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Pour ne pas interrompre le récit des événements qui mirent fin à la guerre de Grenade, j’ai différé jusqu’ici de rapporter un forfait attribué à don Pèdre et qui a laissé sur sa mémoire la tache la plus odieuse. Peu après la conclusion de la paix entre la Castille et l’Aragon, vers le milieu de l’année 1361, Blanche de Bourbon mourut au château de Jerez,[393] où depuis plusieurs années elle était captive. Elle n’avait que vingt-cinq ans, et elle en avait passé dix en prison. Tous les auteurs modernes, d’accord avec les chroniques contemporaines, imputent sa mort à don Pèdre, quelques-uns ajoutent qu’en l’ordonnant, il céda aux instigations de sa maîtresse, Marie de Padilla.[394] Ayala, plus explicite et d’une plus grave autorité que les autres, nomme les exécuteurs du meurtre et en rapporte quelques circonstances. Suivant son récit, le roi aurait commandé le crime à Iñigo Ortiz d’Estuñiga, châtelain de Jerez. Un certain Alphonse Martinez de Urueña, serviteur du médecin du roi, aurait porté l’ordre fatal, et se serait chargé de l’exécution en donnant à Blanche un breuvage empoisonné. Ortiz, en bon chevalier qu’il était, ayant déclaré que, tant qu’il commanderait dans le château, il ne souffrirait pas qu’on attentât aux jours de sa souveraine, fut remplacé par Juan Perez de Rebolledo, simple arbalétrier de la garde. Livrée à ce misérable, la reine mourut aussitôt. Telle est la version d’Ayala, répétée depuis par la plupart des historiens espagnols, et contre laquelle on ne saurait invoquer un témoignage contemporain.[395]
Les malheurs de la jeune reine, sa douceur, sa pitié touchante, excitèrent à sa mort l’intérêt général. Victime prédestinée, elle ne connaissait de l’Espagne que ses prisons, où elle avait si long-temps langui, abandonnée de tous, oubliée par sa famille, oubliée par cette noblesse chevaleresque qui fit un moment de son nom un cri de ralliement contre l’autorité du roi. Sa mort fut imputée à don Pèdre et devait l’être ; mais l’assertion d’Ayala, tout imposante qu’elle paraisse au premier abord, se réduit, si on la pèse avec impartialité, à l’opinion commune des contemporains. L’humeur sanguinaire de don Pèdre n’autorisait que trop la supposition d’un nouveau meurtre, mais une considération grave doit cependant, à mon avis, suspendre le jugement de l’histoire. Quelque cruauté qu’on lui attribue, il est impossible de nier que les sanglantes exécutions qu’il commanda lui furent toujours dictées, soit par la passion de la vengeance après de graves outrages, soit par une politique poursuivie systématiquement et dont l’unique but était l’abaissement des grands vassaux. Contre la malheureuse Blanche il n’avait pas de vengeance à exercer, et, dans l’état d’abandon où elle languissait depuis dix ans, quel intérêt politique pouvait conseiller sa mort ? L’attribuera-t-on à la jalousie de Marie de Padilla ? Reine de fait, qu’avait-elle à espérer du meurtre de sa rivale ? Poser publiquement une couronne sur sa tête, répondra-t-on sans doute. Mais alors comment expliquer qu’elle ait attendu si long-temps à consommer un crime qui satisfaisait toute son ambition ? Rappelons encore que ses ennemis mêmes n’ont pu se refuser à vanter sa douceur. Favorite, on ne lui reprocha jamais d’avoir abusé de son ascendant pour faire le mal ; souvent elle réussit à calmer les transports furieux de son amant, et l’on ne cite pas un seul trait de sa vengeance contre les rivales éphémères que lui donna souvent l’inconstance de don Pèdre.
Le moment de la mort de Blanche est précisément celui où elle semble inutile au despote qui l’aurait commandée. Alors son pouvoir était trop bien affermi, la reine trop complétement délaissée pour que son nom devînt le signal d’une révolte. La paix avec l’Aragon, la retraite du comte de Trastamare, éloignaient toute inquiétude. Les réclamations même du souverain pontife avaient cessé long-temps avant cette époque. Lorsque le monde entier oubliait Blanche, pourquoi trancher violemment une vie obscure qui s’éteignait dans un donjon ?
