L’art de conquérir les honneurs de la députation n’est pas plus facile que l’art de mettre sa cravate. Beaucoup de gens croient le connaître, et il suffit du moindre mouvement électoral pour leur prouver toute la stérilité de leur savoir-faire et la vanité de leurs prétentions. S’il ne fallait que de l’esprit et du talent pour en connaître tous les secrets, la plupart des aspirants législateurs prendraient place au palais Bourbon; ces nobles qualités, comme chacun sait, étant aujourd’hui très-communes en France, le pays le plus riche en trésors intellectuels et le plus étourdiment prodigue de ses richesses; mais au-dessus de ces avantages dont la grande concurrence affaiblit quelquefois l’effet, il y a quelque chose de puissant, d’irrésistible dans ses combinaisons pratiques, l’industrie appliquée au pouvoir électoral... Et je ne parle pas ici de cette industrie vulgaire connue de tous et dont les ressorts sont complétement usés, j’entends par ce mot une science de tact et d’à-propos que les partis ignorent et que les passions ne comprennent pas. Cette science, féconde en ressources, étonne par son originalité et la promptitude de ses moyens; cette science, c’est le livre de la vie adroitement commenté par l’ambitieux. Et combien de gens, je vous le demande, l’ont-ils ouvert avec adresse, quand ils se sont donné la peine de l’ouvrir?... Je vois bien des industriels... mais de l’industrie!... fort peu. Sans timidité, sans honte dans le cours de leur dévorante et inepte ambition, ils ont toujours l’air d’arracher les faveurs qu’ils obtiennent; s’ils se parent d’un cordon, ils semblent commettre un vol; un habit brodé ne paraît point fait à leur taille; sous cet habit cachant mal les haillons du vice, ils font peur quand ils ne font pas rire; couverts de titres, ils en paraissent écrasés; ce qui devrait les grandir les rend plus petits que ceux qu’ils méprisent et qui rampent à leurs pieds.

Et ces gens-là se disent de grands citoyens, fort experts dans l’art d’être députés et même ministres!

Cet art que nous allons essayer d’esquisser, non-seulement ils en ignorent les premiers éléments, mais ils en ont fait un ignoble et vulgaire métier. Si quelquefois ils ont réussi dans leurs maladroites manœuvres, ils le doivent au hasard bien plus qu’à leur habileté; tourbe d’hommes sans cesse en adoration devant eux-mêmes, dont toutes les actions se règlent à l’aventure, dont l’aveuglement égale la faiblesse, dont l’amour-propre est le dieu, le dieu menteur, intolérant et avide de sacrifices! Aussi que de fois, après être montés sur le faîte, en sont-ils descendus avec ignominie, sans avoir jamais aspiré à descendre, et beaucoup plus vite qu’ils n’y étaient montés!

Dans l’état de notre civilisation, l’art d’arriver à la députation, et de là aux plus hautes fonctions du royaume, est de tous le plus nécessaire, le plus utile, le plus glorieux, le plus productif. Nous avons des colléges, des sorbonnes, des écoles militaires, des conservatoires de musique, des séminaires; on nous apprend le chinois, le turc, l’hébreu, l’arabe, le bédouin et une foule d’autres choses qu’à la rigueur il est permis de ne pas savoir, sans renoncer pour cela au titre de citoyen, et surtout à l’heureux privilége de parler français... et l’art de se faire ouvrir les portes du palais Bourbon n’a point de professeur; l’art de maîtriser à son profit l’esprit du corps électoral et de régner sur le parlement n’a point de chaire. L’Académie des Sciences morales et politiques elle-même n’en a jamais soufflé un mot; et cependant, en se chargeant d’initier le public à cet art, elle eût peut-être justifié son titre et aurait servi à quelque chose. Mais, en général, il ne faut guère compter sur des académiciens pour s’instruire; ces messieurs sont trop avares de ce qu’ils savent et pas assez savants pour enseigner ce qu’ils ne savent pas.

Ce ne serait pas trop certes pour initier les profanes à cet art difficile de réunir les lumières de Machiavel à l’esprit et à la gaieté de Rabelais. Dans ce grand drame du gouvernement représentatif, l’intrigue aux corruptions profondes et aux moyens sataniques marche à côté du pantagruélisme et des pantalonnades.

Beaucoup d’obstacles se rencontreront sur ma route. Dans ce siècle où chacun court après la vérité et l’atteint rarement, il n’est pas facile, quand on la tient, de la montrer nue à tout le monde, ce genre de nudité n’étant point de ceux qu’aiment nos ergoteurs. La liberté de la presse, par où souvent elle brille ou s’efface, a non-seulement des entraves matérielles, mais des entraves morales bien plus puissantes pour tout cœur honnête et intelligent. Un trait juste et piquant, s’il n’est aiguisé avec adresse et décoché avec mesure, a l’air tout d’abord d’être dirigé par la colère ou la calomnie; au lieu de faire une égratignure à votre ennemi, il vous fait à vous-même une large blessure; il n’a de force et de portée alors que contre votre honneur, mal engagé dans une lutte imprudente et déloyale, honneur toujours faible et près de succomber quand le ridicule ou le mépris public le bat en brèche.

L’arme de la liberté est de celles qu’on ébrèche le plus souvent; à force de l’ébrécher on l’use; et une fois usée, elle se rouille et tombe en poussière comme toutes choses de ce monde.

Il faut d’autant plus se défier de soi-même dans le maniement de cette arme que la satire et la critique ont aujourd’hui d’amples moissons à faire. La trinité du gouvernement représentatif est très-productive sous ce rapport. Dans ce ciel politique, le Père n’est pas toujours d’accord avec le Fils, et plus rarement encore avec le Saint-Esprit: trinité fort divisée, quoique indivisible, et entourée d’une foule de saints dont souvent le diable ne voudrait pas. Si elle renferme des mystères, elle ne produit pas de miracles: voilà pourquoi tant de gens ne savent ni l’admirer ni la comprendre; cependant beaucoup d’autres ont une foi aveugle dans ses bienfaits, et se querellent pour elle comme autrefois les hommes d’esprit pour une question théologique. La pondération des pouvoirs, le jury, la réforme électorale ont remplacé la bulle _Unigenitus_. Du temps de la bulle on se jetait des livres à la tête, aujourd’hui ce sont des pavés... il y a progrès!...

Aussi que de peintres et de romanciers se sont emparés de ces scènes pittoresques!... Que de variété règne dans leurs tableaux plus ou moins plaisants, plus ou moins terribles! Des uns résulte quelquefois une haute leçon d’histoire ou un triste enseignement de philosophie; des autres plus souvent une satire burlesque ou une épigramme avec tout l’esprit du plâtre de Dantan. Aussi les Théophraste et les la Bruyère sont bien plus communs de nos jours que les Colbert et les Sully. Les Howard et les Callot pullulent; nous regorgeons de Scarron! Chacun, fort de sa conscience et de la constitution, a le bonheur de pouvoir se moquer de son voisin; chacun jouissant plus ou moins d’un ridicule électoral, municipal ou général. Le manteau de pair n’est pas plus en sûreté que la veste du député, manteau du peuple; car souvent il y a un peu de veste sous le manteau, et parfois quelques lambeaux de manteau sous la veste. Vous vous moquez aujourd’hui de M. Soult, mais demain M. Soult se moquera de vous. M. Thiers est joué au printemps, il prendra sa revanche en automne; l’automne est la saison des fruits, le printemps n’est que celle des fleurs. M. Molé brille à l’Académie et ne vous paraît plus qu’un élégant littérateur... prenez garde au réveil de l’homme d’état...

