Avant de poursuivre mon récit, on me permettra de faire un retour dans le passé de l’abbé Jules, et d’évoquer cette étrange figure, d’après les souvenirs personnels que j’en ai, d’après les recherches passionnées auxquelles je me livrai chez les personnes qui le connurent et dans les divers milieux qu’il habita.

* * * * *

Ma grand’mère était certainement la femme la plus aimée, la plus respectée de toutes les femmes de Viantais. Je puis dire, sans exagération, qu’on la vénérait comme une sainte. Elle se montrait d’une infinie douceur envers tout le monde; sa charité pour les pauvres était inépuisable. Fille de paysans, elle avait fidèlement conservé la tenue des paysannes, bien que son mariage lui donnât un rang dans la bourgeoisie du pays. Mais c’était une nature modeste, d’une rare délicatesse de sentiments et d’un rare bon sens--un peu trop dévote, peut-être. Je la vois encore, assise dans son immense fauteuil à coussins de toile écrue, toute petite et tassée, et ridée sous son large bonnet de linge blanc qui donnait, à son visage de vieille, des tons de cire délicate. Elle tricotait, tricotait sans cesse des bas, des gilets, des jupons pour les malheureux. Comme elle était active et preste, malgré l’âge qui la courbait, et la maladie qui lui nouait les doigts! Tous les matins, j’allais la voir--ou plutôt, ma bonne me conduisait près d’elle--et, avant que de l’embrasser, je regardais, sur la cheminée, un petit chien de bois, sous la queue duquel je trouvais, chaque fois, une pièce de cinquante centimes. Elle faisait l’étonnée, riait, s’écriait en brandissant son aiguille:

--Comment! il a encore crotté sa pièce de dix sous, ce petit chien-là!... quel drôle de petit chien!

Quoiqu’elle fût triste dans le fond de son cœur, ayant toujours souffert, elle avait toujours sur les lèvres un sourire charmant qui attirait la confiance, l’adoration. Mais ce sourire-là cachait bien des larmes, larmes d’enfant, larmes de femme, larmes de mère. Tendre naturellement et plus affinée de sensibilité que ne le sont les filles de campagne, elle avait passé une enfance presque douloureuse, incessamment blessée par la rudesse des êtres et la grossièreté des habitudes. Non qu’elle méprisât le milieu dans lequel elle était née, et qu’elle rêvât de vivre en un monde plus relevé; elle aurait voulu autour d’elle plus de bonté, plus de retenue, plus de douceur. Et puis elle s’était mariée. Mon grand-père, que je n’ai pas connu, était, paraît-il, un homme très violent, despote, coureur de filles et grandement ivrogne. Il la maltraitait, comme il maltraitait tout le monde, sans raison et sans pitié. Éleveur de chevaux, obligé, par métier, de suivre les foires lointaines, vivant la plupart du temps dans les auberges, avec les maquignons, c’était là, sans doute, qu’il avait acquis ces déplorables façons. Il mourut d’un coup de pied de cheval dans le ventre à la foire de Chassans, et ma grand’mère, encore jeune, resta veuve avec trois enfants, mon père, ma tante Athalie, enlevée à dix-huit ans, d’un mal de poitrine, et mon oncle Jules.

Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules; sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient que surexciter son indomptable nature.

--C’est tout le portrait de son père, se disait en pleurant la pauvre femme.

Et de fait, elle remarquait avec effroi, chez son fils, les mêmes gestes, les mêmes regards qu’avait son mari, quand celui-ci, après de longues absences, rentrait à la maison, braillant, sacrant, puant le vin de l’auberge et le crottin d’écurie.

Au collège, où on le mit de très bonne heure, Jules battait ses camarades, les dénonçait, se révoltait contre ses professeurs. Mais il était très intelligent, travailleur même et toujours le premier de la classe. C’est à cela qu’il dut de n’avoir pas été renvoyé plus de vingt fois. De retour à la maison, ses déplorables instincts, nourris par une vie plus libre et oisive, se développèrent encore. Il donna le scandale dans le pays par sa conduite libertine, fréquenta les cabarets, se rendit coupable de nombreux vols domestiques. On ne pouvait lui adresser la moindre observation qu’il ne s’emportât, menaçât de tout casser. Il avait des colères si terribles que tout le monde tremblait devant lui, et que lui-même, la crise passée, restait, pendant des heures, malade, le cerveau brisé, et tout pâle, semblable à un épileptique terrassé par son mal. Quand sa mère lui demandait à quelle carrière il comptait se préparer, il ne répondait rien, sifflotait un air et lui tournait le dos. Elle essaya de le mettre chez un avoué, à Mortagne; mais, au bout de trois jours, il s’échappa, après avoir sali de dessins obscènes une quantité considérable de papier timbré. En même temps, il s’était pris d’une véritable passion pour la lecture; il lisait de tout: des romans, des vers, des livres de science, de philosophie, des journaux révolutionnaires que lui prêtait le pharmacien, vieux républicain exalté et dément, qui ne rêvait que de guillotine et de bonheur universel. Tous les deux, ils travaillaient à de vagues cataclysmes, à des renversements prodigieux de l’ordre social. Et Jules s’amusait, devant sa mère, à exprimer des opinions effroyables qui arrachaient à l’infortunée veuve cette douloureuse exclamation:

--Mon Dieu! Est-il possible que ce soit là mon fils?

Un jour que, sérieusement, elle songeait à l’embarquer, ou à l’envoyer dans une maison de correction, Jules lui déclara qu’il voulait se faire prêtre. Elle poussa un cri, leva les yeux au ciel, se couvrit le visage de ses mains, comme si elle venait d’entendre un odieux blasphème.

--Sainte Vierge!... Prêtre, toi!... Un garnement comme toi!... Mais c’est offenser le bon Dieu que de dire des choses pareilles!...

--Je veux me faire prêtre, répéta Jules résolument... Et puis voilà tout!

Il s’entêta, tempêta, s’encoléra, menaça.

--Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

Et la mère s’évanouit, en disant:

--Ah! j’ai donné le jour à l’Antéchrist!... Pardonnez-moi, Seigneur.

On consulta le curé, et le curé ne vit, dans cette vocation extraordinaire et si extraordinairement exprimée, qu’une grâce soudaine du ciel, un miracle... Il en eut une joie débordante.

--C’est un miracle!... un grand miracle. Dimanche, au prône, je le ferai savoir à toute la paroisse!... Ah! quel miracle!

Mme Dervelle sanglotait.

--Mais il sacrait, monsieur le curé, il sacrait comme un païen.

--Ta, ta, ta, ta!... il sacrait, il sacrait!... C’est bien évident, qu’il sacrait... Mais c’est l’esprit du mal qui s’en allait, ma bonne petite dame... Jules veut se faire prêtre!... ah! remerciez bien le bon Dieu!... Pour moi, voyez-vous, c’est un des plus éclatants triomphes de la foi. Cela rappelle saint Augustin... Oui, votre fils sera un second saint Augustin... Quel honneur pour vous, pour la paroisse, pour l’Église!... Ah! c’est un grand miracle!...

--Monsieur le curé, monsieur le curé, gémissait la mère infortunée et tout en larmes, monsieur le curé, ne vous trompez-vous point?

--Na!... na!... remettez-vous, ma bonne dame... na! non, je ne me trompe pas, allez!... c’est un immense miracle!... Je dirai demain une messe d’actions de grâce... na!... voyons... ne pleurez plus, remettez-vous, na!

Deux mois après, Jules entrait au grand séminaire de S...

A quel sentiment avait-il obéi, en prenant cette détermination si imprévue? S’était-il tracé, dans ce métier du prêtre, un plan d’existence à venir, en somme indépendante et facile, au regard des autres métiers?... Ne s’était-il laissé guider que par son goût des mystifications excessives et des sacrilèges bravades?... Peut-être n’était-il pas aussi perverti qu’il aimait à le paraître?... Les idées condamnables, affichées avec fanfaronnade, peut-être n’existaient-elles qu’à la surface de sa nature, comme un masque, et peut-être gardait-il, au fond de son cœur, l’impérissable germe des éducations chrétiennes?

On ne le sut pas, car Jules demeura, toute sa vie, une indéchiffrable énigme.

Cependant, les années qu’il passa au séminaire marquèrent, dans son existence, une phase nouvelle d’énergiques efforts vers le bien, et d’ardente lutte contre soi-même. Soit ambition de parvenir à quelque haute dignité ecclésiastique, soit repentance ou réflexion, il s’acharna à dompter sa nature révoltée, tenta de l’assouplir aux écœurements de la discipline, aux effacements de l’humilité, non point par la prière, et la passive observance des pratiques pieuses, comme font les faibles, mais par un raidissement en quelque sorte musculaire de sa volonté, par une tension pour ainsi dire physique de toutes ses facultés intellectuelles. Hélas! en dépit de son courage, il avait de violents retours au mal, une poussée de ses instincts mauvais, si soudaine et si formidable, qu’elle culbutait, en une minute, tous les travaux de défense, lentement, durement édifiés par lui contre lui. Et c’était à recommencer. Ce combat persistant de l’esprit et du corps, cette contraction nerveuse et morale qu’il s’imposait, empêchèrent Jules de se façonner aux manières ambiantes, d’acquérir ce qu’on appelle l’air de la maison. Bien au contraire, sa grande carcasse dégingandée accusa davantage ses angles brusques, ses saillies grimacières, et jamais elle ne connut l’onction des gestes lubrifiés, cette douceur aigre, ces caresses venimeuses, cette tortueuse souplesse, ce silence plein de chuchotements des sacristies et des confessionnaux.

Servi par une mémoire prodigieuse, et par une très vive compréhension des choses, il ne tarda pas à se faire remarquer de ses professeurs, et même à les inquiéter. L’audace de ses idées, son penchant à la discussion hargneuse des dogmes, ses tendances à mêler des ressouvenirs de vague science et de philosophie condamnée, aux inflexibilités barbares des doctrines théologiques, la flamme d’éloquence passionnelle dont il incendiait ses compositions les plus abstraites et surtout sa répugnance invincible dans l’accomplissement des rites sacrés, qu’on faisait _répéter_ aux élèves, ainsi qu’une comédie aux comédiens, tout cela, plus encore que les involontaires écarts de sa conduite, émut le supérieur qui crut devoir en signaler le danger à l’évêque. L’évêque, indulgent et doux vieillard, pensa, après réflexion, que c’était là exubérance de jeunesse, que les austérités de la règle, les endormements de la routine en auraient bien vite raison et, chose singulière chez un homme timoré, il se prit d’affection pour Jules, s’intéressa à son avenir, parce qu’il ne ressemblait pas aux autres séminaristes. Plusieurs fois, il le fit sortir, l’admit à sa table; loin de s’effrayer des allures hardies de son préféré, il se sentit attiré davantage vers cette intelligence curieuse, cette volonté bourrue, «qui le changeaient un peu» de ce qu’il avait l’habitude de voir et d’entendre, autour de lui. Comme le grand vicaire exprimait, un jour, des doutes sur le sérieux de la vocation de Jules, et disait, en penchant la tête sur ses mains jointes: «Son âme bouillonne, Monseigneur... elle bouillonne horriblement... J’ai bien peur qu’elle ne reste conquise à l’infidélité et au péché», l’évêque répondit:

--Nous la calmerons, monsieur l’abbé, nous la calmerons... Et vous verrez que ce gamin-là ira loin, très loin... Il honorera l’Église.

Puis, après un silence, d’une voix pleine de regrets, il ajouta:

--Quel dommage qu’il soit si laid, si mal bâti!

Jules n’aimait point ses condisciples, fuyait autant qu’il pouvait leurs entretiens et leurs jeux. Dans les cours, à la promenade, il restait à l’écart des groupes, en sauvage, marchant avec acharnement, poussant du pied de grosses pierres, secouant les arbres, paraissant toujours emporté vers des buts de destruction. Parmi les plus fervents et les plus intolérants de ses camarades, il avait flairé l’ordure des amitiés suspectes, surpris d’étranges correspondances, et souvent il s’amusait à les poursuivre de plaisanteries cyniques et de sales propos, à les tenir sous l’incessante terreur d’une dénonciation, d’une honte publique, étalée devant les maîtres. Il dédaignait ces jeunes gens, joufflus et roses, à l’esprit esclave, à l’âme ignorante, qui apprenaient la foi, comme on apprend la cordonnerie, et cachaient, sous des dehors soumis et dévots, les appétits grossiers du cuistre, les viles convoitises du paysan réfractaire. Eux, renforçant leurs méfiances originelles de la haine toute neuve du demi-bourgeois, contre quelqu’un qui n’était ni de leur race psychique, ni de leur classe sociale, le détestaient. Ils le redoutaient aussi beaucoup, à cause de la protection «scandaleuse» dont l’évêque le couvrait, à cause de ses colères terribles et de ses cruelles moqueries, et voyaient en lui, avec épouvante, l’apôtre de l’hérésie future, un iconoclaste, un assermenté, «un Lamennais». Car Lamennais, dans les rares instants où ils se permettaient de penser librement, représentait pour eux la dernière incarnation du diable. Jules termina, sans trop d’encombres, ses études religieuses, et, quand il sortit du séminaire, ce fut pour entrer à l’évêché, en qualité de secrétaire de Monseigneur.

Ce jour-là, Mme Dervelle oublia les angoisses passées et goûta tout le délice de l’orgueil maternel. Elle se rendit chez le curé, l’âme remuée par un bonheur si doux, qu’il lui semblait que des anges l’emportaient, en chantant des hymnes, vers des paradis de lumière.

--Eh bien! ma petite dame, s’écria le bon curé, qui serra avec effusion les mains de sa chère paroissienne. Eh bien! que vous avais-je dit?... Est-ce un miracle, oui ou non?... Est-ce un miracle, nom d’un petit bonhomme?...

Elle ne trouva pas de mots assez grands, assez nobles pour exprimer sa reconnaissance. La gorge serrée par l’émotion, défaillante et ravie, elle ne pouvait que balbutier:

--Oh! monsieur le curé!... monsieur le curé!

--Na! na!... Me croirez-vous une autre fois, dites, me croirez-vous, madame saint Thomas? Et ça n’est pas fini, allez!... Votre fils deviendra évêque, le cher enfant!... Évêque, vous entendez bien, aussi vrai que deux et deux font quatre.

Évêque! Il s’agissait bien de cela, maintenant! Elle le voyait sous des coupoles vertigineuses, resplendissant d’or, portant la tiare aux trois couronnes, commander aux âmes des rois de la terre, prosternés à ses pieds.

Suivant un usage touchant, ce fut dans l’église de Viantais que l’abbé Jules célébra sa première messe, au milieu d’une pompe inaccoutumée, entouré de toute la population qui l’avait connu enfant. Et il arriva, à cette occasion, une chose mémorable dont on parle encore, dans le pays, et dont on parlera longtemps. Le jeune prêtre monta en chaire, et là, devant tous, il fit la confession générale de ses erreurs et de ses péchés. Dès les premières paroles, tombées de ses lèvres, une stupeur envahit la foule des fidèles.

--Mes très chers frères, s’écria-il, d’une voix sourde et tremblante, je suis un grand pécheur. A peine si la vie commence pour moi, et, déjà, mon âme est plus lourde de crimes, plus chargée d’iniquités que celles des vieillards impurs et des conquérants. C’est au milieu de vous que j’ai vécu cette vie mauvaise, que j’ai grandi, dans le doute, dans la révolte et dans la luxure. C’est au milieu de vous, qui fûtes les témoins attristés de mes déplorables années, que je veux me frapper la poitrine. Au scandale public, il faut la publique humiliation. Cela est bon, cela est juste, cela est chrétien. Ce n’est point assez que le repentir habite les solitudes muettes de la conscience. Écoutez-moi: J’ai renié Dieu, et j’ai blasphémé son saint nom; j’ai insulté aux douleurs du Christ, et j’ai outragé le ventre radieux, neuf fois immaculé, de la vierge Marie. J’ai méprisé ma mère, la créature sacrée dont je suis né, et j’ai haï les hommes, mes frères douloureux. J’ai menti, j’ai volé, j’ai repoussé du pied les infirmes et les pauvres, ces mélancoliques élus du ciel. Rêvant de criminels attentats, et la chair brûlée de concupiscences monstrueuses, sans remords, sans hésitation, je me suis approché de la Sainte Table, et j’ai donné au doux corps du Sauveur le lit fangeux d’une âme sacrilège... Enfin, j’ai désiré la femme de mon prochain, j’ai soufflé la débauche au cœur des jeunes filles, et, dans les champs, sous l’infini regard de Dieu, comme un bouc immonde, j’ai forniqué...

Il prononça ce dernier mot d’une voix forte et vibrante, et il se fit dans l’église un long chuchotement que dominèrent bientôt des bruits de chaises pudiquement remuées, des «hum! hum!» de toux effarées, se répondant d’un bout de la nef à l’autre. Le curé fut secoué au fond de sa stalle, comme par la commotion d’une décharge électrique; et chose inexplicable, miraculeuse, l’orgue poussa un cri de détresse, qui parcourut la voûte, et vint mourir dans le chœur, au-dessus des diacres et des chantres consternés.

--J’ai forniqué! répéta l’abbé Jules, de toutes ses forces.

Et sa voix tonnait. Et il se frappait la poitrine avec rage; et les manches de son surplis battaient autour de lui, ainsi que de grandes ailes affolées.

Alors, il reprit, une par une, ses fautes passées, les étala avec une impitoyable dureté, vida le fond de son cœur de toutes les pensées perverses, de toutes les secrètes hontes dont il s’était sali. Devant le spectacle de cet homme, qui, pareil aux anciens chercheurs de martyre, se flagellait, se déchirait, écartait, avec ses doigts, les plaies ruisselantes, éparpillait, sous la terreur des coups volontaires, les lambeaux de sa chair et les gouttes de son sang, les fidèles, d’abord étonnés, gênés par la violence des mots et la crudité biblique des aveux, éprouvèrent ensuite un singulier malaise qui les bouleversa. Une angoisse leur serrait la gorge, une souffrance inconnue leur brisait l’estomac; ils avaient une sensation, atroce et nouvelle, la sensation qui vous saisit à regarder un gymnaste, évoluant, dans le vide, sur un trapèze, au-dessus d’un abîme... Quelque chose comme le choc en retour du vertige de la mort. Deux femmes, très pâles, se soutenant péniblement aux barreaux des chaises, sortirent presque défaillantes; une autre cria en se bouchant les oreilles:

--Assez!... Assez!

