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Le traité d’Atienza, aussi mal observé par la Castille que par l’Aragon, n’avait pu établir des relations amicales entre les deux cours. Depuis la retraite d’Alburquerque, la froideur et la défiance s’étaient augmentées. Entre deux rois voisins, tous les deux jeunes, ambitieux, emportés, visant à une domination absolue, un conflit était toujours imminent, et il aurait eu lieu plus tôt sans doute, si Pierre IV n’eût été obligé de tourner son attention du côté de la Sardaigne révoltée, tandis que la guerre civile occupait uniquement don Pèdre. De part et d’autre les griefs étaient graves. L’Aragonais voyait avec peine ses frères consanguins, don Fernand et don Juan, accueillis à la cour de Castille et devenus puissants grace aux discordes civiles de ce pays. La cession des places d’Alicante et d’Orihuela faite par don Fernand à don Pèdre avait paru révéler des projets d’agression, que Pierre IV s’était efforcé de détourner, en travaillant en secret à détacher les infants du service de la Castille pour les attirer au sien sous de grandes promesses.[240] En effet, la possession de deux villes si importantes ouvrait au Castillan le royaume de Valence et semblait l’inviter à en faire la conquête. De son côté, le roi don Pèdre alléguait de plus sérieux sujets de plainte ; d’abord l’asile accordé par Pierre IV aux seigneurs proscrits après la prise de Toro, contrairement aux conventions annexées au traité d’Atienza ; puis la commanderie d’Alcañiz, située dans le royaume de Valence, mais propriété de l’ordre de Calatrava, et par conséquent relevant du maître de Castille, avait été concédée par l’Aragonais à un chevalier rebelle à son chef, ou du moins Pierre IV avait reconnu ce frère insubordonné et lui accordait sa protection. Les mêmes réclamations s’élevaient à l’égard de la commanderie de Montalvan, dépendant de l’ordre de Saint-Jacques, et usurpée, malgré la défense expresse de don Fadrique, depuis sa réconciliation avec son frère ; enfin, des corsaires catalans, croisant sur les côtes d’Andalousie, avaient fait éprouver de grandes pertes au commerce de cette province. Sous prétexte de poursuivre les navires génois, ils avaient capturé ou pillé nombre de vaisseaux chargés de grains, et l’on attribuait à leurs violences la famine désastreuse qui avait ravagé le midi de la Péninsule.[241] A ces griefs patents, et qui donnaient lieu à des communications diplomatiques assez peu amicales, se joignait le soupçon des intrigues secrètes entretenues par le roi d’Aragon avec tous les mécontents de la Castille. Les tentatives récentes qu’il avait faites pour ramener à son service don Fernand et don Juan, que don Pèdre considérait comme ses vassaux, semblaient à ce dernier une séduction coupable. En effet, en proposant une réconciliation à ses frères, Pierre IV ne visait qu’à recouvrer les places d’Alicante et d’Orihuela, gages de la fidélité des infants, si chèrement achetée par le roi de Castille. On n’ignorait pas à Séville que l’Aragonais avait encore d’autres correspondances mystérieuses avec don Tello, avec don Henri et les ligueurs réfugiés en France. De part et d’autre la méfiance était extrême. On s’attribuait les desseins les plus perfides. En un mot, la rupture était inévitable, lorsqu’un événement fortuit vint la précipiter.

Don Pèdre, s’étant embarqué à Séville, avait descendu le Guadalquivir jusqu’à San-Lucar de Barrameda pour assister à la pêche des thons dans la madrague. Au moment où il entrait dans le golfe, une escadre de dix galères catalanes y arrivait venant de Barcelone. Ces vaisseaux, commandés par un amiral célèbre, appelé Francès de Perellòs, étaient à la solde du roi de France, qui, avec le consentement du roi d’Aragon, les avait fait armer pour croiser contre les Anglais sur les côtes de l’Océan. Perellòs, corsaire par goût et par habitude, bien que d’une famille considérable et attaché à maison du roi d’Aragon,[242] donnait la chasse à trois barques de Placencia[243] chargées d’huile, et les avait suivies jusqu’en rade de San-Lucar. Bien qu’elles portassent le pavillon castillan, qu’elles fussent dans un port ami et dans les eaux mêmes de la galère montée par le roi de Castille, les Catalans s’en emparèrent, prétendant qu’elles étaient chargées de marchandises génoises et comme telles de bonne prise, le roi d’Aragon étant en guerre avec la république de Gênes. Aussitôt don Pèdre envoya faire des représentations à l’amiral aragonais, l’avertissant qu’il violait les lois de la mer et qu’il manquait au respect dû à sa personne. Perellòs répondit insolemment qu’il ne devait compte de sa conduite qu’à son maître le roi d’Aragon. En ce moment don Pèdre, n’ayant pas un seul vaisseau de guerre sur la rade, se trouvait hors d’état de faire respecter son pavillon ; cependant il dépêcha de nouveau à Perellòs pour lui signifier que, faute d’une satisfaction immédiate, il rendrait responsables de son attentat les négociants catalans établis à Séville et qu’il ferait séquestrer leurs biens. L’amiral, se sentant le plus fort, refusa de lâcher sa proie, il vendit ses prises ; bien plus, il osa remonter le Guadalquivir et commit quelques déprédations sur le rivage ; puis, virant de bord, il rentra dans l’Océan et poursuivit sa route vers les côtes de France.[244]