Dans ce chaos d’idées contradictoires, de systèmes divers, de moqueries incessantes, le plus fou quelquefois est celui dont les prétentions au monopole du bon sens sont le plus exagérées. Il se drape comme un sage et marche droit à Charenton; constamment dupe de son aveugle optimisme, les pierres dont sa route est semée brillent à ses yeux de l’éclat du diamant; le pauvre affamé lui semble plein de santé et de vie; une plaine aride et déserte lui paraît émaillée de verdure et de fleurs; une chaumière a pour lui l’aspect d’un palais; aperçoit-il un cercueil?... il va s’y asseoir, croyant se poser royalement sur un trône!

La pensée du philosophe, en sondant la profondeur du désordre moral dont l’abîme se creuse de jour en jour, s’arrête souvent effrayée de ce triste labeur. Si elle est grande, généreuse, patriotique, elle montre toute l’immensité du mal et ne l’excuse pas: mais, impuissante à en arrêter les progrès, sa clarté se perd dans la nuit des intelligences rebelles comme un météore sans force au milieu d’un nuage épais et sombre.

Mais heureusement pour nous, spectateurs tranquilles au curieux spectacle de nos folies et de nos sottises, nous sommes bien plus disposés à nous en divertir qu’à nous en affliger. Le côté ridicule et comique nous paraîtra toujours préférable au côté tragique et sérieux, dont nous rirons toutefois quand l’occasion s’en présentera. Les figures longues, sinistres, les lois faites à l’image de ces figures, les grognements sourds, les cris, les poings fermés, effroi du pupitre législatif, ne sont point sans charmes, et fourniront ample matière à nos études. Notre plume soulèvera un peu tous les voiles; si nous ne sommes pas toujours discrets, nous aurons le tort de ressembler à beaucoup de nos confrères; mais nous espérons au moins ne jamais manquer à certaines lois de convenance et de pudeur... Dieu aidant, il nous restera encore assez d’originalité!

PREMIÈRE PARTIE.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

MÉDITATION I.

De la Députation.

SON ORIGINE.--SON UTILITÉ.

L’origine de la députation se perd dans la nuit des temps: il faut remonter au berceau de la monarchie pour en retrouver les premiers vestiges. Ce fut dans un champ de mai des rois de la deuxième race qu’on vit pour la première fois des hommes délégués par le peuple délibérer sur les affaires de l’État. Ces assemblées étaient graves et imposantes. Qu’on se figure Charlemagne entouré de ses barons et de ses grands officiers, proclamant ses Capitulaires au milieu d’elles, avec les acclamations et les applaudissements de la foule. Un pareil spectacle était plus solennel, plus magnifique peut-être que les débats tumultueux du Forum; mais au Forum on contredisait, on discutait, et avec Charlemagne on se gardait bien d’user de cette liberté.

Les états-généraux succédèrent en France aux réunions des champs de mai, et la discussion n’y pénétra guère davantage; souvent c’était encore une cérémonie pompeuse plutôt qu’un débat. Chacun des trois ordres était représenté par un orateur; cet orateur exprimait dans un discours les plaintes et les vœux de l’ordre au nom duquel il parlait. Et comme avec Charlemagne, cela se passait fort paisiblement.

Vers le temps du roi Jean les états-généraux sortirent un moment de leur stupeur et donnèrent, au milieu des désastres de la France, un grand exemple de patriotisme et d’esprit national. Mais leur pouvoir finit par tomber en désuétude, et le parlement en recueillit les débris; le parlement, quelquefois soumis, toujours orgueilleux, et dont souvent le génie querelleur, dans un accès d’indépendance, bravait audacieusement un lit de justice.

Chez les autres nations, le principe du gouvernement représentatif se fit plus particulièrement sentir dans les conciles. Les conciles, comme chacun sait, ont été les assemblées religieuses et politiques de tout le moyen âge. Dès le troisième siècle du christianisme on y discutait avec une grande force et une grande liberté, non-seulement les intérêts de la religion, mais ceux plus utiles, moins épineux, pour le moins aussi nécessaires, du bien-être civil des peuples. Dans quelques pays même, en Espagne par exemple, des lois contre les crimes et les délits surgissaient du sein de ces assemblées; lois dont la raison et la justice ne portaient pas l’empreinte de ces temps barbares.

Qu’on ouvre l’histoire! et l’on verra que ceux qui passent aujourd’hui pour être les ennemis du gouvernement représentatif en ont été les premiers fondateurs, les despotes et les prêtres.

Le germe de ce gouvernement est né partout des besoins de l’arbitraire.

Quelle que soit son omnipotence, un souverain ambitieux et entreprenant sent la nécessité de couvrir ses actes d’une sanction légale: et où trouver une sanction légale plus sainte, plus légitime, plus inattaquable, que dans l’approbation libre ou forcée des peuples, soit qu’ils procèdent par eux-mêmes, soit qu’ils se fassent représenter par des mandataires de leur choix?

Charlemagne, souverain féodal et conquérant, pouvait certes se dispenser d’aller à Francfort ou à Aix-la-Chapelle promulguer ses Capitulaires devant la foule assemblée; car avant d’être présentés à la sanction des peuples ils étaient déjà décrétés dans son esprit; mais ce génie était trop vaste pour ne pas savoir qu’il est bien plus facile de faire respecter la loi quand elle semble être l’œuvre de la nation appelée à en supporter le fardeau; ainsi elle acquiert une force morale qu’elle n’eût pu obtenir, émanée seulement du caprice de sa volonté.

Les rois d’Angleterre, souverains nés parlementaires, ont encore poussé plus loin l’abus de cette force légale. Que d’exactions! que d’atrocités n’ont-ils pas commises à l’aide de leurs chambres législatives! Élisabeth se fût-elle jamais avisée de tuer Marie Stuart sans ce formidable appui?... Henri VIII eût-il aussi brutalement brisé ses liens conjugaux, s’il n’avait eu derrière lui une autorité imposante pour consacrer l’injure, la calomnie et l’assassinat? Cromwell n’a-t-il pas vu ramper à ses pieds, tout tachés du sang de Charles Ier, cette même autorité, toujours plus lâche à mesure que le maître est plus insolent et plus impérieux?... Le royal fou Georges III n’a-t-il pas fait la guerre pendant vingt ans et dépensé pour cela plus de milliards que n’en possède le monde, uniquement parce qu’il avait un parlement encore plus fou que lui?...

Nos rois, moins amis des formes représentatives, mais aussi moins absolus, moins sanguinaires, moins tyranniques, ne convoquaient pas régulièrement les états-généraux; il fallait qu’ils eussent à pressurer le peuple de manière à ne vouloir pas seuls en accepter la responsabilité, pour provoquer le concours de ces assemblées délibérantes.

Louis XIV, tout en méprisant les parlements, était bien aise de les rendre complices des folies de son ambition. Les coudées franches de son despotisme se mesuraient à leurs complaisances.

Napoléon, autre Louis XIV à bottes à l’écuyère, eut besoin bien plus que lui de s’envelopper de ce caractère de légalité qui justifie les entreprises les plus téméraires. Il dévorait les trésors de la France, décimait ses populations, mais avec l’assentiment des chambres législatives. Lui fallait-il aujourd’hui cent millions? demain cent mille hommes? le sénat conservateur était toujours là pour les demander; corps éminent, composé en partie de conventionnels et de jacobins, dont la carmagnole se cachait sous un manteau d’hermine, tout surpris de porter des bas de soie après avoir été sans culottes, et qui, à force d’avoir crié contre le despotisme de la royauté, ne trouvaient plus un mot à dire contre la tyrannie impériale!

