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NOTE DE TRANSCRIPTION

* Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_ et le texte en petites capitales, en MAJUSCULES.

* Les erreurs introduites par le typographe ont été corrigées. — Au contraire, les possibles erreurs introduites par l'auteur ont été conservées.

* L’orthographe originale a été conservée.

* Les notes de bas de page ont été placées à la fin du volume après numérotage en une seule serie.

* Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.

* Au chapitre III, page 60, le sous-titre imprimé « II. » a été changé en « III. » pour éviter deux sections avec un même numéro dans le même chapitre. — Aussi, et pour la même raison, au chapitre XXII, page 527, le sous-titre « III. », en origine, a été renommé comme « IV. ». — Autres erreurs dans le numérotage des sous-titres n'ont pas été corrigées.

* Possibles erreurs introduites par l'auteur: au chapitre VIII, VII, page 174: « En passant devant les murs de Zamora », la logique du texte et la source (Ayala) demandent qu’au lieu de « Zamora » on lise « Toro ». — Au chapitre XXII, I, page 513: « Le premier se plaignait... Le second... ». La cohérence du récit semble demander une inversion, et on devrait lire: « Le second se plaignait... Le premier... ».

HISTOIRE

DE

DON PÈDRE Ier

ROI DE CASTILLE

IMPRIMERIE DE GERDÈS, 10, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.

HISTOIRE DE DON PÈDRE Ier

ROI DE CASTILLE

PAR PROSPER MÉRIMÉE (DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE)

PARIS CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 17, RUE DE LILLE — 1848

A MADAME LA COMTESSE DE MONTIJO,

DUCHESSE DE PEÑARANDA,

etc., etc., etc.,

CAMARERA MAYOR DE S. M. C.

CE LIVRE EST DÉDIÉ PAR L’AUTEUR COMME UN TÉMOIGNAGE DE SON RESPECT ET DE SON AMITIÉ.

AVANT-PROPOS.

Pero Lopez de Ayala nous a transmis les renseignements les plus intéressants et les plus circonstanciés que nous possédions sur le règne de don Pèdre. Contemporain de ce prince, placé par sa naissance et par les emplois importants qu’il remplit à portée de voir et d’étudier de près les événements, doué d’un esprit d’observation remarquable, mûri par l’expérience des affaires, et préparé par la culture des lettres, Ayala semble avoir réuni toutes les conditions qui puissent rendre le témoignage d’un historien particulièrement recommandable. Cependant il a été accusé par des auteurs modernes, non-seulement de partialité, mais encore de mauvaise foi. Je vais essayer de montrer l’injustice de cette imputation. Si je parviens à prouver la véracité de l’auteur que j’ai le plus souvent pris pour guide, j’aurai peut-être inspiré quelque confiance dans mon propre travail.

La vie d’Ayala est fort imparfaitement connue, et seulement par quelques passages de ses propres écrits. Son père, don Fernand Perez de Ayala, adelantade[1] du royaume de Murcie, était ami ou client de don Juan d’Alburquerque, ministre tout puissant en Castille pendant les premières années du règne de don Pèdre. Pero Lopez était page de ce roi en 1353.[2] En 1354, à la conférence de Tejadillo, Fernand Perez fut l’orateur des riches-hommes révoltés, et son fils assista à la même entrevue, comme page ou écuyer de l’infant don Fernand d’Aragon, un des principaux chefs des rebelles.[3] Quelques années après la guerre civile, en 1359, on trouve Pero Lopez capitaine dans la flotte castillanne dirigée contre les côtes d’Aragon, et embarqué à bord de la galère royale, d’où l’on peut inférer qu’il avait dès-lors une charge dans la maison de don Pèdre.[4]

Il le servit fidèlement jusqu’en 1366. Alors, voyant son souverain abandonner l’Espagne et chercher un refuge en Guyenne, Pero Lopez se crut dégagé de ses serments et vint offrir son épée à don Henri de Trastamare, l’heureux usurpateur de la couronne de Castille. Il combattit sous ses ordres à la bataille de Navarette, et fut fait prisonnier par les Anglais. Ayant racheté sa liberté par une rançon considérable, il rejoignit don Henri, probablement avant son entrée en Espagne,[5] et fut toujours traité par ce prince, de même que par ses successeurs, avec une bienveillance particulière. Sous le règne de don Juan Ier, Pero de Ayala, alferez mayor, ou porte-bannière de l’ordre de l’Écharpe, fut encore une fois fait prisonnier à la bataille d’Aljubarrota. Depuis, il exerça les fonctions de grand-chancelier de Castille. Il mourut dans un âge très avancé, au commencement du XVe siècle.

