Un vieil homme à barbe grise, voûté, toussant, qui, les mains croisées derrière le dos, se promenait sur le perron, de long en large, se précipita à notre rencontre. Respectueusement il aida M. Lechat à descendre de voiture.

--Eh bien! père la Fontenelle, as-tu été chercher le vétérinaire, pour la vache?

--Oui, monsieur Lechat.

--D’abord, ôte ton chapeau... Est-ce dans ton monde qu’on apprend aux domestiques à parler aux maîtres la tête couverte?... C’est bien... Et qu’est-ce qu’il a dit, le vétérinaire?

--Il a dit qu’il fallait abattre la vache, monsieur Lechat.

--C’est un serin, ton vétérinaire... Abattre une vache de cinq cents francs!... Tu me feras le plaisir, mon père la Fontenelle, de conduire la vache, toi-même, tu entends!... toi-même, au rebouteux de Saint-Michel... et tout de suite... Allons, hop, monsieur le comte!

Le vieil homme salua, et il allait s’éloigner, quand Lechat le rappela par un _psitt_, comme on fait pour les chiens.

--Je permets, lui dit-il, que tu remettes ton chapeau sur la tête, et même ta couronne, si tu ne l’as pas vendue avec le reste... Décampe maintenant.

Et, se tournant vers moi, ce farceur de Lechat m’expliqua que le vieil homme était son régisseur, qu’il s’appelait authentiquement le comte de la Fontenelle, et qu’il l’avait ramassé, ruiné, sans ressources, pour le sauver de la misère.

--Oui, mon vieux, conclut-il, c’est un noble, un comte!... Voilà ce que j’en fais, moi, de tes comtes!... Oh! elle en voit de rudes, chez moi, la noblesse!... N’empêche qu’il me doit la vie, ce grand seigneur, hein?... Entrons.

Le vestibule était immense, un escalier monumental, orné d’une rampe à balustres de vieux chêne, conduisait aux étages supérieurs. Des portes s’ouvraient sur des enfilades de pièces, dont on apercevait les meubles vagues, recouverts de housses, et les lustres emmaillotés de gaze métallique. En face de la porte d’entrée, le plan du domaine, énorme carte, teintée de couleurs voyantes, occupait tout un panneau.

--Tiens, me dit Lechat, le voilà, mon plan. Mes champs, mes forêts, tu les vois comme si tu te promenais dedans... Ces carrés rouges, ce sont mes vingt fermes... Amuse-toi à regarder, pendant que je vais prévenir ma femme... Tu sais, ne te gêne pas, regarde tout... Veux-tu te débarrasser de ton chapeau?... A gauche, là-bas, le porte-manteau... ne te gêne pas... Dis donc, ne vas pas te figurer que ma femme soit comme les dames de Paris... C’est une paysanne, je t’avertis, elle manque d’usage. Et ce qu’elle me nuit... non, ce qu’elle me nuit, c’est effrayant... Enfin, ça y est... C’est comme ça!... Vois-tu ça, noir?... c’est ma distillerie... Veux-tu t’asseoir?... ne te gêne pas.

Autour de moi, peu de meubles, de grandes armoires d’acajou, des tables, des fauteuils d’osier, des banquettes en cuir et quelques tableaux de chasse, mais sur les armoires, sur les tables, au-dessus des tableaux, partout, des oiseaux empaillés en des attitudes dramatiques, qui portaient, pendues à leur col, des plaques de cuivre sur lesquelles étaient gravées des inscriptions comme celle-ci:

HÉRON ROYAL tué par M. THÉODULE LECHAT, propriétaire du domaine de Vauperdu, dans sa prairie du Valdieu, le 25 septembre 1880.

Je remarquai aussi, dans une jardinière de marbre qui se creusait au bas d’une grande glace, des sabots, des pantoufles, des socques de caoutchouc, tout un pêle-mêle d’objets bizarres et affreux.

Lechat ne tarda pas à revenir accompagné de sa femme. C’était une personne petite, grosse et souriante, qui roulait plutôt qu’elle ne marchait. Elle avait des yeux qui ne manquaient ni de finesse, ni de franchise, et un bonnet immense que surmontaient des fleurs en paquet et dont les brides larges battaient à ses épaules comme des ailes. Mme Lechat fit deux révérences, et me dit d’une voix un peu rauque:

--Vous êtes bien aimable, Monsieur, bien aimable d’être venu voir Lechat... Ah! il a dû vous en raconter des histoires et des histoires, mais il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit, allez!... Il n’y a pas de plus grand blagueur, de plus grand espiègle... Ça lui nuit quand on ne le connaît pas, et, dans le fond, il est bien moins mauvais qu’il le paraît... C’est une manie qu’il a comme ça de parler à tort et à travers... Il ne sait quoi inventer, mon Dieu!... Quand ça le prend, il va, il va, il ne s’arrête pas...

Lechat balançait la tête, haussait les épaules et me regardait en clignant de l’œil, sans doute pour m’engager à ne pas écouter les sornettes de sa femme.

--Vous avez là, dis-je à Mme Lechat, afin de détourner le cours de la conversation, vous avez là une propriété superbe.

Mme Lechat soupira.

--C’est trop grand, voyez-vous... Je ne peux pas m’habituer dans des bâtisses si grandes... On s’y perd... Et puis ça coûte bien de l’argent, allez!... Lechat s’est mis dans la tête de cultiver lui-même... Il ne veut rien faire comme personne... C’est des inventions nouvelles, tous les jours, des machines à vapeur, des expériences!... Ah! l’argent file avec tout cela, ce n’est rien que de le dire... Je sais bien que le blé ne se vend pas... le monde n’en veut plus et ce n’est point avantageux d’en récolter... Mais, voilà-t-il pas que Lechat s’est imaginé de semer du riz à la place! Il dit: «Ça pousse bien en Chine, pourquoi ça ne pousserait-il pas chez moi?» Ça n’a point poussé, comme de juste... Et pour tout, c’est la même chose.

Un domestique entra.

--Eh bien! mon garçon, le déjeuner est-il prêt? interrogea-t-elle.

Et se retournant aussitôt vers moi, elle me demanda: Vous devez avoir faim, depuis ce matin que vous êtes en route?... Ah! dame, chez nous, à la fortune du pot!... à la guerre, comme à la guerre!... Parce qu’on est riche, ce n’est point une raison de ne manger que des truffes et de gaspiller la nourriture... Allons déjeuner!... Dis donc, Lechat, ce monsieur boit sans doute du cidre?

--Certainement qu’il boit du cidre, affirma résolument Lechat qui m’entraîna dans la salle à manger, en me répétant, tout bas à l’oreille:

--Ne fais pas attention à la patronne; elle n’a pas d’usage... Ce qu’elle me nuit!...

Le déjeuner fut exécrable. Il ne se composait que de restes bizarrement accommodés. Je remarquai surtout un plat fabriqué avec de petits morceaux de bœuf jadis rôti, de veau anciennement en blanquette, de poulet sorti d’on ne savait quelles lointaines fricassées, le tout nageant dans une mare d’oseille liquide, qui me parut le dernier mot de l’arlequin. Cinq ou six bouteilles de vin, à peu près vides, étaient rangées sur la table, devant Lechat qui, de temps en temps, les égouttait dans mon verre, en ayant soin, chaque fois, de déclarer qu’il ne «débouchait» le vin fin que le dimanche et seulement en semaine, quand il avait du monde.

Abasourdi par ce que, depuis une heure, je voyais et entendais, je ne savais, en vérité quelle contenance me donner. Devant ces deux pauvres êtres, égarés dans les millions par une inquiétante ironie de la vie, une grande mélancolie m’envahissait, et, en même temps, la puanteur de la richesse malfaisante et sordide me soulevait le cœur de dégoût. A cela venait s’ajouter l’amer sentiment de l’inanité de la justice humaine, de l’inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient pour aboutissement: Lechat et les quinze millions de Lechat! Ainsi, c’était pour permettre à Lechat de se vautrer stupidement dans l’or volé, dans l’or immonde, que les hommes avaient lancé aux quatre vents des siècles les semences de l’idée, et que la rosée sanglante était tombée, du haut des échafauds populaires, sur la vieille terre épuisée et stérile! Et par la baie ouverte de la salle à manger, qui encadrait, comme un tableau, la fuite douce des pelouses vallonnées et les massifs des futaies bleuissantes, il me semblait que je voyais s’acheminer, de tous les points de l’horizon, les cortèges maudits des misérables et des déshérités, qui venaient se broyer les membres et se fracasser le crâne contre les murs du château de Vauperdu. Je restais silencieux, aucun mot ne m’arrivait aux lèvres.

Tout à coup, Lechat s’écria:

--Quand je serai député... Oui, quand je serai député...

Il acheva sa pensée, en faisant tournoyer sa fourchette, au-dessus de lui. Sa femme le regarda d’un air de pitié, haussa les épaules à plusieurs reprises.

--Quand tu seras député, répéta-t-elle... Député, toi!... Ah! oui, député!... tu es bien trop bête!...

Puis elle me prit à témoin.

--Je vous le demande, monsieur... Est-ce raisonnable de dire des choses comme ça? Tel que vous le voyez, il s’est porté trois fois... Et les trois fois, il n’a pu attraper que trois cents voix!... J’en aurais eu honte, moi, à sa place, bien sûr! Mais savez-vous ce que ces trois cents voix nous ont coûté?... Six cent mille francs, monsieur, aussi vrai que cette bouteille est là... Oh! j’ai fait le compte, allez!... C’est six cent mille francs et pas un sou de moins... c’est-à-dire que ça remet la voix, l’une dans l’autre, à deux mille francs. Et il parle de se porter encore!... Tenez, vous ne pourriez jamais vous imaginer ce qu’il a inventé, à la dernière fête du 14 juillet, comme manifestation, à ce qu’il dit... Eh bien! il a fait peindre en tricolore tous les troncs des arbres de l’avenue...

Lechat souriait, se frottait les mains, semblait heureux qu’on rappelât un de ses hauts faits, une de ces idées supérieures, comme il lui en sortait quelquefois du cerveau. Il cherchait dans mon regard une approbation, un enthousiasme.

--C’est un coup, ça, hein? me dit-il... mais est-ce que les femmes entendent quelque chose à la façon dont on doit mener le peuple... Écoute-moi, mon vieux... Cette fois-ci, je serai nommé, et ça ne me coûtera pas un centime... J’ai un plan de combat, tu verras mon plan!... Je me porte comme agronome socialiste... Je suis le candidat de l’agronomie radicale! Plus d’armée, plus de justice, plus de percepteurs, je biffe tout cela... Plus de pauvres, tous propriétaires!... Tu verras mon plan, plus tard, au moment des élections... Non, mais ce que ça va leur couper la chique aux curés... Ah! j’oubliais, plus de curés non plus!... car c’est les curés qui m’ont empêché de passer, parce que je suis libre-penseur, moi; parce que je ne mange pas de leur bon Dieu, moi!... Ah! ils riront, avec mon plan de combat, les calotins!...

A ce mot, Mme Lechat s’emporta et cria:

--Tais-toi... Je te défends d’appeler les prêtres ainsi et de dire du mal de la religion devant moi, tu entends... Mon Dieu! avec lui, c’est pire qu’avec les enfants!... Ne croyez pas qu’il soit irreligieux, monsieur... mais quand il se trouve en compagnie, c’est plus fort que lui, il faut qu’il se vante... Aussi, dès qu’il a le moindre bobo, tout est perdu, et vite, vite un prêtre! Si on l’écoutait, ce pauvre monsieur le curé serait tout le temps chez nous, en train de l’administrer, quoi!

