Le premier devoir de l’homme sincère est de ne pas influer sur ses propres opinions, de laisser la réalité se refléter en lui comme en la chambre noire du photographe, et d’assister en spectateur aux batailles intérieures que se livrent les idées au fond de sa conscience. On ne doit pas intervenir dans ce travail spontané; devant les modifications internes de notre rétine intellectuelle, nous devons rester passifs. Non que le résultat de l’évolution inconsciente nous soit indifférent et qu’il ne doive entraîner de graves conséquences; mais nous n’avons pas le droit d’avoir un désir, quand la raison parle; nous devons écouter, rien de plus; prêts à nous laisser traîner pieds et poings liés où les meilleurs arguments nous entraînent. La production de la vérité est un phénomène objectif, étranger au moi, qui se passe en nous sans nous, une sorte de précipité chimique que nous devons nous contenter de regarder avec curiosité. De temps en temps, il est bon de s’arrêter, de se recueillir en quelque sorte, pour voir en quoi la façon dont on envisage le monde a pu se modifier, quelle marche, dans l’échelle de la probabilité à la certitude, ont pu suivre les propositions dont on a fait la base de sa vie.
Une chose absolument hors de doute, c’est que, dans l’univers accessible à notre expérience, on n’observe et on n’a jamais observé aucun fait passager provenant d’une volonté ni de volontés supérieures à celle de l’homme. La constitution générale du monde est remplie d’intentions, au moins apparentes; mais dans les faits de détail, rien d’intentionnel. Ce qu’on attribue aux anges, aux _daimones_, aux dieux particuliers, provinciaux, planétaires, ou même à un Dieu unique agissant par des volontés particulières, n’a aucune réalité. De notre temps, rien de ce genre ne se laisse constater. Des textes écrits, si on les prenait au sérieux, feraient croire que de tels faits se sont passés autrefois; mais la critique historique montre le peu de crédibilité de pareilles narrations. Si le régime des volontés particulières avait été, à une époque quelconque, la loi du monde, on verrait quelque reste, quelque arrachement d’un tel régime dans l’état actuel. Or l’état actuel ne présente aucune trace d’une action venant du dehors. L’état que nous avons devant nous est le résultat d’un développement dont nous ne saisissons pas le commencement; dans les innombrables mailles de cette chaîne, nous ne découvrons pas un seul acte libre, avant l’apparition de l’homme ou, si l’on veut, des êtres vivants. Depuis l’apparition de l’homme, il y a eu une cause libre qui a usé des forces de la nature pour des fins voulues: mais cette cause émane elle-même de la nature: c’est la nature se retrouvant, arrivant à la conscience. Ce qui ne s’est jamais vu, c’est l’intervention d’un agent supérieur pour corriger ou diriger les forces aveugles, éclairer ou améliorer l’homme, empêcher un affreux malheur, prévenir une injustice, préparer les voies à l’exécution d’un plan donné. Le caractère de précision absolue du monde que nous appelons matériel suffirait à éloigner l’idée d’intention; l’intentionnel se trahissant presque toujours par le manque de géométrie et l’à-peu-près.
Ce que nous venons de dire s’applique avec une certitude en quelque sorte expérimentale à la planète Terre, dont l’histoire nous est assez bien connue pour qu’une grosse particularité de son régime ne puisse nous échapper. Nous pouvons l’appliquer sans hésitation au soleil et au système solaire tout entier, qui ne forment avec nous qu’un seul petit _cosmos_. Nous pouvons même l’appliquer à tout le système sidéral qui se révèle aux habitants de la terre grâce à la transparence de l’air et de l’espace[1]. Malgré les distances, dépassant toute imagination, qui séparent ces différents corps les uns des autres et de nous, on a pu constater que la physique, la mécanique, la chimie de ces corps sont les mêmes que celles du système solaire. Nul doute qu’ils ne suivent, comme le système solaire, les lois d’un développement ayant ses causes en lui-même. En tout cas, s’il en était autrement, l’_onus probandi_ incomberait à ceux qui soutiendraient le contraire, en vertu de ce principe que l’on ne doit pas discuter comme possible ce qu’aucun indice ne porte à supposer. Tout indice, même faible, doit être suivi par la science avec acharnement; mais l’assertion gratuite n’a pas besoin d’être réfutée; _quod gratis asseritur gratis negatur_.
[1] C’est là ce que, dans tout ce morceau, j’appellerai _univers_.