Personne aujourd’hui ne se souvient des fautes de Napoléon, et tout le monde se rappelle les lâchetés de son entourage représentatif. Napoléon ne fût pas tombé, dit-on, si les chambres eussent eu le courage de mettre un frein à son ambition!... Oui, d’accord; mais en connaissez-vous une qui eût osé le faire? Napoléon aimait la légalité justificative de ses actes, mais la discussion... pas plus que Charlemagne et Louis XIV.

Napoléon se servait des régicides, mais ne les aimait pas!... Il voulait bien d’eux pour esclaves, mais non pour confidents, et encore moins pour maîtres!

Ainsi, que la loi présentée par le souverain soit proclamée dans les champs de mai, les états-généraux, les parlements ou les chambres législatives, juste ou injuste, elle est censée sortir des mains du peuple et doit être acceptée par lui. Quoique enfant légitime du monarque, le monarque n’est ostensiblement que le parrain de cette loi, et le peuple en devient l’éditeur responsable. Cette responsabilité est d’autant plus réelle aujourd’hui, que les bases de notre gouvernement reposent sur la souveraineté populaire. Qu’après cela le peuple crie! se dise opprimé, tyrannisé, vexé, peu importe! le souverain n’a pas à s’en inquiéter. La représentation nationale a jugé et voté dans sa profonde sagesse; il n’y a pas à répliquer. S’il est question d’un impôt, pour toute réponse il faut que le peuple paye, sous peine d’être exproprié, battu et content de par le peuple et au nom du peuple. Dans ce cas-là le peuple se donne les étrivières à lui-même; c’est aussi dispendieux peut-être que sous l’ancien régime, mais c’est plus original et plus amusant!...

Les lois les plus injustes sont ordinairement celles qui sont exécutées avec le plus de rigueur. Je connais peu de ces lois qui n’aient obtenu la sanction parlementaire; j’en connais beaucoup, au contraire, qu’on n’eût pas osé promulguer dans un gouvernement purement absolu.

Les formes représentatives servent donc merveilleusement l’astuce et l’ambition des souverains!

On m’objectera sans doute que les exemples cités plus haut, et que j’aurais pu multiplier, ne ressortent pas essentiellement du gouvernement représentatif. Les gouvernements qui ont précédé le nôtre en diffèrent, sans contredit, quant à la forme, mais le fond en est à peu près le même. Ce sont toujours des assemblées émanées plus ou moins directement des masses populaires, délibérant en commun sur les affaires de l’état et adoptant en définitive ce qu’il convient au plus fort. Malgré le développement des idées et le perfectionnement de la science économique, les choses se passent-elles autrement aujourd’hui? N’entendez-vous pas quotidiennement mille cris s’élever contre l’adoption de certaines lois que je ne veux pas nommer, lois flétries de qualifications outrageantes et comparées à celles des temps barbares?

Montesquieu a dit quelque part que la vertu était le mobile des républiques, et l’honneur celui des monarchies.

Je soupçonne fort que notre gouvernement, qui n’est ni une république ni une monarchie, avec la prétention de ressembler à l’une et à l’autre, n’a d’autre mobile que l’argent, l’honneur et la vertu de ce temps-ci.

Après le pouvoir gouvernant, le député est naturellement l’individualité collective qui trouve le mieux son compte dans la représentation nationale. Le premier est aidé par le second, le second est récompensé par le premier. Mais le député, à son tour, est forcé de courber la tête devant une autre puissance non moins ombrageuse, non moins exigeante que la sienne, en un mot, devant l’électeur!

Si le ministre caresse le député, à son tour le député tremble devant l’électeur. L’électeur, pénétré du sentiment de sa force, parle en maître et comprend mieux que personne les avantages de sa position, source pour lui d’une foule de faveurs et de priviléges.

La députation est donc utile encore à celui qui la confère!

Mais après toutes ces largesses que reste-t-il au peuple?... Et par peuple j’entends un peu plus ou un peu moins que la classe privilégiée de ceux qui ne possèdent pas; il lui reste, à ce brave peuple, de par la constitution, le plaisir constitutionnel de payer les frais de la représentation nationale; mais comme ces frais sont ordinairement très-élevés, le plaisir n’est pas toujours en rapport avec l’importance des déboursés.

Dans cette position le peuple ressemble fort à ces familles opulentes qui prennent un intendant pour gérer leurs affaires... L’intendant finit presque toujours par devenir plus riche que ses maîtres.

Une pareille situation explique suffisamment ce besoin de mutabilité dont nous sommes sans cesse tourmentés. Nous avons changé vingt fois de gouvernement pour nous mieux porter, et sans nous rendre la santé, le moindre changement nous a toujours coûté quelque chose. Nous n’avons pas eu la république à moins de trois ou quatre milliards; l’empire nous a bien mangé cela; la restauration guère moins, et nous n’avons pas eu gratis la charte vérité.

De tous ces milliards dispersés quelle dot on eût pu faire à la nation!...

Ce qu’il y a dans tout cela de plus triste pour les peuples, c’est qu’après avoir longtemps marché dans la voie du progrès (vieux style), ils se retrouvent souvent au point d’où ils sont partis, aussi pauvres, aussi malheureux, aussi ignorants, avec quelques illusions de moins et quelques vices de plus.

La terre tourne, suivant Galilée... La tête de l’homme fait à peu près comme la terre...

MÉDITATION II.

De la Nature du Député.

Il y a des hommes aimés du ciel. Le jour de leur naissance est presque toujours signalé par l’apparition d’une comète, une éclipse de lune ou de soleil, un météore à l’horizon, ou par quelque grand événement terrestre comme l’ouverture du Musée de Versailles, une revue de la garde nationale, une course au clocher. En poussant leur premier cri, ils aspirent le souffle de la divinité: déjà le feu du génie brille dans leur regard, le germe de pensées profondes s’épanouit sur leurs lèvres enfantines; ils bégayent avec art, ils crient avec talent; et si la nécessité d’une nourriture vulgaire ne leur était démontrée, ils dédaigneraient le lait de leur nourrice pour s’abreuver de la liqueur des dieux, de cette divine ambroisie dont parle Horace, et dont la source peut-être n’est pas encore tarie de nos jours!... Ainsi le berceau du poëte est entouré de prestiges!... ainsi se déclarent les symptômes d’une grande destinée!... Mais à ces symptômes extraordinaires, ne reconnaissez-vous pas des hommes d’une essence supérieure à celle des autres mortels?... Sans doute!... Voyez marcher un poëte... mais un véritable poëte... il vous étonnera par la cadence et l’harmonie de ses pas... Entendez-le parler!... vous tomberez dans l’extase... et quelquefois même vous ne le comprendrez pas! Heureux privilége de la poésie!... Mais qu’est-ce que le poëte à côté de ce génie représentatif vulgairement nommé député?... Buffon dit quelque part: L’homme est un animal raisonnable... Pouvons-nous affirmer que le député est bien de cette race d’hommes?... Ainsi que le poëte, il naît dans une auréole de gloire, la tête haute, tranquille même au milieu du désordre des éléments et du lit de douleur de son heureuse mère... L’air du palais Bourbon arrive jusqu’à lui... et son bon ange, sous les traits d’un célèbre orateur, et dans le simple appareil du vêtement céleste[1], lui dit à l’oreille avec solennité: Tu seras député!... comme le génie de Virgile a dit: _Tu Marcellus eris!!!_...

[1] Les savants croient généralement que ce bon ange prend la figure de M... pour faire ses apparitions fantastiques!

