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s'était-il pas montré en tout un «flancheur»?
Il dit à haute voix:
--Supposez-vous que ce mouton aurait pu concevoir une grande idée, d'abnégation et de sacrifice, par exemple? Aurait-il pu, par exemple, se décider à renoncer à son héritage, aux honneurs et à la fortune...
--S'il pouvait? Mais regardez donc son portrait! C'est précisément ce qu'il était capable de vouloir. Et non seulement cela! Il mettrait immédiatement son projet à exécution.
--Et puis?
--Il flancherait!
--Et reculerait.
--A tout instant.
--Cela serait-il arrivé à l'occasion de toutes ses nobles résolutions?
--Certainement! Ce qui prouve qu'il était un vrai Rossmore.
--Il valait donc mieux pour lui qu'il mourût?
--Certainement!
--Mais supposez... ceci pour voir plus clair dans les détails... supposez que je fusse un Rossmore...
--C'est impossible.
--Pourquoi?
--On ne peut le supposer, parce que, à l'âge que vous avez, vous seriez un imbécile, et vous ne l'êtes pas. Vous seriez un «flancheur», et il est évident que vous avez un esprit de décision remarquable; un tremblement de terre ne vous ébranlerait pas!
«C'est assez! N'en disons pas plus! songea Sellers. Il est solide, remarquablement solide. Je n'ai jamais vu un jeune homme en vie aussi bien établi.»
Il ajouta à haute voix:
--L'idée me vient de vous demander votre avis, monsieur Tracy, au sujet d'une petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les restes de ce jeune homme. Mon Dieu! Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi?
--Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie. Vous avez ses restes?
--Oui.
--Vous êtes sûr que ce sont les siens, et non ceux de quelqu'un d'autre?
--Oh! parfaitement! c'est-à-dire des échantillons; pas tout!
--Des échantillons?
--Oui, dans des paniers. Si quelquefois, en retournant plus tard en Angleterre, vous vouliez les emporter?
--Qui?... moi?
--Mais oui... Je ne veux pas dire tout de suite, plus tard. Voyons... cela vous intéresserait-il de les voir?
--Non, non; je n'ai aucun désir de les voir.
--Oh! alors, je croyais que peut-être...--Eh! ma chérie, où allez-vous comme cela?
C'était Gwendolen qui passait; elle répondit:
--Je vais dîner chez les Thompson, papa!
Tracy fut atterré. Le colonel dit:
--C'est ennuyeux. Je ne savais pas qu'elle sortirait, monsieur Tracy.
La figure de Gwendolen commençait à exprimer cette déception particulière de «qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à une de vos propres initiatives, et elle dit comme à regret:
--Si vous y tenez, papa, je pourrais les faire prévenir...
--Mais pas du tout, mon enfant! Nous ne voulons pas gâter vos petites distractions. Il y a un autre moyen de tout arranger pour que nous ne soyons pas trois vieux contre un jeune à table!
--Mais, papa, j'irais aussi volontiers chez les Thompson un autre jour.
--Je ne le veux à aucun prix. Votre vieux papa n'est pas l'homme qui voudrait vous causer le plus petit désappointement.
--Pourtant, je vous assure, papa...
--Allez, allez, je ne veux rien entendre; nous tâcherons de bien passer la soirée, ma chérie.
Gwendolen était sur le point où des pleurs lui auraient fait le plus grand bien. Elle était vexée contre elle-même, contre le monde entier.
--Il y a un moyen de tout arranger, ajouta le colonel. Vous nous enverrez Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est une idée, ça. Une délicieuse, charmante jeune personne, monsieur Tracy, d'une grande beauté. Cela me fera plaisir que vous la voyiez, elle vous fera tourner la tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, ma petite Gwendolen. Envoyez-nous Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi donc?... elle est déjà partie?
Il se retourna, mais Gwendolen en avait entendu assez; elle était déjà dans la rue.
--Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me paraît tout en colère, cette petite. Mon Dieu, elle me manquera, fit Sellers doucement à Tracy; les parents sont ainsi faits. Nous sommes forcément partiaux et nous avons du regret aussitôt que notre chère enfant nous quitte pour un instant; mais pour vous ce n'est pas la même chose: Mlle Belle Thompson vous charmera, vous verrez; et puis vous aurez l'occasion de faire plus ample connaissance avec l'amiral Hawkins, un caractère, monsieur Tracy, très rare!
Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit était ailleurs, et il se sentait désolé.
Quand le moment du dîner fut venu, on attendit d'abord Belle Thompson; mais cette jeune personne n'arriva point, pour la bonne raison que Gwendolen s'était bien gardée de lui transmettre l'invitation. Enfin on se mit à table. Les vieux Sellers firent de leur mieux pour entretenir leur hôte, mais la conversation traînait assez lamentablement, et le visage de Tracy dénota une absence d'esprit totale.
Pendant ce temps, on fit à la table de la famille Thompson une expérience analogue.
Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement sa détresse à tous les yeux, mais elle avait beau tenter des sourires, sans parvenir au premier degré de l'enjouement; elle expliqua alors qu'elle ne se sentait pas très bien, ce qui était bien visible. On lui témoigna beaucoup de sympathie, beaucoup de compassion, le tout en vain. Dès que le dîner fut achevé, elle s'excusa et s'empressa de rentrer.
Serait-il déjà parti? Cette pensée la tourmentait au delà de toute expression. Elle jeta son manteau dans l'entrée et se dirigea tout droit vers la salle à manger. Des voix lui parvenaient, celle de son père d'abord, puis celle de Washington Hawkins. Tracy avait dû partir. Elle ouvrit la porte.
