avec le pays auquel appartient le patriote croyant. Mais cette association universelle a, par-dessus tout et avant tout, un but qui n’est pas terrestre. Elle vise à associer tous les hommes dans l’amour d’un Dieu et dans l’espérance d’un bonheur mérité qui ne sera atteint et goûté qu’au delà de la tombe. Son royaume véritable n’est pas de ce monde. Le but qu’elle indique du doigt et la «grande patrie» où elle montre les hommes enfin réunis ne sont pas ici-bas. Il en résulte que les conflits qui peuvent s’élever entre elle et une patrie terrestre ne peuvent pas être très aigus, à moins qu’à les rendre aigus tel ou tel homme ne s’applique avec une obstination qui, précisément, ne sera pas d’un bon croyant.
Je suis chrétien et je suis français. La France entre en lutte avec le christianisme. Il ne se peut point que mon amour pour la France n’en soit pas refroidi; mais le christianisme est avant tout pour moi une espérance et une confiance dans l’_au delà_, et il est au delà de la France comme il est au delà de tout. Je suis uni à tous les chrétiens dans le temps d’abord, mais surtout dans l’éternité. Je suis uni à tous les chrétiens dans un sentiment et dans une foi qu’aucun fait humain ne peut ni détruire, ni entamer, ni même contrarier d’une façon sensible. Je suis uni à tous les chrétiens dans le divin, contre quoi rien de ce qui est humain n’a de puissance. Quoique affligé des hostilités des Français contre les chrétiens, je puis donc, en restant chrétien, rester français, et en restant français rester chrétien. Je puis toujours désirer la grandeur de la France, passionnément même, tout en restant attaché passionnément à une religion qu’elle persécute.
Les chrétiens, bons soldats de l’empire romain, même aux temps des persécutions, sont un exemple de cet état d’âme. Quand même il me serait démontré, ce qui, je crois, ne l’a pas été, que ce dévouement des chrétiens à l’empire romain est une légende à laquelle il ne faudrait pas trop se fier, je dis que cet état d’âme est possible et j’ai montré pourquoi il est très possible.
Le «royaume de Dieu» a cela de très excellent qu’il permet d’appartenir à un royaume terrestre sans cesser d’appartenir au royaume de là-haut, En mettant une patrie céleste _au-dessus_ des patries terrestres et non pas en opposition avec elles, il permet à l’homme de se partager sans se déchirer, le partage n’étant pas entre éléments de même nature. C’est tout ce que j’ai d’éternel que je donne à ma religion et tout ce que j’ai de périssable--et au besoin pour qu’il périsse--que je donne à mon pays d’ici-bas. C’est l’homme éternel que je donne et que je consacre à Dieu; c’est l’homme d’un jour que je sacrifie à ma patrie. Partage, oui; conflit, point du tout, si, du moins, je sais comprendre, si je suis vraiment religieux.
Et c’est le sens profond de la parole évangélique: «Rendez à César ce qui appartient à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu.»
Dans le cas du patriote international, les choses sont très différentes. Ici tout se passe sur la terre; ici tout est d’ici-bas, strictement. Le patriote international ne peut donc pas se partager; il faut qu’il choisisse et qu’il se donne à tout l’un ou à tout l’autre, et qu’il soit patriote ou qu’il soit cosmopolite. Il aura beau faire: s’il est patriote _parce que_ cosmopolite, comme quelques-uns croient qu’ils le sont, il faudra bien qu’il renonce à son patriotisme et au besoin qu’il le maudisse, si sa patrie ne contribue pas à l’œuvre du progrès et de la civilisation générale; s’il est cosmopolite _parce que_ patriote, comme quelques-uns croient qu’ils le sont, s’il aime le monde en tant qu’homme faisant partie d’une très belle partie du monde, «s’il élargit sa patrie jusqu’aux limites de l’univers», il lui arrivera, comme à Danton, d’être refoulé dans sa patrie par l’opposition que fera le monde à sa patrie à un moment donné; car pour que l’on puisse élargir sa patrie jusqu’aux limites de l’univers, encore faut-il que l’univers y consente, et pour être compatriote de l’univers, encore faut-il que l’univers vous accueille comme compatriote.
Les invasions, par exemple, dérangent bien un patriote international et le ramènent à être un patriote pur et simple: «Plus je vis l’étranger, plus j’aimai ma patrie», disait-on à un Français qui avait vu trois invasions.--«Oui, répondit-il, surtout plus je l’ai vu chez moi.»
Le patriote croyant est donc un homme qui peut se partager; qui ne se partage pas sans douleur ni sans difficulté, je le reconnais, mais qui peut se partager. Le patriote international est un homme qui voudrait se partager et qui ne le peut pas; parce que son patriotisme est de ce monde et que sa religion en est aussi, ce qui met entre le patriote croyant et lui une très considérable différence.
Le patriote international est un homme qui veut servir deux maîtres avec un égal dévouement. Notez qu’il y réussit assez bien en temps ordinaire et qu’il n’est pas très difficile de croire qu’on aime profondément son pays et profondément l’humanité, et ces sentiments sont conciliables à la condition qu’ils soient superficiels. On aime profondément son pays et profondément l’humanité pourvu qu’on n’ait pas lieu d’approfondir. Si l’on y est forcé, on se rend compte et l’on s’aperçoit que c’est l’un à l’exclusion de l’autre que l’on aime, à moins que l’on n’aime ni l’un ni l’autre, ce qui du reste est encore fréquent.
