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En se portant sur Monteagudo à l’extrémité de la Castille, Alburquerque n’avait pas seulement en vue d’intimider don Tello et d’arrêter sa prise d’armes. L’attitude du roi d’Aragon lui donnait quelque souci, et il avait à cœur de connaître ses intentions avant de retourner en Andalousie pour accabler Coronel. Bien que l’Aragon et la Castille fussent en paix depuis longues années, les relations des deux pays n’étaient rien moins qu’amicales. A la mort d’Alphonse IV, doña Léonor, sa seconde femme, infante de Castille et tante paternelle de don Pèdre, brouillée depuis long-temps avec Pierre IV, son beau-fils, avait quitté l’Aragon aussitôt que ce prince était monté sur le trône. Retirée en Castille, avec ses deux fils, les infants don Fernand et don Juan, elle n’avait cessé d’entretenir des relations avec les ennemis déclarés ou secrets du nouveau roi. Don Fernand avait été pendant quelques mois reconnu pour le chef des rebelles dans le royaume de Valence, et lorsque la ligue des seigneurs et des communes, qui prit le nom de l’Union, tint un moment Pierre IV en sa puissance, elle l’avait obligé de reconnaître pour son héritier présomptif ce frère qu’il haïssait. A la vérité, la bataille d’Épila avait fait justice de ces prétentions et contraint l’infant de retourner humilié en Castille. Le séquestre de ses biens et de ceux de doña Léonor avait puni sa tentative ; mais l’asile qu’il avait trouvé en Castille, le rang-élevé qu’il y occupait, son alliance avec le ministre tout-puissant de don Pèdre, étaient pour Pierre IV des sujets incessants d’inquiétudes et d’irritation. L’accueil fait à don Tello, l’empressement du roi à accepter son hommage était un acte de représaille. En couvrant de sa protection les rebelles de Castille, Pierre voulait montrer qu’il pouvait dorénavant combattre le Castillan à armes égales et lui rendre tout le mal qu’il en avait à redouter. Ainsi, par un singulier hasard, les deux rois trouvaient des alliés dans la famille l’un de l’autre, et chacun avait à sa disposition les moyens d’allumer la guerre civile chez son voisin. L’aigreur croissante entre les deux cours était encore irritée par l’ambition inquiète de don Fernand, qui, après s’être cru un instant roi de Castille, déchu de cette espérance, tournait maintenant ses vues vers l’Aragon. On lui attribuait le dessein de renouveler la tentative qui lui avait si mal réussi quelques années auparavant, et de fait il errait sur la frontière, cherchant à réchauffer le vieux levain de la ligue valencienne. De son côté, le roi d’Aragon, instruit de ces menées, avait réuni dans le royaume de Valence un corps de troupes considérable, prêt à repousser une attaque, résolu peut-être à la prévenir. Telle était la situation des choses, lorsque Alburquerque parut devant Monteagudo.
Il désirait la paix sincèrement, car il n’avait rien à gagner à la guerre que l’agrandissement de l’infant d’Aragon, dont il se souciait peu. Sa haine et son intérêt lui commandaient également de concentrer tous ses efforts contre le dernier chef de la faction de Lara, et, pour assouvir sûrement sa vengeance, il fallait qu’il fût délivré de l’inquiétude d’une guerre étrangère. Son premier soin fut donc d’ouvrir des négociations avec l’Aragonais, qui s’y prêta avec empressement. Le ministre qui jouait alors auprès de Pierre IV le même rôle qu’avait Alburquerque auprès de don Pèdre, don Bernal de Cabrera, était un ennemi déclaré d’Alonso Coronel,[128] et le désir de perdre un homme qu’il détestait ne contribua pas peu sans doute à presser l’accord entre les deux couronnes. Ouvertes dans la ville d’Agreda, vers le milieu de l’automne, les conférences se terminèrent promptement par un traité d’alliance conclu au château d’Atienza, le 29 octobre 1352. Les deux rois ayant les mêmes griefs, les mêmes appréhensions, faisaient les mêmes sacrifices pour s’assurer une domination tranquille. Ils se jurèrent de pardonner aux princes de leurs maisons en hostilité déclarée ou secrète contre leurs gouvernements. Don Pèdre s’engagea de recevoir à merci son frère bâtard don Tello et de lui rendre ses biens ; Pierre IV accorda une amnistie aux deux infants ses frères consanguins, et promit de leur restituer, ainsi qu’à la reine doña Léonor leur mère, les domaines qu’il avait séquestrés. En même temps, chacun des deux rois se portait garant auprès de son allié pour la conduite de ceux dont il venait d’obtenir la grace. De part et d’autre, sauf quelques exceptions, l’amnistie s’étendait aux personnages subalternes, vassaux de don Tello ou des infants. Je dois faire remarquer à cette occasion une clause singulière du traité. Il fut stipulé que les adhérents des infants d’Aragon ne seraient point recherchés pour leurs actes d’hostilité contre Pierre IV, à moins qu’antérieurement à la convention d’Atienza, une sentence de trahison n’eût été rendue contre eux ; que, dans ce cas néanmoins, ils ne pourraient être poursuivis dans les villes faisant partie du domaine personnel des infants.[129] Un article tout semblable réglait le sort des partisans de don Tello. Ainsi, chaque roi, reconnaissant l’indépendance d’une seigneurie relevant de la sienne, permettait qu’il existât dans son royaume des places de sûreté contre ses propres décrets. Tel était le régime féodal et l’impuissance de la royauté. Toutefois, pendant que les deux ministres faisaient cette concession éclatante aux exigences de la noblesse, ils ne négligeaient pas de prendre quelques mesures pour restreindre ses priviléges à l’avenir. A la suite du traité de paix, l’on arrêta les bases d’une convention d’extradition, acte fort extraordinaire pour l’époque, d’après lequel les deux rois devaient se livrer mutuellement les coupables de trahison contre lesquels des sentences seraient prononcées postérieurement au traité d’Atienza.[130] Il est fort probable que cette convention, publiée solennellement par les deux rois, ne fut jamais rigoureusement exécutée. Elle blessait trop ouvertement tous les préjugés de l’époque. On peut y voir cependant une première tentative pour diminuer cette indépendance dont les grands vassaux se montraient si jaloux. Alburquerque et Cabrera, ministres absolus, cherchaient à augmenter leur puissance en soutenant la cause de l’autorité royale. Ils crurent ne travailler que pour eux-mêmes. Leurs maîtres seuls profitèrent de leur politique.
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