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On a, dans ses grandes lignes, l’histoire de cette amitié fameuse. Il est à la fois triste et plaisant de voir comment des biographes, d’ailleurs graves et sincères, n’ont pu se tenir d’atténuer ou d’amplifier les faits, au gré de leurs propres désirs. Ainsi naissent les légendes. Stapleton, qui fut un des bons controversistes catholiques dans la campagne contre le protestantisme, ne peut accepter l’idée que More soit resté l’ami d’Érasme. Pour lui, comme pour presque tous les contemporains, celui-ci n’est pas autre chose que le précurseur de Luther, et par suite d’un de ces sophismes inconscients dont nous sommes tous capables, il veut donc que, tôt ou tard, son héros soit arrivé à la même idée. «Leur commune dévotion aux belles-lettres, écrit-il, fut cause que More aima Érasme plus que personne. Érasme le lui rendit bien et à juste titre. Pourtant cette amitié fut plus honorable à Érasme qu’utile à More. D’ailleurs à mesure que se développa l’hérésie dont Érasme avait pondu l’œuf redoutable, cette tendresse de More diminua peu à peu et alla se refroidissant.» Comme on le voit, chaque mot est un coup d’estompe, l’estompe de la légende. Écoutons l’histoire. «Dans l’intérêt de la vérité, dit le P. Bridgett, je dois déclarer que je ne trouve pas le moindre fondement à cette assertion de Stapleton, copiée par Cresacre More et tant d’autres. Rien ne nous montre que l’amitié de ces deux hommes se soit refroidie et nous avons la preuve abondante du contraire[34].» Stapleton insiste. De vagues on-dit lui permettent d’affirmer que More aurait supplié son ami de publier un livre de rétractations et qu’Érasme, non content de négliger ce conseil, aurait pris soin de faire disparaître l’autographe compromettant. _Nec has Mori litteras superesse passus est._ L’ingénuité de ce jugement téméraire vaut un aveu, mais il y a mieux encore. Dans un livre qu’il publia à la fin de sa vie, et en pleine agitation protestante, More s’est expliqué nettement sur le compte d’Érasme. C’est bien là sans doute qu’il faut aller prendre sa dernière pensée. Stapleton ne l’ignore pas. Il insère le passage dans son livre, mais par suite de cet aveuglement involontaire dont nous parlions, il ne voit pas ou il oublie les dernières lignes qui sont un témoignage décisif d’affection et de confiance.

[34] B. I, 39.

«Si je trouvais chez Érasme, avait écrit More, les mêmes mauvaises intentions que chez Tyndale, mon cher Érasme, ne _serait_ plus mon cher Érasme.»

Stapleton s’arrête à propos sur ce conditionnel qui semble ouvrir la porte aux conjectures. Finissons la phrase et la pensée de More.

«Mais comme je sais que mon cher Érasme déteste et réprouve les erreurs et hérésies qu’enseigne Tyndale, Érasme mon cher ami, _restera_, quand même, mon cher Érasme[35].»

[35] English works, p. 422.

Cresacre, lui aussi, se garde bien de citer tout le passage, il renchérit même et, soit bonhomie, soit habileté, il change avec les temps des verbes le sens de la phrase: «si Érasme _a_ écrit, il ne _sera_ plus mon ami[36]».

[36] P. 83, 84.

Mais ces menues libertés qu’on prend avec la vérité ne profitent pas à sa cause. Par ces maladroites excuses, Stapleton a manqué compromettre son héros. En affirmant que sur le tard More était revenu de son engouement et avait rompu avec un dangereux ami, il insinuait ou du moins il prêtait à entendre que leurs premières relations n’avaient pas été au bas mot sans quelque imprudence. Il n’en fallait pas davantage pour mettre en fête l’imagination d’une autre catégorie de biographes.

