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que je faisais, lorsque vous êtes entré ici?

--Ce que vous faisiez? dit Cénabre.

Son regard se porta successivement aux quatre coins de la pièce, et il l’arrêta paisiblement sur le mince visage où il pouvait lire une attente désespérée:

--Pour qui que ce soit, mon enfant, je vous ai trouvée endormie. Profondément endormie, ainsi qu’on peut l’être en une telle saison, par une température aussi exceptionnelle. Vous vous êtes étendue un moment, le sommeil vous a surprise, quoi de plus simple?

Il réfléchit une seconde encore, serra les lèvres, puis un singulier sourire commença de se dessiner au pli de ses joues, rayonna lentement jusqu’à son front, et presque aussitôt s’effaça.

--Les apparences ne sont jamais pour ou contre, dit-il, les apparences ne sont rien. Du moins elles sont ce que nous voulons qu’elles soient. Et, premièrement, il ne faut pas les craindre, elles ne trahissent que les faibles. Ma chère enfant, je n’aurais garde d’embarrasser d’un nouveau scrupule une conscience que je ne sens déjà que trop prompte à s’alarmer, je vous dirai simplement ceci: soyez d’abord ce que vous êtes.

Mlle de Clergerie écoutait, les yeux mi-clos, comme absorbée dans une sorte de vision intérieure, avec une attention prodigieuse. Et son visage, soudain amaigri, creusé, livide, prenait peu à peu, par degrés, mais probablement à son insu, cette dureté presque virile qui trahissait chez elle, en même temps que le pressentiment d’un péril encore incertain, la détermination d’y faire face.

--Ma conscience est en repos, fit-elle, je ne suis pas si prompte à m’alarmer. Non. Je ne comprends pas, voilà tout. Oh! cela est encore bien plus simple que je ne saurais le dire! Que je marche à tâtons, soit! Mais je... je ne puis me résigner à faire du mal. Je n’ai jamais rien entrepris que de simple, de facile, et loin d’apporter la paix à personne, je suis une cause de désordre, ou peut-être une occasion de péché.

--Quel péché? dit Cénabre.

--Je crains vraiment qu’ils ne désespèrent,--répliqua Chantal de sa voix douce comme si elle eût prononcé la parole la plus ordinaire,--et qu’ils ne désespèrent à cause de moi. Leur ai-je donc menti? Quelle promesse ai-je faite que je n’ai tenue? Mon Dieu! voilà ce que je craignais depuis longtemps, mais je n’osais pas l’avouer, n’est-ce pas? C’était une supposition si absurde. Que peut avoir à faire avec le désespoir une pauvre fille de ma sorte?

Un moment, l’abbé Cénabre parut hésiter, tourna son regard vers la porte, puis de nouveau fit face. Ses traits immobiles semblaient creusés dans la pierre.

--N’en croyez rien, reprit-il. On ne donne jamais à autrui ce qu’on croit donner.

--Mais c’est que je ne donnais rien! dit Chantal. Qu’aurais-je donné d’abord? Dieu est juste.

Elle se tut. Et soudain par un mouvement presque brutal, sans néanmoins cesser de sourire du même sourire douloureux:

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.

--Ma chère enfant, reprit-il, de vous répondre m’entraînerait trop loin. Je n’avais à remplir près de vous qu’une mission des plus insignifiantes. Or, vous me parlez depuis un instant comme si j’avais été le témoin ou le confident de faits que j’ignore, ou dois ignorer. Oui! je les dois ignorer. D’où vient cette singulière assurance? Avez-vous l’illusion de voir clair dans mes intentions? Prétendez-vous que je manque aujourd’hui, pour une vétille, à la règle que je me suis imposée dès la première minute de mon séjour ici? Je puis vous paraître dur, inhumain. Néanmoins, je fais pour vous ce que nul autre que moi n’est en état de faire; je vous donne un avertissement dont vous pouvez tirer profit.

--Ce n’est pas d’avertissement que j’ai besoin, dit Chantal d’une voix tremblante. Quel langage me parlez-vous? Je n’ai pas voulu offenser Dieu, j’ai désiré de le servir. L’ai-je servi ou non? Peu m’importe le reste. Et si vous me refusez une réponse à la seule question qui vaille la peine d’être posée, permettez-moi de me taire. Je n’ai pas trop de toutes mes forces, je préfère me débattre ainsi seule. D’être seule jusqu’au bout, de faire seule le dernier pas, j’imagine très bien ce que c’est.

