Lafourcade comprit sur-le-champ, et, sur-le-champ, il eut un haut-le-corps de dégoût. Traquer une femme, et publiquement la salir, c’était cela qu’il avait inventé, ce Grégange? Frédéric se félicita d’être tout bonnement morutier. De tous les siens, il restait le seul dont la langueur coloniale amadouait le rigorisme. En deux secondes, comme un président, il calcula ses chances d’intervenir par un veto. Aucune: Malouin, les chiens--ceux-ci au renard, et ceux-là, derrière, les témoins payés--faire déguerpir ces deux meutes? Impossible. Lafourcade, sans objurgation se retourna vers ses vrais hôtes:
--Je prie mes amis de me suivre. Nous laissons ici les goujats.
Sans se retourner, il piqua des deux et fut suivi avec regret. Malouin, comptant les curieux, ne vit plus derrière lui que la grosse amazone anglomane et les dix suiveurs en chandail. Il interpella deux intimes au moment qu’ils ramassaient leurs bêtes dans les genoux et s’ingéniaient à s’éloigner; c’étaient, l’un, le marquis de Sola, dont les châteaux sont en Espagne, mais y sont bien; l’autre, un M. Barragnas, originaire du Béarn, et vieux chasseur du meilleur monde. Le mari pria ces deux messieurs de vouloir être ses témoins. Fort mal à l’aise--mais comment faire?--ils descendirent de cheval.
Tout cela, depuis le départ de Lafourcade, n’avait pas duré trois minutes. Les chiens, maintenant, comme des fauves, mordaient les barreaux du cellier. L’homme du garde-feu, revenu, ne se risquait pas vers leurs gueules, pour remettre la clef sur sa grille.
M. de Grégange, à pied, frappa la porte principale de quelques grands coups de cravache. Il cria d’une voix aiguë, saisi d’une rage insolente:
--Nous faudra-t-il prendre un bélier pour faire enfin surgir ce bouc! Eh bien, Ruppert, vous m’entendez?
Le romancier ouvrit la porte.
--_How exciting!_ jeta l’amazone enchantée, avec un accent de Bordeaux.
Elle avait ouï dire que Malouin tirait en as au pistolet.
* * * * *
Ruppert, debout, barrait l’entrée.
--Vous voilà, enfin! dit Grégange. Vous aviez donc quitté la chasse?
--Sans nul doute, puisque je suis là.
--Dans une tenue de bête au nid! Ce pavillon vous appartient? Vous y travaillez... Un roman... Celui-là vous rendra célèbre sans aucun besoin de talent.
Il fit mine de s’avancer.
--Malouin, j’ai de la patience, dit Ruppert, mais les poings serrés.
--Moi aussi, siffla le mari.
Sola, gêné, intervint:
--Ne nous donnons pas spectacle. Pénétrons dans ce vestibule.
Il le fit délibérément, correctement. Ruppert, d’un geste, invita M. Barragnas à le suivre. Quand ils y furent tous les quatre, le marquis referma la porte sur le nez même de l’amazone. Elle s’était traînée là, dans ses bottes, à la façon d’une otarie. Dehors, les chandails se tordaient et risquaient des mots mal sonnants.
--Eh bien? fit l’amant avec calme. Prétendez-vous entrer chez moi.
--N’en doutez pas un seul instant.
Malouin de Grégange avait pris une attitude de cobra. Dressé sur son cou sinueux, sa tête pâle et menacée d’alopécie, suintait une jubilation insupportable, une joie sinistre, quelque chose de si méchant que ses témoins, là cependant pour l’assister, en éprouvèrent un recul.
--Restons dignes si faire se peut, dit Barragnas.
Il le toisait.
Mais Malouin haussa la voix:
--Je n’ai pas à me montrer digne avec un faiseur de sales coups! Ruppert, je vous accuse de vol. Une femme est une propriété. J’entrerai là, dans cette chambre, pour voir celle que vous y cachez... Ne me refusez pas, ou j’appelle: toute cette tourbe est à ma solde, vous le pensez. Je lui montrerai la mignonne, fut-elle nue, vous m’entendez!
Le ton grimpait comme un thermomètre placé sous l’aisselle d’un fiévreux:
--Au fait, elle a remis ses fringues! Allons, dehors, et qu’on la voie!
--Je vais vous casser la figure, articula soudain Ruppert, sans crier.
Il leva la main, dangereux, et sentit qu’on la saisissait:
--Georges, sois calme! Est-ce que cela va finir? dit une femme derrière lui...
* * * * *
Frédéric Lafourcade en arrachant ses amis à un spectacle--_how exciting!_ comme avait crié la brioche--n’était point parti sans angoisse. Ne fallait-il pas avant tout préserver ces gens comme il faut de leur penchant pour le scandale, le scandale des autres s’entend? Mais laisser librement Malouin, fût-il gêné par le bon sens de Barragnas et par le bon goût de Sola, cela n’était point sans péril. Il y avait les chiens, le piqueur et cette bande d’exécutants. Lafourcade savait son neveu et que, dans une pampa plus éloignée des gendarmes, il n’eût point hésité à un mauvais coup, quelque lynchage de l’amant, quelque outrage plus vif à la femme, avec l’aide des gaillards louches et raccolés qu’il avait eu soin de s’adjoindre. Cela puait le guet-apens. Léopoldine, à tout prendre, ne risquait pas d’être livrée ni son Ruppert assassiné, mais que d’avanies, et scabreuses, demeuraient à craindre pourtant! Frédéric se rappelait le sadisme obscur de Malouin. Il s’inquiétait à juste titre, n’ignorant point que les détraquements larvés ont des réveils brusques en furie. Vers le Moulleau, il n’y tint plus et cessa net de s’éloigner. Avec l’autorité courtoise qui lui venait de ses vertus, il pria ses amis en mots brefs d’oublier ce qu’ils devinaient. Leur attitude répondit que cela, certes, allait de soi. Rassuré, c’est-à-dire dans la certitude que les langues, vingt-quatre heures, tiendraient le ragot, le colonial les abandonna et remit sa bête au galop dans la direction de l’Éden. Une demi-heure s’était passée. A moins d’un kilomètre, il rencontra Grégange à cheval, accompagné de Barragnas et de Sola. Ils parlaient haut. De loin, il entendit leur rire. Encore quelques foulées, il les aborda.
