WILKIE COLLINS

LA MER GLACIALE

ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR PAR CAMILLE DE CENDREY

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1877 Droits de propriété et de traduction réservés

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OUVRAGES DE WILKIE COLLINS

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Coulommiers.--Typ. ALBERT PONSOT et P. BRODARD.

LA MER GLACIALE

SCÈNE PREMIÈRE.

LA SALLE DE BAL.

Il y a de cela vingt ou trente ans. La scène se passe dans un port de mer, en Angleterre. Il fait nuit, et l’on est au bal.

Le maire de la ville et le conseil municipal donnent un grand bal pour célébrer le départ de deux navires, le _Wanderer_ et le _Sea-Mew_, qui vont vers le pôle arctique chercher un passage au nord-ouest, et doivent prendre le large le lendemain, à la marée du matin.

Honneur au maire et au conseil municipal! C’est un magnifique bal. L’orchestre est au complet, le salon, spacieux, la vaste salle de rafraîchissements, agréablement éclairée par des lanternes chinoises, et délicieusement décorée d’arbustes et de fleurs. Tous les officiers de l’armée et de la marine qui sont présents ont mis leur uniforme pour la circonstance. Les toilettes des dames, sujet que les hommes ne savent pas apprécier, sont ravissantes; la beauté de la plupart de ces dames, sujet dont les hommes sont bons juges, frappe les yeux de quelque côté qu’on se tourne.

La danse qu’on exécute en ce moment est un quadrille. L’admiration générale se porte exclusivement sur deux des danseuses qui en font partie. L’une, aux cheveux noirs, est dans la primeur de sa beauté féminine: c’est la femme du premier lieutenant Crayford, du _Wanderer_. L’autre est une jeune fille pâle et délicate, vêtue d’une simple robe blanche, sans aucun ornement sur la tête, si ce n’est sa délicieuse chevelure brune: c’est Mlle Clara Burnham; elle est orpheline; elle est l’amie intime de Mme Crayford, et doit rester auprès d’elle pendant le voyage du lieutenant au pôle arctique. Elle danse en ce moment avec le lieutenant et a, pour vis-à-vis, Mme Crayford et le capitaine Helding, qui commande le _Wanderer_.

La conversation entre le capitaine Helding et Mme Crayford, dans les intervalles de la danse, roule sur Mlle Burnham. Le capitaine la considère avec un grand intérêt. Il admire sa beauté, mais il lui trouve l’air, pour une jeune fille, étrangement sérieux et abattu. Est-ce qu’elle est d’une santé délicate?

Mme Crayford secoue la tête, soupire mystérieusement, et répond:

«D’une santé _très_-délicate, capitaine.

--Elle est phthisique?

--Nullement.

--Ah! tant mieux. C’est une charmante personne. Elle m’intéresse au dernier point. Si j’avais seulement vingt ans de moins... mais comme je n’ai pas vingt ans de moins, je ferai mieux de ne pas finir ma pensée. Est-il indiscret, chère madame, de vous demander quelle est sa maladie?

--De la part d’un étranger, cela pourrait être indiscret; mais un vieil ami comme vous peut m’adresser toute sorte de questions. Je ne demande pas mieux que de vous dire de quel mal est atteinte Clara. C’est un mystère pour les docteurs eux-mêmes. Dans mon humble opinion, ce qu’elle souffre provient, en partie, de la manière dont elle a été élevée.

--Oui, oui; dans une mauvaise pension, je suppose.

--Très-mauvaise. Mais non pas dans le sens que vous donnez à ce mot, dans ce moment. Les premières années de Clara se sont écoulées dans une vieille maison isolée, au milieu des highlanders d’Écosse. Ce sont ces montagnards ignorants qui ont fait le mal dont je viens de parler. Ils ont rempli son esprit des superstitions qui passent encore pour autant de vérités dans les cantons sauvages du Nord, notamment la croyance dans ce qu’on appelle la _seconde vue_.

--Bon Dieu! s’écria le capitaine, vous ne voulez pas dire qu’elle partage cette croyance, à une époque aussi éclairée que la nôtre?»

Mme Crayford regarda son partner en souriant d’un air malin.