Le député pur me semble pétri d’une pâte plus moelleuse, plus fine, plus merveilleuse encore que celle du poëte. Sa nature est indéfinissable, incommensurable comme l’immensité du vide... Mais, m’objectera-t-on, s’il est plus difficile de naître député que poëte, comme se fait-il que nous voyons de nos jours des poëtes devenir députés, tandis que nous ne voyons jamais des députés devenir poëtes?... La réponse est facile... Le député ne devient pas, à la vérité, poëte de détail, c’est-à-dire écrivant des poëmes, des madrigaux, des épigrammes... il en est incapable, grâce au ciel!... Mais il devient poëte en gros, poëte à spéculations politiques; et il ne peut pas être autre chose, puisqu’il est naturellement appelé à défendre un gouvernement qui ne repose que sur une fiction... et les fictions, comme chacun sait, sont du domaine de la poésie!...

Quant au poëte-député, il est né député avant de naître poëte, quoiqu’il ait été poëte avant d’être député. Les honneurs de la députation ne s’obtenant qu’à l’âge de trente ans, il est forcé d’enchaîner momentanément sa vocation, et de faire de la poésie de détail jusqu’à sa majorité parlementaire, âge d’or des hautes fonctions poétiques... Il en est de même des autres capacités savantes, commerciales, artistiques, qui s’imaginent être portées à la députation par la seule force de leur génie, sans se douter qu’ils ne doivent cet insigne honneur qu’à leur étoile magique, qu’à l’essence toute particulière de leur nature. Toutefois, gardez-vous de conclure de là qu’il ne faille se livrer à aucun genre de travail, et que, fort de votre supériorité indéfinissable, il suffit d’attendre paisiblement dans votre lit l’heure du destin?... vous risqueriez de l’attendre longtemps!... La race d’hommes où se pourvoit la représentation nationale étant fort nombreuse et la chambre fort petite, tous les appelés ne sont pas élus!... Il faut donc incessamment se rappeler cet axiome: Aide-toi, le ciel t’aidera!... Cet ouvrage est surtout écrit dans ce but: rappeler le profond axiome et indiquer tous les moyens de le mettre à profit. La présente méditation ne doit être prise que dans un sens abstrait et métaphysique!...

Nous avons dit plus haut que la nature de l’homme député était indéfinissable: aussi n’aurons-nous pas la prétention de la définir. Nous parlerons seulement de ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes, son caractère... Nous dirons sous quels climats fleurit sa race; où elle aime à vivre, à s’élever, à croître, à embellir! comment on l’apprivoise, on la façonne aux travaux parlementaires... comment elle produit tant de ministres, et si peu d’hommes d’état... Enfin nous en ferons une analyse aussi complète que pourront le permettre les mystères de son essence. Si quelques-uns de ces grands hommes me lisent, ils me sauront gré sans doute de ma discrétion.

Cette race offre trois variétés distinctes.

La première, dite _parti du mouvement_, se nourrit de sentiments chevaleresques, d’arguments patriotiques, de phrases ronflantes... Aussi est-elle très-maigre!... Quoique dite parti du mouvement, elle bondit plutôt qu’elle n’avance, et ressemble fort à une locomotive qui déraille ou se brise.

La deuxième, baptisée du nom de _parti rétrograde_, a également la prétention de marcher dans la voie du progrès; mais pour faire un pas en avant, elle fait dix pas en arrière, gémit sur son destin, vit de regrets et de souvenirs... Aussi n’est-elle pas plus grasse que la précédente...

La troisième, avantageusement connue sous le sobriquet de _parti des bornes_, tient un juste mais excellent milieu entre ses deux rivales... Elle parle peu, très-peu... mais se régale de places, de titres, de cordons, de dignités, et son appétit ne peut être comparé qu’à son dévouement, dévouement de tous les jours, dévouement à l’épreuve des budgets les plus considérables... Plus elle mange, plus elle veut manger; rien ne satisfait sa voracité: mais quel embonpoint! quel bel embonpoint constitutionnel!

Cette dernière variété n’obtient pas les applaudissements de la foule, en général peu amoureuse des ventres arrondis; mais, en revanche, cette même opinion tient compte aux deux premières de leur sobriété et de leur état de maigreur.

Les trois variétés ne diffèrent guère entre elles, quant aux beautés physiques de l’espèce: elles offrent en général des individus de cinq pieds de hauteur, un peu voûtés, le ventre plat ou arrondi, les jambes sèches ou nerveuses comme celles d’un cheval arabe, ou rondes et droites comme les colonnes torses d’un bel édifice, ayant les bras longs, les mains grandes et de la plus belle capacité prenante, l’œil fendu en pruneau[2], le nez aquilin, quoique le front ne tienne pas de l’aigle, la bouche vaste et le menton pointu!... ensemble satisfaisant dont aucune difformité ne détruit l’harmonie; pas une épaule menaçante, pas le moindre petit promontoire sur ces dos représentatifs... Parmi les députés il n’y a de bosses que sur la tête... les bosses du docteur Gall sans doute!... d’heureuses bosses, j’aime à le croire!... bosses d’autant plus visibles, que l’absence de cheveux se fait généralement remarquer sur ces nobles fronts. Les plus coquets, il est vrai, y suppléent par un faux toupet, souvent contrarié de rester en place, ou par une perruque un peu courte sur le train de derrière, à l’instar de celle du vertueux Lafayette. Mais cette calvitie, si elle prive la figure de quelques frivoles avantages, est l’indice du travail et l’ornement du penseur. Le député qui aurait le funeste bonheur de jouir de toute sa chevelure n’aurait pas la moindre influence sur ses collègues. C’est comme à l’Institut!... malheur au membre qui ne serait pas chauve!... il passerait pour un génie bien médiocre... Nous ne sommes plus au siècle des Samson!

[2] Il y a trop longtemps qu’on dit: l’œil fendu en amande!

La physionomie du législateur est tour à tour grave, riante, sévère ou gracieuse selon les variations du thermomètre politique et financier; mais un sourire a quelquefois l’air d’une grimace, plus d’une grimace est donnée pour un sourire, et les ministres sont forcés de s’en contenter, libres d’ailleurs d’y répondre de la même manière, ce qui entretient dans la chambre un jeu de muscles fort animé et donne aux visages une couleur caractéristique!...

Quant aux vêtements de cette race d’immortels, ils diffèrent assez sensiblement de ceux du commun des hommes. Des gens comme nous, par exemple, se font habiller à la mode, ont quelquefois du linge blanc, des gants, des bottes vernies, un chapeau de soie âgé de moins d’un lustre; mais eux!... allons donc!... de pareils Solon ne sont point faits pour des vêtements propres au vulgaire. Le soin de leur personne serait un non-sens; le temps qu’ils passeraient à leur toilette serait dérobé aux loisirs qu’ils doivent aux intérêts du pays... Ils affectionnent avant tout dans leur mise une simplicité modeste et négligée: plus cette mise est remarquable par son style diogénique, plus elle affiche un grand talent!...

La redingote à grandes basques, aux grands parements, aux coutures blanchies, est ordinairement la tunique dont ils se servent: elle tire sur le rouge marron ou le vert tendre, et parfois reflète l’azur du bleu-barbeau ou l’or de la pomme des Hespérides. L’habit paraît peu usité, mais très-usé quand il paraît; et encore n’est-ce souvent que l’habit de chasse, l’habit du matin qu’on n’ose pas mettre le soir... L’indépendance de ces messieurs est plus grande qu’on ne se l’imagine... Nous ne pousserons pas plus loin nos investigations sur ce sujet, devant y revenir plus tard!...