Et, de toutes les poitrines haletantes, un même cri monta vers la chaire, formidable et douloureux:

--Oui!... Oui!... Assez!... Assez!

Il s’arrêta; le souffle lui manquait. Et, tandis qu’il essuyait son front, d’où la sueur coulait abondamment, tandis qu’il ramenait sur ses bras les manches trop lâches de son surplis, ô prodige!... un rayon de soleil, pénétrant par la rosace du vitrail, en face de la chaire, traversa la nef et vint illuminer le visage du prédicateur d’une étrange lueur d’arc-en-ciel. Tous levèrent la tête simultanément, vers la lumière annonciatrice, et crurent voir un saint resplendir. Mais un nuage passa, voilant le soleil, et l’auréole disparut.

Maintenant, l’abbé était apaisé. Il poursuivit son sermon, scandant les mots avec lenteur. D’âpre et vengeresse, sa voix était devenue douce et suppliante. Des larmes intérieures la faisaient trembler légèrement, et lui donnaient des accents de tendresse ineffable. Les mains jointes, le regard projeté sur la voûte, où flottaient encore de mourantes fumées d’encens, il demandait pardon aux hommes, aux saints, à la Vierge, à Dieu, avec ivresse, avec délire. Il invoquait même la pitié des choses.

--Et toi, aussi, Nature virginale et féconde, dont les ruts sont aimés de Dieu, et qui recouvres de vie splendide le corps délivré des justes; toi que, tant de fois, j’ai souillée, toi que j’ai profanée, pardonne-moi. Pardonne-moi, et donne-moi la souffrance, car la souffrance est bonne à celui qui pécha. Quand j’aurai faim, sois-moi avare de ton pain et de tes fruits; quand j’aurai soif, refuse à mes lèvres l’eau pure de tes sources; quand j’aurai froid, éloigne, de mes membres glacés, ton soleil, tes abris et tes refuges. Fais que mes pieds se déchirent aux épines de tes routes, que mes genoux saignent au flanc de tes rocs. O Nature, sois l’implacable et maternelle tourmenteuse de ce corps chétif, impudique et révolté, et taille, dans le bois le plus dur et le plus lourd de tes forêts, la croix de rédemption, sous le fardeau de laquelle, ployé, je marcherai vers la clarté éternelle...

Une indicible émotion bridait les yeux des fidèles, contractait leurs visages, oppressait leurs poitrines. Pour ne point éclater, le curé faisait de violents efforts et d’affreuses grimaces. Les joues gonflées, la tonsure violette, il se tournait, se retournait dans sa stalle avec agitation. Au banc d’œuvre, les marguilliers, trop graves, se tenaient le menton, à pleines mains. Et des sanglots encore étouffés fusaient, de-ci, de-là, répercutés d’une nef à l’autre... L’abbé Jules termina ainsi, sur un ton d’ardente prière:

--Mes très chers frères, et vous aussi, mes sœurs bien-aimées, si vous avez pitié de celui qui s’accuse et qui se repent, quand l’angélus, tintant au clocher, vous prosterne, le soir, sur la terre bénie, ou au pied des crucifix familiers, oh! je vous en prie, mêlez mon nom au nom des chers morts que vous pleurez, au nom des pauvres égarés que vous voulez ramener à Dieu; et que le chant triste et consolateur de vos prières unies porte, à celui qui juge et qui pardonne, l’amour reconquis d’un fils indigne, qui jure d’adorer son saint nom, et de glorifier, jusqu’à la mort, son indestructible Église...

Lorsqu’il redescendit, les sanglots, jusque-là contenus, éclatèrent, emplissant l’église d’une extraordinaire confusion de bruits humains, les uns sourds, les autres aigus, d’autres encore semblables à des gloussements, à des braiements, à des hennissements de bêtes débandées. Sur le passage de l’abbé, les têtes s’inclinaient, mouillées de larmes, comme sur le passage d’un saint. L’enthousiasme débordait, exaltait les cervelles. Une mère se précipita au-devant du jeune prêtre, le suppliant de bénir son enfant, qu’elle lui tendait, paquet grimaçant, au bout des bras. Il la repoussa doucement.

--Je suis indigne, ma sœur, dit-il.

Quelques-unes se bousculèrent pour toucher les pans sacrés de son surplis; et le bedeau, et le suisse qui le précédaient, effarés, oscillant sur leurs jambes, ainsi que des ivrognes, criaient sans respect pour le saint lieu:

--Place donc!... Place, vous autres, sacrées femelles!

Tout à coup, l’orgue enfla sa voix sonore, et couvrit le bruit de la foule, sous un chant de triomphale allégresse... La messe continua...

Il y eut, au presbytère, un grand dîner, auquel avaient été conviés tous les prêtres et les personnages marquants du canton. Avant de passer dans la salle à manger, le bon curé Sortais, encore tout ému, s’approcha de l’abbé.

--Mon enfant, mon cher enfant! s’exclama-t-il... que c’était beau!... quel grand, quel magnifique, quel sublime exemple vous avez donné!... Que c’était beau!... vous voyez, j’ai pleuré... je pleure encore, tenez!... Ah! que c’était beau!

Il voulut lui prendre les mains, l’attirer sur son cœur.

--Je suis bien content, bien content, répéta-t-il.

Mais Jules se dégagea. Il avait retrouvé son air méchant, son air de dure ironie qui glaça soudain la chaleureuse effusion du vieillard.

--C’est bon, c’est bon! fit-il... Il n’y a pas de quoi, allez, mon bonhomme!... Ha! ha! ha!... Hi! hi! hi!

Et il lui tourna le dos, en continuant de ricaner.

Ma grand’mère a, plus tard, raconté que, durant la cérémonie qui eût dû cependant la réjouir plus qu’une autre, il lui fut impossible de partager l’émotion générale. A mesure que Jules s’élevait plus haut dans l’éloquence et dans le repentir, par une de ces affinités mystérieuses que subissent les âmes sans les comprendre, elle sentait un froid descendre en elle, lui serrer le cœur douloureusement. Et si elle pleura, ce fut de peur et sous le coup d’une indéfinissable tristesse. Chose singulière, en dépit de ses efforts à chasser les harcelantes images d’autrefois, elle revoyait son fils, non tel qu’il était en ce moment avec son visage embrasé par la foi, mais tel qu’il s’était présenté, avec son rire effrayant de démon, le jour où il lui avait annoncé son désir d’entrer au grand séminaire. Et, par delà les paroles, humiliées et contrites, qui faisaient couler tant de larmes heureuses autour d’elle, elle entendait toujours son fils éructer, comme un vomissement, ces mots impies:

--Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

* * * * *

Ça n’était pas fini, ainsi que l’avait prédit le curé.

A l’évêché, l’abbé Jules conquit très vite une sorte d’omnipotence bizarre. Comme il fallait passer par lui pour arriver jusqu’à l’évêque, que l’évêque, de son côté, n’arrivait à ses subordonnés que par l’entremise de son secrétaire intime, Jules profita de cette situation pour terroriser les petits vicaires et les petits desservants, principalement ses anciens camarades du séminaire. Il s’amusa à bouleverser tous leurs plans, à anéantir leurs pauvres ambitions, à les entourer de persécutions si ingénieuses et si raffinées que plusieurs d’entre eux, à bout de patience, quittèrent le diocèse, ou se défroquèrent.

--Tant mieux, tant mieux, disait l’abbé... c’est de la vermine de moins.

Il parvint à exercer, autour de lui, une tyrannie implacable qui n’allait pas sans une gaîté sinistre, et qui, souvent même, n’épargna point le vieux prélat, son protecteur. Sans y déployer la moindre ruse de diplomatie ecclésiastique, du fait seul de son effronterie, il avait, sinon tout à fait brouillé le grand vicaire avec l’évêque, du moins détruit complètement son influence et bridé son autorité. Non seulement, le grand vicaire ne comptait plus, n’était plus consulté en rien, mais encore Monseigneur lui avait retiré, au profit de Jules, quelques-unes de ses plus précieuses attributions. Il en résulta des événements graves, inattendus, qui, durant plusieurs mois, comme on le verra plus loin, ébranlèrent le monde catholique et mirent en mouvement toutes les chancelleries de l’Europe.

L’évêque était un homme très tolérant, très accommodant en toutes choses, d’un libéralisme prudent et discret qui le faisait vivre en paix, avec le pouvoir civil et avec Rome. Il aimait les fleurs et les poètes latins, et quand il n’était pas dans son jardin, à écussonner ses rosiers, ou dépoter ses géraniums, il travaillait dans sa bibliothèque, où il traduisait Virgile, en vers démodés. Craignant le bruit, ayant horreur de tout ce qui ressemble à une lutte, à un conflit, il savait, avec une rare adresse, ménager les partis et les coteries, se gardait d’une initiative quelle qu’elle fût, autant que d’une mauvaise action. Dans ses allocutions, ses lettres pastorales, ses mandements, il esquivait soigneusement les questions irritantes, se bornait aux banalités ambiguës, aux recommandations courantes du catéchisme. On y eût vainement cherché quelque chose qui pût être considéré comme une opinion; toute son intelligence, il l’appliquait à n’en exprimer aucune. Aussi la rédaction des mandements à laquelle d’habitude collaborait le grand vicaire, qui possédait un intarissable dictionnaire de mots insignifiants et fleuris, était-elle une grosse affaire. On s’y prenait trois mois à l’avance. Tous les jours, l’évêque les copiait, les recopiait sans cesse, il supprimait des paragraphes, raturait des phrases, s’arrêtait sur chaque mot, qu’il discutait, qu’il adoucissait, où il croyait toujours découvrir un sens caché, susceptible d’interprétations malicieuses. A chaque minute, il disait:

--Relisons, relisons, monsieur l’abbé... Et, je vous en prie, tâchons de ne pas nous compromettre... nous sommes les missionnaires de la paix des âmes... Notre devoir est de concilier, d’apaiser... ne l’oublions pas, monsieur l’abbé...

--Parfaitement, Monseigneur... Cependant, cette année, nous devons peut-être...

--Non! non! monsieur l’abbé... cette année, ni jamais!... nous ne devons rien... Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a-t-il pas dit: «Ne jugez point»... Relisons...

La nuit, dans ses rêves, il voyait les phrases de son mandement, casquées de fer, hérissées d’armes terribles, rangées en bataille, se précipiter contre lui avec des hurlements sauvages. Alors, brusquement, il se réveillait, la sueur au front, et il demeurait de longues heures, très malheureux, tourmenté par la crainte qu’une virgule mal placée n’amenât des gloses, des querelles, d’incalculables désastres. Peu à peu, son cerveau s’exaltait, la nuit glissait, dans son âme exacerbée, les effrois de l’ombre, les terreurs du silence. Tremblant, il rallumait sa lampe, descendait en chemise à sa bibliothèque, et remontait avec les épreuves du mandement qu’il relisait jusqu’à l’aube, ne s’interrompant que pour adresser à Dieu de ferventes prières.

Il apportait les mêmes incertitudes, les mêmes exagérées faiblesses, dans l’administration du diocèse qu’il avait fini par abandonner au caprice de tout le monde...

--Cela va mal, gémissait-il... Je le sais... Mais que faire?... Je ne suis rien... je ne puis rien... je suis désarmé...

S’il eût osé, voici l’intime et presque douloureuse excuse qu’il eût donnée de sa conduite.

Il avait hérité une petite fortune, d’une dame pieuse, amie de sa mère. Cela remontait au début de sa carrière ecclésiastique. Les héritiers naturels, furieux d’être dépossédés, parlèrent de captation, de manœuvres honteuses, prodiguèrent le scandale dans les journaux locaux. Finalement, ils attaquèrent le testament. Au procès, l’avocat de la famille frustrée lança contre l’honorabilité du jeune prêtre les plus fausses accusations et les plus dramatiques calomnies. Il fit frissonner l’auditoire, en représentant son adversaire comme «un de ces hommes noirs qui se glissent dans la couche des vieilles femmes, pour leur voler leur fortune, l’amour sur la gorge». Malgré la beauté de ces métaphores, la famille perdit son procès et par un jugement qui le vengeait des outrages, le légataire fut mis en possession de la fortune contestée.

De cette aventure, il lui était resté une sorte d’effarement que les années, les succès, son élévation rapide à l’épiscopat, aggravèrent encore. De la timidité, son caractère tomba dans la faiblesse la plus condamnable. Pour se faire pardonner des torts qu’il n’avait point, il crut devoir être bon jusqu’à la duperie, indulgent jusqu’à la complicité, modeste jusqu’à l’oubli total du _moi_. Il s’imaginait surprendre dans tous les regards un reproche, dans tous les gestes un mépris, dans toutes les paroles une allusion pénible à ses amertumes anciennes. Afin d’amadouer des accusateurs chimériques, il forçait sa vie à ne paraître plus qu’une longue humilité, une constante supplication. Plus il vieillissait, et plus il se repentait de n’avoir pas repoussé du pied, dédaigneusement, ce maudit argent dont il ne profitait pas d’ailleurs et qui ne lui servait qu’à des bonnes œuvres d’une utilité souvent contestable. Et des remords le hantaient, comme si, véritablement, il avait accompli quelque action déshonorante et basse. Aussi, quand il disait, en poussant un soupir de découragement: «Je ne suis rien... Je ne puis rien... je suis désarmé,» répondait-il aux secrètes révoltes de sa conscience, plutôt qu’il ne se plaignait d’un manque d’autorité réelle. Cette étrange manie devint si forte qu’il ne voulut plus prononcer ni écrire certains mots, tels que «fortune... héritage... avocat... vieille femme», dans la crainte de raviver des souvenirs cruels et de faire naître des commentaires désobligeants.

La chambre de l’abbé Jules s’ouvrait sur une étroite terrasse dominant la rue de la hauteur de deux étages. De la terrasse, l’œil embrassait une partie de la ville qui descendait vers la vallée et, par delà la ville, un large espace de campagne, où les cultures et les prairies alternaient avec des bouquets de bois. Quelquefois, le soir, l’abbé venait s’accouder à la rampe de fer qui entourait la terrasse, et, longtemps, il restait là, à regarder l’horizon s’effacer sous les brumes, à suivre les métamorphoses pâlissantes du firmament. Son grand corps maigre et pointu, tout noir dans le crépuscule, faisait rêver les habitants de fantômes et d’apparitions infernales. Penché au-dessus d’eux, ils s’attendaient à le voir, tout à coup, déployer d’immenses ailes membraneuses et planer sur la ville, ainsi qu’une gigantesque chauve-souris. Cette chambre, dont l’unique fenêtre flamboyait très tard dans la nuit, cette terrasse plus haute qu’un rempart de citadelle, étaient devenues, pour les promeneurs inquiets, des lieux de mystère et de terreur. C’est que, depuis que cette ombre y rôdait, l’évêché, ordinairement si calme, si muré de silence, était en complète révolution; une agitation inusitée grondait derrière les épaisses murailles de pierre grise qui donnaient à l’épiscopale demeure l’aspect sombre et mort d’un vieux château abandonné; un vent soufflait de là qui passait, chargé d’aigres colères, sur le diocèse tout entier, et secouait furieusement les pauvres presbytères de village que la paix n’habitait plus. Partout, la dénonciation régnait en souveraine; chacun se sentait menacé, espionné, trahi; et si, tout le jour, par les portes grinçantes de l’évêché, se croisaient des vols effarés de soutanes, l’on rencontrait aussi, dans les chemins, au long des haies, des dos tremblants et furtifs d’ecclésiastiques, de noires silhouettes soupçonneuses, qui avaient l’air de bêtes traquées. Comble de la stupéfaction, le portier lui-même, le portier connu pour ses manières patelines et sa mielleuse obséquiosité, le portier qui renseignait les visiteurs, aussi pieusement qu’il eût servi la messe, le portier avait pris des allures hargneuses de chien de garde, et montrait les dents.

--Fut!... Fut!... disait-il, grognant et revêche... Vous demandez M. l’abbé?... Il est occupé... Adressez-vous, fut! fut!... adressez-vous au valet de chambre... Suis-je portier, oui ou non, suis-je portier!... Hein?... quoi?... Eh bien, alors!... Fut! fut!

On avait même remarqué que sa calotte de velours noir qu’il se campait maintenant sur l’oreille était singulièrement tirebouchonnée et menaçante, et qu’en marchant, sa longue redingote crasseuse s’enflait d’une façon hostile.

Entre gens d’église, depuis le sacristain le plus humble jusqu’au plus glorieux suisse, depuis le plus insignifiant vicaire jusqu’au doyen le plus inamovible, on ne s’abordait qu’avec une circonspection extrême; et le trouble était tel qu’on se croyait revenu aux temps de la Terreur. Les enfants de chœur ne buvaient plus le vin des burettes et, au retour des enterrements, les charitons, ivres, ne s’abattaient plus dans les fossés de la route, la croix entre les jambes. Il y eut des déplacements de très vieux curés, qui déterminèrent une véritable émotion publique, des exécutions sommaires injustifiées, des atteintes portées à d’antiques coutumes, qui furent considérées comme des sacrilèges. Le curé de Viantais que son âge, ses vertus, les liens d’amitié qui l’unissaient à la famille Dervelle semblaient devoir protéger plus qu’aucun autre, ne fut pas épargné. Dans une lettre pleine d’impertinences et de duretés, il reçut l’ordre de renvoyer sa nièce, orpheline de dix-huit ans, bossue, à moitié idiote, qu’il avait charitablement recueillie, et dont «la présence sous son toit, à sa table, était un continuel outrage aux bonnes mœurs, un sujet de démoralisation pour les jeunes vicaires». Il dut, aussi, après injonction formelle, cesser les visites qu’il faisait aux sœurs de l’Éducation chrétienne, et borner ses relations avec le couvent aux brèves nécessités de son ministère. Ce fut un coup terrible pour l’excellent homme. De pareils soupçons, à son âge! Qui donc aurait pu jamais imaginer cela! Pendant plusieurs semaines, il en demeura abasourdi, et, pour ainsi dire, idiotisé. Il ne pouvait se résoudre à croire que cela fût vrai, il se persuadait qu’il avait mal lu, qu’il avait rêvé; il reprenait la lettre, en étudiait chaque mot, et, à chaque mot, sa figure vénérable et candide s’empourprait de honte, et il s’écriait, en levant au ciel, ses petits bras courts:

--A mon âge!... à mon âge!... Oh! oh! oh!