De même que nous ne voyons pas au-dessus de nous de trace d’intelligence agissant en vue de fins déterminées, nous n’en voyons pas non plus au-dessous. La fourmi, quoique très petite, est plus intelligente que le cheval; mais si, dans l’ordre microbique, il y avait des êtres très intelligents, nous nous en apercevrions à des actions réfléchies émanant d’eux. Or l’action de ces petits êtres, qui sont la cause de presque tous les phénomènes morbides, a si peu de portée qu’il a fallu une science très avancée pour l’apercevoir; à l’heure qu’il est, leur action se confond presque encore avec les forces chimiques et mécaniques. D’après notre expérience, bornée sans doute, l’intelligence paraît limitée au règne du fini; au-dessus et au-dessous, c’est la nuit.
On peut donc poser en thèse que le _fieri_ par développement interne, sans intervention extérieure, est la loi de tout l’univers que nous percevons. Le nombre infini des coups fait que tout arrive et que des buts atteints par hasard semblent atteints par volonté. Notre univers expérimentable n’est gouverné par aucune raison réfléchie. Dieu comme l’entend le vulgaire, le Dieu vivant, le Dieu agissant, le Dieu-Providence, ne s’y montre pas. La question est de savoir si cet univers est la totalité de l’existence. Ici le doute commence. Le Dieu actif est absent de cet univers; n’existe-t-il pas au delà?
Et d’abord, cet univers est-il infini? La poussière d’or, inégalement répartie, que nous voyons au-dessus de notre tête, dans une nuit claire, remplit-elle l’infini de l’espace? Est-il sûr qu’il n’y ait pas des stations dans l’espace d’où un œil verrait: d’un côté, un ciel peuplé d’étoiles comme celui que nous contemplons; de l’autre, un abîme noir, le vide de tout corps lumineux? Immense, cet univers l’est assurément. Mais qu’est-ce qu’un décillion de lieues auprès de l’infini?
Et quand il serait sûr que l’espace rempli de soleils est sans limites, s’ensuivrait-il qu’il n’y a pas d’autres infinis d’un ordre supérieur ou inférieur? Le calcul infinitésimal ne roule assurément que sur des formules; mais ces formules sont des symboles frappants. Il y a des ordres divers d’infini, dont les inférieurs sont zéro à l’égard des supérieurs. Ce paradoxe apparent sert de base à des calculs d’une absolue vérité. Toute quantité finie, ajoutée à l’infini ou retranchée de l’infini, équivaut à zéro; toute quantité finie n’est rien comparée à l’infini. Nos idées de l’espace et du temps sont toutes relatives. La distance de la terre à Sirius est énorme d’après nos mesures. Les vides intérieurs d’une molécule peuvent être aussi considérables pour des êtres doués d’un autre critérium de la grandeur. La longévité de notre monde pourrait, aux yeux d’un dieu, paraître l’équivalent d’un jour.
Tout semble ainsi composé de mondes existant à peine au regard les uns des autres, et pour eux-mêmes étant l’infini. Celui qui connaît le mieux la France ignore ce qui se passe dans les mille petits centres de province; celui qui connaît un de ces petits centres ne voit rien au delà et le trouve composé de centres plus petits encore, dont chacun ne voit que lui-même. Des mondes renfermant des mondes, l’infiniment petit de l’un étant l’infiniment grand de l’autre, voilà la vérité. Notre réalité (celle où nous vivons et qui pour nous est le fini) est faite avec des infinis d’un ordre inférieur, elle sert elle-même à faire des infinis supérieurs. Elle est un infiniment grand pour ce qui est au-dessous, un infiniment petit pour ce qui est au-dessus, un milieu entre deux infinis.