«A cette époque si éclairée, capitaine, nous croyons aux tables tournantes et aux messages envoyés de l’autre monde par des esprits qui ne peuvent écrire! Auprès de ces superstitions, la seconde vue a quelque chose au moins de poétique qui la recommande. Jugez, continua-t-elle sérieusement, l’effet d’un entourage comme celui dont je viens de parler, sur une jeune personne aussi délicate qu’une sensitive, sur une fille d’un caractère naturellement romanesque et qui mène une existence solitaire et inoccupée. Est-il surprenant qu’elle ait été atteinte de la superstition contagieuse qui régnait autour d’elle? Est-il absolument incompréhensible que son système nerveux ait souffert en conséquence, à une époque si critique de sa vie?

--Non, certainement, madame Crayford, non certainement, comme vous le dites. Seulement, ce qui m’étonne, moi, homme vulgaire, c’est de rencontrer dans un bal une jeune demoiselle qui croit à la seconde vue. Avoue-t-elle réellement qu’elle prévoit l’avenir? Faut-il que je croie qu’elle a positivement des extases durant lesquelles elle voit des gens qui se trouvent dans des pays éloignés, et prédit ce qui doit arriver? C’est ce qu’on appelle la seconde vue, n’est-ce pas?

--C’est là, en effet, la seconde vue, capitaine. Et c’est là réellement et positivement ce qu’elle fait.

--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis?

--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis.»

Le capitaine attendit un moment pour laisser au flot d’informations qui venaient de lui être données, le temps de se reposer complétement au fond de son esprit. Quand il crut cette opération accomplie, il procéda résolûment à de nouvelles découvertes.

«Puis-je vous demander, madame, si vous avez jamais vu cette jeune personne dans un de ses états d’extase, mais je dis vue... de vos propres yeux vue?

--Ma sœur et moi l’avons vue en état d’extase, il n’y a guère moins d’un mois, répondit Mme Crayford. Elle avait eu toute la matinée les nerfs agacés et irrités, et nous la conduisîmes au jardin pour lui faire respirer un air frais. Tout à coup, sans que nous pussions deviner pourquoi, nous la vîmes pâlir. Elle resta entre nous debout, insensible au toucher, insensible au bruit, immobile comme une pierre, et, en même temps, froide comme une morte. Cet état dura quelques minutes, après lesquelles ses mains commencèrent à se mouvoir lentement, comme si elle marchait dans l’obscurité. Des mots sortirent l’un après l’autre de sa bouche; sa voix était sourde et creuse, comme si elle parlait en dormant. Je ne puis vous dire si elle parlait du passé ou de l’avenir. Seulement, je compris qu’elle parlait des personnes qui se trouvaient à l’étranger et nous étaient parfaitement inconnues, à ma sœur et à moi. Après un court laps de temps, elle devint soudainement silencieuse. Ses couleurs reparurent un instant sur son visage, puis elle pâlit de nouveau. Ses yeux se fermèrent, ses jambes se dérobèrent sous elle, et elle tomba insensible dans nos bras.

--Elle tomba insensible dans vos bras! répéta le capitaine. C’est très-extraordinaire! Et dans cet état de santé, elle va dans des réunions, dans des bals! C’est plus extraordinaire encore!

--Vous vous méprenez complétement, dit Mme Crayford. Elle n’est ici ce soir que pour me faire plaisir, et elle ne danse que pour faire plaisir à mon mari. En général, elle évite toutes les réunions. Le docteur lui recommande de faire de l’exercice et de se distraire. Elle ne veut pas l’écouter. Excepté quelques rares occasions comme celle-ci, elle persiste à rester au logis.»

La figure du capitaine s’illumina en entendant cette allusion au docteur. Ce docteur devrait chercher quelque remède pratique, lui homme de science! Il devrait observer un sujet si obscur, sous un nouveau jour.

«Qu’en pense-t-il maintenant? dit le capitaine. N’y voit-il simplement qu’un cas d’observation? Comment l’explique-t-il?