--Mon enfant, qu'avez-vous donc? s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle.
--Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la voilà rose comme une rose; asseyez-vous, petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous bien amusée? Ici nous sommes dans la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle pas venue? M. Tracy ne se sent pas très bien, sa présence lui aurait fait du bien...
Ce fut le contentement enfin; et un regard ardent vint croiser un autre regard, et les deux regards étaient porteurs d'un secret. Dans la fraction infinitésimale d'une seconde, le double grand aveu fut échangé ainsi, et parfaitement compris de part et d'autre.
Toute appréhension, toute incertitude, toute angoisse se dissipa dans ces deux jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante les envahit.
Le colonel était désappointé; il comptait sur la présence de Gwendolen pour égayer définitivement la société. Et la félicité des deux jeunes gens n'était pas de celles qui ont besoin de beaucoup de paroles pour s'exprimer. Un silence significatif continuait à régner. Sellers, qui s'ennuyait, eut hâte de se livrer à quelques travaux importants avant de se coucher et regagna son laboratoire. La mère se retira à son tour. Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait à la pensée que les deux jeunes gens avaient passé une soirée dépourvue d'agrément. Comme il avait un cœur d'or, il eût voulu contribuer à en rendre les derniers instants plaisants et il faisait tous ses efforts pour causer gaiement. Mais il ne rencontra guère d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut donc d'abandonner la partie et de s'en aller. Gwendolen se leva, l'âme pleine de gratitude, et lui dit avec un doux sourire:
--Vous voulez vraiment nous quitter déjà?
Il eut l'impression d'agir cruellement, en égoïste, et reprit sa place. Il se proposa de dire quelque chose d'aimable, mais n'en fit rien. Tout le monde connaît cette situation.
Il venait, Dieu sait comment, d'avoir la notion que sa détermination de rester encore un peu était une erreur. Comment cette certitude lui était-elle venue? Il ne le savait pas, mais il savait qu'il avait commis une gaffe indiscutable. Il se leva pour la seconde fois et prit congé en se demandant ce qui avait bien pu à ce point changer l'atmosphère paisible autour d'eux.
Dès que la porte se fut refermée, les deux jeunes gens se trouvèrent comme par hasard l'un près de l'autre, et l'instant après Gwendolen était dans les bras de Tracy, lèvres contre lèvres...
--Oh! mon Dieu! Elle embrasse la matérialisation!
Personne n'entendit cette remarque, car elle n'avait fait que traverser l'esprit de Hawkins; il ne la prononça point. Il avait entr'ouvert la porte pour s'excuser de nouveau de se montrer si peu sociable, mais il la referma doucement, et s'en fut, ébahi, en proie à une sorte de terreur douloureuse.
CHAPITRE XIX
Cinq minutes plus tard, le sénateur était assis dans sa chambre, la tête penchée, dans l'attitude du désespoir. Ses larmes coulaient et des sanglots entrecoupaient de temps à autre le silence. Il songeait avec une amertume sans nom:
«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle aimait à grimper sur mes genoux. Mon affection pour elle est aussi grande que si elle était une de mes propres enfants, et maintenant, hélas! la pauvre créature! L'idée en est insupportable... Elle aime cette fatale matérialisation! Comment n'avons-nous pas prévu ce qui devait arriver?»
«Mais aussi, comment le prévoir? Personne n'aurait pu le prévoir. Personne n'aurait pu rêver une chose semblable. On ne s'attend pas à voir quelqu'un tomber amoureux d'une figure de cire, n'est-ce pas, et celui-ci a moins de réalité encore!»
«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais un homme, si j'avais des nerfs, je pourrais tuer cette matérialisation infâme. Cela ne servirait à rien, puisqu'elle s'imagine qu'elle est vraie et authentique. Elle le regretterait tout autant qu'on regrette un vivant. Et comment en faire part à la famille? Non! J'aime mieux mourir. Sellers est le meilleur des hommes... cela brisera son cœur quand il l'apprendra. Et pauvre Polly! Voilà à quoi l'on aboutit quand on se mêle de telles choses. Si on n'avait rien fait, cette créature serait encore en train de griller dans la géhenne. Comment se fait-il que personne ne s'en aperçoive? Je suis sur le point d'étouffer quand je me trouve près de lui. Il me semble que je suis enveloppé d'émanations sulfureuses!»
«Ce qui est certain, c'est qu'il faut immédiatement cesser de matérialiser davantage. Si Gwendolen doit épouser un fantôme, qu'elle en épouse un convenable, au moins, tel que celui-ci, du siècle dernier, et pas une canaille de cow-boy, un voleur comme il le sera quand Sellers aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera 5 000 dollars en perte sèche, sans compter la renonciation aux bénéfices de la future société d'exploitation, mais le bonheur de Sally Sellers vaut plus que tout cela!»
Il entendit les pas du colonel dans le couloir et essaya de se donner un air insouciant.
Sellers entra, prit un siège et se mit à parler:
--Eh bien! Je dois avouer que je suis on ne peut plus intrigué. Certainement cette matérialisation a mangé; elle n'a pas mangé avec appétit, comme tout le monde. Elle chipotait, sans s'y mettre de bon cœur, mais elle chipotait, et cela seul est une vraie merveille! A quoi rime ce chipotage? Voilà la question! En quel sens cela lui sert-il? J'ai l'idée que nous ne sommes pas encore au courant de ce que cette découverte stupéfiante nous réserve. Mais le temps nous le révélera... le temps et la science! Ne soyons pas impatients.
