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Tandis que cette effroyable avalanche descendait du haut des Pyrénées, don Pèdre s’apprêtait de son mieux à en soutenir le choc. Ordonnant partout des levées, parcourant lui-même son royaume en tout sens pour donner plus d’activité aux préparatifs de guerre, il avait assigné Burgos comme point de réunion aux différents corps de son armée. De sa personne il s’y rendit lui-même au commencement de l’année 1366, lorsque déjà l’ennemi allait mettre le pied sur le territoire castillan. A Burgos, le roi trouva des troupes nombreuses, mais peu aguerries, intimidées d’ailleurs par les rumeurs effrayantes sur le nombre, la valeur, la férocité des nouveaux adversaires qu’elles allaient avoir à combattre. Ses meilleurs soldats se trouvaient dans le royaume de Valence, disséminés çà et là, gardant les villes dont il s’était emparé dans ses dernières campagnes.[512] S’il remarquait moins de découragement parmi les riches-hommes et les chevaliers rassemblés autour de sa bannière, ce n’était pas sans une cruelle inquiétude qu’il se rappelait tous les motifs qu’ils avaient de le haïr. N’étaient-ils pas les parents, les amis de tant de seigneurs sacrifiés à ses soupçons, assassinés par ses ordres ou flétris par une sentence de trahison ? Était-ce pour le défendre ou pour le livrer à son ennemi que toute cette noblesse montrait tant d’empressement aujourd’hui ? Chaque jour des bruits alarmants venaient redoubler son anxiété. Naguère la crainte d’une défection l’avait empêché de risquer une bataille décisive, lorsque, à la tête de troupes victorieuses, il s’était avancé jusqu’au cœur de l’Aragon ; combien de nouveaux motifs pour redouter une trahison, maintenant que don Henri, avec les meilleurs soldats de la France et de l’Angleterre, venait en Castille tendre la main aux mécontents ! Dans la situation où se trouvait don Pèdre, tout excitait sa méfiance, jusqu’aux témoignages de fidélité et de dévouement qu’à l’approche du péril lui donnaient ses plus loyaux serviteurs. La prudence aurait dû lui conseiller de dissimuler ses soupçons et ses inquiétudes : il les trahissait par un redoublement de brusquerie et de hauteur. Il accusait au hasard, éclatait sans cesse en plaintes irréfléchies, et semblait provoquer la défection par des menaces déjà devenues impuissantes.
Tandis que, partagé entre cent résolutions contraires, il attendait l’orage, plongé dans un découragement apathique, il vit arriver à Burgos le seigneur d’Albret, vassal du roi d’Angleterre, que sa haine contre les rois de Navarre et d’Aragon rendait un allié naturel de la Castille. Compagnon d’armes ou parent de quelques-uns des chefs de la grande compagnie, le seigneur d’Albret venait offrir à don Pèdre son entremise pour les attirer à son service, ou du moins pour les obliger à quitter celui du comte de Trastamare. Il semblait facile surtout de débaucher les bandes d’Anglais et de Gascons, qui avaient un prétexte spécieux pour abandonner Du Guesclin dans la désapprobation publique que le prince de Galles venait de donner à une expédition dirigée contre un prince ami de l’Angleterre. Il suffisait d’indemniser les capitaines et d’offrir une paie avantageuse aux soldats. Sans argent, nul traité n’était possible avec les chevaliers d’aventure. Don Pèdre, libéral seulement avec ses maîtresses, rejeta les offres du seigneur d’Albret, renouvelées bientôt après, et tout aussi inutilement, par Iñigo Lopez de Orozco, qui vint lui porter des propositions formelles de la part de plusieurs chefs anglais.[513] Cependant les caisses du roi étaient pleines, et c’était alors le seul avantage qu’il eût sur ses ennemis. On a peine à concevoir un tel aveuglement d’un prince qui mesurait cependant toute la grandeur du péril.
L’hiver, en retardant l’ouverture de la campagne, avait retenu les aventuriers sur le territoire aragonais assez longtemps pour que leurs hôtes sentissent cruellement le fardeau de leur présence. Leurs excès furieux attiraient des représailles, et les montagnards belliqueux de l’Aragon et de la Navarre répondaient à leurs pillages en attaquant leurs convois et en massacrant leurs traînards.[514] Il était temps de lancer enfin cette horde détestée sur le pays ennemi.
