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Pendant douze jours, les deux armées demeurèrent dans l’inaction : les Aragonais à Valence, les Castillans à Murviedro. Enfin on signala la flotte de Castille forte de quatre-vingts voiles, dont vingt galères de Séville, dix de Portugal, et le reste vaisseaux de transport. Aussitôt don Pèdre, laissant toute sa cavalerie dans son camp, s’embarqua avec l’élite de ses arbalétriers, et fit voguer contre la flotte ennemie. Celle-ci, inférieure en nombre, s’était réfugiée dans le Xucar près de Cullera. L’embouchure étroite de la rivière, les retranchements qui la défendaient, enfin la présence de Pierre IV et de toute son armée bordant le rivage, ne permettaient pas aux Castillans de tenter une attaque de vive force. Quelques jours se passèrent en reconnaissances, en escarmouches, en efforts inutiles pour attirer l’ennemi au combat ou pour forcer l’entrée de la rivière. Don Pèdre, pour bloquer plus étroitement la flotte aragonaise, fit couler dans le chenal trois de ses navires.[469] Il ne quittait pas son vaisseau et surveillait lui-même, avec son activité ordinaire, les mouvements de l’ennemi. Tout à coup un vent d’est violent mit sa flotte dans le plus grand danger d’être jetée à la côte. Les pilotes pratiques de ces parages désespéraient de pouvoir résister à la tourmente. A chaque instant, les Aragonais, accourus sur la grève, s’attendaient à voir le roi de Castille tomber entre leurs mains. Sa capitane, mouillée fort près de terre, était plus exposée que le reste de ses navires. Du rivage, on suivait ses manœuvres de détresse ; lui-même, pendant tout un jour, put voir ses ennemis lui préparer des fers. Successivement, son vaisseau perdit trois ancres dont les câbles rompirent. Une quatrième ancre résista par fortune et le sauva. Vers le coucher du soleil, le vent tomba, et la flotte castillanne, malgré ses avaries, parvint à profiter de l’embellie pour gagner le large. Au plus fort de la tempête, don Pèdre avait fait vœu, s’il échappait à la furie de la mer, d’aller en pèlerinage à l’église de Notre-Dame del Puch, voisine de Murviedro et célèbre par ses miracles. C’est la seule fois, je pense, que la grandeur du péril lui arracha quelques paroles qui témoignaient de ses sentiments religieux. Sincère ou non, de retour à Murviedro, ce vœu fut accompli fidèlement, et il se rendit à l’église del Puch en chemise, pieds nus et la corde au cou, comme un condamné qui vient d’obtenir sa grace.[470]
Bientôt après, il quitta le royaume de Valence pour retourner à Séville, laissant une partie de son armée pour garder les places qu’il avait prises dans cette campagne et la précédente. Sa santé, altérée par de rudes fatigues, l’obligeait à prendre quelque repos pendant les chaleurs accablantes de l’été. D’ailleurs, la campagne s’était prolongée plus qu’à l’ordinaire, et l’on a vu qu’il était résolu à ne point livrer bataille. Peut-être encore le désir de consacrer les grandes constructions qu’il faisait élever dans l’Alcazar de Séville contribua-t-il à le ramener plus tôt dans sa résidence de prédilection. C’est alors qu’il fit l’inauguration de ce palais célèbre, remarquable par l’élégance de son architecture encore tout arabe, et qu’il y traça l’inscription qui se lit au portail du monument : « Très haut, très noble, très puissant conquérant, don Pèdre, roi de Castille et de Léon, fit construire ce palais et cette façade, l’an de l’ère MCCCCII.[471] »
Au reste, son séjour à Séville ne fut pas de longue durée. Dès le mois d’août, apprenant que le roi d’Aragon avait fait une démonstration contre Murviedro, il reparut dans le royaume de Valence et recommença cette guerre de siéges et de pillages qui semblait n’avoir d’autre but que la ruine complète du pays. Ses courses s’étendirent depuis Calatayud jusqu’au-delà d’Alicante. La cavalerie légère andalouse, par la rapidité de ses mouvements, lui donnait un grand avantage sur son adversaire, qui n’avait à lui opposer que sa pesante gendarmerie. Parmi le grand nombre de villes et de châteaux qui tombèrent en son pouvoir dans le courant de cette campagne, Castel-Favib fut la seule place qui soutint un siége en règle. Les habitants s’étaient révoltés, avaient massacré la garnison castillanne, et, pour les réduire, il fallut que le roi vînt les attaquer avec le gros de ses forces, et amenât des machines qui battirent les remparts pendant un mois. Pour construire ces engins et les diriger, le roi fit venir de Carthagène deux Maures, fils d’un ingénieur célèbre qu’on nommait maître Ali.[472] On sait qu’alors en Espagne les musulmans presque seuls cultivaient les sciences et les arts. Ce furent des architectes maures qui construisirent les palais de Séville, et, pour détruire des murailles comme pour en élever, il fallait avoir recours aux connaissances supérieures des artistes arabes.