Puis il faisait le signe de la croix, et d’une voix fervente, il ajoutait:

--Seigneur, mon Dieu! je vous offre ce calice d’amertume, à vous qui savez combien mon âme est chaste!

Il ne pensa pas, un instant, à accuser l’abbé Jules. Au contraire. Dans la naïveté infinie de son cœur, il ne trouva rien de mieux que de lui écrire une longue lettre, absurde et touchante, où il le suppliait d’intercéder pour lui, auprès de Sa Grandeur. Naturellement, la lettre resta sans réponse.

La puissance de l’abbé s’affirma de jour en jour plus redoutée. Il eut bien à subir quelques tentatives de résistance; des conciliabules secrets s’organisèrent contre lui, sous l’inspiration de l’archiprêtre de Mortagne, gros homme voluptueux et rancunier, qui voyait avec rage son influence sur l’évêque lui échapper. On fit circuler des bruits fâcheux sur la moralité du secrétaire intime, on discuta son orthodoxie, on rappela son sermon de Viantais, les mots inconvenants dont il s’était servi, l’invocation à la Nature, qui était l’œuvre abominable d’un panthéiste, d’un païen, d’un sauvage, adorateur de légumes et de lapins blancs. A son tour, il fut espionné, environné d’embûches. Mais son audace, qui ne reculait devant aucune extravagance, eut bien vite raison des intrigues et des intrigants. Les ruses de l’esprit ecclésiastique, les haines subtiles et retorses du prêtre, échouèrent piteusement devant les fantaisies énormes et brutales du mystificateur. Un soir de grande réunion à l’évêché, il aborda l’archiprêtre, qui avait affecté de ne pas lui adresser la parole, et l’entraîna dans une embrasure de fenêtre.

--Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui demanda-t-il... Comment se peut-il que vous me regardiez ainsi?

--Mais je ne vous regarde pas ainsi, mon cher abbé, répondit le gros curé, qui prit un air railleur... Je... je... je ne vous regarde pas du tout.

--Eh bien! vous avez tort, affirma Jules... vous avez tort, je vous assure... parce que... parce que... je pourrais... je devrais... vous en conviendrez vous-même... je devrais, pour l’honneur de l’Église, pour ma conscience, pour mon plaisir... Ha! ha! ha!... Cela vous surprend, n’est-ce pas?... Vous ne me regardez plus _ainsi_... vous me regardez, si je puis dire, vous me regardez tout à fait?...

L’archiprêtre haussa les épaules et dit d’une voix traînante:

--Je vous regarde, je ne vous regarde pas... Après?... Quel est ce galimatias?

--Ce galimatias?... vous allez voir, reprit Jules... J’ai les preuves, mon cher monsieur le curé, les preuves... Elles sont dans un tiroir, cachées, à l’abri, et tous les jours, je les étudie... Votre conduite est odieuse, amusante, et même incroyable, quoiqu’elle ne soit pas rare... Ha! ha!...

--Allons, trêve de plaisanterie, fit le curé dignement.

Pourtant, son visage exprimait la gêne; il était devenu très pâle. Jules planta son regard bien droit dans celui du curé.

--Plaisanterie! répéta-t-il... vous êtes étonnant, mon cher curé... Non, en vérité, vous me renversez... Voler la fabrique, débaucher les petits garçons, pouvez-vous dire que ce soit là, logiquement, ce qu’on doive appeler, en propres termes, une plaisanterie? Hé! qu’en pensez-vous, curé?

Celui-ci s’était troublé au point qu’il parut, un moment, défaillir. Tremblant, livide, une sueur froide au front, il se retint, pour ne point tomber, à l’espagnolette de la fenêtre. Il haletait, il suffoquait... Par un violent et trop visible effort de sa volonté, il tenta de reprendre possession de lui-même, et il bégaya, en rajustant, à petits coups saccadés, son rabat que, dans un geste inconscient, il avait défait:

--Je... vous... Monseigneur saura... Je dirai... Et même dussé-je... oui, dussé-je... Je vous ferai chasser, comme, comme, comme... C’est une indignité, une indignité... une indigni...

Il ne put achever: les mots s’arrêtaient dans sa gorge... Et il y avait dans ses yeux, agrandis et bouleversés, un mélange de colère, d’égarement, de haine, de terreur, si irrésistiblement comique, que Jules éclata de rire. Alors, il lui tapa familièrement sur l’épaule.

--Remettez-vous, lui dit-il, toujours riant, calmez-vous, curé... vos saletés ne me regardent pas, quoique en bonne justice, j’aie les preuves... Hein! vous comprenez?... Elles ne me regardent pas; elles m’intéressent, voilà tout!... Seulement--calmez-vous donc, curé--seulement...

D’un coup de doigt, preste et sec ainsi qu’une chiquenaude, il fit rentrer un coin du rabat qui dépassait le collet de la soutane.

--Seulement, poursuivit-il, j’espère que vous allez me laisser tranquille, vous et votre séquelle, me _fiche la paix_, en un mot, saisissez-vous?...

Et il pirouetta sur ses talons, en continuant de rire, tandis que l’archiprêtre, ahuri et muet, s’épongeait le front et s’efforçait de faire disparaître les traces de son trouble.

L’abbé célébra son triomphe, par d’impudentes joies et un redoublement de persécution. Lorsqu’il avait pris une mesure vexatoire, il affectait de se montrer en public, et, la bouche insolente, les yeux emplis de défis, il arpentait les rues, à grandes enjambées, avec des hâtes mauvaises. La tournée de confirmation où il accompagna l’évêque, son attitude provocante, l’humble soumission du prélat, causèrent, dans toutes les paroisses, une émotion considérable.

--Avez-vous vu comme il mettait l’évêque dans sa poche? se disaient entre eux les curés perplexes... Il a le dessus, l’effrontée canaille.

--Et l’évêque! si vous croyez qu’il vaut plus cher de se laisser mener par un païen, un hérétique!

--Tout de même... il vaudrait mieux être de son bord, tout à fait... le grand vicaire, le curé de Mortagne, qu’est-ce que ça nous rapporte?... et puis, il paraît qu’il les a _cogés_, ce mâtin-là...

--C’est vrai!... avec ces histoires, on n’a même plus le cœur de mettre son vin en bouteille.

Comme tous les craintifs qu’éblouit l’apparence de la force et qui, par l’attraction éternelle des contrastes, vont, fatalement, vers les caractères violents et les tempéraments hardis, le pauvre évêque s’était laissé séduire aux allures volontaires et conquérantes de Jules, sans y démêler ce qu’elles cachaient de cynique effronterie. Et, tout de suite, Jules l’avait dominé par la peur. Lorsqu’il comprit à quelles luttes inévitables, à quelles dangereuses responsabilités il serait entraîné par ce casse-cou, il était trop tard, déjà, pour réagir contre le premier mouvement irraisonné de cette sympathie. Jules le tenait dans son autorité, dans sa conscience, dans son esprit, dans son repos, et il ne devait point songer à s’échapper de ces rudes mains qui lui faisaient sentir, à chaque instant, la lourdeur de leur pesée. En se soumettant à cette tyrannie nouvelle, il ne lui resta plus qu’à s’étonner de la facilité avec laquelle il se l’était imposée, malgré le supérieur du séminaire, malgré le grand vicaire, et peut-être aussi, en réfléchissant bien, malgré lui-même,--ce qui lui parut inexplicable, mais surtout regrettable.

--Pour une fois, se répétait-il souvent, que j’ai fait acte de libre volonté,--je ne sais encore ni pourquoi ni comment--il faut avouer que j’ai été mal, très mal inspiré... Décidément, je ne suis point né pour diriger quoi que ce soit, ni personne, ni moi-même... Hélas! vit-on jamais homme plus malheureux?

Dès le premier jour de son entrée en fonctions, l’abbé Jules avait tranché du maître. Choses, bêtes et gens, il bouleversa tout, bouscula tout. A peine si l’évêque, timidement, osa lui adresser une observation, et il s’en repentit vite: le regard de Jules l’avait glacé; sa bouche, prête à toutes les imprécations, l’avait terrifié; et il résolut de se laisser conduire désormais par un seul, aussi docilement que jadis par tout le monde; à la longue, il en était arrivé à trouver sa situation meilleure ainsi, car il ne redoutait plus personne, sinon l’abbé, et il espérait que celui-ci consentirait à le défendre, en se défendant lui-même. Et puis, il comptait bénéficier de la crainte que le nouveau secrétaire inspirait à son entourage. Du reste, il eût préféré braver le diocèse, l’Église, Dieu, plutôt que de mécontenter Jules. Il lui parlait comme un petit enfant respectueux et fautif; il semblait lui dire avec de désarmantes implorations dans les yeux: «Je ne puis t’empêcher de faire les choses qui me désolent, fais-les; mais, du moins, épargne-moi, défends-moi, sois fort pour nous deux.» Tous les matins, il remettait à son secrétaire le courrier non encore décacheté--ainsi le voulait Jules--et le soir, il signait la correspondance, les pièces administratives, sans avoir l’indiscrétion de les parcourir.

--Faut-il que j’aie confiance en vous, mon cher enfant! soupirait-il en les lui rendant.

--Eh bien! quoi? répondait Jules durement... Croyez-vous par hasard que je vous ferais signer des lettres d’amour?... ou bien des traites?

--Voyons, voyons! calmait le prélat qui, détournant la conversation, et avec un air de s’apitoyer, murmurait:

--Que de paperasses! mon Dieu, que de paperasses!... Comme vous devez être accablé!... Rien de grave, du reste?... Rien de nouveau?

--Rien, répondait Jules... le courant.

--Bon, bon!... Et cette affaire... comment donc?... cette affaire du curé Legay, je crois, où en est-elle?

--Qui vous a parlé de cela?... Le grand vicaire, sans doute?... Il est venu encore se plaindre à vous, vous débiter ses mensonges habituels? Vous conspirez avec mes ennemis, avec les vôtres, contre moi?... Il est propre, votre diocèse, il est joli!... Ah! vous pouvez vous vanter d’avoir un joli diocèse!

--Mon cher abbé, je vous en prie, ne vous fâchez pas... Je vous demandais cela, mon Dieu!... sans y attacher la moindre importance, la plus légère idée de blâme... Un simple renseignement, je vous assure... une curiosité... voyons, bien naturelle.

Et Jules grommelait, en se retirant:

--Bien naturelle!... vous appelez cela: «bien naturelle!» Heu! heu!... l’affaire en est où elle doit en être, voilà tout.

Alors, l’évêque considérait d’un œil de martyr son Christ d’ivoire, dont le corps douloureux pendait sur une croix de peluche écarlate, et il gémissait:

--Un chien!... Un chien!... Je ne suis même pas un pauvre chien! Comme il me parle, mon Dieu!

Étrange et déroutante nature que celle de Jules!... Qu’était-il donc?... Que cherchait-il?... Que voulait-il?... Ses débuts avaient révélé un homme d’action, un politique ambitieux et adroit, malgré ses bravades, ses taquineries excessives, ses inutiles persécutions. Il ne lui avait fallu qu’un coup d’œil pour se rendre compte de l’état moral du diocèse, du relâchement de la discipline, des vanités, des calculs, des appétits débridés par la faiblesse d’un chef qui, volontairement, avait abdiqué son autorité; brusquement, sans donner à ce petit monde le temps de se reconnaître, il s’était rué sur lui, avait forcé les uns à la soumission, remis les autres à leur place, pris, pour lui seul, le pouvoir anarchiquement disséminé aux mains d’une multitude d’intrigants. Il avait même, par des procédés bizarres, il est vrai, rappelé les prêtres indolents et paresseux à une dignité plus consciente de leur caractère. Mais ce qui le poussait à agir, ce n’était point l’ardeur d’une foi intolérante, la grandeur d’un but entrevu, le calcul d’un intérêt particulier, c’était un besoin grossier et pervers de se divertir en terrorisant les autres. Même, en accomplissant des choses qu’il savait utiles et bonnes, il trouvait toujours le moyen de régaler ses instincts mauvais d’un piquant ragoût de scélératesse. Entre ses conceptions, souvent fortes et justes, et leur réalisation, il y avait un trou, qu’il franchissait d’une grotesque culbute, comme un clown. Ses projets les plus sérieux tournaient en farces amères, ses idées les plus rares avaient une cruelle mystification pour aboutissement. Ses émotions elles-mêmes, ses enthousiasmes, fleurs généreuses et spontanées de son âme, ne tardaient pas à se tordre dans l’insulte d’une grimace, à se flétrir sous la bave d’une colère. Aussi, avec de très brillantes qualités intellectuelles, il n’était rien; avec une activité incessante, il ne cherchait rien; avec une énergie qui allait jusqu’à la férocité, il ne voulait rien. Son éloquence, ses passions, ses facultés créatrices, ses sensibilités, ce qui remuait en lui de rêves grandioses et d’aspirations hautaines, autant de forces perdues; tout cela se consumait dans la fièvre stérile du caprice, dans le délire de ses fantaisies de déclassé. Être à rebours de lui-même, parodiste de sa propre personnalité, il vivait en un perpétuel déséquilibrement de l’esprit et du cœur.

Quelquefois, devant le pauvre évêque, si triste et si bon, qui le regardait de ses doux yeux d’enfant--d’enfant qui a peur d’être battu--il se sentait pour lui une immense pitié. Des remords lui venaient de ne pas le traiter plus doucement, de ne pas l’aimer, de profiter lâchement de cette touchante faiblesse de vieillard. Dans l’éclair d’une seconde, il passait d’une mauvaise parole à un acte de contrition exaltée, de la haine à la tendresse; il entrevoyait mille possibilités de sacrifice et de dévouement; il aurait voulu, tant il l’aimait en ces courts instants, que son cher évêque devînt aveugle, paralytique, lépreux, qu’il n’eût plus d’abri, plus rien, afin de le guider, de le soutenir, de lécher ses plaies, de le consoler. Et, tout à coup, il se jetait aux pieds du prélat, lui embrassait les mains.

--Je suis une vermine, répétait-il.

--Mais non! mais non! ne dites pas cela, mon cher enfant.

--Si! si... je suis une vermine... une sale vermine... une vermine de pourriture!... Moins que cela encore!... Je suis... Oh! je suis ce qu’il y a de plus dégoûtant dans la création... Je ne mérite même pas d’habiter la place d’un mendiant!... Pourquoi ne me chassez-vous pas?... Ne m’écrasez-vous pas?... Chassez-moi, je vous en prie... chassez-moi, comme un rat, honteusement... car demain, Monseigneur, ce soir, peut-être, je recommencerai à vous haïr, à vous faire souffrir!... L’esprit du mal est en moi; il me pousse à des choses détestables... Chassez-moi... je suis une vermine!

C’étaient pour l’évêque de délicieux moments que ceux où Jules avait ces accès de repentir. Il s’attendrissait, oubliait tout, s’imaginait, chaque fois, qu’une vie nouvelle, une vie de tranquillité, de concorde, d’amour, allait enfin renaître.

--Vous chasser, mon enfant?... Eh! mon Dieu! pour quelques vivacités, pour quelques ardeurs de caractère, bien pardonnables, à votre âge!... Vous êtes vif, c’est-à-dire que vous êtes jeune... Allons, allons, ne voilà-t-il pas un grand crime?... Moi, je suis un vieillard, j’ai des manies, des lubies, et ce n’est pas toujours commode de vivre avec les vieilles gens, je m’en rends compte!... Mais j’ai eu autrefois de grands chagrins, de grandes tristesses... Dieu seul connaît ces chagrins et ces tristesses!... Je serais si heureux qu’on m’aimât un peu!

Il s’abandonnait; sa voix se faisait plus confiante.

--Vous me voyez souvent inquiet, distrait, un peu drôle, n’est-ce pas?... Oui... C’est que je crains de ne pas être aimé, aimé de personne, de vous, surtout, mon cher enfant!... Et cela me fait souffrir... D’ailleurs, pourquoi m’aimerait-on?... Je suis vieux, triste... Je ne sais pas dire une bonne parole à ceux qui m’entourent... Je sens que je gêne, que je glace tout le monde, moi qui voudrais tant que tout le monde eût de la joie autour de moi!

--Vous êtes un saint! clamait Jules, dont l’exaltation se manifestait par une suite de gestes incohérents et d’affreuses grimaces.

--Non, non! se défendait l’évêque, un peu effrayé... Non, je ne suis pas un saint... Ne dites jamais que je suis un saint... Je ne suis rien... Prions, mon enfant, prions pour vous, pour moi, pour tous les pécheurs... Allons, un petit _pater_...

Faisant le signe de la croix, joignant ensuite les mains, ils marmottaient d’une voix plus basse, tout les deux:

--_Pater noster, qui es in cœlis..._

Rentré dans sa chambre, l’abbé ne tardait pas à se reprocher cette émotion; il s’irritait de s’être laissé entraîner à un mouvement d’attendrissement, inexplicable et très ridicule... Heurtant les chaises, éparpillant avec colère les papiers, sur son bureau, il bougonnait:

--Suis-je fou!... Et qu’est-ce qui m’a pris de lui raconter toutes ces bêtises-là, au vieux? que m’importe qu’on l’aime, qu’on ne l’aime pas, qu’il pleure ou qu’il chante?... Ses chagrins, je les connais ses chagrins... Ha! ha! ha!... C’est d’avoir chipé le testament!...

Il ne se calmait un peu que lorsqu’il avait fini de se persuader que tout ça «c’était de la plaisanterie», et il songeait alors à inventer de nouvelles farces.

