La première chose pour qu’un remède soit efficace, c’est qu’il puisse être appliqué au malade. C’est ce qu’oublient trop nos médecins politiques ou sociaux. Or, ces lois du moyen âge, ces lois russes que préconisent les antisémites, comment les restaurer dans la France moderne? Ces lois d’exception, elles ont pu avoir leur raison d’être, autrefois; elles étaient d’accord, en tout cas, avec les mœurs et l’esprit du moyen âge, avec les traditions et la législation de l’ancien régime. Mais pouvons-nous les détacher des idées, des coutumes, des conditions sociales, dont elles faisaient partie, pour les rétablir, isolément, dans un milieu tout différent? En d’autres termes, pouvez-vous prendre un morceau du moyen âge, une tranche de l’ancien régime et l’insérer, artificiellement, dans la société moderne dont l’esprit et les mœurs sont tout autres? C’est là ce qu’on nous propose, quand on nous invite à greffer ces lois du XIIIe ou du XIVe siècle, sur une législation inspirée de principes absolument opposés. Autrefois, Messieurs, au moyen âge et jusque sous l’ancien régime, les lois d’exception, si l’on peut ainsi parler, n’avaient rien d’exceptionnel. A cette époque, tout était privilège et exception, privilège pour les uns, exception pour les autres. On n’avait pas encore la notion du droit commun. Chaque localité, chaque classe, chaque groupe d’habitants avait ses droits et privilèges particuliers. La notion du droit commun, sur laquelle vit l’Occident de l’Europe, depuis la Révolution, est une notion relativement récente; elle est moderne, comme elle est française d’origine, et je ne crois pas que l’on puisse introduire dans nos codes, dans une législation dominée par ce principe du droit commun, des lois d’exception imitées d’un autre âge.

Une autre difficulté, Messieurs: à quel titre édicterez-vous, à nouveau, ces lois sur les Juifs, supprimées dans tous les États d’Occident? Car, remarquez-le bien, le caractère même de l’État a changé, en même temps que ses lois. Autrefois l’État avait un caractère religieux, chrétien, et, à ce titre, il était logique en soumettant le Juif ou l’hérétique, le non conformiste, à un régime d’exception. Mais, aujourd’hui? On nous affirme bien, pour nous réconcilier avec elles, que ces lois d’exception n’auraient aucun caractère religieux. Dans le Juif, dit-on, on frappera la race, le Sémite, et non la religion. Mais cette race, ce Sémite, à quoi le reconnaîtrez-vous? Est-ce à l’ovale de son visage ou à la courbure de son nez? (_Rires._) Il y a des États où le noir, le mulâtre, l’homme de couleur est, à tort ou à raison, privé de certains droits civils ou politiques. Là, il est facile d’atteindre la race; il suffit de regarder à la couleur de la peau. Mais en est-il, ainsi, avec le Sémite? Par malheur, il est blanc comme nous; l’anthropologie ne nous fournit, pour le distinguer, aucun signe certain. J’ai beaucoup, quant à moi, étudié le Juif des différentes contrées; je puis me vanter d’avoir, pour le reconnaître, autant de flair que le plus lin limier antisémite. Force m’est, néanmoins, de confesser que je m’y trompe souvent. Nos ancêtres connaissaient la difficulté, puisque, pour être sûrs de ne pas le prendre pour un chrétien, ils infligeaient, à tout Juif, le port de la rouelle ou du bonnet jaune. De signe distinctif pour décider qui est Juif, il n’y en aura jamais qu’un, la religion. Vous aurez beau vous en défendre, toute loi d’exception contre les Sémites aura, forcément, un aspect religieux. Vous serez contraints de leur demander un certificat de baptême; et, pour que le Sémite ne vous échappe pas, à trop bon compte, par une conversion apparente, vous serez réduits, comme l’Espagne d’autrefois, à instituer, contre les Juifs et contre les nouveaux convertis, une police mi-civile mi-religieuse, en un mot une inquisition. (_Applaudissements et protestations._) Vos protestations, Messieurs, n’y peuvent rien changer: toute loi d’exception contre les Juifs serait une atteinte à la liberté religieuse, aussi bien qu’un retour à l’ancien régime. (_Applaudissements.--Bruit._)