Transporté de fureur, don Pèdre courut à Séville, et, sans vouloir écouter aucune représentation, il ordonna de mettre aux fers tous les sujets catalans, fit saisir leurs propriétés, vider leurs magasins, et vendre leurs marchandises. Le même jour, armant à la hâte sept galères, il s’embarqua avec toute la jeune noblesse de Séville,[245] et se mit à la poursuite de Perellòs. Arrivé à Tavira, dans les eaux du Portugal, il apprit que les Catalans avaient trop d’avance pour qu’il pût espérer de les atteindre. Force lui fut donc de revenir à Séville sans avoir tiré vengeance de l’insulte faite à son pavillon. Encore plus irrité par le mauvais succès de sa croisière, il envoya des ambassadeurs à Barcelone pour porter ses plaintes, et en même temps il fit partir quelques vaisseaux avec ordre de cingler vers les Baléares et de capturer les navires catalans qu’ils rencontreraient dans ces parages ;[246] en sorte que le roi d’Aragon devait apprendre le commencement des hostilités avant l’attentat qui leur servait de prétexte. Ayala suppose que le roi fut excité à ces violences par les parents de Marie de Padilla, qui, sentant diminuer leur crédit, voulurent, dit-il, se rendre nécessaires en poussant leur maître à une guerre dangereuse ; mais le caractère altier de don Pèdre, ses anciens griefs et l’insulte personnelle qu’il venait de recevoir suffisent, ce me semble, pour expliquer sa conduite.[247]

Pendant que les galères castillannes insultaient les côtes des Baléares, les ambassadeurs de don Pèdre arrivaient à Barcelone avec les instructions suivantes : ils devaient demander la déposition des commandeurs d’Alcañiz et de Montalvan ; le châtiment des corsaires qui avaient troublé le commerce des villes d’Andalousie ; l’extradition des Castillans réfugiés en Aragon, et nommément celle de l’évêque de Sigüenza et de Peralonso Aljofrin, qui, lors de l’entrée de don Fadrique à Tolède, s’était emparé des caisses royales ; enfin, ils devaient exiger que Francès Perellòs fût livré au roi de Castille pour recevoir tel châtiment qu’il lui plairait d’infliger. Que si l’Aragonais refusait de faire droit à ces demandes, les ambassadeurs avaient ordre de lui déclarer la guerre, _de le défier_, selon le formulaire diplomatique du moyen-âge.

Pierre IV, qui voulait gagner du temps, répondit avec modération. Il offrit de remettre la commanderie d’Alcañiz à la disposition du maître de Calatrava dès qu’il serait en mesure de dédommager le titulaire actuel par une indemnité suffisante. Quant à la commanderie de Montalvan, c’était, disait-il, une affaire pendante devant la cour d’Avignon, et au saint-père appartenait de prononcer entre le maître et les chevaliers ; ces derniers alléguant d’ailleurs avec quelque apparence de raison que leur élection était régulière et conforme aux statuts de Saint-Jacques, car elle avait eu lieu pendant l’interdit du royaume de Castille qui suspendait l’autorité des maîtres. Le roi d’Aragon se montrait disposé à expulser de ses états les réfugiés castillans, et même à livrer Peralonso Aljofrin, aux termes de la convention d’Atienza, ce dernier ayant encouru sentence de trahison pour avoir dérobé le trésor de son seigneur ; mais il se refusait à faire arrêter l’évêque de Sigüenza, par des scrupules religieux, réels ou feints qui contrastaient fort avec l’impiété notoire de don Pèdre. Enfin, tout en exprimant un vif déplaisir de l’outrage commis par Perellòs, il déclarait qu’en sa qualité de roi et de seigneur, il était seul juge de son vassal ; qu’il examinerait l’affaire, et que, s’il le trouvait coupable, il en ferait si bonne justice que le roi de Castille s’en tînt pour satisfait.[248]

Sur cette réponse, les envoyés de Castille se retirèrent, non sans laisser voir que leur maître ne s’en contenterait pas. Cependant Pierre IV, comme pour témoigner de son amour pour la paix, fit publiquement commander à Gonzalo Mexia et à Gomez Carrillo, amis connus du comte de Trastamare et les plus illustres des réfugiés castillans, qu’ils eussent à quitter immédiatement le royaume d’Aragon. En effet, il les fit aussitôt partir pour la France ; mais, tout en affectant de les traiter avec rigueur, il les chargeait de négocier avec don Henri et de lui offrir du service dans ses états.[249] Don Pèdre n’était point homme à se payer d’une si mince satisfaction. Il répliqua par un message plus impérieux que le premier. Après avoir renouvelé ses plaintes avec plus de hauteur que jamais, il écrivit au roi d’Aragon : « Cherchez maintenant un autre ami ; j’ai cessé d’être le vôtre, et par mes mains j’amenderai le tort qu’avez fait à mon honneur.[250] » Avant même que cette lettre fût rendue, les hostilités commençaient sur plusieurs points à la fois.