* * * * *

Un soir, ayant été, toute la journée, plus agacé, plus nerveux que jamais, il sortit. Cela lui arrivait quelquefois, de faire de longues marches, après le dîner, seul. Il gagnait les hauteurs, où l’air est plus vif, et plus lointain l’horizon, s’enfonçait dans la campagne, rentrait tard, sa soutane crottée, les membres brisés de fatigues délicieuses... Et encore tout embaumé de nuit, il s’étendait sur son lit, à demi déshabillé, jouissant immensément à se sentir plus calme, apaisé, meilleur. Ces nocturnes escapades avaient d’abord été jugées imprudentes, puis inconvenantes pour un prêtre qui doit être retiré chez lui, aux derniers coups de l’_Angelus_. On en parlait, avec des airs entendus et des mines peu bienveillantes; on ne pouvait admettre que ce fût pour le plaisir seul de contempler les champs, sous la lune, que l’abbé vagabondait ainsi, aux heures tranquilles où tout le monde se repose. Cela ressemblait fort à une criminelle aventure, à un rendez-vous défendu; il y avait certainement, quelque part, une femme qui l’attendait, sous la protection obscène de l’ombre, et si cette femme pouvait être la femme d’un impie, d’un républicain, quelle joie de le surprendre avec elle et d’ajouter au péché d’impureté, étalé et flagrant, le caractère d’une trahison, d’un pacte conclu avec les ennemis de l’Église! Dans l’espérance d’un scandale, qui eût débarrassé le diocèse de son tyran, on l’avait suivi, observé, espionné. Mais on n’avait rien découvert. Aucune trace de femme et, nulle part, la moindre indication d’une intrigue. L’abbé marchait, se hâtant, il est vrai, comme s’il avait un but, il marchait fiévreusement, furieusement, et c’était tout! Si l’herbe était foulée, là où il avait passé, ce n’était que de la largeur de ses semelles ferrées, qui résonnaient sur la terre, et tiraient des étincelles à la pointe heurtée des cailloux. On fut fort dépité de cette nouvelle déconvenue, et il fallut bien s’habituer à considérer les sorties de l’abbé comme une des mille inexplicables fantaisies de son existence.

Ce soir-là donc, il prit comme de coutume, par le haut de la ville, et, à deux kilomètres de là, il laissa la grande route, s’engagea dans une sente qui monte, à travers champs et friches, et conduit à la forêt de Blanche-Lande qui, au loin, devant lui, tassait ses sombres massifs, dans le soleil couchant. La nuit venait, odoriférante et superbe, encore tout illuminée de jour rose, sur les coteaux, sur les chemins, sur les écorchures de la terre, tandis que l’ombre vêtue de brumes roses aussi et lentement déployées, s’allongeait au creux des vallons. Ébloui, charmé, il marchait vite, aspirait avec délices la fraîcheur qui s’épandait dans l’air, et il regardait le ciel, labouré d’or, éclaboussé de feu à l’horizon, et au-dessus de sa tête le ciel, encore, uni et tranquille, d’un bleu d’acier, d’un bleu profond, où les étoiles allaient tout à l’heure paraître. Soudain, il se heurta à un obstacle qui barrait la sente dans toute sa largeur; les yeux et l’esprit perdus dans l’espace, il ne l’avait pas aperçu. C’était une brouette chargée de trèfle fraîchement coupé; une paysanne était assise sur l’un des bras de la brouette et s’essuyait le front où la sueur coulait; au sommet du tas d’herbes, une faucille luisait comme un croissant de lune, tombé du firmament. La paysanne, d’abord, sembla s’effrayer à la subite vision de ce fantôme, si noir, si grand, qu’assombrissait et que grandissait encore le crépuscule. Mais ayant ensuite reconnu un prêtre, elle se rassura. D’ailleurs, l’abbé doucement lui dit:

--N’ayez peur, petite... Je ne suis point le diable.

Et s’appuyant contre le tas d’herbe, il examina la paysanne.

C’était une belle fille jeune et saine, aux membres solides, aux vigoureuses hanches. L’indécise lumière qui l’enveloppait toute donnait du mystère à ses yeux voilés, à son visage bruni, au milieu duquel des dents très blanches éclataient. Un petit bonnet d’indienne bleue d’où s’échappaient des mèches de cheveux noirs collées sur son front, lui serrait la tête. Une partie de ses jambes et ses pieds sortaient nus d’un court jupon de bure, dont les plis lourds accentuaient la cambrure puissante des flancs. Sa poitrine n’était protégée que par une chemise de grossière toile, flottante, mal coulissée, qui laissait voir, par un large bâillement, la rose nudité d’un buste souple et fort et deux seins énormes, plus splendides que ceux des déesses de marbre. Et de cette fille une odeur montait, âcre et grisante, une odeur de fauve, une odeur de musc et d’étable, de fleur sauvage et de chair battue par le travail et par le soleil.

L’abbé en fut, en quelque sorte, étourdi.

A respirer ce brutal parfum, il sentit un désir lui mordre le cœur violemment. Du feu s’alluma dans ses veines. Il frissonna. Et, les narines écartées, comme font les étalons qui flairent, dans le vent, des odeurs de femelles, il poussa un soupir qui ressemblait à un hennissement. La prendre, la renverser dans la sente, la coucher sur l’herbe qu’elle venait de cueillir, il y pensa. Pétrir avidement cette chair nue, et, vautré sur elle, l’obliger à se débattre sous l’étreinte de ses bras, à crier sous la morsure de sa bouche, il l’aurait voulu. Mais si ardente, si impérieuse que fût la tentation, il n’osa point. Une inquiétude vague, mêlée à une inconsciente pudeur, le retenait. Et puis, il ne savait que dire à cette fille, il ne savait comment l’aborder, il cherchait une parole, un geste, un moyen, et il ne les trouvait pas. Ses doigts impatients se crispaient dans l’herbe; il en arrachait des poignées que, par un mouvement machinal, il portait à sa bouche et qu’il mordillait ensuite bestialement. Enfin pour rompre un trop long silence qui le gênait, pour s’enhardir un peu, il demanda d’une voix tremblante, angoissée:

--Comment t’appelles-tu?

--Je m’appelle Mathurine, répondit la paysanne, après un moment d’hésitation.

D’un regard farouche, l’abbé fouilla la campagne autour de lui; l’ombre s’épaississait, les champs étaient déserts, aucune silhouette d’hommes ou de bêtes, sur le ciel, n’apparaissait. Cela le rassura.

--Et où demeures-tu? reprit-il d’un ton plus ferme.

La paysanne désigna, à trois cents mètres de là, sur la gauche, une masse d’ombre, au milieu de laquelle des maisons se devinaient, vaguement, parmi des arbres.

--Là-bas! fit-elle.

L’abbé tendit l’oreille; pas un bruit n’arrivait jusqu’à eux; pas un, sinon le frémissement lent et continu de la nuit tombante.

Par la pensée, il dévêtit Mathurine, se la représenta impudique et toute nue, et déjà il vit, soulevant ses voiles grossiers, l’ardente fleur de sa beauté sexuelle, s’offrir, lascive, effrénée, aux curiosités, aux emportements de sa luxure. Son cerveau s’exalta.

--Et tes amoureux?... Tu as des amoureux, dis?... Qu’est-ce qu’ils te font?... Tu couches avec ton père, avec ton frère, dis?... Qu’est-ce qu’ils te font?... As-tu jamais rêvé aux caresses d’un bouc, d’un taureau?... Je serai ce bouc, je serai ce taureau... Veux-tu que je m’asseye près de toi, et que je te confesse?... Nous insulterons le bon Dieu... Veux-tu?... Réponds-moi...

La fille ne répondit pas. Elle ne comprenait rien à ce langage de fou, à ces mots qui désolaient le silence. Mais, effrayée par la mimique désordonnée du prêtre, elle voulut se lever.

--Non! commanda-t-il... non!... ne te lève pas... ne t’en va pas... Reste... Tu es belle... l’odeur de ta peau me grise... Et il fait nuit... Personne ne peut nous entendre... Pourquoi as-tu peur?... Réponds-moi.

La fille ne répondit pas.

Il pensa:

--Elle va résister, appeler peut-être... Je lui donnerai vingt sous et elle se taira... Mais se taira-t-elle?

Il tâta la poche de sa soutane, s’assura qu’il n’avait pas oublié son porte-monnaie.

--Et s’il le faut, se promit-il encore, je lui donnerai davantage... je lui donnerai tout... Ou bien, je lui enfoncerai du foin dans la bouche...

--Viens ici! dit-il.

La fille ne bougea pas.

--Viens donc ici! répéta l’abbé.

Sa voix haletait, devenait rauque; une étrange fureur de passion lui poussait les bras en avant, tordait ses mains, précipitait toute sa chair vers il ne savait quel crime absurde et fatal. La faucille luisait sur l’herbe, près de lui; il eut l’idée de s’en saisir, de frapper. Ce qui lui restait de raison s’en allait dans le vertige. Il n’eût pu dire à quelle incoercible folie il obéissait, lequel était en lui, du meurtre ou de l’amour. Quelques nuées, de formes bizarres et changeantes, flottaient au ciel, rouges des suprêmes lueurs du couchant, et il lui sembla que c’étaient des sexes monstrueux qui se cherchaient, s’accouplaient, se déchiraient dans du sang. Pour la troisième fois, il répéta, les lèvres sifflantes de menace:

--Viens donc ici!

La fille ne bougea pas. Stupide, les yeux hébétés, elle considérait cet homme grand, ce prêtre hideux, ce diable tout noir devant elle.

Et, brusquement, comme une bête qui fonce sur une proie, il se rua sur elle. Au risque de l’étrangler, d’un tour de bras, il lui serra le col et, de la main restée libre, il lui empoigna les seins, qu’il labourait, qu’il tenaillait, qu’il écrasait avec rage dans une atroce et sauvage étreinte. Un moment, il sentit remuer sous ses doigts un scapulaire, des croix, des médailles bénites que la malheureuse portait sur la peau, pendus au bout d’une chaînette d’acier, et il éprouva une joie horrible, une joie sacrilège, à les tordre, à les briser, à les enfoncer sur cette chair de femme, à les mêler aux caresses profanatrices dont il la meurtrissait. En même temps, il éructait des mots orduriers, épouvantables, des mots sans suite, des blasphèmes, coupés de hoquets et de halètements.

--Ne dis rien... Viens ici, plus près, plus nue... Je te paierai... Oui, je te... Écoute... Tais-toi... Sur l’herbe, là... te tuer sur l’herbe... t’étouffer... Tais-toi...

Mais la fille avait pu se relever. D’un coup de reins, elle se dégagea; d’un coup de poing, elle repoussa l’abbé qui fit plusieurs pas en arrière et, chancelant, faillit tomber à la renverse.

--Espèce de grand brutal! fit-elle simplement, en rajustant sa chemise entièrement découlissée, et en renouant sur ses hanches ses jupons arrachés... Quoi qu’y vous prend donc?... Ah ben!... En v’là un salaud d’ curé!

Elle se réattela à la brouette, et, lentement, reprit sa route, se retournant de temps en temps pour voir si le prêtre la suivait. Celui-ci demeurait immobile et comme pétrifié. La soutane déboutonnée, la tête nue, les bras pendant au long du corps, il n’avait même pas pensé à ramasser son chapeau qui, lors de la courte lutte, avait roulé à terre. Il regardait, sans la voir, la silhouette de la paysanne qui s’abaissa, se noya, se confondit toute avec le sombre du terrain, et il écoutait, sans l’entendre, la brouette qui dansa sur les ressauts de la sente, et fit, en s’éloignant, un bruit lointain de tambour. Et ce fut le silence, tout autour de lui, et ce fut la nuit, une inquiétante nuit, profonde et sans lune, une nuit qui entrait dans son âme et qui renvoyait, sur la pâle lumière du ciel occidental, avec le mystère grandissant de ses ténèbres, à elle, les grimaçantes et vengeresses images de ses remords à lui et de ses terreurs. En proie à une immense horreur de soi-même, l’abbé joignit les mains comme pour une prière, se laissa tomber sur le sol, dans un grand geste d’accablement, et, longtemps, longtemps, il pleura.

Pendant plus d’une heure il resta là, sans bouger, sans penser, la tête lourde, les membres rompus, les idées en déroute, si complètement anéanti qu’il ne se rappelait pas, avec netteté, ce qui s’était passé. De ce moment de folie, de cette minute de crime, il ne gardait que la sensation d’un vague et pénible dégoût, d’un écrasement de tout son être physique et moral. Il était ainsi que dans un rêve de fièvre, où les choses se succèdent, incohérentes, ironiques et douloureuses. Malgré lui, l’impure obsession de la femme revenait, s’associait à sa honte, et, avec un involontaire tressaillement de ses muscles, avec une vibration suprême de ses moelles, il la retrouvait en lui, autour de lui, jusque dans l’opacité de l’ombre, jusque dans le symbolisme errant du ciel, où les nuages évoquaient d’impossibles nudités, d’impossibles enlacements, une multitude de figures onaniques et tordues, semblables aux gravures démesurément agrandies d’un livre obscène, qu’il avait eu jadis, au collège. Et, au-dessous de ce ciel pollué, la forêt dressant ses masses confuses, énormes et lointaines, amplifiant ses terrasses, ses colonnades, ses escaliers, ses temples, lui faisait l’effet de quelque architecture formidable, de quelque noire Sodome, bâtie en l’honneur de la Débauche éternelle et triomphale. Une torpeur l’envahissait; il se sentait un besoin irrésistible de sommeil, éprouvait une sorte de narcotique volupté à se laisser glisser dans le vague, dans l’oubli, dans le néant. Il ne tenta pas de s’arracher à cet engourdissement qu’il préférait au réveil brutal de sa raison. Ah! s’il avait pu descendre toujours au fond de ce noir, ne jamais remonter! Et, s’allongeant, sur la terre humide de rosée, comme un vagabond, il s’endormit profondément.

Quand l’abbé rentra dans la ville, il devait être très tard. Tout dormait; aucune lumière ne luisait entre les volets clos des maisons, et les réverbères, au haut de leur morne potence, étaient depuis longtemps éteints. Près d’une auberge, sous une voiture de marchand forain, un chien grogna. Quoiqu’il eût les membres raidis par l’humidité, il pressa le pas, gagna la petite porte dérobée du jardin, dont il gardait toujours la clé sur lui, et, vite, il monta à sa chambre. Il avait hâte de se trouver entre des murs protecteurs, environné d’objets familiers, loin de cet effrayant ciel et de ces horizons maudits. Et puis ses jambes tremblaient, la force abandonnait son corps. Il s’assit sur le lit en poussant un soupir de délivrance. Mais l’obscurité, bientôt, lui parut terrible, peuplée des mêmes images et des mêmes fantômes que là-bas. Ayant allumé la lampe, il eut l’idée de se considérer dans une glace, et il fut épouvanté de ce qu’elle lui renvoya: un visage bouleversé, des brins d’herbe dans les cheveux, une soutane boueuse, poissée de saletés puantes. En vain il chercha son rabat, qu’il avait sans doute perdu dans la sente en se colletant avec la paysanne.

--Abjection de la chair! s’écria-t-il. Indomptable pourriture! Cochon! Cochon! Cochon!

Il eût voulu se battre, se supplicier, rêva de cilices, de tourments, de lanières qui font voler, au sifflement de leurs pointes d’acier, le sang des saints et la chair des martyrs. Il parlait tout haut:

--Mais quelle ordure est en moi? Ma mère m’a-t-elle donc allaité avec des excréments?

Se prenant à la gorge, il hurlait:

--Je n’aurai donc jamais raison de toi, carcasse ignoble!

Ensuite il se frappait la poitrine à grands coups de poing.

--Je ne te crèverai donc point, cœur de boue, outre d’immondices!

Il revenait à son rabat égaré.

--Et ton rabat, misérable? Quelqu’un demain le trouvera et dira: «C’est là qu’il s’est vautré.» Hé! tant mieux, qu’on le dise; qu’on aille, courant dans les rues et clamant: «Il s’est vautré là!» Au moins, ma honte sera complète, et l’on me poursuivra peut-être à coups de bâton, comme l’on fait pour les chiens accouplés.

Il avait un tel écœurement de sa vie passée, de sa vie présente, un tel effroi de sa vie à venir, qu’il ouvrit la fenêtre, se pencha sur la rampe de la terrasse, mesura le vide au-dessous de lui.

--Non, fit-il en reculant... Il y a peut-être un Dieu!

Et malgré son exaltation, il ne put s’empêcher de sourire à cette idée: le suicide d’un prêtre, qui lui parut bizarre et comique. Cela détendit un peu ses nerfs; plus calme, il se laissa entraîner vers d’autres pensées. Dans leur déroulement rapide, il se promettait de dures expiations, entreprenait des pèlerinages extravagants et nouveaux, les pieds nus, la corde au cou, se dévouait à d’absurdes apostolats. Oui, il irait à travers le monde, évangélisant les adultères et les prostituées, prêchant la continence aux débauchés. Mais, auparavant, il voulait demander pardon à sa mère, au bon curé Sortais, au grand vicaire, à l’archiprêtre, à tous ceux qu’il avait persécutés. Puis, au bout d’un chemin planté de calvaires, semé de couronnes d’épines et de ronces, il entrevoyait, comme un refuge de lumière, la Trappe, la paix de ses longs couloirs silencieux, les travaux champêtres, les courts et paisibles sommeils sur les planches nues, les interminables nuits de prières, et ce petit cimetière sans arbres, avec ses croix blanches si fraternellement rapprochées l’une de l’autre, et ce grand étang, où les roseaux chantent, et où il avait autrefois, gamin maraudeur, pêché des gardons à la barbe des moines... A ces projets, à ces visions, à ces souvenirs, qui lui coulaient dans l’âme une douceur, l’abbé s’attendrissait; et s’attendrissant, il se trouvait le plus malheureux des hommes. Ce qui le désolait surtout, c’était d’être seul, en la détresse infinie de son cœur. Il eût souhaité que quelqu’un fût là, près de lui, quelqu’un comme François d’Assise, et que ce quelqu’un lui parlât doucement, tendrement, d’une voix de saint, avec des mots sublimes et consolants, qui ouvrent le paradis. Il songea à son évêque, et son évêque lui sembla une sorte de providence, un être merveilleux dont les mains sont pleines de bénédictions; il fut ému en évoquant son visage triste et son dos de martyr. Pourquoi n’irait-il pas se jeter à ses pieds? Il lui avouerait tout; il lui dirait toute sa vie, avec des accents déchirants de repentir qui le feraient pleurer. Et l’évêque lui parlerait, le bercerait, l’endormirait. Dans ces moments, l’abbé Jules retrouvait la naïveté, la confiance, la promptitude de résolution d’un petit enfant; il croyait à la bonté, à la charité universelles. Il prit la lampe, plus léger, descendit l’escalier, radieux, frappa à la porte de l’évêque, enthousiaste. Celui-ci dormait sans doute et n’avait rien entendu; il ne répondit pas. Alors l’abbé ouvrit la porte brutalement, en faisant grincer la serrure, et il pénétra dans la chambre.

--Qui est là? cria l’évêque.