Ayala a laissé de nombreux ouvrages ; les plus importants, et, à ma connaissance, les seuls qui aient été imprimés, sont ses chroniques de Castille, comprenant les règnes de don Pèdre, don Henri II, don Juan Ier, et une partie du règne de don Henri III.[6] Il traduisit quelques auteurs latins, notamment Tite-Live, qu’il essaya d’imiter, en écrivant l’histoire contemporaine, dans le castillan grossier de son époque. On possède encore de lui un traité de fauconnerie fort estimé, car il réunissait au savoir d’un clerc les connaissances mondaines dont se piquaient alors les grands seigneurs. Son expérience dans le noble art de la chasse ne contribua pas peu, dit-on, à lui concilier les bonnes graces des quatre rois sous lesquels il vécut.[7]

Cette faveur constante d’Ayala sous Henri II et ses successeurs est, à vrai dire, le seul motif qu’on allègue pour l’accuser de calomnie à l’égard de don Pèdre. En effet, personne n’a pu le convaincre d’avoir falsifié la vérité dans ses écrits sciemment et à maligne intention ; au contraire, les auteurs mêmes qui l’ont combattu se sont servis de son ouvrage, et, pour n’en citer qu’un seul, le principal apologiste de don Pèdre, le comte de la Rota, l’a copié sans cesse, tout en l’accusant de mensonge. J’examinerai tout à l’heure l’absurde compilation qu’on a opposée à l’histoire d’Ayala, et pour le moment je ne m’occuperai que de répondre à l’accusation générale de partialité par laquelle on a prétendu mettre en suspicion notre chroniqueur.

Un reproche qui ne se fonde sur aucun fait précis est, par son vague même, difficile à réfuter. Sans doute Ayala, spectateur et acteur dans une grande révolution, proscrit par don Pèdre, traité par don Henri avec faveur, n’a pu toujours s’empêcher de laisser voir de quel côté étaient ses affections ; mais a-t-il jamais tenté de déguiser les fautes ou les crimes du prince pour lequel il combattit ? Les écrivains qui ont porté le jugement le plus sévère sur don Henri ont-ils eu besoin de chercher leurs arguments et leurs preuves ailleurs que dans la chronique même d’Ayala ? Il écrivit l’histoire comme on l’écrivait au XIVe siècle ; il raconta, sans prétendre juger les hommes. Au milieu de ses récits, il est bien rare que l’opinion personnelle de l’auteur se fasse jour, et s’il se laisse entraîner parfois à quelques courtes réflexions, j’en appelle à tout lecteur impartial, le sentiment qu’il exprime est toujours celui d’un honnête homme. Je ne disconviens pas qu’on ne puisse le reprendre de s’être rendu l’écho de rumeurs accréditées de son temps, et pour nous à bon droit suspectes, mais on remarquera que, dans de telles occasions, il n’affirme point, et qu’il cite ses autorités, si l’on peut donner ce nom à des bruits populaires. D’ailleurs, faut-il s’étonner que la vérité s’altère en pénétrant dans un camp ennemi ? A mon sentiment, on doit plutôt admirer qu’il ait pris tant de soins pour la découvrir, et que dans son ouvrage les passions de son époque et de son parti aient laissé si peu de traces.