--Il ne veut pas exprimer une opinion positive, répondit Mme Crayford. Il m’a dit que des cas semblables à celui de Clara ne sont pas absolument rares dans la pratique médicale. Nous savons, m’a-t-il dit, que certains désordres, dans le cerveau et dans le système nerveux, produisent des effets tout aussi extraordinaires qu’aucun de ceux que vous m’avez décrits. Mais là s’arrête notre science. Ni la mienne, ni celle d’aucun autre praticien, si habile qu’il soit, ne peut pénétrer dans le mystère que renferment des cas semblables. Ici, on se heurte devant une difficulté spéciale, parce que la Vie de Mlle Burnham, dans ses premières années, l’a prédisposée à attacher une importance superstitieuse à la maladie dont elle souffre, maladie que quelques docteurs appelleraient volontiers hystérique. Je vous donnerai quelques prescriptions pour la maintenir dans un état général de bonne santé, et je vous recommanderai d’essayer quelques changements dans son régime de vie, pourvu qu’au préalable vous allégiez son esprit de quelque chagrin secret qui peut-être pèse sur lui.»

Le capitaine sourit, comme s’il s’approuvait intérieurement lui-même. Le docteur était allé au-devant des propres idées du capitaine, en conseillant une solution pratique de la difficulté.

«Oui! oui! nous avons mis enfin le doigt sur la plaie. Un chagrin secret. Oui! oui! c’est assez clair maintenant. Un désappointement amoureux! Qu’en dites-vous, madame Crayford?

--Je ne sais que dire, capitaine; je n’y vois absolument goutte. La confiance de Clara, en moi, était illimitée sur toute autre matière, mais sur celle-ci, sur celle d’un chagrin supposé, cette confiance m’a totalement fait défaut jusqu’ici. Dans tout le reste, nous sommes comme deux sœurs. Quelquefois, je crains, en effet, qu’elle ne soit en proie à une peine secrète. Quelquefois, je me sens un peu blessée de son incompréhensible silence.»

Le capitaine Helding avait une solution pratique toute prête pour une semblable difficulté.

«L’encouragement est tout ce dont elle a besoin, madame. Croyez-moi: cela dépend entièrement de vous. Encouragez-la à se confier à vous, et elle s’y confiera.

--J’attends pour l’encourager qu’elle soit seule avec moi, après que vous serez tous partis pour les mers polaires. En attendant, voulez-vous garder ce que je vous ai dit pour vous seul? Voulez-vous aussi me pardonner, si je vous avoue que le tour qu’a pris notre conversation ne me tente pas de la continuer?»

Le capitaine comprit à demi-mot. Il changea immédiatement de sujet et parla de sa profession. Il commença par dire quelques mots des navires qui étaient commandés pour un service à l’étranger; mais voyant que cette matière n’intéressait pas Mme Grayford, il se rejeta sur les navires dont le retour était attendu. Cette tentative eut son effet, mais un effet que le capitaine n’avait pas eu en vue.

«Savez-vous, dit-il, que l’_Atalante_ doit arriver d’un moment à l’autre des côtes occidentales d’Afrique? Avez-vous quelque connaissance parmi les officiers de ce navire?»

Il arriva par hasard qu’il adressa cette question à Mme Crayford au moment où ils étaient engagés dans une des figures de la contredanse qui les rapprochait assez de leurs vis-à-vis, pour en être entendus. Au même moment, au grand étonnement des amis et des admirateurs de Mlle Clara Burnham, elle commit une méprise qui embrouilla le quadrille. Chacun s’attendait à la voir réparer son erreur. Elle n’en fit rien. Elle saisit son partner par le bras.

«La chaleur! dit-elle d’une voix faible. Emmenez-moi... emmenez-moi au grand air!»

Le lieutenant Crayford la conduisit aussitôt hors du salon et la fit entrer dans la salle du buffet, qui était fraîche et déserte alors. Naturellement, le capitaine et Mme Crayford quittèrent en même temps le quadrille. Le capitaine vit là une occasion de plaisanter.

«Est-ce que c’est une de ses extases qui commence? dit-il tout bas à Mme Crayford. S’il en était ainsi, j’aurais une requête particulière à vous adresser comme commandant de l’expédition polaire. La Seconde vue voudrait-elle me rendre le service, avant que nous quittions l’Angleterre, de découvrir quel est le chemin le plus court pour atteindre le passage du Nord-Ouest?»

Mme Crayford n’était pas d’humeur à se prêter à la plaisanterie.

«Si vous voulez me permettre de vous quitter, dit-elle tranquillement, je vais essayer de savoir dans quel état se trouve Mlle Burnham.»