Pour nous imposer ces lois d’exception, les feuilles antisémites--la plus connue d’entre elles le faisait encore ce matin,--affectent de s’appuyer sur l’autorité de l’Église. A en croire ces laïques théologiens, qui font si volontiers la leçon à l’épiscopat et au Saint-Siège, l’Église et les catholiques seraient captifs du passé, prisonniers du moyen âge, condamnés, à perpétuité, aux procédés de l’inquisition espagnole. Singuliers apologistes de l’Église qui s’efforcent de l’enchaîner au poteau des autodafés! Jusqu’ici, je croyais les ennemis du nom catholique et les francs-maçons seuls à vouloir lier, à jamais, l’Église au bûcher du Juif ou de l’hérétique. Je me trompais; c’est, aussi, paraît-il, la tactique des docteurs de l’antisémitisme. (_Murmures._) Cette injonction des antisémites, les catholiques sont-ils contraints de la subir? et leur faut-il vénérer les anciennes lois contre le Juif comme un article de foi dont il ne leur est pas permis de douter? Mais ces lois d’exception, que l’on prétendait, encore ce matin, identifier avec l’esprit de l’Église, elles ont été supprimées dans tous les pays catholiques. Bien plus, Rome même avait cessé de les appliquer dans toute leur rigueur; la plupart d’entre elles étaient tombées en désuétude, dans les États du Saint-Père, avant la prise de Rome par le général Cadorna. Quoique l’État pontifical demeurât un État d’ancien régime, l’Église reconnaissait que la plupart de ces lois ne convenaient plus aux temps modernes. Pie IX avait ouvert les portes du Ghetto. Qu’on ne vienne donc pas, pour relever le Ghetto, se retrancher derrière l’Église. (_Applaudissements._)

Une dernière observation, à cet égard,--et ici je me permets de m’adresser, particulièrement, aux membres du clergé et des congrégations,--je leur soumets respectueusement, une réflexion analogue à celle que je faisais, tout à l’heure, à propos du reproche de cosmopolitisme. Les lois d’exception sont toujours une chose dangereuse,--et, pour personne, plus que pour les catholiques. Que réclame aujourd’hui le catholique français? qu’il s’agisse de la liberté d’enseignement, ou de la liberté d’association, n’est-ce pas le droit commun? Or, comment les catholiques oseront-ils revendiquer le droit commun pour eux-mêmes, s’ils réclament, en même temps, des lois d’exception pour autrui? Ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils s’enlèveraient, par là, toute autorité? (_Applaudissements et protestations._)

Les lois d’exception! Messieurs, c’est toujours une arme à deux tranchants; tôt ou tard, elles blessent les imprudents qui ne craignent pas d’y recourir. Les catholiques en ont fait, plus d’une fois, l’expérience. Ce qu’un peuple retient, le plus aisément, des lois d’exception, c’est le principe; et ce principe se retourne vite contre ceux qui l’invoquent. Bien fou qui oserait mettre une pareille arme entre les mains de nos démocraties modernes. Ces lois d’exception, nous savons, par l’histoire, ce qu’elles deviennent. Rappelez-vous les lois de l’ancien régime contre les protestants, ces lois inhumaines que certains antisémites semblent vouloir restaurer, en même temps que les lois contre les Juifs. Cette législation contre les protestants, vous savez à quoi elle a servi. A fournir à la Révolution, le modèle des lois contre les émigrés et contre les prêtres réfractaires. (_Applaudissements._)

* * * * *

Les lois d’exception écartées, l’antisémitisme a bien une autre ressource, une autre solution plus radicale encore, l’exil, l’émigration. C’est toujours un procédé emprunté au moyen âge ou à l’ancien régime. Oui, les Juifs ont été bannis, plus d’une fois, des États chrétiens; mais rappelez-vous qu’ils n’ont pas été les seuls à goûter de l’exil; d’autres, en France et ailleurs, en ont connu, après eux, l’amertume; et les Maures d’Espagne, et les protestants français, et un peu plus tard, les Jésuites des États de Sa Majesté catholique. Car, Messieurs, c’est toujours la même histoire, les violences contre les uns ouvrent la voie aux violences contre les autres. On commence par le Juif, on finit par le Jésuite. Prenez garde que l’histoire ne se répète encore une fois.

L’exil, celle vieille recette de l’ancien régime, les catholiques ont-ils intérêt à en restaurer l’usage, et êtes-vous sûrs qu’ils n’aient rien à en redouter? Admettons-le. Encore, bannir les Juifs, est-ce fort bien, s’il ne se trouve qu’un État pour les condamner à l’exil. Mais les antisémites font campagne, contre les Juifs, dans tous les pays, à la fois; ils voudraient les chasser de partout; car l’antisémitisme contemporain est, lui aussi, une façon d’internationale. Je voudrais bien savoir de quelle manière les antisémites espèrent débarrasser des Juifs tous les pays chrétiens, simultanément. Le problème me paraît insoluble.