Le patriotisme international est tout en nuances changeantes, imprécises comme celles «du cou de la colombe». Il va, de l’homme qui aime son pays vraiment, mais qui aurait quelque honte et se croirait un peu «étroit» s’il ne disait aimer aussi le genre humain; à l’homme qui aime son pays et l’humanité, également, croit-il, un peu confusément, et sans envisager volontiers l’antinomie possible et les conflits probables entre ces deux tendances; à l’homme qui a un reste de patriotisme, mais qui est dominé par les idées de paix, de civilisation et de progrès; à l’homme qui n’a plus de patriotisme du tout et à qui ce sens manque, mais qui ne peut pas rompre formellement avec ce vieux préjugé et qui le maintient encore dans ses déclarations comme clause de style, ainsi que les philosophes athées du XVIIIe siècle mêlaient à leurs dissertations quelques formules religieuses; à l’homme enfin qui, n’aimant rien du tout, ni sa patrie ni le genre humain, n’a aucune difficulté à dire qu’il les aime tous deux, aucune difficulté même à les chérir tous les deux avec la même indifférence.
Mais la vérité profonde, c’est que le patriotisme tempéré d’internationalisme est un patriotisme entamé et que le patriotisme entamé est énervé.
Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme provisoire, sont patriotismes qui doutent de leur légitimité, et qui, comme les rois qui doutent de leur légitimité, sont très près de l’abdication.
Patriotisme conditionnel est patriotisme qui se refuse, ou qui se prépare à se refuser; patriotisme subordonné est patriotisme qui voit quelque chose au-dessus de lui et qui, par conséquent, ne se préférant pas, ne s’aime guère; patriotisme provisoire est patriotisme qui aimerait le jour où il ne serait plus et qui par conséquent prépare amoureusement son suicide.
Le patriotisme international n’est pas toujours une hypocrisie; il n’est pas toujours une illusion; il n’est pas toujours un état d’esprit confus et obscur; il est toujours une antinomie qui ne se résout point et un paradoxe qu’on a peine à mettre debout. Il se ruinerait à s’analyser. Il se dissiperait à se regarder en face. S’il se considérait fixement, il se dirait à lui-même: «Je crois bien, entre nous, que tu n’existes pas.»
Le patriotisme vrai ne se conditionne pas. Il est absolu. Le patriotisme, comme l’altruisme, sera une foi, ou il ne sera point.
CHAPITRE VIII
MOYENS PRATIQUES DE PACIFICATION.
Supposons cependant que, sans renoncer au patriotisme, et d’autre part, sans plus examiner si la guerre est un bien ou est un mal, les peuples, par simple pitié pour eux-mêmes, cherchent désormais à vivre en paix. Y peuvent-ils parvenir?
Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre: c’est de désarmer simultanément et c’est de remplacer la guerre par l’arbitrage.
Ces deux solutions sont connexes; car pour désarmer simultanément il faudra déjà qu’un arbitre accepté de tous ait décrété le désarmement et fixé la quotité de forces armée que chaque nation pourra garder à l’effet d’assurer l’ordre à l’intérieur; ou il faudra qu’après avoir longtemps apaisé tous les différends par l’arbitrage, un arbitre accepté par tous décide les peuples à renoncer à l’armement, démontré inutile par cette longue série de querelles évitées sans coup férir.
Dans les deux cas l’arbitrage suprême est nécessaire et il est supposé existant.
Examinons cependant, pour plus de clarté, les deux questions séparément.
Les peuples peuvent-ils désarmer? Peuvent-ils désarmer proportionnellement, de telle manière que celui qui a deux millions de soldats n’en ait plus que cent mille et celui qui en a deux cent mille n’en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait en face les uns des autres dans la même situation, mais ce qui allégerait prodigieusement leurs charges? Rien au monde n’est plus difficile et rien au monde ne serait plus fertile en contestations, en différends, en querelles incessantes conduisant droit à la guerre qu’il s’agit précisément d’éviter.
M. Hanotaux rapporte ce propos de Bismarck à Crispi en 1877: «Le désarmement? C’est irréalisable. Il n’y a pas de définition dans les dictionnaires marquant la limite de l’armement et du désarmement. Les institutions militaires des États sont différentes et quand vous auriez réduit toutes les armées sur un pied équivalent [équivalent en apparence], vous n’auriez pas encore mis les nations adhérant au principe du désarmement dans les conditions d’égalité pour la défensive et pour l’offensive. Laissons cela à la société des amis de la paix.»
Il voulait dire qu’il est impossible de savoir si un peuple est armé autant qu’on lui a permis de l’être ou s’il l’est davantage. Pourquoi? Parce qu’un vaisseau n’est pas une quantité de force égale dans un pays et dans un autre, ni un canon, ni un fusil, ni une forteresse. Tel croiseur d’un pays est plus puissant que tel cuirassé d’une autre puissance; tel torpilleur d’ici vaut un croiseur de là-bas; tel canon perfectionné vaut trois canons d’un autre modèle; tel fusil de même, etc. Tâchez d’entrer dans ce détail pour arriver à faire qu’une nation ne soit pas plus forte qu’une autre!
Prendrez-vous une autre méthode? Fixerez-vous le chiffre que telle et telle nation ne pourront pas dépasser dans le budget de la guerre? Mais le pouvoir de l’argent n’est pas le même dans tous les pays: avec la même somme, le Japon pourrait bâtir une flotte deux fois plus forte que l’Allemagne. Et comme a dit très bien M. Richet, quoique partisan du désarmement, «on peut établir dans un budget des ressources extraordinaires, des bons du Trésor, des emprunts à court terme, toutes opérations de trésorerie à contrôle presque impossible, de manière à faire croire qu’on n’a pas augmenté ses dépenses alors qu’on les a en réalité doublées».