Nous voyons peu l’ordre d’infini qui nous dépasse; mais l’ordre d’infini qui est au-dessous de nous, le monde de l’atome, de la cellule, du microbe composé de microbes, est d’une existence aussi certaine que l’ordre du fini, qui est le sujet habituel de nos recherches et de nos méditations. Les clichés de la mémoire, ces innombrables petites images que nous pouvons épousseter et faire revivre à volonté, tiennent sous la boîte osseuse de notre cerveau, dans un espace très limité. Les types de la génération, renfermés les uns dans les autres, comme le bouton de fleur dans le bouton, sont un autre exemple de la flexibilité infinie de l’espace ou plutôt de sa relativité[2]. L’atome peut renfermer un infini. Le charbon de terre qui entretient la chaleur dans nos cheminées est un composé de petits mondes que notre monde emploie; nous sommes peut-être l’atome de carbone qui entretient la chaleur d’un autre monde. Nous ne voyons pas Dieu en cet univers; l’athéisme y est logique et fatal; mais cet univers est peut-être subordonné; on est peut-être athée pour ne pas voir assez loin. Des cercles sans fin se commandent-ils les uns les autres, ou bien un absolu fixe et immobile englobe-t-il ces zones infinies du variable et du mobile, selon la belle formule biblique: _Tu autem idem ipse es, et anni tui non deficiunt_? Nous l’ignorons absolument.
[2] Les considérations de la géométrie moderne sur l’espace ayant plus de trois dimensions ont peut-être par ce biais un lien avec la réalité.
C’est dans la comparaison de l’atome à l’univers que les considérations infinitésimales ont leur juste application. Relativement à l’ordre de grandeurs où nous vivons, l’atome est un infiniment petit, un zéro. Relativement à un ordre de grandeur au-dessous, l’atome est un infiniment grand. L’atome est pour nous un point résistant; la conception de l’atome comme un solide plein, aussi petit que l’on voudra, paraît devoir être écartée, le plein indivisible n’existant pas dans la nature. Notre univers, quoique composé de corps laissant entre eux d’immenses vides, est en réalité impénétrable. Supposons une flèche tirée avec une force infinie aux confins de l’univers; cette flèche ne traverserait pas l’univers, en apparence si clairsemé; elle rencontrerait des corps sans nombre, qui l’arrêteraient; de même qu’une balle ne réussirait pas à traverser un nuage sans se mouiller.
Un atome de corps simple, un atome d’or, par exemple, peut ainsi être conçu comme un univers, dont les différents composants, loin de former un solide plein, seraient aussi éloignés l’un de l’autre que les différents centres de systèmes solaires. L’impénétrabilité résulterait de l’invariabilité interne d’un tel corps, à laquelle aucun moyen naturel ou scientifique n’a pu jusqu’ici porter atteinte. L’inattaquabilité du corps simple serait un fait analogue à la stabilité des lois de notre univers ou plutôt à l’absence de volontés particulières dans le gouvernement de cet univers. L’absence de toute intervention externe dans l’ordre de choses que nous voyons répondrait à ce fait qu’aucun chimiste n’a réussi jusqu’ici à détruire le groupement d’une force primordiale infinie qui constitue un atome.
Il n’est donc pas exact de dire: «L’univers que nous voyons est éternel», pas plus qu’il n’est exact de dire: «L’atome est éternel». L’atome est un phénomène qui a commencé, il finira; notre univers est un phénomène qui a commencé, il finira. Ce qui n’a jamais commencé et ne finira jamais, c’est le tout absolu, c’est Dieu. La métaphysique est une science qui n’a qu’une ligne: «Quelque chose existe; donc quelque chose a existé de toute éternité»; une telle affirmation équivaut à «Nul effet sans cause», assertion qui a bien quelque chose d’expérimental. Mais, entre cette existence primordiale et le monde que nous voyons, il y a des infinis d’intervalles. Le monde que nous voyons et l’atome de corps simple ont peut-être des décillions de décillions de siècles d’existence; ou, ce qui revient au même, depuis des décillions de décillions de siècles, aucune volonté particulière n’a atteint ni notre univers ni l’atome. Comme l’imagination humaine ne saisit pas la différence entre l’infini et l’indéfini, cela suffit pour les certitudes dont nous avons besoin. Entre une probabilité d’un milliard contre un et la certitude nous ne distinguons pas. L’induction: «Le soleil s’est levé aujourd’hui, il se lèvera demain», nous donne une pleine sécurité; cette grande construction par à peu près, qui est la vie humaine, trouve une base plus solide qu’elle-même dans ce fait que jamais, à notre connaissance, les lois de la nature n’ont subi d’infraction.