--Moi aussi, fit Cénabre.

Une seconde, Mlle de Clergerie l’interrogea des yeux, avec surprise, avec méfiance, et tout à coup son pauvre visage parut se détendre, les mains qu’elle tenait serrées s’ouvrirent:

--Je n’en peux plus, murmura-t-elle, la tête me tourne. Ce que je vais vous dire est probablement stupide, mais tant pis!... Parlez-moi doucement, voulez-vous? Ne me faites pas souffrir. J’en impose un peu, comme ça, j’ai l’air de tenir bon, et je ne vaux déjà plus rien, plus rien du tout. Certes, je ne crois pas avoir jamais menti à personne; le malheur seulement est que je fasse illusion sans le vouloir, malgré moi. Encore en ce moment, je vous fais illusion à vous, même à vous, c’est inimaginable! Oui, vous espérez connaître quelque chose de moi. Pas grand’chose peut-être, mais quelque chose tout de même. Oh! naturellement, vous ne pensez pas aux bêtises de La Pérouse, ou du malheureux Fiodor, ce sont des maniaques! Vous vous dites simplement que je dois en savoir plus long que je n’en ai l’air, qu’un abbé Chevance ne se serait pas tant soucié d’une fille extravagante, et qu’enfin j’ai du moins quelque idée de ce qui s’est passé ici, dans cette chambre, il y a dix minutes, avant que vous n’y soyez entré? Hé bien non, je n’en ai pas la moindre idée; j’en sais là­dessus moins long qu’avant. Lorsqu’on tire de l’eau un malheureux noyé, on ne lui demande pas ce qu’il a vu, et d’ailleurs il n’a probablement rien vu. Hélas! on voudrait pouvoir laisser dire les gens, ou bien disparaître sitôt qu’on nous regarde, rentrer dans sa pauvre vie comme font les petits crabes qui piquent le nez dans le sable, s’effacent.

Cénabre l’interrompit d’un geste agacé de la main, haussa les épaules. Mais son regard restait fixe et triste.

--Mademoiselle, dit-il, votre père m’avait envoyé vers vous pour vous prier d’intervenir auprès de M. La Pérouse, qui prétendait nous quitter ce soir même, et s’est répandu en propos absurdes au sujet de votre dernière conversation. J’ai tenu à vous transmettre la requête moi-même, car il m’est ainsi possible d’y joindre un conseil: ne vous prêtez à aucune explication en présence de La Pérouse, ni de personne. Il est bien tard pour réparer tant de généreuses imprudences! Gardez un peu mieux vos secrets. J’en ai trop appris moi-même, sans l’avoir aucunement cherché. Cela sort de vous, à votre insu; cela est dans l’air que vous respirez, méfiez-vous...

Il avança d’un pas, brutalement, comme s’il eût voulu s’arracher d’un coup à quelque obstacle invisible.

--Ce témoignage d’intérêt vous étonne peut-être? reprit-il. Hé bien, supposons seulement que nos routes se croisent aujourd’hui, que nous nous rencontrons au passage... Ah! mon enfant, on ne sait guère à quelle profondeur entre en nous le caractère du sacerdoce! Il m’est difficile d’oublier qu’en d’autres conjonctures, et selon le désir de monsieur votre père, vous m’eussiez sans doute été confiée. Cette pensée remue en moi tant de souvenirs! Vingt ans de réflexions et de travaux jaillissent comme de terre, tout à coup, vivent sous mes yeux... Avez-vous lu mes livres?

--Non, fit Chantal. Aucun.

--Pourquoi?

--Excusez-moi, reprit-elle, après un silence, mais sans détourner de lui son regard limpide, M. l’abbé Chevance ne me l’avait pas permis.

--Ah! oui... Chevance..., répéta Cénabre d’une voix rêveuse (et elle croyait voir, en effet, à chacun de ses pas hésitants, vaciller la haute silhouette noire, comme un homme qui cesse peu à peu de lutter contre le sommeil, dort debout). Oui... Chevance... Oh! c’était un cas bien singulier... Mais à ce point précis, tout contrôle devient impossible, les textes manquent, les témoignages eux-mêmes... Il n’y a plus de témoignages. Où les chercher? D’ailleurs, qu’apprendraient-ils? Tout se perd dans une lumière vague... Je me reproche à son égard une violence stupide, la seule méchante action de ma vie, pourquoi l’ai-je chassé?... Ma chère enfant...