Sellers ne parvenait pas à éveiller la curiosité de Hawkins, ni à le sortir de son silence morne et obstiné. Il continua:
--Je commence à m'attacher à lui, Hawkins! C'est une personnalité, somme toute, et il a du caractère... un caractère presque grandiose... Sous cet extérieur placide se cache une âme forte et audacieuse. J'ai une véritable admiration pour lui, et--vous le savez--on ne tarde pas à s'attacher à ceux que l'on admire. Je crains même de trop tenir à lui, trop pour me sentir le courage de dégrader un tel caractère et d'en faire un vulgaire cambrioleur, dans le but de gagner de l'argent, ou dans quelque but que ce soit. Mon intention est de vous demander si vous consentiriez à abandonner les profits que nous espérions en tirer, afin de laisser ce pauvre diable...
--Dans l'état où il se trouve?
--Précisément... et ne pas le ramener jusqu'à notre époque.
--Ah! oui, mon cher ami, de grand cœur; voici ma main et ma parole!
--Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! s'écria le vieux lord, la voix tremblante. Vous faites un grand sacrifice, mais je me souviendrai toute ma vie de votre générosité sans exemple. Si le ciel me prête vie, vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en sûr!
Sally Sellers était heureuse; de grandes transformations s'opéraient dans son esprit. Elle eut conscience elle-même de n'être plus du tout la jeune fille qui dessinait des robes dans la journée, et le soir jouait le rôle de grande dame. «Lady» Gwendolen! Ce titre avait maintenant quelque chose de choquant et de presque ridicule à ses oreilles; elle y voyait comme une offense. Aussi finit-elle par se dire: «Ce nom appartient au passé, il n'est pas vraiment le mien, et je ne veux plus être appelée ainsi!»
--Puis-je vous appeler Gwendolen tout court désormais, vous appeler par le seul nom qui me soit cher, sans ajouter un titre qui m'éloigne de vous?...
Elle était en train de détrôner l'œillet de la boutonnière de Tracy, pour le remplacer par une rose à peine éclose.
--Voilà! Cela vous va beaucoup mieux! Je déteste les œillets... certains œillets du moins! Oui, vous m'appellerez par mon petit nom, sans rien ajouter... c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y ajouter quoi que ce soit, mais...
Elle ne put pousser l'explication au delà; il y eut un silence pendant lequel il fit des efforts considérables pour saisir ce qu'elle n'avait pas voulu dire. Enfin l'idée lui en vint, juste à temps pour que le silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit délicatement:
--Gwendolen chérie! Je puis dire cela?
--Oui, une partie du moins. Mais... ne m'embrassez pas pendant que je parle, cela me fait oublier ce que j'ai à dire! Vous pouvez m'appeler ainsi, en partie, pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas mon nom.
--Pas votre nom? fit-il, très surpris.
L'âme de la jeune fille fut brusquement envahie par une sorte d'appréhension très alarmante. Elle se recula un peu, la main posée sur le bras tendu vers elle, et son regard plongé dans le sien:
--Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur! Vous ne tenez pas à m'épouser à cause de mon rang?
La question imprévue le foudroya. Elle avait quelque chose de si innocemment drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui heureusement l'empêcha de rire. Sans perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir la convaincre que seule sa précieuse personne l'avait séduit, et que c'était elle seule, et non son titre ou sa situation, qu'il aimait de tout son cœur, qu'il lui eût été impossible de l'aimer davantage si elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, elle avait été sans foyer et sans famille.
Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle félicité, une joie turbulente, bien qu'elle se contînt et restât calme en apparence.
Elle songeait aussi à la grande surprise qu'elle lui réservait, s'attendant à le voir sursauter, lorsqu'enfin elle déclara:
--Écoutez-moi à mon tour, car ce que je vais vous dire est l'exacte vérité: Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant d'un lord que vous ne l'êtes vous-même!
Cette fois, à sa grande joie, comme à son étonnement, il ne sourcilla point. Il s'y attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme qu'il s'écria: «Le ciel soit loué!» en la prenant dans ses bras.
Son bonheur était maintenant immense.
--Vous me rendez la plus fière entre toutes les jeunes filles de toute la terre, murmura-t-elle, la tête contre son épaule. Savoir que vous n'aimez que moi, pour moi, rien que moi, oh! je suis fière et heureuse.
--Rien que vous-même, sans penser un instant à la noblesse de votre père. Je vous le jure, Gwendolen chérie!
--Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. Je hais ce nom d'emprunt. Je vous ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom est Sally Sellers--ou Sarah, si vous préférez! A partir d'aujourd'hui, je chasse loin de moi tous les rêves enfantins... pour n'être que moi. Mon père s'imagine très sérieusement être un lord; pourquoi ne pas lui laisser cette illusion, qui lui cause un grand plaisir et qui ne fait du tort à personne? Ses ancêtres ont caressé le même rêve; cela a détraqué les Sellers pendant plusieurs générations, et j'ai eu moi-même un grain de cette folie, mais cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, et pour toujours. Je suis fière de votre amour et de rien d'autre. Je suis prête à jurer que jamais le fils d'un lord ne...
--Oh! oh! mais... pourtant...
--Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air...
--Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement dire...
Dans son embarras, il ne trouva rien à dire sur le moment; enfin une inspiration, suffisante dans la circonstance, lui fit ajouter:
--Comme vous êtes jolie! A vous regarder seulement je suis tout troublé.