Il y aurait bien, cependant, un procédé que ma loyauté me défend de passer sous silence. Ce serait le rétablissement d’un État juif, la restauration du royaume d’Israël. Quelques chrétiens et, aussi, un certain nombre de Juifs en ont conçu l’idée. A une époque où tant de nations, mortes et ensevelies depuis des siècles, sont sorties vivantes d’une tombe plusieurs fois séculaire, pourquoi, dit-on, les Juifs, qui ont si longtemps formé une sorte de nationalité, ne redeviendraient-il pas, eux aussi, un peuple? Pourquoi, de même que les ossements blanchis aperçus par le prophète dans la vallée de Josaphat, les débris dispersés de Juda ne se lèveraient-ils pas pour se rejoindre et reprendre vie en un corps de nation? Tel est le rêve de certains Juifs et de certains protestants qui prennent à la lettre les promesses des prophètes sur la restauration d’Israël. Cela, parmi les Juifs, s’appelle, aujourd’hui, le _Sionisme_. Cette espérance de relever un jour l’antique Sion et le royaume de David a, comme l’attente du Messie, longtemps soutenu Israël. Depuis leur émancipation, elle était abandonnée des Juifs d’Occident, et de la majorité même des Juifs d’Orient. L’antisémitisme lui a, récemment, rendu quelque force en Russie, en Pologne, en Roumanie, jusqu’en Autriche-Hongrie.

Des Juifs qui, naguère encore, raillaient comme surannées les rêveries nationales de leurs coreligionnaires attardés, en sont venus, eux aussi, à faire ce raisonnement: «Puisque l’Europe ne veut pas de nous, puisqu’on ne cesse de nous répéter que notre place n’est pas au milieu des nations chrétiennes, puisque, malgré tout, on persiste à nous regarder comme des étrangers et comme des intrus, il ne nous reste qu’à retourner dans notre patrie d’origine.»

Et vers quel autre pays pourraient-ils se diriger? Quelques-uns ont jeté les yeux sur l’Amérique, sur la Plata, notamment; ils ont imaginé qu’un syndicat de banquiers juifs pourrait acheter une ou deux provinces argentines. Mais quel gouvernement, argentin ou autre, vendrait, aux Juifs, une partie de son territoire? Puis s’il leur faut reformer un État, les Juifs de l’Est n’ont d’yeux que pour la Palestine. Déjà, depuis un demi-siècle, un quart de siècle surtout, des milliers de Juifs sont retournés au pays de leurs aïeux. Rien des villes de Palestine, à commencer par Jérusalem, ont aujourd’hui, une population en grande partie israélite.--Mais les Juifs seraient tous transportés aux bords du Jourdain, quand un exode, volontaire ou forcé, les ramènerait, après des siècles, d’Occident en Orient et d’Europe en Asie; serait-ce là une solution pratique? Non hélas! l’Europe et le Grand Turc abandonneraient aux débris d’Israël la Palestine et toute la Syrie, que tous les Juifs n’y sauraient trouver place. On compte, huit ou neuf millions de Juifs; la Syrie est incapable de nourrir pareille population. Puis, que ferait-on des habitants actuels, des musulmans, des chrétiens établis là, depuis des siècles?

Autre question qui touchera un certain nombre d’entre vous: que ferait-on des lieux saints? Est-ce que les chrétiens, est-ce que les catholiques ou les orthodoxes,--ne parlons pas des protestants qui tiennent peu aux reliques et aux pèlerinages--seraient disposés à concéder la Palestine aux Juifs pour y reformer le royaume de Salomon? Est-ce qu’ils seraient désireux de confier la garde du Saint-Sépulcre à des sentinelles juives? Je ne le crois pas. Je vous confesserai,--puisque ici, nous sommes entre Français--qu’à mon sens, tout autres doivent être les destinées de la Syrie. Nous serons, bientôt peut-être malgré nous, en face d’événements que tous les efforts de notre diplomatie auront peine à retarder indéfiniment. Le vieil empire turc peut venir à s’effondrer. Grands et petits voudront chacun leur part de ses dépouilles; mais si jamais l’Europe était contrainte de procéder au partage de la Turquie, ce n’est pas aux Juifs que je donnerais la Syrie,--c’est à la France. (_Applaudissements._)

* * * * *

Ainsi donc, Messieurs, l’expulsion ne serait pas une solution. Les remèdes recommandés par les antisémites étant décevants ou impraticables, nous demeurons en face de ce dilemme, en face de cette alternative: le droit commun, ou le massacre, la liberté ou le bûcher; appliquer aux Juifs les procédés que nous avons flétris chez le sultan, les recettes de la barbarie orientale à l’égard des chrétiens d’Arménie;--ou bien concéder aux Sémites les mêmes droits qu’aux autres êtres humains, les traiter en hommes, comme les autres, sans exception et sans privilèges; les astreindre aux lois, mais à des lois faites pour tous, ayant, pour tous, Aryens ou Sémites, sans différence d’origine, même mesure, même justice, même balance et mêmes poids. (_Applaudissements._)

