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L’ordre de combat était arrêté d’avance pour les deux armées dès leur entrée en campagne. Chacune se formait en quatre corps ou _batailles_. Du côté de don Henri, l’avant-garde, composée des aventuriers français et bretons et de l’élite des gendarmes castillans, était sous le commandement immédiat de Du Guesclin. Don Sanche, frère du roi, et les chevaliers de l’Écharpe, parmi lesquels se trouvait l’historien Ayala,[574] faisaient partie de cette division, qui ne le cédait en rien à la gendarmerie anglaise. Un peu en arrière, deux gros corps de cavalerie, chevaux bardés et génétaires, flanquèrent la bataille des hommes d’armes de Du Guesclin, qui devaient combattre à pied. Celui de gauche était aux ordres de don Tello ; celui de droite avait pour chef le comte de Denia, maintenant marquis de Villena, et se composait des auxiliaires aragonais et des chevaliers des ordres militaires. Entre ces deux ailes de cavalerie, et en seconde ligne, se rangea la quatrième bataille, infanterie et cavalerie, dont le roi se réserva le commandement. La disposition de l’armée anglaise était la même à peu près, seulement les hommes d’armes des trois batailles de la première ligne devaient mettre tous pied à terre au moment de l’action. Au centre et en face de Du Guesclin, on voyait des Anglais et des aventuriers de toutes les nations[575] rangés sous la bannière du jeune duc de Lancastre. Le fameux Jean Chandos, connétable de Guyenne, un des meilleurs capitaines de son temps, prêtait au jeune prince le secours de sa vieille expérience, et devait l’initier au métier de la guerre, comme il avait déjà servi de mentor à son frère le prince de Galles, dans les champs de Poitiers. Auprès de lui se faisaient remarquer sir Hugh de Calverly et les quatre cents lances qu’il avait ramenées d’Espagne. Ils allaient échanger les premiers coups contre leurs anciens camarades. A droite de ce corps, et opposés à don Tello, étaient les hommes d’armes gascons, conduits par le comte d’Armagnac et le seigneur d’Albret. A gauche, faisant face au marquis de Villena, le captal de Buch et le comte de Foix rangèrent leurs vassaux et plusieurs bandes d’aventuriers. La quatrième bataille, la plus nombreuse de toutes, était formée d’Anglais, de Castillans et de Navarrais. Là, au poste d’honneur, flottait la bannière de don Pèdre, avec celle du prince de Galles, celle du roi de Navarre, absent, portée par son sénéchal Martin Enriquez, enfin celle du roi de Naples, fils de don Jayme, dernier roi de Mayorque, dépossédé par Pierre IV d’Aragon. Ayala, témoin oculaire, évalue la force de l’armée anglaise à dix mille lances et autant d’archers, c’est-à-dire à plus de quarante mille combattants. On sait que chaque lance comptait pour plusieurs cavaliers, dont le nombre variait de trois à cinq. Il ne compte que quatre mille cinq cents lances seulement dans l’armée castillanne, et ne dit pas le nombre précis des génétaires ni de l’infanterie.[576] Froissart, d’après des relations anglaises, donne à don Henri vingt-sept mille chevaux et quarante mille hommes de pied.[577] Il ne fait pas connaître le nombre des troupes anglaises présentes à Navarrete ; mais, suivant son rapport, elles ne se composaient, à leur entrée en Espagne, que de vingt-sept mille chevaux, qui devaient être fort réduits, depuis deux mois, par les maladies et la disette.[578] L’exagération des premiers chiffres de Froissart paraît évidente, mais on peut soupçonner que le patriotisme d’Ayala lui a fait dissimuler la force de l’armée castillanne. En comparant les deux témoignages, on doit conjecturer que les Anglais avaient plus de gendarmes que les Castillans, et que, par contre, ces derniers étaient plus forts en infanterie.
Des deux côtés on s’était mis en campagne avant l’aube. Dans le désordre d’une marche nocturne, quelques génétaires et la bannière de la commune de Saint-Étienne-du-Port se détachèrent de l’armée de don Henri et s’allèrent rendre à don Pèdre, désertion peu importante quant au nombre des soldats, fort alarmante pourtant par la défiance qu’elle inspirait à tout le reste de l’armée. Chacun examinait son compagnon avec inquiétude et craignait quelque trahison.