Notez encore que «une armée de deux cent mille hommes très solides, bien pourvus d’armes, de munitions, de forteresses, avec un état-major irréprochable, peut fort bien être supérieure à une armée de trois cent mille hommes. Sur quoi portera la limitation? Sur la quantité des troupes ou sur leur valeur?... Toute appréciation est impossible... La limitation des armements est une prime donnée à la mauvaise foi», et j’ajouterais une excitation à en user.
Et encore, où s’arrête le désarmement, où commence-t-il? «Les régiments et les cuirassés ne sont pas les seuls instruments de guerre, dit très justement M. Hanotaux. Les hommes, l’argent, l’industrie, les moyens de transport, sont à la fois des outils et des armes... Un atelier [bien organisé] est une compagnie; un bateau de commerce est un corsaire; les murs d’une ferme, crénelés, sont une forteresse; la plus paisible des bourgades devient une position stratégique...»
Sous le régime des armements limités, chaque nation cherche à tromper l’autre, persuadée que celle-ci même cherche à tromper. Et ce qu’il y a de plus grave, c’est que chaque nation fouille de tous ses yeux toutes les autres pour voir si elles trompent. C’est à peu près ce qui se passe déjà, chaque nation cherchant à savoir où en est l’armement des autres; mais c’est plus grave; chaque nation, sous le régime des armements limités, veut voir comme le dessous de toute l’organisation militaire et le dessous de tous les budgets de toutes les nations. Le régime actuel, c’est chaque nation chez elle tachant d’être forte; le régime rêvé, c’est chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir en faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits que maintenant; dès lors à chaque instant, la nation A dénonçant à la magistrature internationale qui aura été instituée la nation B comme outrepassant la limite fixée, et aussi à chaque instant la nation B dénonçant à la magistrature internationale la nation A comme mettant son nez d’une façon indiscrète et insupportable dans toutes les affaires intérieures de la nation B.
L’office de la magistrature internationale serait impossible à remplir; elle y succomberait, à moins qu’elle ne fût formidablement armée, ce qui est une question qui sera examinée plus tard; et les causes de heurt, de choc et de guerre n’auraient été que multipliées à l’infini par ce système.
--On me dira: vous supposez la mauvaise foi.
--D’abord il faut en effet supposer la mauvaise foi; car la bonne foi n’existerait que si tous les peuples avaient renoncé à l’ambition, à la volonté de puissance. Or, s’ils avaient tous renoncé à l’ambition et à la volonté de puissance, imposer le désarmement serait inutile: il se ferait de lui-même. Du moment que vous cherchez les moyens de l’imposer, c’est donc que vous supposez la volonté de puissance vivace encore et par conséquent tous les moyens d’éluder la loi de désarmement prêts, très probablement, à entrer en jeu.
Ensuite ce n’est pas tant la mauvaise foi que je suppose que la crainte de la mauvaise foi; ce n’est pas tant la mauvaise foi chez chacun que chez chacun la crainte de la mauvaise foi des autres; et cela est tout ce qu’il y a de plus naturel, et cela suffit pour que chaque État soit porté et se croie obligé à ingérence continue dans les affaires intérieures des autres.
Telles sont les difficultés insurmontables, ou à bien peu près, du désarmement. On a fait remarquer que la conférence de la Haye de 1899 n’a pu qu’émettre un vœu en faveur du désarmement et que «depuis cette époque le budget naval et militaire s’est partout accru plus rapidement qu’en aucune période analogue de l’histoire du monde» (Stead). La conférence de la Haye de 1907 a fait exactement la même chose et n’a rien fait de plus. Aussi bien, les pacifistes s’entendent à peu près à ajourner la question du désarmement et à la renvoyer, ce qui est très méthodique, après la constitution d’une magistrature internationale, après la constitution d’un tribunal permanent d’arbitrage.
Examinons donc la question d’arbitrage. Elle est en son fond la plus simple du monde. Entre hommes, dans chaque nation, à la place de la guerre on a mis la loi appliquée par des magistrats; pourquoi entre nations ne remplacerait-on pas la guerre par la loi appliquée par une magistrature? Il suffirait de le vouloir. Voulons!
Voilà qui est bien raisonné; mais avec un oubli ou une omission d’un des éléments de l’affaire. Entre hommes dans chaque nation on n’a point remplacé la guerre par la loi appliquée par des magistrats; on l’a remplacée par la loi appliquée par des magistrats aidés de gendarmes. Quel sera le gendarme de la magistrature internationale, ou la magistrature internationale sera-t-elle une magistrature sans gendarme? toute la question est là.
Oui, ou la magistrature internationale sera sans gendarme et dans ce cas, non seulement impuissante, mais ridicule; ou il faudra lui en trouver un, et c’est cela qui n’est pas facile.
Le premier terme de ce dilemme est nié par quelques-uns. M. Richet dit: Voit-on que, un procès jugé par nos tribunaux, les plaideurs ne se soumettent que sur intervention du gendarme? «Il paraîtra en droit international aussi insensé à un État de se révolter contre la sentence qu’il est insensé, en droit civil, à un plaideur de se révolter contre le jugement. Les gendarmes n’ont pas besoin d’intervenir pour que le plaideur vaincu se soumette. Il se soumet parce qu’il comprend que toute résistance est absurde.»
Mais, s’il vous plaît, c’est bien parfaitement au gendarme et non au magistrat que le plaideur condamné obéit. Il ne cède pas à l’intervention du gendarme, non; mais il cède parce que le gendarme existe, et c’est encore et c’est très précisément obéir au gendarme et n’obéir qu’à lui. «Il se soumet parce qu’il comprend que toute résistance est absurde», oui; mais toute résistance n’est absurde que parce qu’il y a un gendarme. Au fond de tout nous trouvons la force, et nous la trouvons ici comme ailleurs.
