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En congédiant les cortès, le roi leur annonça que probablement il aurait bientôt besoin d’en appeler au dévouement de la noblesse et des communes pour repousser un nouvel ennemi. En effet, un danger sérieux menaçait non-seulement la Castille, mais encore toute la Péninsule. La trêve conclue entre la France et l’Angleterre avait laissé sans occupation un grand nombre d’aventuriers qui, ne connaissant d’autre métier que la guerre, la faisaient pour leur propre compte lorsqu’ils ne trouvaient pas de prince qui leur donnât un drapeau et une solde. Réunis en bandes très nombreuses, ou plutôt en une grande armée qu’on nommait la _compagnie blanche_,[402] ils pillaient les campagnes et rançonnaient les villes. Plusieurs de leurs chefs, qui étaient venus offrir leurs services pendant la guerre contre Grenade, n’étaient, disait-on, que des espions chargés de reconnaître le pays qu’ils se proposaient d’envahir. A l’exemple des Cimbres leurs prédécesseurs, les aventuriers ne voulaient se jeter sur l’Espagne qu’après avoir épuisé la France. Leurs dévastations s’exerçaient avec une régularité toute militaire. Déjà, en 1361, un corps considérable de ces pillards avait insulté les frontières d’Aragon, et il avait fallu proclamer l’usage _Princeps namque_ pour détourner ce torrent dévastateur.[403] Ils annonçaient qu’ils viendraient bientôt en plus grand nombre, et qu’ils sauraient s’ouvrir un chemin jusqu’en Castille.
Pour repousser ce flot de barbares, il fallait des forces considérables, et l’imminence du danger obligea sans doute les cortès à fournir au roi les ressources nécessaires à un armement général. Il dirigea rapidement la plupart de ses troupes sur les confins de l’Aragon et de la Navarre, débouché probable des aventuriers venant de France, car la province de Guyenne, gouvernée par le belliqueux Édouard, prince de Galles, était respectée par les chefs des compagnies. Sujets anglais pour la plupart, et protégés plus ou moins ouvertement par le roi d’Angleterre, il n’y avait pas d’apparence qu’ils osassent traverser la Guyenne pour attaquer la Castille par le nord-ouest. Don Pèdre publiait qu’il allait se concerter avec le roi de Navarre pour de grandes mesures commandées par le salut commun. Depuis plusieurs mois, le fléau dont le roi signalait l’approche préoccupait tous les esprits, et personne ne soupçonna que la concentration d’une armée dans le nord-est de la Castille eût un autre motif. L’audace des compagnies d’aventure était connue dans toute l’Europe, aussi bien que l’habileté de leurs capitaines. Souverains d’un peuple de nomades intrépides, ils pouvaient les conduire au travers de tous les dangers en leur montrant l’espoir d’un riche butin. On n’ignorait pas d’ailleurs que le comte de Trastamare avait formé d’étroites liaisons avec les chefs des principales bandes. Son nom pouvait les réunir en une puissante armée, et il était à craindre que le roi de France, intéressé à éloigner de ses états ces hordes dévastatrices, ne fournît au Comte les moyens de se les attacher et de les précipiter sur la Castille.
Don Pèdre, parti de Séville avec une brillante suite, s’avançait à grandes journées vers le nord, précédé par ses ambassadeurs chargés de négocier avec Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, une alliance offensive et défensive. En ce moment, aucune offre ne pouvait être plus agréable à ce prince, brouillé avec la France et menacé de se voir enlever par elle ses domaines en Normandie et au nord des Pyrénées. En outre, la Navarre proprement dite était plus exposée qu’aucune autre province de l’Espagne aux incursions des compagnies ; elle devait soutenir leur premier effort. Aussi Charles souscrivit-il avec empressement à tous les articles que lui faisait proposer son puissant voisin. Il se rendit même à Soria, sur le territoire castillan, accompagné des principaux seigneurs de sa cour, parmi lesquels on remarquait le captal de Buch, capitaine illustre, qui s’était signalé en combattant sous les drapeaux anglais. Accueilli avec la plus grande courtoisie, Charles ratifia le traité que les envoyés de Castille venaient de lui soumettre. Les deux rois firent alliance et amitié envers et contre tous, s’engageant, par des serments solennels, à s’entr’aider dans toutes leurs guerres, et, clause remarquable, à se livrer mutuellement leurs émigrés.