Il se tut, ouvrit les yeux.

--Qu’avez-vous décidé enfin? dit-il rudement. Qu’allez-vous faire? Nous ne pouvons prolonger indéfiniment cette discussion. Ma présence ici devient absurde, et l’entretien n’a que trop duré.

--Ce n’est pas ma faute, répliqua Mlle de Clergerie, je souffre assez, vous ne m’épargnez guère. Quel projet voulez-vous que je retire de certaines paroles? Elles ne serviraient plutôt qu’à m’accabler. Mon Dieu! je ne demande pas d’être plainte, qu’on tâche seulement de me voir telle que je suis: pour vous, assurément, ce n’est qu’un jeu. Là où nous en sommes, voyez-vous, cela m’est parfaitement égal de ne rien comprendre. A quoi bon revenir sur le passé, ou tirer des plans pour l’avenir? Je ressemble à ces malades qu’on prolonge de douze heures en douze heures, jusqu’à ce que le bon Dieu ait décidé de leur sort. A présent, qu’importe même l’abbé Chevance? Que pourrait-il pour moi? De bévues en bévues, ma malheureuse vie de rien du tout va finir par me paraître aussi compliquée que sa mort, à lui--et c’était la mort d’un saint! Alors, ce que je puis inventer de mieux, maintenant, est de rester tranquille coûte que coûte; je vais me laisser descendre avec le reflux, comme ça, en attendant que la vague remonte, si elle doit jamais remonter.

Elle rougit un peu, hésita, puis le fixant tout à coup:

--N’est-ce pas? Elle ne remontera jamais... Oh! j’ai bien échoué mon petit navire; on ne réussirait pas mieux... Les voilà tous avec moi sur le sable, je dois vous paraître un peu comique.

Chantal essaya encore de sourire, mais incapable de maîtriser plus longtemps l’espèce de terreur dont elle sentait depuis le matin le pressentiment funèbre, elle jeta en arrière sa tête lumineuse, comme pour aspirer une dernière gorgée d’air pur, et glissant peu à peu contre le rebord du lit, où elle accrochait désespérément ses petites mains, elle tomba sur les genoux.

--Calmez-vous, mon enfant, dit Cénabre (sa voix tremblait, mais d’une sorte de rage à peine contenue). Depuis la mort de M. Chevance, ne vous êtes-vous donc confiée à personne? Et Chevance, comment vous a-t-il laissée dans une ignorance si complète de... enfin du véritable état de votre... de votre véritable état?

--Mon état! s’écria Mlle de Clergerie (les larmes ruisselaient sur ses joues). Croyez-vous donc que j’étais jadis ce que je suis aujourd’hui? Non, je ne pense pas qu’on m’ait jamais vue si lâche; tout cède sous moi, il me semble que je marche dans la vase. Si j’avance, sûrement je m’enfonce, et si je ne bouge pas, je m’enfonce aussi... Mon Dieu! j’avancerais quand même, je m’enliserais jusqu’aux yeux pourvu que ce fût réellement utile à quelqu’un. Mais, j’ai beau faire, il me semble que la souffrance est maintenant vide, vide, vide comme un rêve; ma mort elle-même ne pèserait rien. Je suis une chose creuse dont Dieu ne se soucie plus. Pensez donc! Qu’y a-t-il dans mon histoire? A peine de quoi fournir un récit extravagant, qui ne servirait d’ailleurs de leçon à personne! Grand’mère, papa, Fiodor, le pauvre M. de La Pérouse, cette maison tranquille, ce bel été, comment ai-je pu faire tant de désordre avec ça? Autrefois, vous le savez bien, voyons, vous souvenez-vous? j’étais tellement plus simple, j’étais une fille si simple! Le bon Dieu ne m’eût pas ainsi délaissée. N’est-ce pas? N’est-ce pas que j’ai bien changé?