Loi, magistrature et gendarmerie ne sont autre chose que, dans une nation, la majorité qui veut vivre selon des règles, s’imposant parce qu’elle est la force collective à ceux qui voudraient vivre selon leurs forces particulières:
«Je prends le champ de mon voisin parce que je suis plus fort que lui.
--Tu ne le prendras pas, répond la société, parce que c’est mon bon plaisir que tu ne le prennes pas, et je t’impose mon bon plaisir parce que je suis plus fort que toi.»
Le preneur obéit. A quoi cède-t-il? A la force, et point à autre chose. Il n’attend pas, il est vrai, que cette force se manifeste. Cela prouve seulement que cette force est si forte et si manifestement forte qu’elle n’a pas besoin de se manifester. S’il faut un gendarme, même devenu apparemment inutile, à la magistrature nationale pour se faire obéir, il faudra un gendarme, même destiné à être un jour apparemment inutile, à la magistrature internationale pour que ses décisions ne soient pas de simples conseils.
M. Richet insiste encore. Après tout, dit-il, beaucoup de sentences arbitrales entre nations ont été respectées sans que l’arbitre eût une gendarmerie ou songeât à s’en servir. «Sur 275 sentences arbitrales déjà prononcées, il n’y en a eu qu’une qui ait été récusée. Ainsi l’histoire prouve que la sentence arbitrale est toujours acceptée. Pourquoi alors supposer qu’à l’avenir il n’en sera pas ainsi?»
M. Richet ne doit pas lui-même attacher beaucoup d’importance à cet argument, sachant bien que les cas litigieux que l’on soumet à la sentence arbitrale de tel ou tel souverain tiers sont toujours des cas insignifiants, des différends pour lesquels on est parfaitement résolu des deux parts à ne pas faire la guerre et que l’on soumet à un tiers simplement pour s’en débarrasser et ne pas éterniser une discussion sur un rien. C’est une manière élégante et courtoise de tirer à pile ou face; ce n’est pas autre chose.
Mais quand il s’agit d’affaires importantes il en va tout autrement et, depuis même la conférence de la Haye de 1899, je ne sache pas que l’Angleterre ait soumis à un arbitre la question du Transvaal, ni la Russie la question japonaise.
M. Richet insiste. Songez, dit-il, à tout ce qui pèsera sur la nation qui n’aura pas accepté la sentence de la magistrature nationale même dépourvue de toute sanction. «L’Europe hostile, la nation [dont le gouvernement se sera révolté contre la sentence arbitrale] incertaine, prête à la révolte et même à la révolution, l’armée hésitante...»
Voyez sur quoi doivent compter ceux qui veulent une magistrature internationale et qui la veulent sans sanction! Ils doivent compter sur l’antipatriotisme de la nation et de l’armée! Ils doivent compter que cette nation préférera une sentence, où elle aura pu être lésée, _à elle-même_. Ils doivent compter, au moins, qu’elle préférera l’humanité à elle-même. Ils supposent des nations qui n’auront plus de patriotisme et des armées qui n’auront plus d’honneur militaire. Rien ne prouve mieux que le pacifisme est inconsciemment à base d’antipatriotisme, puisque, pour se voir adopté, il doit supposer d’abord que le patriotisme n’existe plus.
Pour en mieux parler, le pacifisme est un état d’esprit où l’on ne se rend pas compte de ce que c’est que le patriotisme encore aujourd’hui dans la plupart des peuples et où l’on croit qu’il est si faible qu’il suffirait _qu’on en condamnât une manifestation pour qu’il fléchît_, proposition qui renferme un formidable contresens.
Car enfin le rêve que fait ici M. Richet est celui-ci. Une nation est condamnée en ses prétentions par un tribunal composé en majorité d’étrangers: elle est condamnée; aussitôt, pour ne pas faire la guerre étrangère à quoi elle songeait, elle fait la guerre civile. Voilà une nation que le patriotisme anime peu et que l’humanitarisme pousse loin! C’est une nation, jusqu’à nouvel ordre, bien invraisemblable.
Ceci est pourtant une des idées qui viennent nécessairement quand on recule devant le parti de donner au tribunal international une sanction. Car encore est-il qu’il en faut une. Si cette sanction n’est pas une force militaire mise à la disposition du tribunal, que reste-t-il? Que les nations condamnées exécutent _elles-mêmes_ la sentence sur elles-mêmes. S’il n’y avait pas de gendarme pour conduire le condamné en prison, que resterait-il? Rien, sinon qu’il y allât tout seul. On trouvera peu de condamnés de ce tempérament-là.
Mais encore il peut y avoir autre chose comme sanction que la contrainte par les armes. Par exemple, ne pourrait-il pas être établi (Richet) que, en cas par une puissance de refus d’exécution de la sentence, les autres États ne sont plus liés par les traités de commerce conclus avec cette puissance; que, dans le même cas, ils interdisent sur leur territoire la souscription publique d’emprunts faits par cette puissance? Ne pourrait-il pas être établi (_id._) qu’au moment où le litige est déféré aux arbitres, chaque nation en procès remet à une tierce puissance un cautionnement dont le chiffre sera fixé dans une première séance préparatoire par la cour d’arbitrage?»
