--Ouvrez le cabinet du haut, cria le même soir, vers neuf heures, madame Lagaillarde, de Bordeaux, à l’une de ses belles servantes.
Derrière elle, autour d’un fourneau, on pouvait choisir des langoustes vivantes, des homards, inquiets derrière leurs pinces monstrueuses, des poissons aux oreilles sanglantes sous des armures argentées, et de larges soles, déjà frites. On voyait aussi rôtir des poulets devant des brasiers de sarments; dans une glacière entr’ouverte, pendre de grands quartiers de bœuf, cependant que, sur un plat vaste, fumait tristement la tête écervelée d’un veau, et qu’une chatte ronronnante, rassurée par des peaux de lapins, dormait près d’asperges bouillies. Enfin, dans un four odorant, cuisait, en pétant dans la graisse, le derrière d’un marcassin. Trois jolies filles alléchaient encore les clients et les mettaient en appétit en leur versant un vin joyeux.
Au dehors, on apercevait dans la nuit, le toit d’un marché où se ravitaille Bordeaux.
Madame Lagaillarde s’arrêta de gouverner un marmiton pour demander à Ruppert qui entrait, si le chauffeur dînerait là.
--Je suis venu sans mon chauffeur, chère madame, répondit Ruppert gracieusement.
--Rien ne vaut de conduire soi-même quand on désire être tranquille, dit l’hôtesse d’un air entendu.
Elle inventoria Emma d’un regard prompt, pour connaître s’il faudrait à cette inconnue de la poularde au riz ou des écrevisses en poivrade, mais la créole disparut dans l’escalier cependant que, des salles basses, montait un brouhaha de dîneurs à l’échalotte, ébouriffés de vieux Médoc, et que Ruppert glissait deux mots à l’oreille de madame Lagaillarde, avant d’entrer dans la petite pièce bourgeoise qu’elle baptisait--mais à tort--un cabinet particulier.
Dix minutes à peine passées, une brune serveuse apporta des œillets et toutes espèces de roses; les fleurs coulaient de ses bras blancs. Une autre fille solide la suivait avec le plateau des cocktails. La patronne elle-même déboucha le champagne sec. Emma, tremblante, regardait: rien n’est plus alarmant que les endroits inaptes à l’être, à l’air paterne, quand on souligne ce qui leur manque en s’ingéniant à l’apporter. On entendait un gramophone dans un remuement de vaisselles.
--C’est une noce qui dîne à côté, dit madame Lagaillarde d’une voix joyeuse. Ils sont drôles de choisir: _J’ai fait ça en douce_, pour faire honneur à la mariée.
Elle sortit toute riante. Madame Baïta et Georges restèrent seuls.
* * * * *
Ils s’en étaient allés vers six heures le long du pare-feu. Une aube de lune écornée commençait aux cimes des pins. Ruppert pensait avec drôlerie qu’elle ressemblait à Malouin, cependant il n’était ni léger ni frivole, en dépit d’une telle pensée.
Empli de bravoure et de gentillesse, il restait seulement trop sagace: ainsi, depuis longtemps, il avait fait le point de sa liaison avec madame de Grégange. Sachant d’où le vent soufflerait quand leur amour ferait naufrage, cet amant raisonnable n’avait eu garde de se leurrer, et d’ajouter aux choses qui adviennent d’autres choses qui n’arrivent point... Poldi restait dans son esprit ce qu’elle était en vérité: une maîtresse, mais femme du monde. Ces fauvettes prudentes se font un devoir du secret et disparaissent au creux des arbres sitôt que la chasse est ouverte. Georges Ruppert, sachant cela, savait encore bien d’autres choses...