Les Anglais avaient eu le temps de choisir leur position et d’étudier le terrain. Leurs batailles étaient déjà-sous les armes, lorsque Chandos sortit des rangs et s’avança vers le prince de Galles tenant à la main une bannière roulée. « Monseigneur, dit-il, voici ma bannière ; je vous la donne. Qu’il vous plaise que je la puisse lever aujourd’hui. Dieu merci, j’ai terres et héritages, pour tenir état, ainsi qu’il appartient à un chevalier banneret. » On appelait ainsi les seigneurs qui, pouvant mener en guerre un certain nombre de soldats, jouissaient du privilége d’arborer leur propre drapeau, distingué par sa forme carrée du pennon triangulaire des simples chevaliers. Chandos était entré en Espagne suivi de douze cents pennons.[579] Le prince remit l’étendard à don Pèdre, qui le déroula. Il était d’argent, au pal aiguisé de gueules, et taillé en pointe comme un pennon. De son poignard, le roi coupa cette pointe, et le rendit par la haste au nouveau banneret : « Levez votre bannière, messire Chandos, dit-il ; Dieu lui donne honneur et fortune ! » Aussitôt Chandos la porta à l’avant-garde, et fit jurer à ses compagnons de défendre cet insigne qui devait désormais les guider.[580]
Au lever du soleil, don Henri découvrit l’armée anglaise déjà formée en ligne dans un ordre admirable. Les bannières et les pennons aux vives couleurs flottaient au-dessus d’une forêt de lances ; déjà tous les hommes d’armes avaient mis pied à terre. L’avant-garde castillanne se hâta de les imiter, renvoya ses chevaux, et s’avança en bon ordre et au petit pas ; puis on fit halte un moment, comme pour recueillir toutes ses forces avant d’en venir aux mains. Le prince de Galles fit dévotement sa prière, et après avoir pris le ciel à témoin de la justice de sa cause, tendant la main à don Pèdre : « Sire roi, dit-il, dans une heure vous saurez si vous êtes roi de Castille. » Alors il s’écria : « Bannières en avant, au nom de Dieu et de saint George ! » Dans l’autre camp, don Henri, monté sur une mule _roide et forte à l’usage du pays_,[581] parcourait les lignes de son armée exhortant ses gens à bien faire et promettant de leur donner l’exemple. Les trompettes sonnèrent la charge, et aussitôt les deux avant-gardes s’abordèrent avec la plus grande résolution, l’une au cri de : Castille au roi Henri ! l’autre au cri de : Saint George et Guyenne ! Les Anglais portaient pour se reconnaître une croix rouge sur des soubrevestes blanches, et les Castillans une écharpe.[582] Les archers anglais, ordinairement placés en première ligne, n’engagèrent pas le combat cette fois, soit que l’ardeur des deux avant-gardes ne leur laissât pas le temps de faire usage de leurs traits, soit que le prince de Galles eût craint d’exposer ses archers aux charges rapides des génétaires castillans.
Le choc de la bataille commandée par Du Guesclin fut si impétueux, qu’il fit plier un instant la ligne ennemie. Un chevalier castillan nommé Martin Fernandez, _qui moult étoit entre les Espagnols renommé d’outrage et de hardiment_, dit Froissart dans son vieux et énergique langage, reconnaît Chandos dans la presse et le provoque à un combat singulier. Ils s’attaquent avec fureur ; leurs armures impénétrables résistent à tous les coups qu’ils se portent. Confiant dans sa force gigantesque, le Castillan saisit son ennemi à bras-le-corps et le terrasse ; mais Chandos, d’un effort désespéré, l’entraîne dans sa chute. Quelque temps ils se débattent ensemble dans la poussière sans lâcher prise ; mais Martin Fernandez avait le dessus, il accablait Chandos de son poids et lui tenait le genou sur poitrine, lorsque l’Anglais, conservant son sang-froid dans cette lutte acharnée, tire son poignard et cherche avec la pointe le défaut de la cuirasse de son ennemi. Il trouve enfin un passage ; il frappe à coups redoublés. Déjà ce n’est plus qu’une masse inerte qui pèse sur lui ; il la repousse de côté, et, tout couvert de sang, se relève au moment où ses compagnons parvenaient à se faire jour jusqu’à lui.[583] Cependant les Anglais avaient reculé de quelques pas, et déjà les aventuriers criaient victoire, lorsque le comte d’Armagnac s’avança hardiment contre la cavalerie de don Tello, qui, soit trahison, soit terreur panique, n’attendit pas le choc et tourna le dos sans rendre de combat. Les Gascons à pied, au lieu de s’amuser à poursuivre les génétaires ennemis, se dirigent aussitôt contre la bataille de Du Guesclin et la prennent en flanc. Presque au même moment, le captal de Buch, qui venait de mettre en déroute l’autre aile de cavalerie, exécutait la même manœuvre contre le flanc droit de l’avant-garde castillanne. Débordés et enveloppés de toutes parts, les gendarmes français et espagnols se serrèrent courageusement autour de la bannière de l’Écharpe, et combattirent quelque temps avec la plus grande valeur contre un ennemi trois fois plus nombreux. Ce fut en vain que don Henri, à la tête de ses hommes d’armes à cheval, chargea lui-même à plusieurs reprises pour dégager ces braves gens. Il eut