Ce sont là ce qu’on peut appeler les sanctions financières et commerciales. Ceci est certainement beaucoup plus sérieux, et il est très séduisant. Seulement, pour établir le tribunal international, il faut d’abord le faire accepter par les nations. Or rien n’est de nature à empêcher qu’il le soit comme l’énormité des prétentions qu’on lui permet d’avoir et que l’on veut qu’il ait. Voilà un tribunal qui forcera,--car s’il n’a pas le droit de les y forcer, il n’y a plus rien,--qui forcera les nations neutres, toutes les nations neutres, à rompre des traités de commerce dont elles tirent des avantages considérables; car si elles n’en tiraient point, elles n’auraient pas conclu ces conventions. Voilà un tribunal qui, avant tout débat, a le droit de faire payer aux nations en procès, une indemnité de guerre, je me trompe, une indemnité de paix, aussi considérable qu’il lui plaira, et de ruiner, pour le bon motif, je le reconnais, des nations qui après tout envisagent encore et sont bien obligées d’envisager une guerre à faire. Voilà un tribunal qui, de ces deux façons, est absolument maître de la fortune des nations, de toutes les nations!
Ou je crois qu’aucun peuple ne voudra d’un tribunal pareil; ou je crois, et nous voilà y revenant, que pour avoir une pareille puissance, le tribunal en question devra avant tout avoir été nanti d’une gendarmerie colossale.
M. Richet est si convaincu au fond que ces sanctions sont du domaine de l’impossible, qu’après les avoir énumérées et exposées très lumineusement, il s’empresse d’ajouter: «Mais _il n’en sera pas besoin_.»
Il n’en sera pas besoin! Qu’est-ce qui suffira donc? Il suffira de la sanction morale. Il suffira du respect qu’inspirera à tous la majesté du tribunal international.
On a vu plus haut que je ne m’arrête pas à cet argument, qui n’est qu’un cercle. Ou les nations seront tellement, toutes, partisans de la paix à tout prix, qu’elles obéiront toujours au tribunal, et dans ce cas le tribunal est inutile; ou c’est parce que les nations sont de tempérament à faire la guerre qu’on institue le tribunal, et alors il faut que le tribunal ait une force en main pour les contraindre. Si, dans une nation, il n’y avait que gens décidés à ne jamais se faire du tort réciproquement, il n’y aurait pas besoin de tribunaux; parce qu’il y a des gens qui sont de caractère à se faire du tort réciproquement, il faut des tribunaux et aussi il faut qu’ils aient une force contraignante. Donc, ou le tribunal international est inutile; ou, s’il est nécessaire qu’il soit, il est nécessaire aussi qu’il soit armé.
Nous voilà donc acculés à cette solution: tribunal international ayant une gendarmerie; tribunal international avant une armée. Mais un tribunal international ayant une armée, c’est un État! Évidemment c’est un État. De même que dans un groupe humain l’État existe quand quelqu’un, prenant des décisions et, rendant des jugements, a une force prépondérante pour faire exécuter tout cela, et que l’État n’existe que dans ces conditions; de même quand vous aurez créé, au-dessus des nations, quelqu’un rendant des jugements et prenant des décisions et nanti d’une force matérielle suffisante à les faire exécuter, vous aurez créé un État; ou plutôt, de toutes les nations, ou d’un grand nombre de nations, de toutes les nations d’Europe par exemple, vous aurez formé un seul État.
Il n’y a aucune exagération dans cette formule; car, comme en convient très judicieusement M. Richet lui-même, ce n’est pas une petite armée qu’il faudrait au tribunal international, c’est une armée colossale. Voici pourquoi. L’armée du tribunal international est l’armée de la paix, est l’armée du droit. L’armée du droit _ne doit jamais être vaincue_. «Le gendarme doit toujours, quoi qu’il arrive, être le plus fort», sans quoi il perd tout son prestige, et de même celui qui l’emploie. A cause de cela il faudrait au tribunal international une armée plus forte, aussi forte au moins que toutes les armées particulières des diverses nations ensemble. Or, voyez-vous les différents peuples de l’Europe prélevant chacun la moitié de son armée pour la donner au tribunal international? Vous pouvez très bien le voir; cela n’a rien d’impossible; mais si cela est, ce sera le signe que toutes les nations d’Europe, d’esprit et de volonté, ne forment déjà qu’un État et ne sont plus que des provinces de la même nation.
Donc le tribunal international et les États-Unis d’Europe, ce ne sont pas deux choses, c’est la même chose; ou ce sont deux choses dont l’une n’est que l’organisation de l’autre, dont l’une n’est que la régularisation de l’autre, et qui doute que l’une soit possible doit douter que l’autre le soit. En d’autres termes, le tribunal international n’est possible qu’après les États-Unis d’Europe faits ou en même temps qu’ils se feront. En d’autres termes, ce n’est pas le tribunal international qui fera les États-Unis d’Europe; c’est les États-Unis d’Europe qui feront le tribunal international.
Le vice de toute cette argumentation, c’est que, toujours, pour résoudre le problème on suppose le problème résolu. Pour pacifier toutes les nations on institue quelque chose qui suppose les nations pacifiées; pour unifier toutes les nations on invente quelque chose qui suppose toutes les nations unifiées. Voilà le cercle, d’où bien heureux celui qui pourra sortir.
C’est bien pour cela que M. Richet, qui est très intelligent, se ramène toujours à son idée de tribunal international désarmé. Pour désarmer il faut que le tribunal soit désarmé lui-même. Oui, mais le tribunal international désarmé, j’ai cru démontrer qu’il serait impuissant, l’autorité morale étant nulle excepté sur ceux qui sont convaincus d’avance, et ceux-ci n’ayant pas besoin de tribunal. Le tribunal international sans sanction ne convertira que des convertis et ne séparera que gens ne voulant pas se battre. Et le tribunal international armé n’aura pu l’être que par gens décidés pour jamais et depuis longtemps à ne jamais faire la guerre.