Les trois variétés de l’espèce, si modestement vêtue, se confondent l’une pour l’autre dans une estime réciproque, et l’une ne parle jamais de l’autre sans la traiter d’honorable; mais elles ne s’aiment point. La variété _borne_ est surtout l’objet de l’animadversion des deux autres. Souvent placée entre elles comme un ennemi entre deux feux, elle a plus d’un combat à soutenir; mais si elle succombe quelquefois, elle se relève toujours. Les consommés du budget lui donnent constamment des forces nouvelles.

Cependant, une fois sortie de l’arène, toute la famille fait taire ses inimitiés, à peu près comme des avocats qui, après s’être injuriés à l’audience, vont dîner ensemble au cabaret. Elle se retrouve dans les salons, dans les cercles, dans les spectacles, se salue et se donne amicalement des poignées de main.

Les deux variétés dites _indépendantes_ fréquentent rarement les hôtels ministériels, où elles ne se rendent que pour observer la tactique des partis, et préparer leur plan d’attaque ou leurs moyens de défense.

La cour est pour elles comme une île escarpée et sans bords... dans laquelle cependant elles entrent quelquefois!... et où elles se promettent de s’amuser, quoique la vue d’un courtisan leur fasse mal... Son habit brodé leur semble la livrée de la servitude... Il parle un langage qu’elles ne comprennent pas ou qu’elles comprennent pour le flétrir... Le faste et le luxe des palais leur sont antipathiques... En fait de palais et de châteaux, elles n’aiment que les leurs!...

Cette race merveilleuse de bipèdes s’élève dans toutes les parties de la France; mais elle fleurit principalement sous l’influence de la zone qui s’étend depuis Aix jusqu’à Bordeaux. La Provence et la Gascogne sont le terrain sur lequel se sème avec le plus de succès l’esprit parlementaire. Là, sous les rayons d’un soleil bienfaisant, la jeune plante croît et fructifie presque sans culture. Cette nature ardente est pour elle une si bonne mère!... L’olivier et l’oranger l’ombragent de leurs trésors!... Un vin généreux l’arrose et lui donne une nouvelle vie!... Oui, lecteur, le jeune prédestiné, car la jeune plante n’est que cela, pour parler sans métaphore, mêle au lait de sa nourrice, et l’eau de la Gascogne et le vin de Jurançon. C’est dans ce double nectar qu’il puise la vivacité, la pétulance de son caractère, et le germe de cette éloquence facile et abondante, source de tant d’honneurs et de gloire!... Un représentant de la Gascogne est le beau idéal de la députation!... Gascon ou Provençal, sa parole est comme le bouquet d’un feu d’artifice, ou peut-être encore comme une bouteille de vin de Champagne dont le bouchon, se dégageant avec fracas de ses liens, laisse échapper la liqueur frémissante en gerbes de mousse et de gaz!... Ainsi faisait Mirabeau!... ainsi fait aujourd’hui l’enfant chéri, l’orgueil de la Provence!

La zone tempérée de la France est moins favorable que la précédente au génie de la représentation; mais elle donne des produits préférables à ceux des départements du Nord. Tout le centre de notre beau royaume, compris la grande cité, respire sous cette zone, excepté en juin, juillet et auguste!...

Ah! si l’homme député pouvait choisir le lieu de sa naissance, que d’humiliations, que d’affronts, que de mécomptes il s’éviterait! Mais on naît où il plaît à Dieu! où il plaît à ses augustes parents!... On ne vous consulte pas dans cette grave circonstance!... Et cependant naître sous un ciel sombre, en l’absence de toute chaleur vivifiante, où l’électricité du génie ne trouve point d’aliments, où le printemps se couvre à peine de quelques guirlandes de fleurs, où l’automne se dépouille en septembre de sa couronne de verdure, où la pluie, tombant par torrents, fait toujours craindre un nouveau déluge, où la grêle se rue sur nos maisons, où la neige succède à la grêle, où l’hiver, en un mot, l’hiver avec son manteau de glace, règne en usurpateur à la place de chaque saison! véritable Sibérie de l’âme! antidote de l’esprit parlementaire! cela est-il supportable?... Écoutez un bipède du Nord; il mettra plus de temps pour réfléchir sur le sens de la phrase qu’il va prononcer, qu’il n’en faudra à l’orateur méridional pour débiter un discours en trois points!...

Or, le futur législateur, s’il a le malheur de s’élever sous la zone glaciale, s’étudie à combattre l’influence malfaisante du climat. Il se met en opposition flagrante avec les mœurs, les usages, les habitudes de ses compatriotes, si elles sont contraires au développement de ses facultés morales!...

Sa mauvaise étoile l’a-t-elle attaché au sort de la Flandre dite française, mais toujours excessivement flamande? il ne boit pas de bière et mange comme un Provençal...

Chacun sait qu’un Flamand mange et boit pour le moins autant que six Provençaux; mais qu’en revanche un Provençal parle plus que six Flamands!...

Il a surtout horreur des pommes de terre, nourriture qui alourdit le sang et empâte les idées... En Normandie, il évite le cidre, boisson aigrelette qui détruit l’estomac sans fortifier le cerveau... En Picardie, il repousse le pâté d’Amiens, cause d’étranges perturbations hygiéniques!... En Alsace, il fuit le pâté de foie gras, le plus perfide de tous les pâtés, le plus séduisant, le plus dangereux, le moins propre à maintenir son appétit dans de justes limites; il craint le beurre en Bretagne, et n’a pas d’autre crainte; partout il divorce avec le lait comme la Chine avec l’opium; et en Vendée, s’il ne veut pas troubler ses digestions, il se défie des routes stratégiques!...

Ainsi, à l’aide d’une hygiène bien entendue, suppléant à l’insuffisance du climat, ou se prémunissant contre ses funestes présents, il se rend quelquefois digne de l’essence indéfinissable dont il émane. Merlin de Douai en est un exemple mémorable; Merlin, le Mirabeau de la législation! la lumière de tous les jurisconsultes! génie froid, il est vrai, mais plein de profondeur et de science! débrouillant le chaos des lois comme Dieu a débrouillé le chaos du monde!...

MÉDITATION III.

Des Constitutions.

SUJET MOINS FRIVOLE QU’ON NE PENSE.

Depuis cinquante ans, nous avons eu des constitutions de tous les formats, grandes, petites, larges, étroites, rognées, sur papier écolier, papier grand jésus, peau d’âne ou parchemin.

Elles se sont détrônées l’une par l’autre...

A l’ombre du droit divin ou sous l’aile de la souveraineté populaire, leur puissance n’est pas plus durable que celle des rois.

Elles ont à craindre l’usurpation de l’intelligence, conquérante de toute idée nouvelle.

Nées du malaise des peuples, elles en sont l’amour ou l’effroi.--Elles en sont l’amour, quand elles viennent de naître; c’est alors un enfant charmant, un jouet nouveau dont chacun s’amuse à la tribune ou sur la place publique!...

Elles en sont l’effroi, quand elles restent incomprises, quand elles pèsent de tout leur poids sur des intelligences rebelles, quand elles heurtent trop brusquement les mœurs, les usages, les croyances d’un siècle toujours en garde contre les innovations: elles ne guérissent pas alors le mal, elles le rendent incurable. L’Espagne en est un mémorable exemple!...

Les constitutions ont entre elles la prétention d’être fort dissemblables, et cependant elles se ressemblent toutes. Leur enfantement est ordinairement accompagné de troubles, de bouleversements, et marqué par un grand événement, que les uns qualifient d’erreur, ceux-là de châtiment, les autres de crime. Il y a des singularités bizarres dans leur origine et d’étranges mécomptes dans le résultat de leur gloire, tantôt éclatante, tantôt sombre, aujourd’hui gravée en lettres d’or sur l’autel de la patrie, demain effacée avec un peu de boue!...