Après la prise de Castel-Favib, don Pèdre s’était porté contre Orihuela, une des places les plus importantes du royaume de Valence. Le roi d’Aragon résolut de tout risquer pour en prévenir le siége. Il rallia toutes ses troupes disponibles, et les réunit vers la fin de novembre autour d’Algecira, au nombre de trois mille hommes d’armes et quinze mille fantassins. Le 1er décembre, il les mit en mouvement avec un grand convoi de vivres, et, le surlendemain matin, toute cette armée se déployait dans un lieu nommé Campo de la Matanza, fort près de Lix, où campait le roi de Castille. Les Aragonais avaient fait dix-huit lieues d’Espagne en deux jours, marchant hors des routes frayées et parmi des landes désertes. Le royaume de Valence, si peuplé et si riche sous la domination des Maures, avait bien changé d’aspect. On en jugera par le fait suivant, rapporté dans les mémoires de Pierre IV. Son armée, s’avançant sur une ligne immense, faisait lever à chaque instant une quantité de gibier innombrable. Pendant la marche, on tua dix mille perdrix et assez de lièvres pour en remplir cent charrettes. Voilà ce qu’était devenue cette terre si fertile, si bien cultivée autrefois.[473]
Malgré la fatigue de la route, les Aragonais, égayés par cette chasse miraculeuse, étaient pleins d’ardeur et de confiance, persuadés que cette fois ils allaient terminer la guerre par une bataille. Pierre IV partageait ces espérances ; il comptait surprendre son ennemi au dépourvu et ne cachait pas son assurance de la victoire. En arrivant à son quartier, il se jeta sur un matelas pour prendre quelque repos avant la journée du lendemain. « Dormez maintenant, sire, lui dit le comte de Trastamare, vous voilà au terme de ces marches si pénibles. Mais c’est ainsi que les grands rois écrasent leurs faibles adversaires ! Par votre diligence, vous avez crevé aujourd’hui l’œil droit du roi de Castille votre ennemi.[474] » Cette confiance des Aragonais, cette certitude de la victoire était fondée sans doute sur leurs intelligences secrètes avec les mécontents de l’armée castillanne. Don Pèdre cependant ne se laissa pas surprendre. Averti par ses coureurs, il s’était hâté de faire sortir de Lix toutes ses troupes et les avait rangées en bataille. Il avait six mille chevaux, hommes d’armes ou génétaires, et onze mille fantassins. Au lever du soleil, les deux armées se trouvèrent en présence, assez rapprochées pour que de part et d’autre on pût distinguer les bannières. Don Pèdre réunit tous ses capitaines pour tenir conseil. « Le roi d’Aragon, dit-il, marche sur Orihuela, pour nous empêcher d’en faire le siége. Devons-nous l’attaquer ? » Il se fit un grand silence. Chacun regardait le maître de Calatrava, Diego de Padilla, comme pour l’engager à parler au nom de tous. « Sire, dit le Maître, il y a long-temps que Dieu a fait la part de la maison de Castille et la part de la maison d’Aragon ; et, si l’on divisait la Castille en quatre parties, un quart de ce pays ferait un royaume plus grand que n’est celui d’Aragon. Maître de toute la Castille, vous êtes le plus grand roi d’entre les chrétiens, et, sans mentir, je pourrais ajouter du monde entier. M’est avis que, si vous attaquez aujourd’hui le roi d’Aragon avec toute votre puissance, vous le