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“LES SAINTS”
Le Bienheureux Thomas More (1478-1535)
par Henri BREMOND
PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE RUE BONAPARTE, 90
1904
“LES SAINTS”
Collection publiée sous la direction de M. Henri JOLY, de l’Institut.
VOLUMES PARUS:
Le Bienheureux Thomas More, par Henri Bremond. Sainte Germaine Cousin, par Louis Veuillot, complétée par François Veuillot. La Bse Marie de l’Incarnation, Madame Acarie, par le Prince Emmanuel de Broglie. Deuxième édition. Sainte Hildegarde, par M. l’Abbé Paul Franche. Deuxième édition. Saint Victrice, par M. l’Abbé E. Vacandard. Deuxième édition. Saint Alphonse de Liguori, par le Baron J. Angot des Rotours. Deuxième édition. Le Bx Grignion de Montfort, par Ernest Jac. Deuxième édition. Saint Hilaire, par le R. P. Largent. Deuxième édition. Saint Boniface, par G. Kurth. Deuxième édition. Sainte Thérèse, par Henri Joly. Cinquième édition. Saint Yves, par Ch. de la Roncière. Deuxième édition. Sainte Odile, patronne de l’Alsace, par Henri Welschinger. Troisième édition. Saint Antoine de Padoue, par l’Abbé A. Lepitre. Troisième édition. Sainte Gertrude, par Gabriel Ledos. Troisième édition. Saint Jean-Baptiste de la Salle, par A. Delaire. Quatrième édition. La Vénérable Jeanne d’Arc, par L. Petit de Julleville. Quatrième édition. Saint Jean Chrysostome, par Aimé Puech. Troisième édition. Le Bx Raymond Lulle, par Marius André. Deuxième édition. Sainte Geneviève, par l’Abbé Henri Lesêtre. Quatrième édition. Saint Nicolas Ier, par Jules Roy. Troisième édition. Saint François de Sales, par Amédée de Margerie. Cinquième édition. Saint Ambroise, par le Duc de Broglie. Cinquième édition. Saint Basile, par Paul Allard. Quatrième édition. Sainte Mathilde, par Eugène Hallberg. Troisième édition. Saint Dominique, par Jean Guiraud. Quatrième édition. Saint Henri, par l’Abbé Henri Lesêtre. Quatrième édition. Saint Ignace de Loyola, par Henri Joly. Cinquième édition. Saint Étienne, roi de Hongrie, par E. Horn. Troisième édition. Saint Louis, par Marius Sepet. Cinquième édition. Saint Jérôme, par le R. P. Largent. Cinquième édition. Saint Pierre Fourier, par Léonce Pingaud. Quatrième édition. Saint Vincent de Paul, par le Prince Emmanuel de Broglie. Neuvième édition. La Psychologie des Saints, par Henri Joly. Neuvième édition. Saint Augustin de Canterbury et ses compagnons, par le R. P. Brou (S. J.). Quatrième édition. Le Bx Bernardin de Feltre, par E. Flornoy. Troisième édition. Sainte Clotilde, par G. Kurth. Septième édition. Saint Augustin, par Ad. Hatzfeld. Septième édition.
Chaque volume se vend séparément. Broché. 2 fr.
Avec reliure spéciale. 3 fr.
51937.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
Sur le rapport favorable des examinateurs, nous permettons l’impression.
Paris, le 25 Janvier 1904. P. FAGES, Vicaire général.
TO MY ENGLISH FRIENDS IN GRATEFUL MEMORY OF SO MANY KIND WORDS AND KINDER DEEDS.