Au commencement de mars 1366, sir Hugh de Calverly commença le premier les hostilités en attaquant Borja, ville d’Aragon occupée depuis long-temps par les troupes de Castille.[515] A l’approche de l’avant-garde anglaise, la garnison abandonna la place en toute hâte, entraînant dans sa fuite un corps considérable de troupes castillannes cantonnées à Magalon. Après ce facile succès, toute l’armée de don Henri se mit en mouvement ; elle entra sans obstacle en Navarre, y traversa l’Èbre et franchit la frontière de Castille au milieu de mars, non loin d’Alfaro. Sans s’amuser au siége de cette forte place, gardée par Iñigo de Orozco, elle se dirigea rapidement sur Calahorra, ville plus considérable, mais médiocrement fortifiée. Là, les partisans de don Henri s’étaient donné rendez-vous et s’apprêtaient à l’accueillir. Don Fernand de Tovar, l’évêque de Calahorra et quelques autres riches-hommes, chargés par don Pèdre de mettre cette place en état de défense, furent les premiers à en ouvrir les portes aussitôt que parurent les bannières ennemies.[516]
Cette première défection était grave ; elle prouvait combien don Pèdre était détesté. C’était à Calahorra que don Henri devait afficher publiquement ses prétentions. La scène était préparée, les rôles appris d’avance. Il s’agissait de donner solennellement la couronne au chef de la grande compagnie. Bertrand Du Guesclin au nom des Français, sir Hugh au nom des Anglais, le comte de Denia, chef des Aragonais auxiliaires, avaient préparé un simulacre d’élection. Pour ces preux chevaliers, la question n’avait rien d’embarrassant ; ils croyaient que le métier d’aventure menait à tout, même au trône. Du Guesclin prit la parole pour ses compagnons. « Soyez roi, dit-il à don Henri ; vous devez faire cet honneur à tant de nobles chevaliers qui vous ont reconnu pour chef dans cette chevauchée. D’ailleurs don Pèdre, votre ennemi, refuse le combat, et par là il reconnaît lui-même que le trône de Castille est vacant.[517] » Cette éloquence toute militaire devait être fort goûtée par les douze mille bandits qui entouraient l’orateur. Du peuple de Castille, il n’en fut point question dans la harangue de Du Guesclin ; il lui suffisait de montrer les aventuriers humiliés de n’être pas commandés par un roi. Malgré des arguments si spécieux, don Henri, avec une feinte modestie, résista assez long-temps pour que les Castillans joignissent leurs instances à celles des capitaines étrangers. Il céda enfin et se laissa ceindre la couronne. Aussitôt don Tello, déployant l’étendard royal, traversa le camp au cri de : Castille ! Castille ! au roi Henri ! Puis, accompagné de bruyantes acclamations, il alla planter la bannière au sommet d’un monticule, sur le chemin de Burgos. Alors chacun s’empressa de demander quelque grace au nouveau roi, comme pour lui donner le plaisir de faire un acte de souveraineté. Il ne refusa personne et se montra libéral à donner ce qu’il fallait gagner à la pointe de la lance. Cette comédie jouée, l’armée se remit en marche et se dirigea sur Burgos à grandes journées sans rencontrer d’obstacles. Les villes n’attendaient pas la sommation des hérauts pour envoyer leurs clés, et de toutes parts arrivaient à l’envi nobles et bourgeois, empressés de baiser la main de leur nouveau maître. C’était à qui viendrait plus vite faire ses offres de service et en solliciter la récompense. Devant Briviesca seulement on s’aperçut de la présence d’un ennemi. Men Rodriguez de Senabria commandait dans la place, autrefois familier de don Henri, maintenant serviteur fidèle de don Pèdre. Il essaya de se défendre ; un combat assez vif s’engagea aux barrières ; mais, le gouverneur ayant été renversé et pris par un chevalier gascon, la garnison mit bas les armes avant de soutenir l’assaut.[518]
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