La constitution de 1791 a été regardée, lors de son apparition, comme le chef-d’œuvre de l’esprit humain; elle n’avait pas deux ans d’existence, qu’elle passait déjà pour l’une des plus malheureuses élucubrations du génie législatif, et digne à peine du cerveau brûlé d’un clerc de procureur.

Celle de 1793 est née sous la soutane de l’abbé Grégoire: sainte origine qui n’a pu la préserver d’un échec profane.

Celle de l’an III a eu pour parrain le citoyen Barras, plus connu pour avoir protégé un grand général que pour l’avoir été. Cette constitution a vécu ce que vivent les roses!...

Celle de l’an VIII lui succéda sous la toge consulaire moins romaine que française, et ne tarda pas à faire place aux constitutions de l’empire, écrites par Napoléon avec la pointe de son épée.

A leur chute, Louis XVIII rapporta la sienne des jardins d’Hartwell dans un des tiroirs de son nécessaire...

Charles X eut l’imprudence de l’en tirer pour la mettre dans un portefeuille de cuir de Russie... ce qui parut inconvenant; et nous eûmes la charte de 1830, dont je ne veux pas dire de mal; car celle-là vit, est encore debout et n’entend pas la plaisanterie.

Vous dire laquelle de toutes ces constitutions je préfère me serait difficile. Un pareil choix pourrait d’ailleurs me susciter des ennemis. Il est plus prudent qu’en fait de chartes je me range à l’avis de mes concitoyens qui aiment, toujours mieux celle à venir.

Une constitution est l’ouvrage d’un seul ou l’ouvrage de tous.

Conçue par un seul, elle sera incomplète, un seul homme ne pouvant réunir dans un même faisceau toutes les connaissances nécessaires à l’édification de ce monument difficile, et continuellement porté, dans cette liberté d’isolement, à user en sa faveur d’une partialité préjudiciable à l’intérêt commun.

Une charte sortie des mains d’un octroyant n’est pour ainsi dire qu’un code de procédure, sujet à mille interprétations perfides, et dans laquelle le despotisme trouve toujours une petite porte ouverte pour se sauver, et où les intérêts populaires ne rencontrent partout que des impasses.

Élaboré par tous, et ici je parle d’après les fictions du gouvernement représentatif, un pacte constitutionnel manque d’unité, de cohésion, d’homogénéité, et portera l’empreinte des petites passions, des caractères divers, des lumières incertaines, de l’ambitieuse ignorance de ses auteurs. Chacun aura voulu y glisser quelque chose de son crû; celui-ci une vérité, celui-là une erreur; car, dans une assemblée délibérante, la vérité n’est souvent admise que sous le protectorat de l’erreur; tel ou tel accueille une heureuse innovation, mais à la condition de trouver place pour ses préjugés et ses vieilles maximes.

Mais autre écueil! Les vérités et les innovations d’alors deviennent souvent à une autre époque des erreurs et des préjugés. Le temps couvre de sa rouille les œuvres de la politique bien plus que celles de l’art. Il s’ensuit de là que ceux même qui ont fait une constitution et l’ont bien faite, sont rarement, au bout d’un temps fort limité, satisfaits de leur ouvrage. Ce paragraphe est de trop, se disent-ils entre eux; nous nous sommes trompés sur ce point; nous avons omis une clause importante. Pauvres législateurs! ils ne sont pas toujours aussi coupables qu’ils le pensent!... Le jour où ils ont conçu leur œuvre ne ressemble pas au jour où ils s’en plaignent! Voilà leur plus grand tort. Les circonstances ne sont plus les mêmes, et ils ne s’en aperçoivent pas: ils accusent les prévisions de leur esprit sans se douter que la variabilité des institutions est une conséquence nécessaire du mouvement révolutionnaire imprimé aux esprits, mouvement toujours prêt à dévorer ce qu’il enfante!...

Malgré la difficulté de l’œuvre, les fabricateurs n’ont jamais manqué. Il n’est pas un homme qui, sachant lire et écrire, ne se soit essayé à griffonner une petite constitution dès les premiers jours de notre émancipation politique. Chacun rêva le bonheur et la liberté du peuple article par article. Chacun avait son système; chacun battait de la grosse caisse pour nous vendre un élixir politique, dont la moindre des vertus était de vous les donner toutes. On ne pouvait se promener dans les rues sans rencontrer un principe, ni acheter une paire de gants sans raisonner avec une utopie. Mais de tous les rêveurs, de tous les charlatans à paroles, les plus intrépides furent sans contredit les abbés et les avocats.

Les premiers trouvaient dans les commandements de l’Église les formes de toute loi fondamentale, et de faibles serviteurs de Dieu devenaient facilement de fervents apôtres de la foi politique. Il leur restait toujours un catéchisme à enseigner, des ouailles à convaincre, un fanatisme à régler; c’était l’image de leur vie passée avec plus d’agitation et de désordre, avec une toge de tribun au lieu d’un scapulaire, avec une main de justice au lieu d’un chapelet, avec une tribune au lieu d’une chaire. Leurs passions n’avaient changé que de théâtre!...

Sieyès, parmi les Grégoire et les Maury, s’élevait de toute la hauteur de son génie silencieux. C’était le roi des constituants. On n’osait, pour ainsi dire, ni lui parler, ni le toucher, ni le regarder. L’imagination se plaisait à l’environner de prestige et de mystère. On ne croyait pas qu’il pût déjeuner et dîner comme un autre. On l’eût comparé à Numa Pompilius, autre constituant, si l’intervention d’une nymphe Égérie eût été compatible avec le sacré caractère de cet ecclésiastique. Néanmoins Sieyès passait pour une manière d’être surnaturel devant lequel on ne se signait pas, le signe de la croix n’étant plus en usage; mais qui imposait religieusement à la multitude, comme autrefois l’oracle de Delphes dans la Grèce poétique.

Les avocats sont après les abbés ceux qui ont le plus griffonné dans le grimoire législatif.

Les abbés, plus heureux, ont su, en général, s’élever à la hauteur de leur mission, en se dépouillant de leur caractère mystique, tandis que les avocats ont apporté avec eux à la tribune tous les inconvénients de leur profession, l’habitude de plaider le pour et le contre, de la versatilité dans les idées, de l’incertitude dans les convictions, l’art d’embrouiller les questions les plus nettes et les plus lucides.

Les abbés ont adroitement caché leur tonsure; les avocats ont toujours laissé voir leur bonnet carré par devant, par derrière, caché sous leur manteau ou sortant de la poche de leur habit.

Les avocats seront peut-être fâchés de la comparaison, mais les abbés le seront bien davantage.

Aujourd’hui les avocats ne vont pas à la messe... Ils y allaient du temps de Charles X, et le cierge à la main...

Sous la république, les abbés dissertaient sur les droits de l’homme au lieu de prier pour lui!... De nos jours, ils sont rentrés dans leurs églises et ne figurent plus sur les bans de nos législateurs!

Ainsi les avocats sont restés maîtres du champ de bataille!... Ils règnent seuls dans l’enceinte législative...