AVANT-PROPOS
Ce petit livre n’est pas d’un historien. On n’aurait pas osé l’entreprendre si déjà la vie de Sir Thomas More n’avait été écrite par un homme du métier. L’ouvrage du P. Bridgett est d’une critique très sûre, on l’a suivi pas à pas et parfois on l’a résumé tout simplement. On a bien dû sans doute relire avec attention les œuvres de More et les documents contemporains que la monumentale collection des _Letters and papers_ rend accessibles au premier venu. Ce faisant, on ne se proposait pas de glaner quelques menues trouvailles oubliées ou négligées par des savants tels que le P. Bridgett ou M. Gairdner, mais de se donner toute fraîche et vive l’impression des événements et d’entrer en une familiarité aussi intime que possible avec Thomas More. Cette âme, limpide pourtant, est difficile à bien connaître. Toujours sérieuse, elle plaisante toujours, sa transparence même la rend plus mystérieuse et l’extrême variété de ses dons nous déconcerte. Je m’étais flatté de peindre More tel que je le vois, mais cette ambition dépassait mes forces. Les chapitres les plus délicats de cette vie seraient à refaire, les autres à retoucher indéfiniment. Je ne suis pas assez sûr de moi pour me remettre à l’ouvrage et je dois me contenter de placer sous les yeux du lecteur les documents qui lui permettent de se dessiner à lui-même un portrait de Thomas More. A quiconque voudra tenter l’aventure je puis promettre beaucoup d’édification et de plaisir.
Homme de lettres, homme d’intérieur, homme d’état et, avec cela, homme d’une foi constante et d’une piété exemplaire, More peut devenir pour chacun de nous, comme disait Érasme, un ami de toutes les heures: _omnibus omnium horarum homo_. Esprit et bonté, sagesse et courage, rien ne manque à ce saint moderne pour être compté parmi les plus chers des protecteurs et des modèles, _ut nihil in eo desideres quod ad absolutum pertineat patronum_.
Londres. Décembre, 1903.
SOURCES DE LA VIE DE MORE
Jusqu’ici, par une chance bien rare, Sir Thomas More n’a pas trop souffert de ses biographes. Vingt ans après la mort du martyr, son gendre, Roper, honnête homme s’il en fut et qui ne se piquait pas de littérature, fixa les grandes lignes de cette vie et en raconta les anecdotes essentielles dans un mince volume qui est pour nous d’un prix infini. Ce livre, point de départ de toutes les autres vies de More, circulait manuscrit de main en main et ne fut imprimé qu’en 1616. Sous Marie Tudor, un archidiacre de Cantorbéry, Nicholas Harpsfield, s’empara de l’œuvre de Roper et entreprit, apparemment, de l’élever à la dignité de l’histoire. Son travail, utile à consulter, consciencieux et ennuyeux, n’a jamais été imprimé et ne méritait pas de l’être[1]. Cependant, un jeune prêtre de vrai talent qui devait rester en Angleterre jusqu’à l’avènement d’Elizabeth, Thomas Stapleton, notait fidèlement les souvenirs que lui confiaient, dans une longue intimité, les anciens familiers de Thomas More[2]. On admet communément que Stapleton put consulter à loisir les notes de Roper, bien que, chose surprenante, lui, qui fait toujours mention de ses autorités, ait oublié de nous renvoyer à la première et à la plus vénérable de toutes. N’était l’opinion du P. Bridgett, je serais tenté d’élever un doute à ce sujet; mais, en tout cas, les recherches de Stapleton sont, dans leur ensemble, de première main et son témoignage presque aussi considérable que celui d’un contemporain immédiat. Exilé volontaire à Louvain, il se mit enfin à écrire la vie des trois saints dont il portait le nom, saint Thomas apôtre, saint Thomas de Cantorbéry, et Thomas More.
[1] Le P. Morris qui pensait à écrire une vie de More avait fait copier le manuscrit de Harpsfield. C’est de cette copie, prêtée aussi au P. Bridgett, que je me suis servi.
[2] John Cléments, précepteur des enfants de Thomas More, qui avait épousé Margaret Giggs, élevée avec ces enfants: John Harris, son secrétaire, qui avait épousé Dorothy Colly, femme de chambre de Margaret More.
Exilés comme lui et près de lui, John Harris, le secrétaire de More, et la femme de Harris, Dorothy Colly, qui avait été toute jeune au service de Marguerite More, pouvaient à chaque pas l’aider de leurs souvenirs et de leurs conseils. Nous devons à John Harris quelques précieuses lettres que Stapleton seul nous a conservées. Le livre parut à Douai en 1588 sous le titre de _Tres Thomæ_, et il est en somme excellent.