Il le dit avec une chaleur vraie qui fit son effet, et, ravie, elle reprit:
--Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. La noblesse de mon père n'est qu'une fantasmagorie. Songez donc! Tous ces portraits sur les murs! Ce ne sont que des célébrités américaines qu'il a débaptisées; ou des portraits quelconques, comme ce marchand de cirage qu'il vient d'élever à la dignité de lord Berkeley.
--Vous en êtes sûre?
--Mais naturellement! Est-ce que lord Berkeley ressemblerait à cela?
--Pourquoi pas?
--Parce que sa conduite au moment de mourir, entouré de flammes de toutes parts, prouve qu'il était un homme dans le vrai sens du mot, un être d'élite, une âme élevée.
Ces compliments impressionnèrent fortement Tracy et il lui sembla que les lèvres adorables de la jeune fille devinrent doublement adorables en les proférant. Il lui dit tendrement:
--Quel dommage qu'il n'ait pu avoir la joie de connaître ce que penserait de sa conduite la plus gracieuse et la plus séduisante jeune fille de tout ce pays...
--Oh! j'ai presque eu de l'adoration pour lui. Vrai. Je pense à lui tous les jours; son image ne quitte pas ma mémoire.
Tracy jugea que c'était légèrement exagéré. Il ressentit une pointe de jalousie et observa:
--Vous avez bien raison de vénérer sa mémoire... du moins de temps à autre... avec une sorte d'admiration, mais il me semble que...
--Howard Tracy! Seriez-vous jaloux de cet homme qui n'est plus?
Il eut honte, vaguement, car il était jaloux sans l'être. En un certain sens, ce mort était lui-même; en un autre sens, ce n'était pas lui. La jalousie provoqua une petite brouille après laquelle ils purent se montrer plus épris que jamais. Finalement, Sally déclara qu'elle était résolue à ne plus penser au lord Berkeley:
--Pour être bien sûre que son souvenir ne se dressera plus jamais entre nous, je me donnerai la tâche d'apprendre à détester ce nom-là, et tous ceux qui l'ont porté, et tous ceux qui le porteront.
Cette détermination parut encore quelque peu exagérée à Tracy, mais il s'abstint de faire de nouvelles remarques à ce sujet.
Changeant de conversation, il lui demanda:
--Je suppose que vous n'approuvez pas l'existence d'une aristocratie, ou de la noblesse héréditaire en général, puisque vous renoncez si gaiement à l'idée que votre père est un lord?
--De la noblesse véritable? Mon Dieu, non; c'est une fausse noblesse que je répudie.
Cette réponse plut au jeune homme, qui rentra chez lui, fort heureux de l'avoir provoquée. La jeune fille ne refuserait pas une situation qu'offrirait un vrai lord; elle n'était hostile qu'envers la même chose en toc. Il lui serait donc possible de garder à la fois la jeune fille et la succession de son père. C'était par conséquent une idée heureuse que d'avoir posé cette question.
De son côté, Sally s'en fut se coucher également heureuse. Et elle demeura heureuse, d'un bonheur délirant, pendant près de deux heures. Mais, au moment où elle allait s'assoupir, dans les délices vagues de l'inconscience précédant le sommeil, le méchant, le diabolique esprit qui rôde dans les âmes humaines pour nuire occasionnellement à leur quiétude, lui souffla cette pensée:
«Sa dernière question avait l'air d'être parfaitement innocente... mais que cachait-elle?... quelle idée l'avait suggérée?»
Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il interrogée là-dessus? S'il ne tenait pas à l'épouser à cause de son rang, comment cette idée avait-elle pu naître dans son esprit? N'avait-il pas l'air content dès qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement opposée à la noblesse en général, la vraie? Ah! c'est tout de même une haute situation qui le tente! C'est trop visible! Ce n'est pas moi--pauvre moi!--sans rien, qu'il aime au fond du cœur.
Naturellement, cette pensée l'empêcha de fermer l'œil.
CHAPITRE XX
Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain, insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales de la famille.
Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle; la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et d'aller examiner cette affaire compliquée en personne.
Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement, ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques.
Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence, de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les pièges qu'elle lui tendait.
Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce fait important: la température sentimentale subissait une constante fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là. Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de Sellers. Le noble lord américain était ravi.
Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux, Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes.
--Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser?
Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de reproche, elle lui dit:
--Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de mon père... et vous m'avez brisé le cœur!
--Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je n'ai jamais rêvé une chose semblable.
--Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à surveiller vos paroles vous a trahi.
--Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les surveiller.
--Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus significatives que vous ne le désiriez.
--Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire ennemi s'y prêterait!
La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du rouge de la honte et du remords.
--Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais. J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner...
Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite, au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais comme il était désormais évident que les moments de détresse et de froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est pourquoi il lui dit:
--Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils et héritier d'un lord anglais.
La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard affolé, longuement:
--Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui.
--Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler ainsi? Qu'ai-je encore fait?
--Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus étrange. Vous devez bien vous en rendre compte!
--Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité, je n'en vois pas l'importance.
--Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif.
--Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous?
Elle eut une réponse prompte.
--Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt.
--Oh!
Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il reconnaissait la justesse du raisonnement.
--Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après... après avoir commencé à me faire la cour.
--C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui...
Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta, découragé:
--Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention; il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir.
Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit:
--Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la recherche d'un humble travail qui leur procure le pain?
--Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent.
--Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi.
--Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous convaincre.
Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase l'impressionna autrement:
--Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans la moindre preuve de son identité?
Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions, ses luttes...
Elle secoua tristement la tête:
--Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne d'être aimé, idolâtré!
