Advertisement
Au nord et au sud des Pyrénées se rassemblaient deux armées nombreuses, l’une et l’autre bordant les frontières de la Navarre. Pour passer de la Guyenne en Castille, il n’y avait alors qu’une seule route praticable aux chevaux : c’était celle qui, partant de Saint-Jean-Pied-de-Port, entre dans la fameuse vallée de Roncevaux, et qui, après avoir franchi les montagnes par un col élevé, suit le cours de l’Arga pour venir déboucher sur Pampelune. La vallée de Roncevaux aboutit à un défilé qu’une poignée d’hommes peut défendre, et tous les Espagnols savent qu’elle a été et peut devenir encore le tombeau d’une armée étrangère. Ce passage appartenait au roi de Navarre ; il dépendait de lui d’ouvrir ou de fermer les portes de la Castille aux Anglais. Il ne faut donc pas s’étonner que son alliance fût si avidement recherchée, si chèrement achetée par don Pèdre. De son côté, don Henri n’avait pas perdu l’espoir d’obtenir soit l’assistance, soit la neutralité du Navarrais. Outre une somme d’argent considérable, il lui offrait la province de Logroño et une partie de l’Alava et du Guipuzcoa, c’est-à-dire à peu près la même cession de territoire que son adversaire avait promise. On prétendait ainsi rendre à la Navarre des provinces qui en avaient été très anciennement détachées.[558] Pour Charles, l’embarras était grand entre ces offres. Il avait reçu 56,000 florins de don Pèdre, 60,000 doubles de don Henri.[559] Il fallait deviner de quel côté se trouvait la force, lequel des deux prétendants au trône de Castille était le plus solvable. A peine eut-il signé le traité de Libourne avec don Pèdre, qu’il entama une autre négociation avec don Henri. Les serments lui coûtaient peu ; il en était prodigue. Dans une conférence qui eut lieu secrètement entre les deux princes, à Santa-Cruz de Campeszo, le Navarrais jura sur les Évangiles le contraire de ce qu’il avait juré à Libourne ; il s’obligea de fermer le port de Roncevaux, de joindre toutes ses forces à celles de don Henri, et même de le soutenir _par son corps en bataille_. Un seul nom changé, Charles, pour ce nouvel engagement, n’avait qu’à transcrire son traité de Libourne ; mais il fut contraint de donner des sûretés, et il y consentit sans beaucoup de peine. Trois de ses châteaux de Navarre furent remis aux mains de trois seigneurs témoins et garants de la convention : c’étaient l’archevêque de Saragosse, Ramirez de Arellano, chevalier navarrais au service de Castille, enfin Bertrand Du Guesclin, qui venait d’arriver en Espagne ramenant quelques volontaires français et bretons.[560] Tant que les deux armées demeurèrent immobiles, Charles n’eut point de peine à jouer son rôle auprès des deux frères rivaux, répétant à chacun les mêmes promesses, les mêmes serments. Mais enfin le moment décisif arriva. Malgré la rigueur de l’hiver, le prince de Galles s’avança vers les Pyrénées, et, à la fin de janvier 1367, toutes ses troupes étaient en mouvement. Quelques jours encore le Navarrais tenta de l’arrêter sous vingt prétextes différents. Mais le prince de Galles n’était point homme à se payer de défaites ; l’avant-garde anglaise quitta brusquement Saint-Jean-Pied-de-Port, résolue de forcer le passage de Roncevaux si on osait le lui disputer. Dans cette extrémité, Charles, pour conserver les apparences jusqu’au dernier moment, donna des ordres pour défendre le _port_ et d’autres ordres pour le laisser surprendre. Sommé par don Henri et par don Pèdre à la fois de comparaître en personne et de venir combattre selon ses serments, voici quel expédient il imagina pour les tromper tous deux et se réserver le moyen de protester de sa fidélité auprès de celui que le sort des armes favoriserait.
Olivier de Mauny, chevalier breton, occupait avec quelques hommes d’armes le château de Borja en Aragon, sur la frontière de Navarre. Il en était gouverneur pour son cousin Bertrand Du Guesclin, à qui, l’année précédente, le roi d’Aragon avait donné l’investiture de ce domaine. C’était une bonne lance, un vrai routier, qui ne voyait dans la guerre qu’une occasion de s’enrichir, un homme par conséquent avec qui le roi de Navarre pouvait s’entendre à merveille. Après une conférence secrète avec Mauny, Charles sortit de Tudela pour une partie de chasse sur la frontière d’Aragon, au moment même où l’armée anglaise s’engageait dans la vallée de Roncevaux. Séparé de la plupart de ses veneurs, le roi se trouva tout à coup entouré d’hommes d’armes bretons commandés par Mauny, qui le firent prisonnier et le menèrent à Borja, publiant que c’était à bon droit, puisqu’il avait violé la neutralité en livrant passage au prince de Galles. En réalité, l’embuscade avait été concertée entre le roi et le capitaine d’aventure. Charles s’était arrangé pour demeurer captif jusqu’à l’issue de la campagne, et devait payer la complaisance de son geôlier en lui donnant une rente de 3,000 fr. et la ville de Guibray dans ses domaines de Normandie.[561] On peut se demander jusqu’à quel point cette transaction déloyale put demeurer inconnue à Du Guesclin, dont Mauny était le lieutenant, inconnue au roi d’Aragon, dont l’un et l’autre étaient les hommes liges. La politique astucieuse de Pierre IV, la rapacité des aventuriers, autorisent tous les soupçons ; mais les auteurs contemporains n’ont accusé que le seul Olivier de Mauny, et nous devons imiter aujourd’hui leur réserve. En apprenant la captivité de son maître, Martin Enriquez, lieutenant-général du royaume de Navarre, protesta contre son arrestation, qu’il déclara déloyale, et, suivant des instructions probablement reçues d’avance, il joignit avec trois cents lances l’armée anglaise auprès de Pampelune. Charles l’aurait désavoué sans doute, si le prince de Galles eût été contraint de repasser les monts.
La guerre étant maintenant flagrante entre l’Angleterre et le roi de Castille, sir Hugh de Calverly, qui, sous son nouveau titre de comte de Carrion, était demeuré jusqu’alors à Burgos auprès de don Henri, vint lui demander son congé et la permission de rejoindre la bannière du prince de Galles, son seigneur naturel. D’après leurs capitulations, les aventuriers anglais devaient porter les armes contre tous les ennemis du roi de Castille, sauf le roi d’Angleterre et son fils. De part et d’autre on se conduisit avec loyauté et courtoisie. Le capitaine anglais allégua ses serments, exprima de vifs regrets, et offrit de porter au prince de Galles des propositions d’accommodement. Sir Hugh n’avait que trois ou quatre cents lances, et il eût été facile de l’accabler. Don Henri se montra généreux ; il le remercia de ses services passés, et le congédia en lui faisant des présents magnifiques, sans espoir d’ailleurs que son entremise obtînt quelque succès.
Advertisement