[404] Le Navarrais croyait le traité tout à son avantage. Souverain d’un pays pauvre et peu étendu, il acquérait la protection du plus puissant des rois de la Péninsule. Menacé d’une guerre avec la France, pour un intérêt particulier à sa maison, il engageait dans sa querelle un prince qui avait une marine formidable et des troupes aguerries. Mais il ne tarda pas à connaître le prix que don Pèdre mettait à sa protection. Après l’échange ordinaire de serments prêtés la main sur les saints Évangiles, don Pèdre mena Charles à l’écart dans une salle de son palais. Là, en présence de quelques seigneurs, confidents intimes des deux princes, il lui révéla brusquement ses intentions : — « Roi, mon frère, dit-il, nous venons de jurer que le premier de nous qui aurait guerre serait aidé par son allié. Sachez que dès aujourd’hui je réclame de vous l’exécution de vos promesses. Vous ne l’ignorez pas, ce fut bien à contre-cœur que j’ai donné la paix au roi d’Aragon. Attaqué par l’usurpateur de Grenade, il m’a fallu consentir à une trêve avec l’Aragonais pour épargner à l’Andalousie les ravages des Maures qui allaient l’envahir. Cette paix m’a coûté cher, car il m’a fallu rendre maintes villes et maints châteaux gagnés par mes armes. Mais je prétends les reprendre. Je veux m’indemniser de ce que m’a coûté cette guerre qu’il m’a faite à sa honte, et je compte que, fidèle à vos serments, vous m’aiderez, dans cette entreprise, de vos armes et de votre corps. »
A ces paroles, le roi de Navarre tout troublé répondit en balbutiant pour demander la permission d’en conférer avec les seigneurs de son conseil. Don Pèdre le laissa seul avec eux. La délibération fut courte, car elle n’était pas libre. Une armée castillanne était rassemblée autour de Soria, et en quelques jours elle pouvait inonder la Navarre. D’ailleurs, Charles se sentait pris au piége, entre les mains d’un homme audacieux, accoutumé à ne pas souffrir la contradiction. Obéir ou se perdre, il n’avait pas d’autre choix. Charles, fort tristement, prit le premier parti. Don Pèdre, affectant de ne voir ni son hésitation, ni ses regrets, le remercia comme si son assentiment n’eût pas été arraché par la crainte, et sur-le-champ lui dicta la conduite qu’il avait à tenir. Après lui avoir exposé en quelques mots son plan de campagne, il lui prescrivit de rassembler les troupes navarraises au plus vite, et d’entrer en Aragon du côté de Sos, pendant que l’armée castillanne se porterait sur Calatayud. Le moment était bien choisi pour une invasion. De sa personne, le roi d’Aragon était à Perpignan, à l’extrémité de son royaume, avec presque tout ce qu’il avait de troupes disponibles. Henri de Trastamare et les autres exilés castillans guerroyaient sur les bords du Rhône à la solde du roi de France. Don Fernand d’Aragon était ouvertement brouillé avec son frère, et se plaignait d’avoir été sacrifié par le traité de 1361. Au contraire, don Pèdre se voyait à la tête d’une armée nombreuse, délivré de ses ennemis intérieurs, obéi de son peuple, et, soit par intérêt, soit par crainte, commandant la fidélité de ses alliés. Il venait de réunir dans une ligue dont il était le chef tous les rois de l’Espagne contre l’Aragon.[405]
Peu de jours après cette entrevue, vers le milieu de juin 1362, le roi de Navarre, peut-être pour gagner du temps et retarder de quelques jours la prise d’armes à laquelle on le contraignait, envoya son héraut défier le roi d’Aragon, c’est-à-dire lui déclarer la guerre.[406] Le prétexte qu’il alléguait était des plus frivoles. Charles se plaignait que, prisonnier du roi de France, il se fût en vain adressé à Pierre IV pour obtenir une diversion en sa faveur. Aux termes des traités, disait-il, le roi d’Aragon aurait dû faire la guerre à la France, et, par son manque de foi, avait rompu lui-même son alliance avec la Navarre.[407]
Don Pèdre ne s’embarrassa pas de telles formalités. A peine eut-il congédié le roi de Navarre, qu’il mit toutes ses troupes en mouvement. Dès les premiers jours de juin, le bas Aragon était envahi. Nombre de villes et de châteaux se rendirent sans essayer de se défendre, ou bien furent emportés à la première attaque. Calatayud fut la seule ville qui osa résister. Elle n’avait pas de garnison ; mais les bourgeois étaient résolus et dévoués ; ils virent sans effroi la nombreuse armée castillanne se déployer autour de leurs murailles. Trente mille hommes de pied, douze mille chevaux l’enveloppaient de toutes parts, et le parc d’artillerie, le plus considérable qu’on eût encore vu en Espagne, trente-six engins mis en batterie à la fois, faisaient pleuvoir sur la malheureuse ville une pluie de pierres et de traits. Pourtant les bourgeois de Calatayud se défendaient avec vigueur. Chaque jour ils faisaient des sorties meurtrières, et telle était leur audace, que le roi d’Aragon leur envoya commander de ne pas s’exposer ainsi inutilement. Calatayud, ainsi que la plupart des villes espagnoles, était divisé en deux factions ennemies depuis un temps immémorial ; mais, dans le danger commun, elles s’étaient réconciliées, et maintenant elles ne rivalisaient plus que de dévouement et de courage.