Donc, ou armé ou désarmé, aussi bien dans un cas que dans l’autre, le tribunal international, s’il est possible, sera inutile; et s’il serait utile qu’on le fît, il sera impossible de le faire.
On me dira: on sort des cercles logiques, parce que dans la réalité il n’y a pas de cercles; il y a plutôt des spirales: on croit tourner, mais, le circuit fait, on se trouve, non au point de départ, mais un peu en avant ou un peu en arrière. Supposons institué le tribunal international sans sanction. Il est très vrai qu’il est très impuissant; mais il ne l’est pas tout à fait. Il y a chez les peuples de la volonté de puissance et de la volonté de repos. Y eût-il beaucoup moins de volonté de repos que de volonté de puissance, la volonté de repos est encore un élément réel, qui existe et qui entre en compte. C’est cet élément que le tribunal international ramasse en lui en quelque sorte et de dispersé fait central et d’intermittent fait permanent. N’est-ce rien que cela? L’habitude peut se prendre de soumettre au tribunal international d’abord de très petits différends, au lieu de les soumettre tantôt à un souverain tiers, tantôt à un autre; puis des querelles plus considérables. Une certaine pudeur, un certain respect humain, peuvent se répandre, qui feront qu’on n’osera guère se jeter dans une lutte armée sans avoir au moins fait le geste de soumettre le procès au tribunal international, et cette courtoisie toute de forme finira par entraîner quelques bons effets, la forme ayant toujours quelque influence sur le fond.
Tout cela est raisonnable, et je voudrais laisser à ces considérations une certaine force. Le tribunal international ne sera jamais, à mon avis, un pacificateur; mais il peut être un modérateur; il peut être un atermoyeur; il peut faire perdre du temps, ce qui avant les hostilités est une chose excellente. Si un tribunal international, auquel il eût été d’usage de soumettre les différends avant de se battre, eût existé en 1870, la guerre, par le seul fait du temps perdu en démarches préliminaires, eût peut-être été évitée, et encore qu’il soit certain qu’il y aura toujours des peuples qui feront sauter en pleine paix les vaisseaux de leurs voisins et qui deux ans après seront conviés à signer des traités d’alliance avec les peuples les plus civilisés du monde, ce qui prouve que nous sommes en pleine barbarie, cependant il n’est pas impossible que le tribunal international rende de temps en temps quelques services.
Oui; seulement une chose reste qui m’inquiète à son égard, c’est qu’il échouera souvent et qu’il serait presque nécessaire, pour qu’il subsistât, qu’il n’échouât jamais. Cette autorité morale qu’on rêve pour lui et dont on le voit déjà tout revêtu, il ne l’aura pas de lui-même et du seul fait qu’il existera. Il ne l’aura que s’il réussit très souvent et presque toujours, et un échec lui enlèvera plus d’autorité que vingt succès ne lui en donneront. En somme, le tribunal international sera un aréopage de vieillards illustres, de diplomates fatigués, d’hommes d’État honoraires, parmi lesquels on pourra toujours dire et l’on dira toujours que l’intrigue circule, autour desquels on dira toujours que les sollicitations et les intimidations rôdent. Il n’aura pas beaucoup d’autorité dans le monde.
Pour qu’il en eût, il faudrait que, dans un monde qui serait religieux, il eût un caractère religieux, et, quand on songe au peu qu’a pu faire la papauté au moyen âge dans le sens de la pacification, on s’excuse d’être un peu sceptique sur le concile laïque permanent de la paix européenne.
Combien vaudrait mieux, et c’est à quoi j’ai toujours songé, une ligue des faibles! En gros et même à proprement parler, ce qu’on appelle «le droit», c’est l’intérêt des faibles. Le droit n’a été inventé que pour que le faible ne fût pas dévoré par le fort. Donc le faible est par définition dépositaire du droit. C’est la coalition des faibles contre les forts qui dans les États a créé le droit, c’est-à-dire la répression des forts dans leurs entreprises ou dans leurs mauvaises intentions à l’endroit des faibles. Tout de même, dans le monde entier, ou dans une partie considérable du monde, comme l’Europe, les faibles, en se considérant toujours comme solidaires, devraient créer le droit par leur solidarité même. Considérant que les grands États ne songent qu’à s’agrandir, les petits États devraient toujours, quelque petit peuple qui fût attaqué, se tenir pour attaqués eux-mêmes (puisque cela doit infailliblement leur arriver un jour) et créer des difficultés à l’agresseur. Ils formeraient ainsi une ligue pour le droit et pour la paix; ils formeraient précisément le tribunal international pourvu d’une force très suffisante pour arrêter les entreprises de la force.
Mais je reconnais qu’en Europe, actuellement, il est bien tard, les petits peuples étant désormais très peu nombreux et étant très dispersés.
Quoi qu’il en soit, il n’y a que deux moyens pratiques pour arriver à la paix, c’est ou la ligue des faibles contre les puissances ascendantes, imposant à celles-ci de s’arrêter; ou, au contraire, la création d’un empire si fort qu’il fera régner la paix comme l’Empire romain la faisait régner. Il faut quelqu’un qui soit tel que pas un coup de canon ne puisse se tirer sans sa permission, et ce quelqu’un peut être soit une coalition de nains, soit un géant. Entre les deux, la chimère c’est la création d’une personne morale, très respectable sans doute, mais qui n’imposera jamais la paix qu’à la condition que personne ne veuille de la guerre.