C’est peut-être ici le lieu d’indiquer quelques variantes remarquables qui existent entre les différentes éditions, ou plutôt entre les manuscrits de la chronique d’Ayala. On en connaît deux copies principales, que je désignerai, d’après les auteurs espagnols, par les noms de _Vulgaire_ et d’_Abrégée_. Malgré son titre, l’_Abrégée_ paraît être la plus ancienne, et, suivant toute probabilité, elle nous offre la première rédaction d’Ayala. On y trouve plusieurs passages, supprimés dans la _Vulgaire_ évidemment avec une intention politique. Que ces suppressions soient l’œuvre d’Ayala lui-même, ou, comme cela est plus vraisemblable, qu’il faille les attribuer à quelque copiste courtisan, elles ont leur importance en ce qu’elles montrent jusqu’où pourrait aller, au XIVe siècle, la liberté d’écrire, puisqu’un si petit nombre de changements, qui d’ailleurs n’altèrent pas d’une manière matérielle les faits principaux, ont satisfait la susceptibilité d’un usurpateur. Que si Ayala lui-même a retouché sa première rédaction par esprit de flatterie, on conviendra que le métier de courtisan était beaucoup plus facile au moyen-âge qu’il n’est devenu depuis.

Les réproches adressés au chroniqueur s’expliqueront, je pense, si l’on remarque qu’ils portent moins sur de prétendues inexactitudes dans ses narrations, que sur l’opinion qu’il donne du caractère de don Pèdre au lecteur moderne. Ainsi un livre, écrit avec bonne foi, pourrait avoir produit un effet imprévu pour l’auteur lui-même. Une longue série de meurtres impitoyablement additionnés, voilà ce que bien des gens trouveront dans la _Chronique de don Pèdre_, et c’est plus qu’il n’en faut pour que, jugeant ce prince avec les idées de notre temps, on le range parmi les plus cruels tyrans qui aient affligé l’humanité. Dans les légendes populaires, encore si vivantes en Andalousie, dans les poètes, ces éloquents orateurs du peuple, d’où vient que les mêmes meurtres, les mêmes crimes, soient racontés, et que cependant don Pèdre y paraisse sous un tout autre jour, jusqu’au point d’inspirer un intérêt véritable ? D’accord sur les événements, la légende et la chronique laissent néanmoins l’impression la plus différente. La cause de cette variété existe, ce me semble, dans le caractère particulier de ces deux genres de compositions. L’historien du moyen-âge, assez insouciant du bien comme du mal, souvent sec dans sa concision, toujours froidement exact, a raconté, pour les hommes de son temps, des actions qui sont appréciées par un autre âge. Au contraire, la légende populaire, partiale et passionnée, juge d’abord, et raconte ensuite pour justifier ses jugements. Elle entraîne par son merveilleux, elle séduit par ses couleurs romanesques. Le peuple de Castille, avec un singulier instinct de ses intérêts, apprécia les efforts de don Pèdre pour combattre l’anarchie féodale. Il lui sut gré d’avoir voulu substituer l’ordre d’un despotisme éclairé à la tyrannie turbulente et sans système des riches-hommes. Ayala, qui appartenait à la caste dominatrice, ne vit dans don Pèdre que le destructeur des priviléges de la noblesse ; le peuple le prit un instant pour son libérateur.

En résumé, le témoignage d’Ayala doit être accepté par l’histoire ; mais le témoignage le plus sincère a besoin d’être pesé par elle avec une certaine réserve. Il nous a fait connaître fidèlement les actions de don Pèdre ; il nous reste à les expliquer. Aujourd’hui nous avons à tenir compte des mœurs de son temps et des difficultés qu’il rencontra. Nous devons apprécier ses intentions et les projets de ses adversaires. Tel est l’examen auquel il faut se livrer avant de porter un jugement ; tel est le but du travail que j’ai entrepris.

