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Soit que l’orgueil de don Pèdre, satisfait par le succès de cette courte expédition, fût devenu plus traitable, soit, comme on peut le présumer, que sa méfiance lui montrât à l’intérieur de son royaume des dangers dont il avait seul le secret, il parut accepter cette fois avec plaisir la médiation du saint-siége, et à l’exemple du roi d’Aragon s’empressa de nommer des plénipotentiaires pour traiter de la paix. Une ville neutre, Tudela en Navarre, fut désignée pour les conférences que devait présider le cardinal-légat. La Castille était représentée par Juan de Hinestrosa, Juan de Benavides et Iñigo Lopez de Orozco ; l’Aragon par Bernal de Cabrera, Pedro de Exerica et Alvar Garcia d’Albornoz.[269] Ce dernier, sujet castillan, avait été choisi sans doute pour soutenir les intérêts du comte de Trastamare et des autres bannis. Le 10 mars 1357, on se réunit en plein air, suivant un ancien usage espagnol, sous un orme, hors des portes de Tudela.[270] Le cardinal, qui voulait surtout éviter l’effusion du sang, insista pour qu’une trêve fût établie entre les deux puissances belligérantes, d’une assez longue durée pour permettre de résoudre par des négociations les nombreuses difficultés qu’il prévoyait. Il faut se rappeler que chacun des deux rois avait des alliés compromis dans sa querelle, vassaux puissants dont il s’était engagé à soutenir les prétentions particulières. Le roi d’Aragon était lié envers don Henri par les conventions de Pina et de Saragosse qui lui interdisaient de traiter sans son consentement avec le roi de Castille ; en revanche, ce dernier devait prendre en considération les intérêts de la reine douairière d’Aragon, sa tante, des deux infants ses cousins, enfin des bannis aragonais qui s’étaient placés sous sa protection.
Après quelques débats, il fut stipulé que le roi de Castille lèverait le séquestre mis sur les biens de don Henri et de adhérents, et qu’il accorderait une amnistie à tous les émigrés ses sujets, excepté ceux qui sous le règne précédent auraient encouru sentence de haute trahison. De son côté, le roi d’Aragon devait rendre à sa belle-mère doña Léonor, aux enfants de cette princesse et à leurs partisans les domaines dont il s’était emparé, enfin publier une amnistie sous des réserves analogues aux précédentes. Les deux rois, chacun dans ses contestations avec les membres de sa famille, devaient recourir à l’arbitrage du légat.
On convint pareillement que dans le délai d’un mois le légat recevrait, à titre de dépôt, les villes dont les rois de Castille et d’Aragon se disputaient la possession, c’est-à-dire d’un côté Tarazona, de l’autre Alicante et quelques châteaux sur la frontière de Murcie. Les plénipotentiaires, depuis le jour de la signature du traité jusqu’à Noël, devaient produire les titre de leurs maîtres et faire valoir leurs droits. Passé ce terme et faute d’accord amiable entre eux, au légat appartenait de prononcer en dernier ressort. On lui accordait un nouveau délai de six mois pour préparer sa sentence. Son jugement rendu, si les deux rois ne le ratifiaient point, les hostilités ne pouvaient cependant être reprises qu’au bout d’un an. Ainsi la trêve devait durer deux années et quelques mois de plus. A ces articles furent ajoutées des clauses pénales contre les infractions ; c’étaient d’abord l’excommunication et l’interdit, puis une amende de cent mille marcs d’argent, dont moitié pour la cour apostolique et moitié pour la partie qui demeurerait fidèle aux conventions ci-dessus.[271]