Réveillé en sursaut, ébloui par la brusque invasion de la lumière, il s’était dressé à demi, hors des draps, la bouche béante, le crâne ébouriffé de mèches grises qui dardaient leurs pointes en tous sens; un effarement, entre ses paupières bouffies de sommeil, qui clignotaient. Et, de ses bras tendus en arrière, contre le bois du lit, il arc-boutait son corps mal assuré et tremblant.

--Qui est là? répéta l’évêque.

L’abbé traversa la pièce, posa la lampe sur une table, et vint se jeter au pied du lit.

--Ne craignez rien, Monseigneur, dit-il d’une voix humble. C’est moi, moi, votre fils indigne... Si j’ose franchir cette porte et troubler votre sommeil, c’est que je souffre trop... C’est qu’il faut que je vous parle... que je vous dise tout, tout!... Cela m’étouffe... Je ne puis plus attendre... je ne puis plus...

Le vieillard se frottait les yeux. Il considérait de coin, d’un air ahuri, cette chose noire, agenouillée près de lui, qui rendait des sons et gesticulait.

--Cette nuit, débita l’abbé, très vite, en hachant ses mots, il n’y a qu’un instant... là-bas... j’ai rencontré une paysanne... assise sur une brouette; elle se reposait... Et alors, ce qui s’est passé en moi, je l’ignore... J’ai été fou... je me suis rué sur elle... Quelque chose me grisait, me poussait... L’ai-je violée? l’ai-je tuée?... Je ne me rappelle plus... Ce que je voulais d’elle, non, je ne le sais pas. De la volupté, peut-être... peut-être du sang!... J’aurais eu un couteau, oui, je l’aurais frappée... Elle était jeune, vigoureuse, se débattait... Et j’ai souillé mes mains à l’impureté de sa chair... Je suis un grand pécheur, un criminel... je suis... Regardez mon visage, mes vêtements... Ne vous fais-je pas horreur?... Regardez-moi...

--Comment?... interrompit le prélat qui n’avait pas écouté une seule parole de cet étrange récit, comment?... c’est vous, mon cher abbé?... Oh! que vous m’avez fait peur quand vous êtes entré... Je rêvais... j’ai cru... et alors... Comment, c’est vous?... Mais oui!.. Quelle heure est-il donc?

--Je l’ignore... Et pourquoi l’heure?... Et qu’importe l’heure?... A l’affamé qui demande du pain, au désespéré qui cherche une consolation, au mourant qui implore une prière, répond-on: «Quelle heure est-il?» Y a-t-il donc une heure pour la souffrance humaine?... Je suis cet affamé, ce désespéré, ce mourant... Je viens à vous... Parlez-moi.

La physionomie de l’évêque s’ahurissait de plus en plus. Le pauvre homme faisait des efforts prodigieux pour comprendre, et il ne comprenait pas. Surpris dans ce déshabillé intime, et dans cette ridicule posture, il manquait vraiment de prestige, était même souverainement comique. Mais Jules ne songeait point à rire. Il joignait les mains.

--Oh! parlez-moi, Monseigneur!

L’évêque se frotta les yeux de nouveau, dodelina de la tête, et lentement, il bégaya:

--Que je vous parle, mon cher abbé?... Oui, oui!... que je vous parle, c’est cela?... Mais sont-ce des choses raisonnables que vous me dites là?... Êtes-vous bien sûr?... Que je vous parle?... Je veux bien, mon enfant, mais quoi?... Et pourquoi!...

La voix de Jules s’impatienta.

--Parlez-moi donc! Dites un mot qui me console... qui me relève... ou qui me châtie... est-ce que je sais, moi?... Un mot, comme Jésus en tirait du fond de sa divine pitié, pour les malheureux et les pécheurs repentants, comprenez-vous?... Hein! comprenez-vous?

--Comme Jésus!... répétait l’évêque, dans un long bâillement... Comme Jésus!... Oui! oui!

Et il ajouta:

--Mais ce n’est guère le moment, il me semble... Demain, plutôt... demain matin, vous me rappellerez... vous me ferez penser...

L’abbé Jules s’était levé... Il fixa sur le vieillard un regard mauvais, eut un haussement d’épaules, et, sans prononcer une parole, reprit la lampe, se dirigea vers la porte... Très raide, il ne répondit rien au prélat qui lui disait, en se recoulant sous les couvertures:

--C’est cela... demain! C’est entendu, n’est-ce pas?... Demain matin vous me rappellerez, vous me ferez penser... vous... et même... dormez bien...

Jules referma la porte avec colère.

--Quelle brute! songeait-il! tandis qu’il remontait l’escalier... Et c’est ça qui conduit des âmes, ça qui dort et qu’un cri de détresse ne réveille pas?... Et dire que nos grands saints étaient peut-être pareils à ça?... Ah! je voudrais les voir, les connaître; les François d’Assise, les Vincent de Paul, et les autres, et toute la céleste engeance!... Peut-être qu’on le canonisera aussi, celui-là?... Il aura sa statue, dans des niches, entre deux vases de fleurs en papier... Il fécondera les femmes stériles qui viendront, un cierge à la main, baiser son orteil de pierre... Et l’on établira des fêtes commémoratives en son honneur!... Et l’on bâtira des cathédrales qui porteront son nom!... Et il se pavanera dans le calendrier... Non, mais c’est comique... Aussi, dans la vie, personne n’aime personne, personne ne secourt personne, personne ne comprend personne!... Chacun est seul, tout seul, parmi les millions d’êtres qui l’entourent!... Lorsqu’on demande à quelqu’un un peu de sa pitié, de sa charité, de son courage, il dort!... On peut pleurer, se casser la tête contre les murs, mourir, ils dorment, ils dorment tous!... Et le bon Dieu, qu’est-ce qu’il fait au milieu de tous ces endormis?... Est-ce qu’il ronfle, lui aussi, dans son nuage!... Et répond-il à tous les misérables qui tendent vers lui leurs suppliantes mains: «Laissez-moi dormir, canailles... Demain?»

Au moment de se mettre au lit, tous ses projets, tous ses repentirs, tous ses remords s’en étaient allés. Il s’étonna de se retrouver la conscience calme, le cœur soulagé, presque gai même. Il s’amusa de la mine effarée de l’évêque, et se sentit très fier de lui avoir fait peur... D’ailleurs, quel mal avait-il commis? N’était-il pas un homme, après tout?... N’avait-il pas obéi à une impulsion naturelle de ses sens!... Avec cela que les autres curés se privaient de ce divertissement, témoin cette crapule d’archiprêtre qui, lui, finirait en cour d’assises, quelque jour, et ce grand vicaire qui, malgré ses façons puritaines, recevait chez lui un tas de vieilles dévotes hystériques... Et il ne parlait pas des autres, qui installaient des concubines dans leurs presbytères, sous le nom de nièces, de cousines, de servantes... Il avait désiré une femme; il avait voulu la prendre?... Mais s’était-il adressé à l’ombre complice des confessionnaux où le souffle des prêtres se mêle au souffle des pénitentes, où des lèvres rapprochées s’échappent des questions qui énervent et des aveux qui brûlent!... Il était vraiment trop bête, aussi, de toujours exagérer les choses, de les dénaturer, de s’emballer, de perdre la tête, pour un oui, pour un non!... Et Mathurine se représenta à lui, telle qu’elle lui était apparue d’abord dans le soleil couchant, avec ses membres robustes et son odeur puissante de jeune fauve; non seulement il ne tenta pas, cette fois, d’écarter l’image revenue, mais il s’efforça au contraire de la retenir, de la fixer, de la compléter, de la rendre, en quelque sorte, tangible, d’y rechercher le trouble exquis et furieux, par quoi il avait été si étrangement secoué... Il esquissa un geste impudique, et faisant craquer le lit, sous une violente pesée de son corps, il dit, dans un ricanement:

--Toi, gredine, je te repincerai!

Le lendemain, à l’heure habituelle, l’abbé Jules, un peu pâle, entra dans le cabinet de Monseigneur. Celui-ci lui remit le courrier, et lui dit, d’une voix très douce, hésitante et qui tremblait:

--Eh bien!... Je suis à vous, mon cher enfant... Que vouliez-vous me dire?

--Moi? fit l’abbé d’un air surpris... Rien, Monseigneur...

--Mais si!... vous vouliez me dire quelque chose... quand vous êtes venu, cette nuit... dans ma chambre.

L’abbé regarda l’évêque fixement, effrontément.

--Moi?... Je suis venu, cette nuit, dans votre chambre?... Moi?

--Mais oui... voyons... vous ne vous souvenez pas?... Cette nuit?...

L’abbé secoua la tête, et d’un ton bref:

--Je ne suis pas venu cette nuit dans votre chambre... Vous avez rêvé.

L’hiver qui suivit n’amena pas de grands événements à l’évêché, et les mois passèrent, monotones et calmes, sans une seule secousse. Toute l’agitation de l’abbé semblait avoir disparu. Du moins, il se manifestait peu au dehors, négligeait son service, se désintéressait même des affaires du diocèse qu’il bâclait à la hâte, comme un devoir ennuyeux. A l’exception des heures d’offices et de repas, il restait presque toujours enfermé dans sa chambre, refusant obstinément de s’occuper des choses qui n’étaient pas dans ses attributions. L’évêque, qui redoutait extrêmement l’activité pleine d’imprévu de son secrétaire, redouta plus encore son inaction, car le poids de l’administration retombait sur lui et il s’en trouvait tout écrasé. De crainte d’irriter Jules et d’amener des scènes, il ne voulait point, dans les cas difficiles, recourir au grand vicaire; d’un autre côté, il ne pouvait, seul, se décider à prendre une résolution quelconque. Alors, il se lamentait, perdait la tête devant l’accumulation grandissante des dossiers, des lettres à écrire, ne recevait personne et ne faisait rien: «Je suis désarmé! absolument désarmé!» se répétait-il souvent, pour essayer d’étouffer la voix intérieure qui montait du fond de sa conscience, troublée de reproches. Lui aussi, il se confina davantage dans sa bibliothèque et, croyant échapper de la sorte aux embarras du présent, aux responsabilités de l’avenir, il se mit à retraduire Virgile, en vers de huit pieds, avec acharnement. Un instant, le palais épiscopal retrouva son aspect morne, son silence de maison abandonnée, silence interrompu vers le soir par des sonneries suraiguës, d’étranges et cacophoniques roulades d’instruments de cuivre qui tombaient sur la ville, en averses de fausses notes et de couacs, précipitant pêle-mêle des refrains de chansonnettes et du plain-chant, des airs militaires et des cantiques, des polkas sautillantes et de graves _Te Deum_. C’était l’abbé qui jouait du cornet à pistons, pour se reposer des bizarres travaux auxquels il consacrait toutes ses journées.

Car l’abbé s’était pris d’une passion inattendue: les livres; passion exclusive et tyrannique, qui mettait en lui l’obsession d’une manie et la fureur d’une rage. Il avait rêvé, subitement, de se monter une bibliothèque prodigieuse et comme personne n’en aurait jamais vu. D’un coup, il eût voulu posséder, depuis les énormes incunables jusqu’aux élégantes éditions modernes, tous les ouvrages rares, curieux et inutiles, rangés, par catégories, dans des salles hautes, sur des rayons indéfiniment superposés et reliés entre eux par des escaliers, des galeries à balustres, des échelles roulantes. Dès le matin, sa messe dite, il pointait nerveusement des catalogues, piochait des journaux de bibliophilie, auxquels il s’était abonné, correspondait avec des libraires de Paris, dressait des listes interminables de volumes, établissait des budgets fantaisistes et toujours insuffisants. Et la bibliothèque n’avançait guère. Jusqu’alors elle tenait toute en trois petites malles, qu’il ouvrait sans cesse et qu’il refermait avec un grondement d’impatience, après avoir constaté la pauvreté de ses acquisitions. Mais que faire? Son traitement était maigre; maigre aussi la pension mensuelle que lui servait sa mère. Il avait converti en espèces les menus objets personnels qu’il possédait, se privait des choses les plus nécessaires, refusait de renouveler ses soutanes trouées, mangées de graisse, ses chapeaux pelés, ses souliers qui bâillaient comme des museaux de carpes. Hélas! ses ressources, ses économies totalisées ne parvenaient pas à faire de grosses sommes. Et puis, il s’endettait de plus en plus chaque jour: en achetant des livres à tempérament, en souscrivant à de nombreuses publications qui dévoraient à l’avance l’argent de ses mois. Ce qui l’irritait surtout, c’était de voir autour de lui des prêtres bourrés de riches cadeaux, gorgés d’argent par les dévotes de la ville. Il ne pouvait penser sans de sauvages jalousies, au grand vicaire à qui les dames pieuses brodaient des étoles, des chapes, des coussins, des services de table, à qui, délicatement, le jour de certains anniversaires, elles glissaient de grasses offrandes pour des pauvres chimériques et des œuvres de vague bienfaisance. Lui seul n’avait jamais rien reçu, pas même une boîte d’allumettes, pas même deux sous. Et sec comme un squelette et sale comme un mendiant, il assistait, la haine au cœur, au fleurissement de ces joues qui suaient la paresse et la gourmandise, à l’épanouissement de ces ventres heureux, voluptueusement tendus sous des soutanes chaudes et des douillettes neuves. Après avoir lassé la patience de sa mère, qu’il accablait de demandes répétées sous prétexte que, la vie étant très luxueuse à l’évêché, il fallait y tenir un haut rang, après avoir tiré de l’évêque quelques menues sommes sous le couvert de charités discrètes, il en était arrivé à s’accrocher à la possibilité d’expédients malhonnêtes, et il combinait des plans dans lesquels le romanesque s’alliait au vol et à la simonie. Il entrevoyait des héritages de vieilles femmes très riches, des amours mystiques et productives avec de très belles châtelaines. Le plus naturellement du monde, il songeait à vendre son influence et sa protection... mais à qui?... à trafiquer des sacrements, à tenir boutique des choses saintes... mais comment?... Élargissant ses rêves, il travaillait à inventer des pèlerinages perfectionnés, à exhumer des saints miraculeux, à découvrir chez la Vierge des vertus inédites et sûrement exploitables... Mais tout cela était fait depuis longtemps!... «La Vierge est tondue, archi-tondue!» se disait-il en laissant retomber ses mains sur le bureau avec un geste découragé. Ces idées, qui lui paraissaient simples d’abord, au moment où elles naissaient, devenaient, à la réflexion, pleines de difficultés et d’une impraticable réalisation. Il y renonçait en se rejetant sur d’autres, plus compliquées encore, plus extravagantes et qui aboutissaient au même négatif résultat. C’est alors que le soir, dégoûté, irrité, il jouait rageusement du cornet à pistons, comme il eût fendu du bois, comme il eût cherché querelle à quelqu’un dans la rue, afin de détendre ses nerfs et d’oublier, une minute, la tristesse de son âme.

Un jour qu’il se trouvait seul, dans le cabinet de l’évêque, il aperçut, sur la cheminée, quelques pièces d’or parmi quelques pièces d’argent. Instinctivement, sans qu’il eût une intention précise, il s’assura du regard que les portes étaient bien closes, qu’il était bien seul, que personne ne pouvait le voir. Puis, marchant sur la pointe du pied, il s’approcha de la cheminée. Jaunes et blanches, elles luisaient là, tout près, à portée de sa main, étalées pêle-pêle, en pièces qui viennent d’être retirées d’une poche, négligemment. Les narines dilatées, les yeux brillant de convoitise, plusieurs fois il les compta: onze louis d’or. Avec délicatesse, évitant de déranger les autres, il prit un louis, et, tandis qu’il l’enfouissait dans la poche de sa soutane, sous son mouchoir, il se sentit au bout des doigts un petit frisson et comme un léger chatouillement à la racine des cheveux. En même temps, son cœur battit plus vite, mais d’un mouvement régulier, agréable, qui lui donna l’impression d’une jouissance physique, très douce. Il ne se demanda pas s’il commettait une bassesse, un acte honteux, il ne se demanda rien. «Ça lui fera un compte rond,» se dit-il, simplement, en songeant à l’évêque. Et considérant, de nouveau, le tas d’or qui ne paraissait pas diminué par ce larcin, il ajouta jovialement: «Trop rond même!» Il en prit un second. Un troisième avait glissé, rendant, sur le marbre, un son clair de métal. L’abbé hésita, perplexe; ne devait-il point se l’approprier aussi, celui-là?... Il réfléchit que cela se verrait peut-être, et il le remit en place, d’un air de regret. D’ailleurs, il se promit de revenir plus souvent, dans ce cabinet, aux heures où il avait chance de n’y point rencontrer Monseigneur, et d’inspecter les meubles, avec plus de soin que jadis. Certes, il n’espérait pas mettre jamais la main sur des millions, mais un louis par-ci, deux louis par-là, ça finirait tout de même par faire une somme respectable. Très calme, il s’allongea sur un fauteuil, et se perdit en de vagues et innocentes méditations. L’évêque rentré, Jules ne montra aucune gêne, s’entretint avec lui sur le ton de la plus libre, de la plus franche affection. Il fut charmant. Et cette affection n’avait rien de joué; elle était sincère et profonde. A cette minute, il éprouvait réellement, pour le vieux prélat, un respect filial, une reconnaissance tranquille dégagée de tous remords, et comme, dans ses brusques sautes de la haine à la tendresse, il ne l’avait point encore éprouvée, jusqu’ici. Son âme s’amollissait, se fondait à la chaleur des sentiments généreux et des généreuses pensées qui remuaient en lui délicieusement. Le vol le rendait meilleur. Il s’attarda, heureux d’être auprès de son évêque, de le combler de prévenances; il sut trouver de ces mots caressants et attendris, qu’ont les femmes avec l’homme qu’elles viennent de tromper, de ces mots réchauffants qui fixent la confiance dans les cœurs. L’évêque goûta quelques instants de joie véritable, et quand l’abbé fut parti, il se dit, le visage rasséréné: «Un peu vif, parfois... un peu diable... Eh! mon Dieu!... Mais le fond est bon.»

Jules déposa, dans un tiroir de son secrétaire, les deux louis dérobés, et jetant un coup d’œil mélancolique, sur les trois malles qui contenaient, transformés en volumes, toutes ses économies, toutes ses privations, toutes ses turpitudes, tous ses mensonges de plusieurs mois, il soupira:

--Deux louis!... Quelle pitié! Ce n’est pas encore avec ça que je me paierai les Bollandistes?