L’autorité d’Ayala paraît avoir été attaquée publiquement pour la première fois, en Espagne, sous le règne des Rois Catholiques. Déjà la civilisation avait fait un grand pas. Le principe qui avait succombé avec don Pèdre triomphait avec Isabelle et Ferdinand. Cette indépendance des seigneurs féodaux, chérie par un chroniqueur-chevalier du XIVe siècle, commençait à être vue sous un tout autre jour par des rois qui venaient de détruire l’anarchie féodale. A la cour de Tolède, on ne disait plus don Pèdre-le-Cruel, mais don Pèdre-le-Justicier. C’est alors que _Pierre de Gratia Dei_, héraut d’armes des Rois Catholiques, composa une vie de don Pèdre, ou plutôt une réfutation d’Ayala. Il suffit de jeter les yeux sur cette compilation indigeste[8] pour voir combien son auteur méritait le reproche d’ignorance que lui adresse le savant Argote de Molina. Autant qu’on en peut juger aujourd’hui, Gratia Dei avait un double but en composant son œuvre : d’abord de complaire à ses maîtres en justifiant don Pèdre, puis de flatter l’orgueil de quelques grandes maisons, en rattachant leur généalogie à celle d’un roi de Castille. En effet, la plus grande partie de son livre est consacrée à suivre, il ne dit pas d’après quelles autorités, la descendance de don Pèdre. Quant aux événements qu’il raconte très brièvement, il a pris pour guide une obscure chronique du XVe siècle, que le marquis de Mondejar attribue à Juan Rodriguez de Cuenca, et connue sous le nom de _Sommaire des rois d’Espagne, par le maître d’hôtel de la reine Léonor, femme de Juan Ier_. Quel que soit l’auteur de cet abrégé, il n’aurait pu fournir à Gratia Dei les arguments qu’il cherchait, si un interpolateur anonyme n’eût refait certaines parties de l’histoire de Juan Rodriguez, notamment tout le règne de don Pèdre. Ici encore il est probable que la vanité de quelques familles nobles aura dicté ces altérations. L’ignorance profonde de leur auteur, sa crédulité ou son amour pour le merveilleux, achevèrent d’y introduire les contes les plus absurdes. S’imaginant sans doute qu’il n’existait sur le règne de don Pèdre aucune charte, aucun document historique, il a outragé grossièrement la chronologie et l’histoire. C’est ainsi qu’il fait durer trois ans la captivité de don Pèdre à Toro, et trois autres années son exil en Angleterre. Ces deux bévues suffisent à montrer ce qu’on doit penser de cette informe rapsodie. Elle contient cependant un passage dont les apologistes de don Pèdre ont prétendu tirer un grand parti. « Il existe deux chroniques de don Pèdre, dit l’interpolateur, une vraie et une fausse, la dernière composée tout exprès pour justifier son meurtrier. » Un glossateur de Gratia Dei, nommé don Diego de Castilla, suivant quelques érudits, doyen de Tolède, et peut-être se disant arrière-bâtard de don Pèdre, a commenté cette phrase. A l’en croire, l’auteur de la chronique véritable serait un don Juan de Castro, d’abord évêque de Jaen, puis de Palencia, lequel, de peur de se compromettre, aurait tenu son histoire secrète ; mais pourtant le maître d’hôtel de la reine Léonor en aurait eu connaissance. Ensuite un seigneur Carvajal, conseiller de Philippe V, aurait découvert le manuscrit de Juan de Castro dans le monastère de Guadalupe, et l’aurait emprunté sans vouloir le rendre. A sa mort, les moines s’étant avisés de redemander leur manuscrit, les héritiers de Carvajal leur en auraient renvoyé un autre, le premier étant détruit, à ce qu’on suppose.[9] Le comte de la Roca ajoute encore quelques traits de sa façon à ce récit merveilleux. Suivant cet auteur, l’évêque de Jaen ou de Palencia, qu’il nomme don Juan Rodriguez et qu’il paraît confondre avec le maître d’hôtel de la reine Léonor, aurait écrit deux chroniques, l’une vraie, l’autre fausse, travaillant ainsi pour tous les goûts, à l’exemple de Procope, qui, après avoir fait un panégyrique de Justinien, composa contre lui une satire. Mais qui jamais a vu cette _chronique véritable_, à moins qu’on ne donne ce nom à l’absurde interpolation que je viens de citer ? Et en admettant même qu’elle ait jamais existé, quelle confiance devrait-on avoir dans un auteur qui écrit tour à tour le vrai et le faux, suivant le profit ? Une dernière considération fera justice de ces prétendus documents, dont l’existence même est incertaine et l’autorité inadmissible, en présence d’un monument comme la chronique d’Ayala, confirmé par tant de témoignages authentiques. Moins de vingt ans après la mort de don Pèdre, doña Catalina, sa petite-fille, épousa le petit-fils de Henri de Trastamare. Ce mariage réunissait les rejetons des deux branches rivales et faisait cesser légalement l’usurpation. A cette époque, rien n’empêchait qu’on ne rendît justice à don Pèdre. Bientôt après, une de ses petites-filles, doña Costanza, lui faisait élever à Madrid un tombeau magnifique ; un autre de ses descendants, don Francisco de Castilla, faisait publiquement son éloge dans de mauvais vers adressés à l’évêque de Calahorra, également arrière-petit-fils de don Pèdre.[10] Si une chronique honorable pour sa mémoire eût réellement existé, n’eût-elle pas été conservée avec soin ? n’eût-elle pas été publiée ? et l’évêque de Palencia ou ses héritiers, quelque prudence qu’on leur suppose, auraient-ils couru le moindre risque à faire paraître une justification du grand-père de leur souveraine ?