--Eh bien! je...
--Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique, en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi?
--De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley.
La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre:
--Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il est mort, vous savez que je ne l'ignore pas!
--Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...
--Oh! sur votre honneur!
--Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai un message, une dépêche...
--Quand?
--Demain... après-demain...
--Signée: «Rossmore».
--Oui! signée «Rossmore».
--Qu'est-ce que cela prouvera?
--Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver.
--Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice quelque part.
Le coup était dur. Il dit:
--C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes jamais séparés ainsi.
--J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant!
Il y eut une pause, puis elle ajouta:
--Vous pouvez apporter le message quand il arrivera!
--Je le puis! Dieu soit loué!
Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée par les sanglots.
--Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux doivent-ils être! Mon Dieu!
CHAPITRE XXI
Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, naturellement. Ce fut une véritable catastrophe, puisque Tracy ne pouvait retourner auprès de Sally sans ce Sésame, quelle que fût sa non-valeur comme preuve. Mais si l'on peut appeler l'absence de réponse le premier jour une catastrophe, quel nom donner à la détresse des jours suivants. Pas le moindre signe de vie de son père! Tracy était en proie à une honte indescriptible; Sally, de son côté, souffrait mille morts en se persuadant de plus en plus que non seulement il ne devait pas avoir un père quelque part, mais qu'il n'avait même pas de complice.
Le lendemain du jour où Tracy avait été ainsi renvoyé, un événement inattendu arriva. Hawkins et Sellers apprirent par la lecture des journaux qu'un puzzle, appelé «_Le Cochon dans les trèfles_», jouissait depuis quelques semaines d'une faveur inouïe auprès du public. De l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les populations des États-Unis lâchaient leur travail pour jouer à ce puzzle; la fureur était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. On voyait les juges, les avocats, les criminels, les pasteurs, les voleurs, les commerçants, les ouvriers, les assassins, les femmes, les enfants, les nourrissons, tout le monde, en un mot, absorbé du matin au soir par une seule et unique préoccupation: celle de trouver la solution de ce puzzle.
Hawkins fut comme fou de joie, mais Sellers resta calme. D'aussi menues affaires ne parvenaient pas à troubler sa sérénité. Il dit:
--C'est exactement ce qui arrive toujours. Un homme fait une invention capable de révolutionner les arts, de produire des sommes gigantesques, d'être une bénédiction pour toute l'humanité, personne ne consent à s'y intéresser... et l'inventeur restera toujours pauvre comme auparavant. Mais inventez une bagatelle sans valeur, pour votre distraction d'une minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez pas à jeter dans un coin pour n'y plus penser, le monde entier se précipite pour s'en emparer et il en résulte une fortune. Tâchez de retrouver ce Yankee, Hawkins, et faites-vous donner les sommes qui nous reviennent. La moitié vous appartient, comme vous le savez.
Peu de temps après, Hawkins et Sellers furent en effet informés que le Yankee avait déposé des monceaux d'argent à leur compte dans une banque.
En l'apprenant, Sellers déclara:
--Maintenant, nous allons bien voir lequel est le lord authentique. Je vais faire un tour là-bas et secouer la Chambre des Lords!
Pendant les jours qui suivirent, on eut fort à faire pour préparer les malles, et Sally put trouver toutes les occasions désirables de pleurer en secret. Puis le vieux couple partit pour New-York et l'Angleterre.
Sally avait pu nettement se rendre compte de ceci: que la vie ne valait pas la peine d'être vécue dans les conditions présentes. S'il lui fallait renoncer à son imposteur, elle en mourrait, et elle y était toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant de soumettre le cas à une personne désintéressée auparavant? Qui sait si l'on ne trouverait pas une manière plus satisfaisante de résoudre le problème! Elle réfléchit profondément à l'opportunité de ce projet.
Lorsqu'elle se trouva pour la première fois seule avec Hawkins après le départ de ses parents, et que le nom de Tracy fut prononcé au cours de la conversation, elle s'abandonna aux confidences et ouvrit son cœur, tandis qu'il écoutait avec un intérêt plein de sollicitude.
Elle plaida avec chaleur sa cause et termina ainsi:
--Ne me dites pas qu'il est un imposteur! Je suppose qu'il l'est, mais ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous qui regardez froidement les choses, vous pouvez être frappé de circonstances qui m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite de manière à me consoler... faites-le pour moi!
Le pauvre homme était fort troublé, mais estima de son devoir de se tenir aussi près de la vérité que possible. Il réfléchit et dut renoncer à la possibilité de donner raison à Tracy.
--Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il est un imposteur.
--C'est-à-dire que vous êtes presque certain, monsieur Hawkins, presque, n'est-ce pas? Pas tout à fait?
--Je regrette infiniment d'avoir à faire cet aveu... je préférerais pouvoir vous dire le contraire... mais il n'y a pas d'explication autre... car je sais qu'il est un imposteur.
--Mais, monsieur Hawkins, vous allez trop loin, je vous assure. Personne ne peut le savoir avec certitude. Il n'y a aucune preuve absolue qu'il n'est pas ce qu'il prétend être.
Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? Sans doute cela vaudrait mieux. Il se décida à parler courageusement, mais aussi à éviter un nouveau chagrin à la jeune fille: le chagrin d'apprendre que Tracy était un criminel.
--Il faut que je vous parle ouvertement; cela me cause beaucoup de peine de le faire, et cela vous fera beaucoup de peine de l'entendre, mais il vous faudra la supporter. Je connais tout au sujet de ce garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils d'un lord.