Malgré l’égalité apparente de ces stipulations, la trêve était en réalité au désavantage du roi de Castille, qu’elle obligeait de s’arrêter au milieu de ses succès, à la tête d’une armée nombreuse, et déjà établi en force sur le pays ennemi. En outre, il n’avait nullement le désir de se réconcilier avec son frère, tandis que le roi d’Aragon, ainsi qu’on l’a dit plus haut, en traitant avec les infants, continuait publiquement des négociations commencées en secret pour le même résultat. Sans désavouer ses plénipotentiaires, don Pèdre ne voulut pas ratifier les conventions signées par eux. Quant à Tarazona, il prétendait qu’elle devait lui appartenir à titre de conquête, et qu’il n’y avait aucune parité entre ses droits sur cette place et ceux que le roi d’Aragon alléguait sur Alicante. Par une subtilité digne du temps, il soutenait que Tarazona, attaquée il est vrai pendant la trêve précédente de quinze jours, avait été prise cependant après l’expiration de cette même trêve et dès-lors légitimement gagnée.[272] Au reste, pour prouver ses intentions irrévocables à ce sujet, il nomma Juan de Hinestrosa gouverneur de la ville, et le chargea d’y établir une espèce de colonie militaire. Le territoire et les maisons de Tarazona furent partagés à trois cents gentilshommes castillans.[273]
Comme on peut le penser, le légat se plaignit vivement de ce manque de foi. Après trois mois de réclamations inutiles, ayant épuisé les menaces et les prières, il lança contre don Pèdre une sentence d’excommunication, et mit l’interdit sur son royaume.[274] Mais don Pèdre était aguerri contre les foudres du saint-siége ; il se sentait fort, et ses sujets avaient appris à craindre sa colère plus que les censures apostoliques. De fait, aucun symptôme alarmant pour son autorité ne suivit la sentence du légat. La convention de Tudela ne fut exécutée qu’en un seul point ; les hostilités demeurèrent suspendues.
Mais le roi d’Aragon profitait de cet instant de relâche pour susciter de nouveaux ennemis à don Pèdre et pour recruter des auxiliaires jusque dans son camp. Depuis plusieurs mois, Pierre IV avait entamé une correspondance secrète avec l’infant d’Aragon son frère, et ce prince, toujours mobile et inconstant, s’était laissé gagner à ses promesses. Au mois de décembre 1357, don Fernand parut tout à coup dans le royaume de Valence, et, après s’être dénaturé solennellement peur la seconde fois, par une de ces comédies si fréquentes alors, il remit à l’Aragonais Orihuela et les autres châteaux qu’il possédait dans cette province, et pour lesquels il avait déjà fait hommage au roi de Castille.[275] Nommé aussitôt procurateur-général du royaume, il arma ses vassaux aragonais et y joignit une troupe assez nombreuse de Castillans attachés à sa personne. Par un traité de paix et de réconciliation qui fut signé à la Cañada del Pozuelo, le 7 décembre 1357, Pierre IV s’obligea de lui rendre tous ses domaines, de solder les Castillans qu’il pourrait attirer à son service, enfin, de ne faire ni paix ni trêve avec don Pèdre sans son assentiment.[276] Cette dernière condition devenait, comme on le voit, une formule banale de tous les traités conclus avec les transfuges. Pour l’infant don Juan, brouillé depuis long-temps avec son frère, ennemi des bâtards à cause de ses prétentions sur la seigneurie de Biscaïe, il demeura auprès de don Pèdre, traité en apparence avec la même faveur, mais, en réalité, objet de méfiance et d’aversion pour tous les partis.
Vers le même temps, la comtesse de Trastamare, retenue prisonnière depuis plus d’une année à la suite de la prise de Toro, parvint à s’échapper et à gagner l’Aragon. Gomez Carrillo, majordome de don Henri, peu après la proclamation de la trêve de Tudela, avait adressé au roi de Castille des offres de soumission qui furent acceptées. Il revint à la cour, fut bien accueilli, et obtint même l’investiture de la ville de Tamariz, pour laquelle il se reconnut homme-lige du roi. Mais sa défection était feinte et n’avait d’autre but que de le rapprocher de la comtesse de Trastamare. Pendant qu’il affectait le plus grand zèle pour son nouveau maître, il préparait dans un profond secret la fuite de la captive, qu’il avait trouvé moyen d’instruire de ses véritables intentions. Dès qu’une occasion favorable se présenta, il disparut avec la Comtesse, enlevant ainsi au roi le plus important de ses otages et le plus compromis depuis l’alliance déclarée entre don Henri et Pierre IV.[277]
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