Pour dissimuler la gêne où le mettaient les reproches de sa femme, Lechat tambourinait sur le bord de son assiette, suivait, au plafond, le vol d’une mouche, et négligemment sifflotait un air. Puis il toussa, et brusquement changea la conversation.

--C’est dommage, me dit-il, que tu ne sois pas venu au château, il y a quinze jours... J’ai dansé le cancan, tu aurais vu si je danse le cancan! Comme à Paris, mon vieux!

Et, se trémoussant sur sa chaise, il se mit à lancer ses bras en avant, et à leur imprimer des mouvements grotesques.

--Ah! je te conseille de te vanter encore de cela, soupira Mme Lechat, car c’est de ta faute, avec ton cancan, si nous n’avons pas nos chemises... Je vous en fais juge, monsieur... Tous les mois, nous recevons ces messieurs de la ville... Ce sont des messieurs très aimables, et leurs dames aussi... M. Gatinel, le conservateur des hypothèques, surtout, est très gai... Ça, c’est vrai qu’il sait faire rire les gens... Figurez-vous qu’il joue du piano avec les pieds, avec le nez, avec tout, et qu’il en joue très bien... Moi, il m’amuse, M. Gatinel... et puis tout ce qu’il dit est si drôle!... Eh bien, ces messieurs étaient donc venus et leurs dames aussi, il y a quinze jours... Après le dîner, on s’est mis à danser... une idée, quoi, qui leur avait passé par la tête!... Il faisait chaud, si vous vous souvenez, et, dame, ils suaient! ils suaient! c’était affreux de voir comme ils suaient... On avait pourtant ouvert les fenêtres... Mais il y avait un fort orage dans l’air!... Et puis, on se trémoussait aussi... C’était gentil!... Quand on s’amuse bien, n’est-ce pas, le temps s’en va, et on oublie tout... Nous avions oublié l’heure du train! Je me dis: «Mon Dieu, il va falloir coucher tous ces gens-là, ce n’est pas une petite affaire... On a beau avoir beaucoup de chambres, c’est les draps souvent qui manquent, et des draps pour seize personnes, c’est à en perdre la tête!... Tant pis!... Enfin on arrive tant bien que mal à les caser... Seulement, pensez donc, ce n’était pas le tout... Il fallait des chemises aussi à tous ces gens-là, car vraiment, leurs chemises à eux, étaient si mouillées, si mouillées, qu’on aurait dit qu’elles sortaient de la lessive... Lechat en prête des siennes aux messieurs; moi, j’en prête des miennes aux dames. Puis, je fais sécher, toute la nuit, dans le four, leurs chemises à eux, en me disant qu’ils pourraient bien les remettre le lendemain... Le lendemain les chemises étaient sèches comme de juste. Mais, si vous aviez vu cela, elles étaient sales, sales, toutes fripées, de vrais torchons. Il n’y avait pas moyen, pas moyen... Alors Lechat reprêta des chemises de jour aux messieurs... Et voilà tout le monde parti bien content!... Eh bien! mon cher monsieur, il y a quinze jours de cela, et ils gardent toujours nos chemises!... Vous direz ce que vous voudrez, moi, je trouve que ce n’est pas délicat... On a beau avoir une forte lingerie, c’est que seize chemises ça compte dans un trousseau...

Le déjeuner était fini. Nous nous levâmes de table, et Lechat, prenant mon bras, m’entraîna très vite, en me disant qu’il allait me montrer ses exploitations agricoles... Et nous partîmes...

* * * * *

Débarrassé de sa femme. Lechat était redevenu gai, vif, loquace et plus vantard que jamais. Il me supplia de ne pas croire un mot de ce qu’elle avait raconté pendant le déjeuner et m’affirma sur l’honneur qu’il était libre-penseur, qu’il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, et qu’au fond il se moquait pas mal du peuple, quoique socialiste... Il me confia aussi qu’il avait une maîtresse à la ville, pour laquelle il dépensait beaucoup d’argent, et que toutes les belles filles de la campagne raffolaient de lui.

--Ah! la pauvre femme, conclut-il, comme je la trompe! comme je les trompe toutes!

Nous visitâmes les étables, les écuries, la basse-cour, et il ne me fit grâce ni d’une vache, ni d’une poule, disant le nom de chaque bête, son prix, ses principales qualités. En traversant le parc, il voulut bien m’apprendre qu’il possédait douze mille chênes de hautes futaies, trente-six mille sapins, vingt-cinq mille neuf cent soixante douze hêtres. Quant aux châtaigniers, il en avait tant, qu’il ne pouvait en savoir le nombre exact. Enfin, nous débouchâmes sur la campagne.

Une grande plaine s’étendait devant nous, rase, sans un brin d’herbe, sans un arbre. La terre, unie comme une route, avait été soigneusement hersée et passée au rouleau; le vent y soulevait des nuages de poussière qui se tordaient en blondes spirales, et s’échevelaient dans le soleil. Je m’étonnai de n’apercevoir, en plein mois d’août, ni un champ de blé, ni un champ de trèfle...

--Ce sont mes réserves, me dit Lechat... Je vais t’expliquer... Tu comprends, je ne suis pas un agriculteur, moi; je suis un agronome... Saisis-tu bien la différence?... Cela veut dire que je cultive en homme intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan... Eh bien! j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine, des betteraves... Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à quoi ça sert-il?... Et puis le blé, les betteraves, l’orge, l’avoine, c’est vieux comme tout, c’est usé... Il faut autre chose; le progrès marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré pour que, moi, Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze millions, agronome socialiste, je le sois aussi... On doit être de son siècle, que diable!... Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture... Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre... Quelle révolution!... Mais te rends-tu bien compte de toutes les conséquences!... Tu n’as pas l’air de comprendre? Avec mon système, je supprime les colonies, simplement, et du même coup, je supprime la guerre!... Tu es renversé, hein! tu n’aurais jamais pensé à cela, toi?... On n’a plus besoin d’aller au bout du monde pour chercher ces produits... Dorénavant, on les trouve chez moi... Vauperdu, voilà les véritables colonies! C’est l’Inde, c’est la Chine, l’Afrique, le Tonkin... Seulement, je l’avoue, ça ne pousse pas encore... Non... On me dit: «Le climat ne vaut rien...» De la blague! le climat ne fait rien à l’affaire... C’est l’engrais. Tout est là... Il me faut un engrais, et je le cherche... J’ai un chimiste, pour qui j’ai fait bâtir, là-bas, derrière le bois, un pavillon et un laboratoire... C’est lui qui cherche, depuis trois ans... Il n’a pas trouvé, mais il trouvera... Ainsi, ce que tu vois là, c’est du riz, tout cela c’est du riz... Moi, je crois une chose, c’est que les oiseaux qui en ont assez du blé, depuis le temps qu’ils en mangent, se sont jetés sur le riz et qu’ils n’en ont pas laissé un grain... Voilà ce que je crois... Aussi, je les fais tous tuer... Tu peux regarder, il n’y a plus un oiseau sur ma propriété... J’ai été malin, je paie deux sous le moineau mort, trois sous le verdier, cinq sous la fauvette, dix sous le rossignol, quinze sous le chardonneret. Au printemps, je donne vingt sous pour un nid avec ses œufs. Ils m’arrivent de plus de dix lieues à la ronde... Si cela se propage, dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de la France. Marchons... je vais te montrer maintenant, quelque chose de curieux.

Et faisant tourbillonner sa canne dans l’air, il se mit à arpenter la rizière à grandes enjambées, se baissant parfois pour arracher un brin d’herbe, qu’il rejetait, après l’avoir examiné, en disant:

--Non, c’est du chiendent.

Au bout d’une heure de marche sur la terre poussiéreuse et brûlante, nous arrivâmes devant un vaste champ tout vert qui, partant de la bordure d’une grande route, montait en pente douce, jusqu’à la lisière des bois... Et, pareil aux personnages des tragédies classiques, je demeurai stupide... Sur le fond clair de la luzerne, se détachait en trèfle, d’un violet sombre, toutes les lettres, nettement dessinées, qui forment le nom de THÉODULE LECHAT. Le nom était non seulement lisible sur la nappe verte, mais il semblait vivant. La brise, qui balançait l’extrémité des herbes, et les faisait onduler, comme des vagues, parfois agrandissait les lettres du nom, parfois les rétrécissait suivant sa direction et son intensité. Lechat, épanoui, contemplait son nom qui frissonnait, dansait et courait, étoilé çà et là de coquelicots, sur la mer de verdure éclatante. Il jouissait de voir ce nom magique, étalé à la face du ciel, exposé sans cesse aux regards des passants, qui, sans doute, s’arrêtaient devant ce nom, l’épelaient et le prononçaient avec une sorte de crainte mystérieuse... Ravi et charmé, il murmurait tout bas scandant chaque syllabe:

--Théodule Lechat! Théodule Lechat!

Le visage rayonnant d’une joie triomphante, il se tourna vers moi:

--C’est trouvé, hein?... J’ai fait venir, figure-toi, un jardinier célèbre de Paris pour semer ce champ, parce que, tu le penses bien, personne ici n’était capable d’un tel tour de force... C’est flatteur, n’est-ce pas, de voir son nom écrit comme ça?... On se dit tout de suite en voyant ce nom: «C’est pas un mufle au moins, celui-là.» Et puis, si tout le monde signait ses champs, il n’y aurait plus de contestations dans la propriété?... Oh! j’ai encore d’autres idées plus épatantes!... Viens par ici.

Nous longeâmes le champ de luzerne, pénétrâmes dans le bois à travers une jeune taille de châtaigniers, et comme nous atteignions une large allée, ratissée ainsi qu’une avenue de parc, nous vîmes venir une pauvresse dont le dos ployait sous le faix d’une bourrée de bois mort. Deux petits enfants, en guenilles et pieds nus, l’accompagnaient. Lechat devint pourpre, une flamme de colère s’alluma dans ses yeux et la canne levée, il se précipita vers la pauvre femme.

--Mendiante, voleuse, cria-t-il, qu’est-ce que tu viens faire chez moi? Je ne veux pas qu’on ramasse mon bois mort, je ne veux pas, misérable vagabonde!... Allons, jette ma bourrée... Veux-tu bien jeter ma bourrée, quand j’ordonne!

Il saisit le fagot par la hart qui le liait, et le secoua si violemment que la femme roula avec la bourrée sur la route.

--Et qu’est-ce qui t’a permis de fouler mes allées de tes sales pieds, dis? tu crois peut-être que c’est pour toi que je les fais ratisser, hein, mes allées, vieille voleuse?... Veux-tu me répondre quand je te parle!

La femme, toujours à terre, gémissait.

--Mon bon monsieur, je ne vous fais pas de tort. J’avons toujours ramassé le bois... Et personne, par charité, ne nous a rien dit... Nous sommes si malheureux!

--Personne, ne t’a rien dit, riposta le féroce châtelain en brandissant sa canne... Est-ce donc que je ne suis personne, moi? Je suis M. Lechat, tu entends, M. Lechat de Vauperdu... Tiens, voleuse, tiens mendiante!