Tout à l’heure,--après l’hallali,--c’est sans espérance, on pourrait dire par politesse qu’il avait tenté de reprendre Léopoldine, cependant que, d’un pas nerveux, elle courait vers la voiture. Elle était soudain si lointaine, malgré cette attitude hostile où la jalousie persistait! L’amant lâché ne s’y trompa point: ce qui l’agitait, la sage petite comtesse, ce n’était déjà plus la colère, c’était d’abord l’anxiété. Elle ne prenait pas soin de la dissimuler:
--Qu’est-ce que je vais dire en rentrant? murmurait-t-elle, et si plaintive...
Ruppert, moins galant, en eût ri. Il la plaça dans la voiture et la conseilla tendrement:--Vous direz ceci, et puis cela!--Elle l’écoutait avec attention, préoccupée de bien choisir les meilleurs mensonges, les plus ingénieux dans l’assortiment proposé. Elle entendit Georges recommander au domestique chinois d’éviter la route usuelle et de faire un crochet habile du côté du tir aux pigeons.
--Cela va bien me retarder! objecta-t-elle, désolée.
La voiture partit, au trot, et c’est ainsi qu’ils se quittèrent.
* * * * *
--Allons, avait-il pensé, c’est fini. Je me sens triste... cependant je le savais: l’adultère est le fils de l’ombre et doit mourir d’insolation. Depuis le premier baiser, j’étais préparé à une rupture brusquée, accidentelle. Poldi l’attendait aussi bien que moi... Même si la rouerie de notre créole n’avait été qu’une rouerie, elle ne serait plus revenue. Après une pareille alerte, une femme du monde aspire longtemps la sagesse... A quoi bon sert de regimber quand l’inévitable survient? Dans notre aventure, le plaisir et les agréments avaient plus de place que l’amour. Ma petite maîtresse ne m’aimait point, je l’amusais. On ne pleure pas ce qui distrait, on le regrette simplement... Nous nous regretterons, de temps en temps...
* * * * *
Ruppert entendait encore, là-bas, sur la route dure, le trot des deux chevaux en flèche qui emportaient madame de Grégange vers son mari. Il l’écoutait décroître, le cœur gros. Pourtant ce psychologue le savait: quelques mois, quelques jours peut-être, et leur péché, se desséchant, que deviendrait-il? Un muscat pour leurs souvenirs!
* * * * *
Il était remonté vers la forêt d’un pas hâtif, plus inquiet brusquement de madame Baïta que de Poldi.
La créole l’avait bouleversé par le spectacle de sa fureur. Ce qui l’émouvait, ce n’était point d’en être l’objet--lui, que la vie avait comblé de complaisances féminines!--mais d’en concevoir, tout d’un coup, les richesses inattendues. Curieux et artiste d’abord, il s’en exaltait.
--Quel renouveau des sensations! se disait-il. Quel redressement des facultés! Pour une âme trop policée, qui s’épuise en gentils mensonges, voilà le rappel de la vérité passionnelle! Je viens de découvrir cette femme, comme, avant notre siècle rassasié, un voyageur d’autrefois, le surgissement à l’improviste d’une merveille exorbitante.
Il la revoyait l’assaillir et il se rappelait l’avoir été, un jour, par une grande lame de fonds, dans une attaque aussi brusquée: elle l’avait emporté, suspendu au ciel, au-dessus de lui-même, et puis happé et puis roulé sur le sable, l’y jetant soudain plus vivace, assoiffé d’un nouvel assaut... Dans l’obscure forêt, Ruppert courait presque, vers la créole, et maintenant qu’il l’avait rejointe et retrouvée, maintenant qu’il l’entraînait, tous deux dans l’angoisse du silence, il se sentait un nouvel homme: la vie commence aujourd’hui, dit une formule parfaite.
Emma et Georges, à pied, toujours sans oser un mot, sans le risquer, virent se rapprocher les lanternes de la voiture; elle revenait.
--Bien rentrée? demanda Ruppert au Chinois.
--Houi, houi, bien, répondit le sage serviteur.
Sans étonnement et sans crainte, selon l’enseignement du Bouddha, il regarda son maître et la dame s’éloigner sur la route, comme s’ils continuaient au hasard et sans savoir où ils allaient...