bientôt sur les bras la seconde ligne de l’armée anglaise, conduite par le prince de Galles en personne. L’infanterie castillanne, dont les frondes avaient d’abord jeté quelque désordre parmi les Anglais, se débanda lorsqu’elle eut essuyé les décharges meurtrières de leurs archers. Dès ce moment la bataille était perdue pour don Henri. Cependant il fit des efforts inouis pour rallier ses soldats et les ramener à la charge. On l’entendait crier aux fuyards : « Beaux seigneurs ! que faites-vous ? Me trahirez-vous aujourd’hui, vous qui m’avez fait roi ? Tournez la tête, et la journée, avec l’aide de Dieu, nous restera ![584] » Tant qu’il vit flotter la bannière de l’Écharpe, il la montrait à ses gens et les exhortait par son exemple et par ses cris a percer jusqu’à ses défenseurs ; mais enfin cette bannière tomba, et la déroute fut générale. Cavaliers, fantassins, tout se débande et se mêle en fuyant par la plaine. Les gendarmes anglais, remontés sur leurs chevaux, chassaient devant eux une masse confuse qui s’entassait aux abords du pont de Najera, seule retraite de cette grande armée. Une crue subite de la Najerilla vint augmenter le désastre. Hommes et chevaux se jetaient pêle-mêle dans la rivière, qui fut en un instant rouge de sang et encombrée de cadavres. Quelques chevaliers des ordres militaires essayèrent de défendre le pont et se barricadèrent dans une grande maison à l’entrée de la ville ; mais ils y furent bientôt forcés, et l’ennemi se répandit dans les rues. La nuit qui survint, la fatigue des vainqueurs las de tuer, le pillage qui les retenait dans la ville et dans le camp de don Henri, sauvèrent les débris de l’armée castillanne.[585]
Telle fut la bataille de Najera, ou de Navarrete, encore plus décisive que sanglante. Les Castillans laissèrent sur la place cinq à six cents hommes d’armes et sept mille fantassins. Le corps de Du Guesclin perdit à lui seul quatre cents hommes d’armes, la moitié de son effectif. Là seulement le terrain fut vaillamment disputé. Le reste fut tué dans la déroute ou se noya en essayant de passer la Najerilla. Suivant Froissart, le prince de Galles n’aurait eu à regretter que quatre de ses chevaliers, deux Gascons, un Anglais et un Allemand ; en outre vingt archers et quarante fantassins.[586] Je lui laisse la responsabilité de ce calcul, qui peut surprendre, même quand on se rappelle combien, dans les combats du moyen-âge, la perte des vaincus était toujours hors de proportion avec celle des vainqueurs. Le nombre des prisonniers fut considérable. Bertrand Du Guesclin, le maréchal d’Audeneham, les capitaines français, don Sanche, frère de don Henri, Philippe de Castro, son beau-frère, le marquis de Villena, tous les chevaliers de l’Écharpe, enfin tout ce qui restait vivant de l’avant-garde castillanne, étaient aux mains des Anglais. C’étaient les meilleurs soldats et les plus dévoués qu’eût le prétendant.
Don Pèdre, qui, pendant le combat, s’était jeté au plus fort de la mêlée, s’acharna long-temps à la poursuite des fuyards. On le voyait galoper dans la plaine, monté sur un cheval noir, sa bannière armoriée de Castille devant lui, cherchant son frère partout où l’on combattait encore, et criant, échauffé par le carnage : « Où est ce bâtard, qui se dit le roi de Castille ?[587] » Depuis long-temps les trompettes anglaises avaient sonné la retraite, lorsque, épuisé de fatigue, il consentit enfin à tourner bride. Il se dirigeait vers l’étendard du prince de Galles, qu’il apercevait flottant sur un tertre éloigné, lorsqu’il rencontra un chevalier gascon ramenant prisonnier Iñigo Lopez Orozco, jadis un de ses familiers, qui l’avait abandonné peu après sa fuite de Burgos. A la vue d’un homme qu’il avait comblé d’honneurs et qu’il retrouvait au milieu de ses ennemis, le roi, transporté de fureur, le tua de sa main, malgré les efforts du chevalier gascon pour le protéger. Ce fut sa première infraction aux promesses faites au prince de Galles. Les Anglais se montrèrent indignés de cette vengeance barbare. D’ailleurs, tuer leurs prisonniers, c’était leur voler des rançons. Édouard en témoigna le plus vif mécontentement, et, sur le champ de bataille même où ils venaient de triompher, don Pèdre et son allié échangèrent d’aigres paroles, symptômes d’une aversion mutuelle qui allait bientôt éclater plus hautement.[588]
La couronne de Castille semblait à jamais assurée à don Pèdre par la bataille de Najera. Un seul homme en jugeait plus sainement, c’était le prince de Galles. Lorsque, le lendemain de la bataille, les chevaliers chargés par lui de reconnaître les morts et les prisonniers vinrent lui faire leur rapport, il leur demanda, dans le dialecte gascon qu’il parlait habituellement : « _E lo bort, es mort ó pres ?_ Et le bâtard, est-il tué ou pris ? » On répondit qu’il avait disparu du champ de bataille et qu’on avait perdu ses traces. « _Non ay res faït_, s’écria le prince ; il n’y a rien de fait.[589] » Ces paroles étaient prophétiques.
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