Mais, de ce que cela n’est point arrivé, au moins depuis un temps énorme, est-on en droit de conclure que cela n’arrivera jamais? Le monde est peut-être le jeu d’un être supérieur, l’expérience d’un savant transcendant possédant les derniers secrets de l’être. Un chimiste de génie réussira-t-il un jour à décomposer l’atome simple ou à le supprimer? Jusqu’à la veille du jour où une telle découverte se fera, les consciences qui peuvent exister dans l’atome[3] diront, comme nous disons: «Le monde est immuable, éternel», et, au moment de la découverte, elles reconnaîtront leur erreur. De même, un être supérieur portera peut-être un jour atteinte à la loi de stabilité de notre univers, sans avoir beaucoup plus de souci des êtres qui s’y trouvent que le manœuvre qui gâche une motte de terre n’en a des insectes qui peuvent y mener leur petite vie. Sans aller jusqu’aux profondeurs de l’action chimique, prenons pour objet de notre méditation tel atome perdu dans les masses de granit qui forment les substructions de nos rivages. Voilà des milliers de siècles qu’il existe, et, s’il y a dans cet atome des êtres pensants, leur opinion doit être que leur monde, si petit pour nous, si grand pour eux, est impénétrable, infini, autonome, vivant de lui-même. Ils se tromperaient cependant. Vis-à-vis de la côte de Bretagne où j’écris ces lignes[4], j’ai vu dans mon enfance une île, l’île Grande, qui a maintenant presque disparu. C’est M. Haussmann qui l’a fait disparaître; les masses de granit qui la composaient forment, à l’heure qu’il est, les trottoirs des boulevards de Paris construits sous le second empire. Quand la mine commença de jouer dans ces profondeurs, l’étonnement des millions de milliards de petits mondes qui étaient là, cachés dans une ombre pour nous absolue, a dû être grand. Et seuls les univers granitiques placés sur les points de brisement ont dû s’apercevoir de quelque chose. A l’intérieur des dalles que nous foulons aux pieds à Paris, des millions d’univers dorment, aussi tranquilles dans leur erreur de l’autonomie de leur monde, que quand ils faisaient partie des rochers de Bretagne. La lumière ne viendra pour eux que le jour où ils seront réduits en macadam.
[3] L’atome n’est pas plus conscient que l’univers; rien, du moins, ne le prouve; mais, de même que l’univers, inconscient dans son ensemble, renferme des consciences, celle de l’homme, par exemple, qui ne se font pas sentir dans le tout; de même l’atome, dans ses éléments, deux fois infiniment petits relativement à nous, peut renfermer des consciences, qui ne se font pas non plus sentir dans le tout.
[4] Rosmapamon (Côtes-du-Nord).
La surprise qu’éprouvèrent les petits univers des rochers granitiques de l’île Grande, la surprise qu’éprouverait le monde caché dans un atome d’or, si l’or venait à être dissous, peut nous être réservée. Un Dieu se révélera peut-être un jour. L’éternité de notre univers n’est plus assurée, du moment que l’on est en droit de supposer qu’il est un fini, subordonné à un infini. L’infini supérieur peut disposer de lui, l’utiliser, l’appliquer à ses fins. «La nature et son auteur» n’est peut-être pas une expression aussi absurde qu’il semble. Tout est possible, même Dieu. L’histoire de l’univers, dira-t-on, autant que l’homme peut la savoir, ne présente aucune raison de former une telle hypothèse. Sans doute; mais les atomes des profondes couches de granit de l’île Grande ont été bien longtemps aussi avant de s’apercevoir de l’existence de l’humanité. Dieu ne fait pas d’apparitions dans le monde que nous mesurons et observons; mais on ne peut prouver qu’il n’en fasse pas dans l’infini du temps. L’homme ne voit pas faux, comme le supposent les sceptiques subjectifs; il voit borné. Son univers est grand et vieux sans doute; c’est a dans la formule ∞ + a; or dans ce cas a = 0.
Il n’est donc pas impossible qu’en dehors de l’univers que nous connaissons (fini ou infini, n’importe) il y ait un infini d’un autre ordre, pour lequel notre univers ne soit qu’un atome. Cet infini, qui pour nous serait Dieu[5], peut ne se révéler qu’à des intervalles selon nous extrêmement longs, insignifiants au sein de l’absolu. A ce point de vue, l’existence d’un Dieu aux volontés particulières, qui n’apparaît pas dans notre univers, peut être tenue pour possible au sein de l’infini, ou du moins il est aussi téméraire de la nier que de l’affirmer.
[5] Je parle au sens relatif. Un être nous dépassant de l’infini et se décelant à nous par des actes particuliers intentionnels, serait Dieu pour nous, comme l’homme est le dieu de l’animal.