A l’entrée du buffet, elle rencontra son mari. Le lieutenant était un homme d’âge moyen, de haute taille, et d’une figure avenante. Il avait dans ses manières une simplicité et une bonne grâce qui le faisaient bien venir dès le premier abord, et ses grands yeux bleus annonçaient une irrésistible bonté. En un mot c’était un homme que chacun aimait, sans en excepter sa femme.

«Ne vous alarmez pas, dit-il. La chaleur l’a indisposée; c’est tout.»

Mme Crayford regarda son mari d’un air en même temps narquois et tendre.

«Cher vieil innocent! s’exclama-t-elle, cette explication peut être bonne pour vous. Quant à moi, je n’en crois pas un mot. Allez chercher une autre danseuse et laissez-moi avec Clara.»

Elle entra dans la salle du buffet et vint s’asseoir à côté de Clara.

«Voyons, ma chère! dit-elle; qu’est-ce que cela signifie?

--Rien.

--Ce n’est pas une réponse, cela. Voyons, soyez franche, Clara.

--La chaleur du salon...

--Ce n’est pas une réponse, non plus. Dites-moi que vous voulez garder votre secret, et je comprendrai ce que cela veut dire.»

Les yeux tristes et d’un gris limpide de Clara se fixèrent pour la première fois sur la figure de Mme Crayford et soudainement s’obscurcirent de larmes.

«Si j’osais seulement vous le dire! murmura-t-elle; mais je tiens si fort à la bonne opinion que vous avez de moi, Lucie, et je crains tant de la perdre!»

Mme Crayford changea de manière. Elle attacha son regard gravement et avec anxiété sur la figure de Clara.

«Vous savez aussi bien que je le sais moi-même que rien ne peut ébranler mon affection pour vous, dit-elle. Rendez justice, mon enfant, à votre vieille amie. Il n’y a personne ici qui puisse nous entendre. Ouvrez-moi votre cœur, Clara. Je vois que vous souffrez, et je veux alléger votre peine.»

Clara commença à se rendre. En d’autres termes, elle commença à faire ses conditions.

«Voulez-vous me promettre de ne divulguer ce que je vais vous confier à âme qui vive?» dit-elle.

Mme Crayford répondit à cette question par une question qu’elle fit à son tour à Clara.

«Dans ces mots: âme qui vive, entendez-vous comprendre même mon mari?

--Votre mari plus que tout autre. Je l’aime, je le vénère. Il est si noble et si bon! Si je lui disais ce que je vais vous dire, il me mépriserait. Avouez-moi franchement, Lucie, si c’est trop exiger de vous que de vous demander de cacher quelque chose à votre mari.

--Vous déraisonnez, enfant! Quand vous serez mariée, vous verrez que, de tous les secrets, le plus facile à garder est celui qu’on ne veut pas confier à son mari. Je vous promets de me taire comme vous le demandez. Maintenant, commencez.»

Clara hésitait.

«Je ne sais par où commencer, s’écria-t-elle d’un ton désespéré. Les mots ne me viennent pas.

--Alors, il faut que je vous aide. Vous trouvez-vous indisposée, ce soir? Sentez-vous quelque chose de semblable à ce que vous avez senti le jour où vous étiez dans le jardin avec ma sœur et moi?

--Oh! non.

--Vous n’êtes pas indisposée, la chaleur ne vous a pas réellement incommodée, et cependant vous avez pâli et il vous a fallu quitter le quadrille. Il doit y avoir une raison pour cela?

--Il y eu a une. Le Capitaine.

--Le capitaine! Qu’a donc à faire ici, au nom du ciel, le capitaine?

--Il vous a parlé de l’_Atalante_. Il vous a dit que l’_Atalante_ était attendue d’Afrique d’un moment à l’autre.

--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait? Y a-t-il sur ce navire quelqu’un dont vous souhaitiez le retour?

--Quelqu’un dont je redoute le retour se trouve sur ce navire.»

Les beaux yeux noirs de Mme Crayford s’ouvrirent démesurément de surprise.

«Ma chère Clara, ce que vous me dites là est-il vrai?

--Attendez un peu, Lucie, et vous jugerez vous-même. Il me faut remonter, si je veux que vous me compreniez, jusqu’à l’année qui a précédé celle où nous nous sommes connues, jusqu’à la dernière année de la vie de mon père. Vous ai-je jamais dit que mon père, à cause de sa santé, était allé s’établir dans le Sud, dans une maison du comté de Kent qui lui avait été louée par un ami?