--Ma foi, cher monsieur, dit le marquis, en s’esclaffant, vous avez manqué notre déconfiture. Tels que nous sommes, admirez-nous d’être vivants. Nous avons rencontré une tigresse, et bien miaulante: un peu plus, elle nous dévorait.
--Quelle bougresse! fit Barragnas, Ruppert ne doit pas s’embêter.
Il claqua sa langue à la façon des connaisseurs et s’agita sur sa monture.
--De qui parlez-vous? demanda Lafourcade, stupéfait.
Grégange lui jeta, tout à trac:
--De la Baïta, que le diable emporte!
Il éclata:
--Au fait, c’est vous le responsable, mon oncle: on n’intronise pas ces luronnes! S’il plaît à votre créole, à votre enflammée tropicale, de prendre Ruppert comme extincteur et de faire la chienne dans ses pattes, qu’elle n’apporte point ses relents sous les lambris de ma maison, ou plutôt de celle de ma mère! Elle nous a donné un spectacle qui me soulève de dégoût.
--Moi pas, tudieu, s’écria Barragnas! De dégoût? Dites d’admiration: quels seins, mon ami, quelles épaules!
--Vous compléterez l’inventaire jusqu’au trésor que vous savez! strida le comte hors de lui-même. Nous la mettrons en liberté. C’est assez que ma pauvre femme ait fréquenté pareille torpille. Elle ira éclater ailleurs. Dites, mon oncle, est-ce que, dans l’île, elle ne fatiguait pas vos nègres?
--Si j’ai compris, demanda Lafourcade, en le regardant froidement, tu as trouvé madame Baïta chez Ruppert au lieu d’y rencontrer Poldi. En ce cas, de quoi te plains-tu?
--Je me plains que Léopoldine, sous l’influence de cette catin, en soit arrivée à perdre le sens et à l’aider dans ses amours! s’écria l’étrange Boubouroche. Je me plains, dans cette sale histoire, d’en être descendu, moi, jusqu’à soupçonner la comtesse, jusqu’à douter de sa vertu...
--Ce qui est parfaitement absurde, glissa le marquis poliment.
--Je le reconnais, dit Malouin. Mais enfin, la femme de César...
Il dut s’interrompre. Dans son agitation, il éperonnait son cheval, tout en le tirant sur la bouche. L’animal déconcerté commença des sauts de mouton.
--S’il pouvait lui casser la tête, pensa Frédéric dégoûté.
Il demanda des précisions. Grégange, mal remis de l’alerte, chargea Sola de les donner. Le noble Espagnol s’exprima en termes arrondis, comme il sied de parler des femmes:
--C’est une aventure agréable qui termine un malentendu des plus fins. Votre éminent neveu, vous le savez, croyait, dans une fantaisie passagère, avoir à se plaindre de votre irréprochable nièce... Il faillit, malgré nos efforts, en venir aux extrémités chevaleresques avec un charmant écrivain. Heureusement, madame Baïta eut la grâce de nous rappeler tous à la raison: elle surgit à nos regards et nous mit poliment à la porte pour nous punir d’être des sots.
--Elle était nue, lança Grégange.
--Elle n’était pas tout à fait nue, précisa M. de Barragnas, enflammé par le souvenir. Elle était mieux. Les jambes magnifiques avaient gardé leurs bas. Le reste surgissait environné d’une fourrure qu’elle avait saisie sur le lit. Dans ses mouvements désordonnés, car elle semblait une furie, nous apercevions d’elle des parties, des parties vraiment éclatantes! Mon cher, avez-vous remarqué la belle peau de cette femme-là?
--Je n’ai rien remarqué du tout, glapit Malouin, son cheval calmé. J’ai vu une folle. Ruppert lui-même en était gêné: elle est d’abord venue nous mettre à la porte, comme dit Sola. Peu à peu, sa fureur l’a prise,--vous l’avez vous-même remarqué--et devant nous, oui, sous nos yeux, elle s’est frottée à son matou. Elle lui sanglotait des ardeurs comme sur un lit et même elle nous jeta, dans des paroles de rage, qu’elle était à l’âge de l’amour. C’était un aveu superflu. Nous sommes sortis écœurés.
--Parlez pour vous, clama Barragnas. Moi, je l’ai trouvée épatante. Elle a du cran. Elle a du feu.
--Mal placé, ricana Malouin. Quand je pense que cette échauffée fut l’amie intime de ma femme. Dès ce soir, il faut décamper. Elle ira coucher chez son homme.
Lafourcade, lui, ne disait rien.