Le lendemain, au réveil, il eut une idée qui lui parut admirable. Il se leva, prit à peine le temps de s’habiller, descendit à la chapelle, dépêcha sa messe, en toute hâte, et sortit. L’air était froid, la pluie tombait fine et drue, un vent aigre chassait, dans le ciel, de gros nuages sales et comme lavés d’encre. Mais il ne sentait ni le froid, ni la pluie, ni le vent. «Cette fois-ci, se disait-il tout en marchant d’un pas allongé, rapide; cette fois-ci, je tiens ma bibliothèque. Je la tiens, ou le diable m’emporte!... Comment se fait-il que je n’aie pas songé à cela, plus tôt?» Une heure après, soufflant, trempé de sueur et de pluie, il arrivait devant l’entrée de l’abbaye du Réno.

Deux énormes piliers, découronnés, sans grille ni porte, s’ouvraient à vide, sur une ancienne avenue défoncée, embroussaillée, veuve de ses arbres depuis longtemps abattus. A l’extrémité de l’avenue, dont on ne retrouvait le tracé, au milieu des terrains incultes, qui la bordaient, que par la double rangée parallèle des troncs coupés, presque au ras du sol, s’apercevaient d’étranges bâtiments sombres, des profils de murs croulants, des toitures effondrées, raidissant sur le ciel morose la carcasse noire des charpentes. Et, tout autour de ces ruines, un espace nu, désolé, s’étendait sans un arbre, sans une plante, sans une verdure autre que la morne verdure des ronces qui poussaient là, libres et touffues, dévorant chaque jour davantage ce coin de terre délaissé. Au moment où il s’engageait dans l’avenue, l’abbé croisa une vieille femme, qui tenait à la main une sordide écuelle de bois.

--Le Révérend Père Pamphile est-il au couvent? demanda-t-il.

--Oui dame! monsieur le curé, répondit la vieille... il y est...

Et désignant l’écuelle que marbraient des taches de graisse figée, elle expliqua:

--Même que j’viens d’lui porter sa soupe... Vous le trouverez auprès de son église, en train d’remuer d’la pierre... Oh! il en remue, il en remue! allez!... Bon sang, qu’il en remue!

Devant cette tristesse épandue, ce ciel maussade, cette misère navrante des choses que, dans la fièvre de la route, il n’avait pas encore constatés, l’abbé regretta tout d’un coup d’être venu. Son enthousiasme était tombé; il ne croyait plus à la réussite de son idée. Pourquoi désirait-il une bibliothèque? Était-il même bien sûr de la désirer et de désirer quoi que ce soit? En vérité, il n’en savait rien. N’était-ce point une mystification qu’il se jouait à lui-même, une de ces farces lugubres comme il en inventait pour tromper l’immense ennui de son existence? Et il eut un dégoût de la vilaine action qu’il avait commise la veille, une crainte de celle qu’il allait commettre tout à l’heure.

--Bah! fit-il, voyons toujours.

La pluie redoublait. Il voulut hâter le pas, mais il fut contraint de ralentir son allure, à cause des ronces qui se glissaient sous sa soutane, s’accrochaient à ses jambes, entravaient sa marche de leurs enlacements de reptiles douloureux et continus. Obligé de trousser sa robe comme une femme, furieux contre lui-même, et contre les lianes qui s’obstinaient et manquaient de le jeter par terre, à chaque instant, il avançait péniblement. Enfin, bougonnant, jurant, tirant la patte, il parvint à franchir le passage difficile, trouva un sentier qui filait, droit, entre les touffes de ronces, et bientôt, il ne fut plus qu’une tache sombre, au loin, pas plus grosse qu’un corbeau rasant les hautes herbes.

* * * * *

L’abbaye du Réno datait du XIIIe siècle; elle avait été bâtie par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, fondateurs de l’Ordre des Trinitaires, autrement dit de la Rédemption, ordre admirable et puissant qui envoyait ses religieux délivrer les chrétiens captifs chez les infidèles. D’abord resserrée dans un étroit pourpris, composé de jardins potagers, d’un petit bois, de quelques prairies, l’abbaye étendit peu à peu ses possessions, englobant champs et forêts, étangs et villages, tout le pays, à perte de vue, autour d’elle. Au XVIIe siècle, qui semble, d’après les ruines encore debout, lui avoir le plus laissé son empreinte d’architecture sévère et grandiose, elle possédait, dit-on, dix mille hectares de forêts, quinze mille hectares de terres arables, sans compter les vastes étangs d’Andennes, de Vaujours, de Culoiseau, célèbres par leurs fabuleuses carpes, et leurs grands moulins qui broyaient le blé récolté à plus de dix lieues à la ronde. Aussi, des humbles constructions primitives, agrandies, remplacées, monumentalisées de siècle en siècle, il ne restait déjà, à cette époque, d’autres vestiges qu’une petite fontaine, aux sculptures naïves, aujourd’hui à moitié effacées par le temps, à demi rongées par les mousses, et au bord de laquelle la légende veut que soit apparu à Jean de Matha, le cerf sacré, portant entre ses cornes d’or la croix rouge et bleue, signe distinctif de l’Ordre. La Révolution vint, qui chassa les moines du Réno, s’appropria leurs biens, démolit l’abbaye, commit le crime abominable de jeter bas la chapelle, un des plus purs, un des plus exquis chefs-d’œuvre de la Renaissance, dont il ne subsista que quelques piliers et quelques pans de murs, marquant funèbrement, de distance en distance, l’emplacement où elle fut élevée. Les religieux laissèrent souffler sur la France la tempête révolutionnaire et impériale, et ils ne rentrèrent qu’en 1817, dans leur couvent du Réno devenu un prodigieux entassement de décombres, et réduit au modeste pourpris de la création. Ils commencèrent par déblayer les ruines et réparer tant bien que mal les bâtiments les moins endommagés. Et cela fait, ils ne surent plus que faire. La Rédemption, au moins dans l’esprit de l’œuvre, avait perdu sa raison d’être. Il ne s’agissait plus, en effet, de reprendre les chrétiens aux corsaires barbaresques; il fallait trouver autre chose. Dépouillés de leurs terres, ils ne pouvaient songer à se transformer en agriculteurs, comme les trappistes; n’ayant pas un personnel spécial de professeurs, ils ne pouvaient se livrer à l’enseignement, comme les jésuites. Deux essais qu’ils firent, le premier d’un orphelinat de jeunes garçons, le second, d’une école professionnelle, ne réussirent point. Alors, en 1823, découragés, ils prirent le parti de s’en aller, ceux-ci émigrant vers les couvents d’Espagne, ceux-là se réfugiant à Rome, auprès de leur général. Et l’abbaye, abandonnée, demeura confiée, sur sa demande, à la garde de l’un d’entre eux, le Révérend Père Pamphile, qui conservait une foi entêtée dans le retour de l’Ordre aux traditions anciennes et qui passait, étant très bavard et Méridional, pour un organisateur de première force.

Dès qu’il se trouva seul, la première chose que fit le Révérend Père Pamphile fut de congédier le jardinier, le charretier, l’homme de basse-cour, et de vendre les deux chevaux, les quatre vaches et les poules qui restaient. Puis, il s’arrangea avec une voisine, dont le mari, autrefois, travaillait à la journée, pour le compte du couvent, afin que celle-ci lui apportât, moyennant six sous, une bolée de soupe tous les matins, tous les soirs un morceau de pain bis, et que son homme lui servît la messe par-dessus le marché. Après quoi, délivré des soucis du ménage, de la nourriture, de l’administration, il se promena au milieu des ruines muettes, très grave et songeant. Durant six mois, de l’aube à la nuit, il déambula ainsi, de plus en plus absorbé, rétrécissant chaque jour le cercle de ses promenades, pour le limiter, finalement, à l’enceinte de la chapelle détruite. Chose singulière, il ne souffrait pas, lui si bavard d’ordinaire, du mutisme presque absolu auquel il s’était volontairement condamné, et déjà, sur sa physionomie de moine jovial, passait, par instants, cette expression d’abrutissement grandiose, traversé de folie, qu’on voit aux masques hagards des vieux solitaires. A vivre sur lui-même et de lui-même, loin de tout contact intellectuel, hanté d’une pensée unique, dans cette solitude morte, dans ce silence que seuls troublaient des chutes soudaines de murailles, et les craquements sourds des poutres ébranlées, il advint qu’un étrange travail de cristallisation s’opéra dans le cerveau du Père Pamphile. Après des hésitations, des doutes aussitôt combattus, des objections d’autant plus vite réfutées qu’il était seul à les discuter, le Père Pamphile s’était convaincu irrémissiblement qu’il y avait encore des captifs chez les infidèles. L’imagination nourrie des légendes du passé, n’ayant sur le fonctionnement de la vie humaine d’autres notions que celles acquises dans les vieux livres latins, célébrant l’histoire miraculeuse de son Ordre, il croyait que les captifs étaient un nécessaire et permanent produit de la nature, et qu’il y a des captifs, comme il y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a des captifs, se disait-il tout haut, pour donner à cette conviction une autorité définitive, mais il y en a dix fois plus, depuis que nous avons cessé de les racheter; cela saute aux yeux... Et nos supérieurs ne voient pas cela!... Quel aveuglement!» Alors se développa en lui l’extravagante idée qu’il avait une mission à remplir, mission inévitable et glorieuse: reconstituer l’Ordre des Trinitaires, tel que l’avaient établi ses saints fondateurs, Jean de Matha et Félix de Valois.

--Et je le reconstituerai! s’écriait-il, avec une foi ardente de prophète, en décrivant, de son bras étendu, un geste qui embrassait le monde.

Mais, par une complication de sa nature superstitieuse, qui ramenait toutes choses à la volonté de Dieu, il était persuadé que le Très-Haut ne lui prêterait la force d’accomplir ce grand œuvre, que s’il relevait auparavant, dans sa magnificence ancienne, la chapelle abattue par l’impie. Il résuma donc la situation par ces simples mots:

--La chapelle d’abord, l’Ordre ensuite... Allons, c’est bien!

Quand il dut examiner les moyens pratiques à employer, le Père Pamphile se trouva d’abord très décontenancé. Il eut un moment de stupeur, de désespoir. Dans ses méditations acharnées, jamais il n’avait songé aux difficultés matérielles d’une pareille entreprise. S’imaginait-il donc que les églises se bâtissent toutes seules, et qu’il ne faut qu’un peu de foi pour que, des profondeurs du sol, elles montent dans le soleil, vibrantes du chant des orgues? Hélas! il ne s’imaginait rien, le pauvre brave homme. Il revoyait cette chapelle aimée, où chaque pierre disait le souvenir des ancêtres, les héros, les saints, les martyrs; il la revoyait telle qu’elle était décrite, reproduite en toutes ses parties, dans un très vieux livre qu’il avait appris par cœur et qu’il relisait tous les jours; il la revoyait avec la pureté de ses lignes, la fierté de ses flèches, la beauté de son portail qui contenait, sculptée sur le granit, l’histoire immortelle de la Rédemption; il marchait sous ses voûtes sonores entre ses hauts piliers qui profilaient le merveilleux poème des frises et des architraves; il s’agenouillait sur ses dalles de marbre polychrome, extasié par l’angélique pâleur des fresques et l’or flambant de l’autel et le prisme irradiant des vitraux, et il ne se demandait pas ce que cela, qui lui semblait si beau, si simple à regarder, représentait aujourd’hui, d’art perdu, de lutte impossible, et de millions introuvés... Le premier moment de surprise passé, le Père Pamphile se mit à l’œuvre, avec cette confiance aveugle que donne à tous la poursuite du mélancolique Idéal.

D’abord, il vendit tout ce qui était susceptible d’être vendu, depuis les démolitions qui encombraient les cours, jusqu’aux ornements de la petite chapelle que les Pères, à leur rentrée, avaient improvisée dans un ancien réfectoire. Qu’avait-il besoin d’une chapelle pour lui seul? Il irait bien célébrer la messe à la paroisse voisine. Il vendit le mobilier, ne gardant qu’une couchette en planches, pour dormir, une table, une chaise, quelques livres de piété, un crucifix et une image coloriée, portrait de saint Jean de Matha. Dans sa rage de vendre, il vendit les vieux gonds des portes charretières qu’il descella lui-même, les vieilles ferrures, les vieilles plaques de cheminée, les outils de jardinage, les tuyaux crevés des gouttières, il vendit tout. Chaque fois qu’il découvrait un bout de fer, un morceau de cuivre, il exultait, clamant:

--Je la bâtirai!

Et de même qu’il avait tout vendu, il abattit tout. Il abattit les arbres de l’avenue, énormes chênes, qui avaient abrité, de leur ombre vénérable, vingt générations de religieux, ses aînés; il abattit le petit bois de sapins et de marronniers qui faisait au couvent comme un rempart de verdure, et où les allées, les troncs, chaque mousse évoquaient un souvenir fidèle; il abattit la charmille au fond de laquelle était un calvaire, dont les marches usées montraient l’empreinte des genoux de ceux-là, qui étaient venus prier; il abattit les arbres fruitiers du jardin; il abattit les cyprès, gardiens des tombes du cimetière! Et, tête nue, parmi les bûcherons, sa robe blanche troussée jusqu’aux reins, il les excitait au travail, et il enfonçait, à toute volée, la lourde cognée au cœur rouge des vieux arbres, abannant d’une voix sauvage:

--Je la bâtirai!

Du haut d’une tourelle qui dominait le couvent, il voulut s’offrir l’immense et douloureuse joie de contempler le spectacle de cette destruction. Tout autour, les arbres gisaient, pêle-mêle, affreusement mutilés, les uns couchés, tordus et saignant par de larges blessures, les autres, les troncs en l’air, râlant, appuyés sur leurs branches écrasées, comme sur des moignons. Un seul restait debout, à l’entrée du jardin, un cerisier chétif, mangé de gomme, étonné d’être si seul sur cette terre, veuve de ses hardis nourrissons, et toute rase. Chassés de leurs abris, les oiseaux volaient dans le ciel, effarés, poussant des plaintes.

Mais le Père Pamphile ne regardait déjà plus ce champ de bataille, où se mouraient les géants tombés; il voyait son église sortir peu à peu, de toutes ces ruines, de toutes ces morts, prendre une forme, monter, monter toujours, balancée sur les épaules d’une armée d’ouvriers; il se voyait aussi, s’accrochant aux flancs de la nouvelle basilique, grimper de pierre en pierre, et planter, au sommet de la flèche, la croix d’or reconquise et triomphante.

De ces arbres, il fit deux parts, l’une qu’il vendit, l’autre qu’il garda, en vue des constructions prochaines, et, lorsqu’il n’eut plus rien à vendre et rien à abattre, il se rendit chez l’architecte diocésain. Solennellement, il déroula le plan de la chapelle, expliqua, une à une, les gravures du livre, parla longtemps, s’embrouilla en d’incompréhensibles histoires.

--Voilà ce que je veux refaire! dit-il. Tout ça!... Tout ça!... vous comprenez?... Et combien croyez-vous que cela coûtera dans l’ensemble?

--Je ne sais pas! répondit l’architecte ahuri... Comment voulez-vous que je sache?

--A peu près!... voyons, à quelque chose près!

--Je ne sais pas, moi!... Trois... quatre... cinq millions! Cela dépend.

--Cinq millions! fit le moine, en se levant... C’est bien, je les trouverai.

Et le Père Pamphile s’en alla quêter.

Il alla de village en village, de ferme en ferme, de château en château, de porte en porte, tendant la main, courbant le dos, mangeant, sur les routes, le pain de deux sous auquel il avait réduit sa nourriture, et, le soir, lorsqu’il était trop éloigné du Réno, demandant asile aux presbytères qui l’accueillaient, parfois, avec méfiance. Il alla sous les soleils affolants, par les froids meurtriers, sans s’arrêter jamais, sans jamais se reposer, précédé de la lumineuse image qui semblait le conduire et le protéger. Mal reçu ici, insulté là, poursuivi dans les rues, par les gamins qui se moquaient de sa barbe sale, de sa robe blanche rapiécée de morceaux noirs, de sa douillette noire rapiécée de morceaux blancs, il connut toutes les amertumes, subit toutes les hontes de ce triste état de mendiant; et, s’il souffrit, il ne se rebuta pas. D’abord gauche et timide, il ne tarda point à s’enhardir et, bientôt, avec une facilité qui étonnera chez une âme si loyale, si naïve, si complètement ignorante des malpropretés de la vie, il s’assimila les ruses du métier, au point que pas une de ses mille roueries, qui ne sont au fond que des abus de confiance déguisés, ne lui demeura étrangère. Il sut comment il faut faire pour spéculer sur la vanité et les mauvaises passions des hommes, et il ne recula point devant les boniments de comédien, les mensonges, les complaisances louches, les espionnages policiers, les mises en scène savantes. Au début, il s’était sévèrement reproché ces écarts de conscience, où s’oubliaient sa dignité d’homme et son caractère de prêtre; il finit par les excuser à cause de la grandeur du but, et même, il y puisa un redoublement d’ardeur. Quelquefois, après les mauvaises journées, devant les recettes maigres, d’obscures révoltes grondaient en lui; mêlant à ses pensées confuses le ressouvenir des histoires de pirates dont sa mémoire de trinitaire était remplie, il se surprenait à rêver de hardis coups de main, de vols grandioses, de bandes armées à la tête desquelles il rançonnerait des peuples. En peu d’années, le Père Pamphile devint un mendiant accompli. Sous l’ivresse du sacrifice, sous l’irresponsabilité de la folie, ses scrupules s’effacèrent de plus en plus, son sens moral s’abolit. Soit habitude, soit esprit de renoncement, il se cuirassa contre les outrages, accepta les mauvais traitements comme une des nécessités de sa condition. Et il eut le dos servile, l’échine craintive, l’œil oblique, la main molle, douteuse et crochue des virtuoses de la mendicité.

On racontait sur lui de sales aventures, dont se gaussait le populaire. Mais les âmes clairvoyantes auraient pu facilement y deviner un héroïsme supérieur, dans sa dégradante sublimité, aux conventions de fausse vertu, de faux courage, de faux honneur avec lesquelles se fabrique le carton des fiertés humaines... Une matinée, le Père Pamphile passait devant la propriété d’un ancien boucher, terroriste farouche, devenu riche par l’acquisition de nombreux biens nationaux. Ivrogne, grossier, dur aux pauvres gens, le sieur Lebreton--ainsi se nommait le personnage--se faisait surtout remarquer par son impiété cynique et sa haine enragée des prêtres. Dans le pays, on le détestait et on le craignait. Le Père Pamphile n’ignorait aucun de ces détails. Mais il en avait vu d’autres, plus terribles que ce Lebreton, qui s’étaient adoucis, à sa parole. Il avait même observé que les plus féroces, en apparence, se montraient souvent, soit par orgueil, soit par boutade, les plus généreux. Au risque d’un refus injurieux--ce qui ne comptait déjà plus pour lui--il franchit la grille et se présenta au château.