La canne tombait et retombait sur la vieille bûcheronne, qui pleurait, se débattait, appelait au secours, pendant que les petits enfants, effrayés, poussaient des cris déchirants... Et l’on entendait, entre des soupirs et des sanglots, la voix de la pauvresse qui disait:

--Aïe! aïe! vous n’avez pas le droit de me battre, méchant homme... Aïe! aïe! Je vous ferai condamner par le juge de paix. Aïe! aïe! je le dirai aux gendarmes!

Lechat, au mot de gendarmes, s’arrêta net... Son œil, injecté de sang, prit une expression subite d’effroi, et son visage empourpré, tout à coup pâlit. Il tira de son porte-monnaie une pièce d’or, la glissa, presque suppliant, dans la main de la vieille.

--Voilà vingt francs, pauvre femme, lui dit-il... Tu vois, c’est vingt francs. Ha! ha!... C’est beau, vingt francs, hein?... Et puis, tu sais, ramasse du bois tant que tu voudras... Tu as bien vu, dis!... C’est vingt francs... Quand tu n’en auras plus, tu viendras m’en demander. Allons, au revoir.

Nous rentrâmes au château, silencieux.

L’heure du départ approchait. Au moment de monter en voiture, Lechat me dit:

--Tu as vu, la vieille femme dans le bois?... Oui... Eh bien, son mari, c’est une voix de plus pour moi aux élections!... Qu’est-ce que tu veux? Aujourd’hui, il faut bien corrompre le peuple.

Et, ricanant d’un rire sinistre, qui lui découvrait les dents, il ajouta:

--Et le battre!

AVANT L’ENTERREMENT

Le maît’Poivret descendit de sa carriole devant la boutique de son gendre Pierre Gasselin, attacha le cheval à un gros anneau de fer, scellé dans la bordure du trottoir, et, ayant, par trois fois, éprouvé la solidité du nœud de la longe, il entra dans la boucherie, en faisant _clarer_ son fouet.

--Y a-t-y du monde? cria-t-il.

Le chien qui dormait, barrant le seuil de son corps étendu, se leva grognant, et alla se recoucher plus loin. La boutique était déserte, et comme c’était un jeudi, l’étal à peu près dégarni de viande. Un quartier de bœuf presque noir gisait sur le billot couvert de mouches bourdonnantes; à l’un des crocs mobiles du plafond, un cœur de veau pendait, fendu par le milieu. Dans un coin, au fond d’une bassine de cuivre, des os sanguinolents et des paquets de graisse jaunâtre commençaient de pourrir; et de cela une odeur s’exhalait, l’odeur affadissante de la mort qui vous soulève l’estomac, dans les hôpitaux et les charniers.

--Y a-t-y du monde? répéta maît’Poivret. Hé! Gasselin!... Où qu’t’es!

Gasselin sortit du café Gadaud, situé juste en face de la boucherie, de l’autre côté de la rue. Il s’essuya la bouche du revers de sa main, ralluma sa pipe éteinte et accourut, disant:

--Me vlà!... Me v’là!

Il était nu-tête, la face toute rose, grasse et fraîche, les manches de sa chemise relevées jusqu’à la saignée. Son tablier de toile blanche, étoilé de taches rouges, le recouvrait tout entier, depuis le foulard bleu, noué très lâche autour du cou, jusqu’aux sabots, où ses pieds étaient nus. Son _foiril_ dansait le long de sa jambe gauche au bout d’une chaîne d’acier. Il s’avança sur son beau-père et lui tendit la main.

--Ça va-t-y comme vous v’lez!

--Ça va, mon gars, ça va tout bellement.

--Faut-y donner d’l’avoine à votre cheval...

--Pargué non! Il a bu et mangé à c’matin... J’viens d’la foire d’Chassant, mon gars!...

--C’était-y une bonne foire!

Maît’Poivret hocha le chef; il répondit simplement:

--Oua!... oua!... Point tant bonne, point mauvaise itout... Les prix s’tiennent cor...

Changeant de ton:

--Eh ben? quoi donc? En arrivant à la Mansonnière le petit gars Auguste m’a appris l’malheur...

--Ben oui!... Ben oui!...

--Alors, j’ons point dételé... j’ons seulement donné quat’litres d’avoine à mon cheval... Et pis me v’là.

Pierre Gasselin demanda:

--Vous allez p’tête ben vous rafraîchir?

--Ma foi, c’est point d’refus... J’ons la gueule sèche quasiment comme un four... Alors, c’est ben vrai, c’est pas d’la frime, all’ est morte, ta femme?

Le boucher prit sa pipe, en secoua la cendre sur le talon de son sabot.

--Elle est ben morte, dit-il, c’te nuit, sur le coup de deux heures... Oui, deux heures et demie peut-être... dans ces tournants-là, quoi!

--C’te nuit, fit Poivret, qui balança la tête... quen!... quen!... quen!... Voyez-vous ça?... quoi qu’y a pris? C’est donc une maladie enragée, un coup de sang?

Gasselin expliqua:

--C’est point un coup d’sang, maît’Poivret, non, point un coup d’sang... C’est du ventre... Le ventre a gonflé, gonflé!... Elle a crié! crié! ah! mazette, qu’elle a crié!... Et pis, elle est morte... v’là comment elle est morte... mais on m’out’ra point d’l’idée une chose...

--Quelle chose, mon gars?

--Eh ben, v’là... Il y a quinze jours, p’tête douze... p’tête pus, p’tête moins... Enfin, il y a quinze jours, vout’fille m’a dit j’sais quoi... J’crai qu’elle m’a traité d’cochon, d’soulaud, à cause d’une fête que j’avions fait avec le gars Bacoup et l’gars Mauté... Alors, j’y dis d’me fout’e la paix... mais gentiment, pas fâché, en ami, quoi!... Mais v’là qu’elle m’agonit d’sottises, plus fô!... Et pis ça, et pis l’aut’e, Alors j’y ai donné une claque, et pis un coup d’pied dans l’ventre. Mais vous pensez ben, maît’Poivret, c’était pour jouer, sans malice. J’voulais pas lui faire du mal... Là-dessus on se remet... Le lendemain elle se plaignait, elle disait: «J’sais pas c’que j’ai dans l’ventre... J’ai quéque chose dans l’ventre pour sûr... Une bête, une grosse bête qui m’mange!» Ça n’l’empêchait point d’aller, de venir, de servir les clients... Avant-z’hier ça l’a repris plus fô... Elle s’est couchée... elle a gonflé!... Et elle gueulait!... Enfin, elle est morte!... Du diable si j’aurais jamais cru qu’un coup de pied dans l’ventre, comme ça, en jouant, pas fâché, ça pouvait crever une femme.

Poivret se gratta la nuque, et, tout songeur, il répéta:

--Quen!... quen!... quen!... voyez-vous ça!

Il ajouta d’un air moitié navré, moitié résigné:

--Ce que c’est que d’nous, pourtant!... C’est comme la Poivrette, sa mère, et défunt ma femme... all’ est morte et dans un rien d’temps!... Un âbre qui y a tombé d’sus le cô, tu sais ben, le sacré grand noyer d’la ferme!

--Ben oui!... ben oui!... gémit Gasselin... Vous v’lez p’t’ête ben la vouà, vout’fille... Elle est là-haut, maît’Poivret.

Poivret répondit:

--Tout d’même, mon gars... Allons la vouà!...

Et tous les deux ils traversèrent l’arrière-boutique, s’engagèrent dans un escalier obscur, et s’arrêtèrent devant une porte entre-bâillée.

Le beau-père dit au gendre:

--Passe devant, té!

--Non, vous, maît’Poivret...

--Non, mon gars, non... C’est té...

Ils entrèrent dans la chambre, en marchant sur la pointe du pied...

Maît’Poivret s’était découvert, tournait, très respectueux, sa casquette dans ses mains. Ses petits yeux étaient devenus tout ronds, énormes; ses lèvres rejointes fermaient sa bouche en deux plis bombants qui donnaient à sa physionomie une singulière expression d’effarement comique et d’émotion comprimée. Il regarda autour de lui.

Sur le lit, une femme était couchée, la figure renversée, les traits affreusement tirés, le teint plombé, le corps rigide sous le drap qui moulait les parties saillantes et les formes cadavériques. Ses mains, croisées sur la poitrine, tenaient un crucifix. Près du lit, une vieille veillait et priait, et près de la vieille, sur une table ornée d’une nappe blanche, deux bougies brûlaient, flanquant de leur lueur triste un autre crucifix plus grand. Un aspergeoir, fait de quelques brindilles de bouleau, trempait dans un pot de terre rougeâtre rempli d’eau bénite.

Maît’Poivret se signa et s’approcha du lit. Pendant quelques minutes, il considéra sa fille, essayant parfois de se pencher sur elle, comme s’il eût voulu l’embrasser, puis, se redressant subitement, envahi par une crainte vague qu’il eût été incapable d’expliquer... A la fin, il posa sa grosse main noueuse sur la main de la morte, et il la retira aussitôt en faisant une grimace douloureuse, ainsi qu’un homme qui s’est brûlé à un fer chaud. Il alla retrouver son gendre qui était resté au milieu de la pièce, et il lui dit à voix basse:

--All’ est ben morte!... all’ est fraide! mâtin qu’all’ est fraide!

Ils redescendirent, gênés, affadis, troublés malgré eux par le grand mystère de la mort qu’ils ne comprenaient point.

--Mâtin qu’elle est fraide! répétait maît’Poivret, en rythmant de cette exclamation le bruit sourd de ses sabots sur les marches de l’escalier...

A quoi Gasselin répondait:

--Et jaune? Et jaune?

Dans la boutique, ils se regardèrent.

--Vous v’lez p’tête prendre un verre pour vous remettre? demanda le gendre.

Et le beau-père remercia.

--J’veux ben! J’veux ben!... Et dire qu’y a pas cinq jours, all’ s’portait comme père et mère... Quen! quen! quen! voyez-vous ça?...

Lentement ils traversèrent la rue, Poivret marmonnant: «Qu’elle est fraide!» Gasselin ripostant: «Et jaune, maît’Poivret?»

Attablés, au café, devant une bouteille de vin, ils restèrent d’abord silencieux. Poivret remplit les verres en faisant couler le liquide de haut.

--A ta santé, dit-il.

--A la vôtre, maît’Poivret, répondit Gasselin.

Puis ils causèrent longtemps du prix de la viande, de la qualité des pâturages, de la foire de Chassans... Maît’Poivret se plaignait qu’on ne vendait plus les anthenais comme autrefois.

--Si j’navions point les Spagnols, et les Arméricains, pour nous acheter nos bêtes, quoi que j’deviendrions.

Comme ils se levaient, ayant bu deux bouteilles de vin, et tout à fait ragaillardis, Poivret dit à Gasselin:

--C’est pas tout ça, mon gars... quand est-ce que j’l’enterrons!

--Eh ben! voilà qu’est l’embarras... Demain, vendredi, j’tue!

Le beau-père approuva:

--Ben oui!... ben oui!...

--J’peux pas l’enterrer demain!

--Ben non! ben non!

--Samedi, c’est l’marché!...

--Ben oui! ben oui!...

--J’peux pourtant pas laisser gâter ma viande.

--Ben non!... ben non!

--C’est bien embarrassant, maît’Poivret...

Il y eut un silence de quelques minutes. Le maît’Poivret réfléchissait. Enfin, sur un ton confidentiel, il prononça:

--J’vas t’dire, mé... C’est qué va se gâter itout, la pauv’femme!

--Ben oui!... ben oui!

--Et qué va faire tourner ta viande!