--Non! fit-il de sa voix toujours rauque. Vous étiez simple, vous l’êtes restée. Il y a peu d’êtres simples. On devrait dire de la simplicité ce que les juifs disaient de Yaveh: Qui l’a vu en face peut mourir!

* * * * *

L’abbé Cénabre branlait doucement la tête, d’une épaule à l’autre, de l’air d’un homme qui s’apprête à soulever un fardeau, éprouve ses forces. Elle le regardait avec stupeur, et bien qu’il eût lui-même les yeux fixés sur elle, il semblait qu’il ne la vît point.

--Comment êtes-vous ici? reprit-il. Pourquoi? Oui, pourquoi? Qui a pu vous donner l’idée absurde de vivre la vie commune, d’aller et venir, parmi ces gens, avec l’espoir de passer inaperçue. Inaperçue! Vous les rendrez furieux! Et d’abord, de quel droit? Oui, je sais ce dont je parle, moi, je ne parle pas à la légère. De quel droit pose-t-on un problème sans tenter au moins de le résoudre? Car vous ne pourrez jamais que le poser.

--Un problème, moi! s’écria-t-elle livide. Vous aussi! Quel problème? Monsieur l’abbé... non! non! ce n’est pas vrai, je ne défendais que ma vie!

Elle s’était relevée en chancelant; elle oubliait d’essuyer ses larmes. Sa bouche tremblait si fort qu’elle ne put prononcer les premiers mots qu’à grand’peine. Mais son visage changeant venait de s’immobiliser tout à coup, comme si, en effet, elle eût rassemblé ses forces et défendu sa vie.

--Ne puis-je donc vivre? reprit-elle. Veut-on que je désespère? N’y a-t-il donc nulle part une place pour moi?

--Ni pour vous ni pour moi, dit-il après un silence, avec un calme affecté. Vous savez trop de choses, et je crains que vous en ignoriez d’essentielles. Bref, pour des raisons différentes, nous sommes de ces gens qui ne peuvent subsister à découvert, doivent chercher un abri, et nul abri n’est sûr si un autre que vous en connaît le chemin. Qu’on le veuille ou non, la nécessité nous oblige à tenir compte un jour de la curiosité des hommes, de leur malice.

--Hé quoi! fit-elle, qu’est-ce que cela signifie? Devons-nous mentir!

Cénabre ne pouvait plus éviter désormais les yeux fiers, encore brillants de leurs dernières larmes, il appuyait sur eux un regard pensif.

--Mentir! Mon enfant, il est des retraites légitimes, honnêtes, auxquelles les sots ou les malveillants donnent aisément le nom de mensonges. Ce sont les derniers réduits où peuvent tenir ceux d’entre nous qui ne se donnent point à garder, qui se gardent eux-mêmes, ont retrouvé par leurs propres moyens l’axe de leur vie, leur point fixe et secret. Je suis de ceux-là, et je ne crains pas, en le disant, de blesser votre conscience: ma façon de vivre écarte, je le suppose, tout soupçon de calcul intéressé; mon existence n’est pas indigne du prêtre que je demeure. Je me tiens à l’écart de certaines indiscrétions, voilà tout. Ne donnez pas un autre sens à des... à de simples suggestions dont je voudrais que vous puissiez tirer profit.

Il respira fortement:

--Du moins si... si vous n’êtes pas capable de vous défendre vous-même, cloîtrez-vous. Je ne parle pas ici en directeur de conscience, notez-le. Je parle en homme, humainement.

--Je ne le sens que trop! dit-elle. Vous n’avez pour moi qu’une pitié humaine. Est-ce donc cela que vous m’êtes venu porter jusqu’ici? Est-ce pour si peu de chose que vous rompez le silence? Hé bien, le silence était meilleur. Ni mon père, ni vous, ni personne ne me convaincrez d’entrer en religion, comme les lâches jadis se réfugiaient dans les églises pour s’y mettre en sûreté et sauver leur peau. Votre conseil, d’ailleurs, arrive trop tard. Il me semble que je n’ai plus rien du tout à sauver: je n’ai plus rien.

Elle s’arrêta. Cénabre venait de pousser en avant sa puissante main brune, il lui serrait le bras si cruellement qu’elle retint à peine un cri.