Voici paraître une autre légende, la légende de Thomas More catholique douteux et mécontent, fidèle suspect et, tout comme Érasme, précurseur du protestantisme. «Le jeune ascétique,--écrit Nisard,--le chrétien qui n’avait pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse révoltée, l’écrivain polémique qui allait défendre si ardemment la cause du catholicisme, avait senti ce relâchement des opinions et cette détente de l’esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là (_Un historien serait moins pressé de prêter à un chrétien de 1510 les sentiments par où «nous passons» au XIXe siècle_) et, qui nous rendent tolérants dans les matières religieuses, intelligents et modérés dans la critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la négation comme dans l’affirmation. En proclamant en _Utopie_ la liberté des religions[37], Morus était plus près du doute philosophique que de la foi romaine. Son âme s’était adoucie sans se corrompre, par la pratique des affaires, par la connaissance des intérêts humains et par la gloire qui rend bienveillant. Sa tolérance n’était qu’une juste vue des choses, une philosophie douce sur un fond d’humanité chrétienne...»

[37] Nous reviendrons à ce passage de l’_Utopia_.

On ne saurait caresser plus amoureusement sa propre image, car enfin aucun de ces traits ne ressemble à Thomas More. Certes, le chancelier de Henri VIII fut «tolérant» et plus que personne, mais pas du tout comme on prétendait l’être sous le règne de Louis-Philippe. Au simple point de vue de la critique, il faudrait trois évidences pour prêter à un homme comme lui, et même à Érasme, ce christianisme attiédi et infiniment dilué dont Nisard pense lui faire honneur. Quoi qu’il en soit, ce portrait est fait de chic et toute cette psychologie se ramène à une simple déduction de logicien. Érasme est sceptique--More a beaucoup aimé Érasme--donc More a été sceptique. «Ces deux hommes, conclut Nisard, se touchent et se conviennent par tous les points. La prudence d’Érasme prend aux yeux de Morus la couleur de sa propre tolérance. Son penchant au doute rencontre en Morus une foi assoupie qui ne sera réveillée que par la voix retentissante de Luther. Lorsque cet homme aura jeté dans le monde chrétien ses paroles qui deviendront des glaives, Morus et Érasme, jusque-là si tendrement unis, _s’aimeront moins_ (voici Stapleton); alors Érasme dira de Morus que si, dans les matières religieuses, il incline vers une chose, c’est plutôt vers la superstition que vers la religion. Morus pensera d’Érasme que s’il refuse la controverse active et quotidienne avec Luther, c’est qu’il penche secrètement vers l’hérésie[38].»

[38] P. 165, 186, 187.

En vérité on ne sait que dire quand on voit un parfait honnête homme écrire en toute bonne foi de pareilles choses. Car, enfin, la fantaisie est flagrante: j’ai apporté tantôt la parole formelle par laquelle More venge son ami de tout soupçon d’hérésie. Une lettre de lui écrite en 1526 manifeste, il est vrai, un peu d’inquiétude, non pas sur l’orthodoxie, mais sur le courage d’Érasme qui, à ce moment, semblait hésiter à lancer le second volume d’un livre annoncé contre Luther. Cette lettre, très belle est d’ailleurs de celles que l’on écrit aux seuls intimes et très intimes[39]. Quant au prétendu mot d’Érasme, ce bon Nisard joue de malheur. La lettre, où sans doute il a cru le lire, est tout entière consacrée à la louange et à la défense de Thomas More. Celui-ci venait de rentrer dans la vie privée et les protestants faisaient rage autour de son nom. Érasme n’a pas de peine à montrer que le chancelier, dans sa façon de traiter les hérétiques, n’est pas sorti de son devoir et il ajoute: «More déteste ces dogmes séditieux (c’est de Luther qu’il s’agit) qui aujourd’hui ébranlent si lamentablement le monde. Il ne fait pas mystère de ses sentiments à cet égard, car il est si religieux que si de quelque façon il lui fallait aller aux extrêmes, il aimerait mieux tomber dans la _superstition_ que dans l’impiété[40].» Encore une fois on peut, si l’on veut, se livrer, autour de ces deux hommes à des fantaisies psychologiques, mais il faut renoncer à les amener en témoignage l’un contre l’autre. Ils s’aiment, ils s’entendent, ils se soutiennent jusqu’à la fin.

[39] B. I, 277, 279.

[40] Sic addictus pietati ut si in alterutram partem aliquantulum inclinet momentum, superstitioni quam impietati vicinior esse videatur. Édit. Lond. p. 1505. B. I, 246.

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