Une hypothèse se présente, spécieuse au premier abord, qui expliquerait l’intérêt de don Pèdre à faire périr l’innocente victime. Il est certain qu’après la paix avec l’Aragon, il fut question de compléter par un mariage le rapprochement des deux couronnes. Des négociations furent entamées à cet effet, et l’on proposa d’abord l’union du roi de Castille avec une infante d’Aragon, puis celle du fils de don Pèdre et de Marie de Padilla, enfant de dix-huit mois, avec une fille de Pierre IV. La date de ces propositions n’étant pas fixée par l’histoire avec une précision rigoureuse, on est tenté de la placer immédiatement après la mort de Blanche.[396] Dès-lors on supposera que don Pèdre, pour pouvoir épouser la princesse aragonaise, a pu acheter sa liberté par un crime. Cependant tout indique que le projet de mariage mis en avant par le roi d’Aragon fut toujours très froidement accueilli par don Pèdre, qui ne se réconcilia jamais sincèrement avec ce prince. La paix qu’il venait de signer à contre-cœur n’était, à ses yeux, qu’une trêve dont il voulait profiter pour se débarrasser de toute inquiétude du côté de Grenade ; et la suite du récit prouvera qu’il s’était proposé de recommencer la guerre dès qu’il trouverait une occasion favorable. D’ailleurs, pour que le roi recouvrât sa liberté, il lui fallait non-seulement que Blanche mourût, mais avec elle Marie de Padilla, depuis dix ans traitée en reine et considérée par toute la cour comme sa femme légitime. Or, bien que la mort de Marie ait suivi d’assez près celle de Blanche, personne que je sache ne s’est encore avisé de l’imputer à don Pèdre.
En résumé, si la vie de Blanche fut terminée par le poison, ce fut un crime inutile, dont on trouverait difficilement un autre exemple dans la vie de don Pèdre. Mais pourquoi ne pas croire que cette mort fut naturelle ? Vers le même temps la peste noire reparut en Espagne et dévasta l’Andalousie. D’ailleurs, dix ans de captivité ne suffisent-ils pas pour expliquer la fin prématurée d’une pauvre jeune fille privée de l’air natal, séparée de sa famille, abreuvée d’humiliations et d’outrages ? On doit plutôt s’étonner qu’elle ait résisté si long-temps à tant de maux. Quelque autorité qu’ait à mes yeux le témoignage d’Ayala, je ne puis m’empêcher de croire qu’il s’est rendu l’écho d’un bruit populaire, et qu’il a trop facilement admis un crime, qu’il était au surplus dans l’impossibilité de constater.
Tandis que la noblesse castillanne oubliait la jeune princesse naguère son idole, la douceur angélique, la piété édifiante de la captive avait inspiré au peuple la plus vive compassion pour ses malheurs. Ses geôliers, la voyant sans cesse en oraison, la regardaient comme une sainte, et la dépeignaient comme telle aux habitans du voisinage.[397] Un jour que le roi chassait aux environs de Jerez, un pâtre l’abordant avec cette familiarité coutumière aux paysans andalous : « Sire, lui dit-il, Dieu m’envoie vous annoncer qu’un jour viendra où vous aurez à rendre compte du traitement que vous faites à la reine Blanche ; mais soyez assuré que si vous revenez à elle, comme il est droit, elle vous donnera un fils qui héritera de votre royaume. » La première pensée de don Pèdre fut que cet homme était un émissaire de Blanche. Il le fit arrêter et donna l’ordre qu’on le confrontât avec la prisonnière. On la trouva dans son oratoire, agenouillée devant une image, ignorant entièrement ce qui se passait en dehors des murs de sa prison. Il fut prouvé que le pâtre ne l’avait jamais vue, et qu’il ne faisait que répéter avec plus d’exaltation les discours qu’il entendait tenir à tous les gens de la campagne. On se souvient que don Pèdre avait fait brûler vif un semblable donneur d’avis, mais celui-là était un prêtre, et, des gens de sa robe, le roi attendait toujours quelque trahison. Humain pour les paysans, il fit mettre le pâtre en liberté.[398]
Marie de Padilla ne survécut pas long-temps à la reine Blanche. Elle mourut à Séville, emportée par une maladie soudaine, peut-être par l’épidémie qui exerçait ses ravages, au commencement de la guerre contre Grenade. La douleur du roi prouva la sincérité de son attachement. Il lui fit faire des obsèques magnifiques, et dans tout le royaume des services solennels furent célébrés pour le repos de son ame avec une pompe extraordinaire. Marie fut regrettée par le peuple et les grands, car elle avait toujours usé avec modération de sa haute faveur. Morte, elle n’eut plus un ennemi. Jamais on n’attribua à ses conseils aucun acte cruel, et si elle prouva quelquefois son ascendant sur l’esprit de don Pèdre, ce fut toujours pour le détourner des violences où l’entraînaient ses implacables ressentiments. Parmi tous les membres de sa famille, Juan de Hinestrosa paraît avoir été le seul qui ait obtenu complétement la confiance de son maître. Diego de Padilla, bien que traité avec la plus grande faveur, ne fut jamais initié à ses projets. On se rappelle, par exemple, qu’il ignorait le guet-apens tendu à don Fadrique, et qu’il ne fut averti qu’au dernier moment du meurtre de Gutier Fernandez. On en peut conclure que le roi ne fut ni dominé ni circonvenu par les parents de sa maîtresse. Sans doute, les fonctions importantes dont ils furent revêtus, ils les durent au crédit de la favorite, mais ils ne s’en montrèrent pas indignes, et leur naissance leur y donnait des titres. Leur élévation ne choquait aucun des préjugés aristocratiques de l’époque.
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