--Plus rien! dit-il. Le croyez-vous? Oui, vous le croyez, vous êtes incapable d’un mensonge. Mais, humaine ou non, ma pitié ne va pas d’abord à vous, ma fille. Oh! je ne veux même pas penser aux gens d’ici, que m’importe! Et pourtant, voyez déjà ce que vous leur avez donné, voyez quelle espèce de joie sort de vous; ne sont­ils pas plus à plaindre qu’avant? Cette fatalité peut paraître mystérieuse, injuste, absurde: n’accusez pas du moins celui qui vous la dénonce. Elle est. Nous la connaissons. Nul doute que Chevance ne la connût aussi. Pour l’ignorer, il n’est que des prêtres médiocres, sans expérience et sans cervelle. Peut-être rencontrerait-on encore, çà et là, de vieux chanoines somnolents... Mais cela ne vous intéresse pas. Le premier devoir de quiconque vous veut du bien est de vous mettre en garde, non pas contre autrui, mais contre vous, contre vous seule. C’est de vous, c’est d’êtres tels que vous, non moins innocents, non moins purs, purs comme le feu...

* * * * *

Peut-être n’osa-t-il poursuivre?... Ou plutôt peut-être le rêve indécis qui s’ouvrait depuis un moment dans son regard, ainsi qu’un grand porche d’ombre, se remplit-il tout à coup de ces figures demi-vivantes, impénétrables, dont l’intolérable fixité l’éveillait parfois à l’aube, en sursaut?... Une minute, une longue minute, il demeura sur place, fixe lui-même, et pourtant comme environné de mouvement, ainsi qu’un tronc noir au bord de l’eau. Un peu penché vers la droite, l’épaule effacée, le bras replié collé à la hanche, il eut l’air de se retenir de toutes ses forces, de s’accrocher de tout son poids, l’équilibre instable déjà rompu, pareil à l’épave que le courant serre un instant contre la rive et dont on voit bouger l’ombre sur le sable clair des fonds. Mais les premières paroles de Mlle de Clergerie vinrent l’atteindre à l’improviste, et il y répondit par une espèce de gémissement douloureux, dont il surprit sans doute trop tard l’accent sinistre, car il porta lentement la main à sa bouche en pâlissant.

--J’ai compris, disait Chantal, il est inutile de poursuivre. J’ai entendu cela d’un autre, bien des fois. Lui aussi parlait de miracle et d’extases... _un miracle, un doux prodige_... Je sais tout cela.

Cénabre haussa les épaules.

--Détrompez-vous, dit-il avec beaucoup de calme, vous ne m’avez pas compris. D’ailleurs ce que j’ai dit n’était pas pour vous, mais pour moi seul. J’aurais dû me taire, en effet.

--Oh! tout de même, s’écria Chantal, c’est ainsi trop facile! M’accusez-vous vraiment de vous avoir arraché de telles paroles? Vous ai-je rien demandé?

--Arrachées ou non, elles sont dites, reprit-il de la même voix sombre. Vous pouvez penser que vous faites de moi ce qui vous plaît, de moi et des autres. Oui, que vous le vouliez ou non, cela demain vous déchirera le cœur, mon enfant. Quel que soit le don que vous ayez reçu, son importance, son caractère, il vous faudra bien en venir à le partager, et ce premier partage risque d’être pour vous pire que la mort, une espèce de mort beaucoup plus difficile que l’autre, une plus affreuse solitude. Cela aussi je le sais. Il y a une duperie grossière dans ce que nous appelons les passions honteuses de l’homme, mais le péché n’est pas seul à mentir; une autre déception vous attend, que j’aurais pu vous épargner peut-être, ou du moins vous aider à surmonter.

--Je ne veux pas! s’écria-t-elle avec une violence désespérée, une révolte de tout l’être. Non! je ne veux pas être épargnée!

--L’heure viendra pourtant où vous souhaiterez l’être, ma fille, dit-il, et vous regretterez de n’avoir pas voulu écouter le dernier conseil d’un ami. Oui, vous regretterez avec des larmes un défi si puéril. Nul autre que moi, entendez-vous? nul autre que moi n’est capable de vous aider à voir clair en vous. Si vous daigniez m’entendre...

Il poussa un âpre soupir, une sorte de râle, qui ressemblait à un gémissement de plaisir. Elle voyait, avec stupeur, trembler ses larges épaules et l’immense fatigue de son regard.