Je ne terminerai pas cette méditation sans rappeler une anecdote assez curieuse sur la grande charte d’Angleterre, promulguée en 1205. L’original de cette charte se perdit. Grand fut l’effroi de l’Angleterre! Heureusement le chevalier Robert Cotton, dandy de ce temps-là, découvrit un jour cette pancarte chez son tailleur, qui se disposait à en faire des mesures. Le chevalier l’obtint pour quatre sous... Quatre sous!... quel bon marché pour une charte! et le pays se crut sauvé!... Cependant n’eût-il pas mieux valu la laisser sur l’établi de l’artisan?... entre ses mains du moins elle eût servi à habiller le peuple, tandis qu’entre les mains du pouvoir elle n’a pas toujours eu cet avantage!...

MÉDITATION IV.

Des Partis.

Un de mes amis me disait dernièrement: il y a dans ma famille trois générations, dont l’une représente l’œil-de-bœuf de la monarchie, l’autre le bonnet de la liberté, et la dernière les lauriers de l’empire. La première s’est fort divertie à la cour; la seconde a fort maltraité la première, et la troisième s’est battue pour les deux autres. Les rejetons de ces vieux débris sont faits à leur image. La sève de leurs opinions divergentes a pris une nouvelle vie sous cette jeune écorce. Nous sommes trois frères qui nous adorons comme frères, mais qui ne pouvons pas nous souffrir comme citoyens. Nos passions politiques se livrent sans cesse des combats à outrance; et même en nous embrassant nous nous disputons.

Ce tableau ne me parut pas exagéré. L’esprit de parti, qui n’est au fond qu’un esprit de contradiction, n’est point né en France, comme on paraît le croire, avec la révolution de 1789. Sans doute il s’est nuancé, développé, fortifié, étendu sous mille formes qui le rendaient plus ou moins redoutable au milieu des convulsions dont la France était agitée; sans doute il est devenu plus fier, plus superbe, plus impétueux, plus intraitable par le choc de ces dissentiments terribles dont souvent le procès se jugeait sur l’échafaud: mais cet esprit, je le répète, n’est au fond que le résultat d’une disposition de taquinerie inhérente à notre caractère, et cet esprit a toujours animé le coq gaulois!...

Ce coq, ressuscité depuis 1830, ce coq, perché au-dessus de vos étendards, est tout prêt à vous le dire. Cela est écrit dans son port, son maintien, son œil de feu, son battement d’aile... Chacun le sait! qu’y a-t-il de plus taquin, de plus querelleur que le coq? Le coq, c’est Achille donnant un soufflet à Agamemnon, c’est Pâris enlevant Hélène, c’est Alexandre humiliant Darius et envoyant son ami Clytus chez Pluton; c’est Romulus détruisant les Sabins, c’est Brennus saccageant Rome, c’est François 1er envoyant un cartel à Charles-Quint, c’est Henri IV, vainqueur de la Ligue et destructeur de l’honneur des maris; ou bien, le coq c’est encore l’avocat rouge de colère, montrant en plein tribunal le poing à son adversaire ou jetant à la tête des juges son bonnet carré; c’est le théologien ergotant en Sorbonne, le professeur armé de sa férule, le gendarme un jour de Longchamps; le coq, par son éducation, ses habitudes, sa nature tracassière et belliqueuse, est le plus fidèle représentant des mauvais caractères; plus capricieux qu’un législateur, plus fier qu’un pair _sans naissance_, plus rancuneux qu’un solliciteur évincé, plus criard qu’un orateur à voix de fausset, il est presque toujours de mauvaise humeur; son plus grand plaisir est de vous réveiller chaque matin avant l’aube du jour afin de vous donner la jouissance de le maudire; il tracasse ses amis comme ses ennemis, chante pour les uns comme pour les autres, toujours avant l’aube du jour, et sur les tons les plus menaçants que l’on puisse imaginer; mais s’il aime à chanter, il ne peut pas souffrir que les autres chantent; il aspire au monopole de l’harmonie en allumant partout la guerre civile; il ne chante jamais mieux que sur le cadavre de son ennemi; c’est dans une mare de sang qu’il fait ses plus belles fioritures!

Nous ne parlerons pas de ses galanteries par respect pour les mœurs; mais sa jalousie est devenue depuis longtemps proverbiale: il n’y a point de pacha qui dans un sérail soit plus redoutable que lui; souvent un pacha se borne à être soupçonneux, vindicatif... le coq est mieux que cela!

Et le coq vous couvre de ses ailes!... Le coq!... vous l’avez béni!... vous l’avez baptisé gaulois de vos mains françaises!... vous l’avez choisi pour vous conduire sur les champs de bataille, de victoire en victoire, pour voler de clocher en clocher, pour remplacer dignement l’aigle impériale dont un quart de siècle proclama la gloire, pour lui entendre dire à chaque heure du jour que le Français met le chapeau sur l’oreille et ne marche pas de travers. Mais ce coq!... c’est votre sang, c’est votre ami, votre frère!... et vous voulez que nous soyons calmes, tranquilles, flegmatiques, toujours de l’avis du dernier qui parle! vous voulez que nous ne nous disputions pas sur tout, malgré tout et à propos de tout!... autant vaudrait nous prier de ne plus courtiser les dames! alors il serait convenable de changer le symbole de la nation!

Nous pourrions remonter bien loin dans l’histoire pour trouver mille exemples de cet esprit turbulent qui semble caractériser le peuple français, secouer les vieux parchemins de la féodalité dont le corps divisé formait autant de partis que de fiefs et de châteaux, en guerre ouverte avec les palais de la royauté; montrer les chevaliers du Temple, ces moines-soldats dont le génie austère et inquiet s’étudiait au pied des autels à combattre le pouvoir de Philippe le Bel; dire un mot sur la conspiration des Jacques ou Jacquettes contre les éperons de la noblesse, conspiration dont le résultat fut aussi sanglant que le nom en était ridicule; examiner les manœuvres ténébreuses de la Ligue, qui ne fut au fond que le cri du catholicisme effrayé contre le génie d’un représentant de Calvin; que sais-je encore?... Les documents ne nous manqueraient point; mais un pareil travail serait trop long, trop sévère, trop savant pour entrer dans le cadre de cet ouvrage. Nous nous bornerons à nous arrêter quelques instants sur les deux siècles qui ont précédé le nôtre. Nous y trouverons des événements caractéristiques dont la plupart ont, pour ainsi dire, servi de moule à ceux dont nous sommes témoins, et dont les autres ont été une préparation lente, mais certaine, à notre révolution sociale.

C’est dans les troubles de la Fronde que naquit en France l’esprit de parti, tel que nous l’entendons aujourd’hui. Il s’agissait de renverser un ministre. Mazarin pesait sur le peuple... Il était l’ennemi des parlements, déplaisait aux grands, ennuyait Anne d’Autriche; et cependant il avait un puissant parti à la cour!... Vous le voyez, Mazarin est presque de notre époque. Pour lui quelques amis... contre lui tout le monde... nobles et vilains... une véritable coalition! Aussi ne voulut-il pas céder; alors on se battit!... des barricades s’élevèrent absolument comme chez nous... seulement nous les avons perfectionnées. La Fronde siffla; les arquebuses se croisèrent et firent voler le plomb meurtrier... on se tuait de part et d’autre; mais on se tuait en chantant:

Un vent de fronde S’est levé ce matin; Je crois qu’il gronde Contre le Mazarin...

C’est la seule chose qu’on n’imite pas aujourd’hui; on se bat toujours bien, mais plutôt avec le fusil qu’avec la lyre.

Comparez tous les agréments de cette petite guerre intestine aux jouissances que nous éprouvons aujourd’hui, et vous verrez combien les Français ont peu dégénéré.