vaincrez et serez roi de Castille et d’Aragon, voire, avec l’aide de Dieu, empereur d’Espagne. » Padilla, considéré comme le beau-frère du roi et confident de ses rêves ambitieux, révélait peut-être en ce moment les plus secrètes pensées de son maître. Après lui, tous les autres capitaines, croyant connaître les intentions du roi, furent unanimes pour conseiller la bataille et présager la victoire. Pendant qu’ils parlaient, don Pèdre, debout et agité, mangeait un morceau de pain qu’il venait de demander à un page. « — Ainsi, reprit-il, vous êtes tous d’accord que je doive donner bataille à l’Aragonais ? Eh bien ! moi, je vous dis que, si j’avais pour mes vassaux naturels ceux qu’a le roi d’Aragon, je me battrais sans crainte contre vous et contre toute l’Espagne. Mais savez-vous quels sont mes vassaux à moi ?... Avec ce morceau de pain, je nourrirais tout ce que j’ai de loyaux serviteurs en Castille ![475] » Sur cette brusque réponse, le roi, laissant tous ses capitaines stupéfaits et confus, remonta à cheval et donna l’ordre de rentrer à Lix, abandonnant la route à l’armée aragonaise, qui se mit aussitôt en devoir de ravitailler Orihuela. Elle passa, enseignes déployées, en vue du camp ennemi, où chacun déplorait avec plus ou moins de sincérité l’humeur méfiante de don Pèdre. Il perdait, disait-on, l’occasion la plus favorable de détruire son adversaire, et il imprimait une tache de déshonneur aux armes de Castille. Plusieurs de ses capitaines osèrent lui adresser de vives représentations ; il fut inébranlable et repoussa durement ces donneurs d’avis. Il semblait qu’il eût le secret de quelque trahison tramée contre sa personne, et s’il ne punissait pas, c’est sans doute que les traîtres étaient trop nombreux.
Après avoir fait entrer le convoi dans Orihuela et en avoir augmenté la garnison, le roi d’Aragon, reprenant la route de Valence, vint encore braver l’armée castillanne et défiler à peu de distance de ses lignes. Cette fois, comme la précédente, don Pèdre se refusa absolument à engager le combat. Seulement, vaincu par les importunités de son chambellan Martin Lopez, il consentit à lui confier deux mille génétaires pour tâter l’ennemi et le harceler dans sa marche. A la tête de ces deux mille chevaux, Martin Lopez chargea si vigoureusement l’arrière-garde aragonaise qu’il la mit dans le plus grand désordre, et l’on croit que la victoire eût été complète si le reste de l’armée eût appuyé l’attaque de cette cavalerie légère.[476] Cet avantage stérile fut bientôt effacé par un revers. Un convoi castillan que le maître d’Alcántara conduisait à Murviedro se laissa surprendre par un détachement aragonais sorti de Valence. Le Maître perdit la vie dans cet engagement qui eut bientôt les conséquences les plus funestes pour don Pèdre, car la garnison de Murviedro était mal pourvue de vivres et comptait sur ce convoi pour se ravitailler. Cependant le roi ne fit aucune tentative pour lui porter secours.[477] L’approche de l’hiver le ramena en Andalousie et termina la campagne. Martin Lopez, pour prix de son brillant fait d’armes, obtint la maîtrise d’Alcántara. Il jouissait déjà de la plus haute faveur ; on a vu par quels services il l’avait méritée.
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