--Je n’ai plus besoin de voir clair en moi, dit-elle, il est trop tard. Que m’importe ce que je suis, ou ne suis pas? Me voilà maintenant jetée dans le pressoir: Dieu tirera de moi par force ce que je n’aurais pas le courage de donner. Rien désormais ne l’arrêtera. Il me semblait tout à l’heure que sa sainte pitié s’éloignait de moi, avec un sourire si triste, et je sens bien que je ne la retrouverai plus qu’en paradis. Dès lors tout m’est égal, voyez-vous, absolument. Il est possible que vous puissiez dire le chemin que j’ai suivi pour en arriver là, les raisons et les causes. A quoi ça m’avancerait-il de vous entendre? Je ne saurais répondre ni oui ni non. Plus j’approche du but, moins je souhaite le connaître. Il est probable que Dieu m’a déchargée de ce souci. Et même, à parler franchement, au risque de vous paraître bien téméraire, quand je devrais mourir dans dix minutes, je voudrais que ce fût avec la permission de Notre-Seigneur, ainsi qu’un enfant, non pas même, ainsi qu’une petite bête innocente qui prend sa dernière gorgée d’air frais, d’eau fraîche, et marche vers sa pauvre fin sur les talons de son maître. Le maître tient la corde, il n’y a qu’à suivre... Dès lors, qu’est-ce que ça me fait d’être sage ou folle, sainte ou visionnaire, ou même environnée d’anges ou de démons, aussi incapables les uns que les autres de me détourner de mon chemin plus loin que la longueur de la corde? Ce que vous venez de dire, ou de laisser deviner, m’eût, hier encore, peut-être émue, ou même tentée. Mais à présent...

--Ne parlons que de ce présent, voulez-vous? interrompit Cénabre. Ce présent seul m’intéresse. Il m’intéresse prodigieusement. Faites un effort, ma fille, oubliez ce que j’ai dit. Consentez à m’ouvrir votre conscience. D’où vous vient ce pressentiment de votre solitude prochaine, cette tristesse, dont je pourrais dire qu’elle a quelque chose de surprenant, d’équivoque?... A quel signe croyez-vous reconnaître que vous la tenez de Dieu, et non des hommes? De telle ou telle circonstance qu’un peu d’attention vous ferait retrouver?... La mort de Chevance, par exemple...

--Taisez-vous! s’écria Chantal. Je vous défends! Si le choix m’en est jamais laissé, c’est une mort pareille à celle-là que je désire. Et, d’ailleurs, que savez-vous de la mort de l’abbé Chevance? Lui qui avait tant donné, tant laissé prendre, du moins s’était-il réservé cela, je suppose, cela seul. Il n’a daigné en faire part à personne, pas même à moi, sa fille... Et vous voudriez, vous...

Elle s’arrêta, car il venait de pâlir, si l’on peut appeler pâleur une transformation aussi soudaine, aussi totale, d’un visage humain.

--Chevance... bégaya-t-il, eh! oui, Chevance... Je l’ai vu... je l’ai vu...

Il montrait le sol de sa main grande ouverte, il semblait caresser de la paume, avec lenteur, une vision trop fragile, déjà prête à s’effacer:

--Je l’ai vu ainsi, à mes pieds, demander grâce, m’implorer... Oui, mon enfant, il m’a demandé grâce, en pleurant. Lui, Chevance. Qu’importe le reste! A quoi m’eût servi de le voir mourir? Qu’aurais-je appris de plus, je vous demande?

--Du moins, dit Chantal d’une voix tremblante, eussiez-vous appris peut-être à ne pas abuser de la simplicité d’une pauvre fille pour la tenter au-delà de ses forces.

--Au-delà de vos forces? répéta-t-il avec un rire amer. Nous sommes toujours tentés au-delà de nos forces. Et qui de nous deux tend des pièges? Ne tirez-vous pas de moi, depuis une heure, ce qui vous plaît? Hé bien! prenez donc encore tout le reste, prenez la vérité tout entière. Avez-vous peur?

--Mon Dieu! fit-elle livide, je n’ai peur que pour vous. Faites de moi ce qui vous plaît. Usez de moi comme d’une chose qui ne vous était pas destinée, mais qui vous appartient quand même maintenant, parce qu’elle est sans valeur, et que vous vous êtes trouvé le dernier, voilà tout. Le dernier l’emporte, et c’est fini.