Quant à moi, Messieurs, mon choix est fait; j’opte ici, comme partout, pour la liberté et pour le droit commun. C’est là le seul terrain solide. Tenons-nous-y; nous serons inexpugnables. Le droit commun, ce n’est pas, uniquement, par intérêt pour le Sémite, que j’ose le réclamer, c’est dans l’intérêt de tous ceux d’entre nous, Français, qui le revendiquent, sans toujours l’obtenir. Liberté pour le Juif, oui; mais liberté également pour le chrétien, liberté pour le catholique, aussi bien que pour le protestant, liberté pour le prêtre, liberté pour le religieux, liberté pour tous. Telle est ma formule, et telle est la vraie solution, la seule pratique, la seule moderne. Placez-vous, résolument, sur ce terrain, et vous serez forts pour réclamer vos droits. Autrement, si vous déniez à autrui, si vous refusez à vos adversaires les droits que vous réclamez pour vous-mêmes, les mots de liberté et de droit commun perdront, sur vos lèvres, toute autorité.

* * * * *

Messieurs, si long qu’ait été cet entretien, j’ajouterai un dernier mot. Il est une chose que je ne saurais pardonner à l’antisémitisme, ni comme philosophe social, si vous me passez cette expression, ni comme patriote passionnément soucieux du salut de la patrie française. L’antisémitisme nous a bien dévoilé certains des maux de notre société; il aime à mettre nos plaies à jour; il ne redoute même point de les exacerber, de les envenimer. Mais quel remède nous offre-t-il? Un remède tout extérieur. Il ne craint pas d’affirmer que le principe du mal n’est pas en nous; il ne cesse de nous répéter que le principe du mal nous vient du dehors, que c’est un virus étranger à notre race, à notre sang. Doctrine flatteuse pour notre amour-propre, doctrine qui seule expliquerait la vogue de l’antisémitisme près du vulgaire; mais doctrine décevante, faite pour aggraver le mal et non pour le guérir. En vérité, je n’en sais pas de plus fausse, ni de plus pernicieuse; et je la crois aussi peu chrétienne que peu philosophique. (_Applaudissements._)

Je suis de ceux qui professent que notre patrie française a un pressant besoin de réforme,--d’une réforme morale entraînant, dans une certaine mesure, une réforme sociale. Cette réforme, je crois que nous devons tous y travailler, chacun selon nos forces, mais y travailler, d’abord, en nous-mêmes et sur nous-mêmes. J’ose affirmer que rien n’est plus néfaste, rien n’est à la fois plus enfantin et plus trompeur que d’aller emprunter, précisément, aux vieux sémites, une de leurs coutumes anciennes, et de venir nous dire: «Entassez tous vos péchés sur la tête d’autrui; chassez de votre camp le bouc émissaire, et vous serez sauvés.» (_Applaudissements prolongés et protestations._)[7]

[7] Sténographié par Paul Zounet, 15, rue de Cluny.

FIN

TABLE

AVANT-PROPOS I

I.--CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE L’ANTISÉMITISME. Sa méthode, ses procédés 1

II.--L’ANTISÉMITISME AU POINT DE VUE RELIGIEUX. L’antisémitisme et l’esprit chrétien.--La déchristianisation et la sécularisation des États modernes et les Juifs.--Les sociétés juives: l’_Alliance Israélite Universelle_.--La Franc-Maçonnerie et les Juifs.--L’anticléricalisme et l’antisémitisme 8

III.--L’ANTISÉMITISME AU POINT DE VUE NATIONAL. Race sémitique et race aryenne.--La race sémitique est-elle une race inférieure?--Le sang sémite et le christianisme.--Le Juif et l’esprit de tribu.--L’assimilation des Juifs et l’antisémitisme.--Le cosmopolitisme juif.--Comment cette accusation de cosmopolitisme peut se retourner contre d’autres 27

IV.--L’ANTISÉMITISME AU POINT DE VUE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL. Parasitisme juif et parasitisme bourgeois.--Richesse et pauvreté.--Le _sweating System_ et l’antisémitisme anglo-saxon.--Le Juif et la terre.--Le Juif et le goût des affaires.--Le Juif et les lois chrétiennes sur le prêt à intérêt.--Races parasitaires.--La haute banque et les grandes fortunes.--Les Juifs et les professions libérales.--Antisémitisme et protectionnisme.--Antisémitisme et socialisme 39

V.--CONCLUSION. Les antisémites ont-ils une solution?--Les lois d’exception.--Peut-on rétablir dans nos codes les lois du moyen âge?--A quel signe reconnaître le Juif.--Le bannissement.--Le sionisme et la restauration d’un État juif.--Une seule alternative.--L’antisémitisme et le besoin de réformes 62

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--6742-3-97.--(Encre Lorilleux).