La Fronde eut tant de succès à la cour et à la ville, que les tailleurs, les couturières, les coiffeurs, les marchandes de modes, les pâtissiers, les cuisiniers firent tout à la Fronde. Mazarin lui-même mit une fronde à son chapeau. Les dames ne cessaient de fronder leurs maris. Dès qu’un homme avait éprouvé un malheur en ménage, on disait de lui dans les salons: Il est frondé!... On regrette généralement aujourd’hui que ce mot ne soit pas resté en usage... c’était un mot honnête!

Après la minorité de Louis XIV les troubles cessèrent, les troubles matériels, bien entendu, car une guerre morale s’éleva sourdement et gronda dans le silence. Molière parut!... et Molière à lui seul fut tout un parti. De _Tartufe_ naquit le germe de l’incrédulité du dix-huitième siècle. Sur ce monument de l’esprit humain fut inscrite en lettres de feu la funèbre épitaphe du pouvoir sacerdotal.

Madame de Maintenon et le père Letellier formaient la tête du parti, attaché à ce pouvoir qu’ils purent défendre un moment, mais non préserver d’une ruine prochaine. La révocation de l’édit de Nantes fut pour le clergé un autre _Tartufe_.

En vain le parlement, essayant de lutter contre le despotisme de Louis XIV, serrait ses rangs et formait un parti homogène dont la turbulence égalait l’entêtement. Louis XIV y entre un jour le fouet à la main, et d’un mot le réduit au silence!

Ainsi Charles X a voulu promulguer les ordonnances de juillet. Louis XIV a réussi parce qu’il était grand par le siècle comme le siècle était grand par lui. Charles X a succombé parce qu’il n’avait jamais fait pour son siècle rien qui pût lui faire pardonner un acte aussi téméraire.

Napoléon, grand appréciateur de la gloire de Louis XIV, admirait le coup d’état de ce monarque beaucoup trop décrié aujourd’hui. Il le regardait comme son 18 brumaire.

La régence, époque assez flasque, assez pâle, n’offrit que dans l’Écossais Law la personnification d’un parti bien tranché, le parti financier.

Beaucoup de gens n’attribuent à Law aucune vue ambitieuse, élevée, étendue; ils ne voyaient tout au plus en lui qu’une espèce de marchand de papier-monnaie, de charlatan calculateur, sans autre but que celui de s’enrichir... Profonde erreur! Le banquier écossais avait le projet d’établir un nouveau pouvoir dans l’état, pouvoir dont l’influence pût contre-balancer l’autorité royale... et ce pouvoir c’était celui de l’or!... il avait deviné tout le parti qu’on pouvait tirer d’un coffre-fort... mis en opposition avec le trône! Pour marcher l’égal du régent il ne lui fallait qu’un sourire de la fortune, sa roue à faire mouvoir... mais ses projets échouèrent, et sa future grandeur resta ensevelie sur les bords du Mississipi!

Le désastre de Law entraîna la ruine d’une grande partie de la population. La fièvre de l’agiotage s’était emparée de tous les esprits. Ce désir immodéré des spéculations aventureuses marche d’ordinaire à la suite de la corruption des mœurs. Les besoins augmentent en raison des désordres de la société. Si le cardinal Dubois n’avait pas eu à satisfaire les passions les plus viles et par cela même presque toujours les plus dispendieuses, aurait-il vendu la France à l’Angleterre?

Observez attentivement les hommes d’état chargés de la direction des affaires dans un siècle corrompu; s’ils ont besoin de beaucoup d’or... ne les perdez pas un moment de vue, dans la crainte que le traître ne se cache sous le manteau du ministre!

La philosophie sensualiste servit de cortége aux débordements de la régence. Cette philosophie devint un parti adroit, opiniâtre, d’autant plus dangereux qu’il était éclairé, et plantait son drapeau sur le terrain du plaisir, au milieu des orgies de l’athéisme. Ce parti s’éleva sur la France, gros de tous les orages qui allaient bientôt la bouleverser.

Voltaire, général habile de cette armée de débauchés ergoteurs, distribua savamment les rôles, disciplina les passions les plus rebelles, suivant les inspirations de son génie... et commença dès lors contre les institutions de son pays une guerre acharnée dont le succès ne pouvait être douteux, une guerre de bons mots et d’épigrammes! On commençait à se moquer de la Bastille: quelques philosophes y allaient bien encore expier leur audace; mais, soutenus par la puissance de leur parti, ils se riaient de leurs fers, opprimés plus libres que les oppresseurs; car l’épaisseur des murs de cette prison politique n’empêchait pas leur voix d’être entendue au dehors!...

De la philosophie du dix-huitième siècle à la régénération politique de 1789, il n’y eut qu’un pas. Cette philosophie étincelante de verve caustique, fut, pour ainsi dire, le fil conducteur de la foudre qui alla s’abîmer sur le despotisme. L’auto-da-fé de la royauté se fit sur les in-folio du baron d’Holbach. L’Encyclopédie inspirait le jacobinisme, et du sein des trois ordres de la nation sortirent la discorde et la guerre.

La révolution a détruit des abus, mais elle a créé des antipathies et des haines. A côté des abus, il y avait des droits. En renversant les uns, on n’a pas respecté les autres.

Les révolutions ne peuvent pas être justes. Si elles étaient justes, elles seraient inutiles.

Dans toute révolution, il y a des gens qui tombent, qui s’élèvent, des spoliés, des spoliateurs. Les gens tombés ne pardonnent jamais à ceux qui se sont élevés; les parvenus feront toujours un crime aux premiers de les avoir connus dans une position obscure; les spoliés maudiront sans cesse les spoliateurs; les spoliateurs, qu’ils se décorent du titre de roi, de consul, d’assemblée nationale, de corps législatif, de chambre des représentants ou de sénat conservateur, craindront constamment la vengeance des spoliés.

Plus il y aura de révolutions, plus il y aura de déplacements sociaux; par conséquent, plus il y aura d’antipathies, plus il y aura d’éléments de guerre civile.

Vous avez changé l’état social... soit!... mais vous?... êtes-vous changé?... n’êtes-vous pas toujours là, avec vos besoins, vos habitudes, vos préjugés, vos exigences?... êtes-vous enchanté quand vous avez fait table rase? Eh! mon Dieu! non!... Jamais le peuple, après une révolution, ne s’est montré satisfait de son ouvrage, et n’a remercié la Providence de ses nouveaux destins!... toujours il a murmuré contre son fatal entraînement!... toujours il a laissé échapper des plaintes amères et porté en arrière un regard sombre et triste, où brillent seuls le regret et le repentir... et en conscience n’a-t-il pas raison? lui, dupe de tous et de lui-même? Après la royauté de la constituante, il a eu la république une et indivisible... s’en est-il mieux trouvé?... Après la république du comité de salut public est venue celle du directoire, et il a presque redemandé la première; après le directoire, le consulat; c’était un peu moins que la république avec la même enseigne: après le consulat, l’empire; c’était le despotisme! après l’empire, la restauration; c’était le retour des vieux préjugés; après la restauration, la dynastie de 1830!...

Entendez-vous dire qu’on jouisse aujourd’hui du bonheur suprême, et qu’on ne regrette ni la restauration, ni l’empire, ni le consulat, ni la république? Mais tous les jours vous entendez dire le contraire! tous les jours la presse et la tribune retentissent de vœux téméraires, et cela est rigoureusement logique!

Comme je l’ai dit plus haut, l’esprit français est naturellement taquin et querelleur, parfaitement en harmonie avec le caractère du volatile qui orne l’écusson national. Mais cet esprit d’opposition, du temps de la monarchie, se bornait à fronder; et, s’il faisait naître un parti, ce