C’était le lendemain de sa fuite: elle s’était arrêtée, la pauvre créole, devant des glaciers inconnus.

Elle se rappelait un grand livre d’images naïves, son titre: _les Merveilles du monde_ sur la couverture rouge et or. On admirait dans ce volume, offert en prix d’excellence par le lycée de Jalassy, les chutes du Niagara, la baie de Rio-de-Janeiro, le mont Saint-Michel, le Vésuve, bien d’autres fameux paysages dont madame Baïta oubliait les noms, et, ceci,--maintenant sous ses yeux étonnés: le cirque de Gavarnie. Gavarnie?... Emma se demandait encore comment elle avait jeté tout d’un coup ce nom à madame de Grégange abasourdie, comment sa soif soudaine de fuir avait choisi la «merveille du monde» la plus prochaine. Et maintenant, elle était là. Pour combien de temps et à quoi bon?

Environnée de neiges étincelantes, elle contemplait ses murailles de titans. Dans ce cul-de-sac gigantesque, il semblait qu’elle était venue se cogner, comme ces insectes, qui fuient peut-être quelque chose que nous ne savons pas, et qui se heurtent, dans leur panique, à des verrières effrayantes.

Son fils au volant jusqu’à Pierrefitte,--première marche de la haute montagne, atteinte vers midi après une nuit à Pau,--ils avaient, en traîneau, par Saint-Sauveur, gagné l’hôtel isolé du Vignemale, et là, harassés, chacun dans son isolement anxieux, ils gîtaient... C’était la nuit de la Nativité. Le petit palace avait bourdonné du bal des quelques amateurs sportifs de l’hiver, cependant que dans la proche église du village, tissé de lourdes neiges, les montagnards presque espagnols se réchauffaient devant la crèche de leur Dieu.

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Le cirque semblait petit, lui qui recule quand on s’avance. Il portait le vrai signe de la grandeur qui est de se dérober devant l’approche, de se feindre accessible, de rassurer pour qu’on pénètre. Ce trompe-l’œil est celui même des passions. Mais Emma ne voyait, ne remarquait rien: elle avait peur. Et non point peur de ces montagnes étrangères, mais de celle qui, aux premiers mots qui lui restaient à proférer, risquait de se dresser, si haute, si terriblement abrupte, entre son fils et elle. Elle avait si peur, que depuis vingt-quatre heures elle se taisait, dans une avalanche incessante de paroles futiles. Vaines!... René, pourtant, ne l’interrogeait point. Empli de surprise, mais de respect, il attendait l’explication. Madame Baïta jusqu’à sa déroute présente, avait su si bien le chérir, l’élever, lui donner d’elle une opinion de l’infaillible, qu’il ne naissait encore dans son esprit aucune idée insupportable. Il se sentait seulement en face d’une chose inconnue et conservait la certitude qu’elle serait simple, aussitôt qu’il plairait à sa mère de la lui dire. Cette bonne foi filiale, qui ressemblait à la foi, la créole, avec épouvante, la discernait.

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Elle venait cependant d’abdiquer toute pensée contraire à la sagesse. C’est pourquoi elle était partie.

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La vie fourmille de rappels à l’ordre. Qui ne le sait, qui a vécu?... Qu’était-ce, sinon un:--Halte-là!... que l’apparition de René, jeune, mais déjà un homme et sorti d’elle, devant le lit de madame Baïta, à Arcachon?--Après une nuit de débats et de mirages, elle avait cru sortir victorieuse de ses scrupules et disposée à vaincre, par surcroît, une rivale. On s’en souvient: elle était forte, prête au combat, déjà sûre d’elle, capable d’astuce, de trahisons; elle avait mis au point, dans le sommeil, laboratoire des projets, un plan de bataille à battre Poldi; elle se savait belle, elle aimait, elle voulait qu’on l’aime... et, tout à coup, dans son oreille,--comme le sauve-qui-peut des espérances louches qui la tentaient,--le mot juste, le mot fort, le vrai mot, le mot magique avait sonné... Elle l’entendait, elle ne cessait plus de l’entendre, il l’assiégeait:--Maman! maman! maman!... Il y avait quatre jours...

Il y avait quatre jours que, cachée, enfouie dans ses bras nus, qui, peut-être, souffrirent la morsure de ses dents, défaillante mais reprise, honteuse mais sauvée, madame Baïta, d’un coup, avait compris: elle resterait la prisonnière de sa vie, l’otage de sa jeunesse renoncée, sans rémission possible, une honnête femme!... Elle le comprit si bien que lorsque, vers un fils, elle releva son visage, tout à l’heure obscur et tumultueux, il était redevenu celui de son passé, un visage maternel et de veuve,--un peu triste.

La pauvre femme resta seule et s’habilla en se traînant. Il y avait quatre jours. Debout, les douleurs reprirent, un tel sentiment de lassitude--celui que laisse le heurt avec les démons--qu’il lui sembla se relever après des heures de maladie. Elle titubait et ses pieds purs croyaient s’enfoncer dans l’ouate. Quand, hier, elle avait crié à madame de Grégange son désir immédiat de chercher ailleurs, plus haut, vers l’altitude, une flagellation d’air violent, elle était sans doute sincère. Il fallait partir ou tomber. La douairière la crut folle, son fils la vit malade: ils s’en allèrent.

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Mais maintenant?