CONCLUSIONS
Le pacifisme est donc essentiellement chimérique. Bon gré mal gré, il ne peut fonder que sur l’antipatriotisme. Il ne pourrait établir son règne que si le patriotisme était aboli et chez tous les peuples en même temps, au même moment; car il est bien évident que le peuple qui cesse d’être patriote pendant que les autres restent patriotes est simplement un peuple qui veut mourir.
Il faudrait donc, pour que le pacifisme établît son empire, que tous les peuples cessassent de tenir à eux, et j’ai montré combien c’est chose impossible. Le patriotisme est éternel. Il peut s’éteindre ici, mais c’est pour persister là ou pour y renaître. Je crois même, et je l’ai dit souvent, pour d’autres sujets, que si le genre humain tout entier perdait le sentiment du patriotisme, il se créerait très vite, ici et là, comme des noyaux de patriotisme nouveau. L’humanité aura sans doute toujours des parties fermes et des parties molles. Comme dans la nation la plus nivelée et la plus pulvérisée, il se trouve des individus encore énergiques qui se cherchent, qui s’associent, qui s’engrènent et qui forment un corps résistant et un centre d’attraction; de même dans l’humanité nivelée, invertébrée et amorphe, il se trouverait telle province, telle région, plus énergique, qui voudrait avoir une personnalité, qui à la vouloir la créerait, qui deviendrait autonome, qui, pour défendre son autonomie deviendrait belliqueuse et qui recommencerait le cycle.
Pour nous en tenir aux temps où nous sommes, le patriotisme s’oppose au pacifisme de telle sorte que, comme dit M. Stead, «la guerre est en hausse» plus qu’elle n’est en baisse. Le patriotisme s’oppose au pacifisme _partout_. Chez les grands peuples ascendants il s’oppose au pacifisme parce qu’il devient impérialisme--forme aiguë du patriotisme--et esprit de conquête et esprit de domination. Chez les petits peuples restés énergiques, il s’oppose au pacifisme en tant qu’instinct de défense, instinct d’autonomie, instinct de personnalité. Il n’y aurait qu’un peuple à la fois affaibli matériellement et contempteur de ses traditions et dévoré de passions anarchiques qui pourrait perdre le sentiment patriotique. Celui-là, s’il existe, disparaîtra rapidement de la carte du monde; mais il n’en sera que cela, et le pacifisme n’aura pas fait un seul pas.
Car remarquez. J’entends dire qu’aux temps où nous sommes le patriotisme n’existe plus véritablement que sous forme d’impérialisme; qu’il existe dans les deux ou trois grandes nations ascendantes sous forme d’orgueil national et qu’il n’existe plus que comme souvenir un peu confus et instinct qui s’émousse dans les autres. C’est, je crois, une erreur. Dans les grands peuples qui, pour ainsi dire, nourrissent leurs citoyens d’orgueil national, règne et brûle le patriotisme de la grande patrie; dans les peuples plus faibles, et qui ne peuvent nourrir leurs citoyens du même aliment, renaît et prend force le patriotisme des petites patries. Anglais, Écossais, Irlandais même, peut-être, ne sont plus qu’Anglais; Saxons, Bavarois, Prussiens, ne sont plus qu’Allemands; c’est le grand patriotisme. Hongrois et Tchèques ne sont plus Autrichiens, mais ils sont ardemment Tchèques et Hongrois; Norvégiens ne sont plus Suédois, mais ils sont Norvégiens de tout leur cœur; c’est le patriotisme de petite patrie. Or ni ici ni là le pacifisme ne trouve son compte.
Bien au contraire, grands et petits patriotismes--si l’on me permet de me servir de ces mauvais mots pour faire court--sont précisément, les uns heurtant les autres, de quoi se sont faites toutes les guerres et de quoi il est extrêmement probable qu’elles se feront dans l’avenir.
Ce qu’on peut prévoir, c’est que l’Europe, pour ne parler que d’elle, continuera d’être emportée dans le grand mouvement où elle est engagée depuis un siècle: les grands empires deviendront plus grands; les nations faibles seront conquises, et l’Europe ne comptera plus que deux ou trois grandes agglomérations nationales.
On m’arrête pour me dire: ne voyez-vous pas que c’est le contraire: «Les peuples, loin de se grouper et de se fondre, se désagrègent plutôt. Partout on voit des provinces se hausser au rang de patries, des races particulières revendiquer leur autonomie, les unes remuant dans leurs tombeaux, les autres s’agitant dans leurs langes... Norvégien contre Suédois, Flamand contre Wallon, Polonais contre Allemand, Hongrois contre Tchèque, Bulgare contre Grec, l’Europe se divise et se subdivise encore. En vérité, il y avait plus de cosmopolitisme au temps du prince Eugène, du maréchal de Saxe et de Voltaire.» (Hanotaux).
Ceci est très vrai et va très bien contre le pacifisme et le socialisme, et, à cet égard, j’en fais mon profit. Mais cela ne prouverait pas contre la prévision d’énormes agglomérations nationales et d’immenses empires. Car remarquez que ce n’est que dans les nations faibles que ces tendances séparatistes se manifestent et que les «petites patries» renaissent. Dans les nations fortes les petites patries s’effacent, dans les nations faibles les petites patries s’affirment. Donc affaiblissement des nations faibles, renforcement des nations fortes, voilà la formule probable de l’avenir. Précisément parce que les nations déjà faibles «se diviseront et se subdiviseront», les nations fortes annexeront plus facilement les petites patries qui se seront formées du débris des nations moyennes. Ce n’est pas l’Europe qui s’effrite, ce sont les parties fatiguées de l’Europe qui se pulvérisent, et cet effritement ne peut que profiter aux parties de l’Europe qui ne s’effritent point. Je reviens donc et je dis que l’avenir appartient aux grandes agglomérations. Et ces grandes agglomérations se heurteront les unes contre les autres, infailliblement, dans des luttes terribles.