--Non, ma chère. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu parler de cette maison. Dites-moi de quoi il s’agit.

--Je n’ai rien à en dire, si ce n’est ceci: cette maison était voisine d’une belle habitation de campagne, située dans le parc, et dont le propriétaire était un gentleman nommé Wardour, l’un des amis de mon père. Cet ami avait un fils unique.»

Clara fit une pause, et agita nerveusement son éventail. Mme Crayford la regarda attentivement. Clara fixa ses yeux sur son éventail, mais se tut.

«Quel était le nom de ce fils? demanda Mme Crayford d’un ton calme.

--Richard.

--Ai-je raison, Clara, de soupçonner que M. Richard Wardour se prit d’admiration pour vous?»

La question produisit l’effet qu’en attendait Mme Crayford.

«Tout d’abord, j’eus quelque peine à savoir s’il m’admirait ou non. C’était un étrange jeune homme: opiniâtre à l’extrême et passionné, mais généreux et aimant, en dépit des défauts de son caractère. Comprenez-vous un tel caractère?

--De tels caractères se rencontrent par milliers. Moi aussi j’ai mes défauts de caractère. Je commence déjà à aimer ce Richard. Continuez.

--Les jours s’écoulèrent, Lucie, puis les semaines. Nous étions très-souvent ensemble. Je commençai peu à peu à soupçonner la vérité.

--Et Richard ne manqua pas de confirmer vos soupçons, naturellement.

--Non. Malheureusement pour moi, il n’était pas homme à se conduire ainsi. Il ne me parla jamais des sentiments que je lui inspirais. Ce fut moi qui m’en aperçus. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je fis tout ce que je pus pour qu’il comprît que j’étais disposée à être pour lui une sœur, mais que je ne pourrais jamais lui être autre chose. Il ne me comprit pas, ou il ne voulut pas me comprendre; je ne saurais le dire.

--Il ne le voulut pas, ma chère; c’est plus probable. Continuez.

--Oui, c’est possible. Il y avait en lui une étrange et invincible timidité. Il me rendait confuse et m’embarrassait. Il ne s’expliqua jamais. On eût dit qu’il me traitait comme si nos futures existences avaient été arrangées pendant que nous étions enfants. Que pouvais-je faire, Lucie?

--Ce que vous pouviez faire? Vous pouviez demander à votre père de trancher la difficulté à votre place.

--Impossible! Vous oubliez ce que je vous ai dit, il y a un moment. Mon père souffrait, à cette époque, de la maladie qui devait, par la suite, causer sa mort. Il était absolument hors d’état d’intervenir.

--N’y avait-il personne autre qui pût venir à votre aide?

--Personne.

--Pas de dame à qui vous pussiez vous confier?

--J’avais des connaissances parmi les dames du voisinage. Je n’avais pas d’amies.

--Que fîtes-vous donc?

--Rien. J’hésitai; je tardai à en venir à une explication avec lui jusqu’à ce qu’il fût trop tard.

--Que voulez-vous dire par trop tard?

--Vous allez l’entendre. Je devrais vous avoir dit que M. Wardour est dans la marine.

--Vraiment?... Je m’intéresse d’autant plus à lui. Eh bien?

--Un jour de printemps, Richard vint chez nous pour prendre congé avant d’aller rejoindre son navire. Je le croyais parti, et je passai dans la pièce voisine. C’était ma chambre de travail, et elle ouvrait sur le jardin.

--Ah!

--Richard avait dû m’épier. Il parut tout à coup dans le jardin, et entra dans ma chambre sans attendre mon invitation. Je fus un peu effrayée en même temps que surprise, mais je ne le lui laissai pas voir. Je lui dis: Qu’y a-t-il, monsieur Wardour? Il s’arrêta près de moi et me dit de son ton bref et brusque: Clara, je pars pour la côte d’Afrique. Si j’en reviens, je reviendrai promu à un nouveau grade, et nous savons tous deux ce qui arrivera. Et, là-dessus, il me donna un baiser. Je fus à moitié effrayée, à moitié courroucée. Mais avant que je pusse me remettre et lui dire un seul mot, il était sorti du jardin, il était