--Qu’est-ce qui m’a foutu un sale carme comme ça? s’écria Lebreton... Eh bien! vous avez du toupet de venir traîner vos sales pieds chez moi?... Qu’est-ce que vous voulez?

Le pauvre moine s’humiliait. Effaçant ses épaules, presque suppliant:

--Bon monsieur Lebreton, balbutia-t-il... je...

Il fut aussitôt interrompu par un juron.

--Pas de simagrées, hein?... Qu’est-ce que vous voulez?... C’est de l’argent que vous voulez, de l’argent, hein! sale mendiant!... Attends, je vais t’en foutre, moi, de l’argent!

Le misérable allait le pousser à la porte, quand, se ravisant, à l’idée de se divertir aux dépens du moine, il reprit d’un ton goguenard:

--Écoute, mon vieux carme... Je veux bien t’en donner, de l’argent... mais à une condition: c’est que tu viendras le prendre là, où je le mettrai... Et je parie que tu n’y viendras pas!

--Je parie que si! fit le Père Pamphile d’une voix ferme et grave.

--Eh bien, mâtin!... nous allons voir ça!... D’abord, fais-moi le plaisir d’aller au fond de la salle; mets-toi, à quatre pattes, comme un chien, ton sale museau en face de cette fenêtre... et attends.

Tandis que le religieux obéissait tristement, Lebreton se dirigea vers la fenêtre, mettant toute la longueur de la salle entre sa victime et lui. Il retira de sa poche une poignée d’or qu’il déposa sur le plancher, fit tomber sa culotte, s’agenouilla, et troussant sa chemise, d’un geste ignoble:

--Je parie que tu n’y viendras pas, grand lâche! cria-t-il.

Le Père Pamphile avait pâli. Le cou tendu, le dos arqué, les yeux stupides, en arrêt sur cette offensante chair étalée, il hésitait. Pourtant, d’une voix redevenue tremblante, d’une voix où passait le gémissement d’un sanglot, il répondit:

--Je parie que si.

Alors, Lebreton ricana, prit une pièce de vingt francs, l’inséra dans la fente de ses fesses rapprochées.

--Eh bien! viens y donc! dit-il. Et tu sais, pas avec les mains... avec les dents, nom de Dieu!

Le Père Pamphile s’ébranla, mais tout son corps frissonnait; une faiblesse ployait ses jarrets, amollissait ses bras. Il avançait lentement, avec des balancements d’ours.

--Allons, viens-tu! grommela Lebreton, qui s’impatientait... Je m’enrhume.

Deux fois, il tomba, et deux fois il se releva. Enfin, il se raidit dans un dernier effort, colla sa face contre le derrière de l’homme, et, fouillant, de son nez, les fesses qui se contractaient, il happa la pièce d’un coup de dent.

--Bougre de saligaud! hurla Lebreton qui se retourna et vit l’or briller sur les lèvres du moine... Eh bien! mâtin... il faut que toutes y passent! il faut que j’en claque, ou que tu en claques!... Allons, à ta place!

Dix fois, le Père Pamphile subit ce hideux supplice. Ce fut l’ancien boucher, qui, le premier, y mit un terme. Il se releva, la figure très rouge, grognant:

--En voilà assez!... Mais il m’avalerait tout mon argent, ce salaud de carme-là!

Malgré la colère où il était d’avoir perdu dix beaux louis d’or, il ne put maîtriser son admiration; et il tapa sur le ventre du moine.

--Tu es un rude saligaud, conclut-il... C’est égal, tu es un bougre tout de même... Nous allons trinquer.

Le Père Pamphile refusa d’un geste doux, salua et sortit.

A un kilomètre de là, sur la route, était un calvaire. Il s’agenouilla, pria avec ferveur. Puis, il continua son chemin, les yeux levés au ciel, des yeux ivres qui semblaient poursuivre, parmi les nuées, une souriante et radieuse image; et d’une voix raffermie par la foi:

--Je la bâtirai! dit-il.

A la suite de ses tournées, il rentrait au couvent, où il avait toujours à constater de nouveaux dégâts. Pendant son absence, un toit s’était encore affaissé; des lézardes fraîches dessinaient sur les grosses maçonneries, des figures d’arbres bizarres; les lambourdes des planchers fléchissaient. Et les ronces, et les orties et les chiendents, à l’étroit dans les cours, gagnaient les ouvertures, bouchaient les portes d’un hérissement de hallier. Le vent qui charrie les semences égarées, fécondait les pierres; toute une végétation arborescente issait des murs, s’échevelait en touffes folles, élargissant les crevasses qui craquaient sous la poussée impétueuse de la sève. Chassé de pièce en pièce, de bâtiment en bâtiment, par la menace d’un plafond crevé, ou d’une cloison prête à s’ébouler sur lui, le Père Pamphile s’était réfugié au premier étage d’un petit pavillon, auquel il ne pouvait atteindre qu’au moyen d’une échelle, car le rez-de-chaussée qui servait de hangar manquait d’escalier. Il avait transporté là sa couchette en planches, sa table, sa chaise, son crucifix et le portrait de saint Jean de Matha; c’est là qu’il continuait de manger sa bolée de soupe, une ignoble et puante lavure de créton, dont les chiens n’eussent point voulu. Là aussi, la bise s’engouffrait par les fenêtres sans vitres, la pluie s’égouttait par le toit troué comme un tamis. Mais les murs étaient solides, et cela suffisait. D’ailleurs, le prêtre ne prêtait à ces choses qu’une médiocre attention, absorbé qu’il était de plus en plus par l’idée fixe: son église.

Son église! Durant ces haltes au couvent, entre deux quêtes, il dépensait une activité extraordinaire et ruineuse, autour de la chapelle, dont l’emplacement, envahi par les hautes herbes, ne se voyait même plus. Avant qu’il songeât à donner le premier coup de pioche dans les fondations, il achetait de la pierre de taille, de la chaux, du ciment; les cours en étaient pleines, et prenaient des aspects blanchâtres de chantier. Quand les voitures arrivaient, il se précipitait à la tête des chevaux:

--Par ici!... par ici!... Nous allons décharger ici!... Hue! dia!... Ah! la belle pierre!... Ah! la bonne chaux!... Ah! le fameux ciment!... Hue! dia!

Et il pesait sur les leviers, remontait les crics, vidait la chaux dans les fosses qu’il avait creusées, remuait des sacs de ciment, criant avec une joie navrante d’enfant: «Ça marche!... Ça marche!» Et il s’adressait aux charretiers: «Ah! mes amis!... C’est bien!... Vous aurez contribué à l’édification de la chapelle!... Vous êtes de braves gens! Dieu vous bénira!...» Naturellement, de même que le bois avait pourri, les pierres gelèrent, la chaux, délayée par la pluie, coula, le ciment durcit dans les sacs. Des quelques matériaux intacts, la plupart disparurent, emportés, la nuit, par des maraudeurs. Ces pertes ne ralentissaient pas son courage, ces malheurs ne diminuaient pas sa confiance. Il se contentait de dire gaîment: «Nous remplacerons ça!» C’étaient aussi de longues conférences avec des architectes et des entrepreneurs qui, s’étant rendu compte, à la première minute, de la folie du Père Pamphile, et désireux de l’exploiter, lui proposaient les plans les plus baroques, l’excitaient à des dépenses inutiles, s’acharnaient à le voler à qui mieux mieux. Métrant, cubant, déroulant de grands papiers jaunis où étaient tracées des figures géométriques, ils allaient, entre les blocs de pierre, ou bien à travers les ronces, affairés, poudreux et géniaux. D’un geste large, ils ébauchaient, en l’air, des projets d’architectures babyloniennes, faisaient tourner des cathédrales au bout de leur doigt. Et le Père Pamphile, son livre à la main, donnait des explications historiques.

--Voyons, Messieurs, nous ne créons pas... nous reconstituons... C’est bien différent... Tenez, là, était le maître autel... en pierre sculptée... trente-deux figures!... Et quelles figures!... Un chef-d’œuvre! Là, le retable... moins ancien et très riche... en porphyre... un don de Louis XIV.

--Du porphyre! disait l’entrepreneur. Justement, j’en ai un lot qui ferait joliment votre affaire... Et du beau, et du bon marché!

--C’est ça!... Envoyez-le... Je le prends... Là, les stalles capitulaires... des merveilles... en chêne!

Il acceptait tout, retrouvant, lorsqu’il ne mendiait plus, sa candeur inconcevable de bonne dupe.

Et puis il repartait.

Successivement, il parcourut la France, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, l’Asie Mineure. Partout il s’entourait de relations puissantes, se créait des influences politiques et des protections mondaines, qu’il savait exploiter avec la plus surprenante adresse. Un jour, reçu dans le palais d’un cardinal romain, qui le chargeait d’une mission secrète; un autre jour, roulant sur un paquebot, en compagnie d’une bande de comédiens nomades, avec lesquels il organisait, à bord, des représentations, dont il empochait la recette; ou bien encore, capturé par des brigands qui le forcèrent à les accompagner au sac d’un couvent de religieuses, et le renvoyèrent, avec sa part de butin gagné; tantôt reître, tantôt pitre, tantôt espion, tantôt missionnaire, et toujours mendiant, le Père Pamphile, pendant trente-cinq années, incarna le type de l’aventurier romantique, habile à toutes les métamorphoses, prêt à toutes les besognes, pourvu qu’elles fussent largement payées. A force de souplesse, d’avilissement, de courage et de folie, il écuma, sur les grandes routes de l’Europe, où traîna sa robe, l’invraisemblable somme de cinq cent mille francs.

De ces frottements salissants, de ses successives déchéances, de ces glissades de plus en plus rapides, dans la boue des métiers honteux, le moine ne gardait ni un remords, ni un dégoût, ni l’impression d’une souillure quelconque. Il n’en gardait qu’un souvenir changé en haine féroce, le souvenir d’un capucin, rencontré en Espagne, et qui quêtait comme lui, aux mêmes endroits que lui. A part ce souvenir qui le faisait s’emporter furieusement contre les capucins et aussi contre tous les ordres mendiants, il parlait de ses plus répugnantes aventures, ainsi que d’une chose naturelle, avec une inconscience pénible. Et, l’on sentait, à l’entendre, que ce doux homme serait allé jusqu’au crime, comme les prostituées vont à l’amour, sans savoir. En cette impudente vie de vagabond, si bien faite, cependant, pour détruire son rêve, il n’avait rien vu, rien compris, rien éprouvé en deçà et au delà de ce rêve. Un fait s’accomplissait qui dominait tout, un fait supérieur aux conventions humaines: la chapelle. Pour lui, il n’y avait plus ni peuples, ni individus, ni justice, ni devoir, ni rien; il n’y avait que la chapelle. Le point de départ de sa folie: l’Ordre de la Rédemption à reconstituer, il n’y songeait plus. Les corsaires, les trinitaires, les captifs, saint Jean de Matha, autant d’ombres lointaines qui allaient s’évanouissant. Et la chapelle emplissait la terre, emplissait le ciel. Le ciel était sa voûte, les montagnes ses autels, les forêts ses colonnes, l’Océan ses baptistères, le soleil son ostensoir, et le vent ses orgues. Pendant le temps qu’il rêvait ainsi, sur les routes étrangères, le Réno, abandonné, servait de refuge aux vagabonds sans gîte et aux amoureux, et les chats sauvages, s’y poursuivant de pierre en pierre, s’accouplaient sur les ruines, plus mortes sous la pâleur tragique de la lune.

Maintenant le Père Pamphile avait soixante-quinze ans. Malgré ce grand âge, et bien que son corps, amaigri et noueux, se courbât vers la terre, il demeurait robuste et plein de vie; la même foi illuminait ses yeux, aux paupières tombantes; le même enthousiasme poussait ses membres raidis vers les conquêtes chimériques. Il souriait comme un petit enfant. Une année, au Réno, où il travaillait plus qu’un manœuvre, du matin au soir; l’année d’après, à l’étranger, où il quêtait, jamais il ne prenait un seul instant de repos. Les terrassements, pour les fondations de la chapelle, avaient été enfin commencés, puis abandonnés, faute d’argent. Des cinq cent mille francs, tout avait passé en plans d’architecte, en mémoires préparatoires d’entrepreneurs, en achats de matériaux et d’outillage, sans cesse perdus ou volés, sans cesse renouvelés. Mais le vieillard ne désespérait pas. Lorsqu’il revenait de ses longues tournées, la poche garnie, il achetait encore; encore il conférait avec les architectes et les entrepreneurs; et c’étaient les mêmes stations, les mêmes comédies. On métrait, on cubait, on déroulait les mêmes papiers jaunis, on s’exaltait aux mêmes projets; le Père Pamphile, son livre à la main, recommençait les mêmes explications:

--Pardon, Messieurs... nous ne créons pas... nous reconstituons... Là était le maître autel...

Il n’avait rien changé à son régime; on lui apportait sa soupe le matin, et le soir son morceau de pain; puis, la nuit venue, il montait à la chambre du petit pavillon, devenu un taudis immonde, tapissé d’ordures, planchéié de fumier. Après une prière devant le crucifix, il s’étendait sur sa couchette de bois, et tandis que le vent soulevait sa barbe d’un frémissement glacé, les chats-huants, qui ne s’effrayaient plus, perchés sur les poutres, dans l’angle du toit, le regardaient dormir de leurs grands yeux fixes, et le couvraient de leurs fientes.

* * * * *

L’abbé Jules connaissait le Père Pamphile qui était en rapports fréquents avec l’évêché et, comme tout le monde, il le prenait «pour une vieille canaille», conscient des bassesses qu’il commettait. Avec la facilité, que possèdent tous les optimistes, d’improviser des plans hardis et scélérats sans se donner la peine de les approfondir, l’abbé, ce matin-là, en pensant au Père Pamphile, avait, dans l’espace d’une minute, ébauché vaguement des projets de chantage admirables que son autorité reconnue, la terreur qu’il inspirait ne pouvaient que mener à bien. Aussi était-il parti à la hâte pour le Réno, ses idées encore incertaines et brouillées, mais s’en remettant au hasard, du soin de les débrouiller, le moment venu.

Après avoir longé des constructions basses, tellement en ruine qu’il eût été impossible d’en préciser la nature; après avoir traversé deux petites cours où se voyaient encore les arcades brisées d’un cloître, où le terrain détrempé par la pluie, gâché par les charrois, n’était qu’une mare de boue à la surface de laquelle nageaient des gravats, des débris de toute sorte; après avoir passé sous un porche qu’étayaient des madriers pourrissants, l’abbé déboucha dans une cour immense, fermée par des bâtiments en quadrilatère, inégaux de hauteur, bizarrement déchiquetés sur le ciel, les uns éventrés et pareils à des éboulements de rocs, les autres tapissés de mousses, si couverts de végétations emmêlées et verdissantes, qu’on eût dit plutôt un coin de forêt sauvage. D’abord, il ne vit rien qu’un chaos de pierres de taille, de bois en grume, de poutres à peine équarries, d’outils épars, et au-dessus de ce chaos, l’armature commencée d’un échafaudage, deux grues, qui profilaient sur le fond crayeux de la cour, leurs longs cous de bête décharnée; toute la détresse immobile et navrante d’un chantier abandonné en plein travail. Puis, il crut entendre un bruit sourd, comme le bruit d’une pioche creusant la terre. Guidé par le bruit, il aperçut à quelques mètres de l’échafaudage, dans un espace libre, de forme hexagonale, et fraîchement terrassé, il aperçut la pioche qui sortait du sol et qui y rentrait, par courts intervalles réguliers, sans qu’il lui fût possible de distinguer les bras qui la mouvaient. Il se dirigea vers cet endroit, se perdant dans le dédale des tas de moellons et des blocs de pierre, franchissant des lacs de chaux, enjambant des troncs d’arbre, et il finit par découvrir, au fond d’une tranchée, le Père Pamphile qui, les pieds dans l’eau, le visage ruisselant et très rouge, s’acharnait à piocher.

--Bonjour, mon Père! dit l’abbé.

Le Père Pamphile leva la tête et reconnaissant l’abbé:

--Ah! c’est vous, monsieur l’abbé! fit-il joyeux et surpris... Vous venez visiter mes travaux!... C’est très gentil... vous le voyez, ça marche!

--Et qu’est-ce que vous faites là, mon Père, avec votre pioche?

--Je creuse, monsieur l’abbé, je creuse les fondations... Mais le temps est bien mauvais!

Le Père Pamphile lâcha la pioche, essuya sa longue barbe, étoilée de boue, et rabattit sur ses jambes la robe qu’il avait nouée autour de ses reins.

--Bien mauvais! répéta-t-il... Et c’est cette eau qui me gagne!... Donnez-moi donc la main, que je remonte... Ah! c’est très gentil à vous, d’être venu!... Seulement, je ne puis vous recevoir dans ma chambre... Figurez-vous qu’hier, on m’a volé mon échelle... Et Monseigneur, comment va-t-il?

Tout en parlant, aidé de l’abbé, il avait quitté son trou et sauté, d’un mouvement leste, sur la cour. Après les politesses échangées, l’abbé demanda:

--Alors, c’est votre église, ça?

Le vieillard eut un rengorgement de fierté. Et, désignant l’espace hexagonal, autrefois couvert de ronces, aujourd’hui couvert de terres remuées, et qu’entourait un mince cordeau, tendu sur des piquets, il répondit:

--Tout ça, c’est mon église!... Oui, mon cher monsieur l’abbé, tout ça!... Et qu’est-ce qui aurait dit que je l’eusse rebâtie, hein?

--Rebâtie!... rebâtie!... fit Jules qui s’imagina que le trinitaire voulait se moquer de lui... Dites donc, voilà quarante ans que vous la bâtissez... et il n’y a rien!

--Rien?... s’écria le Père Pamphile embrassant, d’un geste grandiose et furibond, toute la cour encombrée de matériaux... Eh bien! et ça?... Et tout ça?... Qu’est-ce que c’est, alors?... C’est-à-dire que le plus difficile est fait... Maintenant, je n’ai qu’à construire!... Mais si nous allions à l’abri quelque part?