--Arrêtons-nous là, dit Cénabre après un silence. Comprenez seulement que vous venez de jouer, comme un enfant, depuis un quart d’heure, avec un secret trop lourd pour vous. D’ailleurs, je ne vous le refusais pas, ce secret! Ni à vous, ni à personne. Dès le premier jour, j’étais résolu à le donner à qui me l’eût demandé; je ne suis pas un comédien. Mais avant que j’eusse ouvert la bouche, avouez-le, vous saviez tout. Chevance a parlé. Oh! je ne l’accuse d’aucune trahison! Avec vous, Chantal, c’était la seule créature vivante qui m’ait paru digne d’attention, d’une espèce d’attention particulière, celle qu’on s’accorde à soi-même. Il a simplement déliré. Vous l’avez entendu malgré vous. Ne récriminons donc pas sur le passé. Je ne regrette rien. Il fallait que cela fût ainsi. Pour moi, je n’en éprouve ni tourment ni consolation d’aucune sorte; mon repos ne peut plus être troublé par rien. Il m’en eût coûté cependant de m’éloigner de vous sans vous avoir regardée en face, sans vous avoir parlé ce langage. Vous êtes probablement seule capable de l’entendre dans le sens qu’il me plaît de lui donner; je ne trouverais ailleurs qu’indifférence ou colère.

«Je vous connais bien, continua-t-il, j’ai passé ma vie penché sur des êtres qui vous ressemblent. Je pourrais vous retracer ligne à ligne l’essentiel du drame dont vous vivez aujourd’hui le dénouement, car c’est aujourd’hui, à cette minute même, que se consomme votre destin, je le sais. Nous devions nous rencontrer ainsi, de cette manière, une fois pour toutes. Qui pourrait dire ce que le spectacle de l’agonie d’un saint homme, et ses divagations dernières, avaient su inspirer à un cœur comme le vôtre! J’étais l’obstacle qu’il faut forcer, la pensée secrète, intolérable, le scandale intérieur qui empoisonne jusqu’à la prière, et que cet entretien met au jour, arrache de vous. Car, vous le voyez, je suis un homme semblable aux autres. Je vis dans une paix dont vous ne sauriez vous faire une idée, parce que votre nature est toute chaleur et toute passion; je vis dans un silence plus favorable, plus accordé aux besoins profonds de mon être que toute espèce d’harmonie, céleste ou non. Qu’importe! Vous et moi, nous demeurons d’accord avec nous-mêmes, cela suffit. Je ne vous demande pas d’envier mon repos, et il est juste que vous en ayez horreur. Toute vie surnaturelle a sa consommation dans la douleur, mais l’expérience n’en a jamais détourné les saints. Ni Chevance ni vous, ne me rendrez Dieu, et cependant, à ne considérer du moins que les apparences, et tant d’inutiles tourments, il vous manque plus qu’à moi.»

* * * * *

Sa voix frémit à peine sur ces derniers mots, tandis qu’un sourire indéfinissable passait sur ses traits, et venait se fixer au pli amer de la bouche, dans une sorte de grimace tragique. Alors seulement il leva tout à fait les yeux. Et du premier regard, avant même qu’il eût formé aucune pensée, ainsi qu’on sort d’un rêve, il reconnut l’énormité de sa faute, et qu’il s’était une deuxième fois livré en vain, livré pour rien à Chantal comme jadis à Chevance, dans un de ces horribles accès de fureur glacée dont sa volonté saisissait toujours trop tard le péril.

Avec une lucidité décuplée par la honte, Cénabre lisait maintenant sur le visage de Mlle de Clergerie, dans leur succession foudroyante, chacune des images impitoyables qui venaient de déchirer tour à tour ce cœur enfantin. C’était comme s’il eût feuilleté rapidement, rageusement, les pages d’un livre, ou plutôt les feuillets d’un dossier, jusqu’à la dernière, celle où s’écrit le jugement sans appel. Car la curiosité de l’abbé Cénabre n’est pas de celles que l’angoisse même pourrait rassasier, et elle survit à tout.

Soudain pourtant cette curiosité fut déçue, demeura sans objet. La mince petite figure contractée de Chantal n’exprima plus qu’une résignation si humble, si mystérieuse qu’il en sentit comme une espèce de terreur. La parole qu’il allait prononcer sécha instantanément sur ses lèvres.