Je n’ai que quelques mots à dire de deux apologistes modernes de don Pèdre. Le premier, le comte de la Roca, composa en 1648 un petit volume intitulé _El rey don Pedro defendido_. Ce n’est, à vrai dire, qu’un extrait d’Ayala, écrit en style cavalier et accompagné de réflexions assez niaises. A l’occasion de la mort de don Fadrique et de celle de la reine Blanche, il dit de son héros : « Il y a des honneurs tellement susceptibles, qu’en cas de procès, ils ne lâchent pas leur partie, même innocente.[11] » Et voilà le roi justifié : « Eh quoi ! manger moutons, canaille, sotte espèce... — Vous leur fîtes, seigneur, en les croquant, beaucoup d’honneur. » Tels sont les arguments favoris du comte de la Roca, exprimés en assez mauvais termes et fort entortillés à la manière du temps où il écrivait.

Après le gentilhomme vient le docteur, je veux dire le licencié don Josef Ledo del Pozo, professeur de philosophie à Valladolid, auteur d’un livre intitulé : _Apologia del rey don Pedro, conforme à la crónica de don Pero Lopez de Ayala_. Cet ouvrage parut à la fin du siècle dernier.[12] Le licencié, comme on le voit par le titre de son livre, n’attaque point la véracité d’Ayala. Il interprète les actions de don Pèdre, et arrive à cette conclusion : « Qu’il fut un législateur intègre, un vaillant capitaine, un parfait chrétien, un juge austère, un père tendre, un monarque désirable (_apetecible_), un roi qui ne le cède à aucun autre, digne des surnoms de Bon, Prudent et Justicier.[13] »

En trois mots, on peut analyser le volumineux plaidoyer de don Josef Ledo : « Un roi ne saurait faire mal ; quiconque lui déplaît est coupable. » Il y a, dit-on, une explication à cette énorme et lourde apologie. Le seigneur licencié avait eu le malheur de déplaire soit à l’inquisition, soit aux ministres de sa Majesté Catholique. Suspect d’opinions voltairiennes et philosophiques, il était menacé de perdre sa chaire. Pour conjurer l’orage, il fit ses preuves de servilité ; j’ignore s’il réussit.

Pour moi, je n’ai point entrepris de défendre don Pèdre ; mais il m’a semblé que son caractère et ses actions méritaient d’être mieux connus, et que la lutte d’un génie énergique comme le sien contre les mœurs du XIVe siècle était digne d’une étude historique.