Une lueur passa dans le regard de la jeune fille et elle répliqua:
--Cela m'est tout à fait égal; continuez.
Son exclamation imprévue décontenança Hawkins.
--Je n'ai pas bien compris probablement! Voulez-vous dire que, s'il n'y avait rien d'autre à lui reprocher, cette question de prétendu héritage d'un lord vous indiffère maintenant?
--En tous points!
--Il vous satisferait donc, vous accepteriez sans regretter qu'il ne soit pas fils d'un lord, sans admettre que cette circonstance ajouterait à sa valeur.
--Aucune valeur à laquelle je tienne... Voyez-vous, monsieur Hawkins, j'ai complètement cessé d'attacher la moindre importance à tous ces rêves de noblesse et d'aristocratie, à toutes ces futilités, pour n'être qu'une simple et quelconque bourgeoise, contente de sa modeste situation. C'est à lui que je dois cette transformation. Rien ne peut le rendre plus précieux à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il est tout pour moi, il a toutes les qualités et, par conséquent, aucune ne peut lui venir en plus.
«Elle est joliment emballée, se dit Hawkins; il va falloir que je change de tactique. Sans accuser précisément ce garçon d'être criminel, je crois que le mieux serait d'inventer un nom et des antécédents destinés à lui enlever toute illusion. Si cela ne réussit pas, je saurai que mon devoir est de me résigner à soutenir ses projets au lieu d'y mettre obstacle.»
Il reprit à haute voix:
--Eh bien, Gwendolen...
--Il faut m'appeler Sally.
--Tant mieux, je préfère ce nom-là. Écoutez, je vais tout vous dire au sujet de ce Snodgrass.
--Snodgrass? C'est son nom?
--Oui, Snodgrass! L'autre est son _nom de plume_.
--C'est un nom hideux.
--Je le sais bien, mais on ne peut rien en ce qui concerne son nom.
--C'est vraiment son nom?... pas Howard Tracy?
Hawkins répondit:
--En toute sincérité; c'est bien regrettable.
La jeune fille, hébétée, répétait les deux syllabes:
--Snodgrass... Snodgrass... Jamais je ne pourrai m'y faire! Je ne l'appellerai que par son petit nom. Quel est-il?
--Ses initiales sont S. M.
--Ses initiales? Je ne peux pourtant pas l'appeler par ses initiales, voyons! Quels noms représentent-elles?
--Vous allez comprendre! Son père était médecin... un homme qui adorait tout ce qui touchait à sa profession, mais un homme en même temps d'une bizarrerie...
--Que représentent-elles? Pourquoi tous ces détours?
--Eh bien! Elles représentent Spinal Meningitis! Son père étant médecin...
--On n'a jamais rêvé un nom plus infâme! Il est impossible d'appeler quelqu'un par ce nom. C'est horrible... je recevrais, moi, des lettres sous ce nom?
--Oui! «Madame Spinal Meningitis Snodgrass!»
--Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter de l'entendre. Son père était-il dément?
--Non, on ne l'en accuse pas.
--Heureusement, car la démence peut être héréditaire, et se transmettre à la descendance. Mais quel genre de manie! Comment cela lui est-il venu?
--Je ne sais pas au juste! Il y a eu des idiots dans la famille...
--Il l'était, lui, idiot, assurément!
--Cela se peut, on a eu des soupçons.
--Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne que la nuit va être noire si l'on voit les étoiles tomber du ciel! Mais assez au sujet de l'idiot, il ne m'intéresse pas. Parlez-moi du fils.
--Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais non le préféré. Son frère Zylobalsamum...
--Arrêtez-vous, que je me rende compte... Zylo... comment disiez-vous?
--Zylobalsamum.
--Quel nom! On dirait une maladie!
--Non, je ne crois pas que ce soit exactement le nom d'une maladie... Peu importe! Comme je viens de vous le dire, celui-ci n'était pas le préféré. Son éducation fut négligée. A l'école, il fréquentait les camarades les plus mal notés, et peu à peu il grandit et devint, grâce à de mauvaises fréquentations, une canaille, un être grossier, vulgaire, ignorant, débauché...
--Lui? Ce n'est pas vrai! En disant cela, vous manquez de toute notion de générosité. Ce malheureux jeune étranger... il est tout le contraire de ce que vous venez de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé, cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! Comment pouvez-vous avancer de pareilles choses à son sujet?
--Je ne vous reproche pas, Sally, certainement non, je ne vous reproche pas d'être ainsi aveuglée par votre affection, de négliger ainsi quelques petits défauts...
--De petits défauts, dites-vous? Comment nommeriez-vous alors ceux d'un simple assassin?
--Oh! On ne les approuve pas!
--C'est inouï! Dites-moi comment vous êtes si bien renseigné sur cette famille? Qui vous en a parlé de cette façon?
--Sally! On ne m'en a pas parlé. Je connais la famille personnellement.
Cette affirmation causa une surprise nouvelle.
--Vous? s'écria-t-elle; vous les avez connus?
--J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions dans l'intimité, et j'ai connu son père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu ce Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de temps en temps. Et on parlait beaucoup de lui...
--Sans doute parce qu'il n'était pas un incendiaire ou un assassin, il se singularisait dans un tel milieu. Mais où avez-vous connu ces gens?
--A Cherokee!
--C'est étrange! Il ne doit pas y avoir là-bas une population suffisante pour établir ni une bonne ni une mauvaise réputation! Tout au plus quelques poignées de voleurs de chevaux!