--Je vous demande pardon, disait Mlle de Clergerie; il est faux que l’abbé Chevance m’ait parlé de vous; il est mort sans volontés dernières ni confidences, vous savez? très petitement, très petitement, comme on voudrait vivre... Mais j’aurais dû comprendre plus tôt... j’aurais... je...

Elle se tut.

--C’est bien, reprit rudement Cénabre, ne revenons pas là-dessus; ce qui est fait est fait.

--Non, dit-elle. J’ai encore une grâce à demander. Croyez qu’il est dur pour moi de penser que ce... cela... ce que vous appeliez un secret enfin, vous a été en quelque sorte arraché par surprise... dérobé. Oui, dérobé. Je voudrais maintenant...

--Vous voulez que je le donne? Hé bien, prenez-le, fit le prêtre. Il est à vous. De toutes les créatures que je connaisse, il n’en est pas d’autre à qui je le puisse remettre si librement. Vous ne m’avez donc rien dérobé. Soyez en paix.

Il la regardait de haut en bas, avec une sorte de pitié farouche.

--Qu’allez-vous en faire? reprit-il; ce n’est rien. Ou plutôt, il y a un instant, ce n’était rien encore qu’un secret bien ordinaire. Que va-t-il devenir entre vos mains? Ce que vous touchez se transforme aussitôt en quelque chose qui vous ressemble, merveilleusement habile à vous torturer.

--Moi? fit-elle. Pouvez-vous le croire? Ce que je touche se détruit, tombe en poussière. Vous disiez tout à l’heure une parole si juste, si vraie! Plus qu’à personne, c’est à moi que Dieu manque. Hélas! on ne me connaît pas bien! J’appelais Dieu, voyez-vous, je l’attendais, je ne l’ai pas assez cherché; je ne m’étais pas encore jetée en avant. Et maintenant je serais sans doute plus pauvre, beaucoup plus pauvre que vous, si vous ne m’aviez donné miraculeusement cette... cette chose à garder.

Elle gagna lentement la fenêtre, l’ouvrit toute grande, respira l’air brûlant et revint vers lui, du même pas, en souriant.

--Quel été, dit-elle, n’est-ce pas? On finit par regarder la lumière avec rancune, comme une ennemie. L’hiver n’en paraîtra que plus noir.

--C’est ainsi, répondit-il avec autant de calme. Nous haïssons la nuit, et le jour n’est pas moins dur à surmonter.

Elle rougit.

--Je m’en vais descendre avec vous, reprit-elle après un silence. Réflexion faite, il est préférable que je parle à papa aujourd’hui même. Cette histoire de monsieur La Pérouse est si ridicule! Voyons, rendez-moi justice: je ne puis être responsable de tout ce qui se passe ici? Est-ce qu’ils ne feraient pas les mêmes sottises sans moi?

* * * * *

Ils avaient quitté la chambre, et traversaient ensemble la galerie aux volets clos. Elle le précédait de son pas tranquille, à peine hésitant, sur le parquet ciré. Et comme ils allaient atteindre l’escalier, elle s’arrêta brusquement au seuil, lui fit face. Il vit en un éclair son visage décomposé, l’effrayante contraction de ses traits, et s’avança pour la soutenir. Mais à peine eut-elle vu, posée sur sa poitrine, cette main sacrée, qu’elle poussa une sorte de gémissement lugubre, s’arracha de ses bras, et, tournant sur elle-même, alla tomber sans bruit dans l’angle du mur.

Une minute, une longue minute, il hésita, fit à deux reprises un pas vers la porte, prêta l’oreille. Puis prenant parti tout à coup, il enleva sans aucun effort le corps léger, regagna la chambre, l’étendit sur le lit, écouta un moment le cœur battre. Mlle de Clergerie ouvrit les yeux.

--Ne bougez pas, dit-il à voix basse. Ce n’est qu’une syncope très légère. Désirez-vous que j’appelle ou non?

Elle fit signe que non et, comme elle tournait la tête, il écarta vivement sa main droite qu’il avait appuyée sur l’oreiller. Mais elle la retint au passage, et, l’amenant jusqu’à ses lèvres, la baisa.

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