--Ben oui!... ben oui! quoi faire, maît’Poivret, dites, quoi faire?

Maît’Poivret réfléchit encore, très grave, le menton dans la main, et il dit, en faisant un geste large:

--Si j’reprenions une autre bouteille.

L’OISEAU SACRÉ

A quelques lieues de ma chaumière, dans un des plus fertiles terrains qui soient en France, se trouve une propriété immense. Elle appartient, depuis dix ans seulement, à un banquier célèbre, et ne sert que de rendez-vous de chasse. Le château fut, en partie, démoli par la première Révolution. Il n’en reste plus qu’une tour de brique, découronnée, et quelques murs branlants qu’envahissent les herbes arborescentes et la mousse. Le banquier avait eu l’idée de le reconstruire, d’après les plans anciens; mais il y a renoncé, à cause de la dépense. Il possède déjà, près de Paris, un domaine historique, et cela suffit à son orgueil. Les communs très beaux, très bien conservés, ont été aménagés en maison d’habitation, et font encore superbe figure dans le vaste parc planté d’arbres géants, tapissé de royales pelouses, qui vont, en oudulant, rejoindre la forêt du P..., une forêt de l’État, renommée pour la splendeur de ses hautes futaies. A droite, sur un parcours de dix kilomètres, s’étendent, entrecoupées, çà et là, de taillis et de bosqueteaux, les terres qui dépendent de la propriété. Le nouvel acquéreur a beaucoup agrandi le primitif domaine. Tout autour du château, il a acheté des champs, des fermes, des bois, des prés, de façon à se créer une sorte d’inviolable royaume, où il puisse être le seul maître, un maître rude, implacable, et qui ne badine pas avec ses droits de propriétaire. Car il n’a aucune visée politique sur ce pays. Les paysans, appâtés par l’or du banquier, ont, peu à peu, cédé le sol qu’ils détenaient. Ils sont partis travailler ailleurs. Seuls, demeurent quelques vieillards, des bûcherons, et des pauvres. La rencontre en est sinistre et fait frissonner.

Je me souviens d’avoir vu là, enfant, des champs couverts de récoltes, des prairies grasses, des fermes, d’où s’échappait, alerte et joyeuse, la bonne chanson du travail. Comme tout cela est changé, aujourd’hui. Je ne reconnais plus rien de mes paysages familiers. On dirait qu’un mauvais vent est passé qui a détruit, tout à coup, cette gaieté généreuse du sol, qui a desséché cette sève jadis si puissante. Plus de blé, plus d’orge, plus d’avoine. Les haies elles-mêmes, aux douves larges et feuillues, sont rasées. A droite et à gauche de la route, jusqu’à la lisière de la forêt, symétriquement, les champs sont plantés de sombres et grêles mahonias, et, de place en place, on a semé des carrés de sarrasin et de luzerne qu’on laisse pourrir sur pied. Les clôtures hérissent leurs piquets de bois, pressés l’un contre l’autre, et défendent les approches de ce domaine infranchissable où se pavane le faisan, où tout est sacrifié au faisan, où le faisan a des allures d’oiseau sacré, d’oiseau divinisé, nourri de baies parfumées, de graines précieuses, servies par des gardes, vigilants et dévots comme les prêtres à la barbe tressée qui veillaient, dans l’antique Égypte, sur les ibis sacrés. Les chenils, avec des clochetons, d’immenses faisanderies, avec des tourelles, remplacent les fermes au toit moussu, et les treillages rigides de fil de fer courent là où je voyais autrefois s’élever les haies de coudrier, et monter, si fins, si légers sur le ciel, les trembles au feuillage d’argent. De place en place, des maisons de gardes dardent sur la campagne les regards de leurs fenêtres redoutées. Les pauvres qui cheminent à l’aventure, et les vagabonds, en quête d’un abri nocturne, passent vite sur cette terre, où il n’y a rien pour leurs fatigues et pour leur faim, et où les berges des fossés mêmes leur sont hostiles. Si par hasard, les petits marchands ambulants, équivoques et pitoyables rôdeurs de marché, écumeurs de foires, s’attardent sur ces chemins ingrats, les gardes ont bien vite fait de les chasser. A peine ont-ils dételé, et mis aux entraves leur maigre haridelle, à peine si, près de leur voiture, dont les brencards sont en l’air, et la bâche déchirée, ont-ils allumé un feu de feuilles ramassées et de branches mortes, pour faire cuire les pommes de terre de leurs repas, les gardes arrivent.

--Allez-vous-en, tas de brigands!... Que faites-vous ici?

--Mais la route est à tout le monde...

--Et le bois que tu as volé, est-il à tout le monde?... Allons circule... au diable! ou je te dresse un procès-verbal!...

Et quelquefois, en se levant, un faisan accompagne ces paroles de menaces d’un bruit d’ailes moqueur.

On les voit, par troupes, les volatiles sacrés, derrière les treillages, courir dans les petits layons, sous les touffes ombreuses des mahonias, se glisser entre les tiges frissonnantes du sarrasin, se jucher fièrement sur les lattes des clôtures, insolents dans leur plumage de mauvais riches, se poudrer, sur la route, au soleil. On est obsédé par le faisan; partout où la vue se pose, elle rencontre un faisan. Le fusil sur l’épaule, l’air sauvage, des gardes sont échelonnés le long de la route, et veillent sur les oiseaux que les paysans pourraient, en passant, assommer d’un coup de bâton. Ces hommes en képi, qui vous dévisagent d’un coup d’œil brutal, ces canons brillant dans l’air, ces champs rasés ou couverts de feuillages obscurs, cela finit par vous obséder. On ne sait plus où l’on est. Il semble que l’on marche, dans un pays ennemi, sur un sol ravagé et conquis. Il vous revient des souvenirs noirs d’autrefois, d’incertaines et douloureuses visions de défaites passées... Oui, c’était la même tristesse, le même silence, le même deuil de la terre, le même appesantissement là-bas à l’horizon! Que va-t-il arriver? Quels cadavres? Quelles fuites? Quels désastres, aux tournants du chemin? Cette évocation des jours sombres, des grandes plaines foulées, vous entre dans le cœur, vous poursuit, vous affole. Et les piquets des clôtures, hérissant de chaque côté de la route leurs pointes luisantes, me font l’effet de baïonnettes victorieuses, ondulant à perte de vue, sous l’implacabilité du ciel.

* * * * *

Il faisait très chaud, ce jour-là, et comme j’avais marché longtemps, j’avais très soif, je m’arrêtai à la porte d’une petite maison accroupie tristement au bord de la route, et je demandai du lait. Dans le fond de la pièce, il y avait un homme qui mangeait un morceau de pain bis. Il ne se retourna pas. Des enfants déguenillés grouillaient autour de lui. Un fusil était accroché au-dessus de la cheminée. De cet intérieur triste s’exhalait une odeur violente de pauvreté! En m’apercevant, un enfant, le visage tout effaré, pleura. Alors, une femme que je n’avais pas vue, parut sortir de l’ombre. Elle était effroyablement maigre et grimaçante, pareille à un spectre de misère. Ses yeux avaient une telle lueur de haine, un tel flamboiement de meurtre qu’ils m’intimidèrent. Elle me considéra, pendant quelques secondes, terrible et muette, puis, haussant les épaules, elle dit:

--Du lait!... Vous demandez du lait?... Mais il y a pas de lait ici!... Il faudrait des vaches, pour ça! Et voyez donc! y a pus que des faisans, des faisans de malheur!...

Et, d’un air farouche, elle regarda devant elle les champs de mahonias qui s’étendaient au loin, protégeant de leur ombre, et nourrissant de leurs baies «l’oiseau de malheur» qui lui avait pris sa vache, qui lui avait pris son champ.

L’homme n’avait pas levé la tête. Assis sur un escabeau, le dos voûté, les deux coudes sur ses genoux, il continuait de manger son morceau de pain dur. Sur la terre battue, les enfants, pêle-mêle accroupis, monceau de loques et de chairs hâves, continuaient de piailler, effrayés de ma présence. J’entrai dans le pauvre tandis, ému de tant de pauvreté.

--Vous avez l’air bien malheureux, mes amis, dis-je, en distribuant aux enfants quelques pièces de monnaie. Pourquoi n’êtes-vous pas partis d’ici? Tout le monde est parti d’ici.

--Où aller donc?... me demanda la femme.

--Je ne sais pas... N’importe où... Et vous n’avez pas de travail ici?...

--Il ébranchait les arbres, pour le château... Mais, ils l’ont renvoyé, ces canailles, à cause qu’ils disent qu’il va à l’affût, la nuit, pour tuer les faisans... Ah! les brigands... Trois fois, ils l’ont pris, et l’ont condamné à huit jours de prison... Il en revient depuis avant-hier.

--Tais-toi! fit l’homme, qui tourna vers moi sa face de bête méfiante et traquée.

--Pourquoi donc que je me tairais?

--Tais-toi! fit-il encore d’une voix impérieuse.

A ce moment, parut sur le seuil un garde. La femme s’était jetée devant lui, toute frémissante de colère, comme pour l’empêcher d’entrer.

--Qu’est-ce que tu viens faire ici? Je te défends d’entrer ici! Tu n’as pas le droit d’entrer d’ici! Va-t’en!

Le garde voulait entrer. La femme rugit.

--Ne me touche pas, assassin... Ne me touche pas... ou tu t’en repentiras, c’est moi qui te le dis.

Alors le garde demanda:

--Motteau est-il ici?

--Ça ne te regarde pas.

--Motteau est-il ici?

--Qu’est-ce que tu lui veux encore?

--J’ai encore ramassé, ce matin, de la plume de faisan à la Voie-Blanche... Et j’ai reconnu sur la terre les traces de Motteau.

--Tu mens!...

--Je mens?

--Oui, tu mens...

--Non, en vérité, je ne mens pas... Et dis-lui qu’il prenne garde... Car la fois qu’on le pincera, ce sera la bonne...

--Prends garde, toi-même..., assassin, voleur..., parce que, parce que, parce que...

Motteau s’était levé et s’avançait vers la porte.

--Allons, tais-toi..., dit-il à sa femme.

Et, s’adressant au garde:

--Tu te trompes, Bernard... Ce n’est pas moi... J’en ai assez de ta prison... Ce n’est pas moi... Cette nuit, j’étais malade, j’avais la fièvre... Ce n’est pas moi...

--Je dis ce que je dis. Et ce fusil, au-dessus de la cheminée!... On t’avait pourtant confisqué le tien...

--Ce fusil?...

--Oui, ce fusil...

--C’est rien. C’est un vieux fusil, il ne part pas... Ce n’est point pour tes faisans, ce fusil-là.

Les deux hommes échangèrent un regard de haine sauvage. Et après avoir jeté sur moi un coup d’œil soupçonneux, le garde s’en alla, répétant encore:

--Je dis ce que je dis.

Alors, Motteau vint reprendre sa place sur l’escabeau et, longtemps, perdu dans un rêve sombre, tandis que sa femme gémissait, il regarda son fusil, dont les canons rouillés s’attristaient, attendant l’embuscade des nuits vengeresses, et le drame sanglant des fourrés, sous la lune.