Les biographes qui vont suivre, heureusement en petit nombre, ne feront plus jusqu’à ces derniers temps qu’amalgamer Roper et Stapleton. Le plus original et le plus spirituel de ces rapsodes mérite seul de nous arrêter. Certes, en racontant la vie de son arrière-grand-père, Cresacre More se flattait d’écrire une œuvre originale et se prenait bonnement pour un témoin de la tradition. Tout compte fait, ce qu’il ajoute à ses prédécesseurs est peu important et toujours d’une authenticité douteuse. C’est un Joinville qui n’a pas connu saint Louis, au demeurant le plus délicieusement naïf, bonhomme et pieux des biographes.
Après Roper et Stapleton, le P. Bridgett est l’homme qui a le mieux mérité de Thomas More. Son livre qui suivit de près le décret de béatification répond aux exigences de la plus minutieuse critique, et peut être tenu désormais pour l’histoire classique du martyr. Par malheur aucun ordre ne préside à cette masse de matériaux solides, aucune image vivante ne se dégage du récit des événements et, quand le livre enfin s’achève, nous savons tout du héros, mais nous ne le connaissons pas encore. Écrite avec plus d’art, l’œuvre d’un historien anglican, M. W. H. Hutton, est d’une lecture très attachante. Je me suis plu souvent à la citer, mais le portrait d’Holbein et les lettres d’Érasme sur Thomas More nous ont rendus difficiles, et plusieurs trouveront sans doute que ce livre, patient et honnête, manque d’originalité et de relief.
Je ne puis songer à énumérer ici les notices plus courtes ou autres «essais». Une pourtant veut être mise à part et très au-dessus de toutes les autres: c’est le chapitre que Sir James Mackintosh a fait paraître dans les _Vies des hommes d’État anglais_. Cette esquisse lourdement écrite est d’une pénétration rare. Après Holbein et Érasme, c’est ce que j’ai trouvé de plus intelligent et révélateur.
En France, où pourtant l’_Utopia_ fut jadis bien connue, nous n’avons pas une seule vie originale de More. Audin, qui eut chez nous pendant longtemps le monopole de tout ce qui touchait à la _Réforme_, fit faire sous ses yeux une traduction de Stapleton, qu’il accompagna de notes parfois intéressantes[3]. On a traduit aussi la petite vie américaine de Walter. Enfin More est un des héros du triptyque de D. Nisard sur la _Renaissance_[4]. Ce portrait a été dessiné avec amour et laisse une impression plus précise et plus vive que celle des historiens anglais. Dussé-je paraître impertinent, je dois dire que pour cela même j’ai trouvé ce livre plus irritant. Là du moins nous n’avons aucune ressemblance; ici on nous donne bien un portrait mais où il est impossible de reconnaître l’original. Je demande grâce d’avance, si par hasard, d’ici de là, il m’arrivait de m’expliquer à ce sujet avec un peu de mauvaise humeur.
[3] La traduction est souvent fautive et toujours très libre. Elle a paru chez Maison en 1849.
[4] D. Nisard. _Étude sur la Renaissance, Érasme, Morus, Melancthon._ Ces études parues dans la _Revue des Deux Mondes_ de 1836 à 1838 furent réimprimées en 1855. Quoique retouchées, elles restent une œuvre de jeunesse. Nisard aime mieux latiniser le nom de More.
[5] Le P. Bridgett ayant réuni dans ses deux volumes: _Vie de Thomas More_, et _Esprit de Thomas More_, non seulement les documents les plus importants, mais aussi un bon nombre d’extraits des ouvrages de son héros, il m’a paru plus commode de ne renvoyer directement aux documents et aux œuvres de More, que lorsque la citation ne se trouve pas déjà dans le P. Bridgett. B. I. indiquera le volume du P. Bridgett sur la _vie_, B. II. sur l’_esprit_ et la _sagesse_ de More.
LE BIENHEUREUX THOMAS MORE
CHAPITRE PREMIER
ANNÉES DE JEUNESSE
(1478-1510)
_Thomae Mori ingenio quid unquam finxit natura vel mollius, vel dulcius, vel felicius._
Erasm. V, 2, Lond.
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