--Tant mieux peut-être, répondront les pacifistes; car: ou, luttant les unes contre les autres en se faisant d’horribles blessures, mais sans se tuer, les grandes agglomérations en viendront à reconnaître qu’il vaut mieux arbitrer que se battre et créeront la cour suprême d’Europe que nous rêvons, _ce qui est plus facile à faire à trois qu’à trente_;--ou l’une des grandes agglomérations vaincra d’abord l’une des deux autres, puis la seconde, et il n’y en aura plus qu’une, et l’empire romain sera rétabli, et la paix faite.
Il est possible; mais il n’est pas très probable. Car pour ce qui est de la première hypothèse, il est très faux que trois grands empires voisins se supportent et s’entendent mieux que séparés les uns des autres par de petits États indépendants, «États tampons» qui amortissent les chocs;--et pour ce qui est de la seconde hypothèse, le plus probable est que si toute l’Europe se trouvait un jour former un seul empire, _c’est alors_ que, indistinctement, un peu partout, les séparatismes se manifesteraient, parce que les peuples ne seraient pas unis entre eux, mais soumis à l’un d’entre eux, ce qui serait insupportable à tous excepté au peuple dominateur; et ce peuple-ci, quelque vainqueur qu’il eût été, ne serait pas assez fort pour maintenir longtemps dans l’obéissance les peuples soumis.
On m’objectera les États-Unis, et je trouve l’objection excellente. Les États-Unis sont bien une agglomération de peuples différents et ils sont bien, à un autre égard, un peuple composé de deux peuples dont l’un a vaincu l’autre, dont l’un a conquis l’autre; cela est certain. Mais... d’abord je ne suis pas sûr que les États-Unis ne se désagrègent pas un jour, et la preuve n’est pas encore faite que l’Union soit indissoluble. Ensuite--car un argument reposant sur une hypothèse ne doit compter que pour mémoire--ensuite les États-Unis sont une confédération très libre, et c’est-à-dire plutôt une alliance entre plusieurs peuples qu’un peuple comme nous l’entendons; et dans ces conditions le désagrément est beaucoup plus évitable. Enfin il y a là, non pas tout à fait un peuple conquis, et un peuple qui a conquis; mais un peuple qui, _avant qu’une de ses parties conquît l’autre_, avait vécu comme peuple un; qui, par conséquent, a des souvenirs communs et des traditions communes remontant à une période antérieure à la conquête, souvenirs et traditions qu’il a pu renouer; et de là la possibilité d’un patriotisme américain.
Il n’y a donc pas d’assimilation à faire entre les États-Unis actuels et ce que pourrait être l’Europe conquise en définitive par un peuple européen. Précisément il n’y aurait rien là de définitif.
Il n’y a donc pas lieu d’aspirer à cette solution, et les autres paraissent impossibles.
Le pacifisme est donc une illusion d’esprits peu capables de réel ou de cœurs trop tendres qui ne peuvent pas se soumettre à la réalité. Il est destiné, chez les peuples ascendants, à ne rien faire du tout, à n’entamer ni le patriotisme ni même l’impérialisme; il est destiné, chez les peuples descendants, à précipiter leur décadence, de quoi du reste il n’est guère qu’une forme et un signe; il est destiné chez les peuples énergiques, mais de forces restreintes, à ne rien faire de plus ni de moins que chez les peuples ascendants et à échouer devant le patriotisme qui retardera pour ces peuples, peut-être indéfiniment, le moment de la disparition.
Tout compte fait, on ne peut que souhaiter à tous les peuples qu’ils ne prennent du pacifisme que la sagesse, que la prudence, que la circonspection à s’engager dans des aventures téméraires ou prématurées, toutes choses qui, du reste, ne sont pas du pacifisme à proprement parler. On ne peut que souhaiter à tous les peuples de rester patriotes sans mégalomanie.
Aux peuples même qui ont été absorbés par les puissances conquérantes; aux peuples aussi qui demain seront absorbés ou partagés par les puissances conquérantes, il faut souhaiter encore qu’ils gardent tout leur patriotisme, intact et vivace.
--Inutile!
--Mais non pas, puisqu’il arrive que la conquête recule; puisqu’il arrive, témoin l’Espagne se délivrant des Maures et l’Italie se délivrant de l’Autriche, que les peuples se relèvent même du tombeau. Il faut donc que les peuples existants soient patriotes dans leur passé, et les peuples morts, ou qui vont l’être, patriotes dans leur avenir. Tant que l’Italie rêvait qu’elle existerait un jour, elle existait déjà. La patrie est un fait qui devient une idée et souvent aussi une idée qui devient un fait. Que les peuples ne se laissent pas leurrer par les théories pacifiques. Le véritable pacifisme, c’est encore le patriotisme; car ce qui maintient la paix, relativement je le sais bien, mais de la seule façon, je crois bien, qu’elle puisse être maintenue ici-bas, c’est que chacun se tienne énergiquement sur la défensive, et, par abandonnement, indifférence ou insouci, n’invite pas la conquête à avancer.
Juin-Juillet 1907.
TABLE DES MATIÈRES
I.--Bref historique 1 II.--Les théories pacifistes 59 III.--Le Bellicisme 108 IV.--Critique de ces théories 180 V.--Le Patriotisme 236 VI.--L’Antipatriotisme 287 VII.--Le Patriotisme international 348 VIII.--Moyens pratiques de pacification 371 Conclusions 392
Paris.--Société française d’Imprimerie et de Librairie.
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