L’ENFANT

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et Motteau déposa ainsi:

«Voilà, monsieur le président... Vous avez entendu tous ces gens, mes bons voisins et mes chers amis... Ils ne m’ont pas épargné; c’est juste... Ah! ils n’en menaient pas large, tant que j’étais à la Boulaie-Blanche, et qu’il n’y avait pas de gendarmes entre eux et les canons de mon fusil... Ils ne m’aimaient pas, bien sûr, mais ils se seraient gardés de laisser rien paraître de leur haine, parce qu’ils savaient qu’on ne badine pas avec Motteau... Aujourd’hui, c’est une autre histoire... Tenez, ça me fait hausser les épaules et je ris malgré moi... Maheu, le borgne Maheu qui est venu vous dire que j’étais un assassin et un voleur, eh bien! Maheu, c’est lui, qui, l’an dernier, dans la vente Gravoir, tua le garde de Blandé... Ne dis pas le contraire, canaille, j’étais avec toi... Léger, le bossu Léger, qui, tout à l’heure, vous a débité un tas d’hypocrisies, Léger a volé l’église de Pontillon, il y a six mois... Oh! il n’aura pas l’effronterie de nier... Nous avons fait le coup ensemble... Pas vrai, Léger?... Vous ne savez pas, monsieur le président, qui est-ce qui a tordu le cou à maît’Jacquinot, quand il s’en revenait, le soir, de la foire du Feuillet?... Vous avez emprisonné un tas d’innocents pour ça, fait des enquêtes et des enquêtes... C’est Sorel, Sorel qui, à l’instant, vous demandait ma tête... Eh bien! quoi? tu ne protestes pas, camarade? C’est que, voyez-vous, pas moyen; pendant qu’il étranglait le vieux, moi, je fouillais dans les poches, hé, hé!... Ça vous étonne?... Mais regardez-les les donc!... Ah! on n’est plus fier, mes gars, on n’est plus arrogant, on tremble, on pâlit, et on se dit qu’en dénonçant Motteau, dont on voulait se débarrasser, c’est soi-même qu’on a dénoncé, et que la même guillotine nous coupera le cou, à tous...

«Monsieur le président, ce que je vous dis, c’est la vérité... et vous pouvez me croire... nous sommes tous comme ça à la Boulaie-Blanche. Dame! ça se comprend!... à deux lieues, tout autour du hameau, point de terre; rien que la bruyère et des ajoncs d’un côté; rien que du sable et de la pierre de l’autre... Des petits bouleaux grêles, de place en place, ou bien des pins qui se rabougrissent et ne poussent pas... Les choux eux-mêmes ne viennent point dans nos jardins... C’est un pays maudit... Comment voulez-vous qu’on vive là-dedans?... Le bureau de bienfaisance, n’est-ce pas?... Une jolie blague, allez; ça ne donne rien, ou ça ne donne qu’aux riches... Alors, comme on est pas trop loin du bois, on commence par braconner... Des fois, ça rapporte, mais il y a bien aussi de la morte-saison... sans compter les gardes qui vous traquent, les procès, la prison... Mon Dieu! la prison, ça va encore!... On est nourri, et puis on y fait des collets en attendant de sortir... Je vous le demande, monsieur le président, qu’est-ce vous feriez à notre place?... Travailler au loin?... aller s’engager dans les fermes?... Mais si on dit que nous sommes de la Boulaie-Blanche, c’est comme si on arrivait de l’enfer... on nous chasse à coups de fourche... Alors, il faut bien voler puisqu’il faut bien vivre!... Et quand on se décide à voler, il faut aussi se décider à tuer... L’un ne va pas sans l’autre... Si je vous raconte tout cela, c’est qu’il faut que vous sachiez ce que c’est que la Boulaie-Blanche, et que la faute en est plus encore aux autorités qui ne se sont jamais occupées de nous, et qui nous isolent de la vie, comme des chiens enragés et des pestiférés.

«Maintenant, j’arrive à l’affaire.

«Je me suis marié, il y a juste un an, et ma femme devint grosse, dès le premier mois. Je réfléchis. Un enfant à nourrir, quand déjà on ne peut pas se nourrir soi-même, c’est bête.--«Il faut faire disparaître ça!» dis-je à ma femme. Justement, il y a près de chez nous une vieille rôdeuse qui s’entend à ces manigances... Moyennant un lièvre et deux lapins que je lui donne, elle apporte à ma femme, des plantes et puis des poudres, avec lesquelles elle combine je ne sais quel breuvage... Ça ne fait rien, rien... On essaye plus de vingt fois... rien. La vieille rôdeuse nous dit: «Ne vous inquiétez pas, il est bien mort, j’vous dis qu’il viendra mort.» Comme elle avait, dans le pays, la réputation d’une sorcière bien savante, je ne me tourmente plus, et je me dis: «C’est bon, il viendra mort.» Mais elle avait menti, la vieille voleuse, vous allez voir.

«Une nuit, par une belle lune, j’avais tué un chevreuil... Je m’en revenais, mon chevreuil sur le dos, bien content, car on ne tue pas des chevreuils toutes les nuits... Il était à peu près trois heures, quand j’arrivai chez nous... Il y avait de la lumière à la fenêtre... Cela m’étonne; je frappe à la porte, qui est toujours barricadée en dedans, quand je ne suis pas là... On n’ouvre pas... Je frappe de nouveau et plus fort... Alors j’entends comme une petite plainte, puis un juron, puis un pas traînant qui glisse sur les carreaux... Et qu’est-ce que j’aperçois?... Ma femme à moitié nue, pâle comme une morte, et tout éclaboussée de sang!... D’abord, je pense qu’on a voulu l’assassiner... Mais elle me dit: «Pas tant de bruit, imbécile, tu ne vois donc pas que j’accouche?» Tonnerre de Dieu!... Ça devait arriver un jour ou l’autre... Pourtant, dans le moment, j’étais à cent lieues de ça!... J’entre, je jette le chevreuil dans un coin, j’accroche le fusil au clou: «Il est venu mort au moins?», demandai-je à ma femme. «Ah! oui, mort!... Tiens!» Et je vis sur le lit, au milieu de nippes sanglantes, quelque chose de nu qui se tortillait... Je regarde ma femme; ma femme me regarde, et pendant cinq minutes, nous sommes restés silencieux... Cependant, il fallait prendre un parti.

--«As-tu crié? dis-je à ma femme.

--«Non!

--«As-tu entendu quelqu’un rôder autour de la maison?

--«Non!

--«Pourquoi avais-tu de la lumière?

--«Il n’y avait pas deux minutes que la chandelle était allumée, quand tu as frappé.

--«C’est bon.»

«Alors, je saisis l’enfant par les pieds, et, rapidement, comme on fait pour les lapins, je lui assène sur la tête un vigoureux coup de la main... Après quoi, je le fourre dans mon carnier, et je reprends mon fusil... Vous me croirez si vous voulez, monsieur le président, mais je vous donne ma parole que j’ai toujours ignoré si c’était une fille ou un garçon...

«J’allai vers la Fontaine au Grand Pierre... Tout autour, jusqu’à l’horizon, ce n’est que de la bruyère maigre, qui pousse entre des tas de cailloux. Pas un arbre, pas une maison proche, pas un chemin qui aboutisse là!... En fait d’êtres vivants, on ne voit parfois que des moutons qui paissent, les bergers de temps à autre, quand il n’y a plus d’herbe, là-bas, dans les champs... Auprès de la fontaine, se trouve une carrière de marne, profonde et abandonnée depuis des siècles... Les broussailles dissimulent aux yeux, la gueule béante des puits... C’est là que je viens cacher mon fusil, lorsque je suis averti de la visite des gendarmes... Qui oserait s’aventurer en cet endroit désert, et que bien des gens croient hanté des revenants?... Donc rien à craindre... Je jetai l’enfant dans la carrière, et j’entendis le bruit de sa chute, au fond... ploc!... Le petit jour pointait très pâle, derrière le coteau...

«En rentrant, dans le chemin de la Boulaie-Blanche, derrière la haie, j’aperçus une forme grise, quelque chose comme un dos d’homme ou de loup,--on ne distingue pas toujours très bien, dans le demi-jour, malgré l’habitude--qui se glissait doucement, se baissait, rampait, s’arrêtait... «Hé! criai-je, d’une voix forte, si t’es un homme, montre-toi, ou je tire.--Tiens, c’est toi, Motteau, dit la forme, en se redressant tout à coup.--Oui, c’est moi, Maheu, et souviens-toi bien qu’il y a toujours un coup de chevrotines dans mon fusil, pour les trop curieux.--Oh! il n’y a pas de mal. Je relevais mes collets. Mais, dis donc, il n’y a pas que les chevreuils qui bêlent quand on les tue...--Non! il y a aussi les lâches comme toi, vilain borgne.» J’épaulai, mais, je ne sais pourquoi, je ne tirai pas... j’ai eu tort. Le lendemain, Maheu allait chercher les gendarmes...

«Maintenant, monsieur le président, écoutez-moi bien... Il y a, au village de la Boulaie-Blanche, trente feux, c’est-à-dire, trente femmes et trente hommes... Avez-vous compté combien, dans ces trente feux, il y a d’enfants vivants?... Il y en a trois... Et les autres, et les étouffés, et les étranglés, et les enterrés, les morts enfin?... les avez-vous comptés?... Allez retourner la terre, là-bas, à l’ombre maigre des bouleaux, au pied frêle des pins; sondez les puits, remuez les cailloux, éparpillez au vent les sables des carrières; et dans la terre, sous les bouleaux et les pins, au fond des puits, parmi les cailloux et le sable, vous verrez plus d’ossements de nouveau-nés qu’il n’y a d’ossements d’hommes et de femmes dans les cimetières des grandes villes... Allez dans toutes les maisons, et demandez aux hommes, les jeunes et les vieux, demandez-leur ce qu’ils ont fait des enfants que leurs femmes portèrent!... Interrogez Maheu, Léger, Sorel, et tous, tous!... Eh bien! Maheu, tu vois qu’il n’y a pas que les chevreuils qui bêlent quand on les tue...»

L’HOMME AU GRENIER

Quand Clément Sourd rentra du service, par une matinée d’hiver, tout crotté de la boue du chemin, tout trempé de la pluie du ciel, il n’embrassa pas sa mère qui travaillait, ne l’attendant pas, à un ouvrage de couture, il ne s’informa pas de son père, qui était aux champs, ni de sa sœur, servante à la ferme des Hourdes. Et il s’assit près de la cheminée, sombre, sans prononcer une parole. C’était un grand garçon maigre, gauche, avec des mains velues, et de longs bras pendant comme ceux des gorilles. Il avait un front très bas, mangé par de rudes cheveux noirs, et des yeux étranges dont le regard semblait être ailleurs, toujours.

La mère considéra son fils, toute saisie de le trouver ainsi.

--C’est-il bien toi, Clément? demanda-t-elle... Quoi qu’t’as, dis, Clément?... Pourquoi que tu ne dis rien?... Pourquoi qu’t’es si changé?... Est-ce qu’on rentre comme ça, chez ses parents, sans seulement leur faire mignon?... Es-tu malade? T’as donc pas faim?

Clément se retourna sur sa chaise, poussa une sorte de bestial grognement... Puis, tout à coup, il se leva, et se dirigea vers la porte.

--Où que tu vas? dit la mère... Où que tu vas, déjà?

--Je vas, où j’vas... répondit Clément, avec colère... Fiche-moi la paix.

Et la mère Sourd, levant ses bras au ciel, soupira:

--Si c’est Dieu possible!... Et quoi qu’on lui a fait à mon garçon, pour me le rendre comme ça?

Clément sortit, s’acheminant vers le village, entra au cabaret, tout droit.

