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Après avoir mis en œuvre toutes ses ressources, don Pèdre n’avait pu réunir encore que quinze cents lances et six mille fantassins ; mais à cette armée le roi de Grenade allait joindre toutes ses forces. C’était contre Cordoue que les deux rois avaient résolu de diriger leur premier effort, et don Pèdre avait juré d’en faire un exemple qui effrayât à jamais les rebelles. D’un autre côté, le maître de Saint-Jacques, s’étant jeté dans Cordoue avec quelques hommes d’armes, s’était empressé d’y faire exécuter des travaux de défense. Les bourgeois le secondaient avec beaucoup de zèle, mais ils manquaient d’armes et d’expérience. Éloignés de don Henri, entourés de barbares, condamnés par un despote impitoyable, ils se regardaient comme des victimes dévouées, mais ils puisaient un courage nouveau dans leur désespoir, et s’apprêtaient à mourir sur la brèche avant d’implorer leur pardon. Un secours inattendu vint encore exciter leur ardeur. A l’approche des Maures, don Alphonse de Guzman, qui occupait le château de Hornachuelos, quitta son fort avec toute sa garnison, et, passant la nuit au milieu des Grenadins sans être reconnu, alla s’enfermer dans Cordoue, résolu à partager le sort de ses habitants. C’était un faible renfort, mais, en voyant les plus nobles seigneurs du pays s’associer à leurs périls, les bourgeois se crurent plus forts et le devinrent en effet.

Mohamed amenait à don Pèdre cinq mille génétaires et trente mille hommes de pied, dont un grand nombre d’arbalétriers excellents. C’était en quelque sorte une levée en masse des Maures de Grenade. Cordoue, pendant long-temps capitale des Arabes andalousiens, restait dans l’imagination des musulmans comme une cité sainte. A leurs yeux, la célèbre mosquée bâtie par Abdérame, devenue église chrétienne, mais encore pure des additions qu’y fit depuis Charles V, était un sanctuaire aussi vénéré que le temple de Jérusalem pour les croisés du XIIe siècle. Une expédition contre Cordoue réchauffait le fanatisme chez tous les musulmans de la péninsule, et les enflammait d’une ardeur guerrière. Aussi marchaient-ils contre cette malheureuse cité comme à une croisade, et il n’y avait pas une ville maure qui n’eût envoyé ses volontaires à cette sainte entreprise.

En voyant paraître l’ennemi, le maître de Saint-Jacques et ses chevaliers s’attendaient à une escarmouche devant les barrières, c’était alors le début de tous les siéges. Les plus braves de la garnison s’étaient portés à la Calahorra, grosse tour qui formait comme une tête de pont sur la rive gauche du Guadalquivir ; ils croyaient n’avoir qu’à rompre quelques lances ou échanger des traits avec les jeunes émirs grenadins. Ils se trompaient. Ce ne fut point une escarmouche, mais un assaut général poussé avec fureur qu’ils eurent à soutenir. Profitant de leur nombre, les Maures attaquèrent la place de plusieurs côtés à la fois. D’abord, par une grêle de garrots, leurs arbalétriers délogent les chrétiens des postes avancés et du parapet de la Calahorra ; puis, plantant partout des échelles avec une grande résolution, les plus vaillants assaillent cette tête de pont, tandis que d’autres colonnes, passant le fleuve, investissent le corps de la place, s’efforcent de saper la base des remparts et d’y pratiquer des brèches. Après un vif combat, un émir, nommé Aben-Faluz, s’empare de la Calahorra, et presque en même temps six brèches, ou plutôt six trous ouverts dans la muraille du vieil Alcazar, livrent passage aux musulmans. En ce moment, les femmes, croyant la ville prise, se jettent dans les rues, les cheveux épars et poussant des cris lamentables. Elles appellent les hommes d’armes ; tantôt elles les accablent d’injures et leur reprochent leur lâcheté ; tantôt, avec des sanglots et des larmes, elles les conjurent de tenter un dernier effort pour les arracher à l’esclavage et à la brutalité des infidèles. Ce spectacle ranime les chrétiens. Ils se précipitent avec la rage du désespoir sur les postes déjà occupés par les Maures, et les repoussent sur les brèches qu’ils n’ont pas encore eu le temps d’élargir. A l’ardeur des Grenadins succède une terreur panique. Leurs plus braves soldats sont culbutés du haut des remparts. On arrache leurs enseignes noires déployées un instant sur la Calahorra. Cette tour et les brèches de l’Alcazar, obstruées de cadavres, sont reprises par les chrétiens. De tous côtés, les infidèles se débandent ; une vigoureuse sortie, conduite par le maître de Saint-Jacques, achève de les mettre en déroute et les ramène battant jusqu’au pied des collines où ils avaient planté leurs tentes. Lorsque la retraite des Maures eut mis fin au combat, une partie des habitants, dans l’ivresse de la victoire, passa la nuit à chanter et à danser dans les rues à la lueur des feux de joie, tandis que d’autres plus prudents s’empressaient a boucher les brèches des remparts, à réparer les plates-formes et les machines, à porter sur les courtines des pierres, des traits, tous les projectiles nécessaires pour repousser un nouvel assaut.[623]

Les Maures, qui avaient fait des pertes considérables, n’essayèrent pas de recommencer l’attaque. De la confiance, ils avaient passé au découragement. Allah, disaient-ils, ne veut pas nous rendre la cité sainte ! D’ailleurs, ils étaient dépourvus de vivres et n’avaient pas eu le temps d’amener un matériel de siége. En quelques jours, toute cette grande armée se dispersa. Après de vains efforts pour retenir ses alliés, don Pèdre lui-même fut contraint de retourner à Séville ; mais, avant de lever son camp, il envoya son héraut proclamer, aux portes de la ville assiégée, que Cordoue était déclarée tout entière coupable de trahison, et que, lorsqu’il y rentrerait, il la livrerait aux flammes et ferait passer la charrue sur les fondements de ses édifices.

Le succès inespéré des Cordouans et l’indignation causée par les ravages des Maures obligèrent plusieurs villes de l’Andalousie à se soulever et à proclamer le prétendant. Jaën et Ubeda payèrent chèrement leur audace. Toutes les deux furent détruites de fond en comble par le roi de Grenade.[624] Les alliés musulmans de don Pèdre, voyant des ennemis dans tous les chrétiens, portaient le fer et le feu jusqu’aux portes de Séville. En quelques semaines, tous les châteaux conquis par le roi dans la dernière guerre retombèrent au pouvoir des Maures, quelques-uns cédés à Mohamed, comme le prix de son alliance, d’autres emportés de vive force, comme coupables ou suspects de défection au prétendant. Beaucoup de villages et quelques villes considérables furent impitoyablement saccagés, et un grand nombre d’hommes et de femmes emmenés en esclavage à Grenade. On porte à onze mille le nombre de personnes de tout âge et de tout sexe enlevées par les musulmans du seul territoire d’Utrera, à quelques lieues de Séville.[625] Loin de s’opposer à ces dévastations, don Pèdre semblait les encourager en concentrant la plus grande partie de ses troupes à Séville et à Carmona. Les paysans, exaspérés, publiaient que le roi avait abjuré sa religion pour prendre celle de son allié, le Maure de Grenade.

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