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Retourner vers Arcachon, vers Ruppert, c’est cela qu’il ne fallait plus. Fuir, fuir... Comment l’expliquer à René? Comment demander à cet innocent de payer pour elle, coupable? Elle cherchait dans une angoisse neuve, destinée à se briser à des obstacles incessants.

Il semblait, aujourd’hui, depuis midi, que le jeune Baïta se forgeât des armes. Non qu’il comprît. Il y a dans certaines amours, celles d’un fils pour sa mère, d’un père pour sa fille, des aveuglements tutélaires. Mais il y a aussi, dans la nature humaine, un inconscient toujours armé et qui veille. René, sans consentir à le savoir, se préparait à un duel. Il croyait que sa mère, pour de vaines raisons, avait cessé de consentir à son mariage avec Antoinette de Grégange et qu’elle souffrait de le lui dire. Or, il aimait. Silencieux, l’un près de l’autre, se faisant l’aumône de regards tendres, ils se guettaient. Le courageux garçon imaginait aussi, par minutes fugitives, que madame Baïta n’osait lui apprendre le refus d’une famille adverse; il appelait alors à lui sa volonté.

Par la fenêtre--René s’y collait, sans voir le cirque accablant, son aspect tragique et lunaire--il aperçut venir un facteur. Il descendit. Cet homme, dans sa boîte aplatie, apportait peut-être le destin!

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Emma, délivrée, pensa plus librement, jusqu’à l’habileté:

--Voyons, se dit-elle, use des droits que tu as acquis sur ton fils par vingt-trois années de dévouement et d’alarmes. Certes, tu les lui devais; il est pourtant ton créancier et il le sait, mieux que toi-même... Parle hardiment. Au besoin, évoque son père. Rappelle qu’il est là-bas, que ta place demeure auprès de sa tombe. Affirme que, pour jamais, tu y retourneras... Demande à ton enfant s’il peut consentir à ta solitude. Dis-lui que son mariage signifie te quitter... S’il te rétorque que tu semblais avoir décidé de vivre en France, dénie-le! Attaque, attaque avec courage... Annonce qu’il faut repartir: supplie-le. Il te cédera... Eh quoi, le sacrifice est-il si lourd? Que pèse une idylle de voyage dans la balance où tu vas jeter tous les sacrifices de ta vie? Il oubliera... En somme, vous aurez le même chagrin et le sien sera le moins lourd... Est-ce que ce n’est pas à ton fils que tu immoles un amour? Qu’il te le rende. Exige-le, sans le lui dire...

* * * * *

Elle se crut forte.

René entra. Il tenait dans sa main une lettre ouverte. Sa mère vit sur son visage l’énergie heureuse d’une inquiétude disparue. Elle trembla: l’heure du duel allait sonner. Le jeune spadassin lui arracha l’épée sans combattre, avec une feinte étonnante, avant le premier froissement. Il bondit et, dans une fougue, l’embrassa:

--Vois, cria-t-il, maman, vois: c’est une lettre d’Antoinette! Elle m’aime. Comme elle m’aime! Lis: elle demande si tu vas mieux. Elle est inquiète. Elle propose, au cas où l’altitude te reste utile, de venir ici avec sa mère. Elle se fait forte de l’entraîner et réclame une dépêche. Qu’ils sont gentils!

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Il dansa dans la triste chambre de l’hôtel, avec une joie enfantine dont il s’environnait comme d’un bouclier. En même temps, et pour la première fois de sa vie, il craignait celle qui l’avait porté et, sous des apparences ouvertes, il l’observait avec fourbe. Elle le comprit. Elle ouvrit la bouche sans savoir ce qu’elle allait jeter, mais son enfant l’étreignit. Il venait de s’élancer vers elle et, de ses bras qu’elle sentait trembler, il l’entourait en lui parlant avec tumulte:

--Je te dois tout. Tu as fait mon bonheur. Oui, puisque Antoinette est la nièce de Frédéric et puisque Frédéric ne m’aime que parce que, d’abord, il t’a respectée, comme son amie la plus chère. Je te dois tout! Oui, maman, tout. Embrasse-moi...

Il la pétrissait tendrement avec la force nerveuse d’un jeune fauve. Tout à coup, il la sentit lourde et s’aperçut que, défaillante, elle sanglotait. Il la porta presque jusqu’à un fauteuil, comme son père l’aurait fait. Il couvrit ses mains de baisers:

--Maman, maman, qu’est-ce que tu as?

Vit-il, dans son désarroi, dans leur désordre, l’extraordinaire regard, la lueur fugitive et infinie, dont cette mère l’enveloppa? Elle avait posé sur ses durs cheveux noirs une main douce et tremblante et, de cette main, on eût dit qu’elle se ragrafait à l’avenir; enfin, elle put parler:

--Je n’ai rien, dit-elle. J’étouffe un peu. Je suis lasse. Ce sont les misères de mon âge. Il vient une époque où il faut s’habituer à ne plus connaître la santé. Ne t’inquiète pas. Va, mon chéri, c’est passé. Écris à Antoinette que la montagne me brutalise et que nous rentrerons demain à Arcachon.

René, à genoux, pencha comme un cadeau sa tête sur la jupe de sa mère et ils restèrent ainsi longtemps, sans parler, tandis que les rapides ténèbres de la montagne envahissaient l’humble fenêtre.