J’ai cité avec soin les ouvrages qui m’ont servi principalement pour mon travail. J’espérais trouver des documents précieux dans la bibliothèque de l’Académie de l’Histoire à Madrid, notamment l’appendice annoncé par M. Llaguno, éditeur d’Ayala, et qui n’a jamais été imprimé. Il m’a été impossible de découvrir ce recueil qui, d’après le profond savoir de son auteur, devait être du plus haut intérêt. J’ai indiqué dans mes notes le petit nombre de pièces que j’ai trouvées dans la bibliothèque de l’Académie, dont l’accès m’a été ouvert avec la plus grande libéralité. J’ai été plus heureux à Barcelone en 1846, et, pendant mon séjour dans cette ville, j’ai pu prendre connaissance d’un grand nombre de pièces fort importantes, quelques-unes analysées par Zurita, d’autres complétement inédites, à ce que je pense. Qu’il me soit permis de témoigner ici toute ma reconnaissance à M. l’archiviste de la couronne d’Aragon, don Próspero de Bofarull. Les archives de Barcelone renferment une quantité vraiment innombrable de chartes et de manuscrits classés dans un ordre parfait par les soins du savant modeste qui, depuis plus de trente années, dirige cet établissement ; mais la richesse même de ce dépôt eût été pour moi une cause d’embarras, si don Próspero et son fils don Manuel, archiviste adjoint, ne m’eussent dirigé dans mes recherches avec une complaisance que je n’oublierai jamais. Je leur dois l’indication de tous les registres et de tous les parchemins qui pouvaient m’offrir des renseignements utiles. Ce n’était pas tout ; il fallait encore déchiffrer ces registres. Avec une patience qu’on appréciera chez des hommes qui savent faire un aussi bon usage de leur temps, MM. de Bofarull ont bien voulu me donner des leçons et de paléographie aragonaise et de langue catalane. Sous des maîtres aussi habiles, mes progrès devaient être rapides. Si cette histoire a le mérite de quelque discernement dans le choix des documents originaux et de quelque exactitude dans leur emploi, je dois le rapporter surtout à MM. don Próspero et don Manuel de Bofarull.

Éditions des principaux auteurs espagnols cités dans cet Ouvrage.

_Cronica del rey don Pedro. — Cronica del rey don Enrique II_, por don Pedro Lopez de Ayala, con las enmiendas de Zurita y las notas y correcciones de don Eugenio de Llaguno Amirola. Madrid, 1779 et 1780.

_Sumario de los reges de España_, por el Despensero mayor de la reyna doña Leonor, muger del rey don Juan I, con las alteraciones y adiciones de un anónimo, publicado por don E. de Llaguno. Madrid, 1781.

_Chroniques de España_, compiladas por don Miguel Carbonell. 1547 (sans indication de lieu). On sait que Carbonell a publié dans cet ouvrage les mémoires de Pierre IV, roi d’Aragon, contemporain de don Pèdre de Castille.

Zurita. _Anales de Aragon_, tome II. Saragosse, 1568.

Cascales. _Discursos históricos de Murcia y su reyno_. Murcia, 1775.

Rades y Andrada. _Chronicas de las tres órdenes y caballerias de Sanctiago, Calatrava y Alcántara_. Tolède, 1572.

Frey Alonso Torres y Tapia. _Cronica de Alcántara_. Madrid, 1763.

Zúñiga. _Anales eclesiasticos y seculares de Sevilla_, ilustradas y corregidas por don Antonio Maria Espinosa y Carzel. Madrid, 1795.

Don José Yanguas y Miranda. _Diccionario de las Antigüedades de Navarra_. Pamplona, 1840.

_Coleccion de cortes de los reinos de Leon y Castilla. — Cortes de Valladolid. — Ordenamiento de menestrales. — Ordenamiento de fijosdalgo. — Ordenamiento de prelados_. Madrid, nos 34, 35 et 36 de la collection.

_El Fuero viejo de Castilla_, publicado con notas por los doctores don Ignacio Jordan de Asso y del Rio, y don Miguel de Manuel y Rodriguez. Madrid, 1847.

Don José Antonio Conde. _Historia de la dominacion de los Arabes en España_. Paris, 1840.

Don Duarte Nunez do Liao. _Chronicas dos reis de Portugal_, tome II. Lisboa, 1774.

Le commandeur de Santarem. _Quadro Elementar das relaçôes politicas e diplomaticas de Portugal_. Paris, 1842 et 1845.

Suarez. _Historia de Guadix_. Madrid, 1696.

Feliù. _Anales de Cataluña_. Barcelone, 1709.

Valladares, _Semanario erudito_, tomes XXVII et XXVIII. Madrid, 1790.

HISTOIRE

DE DON PÈDRE Ier.

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