[408] Cependant le nombre devait l’emporter. Les Castillans s’emparèrent du couvent des Frères Prêcheurs en dehors de la ville et s’y fortifièrent. De là, bientôt après, ils ouvrirent une large brèche au mur d’enceinte, et leurs machines foudroyèrent l’église de Saint-François, où les assiégés s’étaient retranchés après la destruction du rempart. Chaque pouce de terrain coûtait un combat ; mais les progrès des Castillans étaient continuels ; ils s’avançaient lentement, mais irrésistiblement, au milieu des ruines. Du dehors, les malheureux habitants de Calatayud ne recevaient que des nouvelles décourageantes. Le roi d’Aragon, pris au dépourvu, n’avait ni troupes ni argent. Il était menacé de tous les côtés à la fois. Le roi de Navarre attaquait Sos[409] et Salvatierra.[410] Ses coureurs allaient piller et brûler jusqu’aux portes de Jaca. Iñigo Lopez de Orozco, avec une forte division castillanne, marchait sur Daroca, et le bruit courait qu’il allait être suivi de près par une armée auxiliaire, conduite par le roi de Portugal en personne.[411] En même temps, plusieurs seigneurs gascons, anciens ennemis de l’Aragon, voulant avoir leur part à la curée, se préparaient à passer les monts et à l’envahir du côté du nord. Tous les yeux se tournaient avec effroi vers Calatayud, et l’on suivait dans une douloureuse anxiété les péripéties de ce siége mémorable. A cette époque, c’était un sujet d’étonnement pour la noblesse, que des bourgeois se battissent si bien, n’ayant point de riches-hommes, point de seigneurs de marque à leur tête. Le comte d’Osuna et quelques chevaliers des familles les plus illustres conçurent le projet hardi de passer au travers de l’armée castillanne et d’aller s’enfermer dans la place assiégée pour diriger les efforts des habitants. Ils partirent de Saragosse avec peu de suite pour n’être point remarqués ; mais, comme ils allaient franchir les lignes de l’ennemi, un guide infidèle révéla leur approche. Cernés dans un petit village, ils furent contraints de se rendre. Don Pèdre les ayant fait conduire devant la brèche, déjà large de plus de quarante brasses, leur offrit ironiquement de les laisser entrer dans la ville pour y courir la fortune de leurs concitoyens. « Vous voyez, leur dit-il, que dès demain, si je veux, un assaut me rend maître de la place. Mais je serais fâché qu’une ville si importante fût saccagée et détruite. Je consens à recevoir les habitants à merci. Exhortez-les vous-mêmes à ne pas s’opiniâtrer dans une résistance inutile. »
Malgré leur situation désespérée, et bien qu’avertis par le comte d’Osuna et ses compagnons qu’ils n’avaient aucun secours à espérer, les braves bourgeois de Calatayud refusèrent de se rendre avant d’en avoir obtenu la permission de leur seigneur. Don Pèdre, sachant bien que, s’il donnait l’assaut, ses soldats ne lui laisseraient que des cendres, permit aux assiégés d’envoyer à Perpignan une députation pour faire connaître au roi d’Aragon l’état de la place et lui demander de relever les habitants de leur serment de fidélité, s’il ne pouvait les secourir. La capitulation de Calatayud mérite d’être rapportée. On convint que si, dans un délai de quarante jours, une armée aragonaise ne se présentait pas pour faire lever le siége, la ville serait remise au roi de Castille ; que les habitants auraient la vie sauve, qu’ils conserveraient leurs propriétés et ne seraient pas contraints d’émigrer. Cette clause, qui paraît étrange aujourd’hui, montre quelles étaient alors les lois de la guerre. On a vu que, peu d’années auparavant, la population aragonaise de Tarazona avait été expulsée en masse et remplacée par une colonie castillanne. Le vainqueur rendait hommage à la valeur des bourgeois de Calatayud. Le roi d’Aragon loua leur fidélité et reconnut qu’ils avaient fait tout ce qui est possible à de braves gens pour lui conserver la place. Hors d’état de les secourir, il les engagea lui-même à pourvoir de leur mieux au salut de leurs personnes et de leurs biens, et, les exonérant de l’hommage prêté à sa couronne, il leur permit de devenir sujets du roi de Castille et de lui prêter serment comme à leur seigneur.[412]
Au moyen-âge, les campagnes étaient toujours de courte durée. Il n’y avait pas d’armées permanentes. Les vassaux des seigneurs appelés aux armes par le roi, les contingents fournis par les villes, ne pouvaient long-temps demeurer éloignés de leurs travaux ordinaires. Après une bataille ou un siége, l’usage était de les renvoyer pour quelque temps dans leurs foyers. Les seules troupes qui méritassent alors le nom de régulières, consistaient dans la milice des ordres militaires et quelques bandes peu nombreuses entretenues par les rois et attachées à la garde de leur personne. On ne doit donc pas s’étonner qu’après la prise de Calatayud la grande armée castillanne se dissipât sans pousser plus loin ses avantages. Le roi lui-même alla chercher quelques jours de repos au milieu des délices de Séville. Pour observer la frontière et garder les places conquises, il laissait les trois maîtres avec leurs chevaliers et deux mille hommes d’infanterie. C’en était assez pour tenir en haleine un ennemi qui n’osait se montrer en rase campagne.
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