Jules refusa et s’assit sur un bloc de granit; sans insister davantage, le moine s’accroupit sur un monceau de cailloux, en face de lui. Et, tous les deux, ils se regardèrent. Le vent soufflait plus fort, accélérait la pluie qui hachait le ciel de raies obliques et fouettantes. De temps en temps, des pierres détachées des murailles, tombaient sur le sol, avec un bruit mou, et des éclats d’ardoise volaient dans l’air.

--Êtes-vous en fonds? demanda brusquement l’abbé.

--Je suis toujours en fonds! répondit le Père Pamphile... Justement, il y a huit jours, je suis revenu de Hongrie. Le voyage a été bon... A Gran... ah! c’est très drôle... figurez-vous que j’étais descendu chez le Primat... un homme très gai, très farceur, et très généreux!... Il me disait: «Mon Père, chantez-moi la _Marseillaise_, et je vous donnerai cent florins!» Je chantais la _Marseillaise_, comme un perdu, et, à chaque coup, le Primat me donnait cent florins... Je l’ai chantée douze fois!

Et il fredonna:

--_Nous entrerons dans la carrière._..

--Vous savez donc la _Marseillaise_? interrogea l’abbé qui ne put réprimer un sourire.

--Qu’est-ce que vous voulez? repartit le bonhomme en hochant la tête, d’un air résigné... Dans notre métier, il faut savoir un peu de tout!... On a souvent affaire à des gens si originaux!... Ainsi, tenez, l’année prochaine, je retourne en Orient... C’est une autre histoire... Dans ce pays-là, ils se moquent de la _Marseillaise_... Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur dise comment on s’habille... la dernière mode de Paris... Eh bien! je leur dis, à peu près, comme ça me vient... Et ils sont contents.

L’abbé n’écoutait plus et réfléchissait.

Depuis qu’il se trouvait en face de l’obstacle à vaincre, toute son ardeur, toute sa fièvre d’impatience lui était revenues. Ce n’est plus qu’il mêlât encore à la réussite de son entreprise, l’idée initiale de la bibliothèque; il n’y associait désormais aucun projet; il n’avait en vue la satisfaction d’aucune passion nouvelle; il agissait, maintenant, pour le plaisir. Même, au milieu des impressions qui se succédaient, rapides et contraires, en son cerveau de sensitif, et qui exaspéraient ses nerfs, il n’était pas loin de croire qu’il était un instrument de la justice humaine et de la colère divine contre un homme bravant les lois sociales et outrageant la dignité de l’Église. Ce qui, dans le principe, n’avait été qu’un calcul honteux, un chantage ignoble, se transformait en dilettantisme, et le dilettantisme lui-même s’élargissait jusqu’à la foi, s’ennoblissait jusqu’à la mission. Jules pensa qu’il fallait couper court aux bavardages du moine, en arriver au fait, brutalement, au lieu de se perdre en des finasseries qui avaient chance de ne pas réussir avec un vieux rôdeur de routes, comme était le Père Pamphile. Mieux valait l’étonner, l’étourdir d’un coup de massue, frappé fort et à la bonne place. Il prit un air sévère et dit:

--Je ne suis point ici pour écouter vos balivernes, mon Révérend Père, et je vous prie de m’accorder deux minutes d’attention... J’ai une œuvre, une grande œuvre, pour laquelle il me faut beaucoup d’argent... Je tiens d’abord à rassurer votre conscience... Il ne s’agit point d’aller faire la noce à l’étranger sous prétexte de bâtir une église... non!... Il s’agit d’autre chose, de quelque chose de très beau, de très grand, de très chrétien... Si je vous disais de quoi il s’agit, il est probable que vous ne comprendriez point!... Je vous le répète, il me faut de l’argent... Vous en avez... Donnez-m’en!...

--Je ne peux pas! répondit simplement le Père Pamphile, dont la physionomie avait passé de l’insouciante gaîté du bohème, à la gravité rêveuse de l’apôtre.

L’abbé se leva, poussé par une soudaine colère. Il avait compté sur une stupéfaction, une secousse, un écrasement, sur il ne savait quoi de formidable! Et voilà que le bonhomme demeurait calme et qu’il avait dit: «Je ne peux pas», d’un ton tranquille, inflexible, où l’on sentait une résolution définitive! Il se contint et regarda le moine. Quelques cailloux avaient glissé sous ses reins. Il se recala doucement, les jambes plus hautes. Et des gouttes d’eau tremblaient aux poils de sa barbe.

--Vous ne pouvez pas? grommela l’abbé.

--Non!

--Faites bien attention... Vous ne pouvez pas?

--Non!... Si vous avez une œuvre aimée de Dieu, faites comme moi... Les routes sont libres.

Jules s’exalta:

--Croyez-vous donc que je sois un vagabond, un détrousseur de bourses, un rat de bordels?

--Vous êtes ce que vous êtes; je suis ce que je suis... Pourquoi vous fâchez-vous?

--Encore une fois, vous ne pouvez pas?

--Je ne peux pas!

L’abbé brandit son poing dans le vide.

--Eh bien!... je vous interdirai de mendier dans le diocèse... les gendarmes vous mettront la main au collet et vous jetteront en prison...

--Oh! fit le Père Pamphile, en secouant la tête mélancoliquement... dans le diocèse, je suis brûlé... on ne me donne plus rien... Quant à la prison, de méchantes gens m’ayant arrêté, bien des fois, j’y ai dormi... Et mieux vaut dormir dans une prison que sur les berges humides des chemins.

--Eh bien! j’écrirai à Rome... je vous ferai chasser d’ici... je vous dénoncerai à votre général, au pape... Je dirai qui vous êtes, toutes vos histoires, toutes vos saletés, tous vos crimes... Je vous dénoncerai, entendez-vous, vieux va-nu-pieds!

--Le général me connaît... le pape me connaît... Et puis, il y a quelqu’un de plus grand qui me connaît mieux encore...

L’index levé, il montra le ciel et ajouta:

--C’est Dieu!... Je n’ai point peur...

--Il faudra que vous rendiez compte de tout l’argent que vous avez gaspillé, que vous avez volé... il faudra, il faudra... il faudra...

L’abbé écumait. Ses yeux agrandis, tordus comme dans une attaque d’épilepsie, découvraient le blanc de leurs globes, striés déveines pourpres. Sur ses lèvres se pressaient, se précipitaient, se crispaient des jurons, des mots inarticulés qui se perdaient dans un sifflement, dans un gargouillement de salive. Enfin, il fut pris d’une quinte de toux qui lui brisa la gorge et lui déchira la poitrine. Plié en deux, la face violette, les veines tendues, à se rompre, sur le col étiré, il semblait vomir la vie dans un épouvantable hoquet.

La crise calmée, le moine lui dit, sans bouger de sa place, d’une voix très douce:

--Pourquoi vous faire mal ainsi?... Et que me reprochez-vous?... De ne point vous donner l’argent de mes quêtes, de mes prières, de mes souffrances?... mais je ne peux pas!... Tenez, souvent des pauvres qui étaient nus et qui avaient faim, de lamentables créatures de Dieu, m’ont supplié à genoux... Les yeux pleins de larmes, je les ai repoussés... Je ne peux pas!... Cet argent n’est pas à moi; il est à Elle, à Elle, la radieuse, la sublime épouse de mon cœur!... Je n’en puis rien distraire... Même pour sauver quelqu’un de la mort, de l’enfer, non, je ne le ferais pas.

La pluie chantait sur les flaques d’eau; le vent hurlait, tout autour sur les ruines ébranlées, et dans l’air triste et mouillé, l’échafaudage balançait sa grêle silhouette, toute grise. Le trinitaire poursuivit:

--Vous m’avez insulté, tout à l’heure... Hé, mon Dieu! comme tant de gens l’ont fait qui ne savaient pas... Je vous pardonne... Si j’ai deux sous pour manger, un pan de mur pour m’abriter, une planche pour dormir, un peu de sang chaud dans ces vieilles veines, un peu de muscles robustes sur ces vieux os, je suis content... Croyez-vous donc que je tienne à l’argent?... Écoutez, mon cher abbé, le jour où mon église sera bâtie, revenez, et ce que vous me demanderez, je vous le donnerai... sur le repos de mon âme, je vous le jure... mais d’ici là, non, non!... Je ne peux pas!

Jules restait abasourdi devant le moine. Et véritablement, il ne comprenait plus. Était-ce un dément sincère? Se moquait-il de lui?... Il l’ignorait. Dans tous les cas, il n’avait pas prévu cette inconcevable folie, ou cette ironie audacieuse; il en était tout déconcerté. Qu’y avait-il donc derrière ce masque ravagé, qu’il avait vu, par deux fois, se transfigurer, s’immatérialiser presque, sous le rayonnement d’une beauté inconnue et mystérieuse? Malgré la colère qui grondait encore en lui, le moine l’intimidait; et il ne savait ce qu’il éprouvait: de la pitié, de l’admiration ou du mépris. Du fond de son être, une voix lui disait: «Agenouille-toi; c’est un saint.» Une autre voix lui disait: «Mais non, insulte-le... c’est un bandit.» Un obscur instinct l’avertissait que la première voix avait raison. Pourtant ce fut à l’autre qu’il obéit, et, frappant la terre du pied, il s’écria:

--Tout ça, c’est des mots, des mots... vous me prenez donc pour un imbécile?... Vous savez très bien que votre église, c’est de la blague... et que vous ne la bâtirez jamais!

Mais le Père Pamphile s’était dressé tout droit, une flamme dans ses yeux, si grand, si beau, si terrible, que l’abbé recula, dompté par ce regard dont il ne pouvait soutenir l’extraordinaire et surhumaine clarté. Il crut qu’un archange marchait vers lui, le Dieu farouche des solitudes mortes; et il allait tomber à genoux, demander grâce, quand le moine, s’approchant de lui, le secoua rudement par les épaules.

--Homme incrédule, dit-il, mauvais prêtre!... Ne blasphème pas... regarde, et entends-moi... Quand je devrais, tout seul, tailler ces blocs et les porter sur ma vieille échine, quand je devrais hisser ces poutres, forger ces fers, soulever, à bout de bras, ces voûtes... quand je devrais, tout seul... oui, tout seul, l’étreindre contre ma poitrine, l’enlever de terre, et la planter droit, là... tu entends bien, pauvre fou... là, là!... je la bâtirai! Adieu!

Le Père Pamphile fit quelques pas, s’arrêta au bord du trou qu’il était en train de creuser lorsque Jules était venu le surprendre, et, retroussant sa robe, il se laissa glisser au fond.

Pendant quelques minutes, l’abbé demeura, les pieds dans la boue, immobile et songeur: «Ce n’est pas un bandit, se dit-il... C’est quelqu’un de pire... un poète!» tandis que la pioche reprenait son mouvement rythmique, apparaissait au-dessus du sol et disparaissait, fouillant la terre.

En proie à un malaise vague, il aurait voulu retourner auprès du Père Pamphile, lui parler, s’humilier; une sorte de bas orgueil, et la timidité qui est au fond de presque toutes les natures violentes, l’en empêchèrent; très impressionné, il partit. De nouveau, il s’engagea dans le dédale des matériaux, retraversa les deux cours boueuses, longea les ruines, et tout cela lui parut plein de majesté. Les choses, en harmonie avec l’état de son âme, revêtaient, sous leur tristesse infinie, des aspects de mystère physique et de grandeur morale qui le troublaient étrangement. Une vie qu’il ne connaissait pas, et devant laquelle il se sentait si petit, si laid, si misérablement lâche, si complètement indigne, une vie à laquelle il n’atteindrait jamais, ouvrait par les fentes des murailles, de larges horizons insoupçonnés, des espaces fleuris de fleurs de rêve, de belles fleurs au-dessus desquelles voltigeaient des âmes, des âmes d’enfant, des âmes de vieillard, des âmes de pauvres, de belles fleurs qui berçaient de toutes petites âmes mortes, au fond de leurs calices parfumés... Durant la route, une multitude d’idées confuses, sans lien direct avec ce qu’il avait vu et entendu, au Réno, se heurtèrent dans sa tête. Mais, toutes, elles le ramenaient obstinément au Père Pamphile, et du Père Pamphile au miracle des religions d’amour qui mettent tant de joies dans la souffrance, tant de sagesse dans la folie, tant de grandeur dans l’avilissement; elles le ramenaient aussi à la douloureuse constatation de sa propre déchéance... Il avait beau chercher, dans sa vie, depuis le jour où la conscience s’était éveillée en lui, il ne retrouvait que des viletés et des hontes, avec de courtes échappées, de fugitives aspirations vers le bien, dont le seul résultat était de rendre ses rechutes plus lourdes et plus irréparables. Aucune foi, aucun amour, aucune passion même; des instincts furieux de bête, des manies de déformation intellectuelle, et, avec tout cela, la sensation d’un vide intraversable, l’immense dégoût de vivre, l’immense effroi de mourir... Oh! oui, de mourir!... Car l’éducation chrétienne de son enfance, les accoutumances de son sacerdoce, plus fortes que ses doutes et ses impiétés, lui faisaient considérer le terrible au-delà, comme une éternité de tortures et d’épouvantements...

L’abbé marchait lentement, le dos incliné sous le poids d’un invisible fardeau, le regard baissé vers le sol, où des flaques enfonçaient, en la reflétant, la changeante image des nuées ralenties. Le vent s’était calmé, la pluie n’était plus qu’une bruine légère qui allait se dissipant; et, dans le ciel, éclairé d’une lumière plus blanche à l’horizon, les nuages déchirés laissaient apercevoir, de-ci, de-là, par d’étroits interstices, quelques morceaux de sombre azur. Peu à peu, la campagne, plus verte, sortait des brumes célestes qui noyaient les contours et les ondulations du terrain, sous une enveloppe de buée bleuissante; et, sur le fond des coteaux, d’un violet sourd, réveillé par les taches claires des maisons éparses, les aulnes des prairies, et les peupliers haut ébranchés, montaient, semblables à de menues et tremblantes colonnes de fumée rose. Au sommet de la côte, d’où l’on voit brusquement la ville et ses trois clochers, l’abbé pressa le pas. C’était un samedi, et les cloches tintaient, se répondaient d’un clocher à l’autre, annonçant la venue du jour sacré. Elles avaient leurs voix de fêtes, leurs voix joyeuses, celles qui chantent le repos béni du travailleur, et le bourdon de la cathédrale, dominant de sa grosse voix les autres voix plus grêles, allait porter la bonne nouvelle, jusque dans les lointains de la vallée. A les écouter qui lui arrivaient assourdies par l’espace, et si douces, Jules éprouva une émotion délicieuse, dont il eût été incapable d’expliquer la nature et la cause. Ses nerfs se détendirent, son cœur se fondit dans un attendrissement, et, sans secousse, sans souffrance, les larmes jaillirent de ses yeux. Les cloches tintaient, tintaient, et Jules pleurait, pleurait. Et tandis qu’il pleurait et que tintaient les cloches, près de lui passa une pauvre femme, hâve, décharnée, à la face couleur de pierre. Vêtue de haillons sordides, les pieds nus, elle tirait une voiture, où deux enfants, dans la paille, dormaient, livides et flétris.

--La charité! monsieur l’abbé, dit-elle.

De son porte-monnaie, l’abbé tira deux louis d’or qu’il mit dans la main de la pauvresse.

--Tenez! fit-il... Mais ce n’est pas moi qui vous donne... C’est monseigneur l’évêque... Priez pour lui... Priez pour moi... Et soyez heureuse quelques jours...

Les cloches s’étaient tues, lorsqu’il franchit la porte de l’évêché; mais il en gardait encore la vibration douce dans ses oreilles et dans son cœur. Rentré dans sa chambre, il se prosterna devant une image du Christ, et, se frappant la poitrine, il implora:

--Mon Dieu, ayez pitié de moi... Pardonnez-moi... Secourez-moi!

Les mains jointes, les yeux levés vers l’image, il demeura en prières, jusqu’au soir.

* * * * *

Le carême approchait. Jules ne songeait plus à sa bibliothèque, ni au Père Pamphile, ni à la mort, ni à la vertu. Les émotions ressenties à son retour du Réno, s’étaient vite envolées, et, plus fantaisiste, plus tyrannique que jamais, il avait repris la direction des affaires du diocèse. On revit son ombre noire et tourmentée rôder sur la terrasse, aux heures du crépuscule; les prêtres qui, peu à peu, en l’absence du chien de garde, s’étaient remis à danser, la soutane en l’air, heureux d’une liberté qu’ils croyaient éternelle, recommencèrent à trembler, à s’observer, à se fuir; autour des petits clochers de village, la terreur de nouveau régna. Quant à l’évêque, il était «dans les transes»; non point à cause de la rentrée bruyante de son secrétaire, qui le débarrassait plutôt d’un trop lourd fardeau, mais l’échéance arrivait, l’échéance fatale du mandement. Or, il n’avait rien à dire, ne voulait rien dire, ne pouvait rien dire. Cependant, il fallait s’exécuter coûte que coûte. Où trouver des phrases assez insignifiantes, des mots assez effacés pour que les pages qu’il allait écrire, équivalussent à des pages blanches et que tout le monde fût content. C’était bien difficile, aujourd’hui que les journaux avaient la manie de tout éplucher et de donner aux mots les plus simples, aux phrases les plus ternes, des sens terribles, des interprétations hardies qu’ils n’avaient point.

--Voilà, se disait-il, après de longues et pénibles réflexions... voilà ce que je puis faire... Je vais recommander aux fidèles de se bien conduire... de... de... de... d’aller à la messe, à confesse, d’observer strictement le jeûne, d’être en un mot de bons catholiques, afin que Dieu écarte d’eux le péché, la grêle, l’incendie, la maladie... Ensuite, je montrerai que, par la foi... non, je ne montrerai rien... il ne faut rien montrer... Et je terminerai soit par la paraphrase d’un évangile quelconque... soit par une invocation à Celui de qui nous viennent toutes choses, qui nous accorde le pain, le vin, _et cætera... et cætera..._ et la force de supporter les douleurs de la vie... Cela ne me paraît pas exagéré... Je ne parlerai ni de Sa Sainteté, parce qu’on me reprocherait d’être ultramontain, ni de l’Empereur, car on m’accuserait d’être libéral...