Hawkins répondit avec placidité:
--Notre ami appartenait à une de ces poignées...
Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il jugeait qu'il avait réussi un chef-d'œuvre d'art diplomatique. C'était à elle de se décider désormais. Il se sentait persuadé qu'elle renoncerait au fantôme, oui, elle y renoncerait...
Sally avait eu le temps de réfléchir pendant ce court silence; elle finit par dire:
--Il n'a pas d'autres amis au monde que moi. Je ne l'épouserai pas s'il est vraiment répréhensible au point de vue moral; mais s'il peut me prouver qu'il ne l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est extrêmement délicat et bon, et cher... Je n'ai rien découvert qui fût contre lui, sinon de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela peut n'être qu'un trait de vanité, et je n'y vois pas grand mal quand j'y songe. Je ne crois pas qu'il réponde au portrait que vous venez de tracer. Et je compte sur vous pour aller le trouver et me le ramener. Je le supplierai d'être honnête et vertueux, et de me dire, sans crainte, toute la vérité.
--Très bien, alors! Si c'est là votre décision, je m'y conformerai. Mais, Sally, vous savez qu'il est pauvre, et que...
--Oh! cela m'est totalement indifférent! Voulez-vous me l'amener?
--Je veux bien. Quand?
--Oh! mon cher ami, il se fait tard et il faut attendre. Mais vous irez le chercher demain matin. C'est promis, n'est-ce pas?
--Je serai ici avec lui dès l'aube.
--Ah! Voilà que je retrouve mon cher vieux Hawkins plus gentil que jamais!
--Je suis heureux de pouvoir vous faire plaisir. Donc, bonsoir, et à demain!
Sally réfléchit, seule, un instant, puis elle se dit gravement: «Je l'aime... en dépit de son nom!» et d'un cœur allégé elle s'occupa de la maison.
CHAPITRE XXII
Hawkins s'en fut tout droit au bureau du télégraphe, se disant: «Il est clair qu'elle ne se détachera pour rien au monde de ce cadavre galvanisé. J'ai fait de mon mieux; au tour de Sellers de se débrouiller, à présent!»
Il adressa donc à New-York une dépêche ainsi conçue:
«_Revenez. Prenez train spécial. Elle va épouser la matérialisation._»
Un mot arriva à Rossmore Towers annonçant la visite de lord Rossmore. Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se soit pas arrêté à New-York; il faudra qu'il y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il est venu pour pulvériser mon pauvre papa, à moins que ce ne soit pour racheter ses droits. Cet événement m'aurait intéressé il y a quelques jours, mais à présent je n'y vois qu'un unique avantage: celui de pouvoir dire à... Spine... Spiny... Spinal (on ne peut rien trouver de gracieux avec ce nom!): N'essayez pas de me cacher la vérité, car autrement il me faudra vous dire avec qui je viens de m'entretenir et vous serez joliment embarrassé!»
Tracy ne pouvait pas savoir que l'on viendrait le chercher le lendemain matin, sans quoi il aurait pu attendre. Mais il était dans un état de désespoir tel qu'il lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière planche de salut n'existait plus: aucune lettre ne lui était parvenue par le courrier d'Angleterre. Son père l'avait donc apparemment abandonné à lui-même. Ce n'était pas dans ses habitudes d'agir ainsi, mais l'absence de la plus petite réponse ne promettait rien de bon.
Tracy était las de se creuser la tête. Ce qu'il voulait, c'était voir Sally, rien que la voir, coûte que coûte.
Comment s'était-il décidé? comment y était-il venu? Il ne le savait plus. Il ne savait qu'une chose: qu'il se trouvait de nouveau seul avec elle. Elle se montrait affectueuse, gentille, et on eût dit qu'elle avait les larmes aux yeux.
Maintenant ils se parlaient. Au cours de l'entretien, elle dit avec un air détaché:
--Je m'ennuie beaucoup... je suis si seule depuis que papa et maman sont partis! J'essaie de lire pour me distraire, mais aucun livre ne m'intéresse... les journaux sont toujours pleins de stupidités. On en prend un, croyant tomber sur quelque chose d'intéressant, et on lit, on lit, pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers insignifiant ayant trait à quelque Dr Snodgrass, par exemple...
Pas un geste de la part de Tracy; pas un muscle qui tremblât sur son visage. Sally n'en revenait pas. Quelle force de volonté cet homme possédait! Elle se tut un instant et Tracy, levant les yeux sur elle, lui dit:
--Eh bien? Que vouliez-vous dire?
--Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez pas! En effet, les journaux continuent à vous donner des nouvelles de leur Dr Snodgrass, puis de son jeune fils, son préféré... Zylobalsamum Snodgrass...
Pas un geste de Tracy ne révélait de l'embarras. Quelle maîtrise de soi-même! Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée à donner un dernier coup fatal à cette incommensurable sérénité:
--Et puis ils vous entretiennent de son fils aîné... le moins gâté... relatant combien il est négligé, ignorant, vulgaire, une vraie canaille, celui-là...
La tête de Tracy demeurait penchée en avant, avec une profonde expression de lassitude. Sally s'était levée et se tenait maintenant devant lui... Il redressa la tête, ses yeux doux cherchant les siens...
--... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass!
Tracy ne manifesta pas la moindre surprise; toute son attitude ne dénotait qu'une fatigue croissante. La jeune fille était outrée par cette indifférence glaciale.
--De quoi êtes-vous donc bâti?
--Moi? Pourquoi?
--Vous n'avez donc aucune sensibilité? Ce que je vous dis ne fait donc vibrer aucun reste de sentiments délicats en vous?