--Tiens! C’est Clément? s’écrièrent quelques ouvriers attablés autour d’une bouteille de vin... Eh ben! tu vas boire, avec nous, Clément... Nous allons arroser ton retour... Viens donc avec nous, camarade.

Il ne les regarda même pas, choisit une table éloignée des buveurs, et les coudes sur la table, les yeux brillants, ses narines battant aux souffles d’alcool, dont la pièce était pleine:

--De l’eau-de-vie! commanda-t-il.

Il ne rentra chez ses parents que le soir, très tard, ivre-mort.

* * * * *

Chaque jour se passa de même. Les reproches, les scènes, les menaces furent impuissants à rien changer de la conduite de Clément. Il ne répondait pas, n’avait même pas l’air d’entendre, et, brusquement, il quittait la maison pour aller s’enfermer au café. Quelquefois, en rentrant la nuit, il trouva la porte close, les fenêtres barricadées. Alors, il s’abattait en travers du seuil et s’endormait, la face dans ses ordures. Au bout d’une semaine, le père lui dit:

--Nous ne pouvons plus te garder à rien faire... Nous ne gagnons pas notre argent pour que tu le boives... Tu travailleras, ou tu t’en iras... tu t’en iras au diable!

--C’est bon! fit Clément.

Il partit et ne rentra plus.

La mère l’attendit vainement. A l’insu de son mari, souvent, le soir, elle déverrouillait la porte, afin que son fils pôt trouver la maison ouverte, si l’idée lui venait de rentrer, quelque nuit. Mais Clément ne rentra plus.

Un mois s’écoula. On n’avait plus revu Clément, on n’avait plus entendu parler de Clément.

--Où qu’il a pu aller? demandait la mère... Il est peut-être mort?... et tout de même, s’il est mort, ça ne serait pas bien de l’avoir renvoyé de chez nous...

--Tant mieux, s’il est mort! répondit le père... C’est un bon débarras! nous ne pouvions pas garder et nourrir un feignant pareil!... Nous aurait grugés ce feignant-là!

--C’est tout de même notre fils! hasardait la mère, qui hochait la tête tristement.

--Notre fils!... Notre fils!... criait le père... Hé ben, après?... Il n’y a pas de fils qui tienne!... D’abord, un fils, c’est un qui travaille et qui gagne sa vie! Voilà!

Il fallait, pourtant, se préoccuper de la disparition de Clément. On s’informa auprès des uns, auprès des autres. Personne ne l’avait vu nulle part. Nulle part, aucun, ni dans les bois, ni sur les routes, ni dans les auberges, ne l’avait rencontré.

La mère, un peu pâle, maintenant, disait, avec des pleurs dans ses yeux:

--Il se sera peut-être pendu dans quelque coin du bois.

A quoi le père répondait sans une émotion, en faisant le geste de quelqu’un qui perd pied dans les eaux profondes:

--A moins qu’il se soit, peut-être, _néyé_, dans quelque trou de la rivière.

Et il concluait:

--Ah! ben! qu’il se nèye!... C’est son affaire... ça n’est pas la nôtre.

On fouilla la campagne, le bois, les carrières de Marteuil dont les galeries s’enfoncent très loin, sous la terre; on sonda la rivière. Les gendarmes commencèrent d’inextricables enquêtes qui n’aboutirent qu’à de crapuleuses ribotes dans les bouchons; le parquet poursuivit une molle instruction qui n’aboutit à rien. Nulle part, nulle trace de Clément.

Clément avait disparu du pays, comme s’évanouit, dans l’air, une fumée.

* * * * *

Deux mois, trois mois, six mois s’écoulèrent. Depuis longtemps, il n’était plus question de Clément. La curiosité des premiers jours avait été vite épuisée. D’autres événements, bien plus importants, bien plus extraordinaires, bien plus incompréhensibles, remplaçaient, renouvelaient, décuplaient l’agitation, un instant produite dans les villages et les bordes d’alentour par la fuite de Clément. Quelque chose d’inouï, de mystérieux, de diabolique planait sur la contrée. Une fatalité terrible semblait peser sur chaque maison, une malédiction entrait par chaque porte. Depuis le jour où Clément avait disparu--mais il n’était venu à l’esprit de personne d’établir une corrélation entre ces deux faits,--toutes les nuits, des vols étaient commis. D’abord discrets, puis audacieux, ils tournaient maintenant à la dévastation générale. On volait les volailles; on dévalisait les clapiers. Des chiens, des moutons furent dérobés. Des porcs disparurent. Le père Sourd qui, chaque année, élevait une douzaine d’oies pour les vendre, grasses, à la Noël, les vit s’en aller, une à une, et des six poules pondeuses de la mère Sourd, il ne resta, un matin, que trois plumes dans le poulailler vide. Les débitants de boisson constataient aussi qu’il leur manquait des litres de vin et des cruchons d’eau-de-vie. Riche comme pauvre, personne n’était épargné. On n’en citait aucun qui n’eût à se plaindre d’un vol. Mais c’était surtout à la ferme des Hourdes que les ravages étaient grands. Poulets, dindes, pintades, canards, fondaient littéralement. La basse-cour se dépeuplait de ses hôtes. Chose inexplicable et qu’on n’avait jamais vue, les vaches avaient leurs mamelles taries quand, dès l’aube, les filles d’étable allaient les traire. Chose plus stupéfiante encore, on trouva, dans les herbages, des bœufs abattus dont il ne restait que la carcasse.

Qui donc volait et tuait ainsi? On avait d’abord accusé de ces crimes les rôdeurs, les vagabonds, les Bohémiens, qui, tout le jour et toute la nuit, se succèdent en effrayantes files, sur la grand’route de Paris, séparée du village par quelques centimètres de prairies, à peine. Chacun faisait bonne garde. Étaient-ce des loups, des fauves échappés d’une ménagerie foraine? Les braves se cachaient armés d’antiques flingots, autour des demeures, dans les fourrés: mais on n’avait pris personne; rien d’insolite ne troublait le silence coutumier des vergers et des champs. Et les vols et les massacres augmentaient en audace et en nombre. Alors, devant cette énigme, les imaginations s’étaient affolées. Un miracle seul pouvait détourner, du pays hanté et maudit, cet invincible, ce surnaturel ennemi. Il n’y avait plus que Dieu qui fût capable de vaincre cet insaisissable démon. On fit des neuvaines, on organisa des processions; et le soir, de même que pendant les épidémies de choléra, on alluma de grands feux pour brûler les esprits malfaisants, qui rôdaient sûrement dans l’air.

Pendant ce temps, la mère Sourd, très triste, se disait, en joignant les mains;

--Et si c’était Clément?... ou bien son âme?

* * * * *

Une après-midi, la fille Sourd, servante à la ferme des Hourdes, monta dans un grenier qui servait de réserve pour la paille. Elle n’avait pas fait deux pas sur le plancher mou que, soudain, devant elle, elle vit une botte de paille remuer, se détacher du tas, tourner comme une personne, s’abattre à ses pieds, et dans ce trou d’ombre noire que la botte avait ouvert en tombant, apparaître une horrible figure, un surhumain, terrifiant paquet de cheveux et de barbe poissés, au milieu duquel luisaient deux yeux de bête féroce, et saignait une bouche hideuse de cauchemar. Elle voulut fuir, elle voulut appeler. Mais l’effroi de cette apparition fut tel, qu’elle resta clouée sur le plancher, sans mouvement et sans voix. En même temps, dans un bond, dans un grognement rauque, elle se sentit empoignée, soulevée, entraînée dans quelque chose de très sombre, puis renversée sous un corps diable qui l’étreignit à l’étouffer, à lui écraser la chair, à lui rompre les os. Et elle s’évanouit.

L’endroit de cette scène était une sorte de caverne ronde, dont les murs étaient formés par des bottes de paille tassées l’une sur l’autre. Un jour terne tombait du toit par une lucarne carrée, éclairait des choses sinistres, dont il est malaisé de décrire l’horreur. C’était sur le plancher, autour du monstre en rut et de la fille évanouie, comme un ossuaire et comme un charnier. Des quartiers de viande encore saignante, des carcasses de bêtes rongées, des peaux récemment écorchées et, pêle-mêle avec des ossements, des bouteilles cassées, des lambeaux de chair noire, des flaques de sang séché, un prodigieux amas de choses gluantes et d’ordures. Une intolérable et suffocante odeur de pourriture, de breuvages corrompus, se levait de cet épouvantable chaos, de ce résidu des vols et des meurtres nocturnes qui avaient désolé le pays, durant plus de six mois.

Quand la fille Sourd eut repris connaissance, meurtrie, brisée, presque morte, elle eut peine à se rendre compte de la réalité de son aventure, ainsi que du lieu d’épouvante où elle gisait. Que s’était-il passé? Elle ne le savait pas bien. Non loin d’elle, accroupi sur un lit d’innomables fanges et d’os putréfiés, le monstre déchiquetait de ses crocs aigus un lapin qu’il venait d’éventrer. Elle le considéra, horrifiée. Des traits, jadis connus, se dessinèrent, plus précis sur cette face sauvage. Et, tout à coup, elle poussa un cri:

--Clément!... Clément!... C’est Clément!

Clément tourna la tête:

--Hé! hé! hé! grogna-t-il.

Puis un sourire grimaça dans l’emmêlement de sa barbe sanglante, tandis que de sa bouche encore immobile, un lambeau de chair filamenteux, pendait, comme à la gueule d’un fauve...

HISTOIRE DE MA LAMPE

Comme les jours raccourcissent beaucoup et que les soirées se font plus longues, la Renaude voulut bien m’expliquer que j’avais besoin d’une lampe, ne possédant que des chandeliers de cuivre. Je courus au bourg voisin pour en acheter une, et j’entrai chez Albaret, qui tient boutique de toutes sortes de marchandises, une belle boutique, peinte en bleu par lui-même, et par lui-même ornée, au fronton, d’une Renommée décorative et vert pomme, laquelle laisse tomber de sa trompette, poétiquement transformée en corne d’abondance, mille choses plus bizarres les unes que les autres. D’ailleurs, il n’y a pas à s’y tromper, quelque objet qu’on désire se procurer, c’est chez Albaret qu’il faut le demander. Albaret est boulanger, bourrelier, charpentier, épicier, quincaillier, peintre, mercier, libraire, menuisier; il rempaille les chaises et raccommode les serrures, achète les vieux os, les verres cassés et les peaux de lapin, tient débit de boissons et de tabac. Il n’est pas un métier dans le monde qu’Albaret ne soit capable de remplir à la satisfaction générale, même celui de «rebouteux», et l’on rencontre dans le pays nombre de pauvres gens à qui cet homme unique, autant qu’universel, a, moyennant vingt sous, cassé bras et jambes. Aussi Albaret a-t-il grande réputation d’esprit. En revanche, il n’avait pas de lampes; je crois même qu’il n’en avait jamais eu.

--Vous n’avez point de chance, me dit-il. Justement, j’ai vendu la dernière avant-z-hier... Mais ça ne fait rien... Je vas à la ville sur le tantôt, et j’vas vous en rapporter une bié belle, bié belle, en machine blanche, avec des choses bleues dessus... C’est-y ça? Ah! les lampes! c’est pas qu’on en vende des mille et des cents, mais pourtant la mode en vient.

