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que l’armée se fût pénétrée tout entière de l’esprit séditieux par horreur pour un gouvernement qu’elle ne se contenterait pas de «mépriser», mais qu’elle aurait en haine; et que le gouvernement fût faible et mal soutenu par la nation, qui compte pour quelque chose dans une armée _nationale_ toujours en contact et en commerce avec la nation; et qu’un général fût reconnu unanimement comme leur supérieur et comme leur chef, par tous les généraux de l’armée.

Pour cela il faudrait qu’il y eût eu une guerre, et une guerre glorieuse. Mais dans cette guerre glorieuse plusieurs généraux se seraient distingués et seraient en rivalité, en compétition pour le principat et se neutraliseraient, et ce serait la même chose à cet égard qu’en pleine paix. Il faudrait donc et toutes les conditions précédentes et une guerre glorieuse où _un seul_ général se serait distingué, et de telle sorte qu’il fût le chef incontesté de toute l’armée.

Le cas est évidemment très rare; il est absolument exceptionnel. Il suffit cependant qu’il puisse se produire pour que le danger existe, et c’est pour cela que les républiques, aristocratiques ou démocratiques, mais particulièrement les démocratiques, parce qu’elles sont en fait des aristocraties de petits bourgeois, redoutent infiniment la guerre, qui, malheureuse, soulèverait contre eux le peuple indigné, heureuse, pourrait leur ramener un maître en uniforme. Les républiques sont naturellement pacifiques et timides.

Sparte, Athènes et Rome ne l’ont pas été; mais c’est qu’elles étaient, on l’oublie toujours, des aristocraties et même des oligarchies, ce qui est chez nous le peuple étant chez elles des esclaves, et «la cité» étant une caste très restreinte qui avait le même tour d’esprit que la république de Venise.--Mais les républiques vraiment démocratiques ou qui sont à aristocratie très large, sont forcément timides et pacifiques pour les raisons très naturelles que j’ai dites. Toujours en proie à la terreur d’une guerre qui le renverserait en cas d’échec et qui le renverserait en cas de succès, leur gouvernement, premièrement n’attaque jamais; secondement ne prend jamais cette offensive particulière qui n’est que le moyen de prévenir l’attaque; car il est des cas où l’offensive n’est qu’une défense préalable et opportune; troisièmement ne se défend qu’à la dernière extrémité et, à cause de cela, trop tard, sur cette raison qu’une guerre même défensive est encore une terrible chance à courir d’échec ou de trop de succès.

Les républiques, au milieu de monarchies, risquent donc de manquer toutes les occasions de s’agrandir et d’accepter toutes les occasions de déchoir. «_Propter vitam vitam perdunt._» Les monarchies ont le plus grand intérêt à créer des républiques autour d’elles et à y entretenir, si elles le peuvent, l’esprit démocratique. Les républiques ont le plus grand intérêt à faire pénétrer dans les monarchies l’esprit démocratique et à les transformer en républiques.

Il va sans dire que ceci est général et non absolu; qu’il peut exister un peuple où le sentiment national soit si fort et si passionné que, en monarchie, en république, en aristocratie, en gouvernement bourgeois, en gouvernement populaire, ce peuple reste patriote et «fasse marcher» son gouvernement quel qu’il soit et quoi qu’il veuille. Dans un peuple supposé tel et supposé muni d’une armée nationale, le parti militaire semblerait dominer et l’armée semblerait commander. Ce serait pourtant mal raisonner que de le dire; car, au vrai, ce serait simplement la nation elle-même qui serait militaire et militante.

Cette nation serait extrêmement dangereuse pour ses voisins. Pour ce qui est d’elle-même, elle n’irait pas forcément au despotisme; car tous les citoyens ayant été soldats ou officiers ou l’étant encore, les chefs de l’État ne seraient point des «sénateurs timides»; mais des gens qui parleraient aux chefs militaires d’égaux à égaux et qui commanderaient avec une autorité militaire, et qui, au milieu des compétitions probables des généraux, n’auraient pas de peine à maintenir leur puissance légale.--Les États-Unis donnent quelque idée de ce peuple supposé. Il est à souhaiter, pour eux du moins, qu’ils restent militaires de cette façon-là; car un peuple trop pacifique finit toujours par être partagé par ses voisins s’il en a, ou par se partager lui-même s’il n’en a pas. Ce qui fait un peuple, ce sont ses traditions et ses souvenirs; mais c’est, pour beaucoup, l’instinct de la lutte pour la vie; car l’instinct de lutte pour la vie c’est l’instinct de la vie elle-même.

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Pour nous résumer, en ce qui est des relations de l’armée et de l’État, Voltaire ne s’en est pas occupé: Rousseau et Montesquieu ont recommandé l’armée nationale ou nation armée. Montesquieu a, de plus, indiqué qu’il y a antagonisme nécessaire entre l’armée et le gouvernement dans une république, mais que précisément, cet antagonisme, l’institution de l’armée nationale l’atténue jusqu’à le supprimer presque et jusqu’à le rendre, atténué comme il l’est, une très bonne chose; et que ceci même force une république à instituer une armée nationale, si elle veut conjurer une de ses chances de disparaître.

CHAPITRE X

RÉFORMES ADMINISTRATIVES ET DE LÉGISLATION.

Sous ce titre je range les modifications n’ayant pas précisément un caractère politique qui ont été réclamées ou désirées par les trois philosophes dont nous nous occupons.

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