--Non. En aucune façon. Mais pourquoi?...
--Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous garder cet air innocent, en m'écoutant... Regardez-moi bien en face! Répondez-moi sans sourciller. Le Dr Snodgrass n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum n'est-il pas votre frère?...
A ce moment précis, Hawkins fut sur le point d'entrer dans le salon, mais, ayant entendu les derniers mots de la conversation, il préféra s'en aller faire une petite promenade en ville.
--... Et ne vous appelez-vous pas Spinal Meningitis? Répondez-moi sans détours, et vite! Vous ne voyez donc pas que je suis dans les transes! Pourquoi restez-vous ahuri comme cela, sans songer à moi, moi qui suis sur le point de devenir folle d'angoisse?
--Je voudrais, oh! de toute mon âme, je voudrais trouver des mots qui vous rendraient le calme et le bonheur. Mais je ne sais rien... je n'ai jamais entendu parler de ces effroyables gens.
--Comment? Dites-le-moi encore!
--Jamais, jamais, jusqu'à ce jour.
--Ah! Vous avez l'air si bon et si honnête en disant cela. Cela ne peut être que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si ce n'était pas vrai.
--Certainement non! Oh! Cessons donc de nous faire souffrir ainsi. Revenez-moi, redevenez mienne, et rendez-moi ma place dans votre cœur...
--Attendez! Une chose encore! Dites-moi que vous regrettez d'avoir parlé avec vanité, que vous ne comptez jamais devenir un lord...
--Cela, je peux le dire... je n'y compte plus, en aucune façon.
--Maintenant vous êtes à moi! Vous m'êtes revenu pour toujours, et rien ne me séparera plus de vous.
--Le lord de Rossmore d'Angleterre! annonça la voix de Daniel.
--Mon père! s'écria le jeune homme en laissant retomber les bras qui venaient d'étreindre Sally.
Le vieux gentleman demeura un instant à regarder le couple, puis une sorte de sourire se dessina sur ses traits et il dit:
--Vous pourriez peut-être m'embrasser aussi, mon fils.
Le jeune homme le fit, avec allégresse.
--Alors vous êtes le fils d'un lord tout de même! s'écria Sally avec un accent de reproche dans la voix.
--Oui, je...
--Alors, je ne veux plus de vous!
--Pourtant, c'est vous qui...
--Non, je ne veux plus, vous m'avez induit en erreur une seconde fois.
--Elle à raison, mon fils. Allez vous promener, maintenant. Je désire causer seul avec Mlle Sellers.
Berkeley était bien obligé de céder la place. Mais il ne s'en alla pas bien loin, il resta dans la maison.
A minuit, l'entretien du lord avec Sally durait encore, mais on s'approchait à grands pas d'une conclusion satisfaisante.
Le lord dit à la jeune fille:
--J'ai fait tout ce chemin dans le seul but de vous voir de près, et avec la prévision de faire rompre le mariage projeté, si j'avais affaire à deux jeunes insensés. Je m'aperçois que l'un de vous seulement l'est. Par conséquent, si vous voulez le prendre, vous le pouvez!
--Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation, croyez-le bien! Laissez-moi vous embrasser!
--Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant c'est un privilège que vous conserverez pour toujours, quand vous ne serez pas méchante!
Pendant ce temps, Hawkins, qui était de retour de sa promenade, avait gagné le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva nez à nez avec sa prétendue connaissance Snodgrass. La grande nouvelle lui fut aussitôt communiquée: «que le lord Rossmore anglais était arrivé... et je suis son fils, vicomte Berkeley».
Hawkins devint blême. Il s'écria:
--Dieu du ciel! alors vous êtes mort!?
--Mort?
--Oui, oui... c'est nous qui avons vos cendres.
--Elles commencent à m'ennuyer, ces cendres... j'en ai assez; je vais les donner à mon père, fit Berkeley.
Petit à petit, le brave sénateur parvenait à discerner la vérité dans son ensemble, à comprendre qu'ils avaient eu affaire à un vrai jeune homme, en chair et en os, et non pas à une âme revêtue d'un corps apparent, grâce à la science de Sellers.
Très ému, il déclara:
--Je suis profondément heureux... heureux à cause de Sally surtout. Nous vous avons toujours pris pour la réincarnation d'un cambrioleur de Tahlequah, mort en fuite. Ce sera un coup rude pour Sellers lorsqu'il apprendra la vérité.
Il entreprit de tout expliquer à Berkeley qui répondit:
--Quelque rude que soit ce coup, j'espère que le vieux prétendant se consolera de la déception!
--Le colonel? Il n'y pensera plus au bout d'une minute, le temps d'inventer un autre genre de miracle pour le substituer à celui-ci. Il doit déjà en avoir un, tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi, qu'est devenu l'homme que vous avez représenté à nos yeux?
--Je n'en sais vraiment rien. Je me suis emparé de ses vêtements par hasard... Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie.
Hawkins se dit qu'il était temps d'aller à la gare chercher les Sellers, auxquels il apprendrait les nouvelles, sans quoi on verrait le colonel arriver comme une bombe pour empêcher sa fille d'épouser un fantôme.
Il y eut de remarquables événements à Rossmore Towers au cours de la semaine suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent dès leur première rencontre, sans doute grâce à une différence de caractère absolue. Et l'aventure se termina par un mariage célébré dans l'intimité, et non pas fastueusement à l'Ambassade britannique, comme l'eût peut-être souhaité le magnifique prétendant américain.
FIN
CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ
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