Et, ce disant, il m’invita, sans façon, à prendre la goutte. Je le remerciai, et il me sembla qu’il était fâché de mon refus. Cependant, il voulut bien m’accompagner jusque dans la rue, en m’accablant de politesses. J’avais fait déjà quelques pas, que je l’entendis crier:

--Hé! monsieur, monsieur, c’est-y au pétrole?

--Non, à huile.

--Faite excuses, c’est bié. J’vous la porterai demain à l’huile.

* * * * *

Albaret était un gros homme, qui soufflait très fort et qui souriait toujours. Il avait un visage rose, boursouflé, un triple menton, les épaules étroites, un ventre énorme et des cheveux verts qui tombaient, en mèches plates, sur son front. Été comme hiver, on le voyait revêtu d’une sorte de veston en velours à côtes, déchiré et graisseux, d’un pantalon de toile bleue déteinte et d’une casquette de soie--du genre de celles appelées casquettes à trois ponts--qui est la coiffure adoptée par les paysans normands; seulement Albaret, en sa qualité d’homme d’esprit et d’homme d’importance, exagérait à plaisir le nombre et la hauteur des ponts, en tout bien tout honneur. Il était marié et sa femme, qu’on nommait l’_Arbalète_, lui donnait tous les ans un enfant, quelquefois deux. En ces occasions, on le plaisantait un peu au village, à cause de l’énormité de son ventre, mais il ne se fâchait pas et, tapant sur son ventre, il répondait gaiement:

--Eh ben, oui, si vous v’lez le savoir c’est moi qu’accouche. Et y en a encore pu d’un là-dedans, allez.

Émerveillés de cet à-propos, les farceurs bourraient Albaret de claques et de coups de poing, ce qui est, comme on sait, dans les campagnes, le geste de l’enthousiasme, et disaient en se regardant finement:

--Ce sacré Albaret! ce sacré Albaret!

Ce sacré Albaret était une vieille connaissance pour moi. Un jour, il avait fallu remettre un carreau à l’une des fenêtres de ma maison, et, tout naturellement, ce fut Albaret à qui je m’adressai pour cette opération. Il vint seul, d’abord. A peine entré, il s’assit, souffla, s’épongea et demanda à boire. Il but coup sur coup deux pintes de cidre, après quoi il examina la vitre brisée, fit de nombreuses suppositions sur la façon dont elle avait dû être brisée, prit des mesures en hauteur et en largeur, plaisanta la Renaude, puis, ayant bu une nouvelle pinte de cidre, il partit en promettant de revenir le lendemain. En effet, le lendemain, Albaret apparaissait flanqué de deux aides. L’un portait le carreau et la règle, l’autre le marteau, le diamant, le mastic et les pointes. Albaret ne portait rien que sa casquette, qui me parut encore plus haute ce jour-là que les autres jours. Il déposa les outils sur un meuble, le mastic sur une chaise, les pointes sur la cheminée et coucha le carreau sur la table avec des précautions infinies.

--C’est ça, dit-il, nous allons poser le carreau. A dix lieues à la ronde, il n’y a pas un feignant qui pose un carreau comme moi.

Il sortit, interrogea le temps, rentra, demanda du cidre, s’attabla avec ses deux aides, puis commença avec la Renaude une conversation mêlée de bourrades joyeuses qui menaçait de n’en plus finir. Tout à coup Albaret sembla inquiet, il se leva, regarda la croisée, puis le carreau et se grattant la tête:

--Bon sens de bon sens! s’écria-t-il, je parie que le carreau n’est pas de mesure; il est trop petit, je parie qu’il est trop petit.

Les deux aides approuvèrent et dirent:

--Ça se pourrait ben qu’y serait trop petit.

Albaret cligna de l’œil, s’avança, se recula, faisant avec la main le geste de prendre des mesures:

--Pargué, s’il est trop petit!... c’est facile à voir... Il s’en faut... mon Dieu!... il s’en faut... de l’épaisseur d’une demi lame de couteau... comme qui dirait de cinq millimètres... c’est-y pas vrai, les gars?

Les aides, hochant la tête, murmurèrent:

--Ça se pourrait ben qu’y s’en faut de cinq millimètres!...

Et Albaret, se tournant vers moi:

--Je parie pour cinq millimètres!...

--Il est facile de vous en assurer, lui dis-je. Posez d’abord le carreau.

Mais Albaret ne l’entendait pas ainsi. Il se grattait la tête, allait de la croisée à la table, de la table à la croisée en répétant:

--Je parie pour cinq millimètres.

Impatienté, je me saisis du carreau et l’appliquai contre la croisée. Il s’adaptait très bien.

--C’est tout de même curieux, disait Albaret. J’aurais parié ma tête!... Ah! il va, il va, ce sacré carreau! Non! mais c’est tout de même ben curieux... je reviendrons le poser demain.

Je fus obligé de le poser moi-même.

* * * * *

Donc Albaret m’avait promis une lampe, et, après l’histoire du carreau, je n’étais pas sans inquiétude au sujet de cette importante affaire. Deux jours se passèrent, sans nouvelles d’Albaret; le troisième jour, enfin, Albaret entra chez moi, triomphant.

--V’là la lampe, et l’huile, et tout! cria-t-il en m’apercevant. Ah! mais c’est une belle lampe! c’est tout ce qui se fait de mieux! Et il paraît que ça éclaire autant que le soleil... Attendez, j’vas vous montrer ça. Une rude acquisition, allez!

Et il déballa la lampe, le bidon d’huile, les verres, les mèches, en faisant sur chaque objet une observation technique telle que: «Ça, c’est les mèches, on coupe le bout.» Après avoir tourné, retourné la lampe dans tous les sens:

--Attention, dit-il, nous allons manœuvrer l’instrument.

Sa grosse face rose souriait de satisfaction. Il versa l’huile, appuya la main sur le bec et remonta la lampe.

--Regardez voir, répétait-il, c’est gentil, c’est doux, c’est comme une montre.

Mais à peine eut-il lâché la clef que celle-ci se mit à tourner avec la vitesse d’une roue de transmission, pendant que l’huile, sortant de l’orifice et faisant un bruit de glou-glou gras, se répandait et coulait en larges filets jaunes sur la panse fleurie de la lampe.

--Elle est détraquée, votre lampe, dis-je à Albaret dont la physionomie exprimait le plus complet ahurissement.

Il se remit bien vite, haussa les épaules.

--Détraquée! cette lampe, répondit-il. Vous allez voir ça. Il faut qu’elle prenne l’huile, ça se comprend; mais quand elle aura pris l’huile, dans cinq minutes, vous serez étonné vous-même comment elle va. C’est une rude lampe, au contraire, et je m’y connais... une bien rude lampe!

On attendit cinq minutes. Et l’opération recommença, suivie du même phénomène.

--Vous voyez bien qu’elle n’a pas de piston.

Albaret me regarda d’un air de pitié.

--Mais si elle n’avait pas de piston, Monsieur, ça ne serait pas une lampe, et c’est une rude lampe... Seulement, il faut qu’elle prenne l’huile, et quand elle aura pris l’huile... dans dix minutes... vous verrez qu’il n’y a nulle part une lampe comme ça... Pas de piston?... Vous voulez vous amuser... Pas de piston? Ça ne serait pas à faire!... Attendez voir un quart d’heure... C’est moi, Albaret, le premier lampiste du pays, qui vous le dis... Oui, dans une petite demi-heure, seulement.

L’expérience se renouvela plusieurs fois, toujours avec le même succès.

La Renaude riait aux éclats, et n’était pas fâchée de se venger un peu des plaisanteries d’Albaret.

--Ah! c’est une bien rude lampe! répétait-elle, en imitant la voix de l’infortuné lampiste... Eh bien, remporte-la! ta rude lampe!... et remets un piston, si tu peux... Tu ne feras pas mal aussi d’en mettre un à ta langue.

Il ne voulait pas se rendre, et criait:

--Il n’y a pas de piston qui tienne?... Je te dis, moi, que c’est l’huile... Ça se comprend, elle n’a jamais vu l’huile c’te lampe-là... Dans une petite heure seulement...

* * * * *

Albaret resta huit jours sans revenir. J’appris qu’on ne le voyait plus au bourg. Il s’était enfermé dans une petite pièce, près du grenier, et travaillait, matin et soir, au raccommodage de la lampe, qu’il avait démontée, pièce par pièce, et qu’il se trouvait très embarrassé de reconstituer.

Enfin, il rapporta la lampe.

--J’aurais parié ma tête, oui, bien sûr, ma tête, que c’était l’huile. Cette fois-ci, par exemple, ça va comme sur des roulettes. Vous allez voir comment je sais remettre des pistons aux lampes. Tenez, vous pouvez la remonter vous-même... Prenez garde... plus doucement... Na... Ça marche, hein?

Maintenant la lampe semblait «marcher». On l’alluma solennellement. Albaret triomphait.

--Jamais vous n’en aurez une meilleure, me dit-il, le visage tout épanoui de satisfaction. C’est une bien rude lampe!

Depuis ce jour, tous les matins, à dix heures, Albaret vient demander des nouvelles de la lampe. Il s’informe des mèches, du verre, de l’abat-jour, et à chaque réponse, il se tape la cuisse, rit, et dit: «Quelle lampe! quelle rude lampe!» Puis il vide une pinte de cidre, et s’en retourne.

Aujourd’hui, une femme pâle suivie de quatre enfants scrofuleux a pénétré dans le clos.

--Albaret est malade, m’a-t-elle dit, il est au lit avec la fièvre... Alors, il s’excuse bien auprès de monsieur, et c’est moi, l’Arbalète, qui viens pour savoir comment qu’elle va, la lampe.

PAYSAGES D’AUTOMNE

Les chaumes s’attristent, les labourés sont tout roses, sous le soleil. De place en place, s’étendent les regains des luzernes au vert dur, et les carrés de betteraves, dont les fanes ont pris des tons bleus plus sombres. Sous les pommiers, des femmes courbées ramassent les pommes et en remplissent les paniers d’osier et les sacs de toile bise. Deux chevaux blancs, énormes dans l’air, traînent lentement la charrue dont le soc chante comme les perdrix dispersées qui rappellent, et là-bas, un chasseur s’éloigne, grise silhouette. Dans les brumes délicates, les horizons ont des fuites plus douces, plus lointaines; et du ciel, au-dessus, qui se colore comme les joues d’un fiévreux, tombent on ne sait quelle mélancolie magnifique, quel austère enivrement. Un épervier y plane, immobile, et des vols de corbeaux s’y succèdent, se hâtant vers les grands bois rouges.

Les haies s’éclaircissent et sont redevenues muettes; le jour troue de mille mailles leur épais manteau de feuillage roussi. Des bandes de passes et de verdiers, abattus sur les fruits de l’épine et de l’églantier, s’envolent silencieux, au moindre bruit, pareils dans l’espace, à des poignées de graines lancées par la main d’un invisible semeur... Les merles se taisent, morne est la fauvette; seul le rouge-gorge maudit, à petits cris, le froid qui commence.

* * * * *

Dans un chemin.

LE PASSANT.--Pourquoi es-tu affaissé dans la boue, et pourquoi pleures-tu?

L’OUVRIER.--Hélas, voilà trois jours que je marche, et je n’ai rien mangé. Je suis brisé.

LE PASSANT.--Où donc vas-tu?