Les possessions des rois d’Aragon en Espagne se composaient de l’Aragon proprement dit, de la Catalogne et du royaume de Valence, trois provinces distinctes par leur administration, par les mœurs et même par la langue de leurs habitants, mais réunies sous le même sceptre depuis assez long-temps pour constituer un état politiquement homogène. Limitrophe de la Navarre, des deux Castilles et du royaume de Murcie, le territoire aragonais n’a pas de frontières nettement tracées par la nature. Sa plus grande étendue est du nord au sud, et l’on sait que les hautes chaînes de montagnes dans la Péninsule la traversent de l’ouest à l’est ; telle est encore la direction des principales rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Trois grandes chaînes sensiblement parallèles entre elles s’avancent de la Castille en Aragon. Ce sont, en commençant par le nord, la sierra de Moncayo, celle de Molina ou de l’Albarracin, enfin la sierra d’Albacete. On peut les comparer à autant de barrières perpendiculaires aux limites de l’Aragon et de la Castille ; mais, en-deçà et au-delà de ces barrières, il y a de larges vallées qui ne sont séparées que par une ligne idéale. Ce sont de grandes voies ouvertes aux Castillans et aux Aragonais pour la guerre et le commerce. Au XIVe siècle, ces vastes débouchés étaient défendus du côté de l’Aragon d’abord par Tarazona, ville située au nord des montagnes de Moncayo, limitrophe à la fois de la Castille et de la Navarre ; au sud de ces montagnes, Calatayud et Daroca servaient de boulevard au Bas-Aragon ; entre la chaîne de Molina et celle d’Albacete, le royaume de Valence, presque entièrement ouvert aux incursions sur une longue frontière, n’offrait guère de place importante que sa capitale et la forteresse de Murviedro. L’extrémité méridionale de ce royaume, isolée par les montagnes d’Albacete, était gardée par trois places considérées alors comme très fortes, Alicante, Orihuela et Guardamar. Au moment où la guerre éclata, elles étaient occupées par des garnisons castillannes ou par les vassaux particuliers de l’infant don Fernand d’Aragon, dont elles étaient l’apanage.

Du côté de la Castille, une ligne semblable de villes fortifiées protégeait l’espace intermédiaire entre les trois chaînes de montagnes. Au nord, Agreda, sur l’extrême frontière, s’élevait opposée à Tarazona. Venaient ensuite, en descendant vers le sud, Almazan et Soria, placées dans l’angle rentrant de la sierra de Moncayo ; Medina-Celi et Molina entre cette chaîne et les monts de l’Albarracin ; Requena sur la limite occidentale du royaume de Valence ; enfin Murcie et les villes de l’Infant au sud de la sierra d’Albacete. Je n’indique de part et d’autre que les principales places d’armes, celles qui pouvaient servir de base à de grandes opérations militaires, et je néglige une foule de châteaux plus ou moins bien fortifiés qui jalonnaient du nord au sud cette longue frontière.

Chacune des villes de Castille que je viens de nommer avait ou une garnison ou des milices assez nombreuses et assez exercées aux armes pour faire des incursions dans leur voisinage. Diego de Padilla, avec les chevaliers de Calatrava et la bannière de Murcie, entra dans le royaume de Valence,[251] où pénétraient en même temps de l’autre côté des montagnes d’Albacete les milices de la Castille neuve sorties de Requena. Au nord, Gutier Fernandez, parti de Molina, marchait sur Daroca et Calatayud.[252] Sur leur passage ils mettaient tout à feu et à sang. Les bandes castillannes, sans discipline, appelées tumultuairement aux armes par leurs seigneurs, ravageaient le territoire ennemi avec cette animosité qu’on remarque presque toujours chez les habitants des frontières contre leurs voisins étrangers. Surpris par cette brusque attaque, le roi d’Aragon se hâta de se mettre en défense. Son premier soin fut de réparer les fortifications de Valence et d’y jeter une garnison considérable ; il appela sa noblesse aux armes, et demanda même l’assistance de ses vassaux étrangers, du comte de Foix et de l’infant Louis de Navarre. Bientôt des incursions dévastatrices répondirent aux courses des Castillans. Sur toute la frontière, on ne voyait que pillages et incendies. Malheur aux hameaux et aux villes sans murailles ! les guerriers du moyen-âge ne laissaient que des cendres sur leurs traces.

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