L’OUVRIER.--Devant moi, toujours devant moi. Pendant la moisson, j’ai travaillé et j’ai chanté... Il était si bon, le bon pain bis! Maintenant, les gerbes sont rentrées, les labours sont finis, les grandes machines battent le blé, vannent l’orge, dans les granges qui ne veulent plus du travail de l’homme, et mon maître m’a dit: «Va-t’en!» Alors, je suis parti... J’ai frappé à toutes les portes, aucune ne s’est ouverte... Il n’y avait pas d’ouvrage pour moi... Hélas! tu le vois, la terre est vide... Bientôt, les dernières feuilles vont être emportées, la neige blanchira le sol, la neige belle et cruelle comme la femme, la neige qui tue les oiseaux et les vagabonds... Et je n’ai pas un manteau pour me couvrir, pas un foyer où me réchauffer, pas un morceau de pain dur pour apaiser mon ventre... Que veux-tu que je devienne? Il faut donc que je meure?... Tiens, ce matin, j’ai fait route avec un jeune seigneur... Il portait sur son dos un gros sac, et ce sac était plein d’or. Trouvant son fardeau trop lourd, il m’a dit: «Tu as les reins solides et ton épaule est habituée à ployer sous les faix écrasants, porte cet or.» Je butais contre les pierres; trois fois, je suis tombé... Et le jeune seigneur me donnait des coups: «Marche donc, imbécile!» Il s’arrêta au bord de la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond: «Il faut que je m’amuse, fit-il. Regarde, je vais jeter cet or dans la rivière.»--«Hélas, lui dis-je, puisque vous voulez jeter cet or dans la rivière, vous m’en donnerez un peu. Oh! bien peu, de quoi n’avoir pas trop faim.» Il m’a craché à la figure, m’a chassé à coups de pierres et ensuite, prenant l’or à poignées, il l’a lancé dans la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond. Puis il est reparti en riant... Sur son passage, tous les gens, riches et pauvres, s’inclinaient très bas, tandis que moi, ils me battaient et me poursuivaient de leurs bâtons et de leurs fourches... Voyez, tout mon corps saigne...

LE PASSANT.--Que vas-tu faire?

L’OUVRIER.--Je marcherai encore; encore je frapperai aux portes des riches.

LE PASSANT.--Si les portes des riches se ferment à ton approche?

L’OUVRIER.--Je demanderai l’aumône aux pauvres gens, sur les grand’routes.

LE PASSANT.--Si l’on ne te donne rien?

L’OUVRIER.--Je m’embusquerai au détour des chemins nocturnes, et je tuerai.

LE PASSANT.--Dieu te défend de tuer.

L’OUVRIER.--Dieu m’ordonne de vivre.

LE PASSANT.--Dieu te garde!

* * * * *

La forêt flamboie. Sur leur rose tapis de feuilles tombées, les allées étouffent le bruit des pas, et les clairières, dans les taillis qui se dépouillent, s’élargissent, éclaboussées de lumières jaunes comme l’or, rouges comme le sang. Les rôdeuses de la forêt, aux yeux de hibou, aux doigts de harpie, les vieilles bûcheronnes de bois mort passent, disparaissant sous l’énorme bourrée qui semble marcher toute seule. Malgré les splendeurs éclatantes de sa parure automnale, le bois darde sur vous un regard de meurtrier qui fait frissonner. Les cépées que la serpe entaille ont des plaintes humaines, la chair, la hache arrache des sanglots d’enfant aux jeunes baliveaux des châtaigniers, et l’on entend, dans les sapaies, le vent enfler leurs orgues funèbres qui chantent le _Miserere_. Accroupis autour des brasiers qui fument, on dirait que les charbonniers président à quelque œuvre épouvantable et mystérieuse; on se détourne, en se signant, du sabotier qui, farouche, sous son abri de branchages et d’écorces, évoque les terreurs des anciens bandits.

Où donc va-t-il, ce braconnier qui se glisse comme un fauve dans les broussailles à travers lesquelles reluit le canon d’un fusil? Quand la nuit sera venue, quand la lune balaiera de ses rayons le tronc des grands chênes que le soleil empourpre maintenant, deux coups de feu retentiront dans le silence, le silence plein de carnages et d’agonies de la forêt. Est-ce un chevreuil qui sera tué, ou bien est-ce un garde qui se tordra sur la bruyère pourprée, des chevrotines au flanc?

* * * * *

Sur une place de village.

--Bonnes gens qui m’entendez, riches et pauvres, honnêtes et voleurs, et vous aussi, sourds, bancroches, paralytiques, adultères et cocus, regardez-moi, écoutez-moi. Je suis le candidat, le bon candidat. C’est moi qui fais les récoltes grasses, qui transforme en palais les misérables chaumines, qui remplis d’or les vieux coffres vides, qui bourre de bonheur les cœurs ulcérés. Venez, bonnes gens, accourez, je suis la providence des femmes stériles, des fiévreux et des petits soldats. Je dis à la grêle: Ne tombe pas; à la guerre: Ne tue pas; à la mort: Ne viens pas. Je change en vin pur l’eau puante des mares, et des chardons que je touche coule un miel délicieux.

Tandis que le candidat parlait, une grande foule arriva, se forma autour de lui.

--Mon bon monsieur, dit une vieille femme, qui pleurait, j’avais un fils à la guerre, loin, bien loin, et il est mort.

--Je te le rendrai vivant.

--Moi, dit un estropié, vous voyez, je n’ai qu’une jambe.

--Je t’en donnerai deux.

--Regardez l’horrible plaie qui me ronge le flanc, dit, en poussant des cris de douleur, un misérable.

--J’imposerai sur ta plaie la médaille parlementaire, et tu seras guéri.

--J’ai quatre-vingt-dix ans, chevrota un vieillard.

--Je t’en reprendrai cinquante.

--Voilà trois jours que je n’ai mangé de pain, supplia un gueux.

--Je te gaverai de brioches.

Alors un assassin parut.

--J’ai tué mon frère, et je pars pour le bagne, hurla-t-il.

--Je raserai les bagnes, je tuerai la justice avec la guillotine, et je te ferai gendarme.

--Le seigneur est trop riche, dit un paysan, et ses lapins dévorent mon blé, et ses renards emportent mes poules.

--Je t’installerai dans ses terres; et tu cloueras, comme des chouettes, ses enfants aux portes de la grange.

--Le manant ne veut plus battre mes étangs, s’écria un seigneur.

--Je le brancherai aux ormes de ton avenue.

--Ah! Monsieur, soupira une jeune fille, ces maudites colonies nous prennent tous nos galants!

--Je supprimerai les colonies.

--Je n’ai pas assez de débouchés pour mes produits! clama un industriel.

--Je reculerai jusqu’au bout du monde le champ de nos conquêtes.

--Vive la République! dit une voix.

Le candidat répondit: Vive la République!

--Vive le Roi! dit une autre voix.

Le candidat répondit: Vive le Roi!

--Vive l’Empereur! dit une troisième voix.

Et le candidat répondit: Vive l’Empereur!

En ce moment, une femme, qui était belle et triste, sortit des rangs de la foule, s’avança vers le candidat.

--Tu ne me connais pas? demanda-t-elle.

--Non, répondit le candidat. Où t’aurai-je vue, maudite étrangère?

--Je suis la Vie! Et que feras-tu pour moi?

--Je ferai ce que font les autres, ma mie, je mangerai, je dormirai; mon ventre, mon bon ventre, se réjouira dans sa graisse. Avec l’argent que je prendrai dans ta poche, ton inépuisable poche, j’aurai de belles femmes, de belles terres, et de la considération, s’il te plaît, par-dessus le marché. Et si tu n’es pas contente, eh bien! je te rosserai, ma mie, avec le bâton que voilà.

* * * * *

Au bord de la rivière.

Elle coule, lente, si lente, que les peupliers de la rive se mirent, immobiles et tout jaunes, dans son calme miroir. Pas un frisson, aucun roseau ne chante, aucun ne balance sa hampe flexible. A l’endroit où je me suis arrêté, sous des aulnes, l’eau est noire et sinistre, coupée brusquement par le reflet d’un ciel gris et fin comme une perle. Et j’entends une voix qui semble monter du fond de l’eau, une voix de mort, une voix qui pleure. Et la voix dit:

«Je t’ai vue cette nuit. C’était dans ta chambre, toute close et toute tiède. Les stores aux fenêtres étaient baissés. Des lueurs pâles--les lueurs de la veilleuse--dormaient sur les rideaux et sur les meubles. Et ton si joli et si triste visage apparaissait hors des draps, calmement effleuré par la clarté discrète. Un de tes bras pendait, nu, cerclé au poignet d’un bracelet d’or brun. L’autre, nu aussi, était mollement replié sous ta nuque, ta noire et odorante nuque. Tu souriais d’un bon sourire. Tes lèvres m’aimaient; et, en me regardant, tes deux yeux brillaient, humides, comme deux lacs hantés de la lune. Je t’ai crié: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Et toi, si amoureusement, tu m’as répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. Un homme est entré--un homme petit, riche et laid--est entré dans ta chambre toute tiède et toute close. Il s’est déshabillé lentement, et, lentement, près de toi, dans le lit, s’est couché, près de toi! Et alors j’ai entendu des rires, des petits rires étouffés dans l’oreiller, des rires de lui, des rires de toi; et alors j’ai entendu des baisers, des baisers étouffés dans l’oreiller, des baisers de lui, des baisers de toi. Je t’ai crié, suppliant: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Mais tu n’as pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. Les deux têtes n’ont plus fait qu’une seule tête; les deux corps n’ont plus fait qu’un seul corps. Une forme unique, douloureuse et démoniaque s’est agitée sous les dentelles. Et les baisers claquaient, et les lèvres mordaient, et le lit, soulevé en houle blanche, gémissait. Alors j’ai pleuré, pleuré, pleuré! Et, à genoux, les mains jointes, je t’ai crié: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Mais tu n’as pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. L’homme est parti--l’homme petit, riche et laid--est parti en chantant. Et tu es restée seule, toute seule, le ventre sali, épuisée et hideuse, nue sur le lit dévasté. Auprès de toi, l’homme petit, riche et laid, avait laissé une cassette, une grande cassette, d’où l’or coulait comme d’une fontaine, d’où l’or coulait, et se répandait sur le lit autour de toi, tout autour de toi. Et l’or montait. Et tu montais avec l’or. Tu plongeais tes mains dans l’or, tes mains avides. Tu prenais l’or à poignées, à poignées furieuses. Tu faisais ruisseler l’or sur toi, en cascades fauves! De l’or! oui, c’est de l’or! Ah! le bain délicieux. C’est l’or lustral qui lave toutes les souillures. Encore, encore! Et tu riais, tu riais, tu riais toujours! Et l’or ruisselait, ruisselait, ruisselait toujours! Et de même que tu n’avais pas vu mes larmes, tu n’as pas vu mon sang qui coulait tout rouge et tout fumant de ma poitrine, comme l’or coulait de la cassette. Et, mourant et tout pâle, je suis parti aussi, moi, je suis parti vers la grande rivière... Adieu, petite Jeanne; il n’y a plus de petit Jean!»

TABLE DES MATIÈRES

Ma Chaumière 5 La Mort du père Dugué 19 La Justice de Paix 67 La Confession de Gibory 79 La Tristesse de maît’Pitaut 97 Hé! père Nicolas! 115 La Mort du Chien 125 Agronomie 143 Avant l’Enterrement 177 L’Oiseau sacré 189 L’Enfant 203 L’Homme au grenier 215 Histoire de ma lampe 229 Paysages d’automne 243

Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, rue Cassette.