Advertisement

26 mai.

«O sainte pauvreté!» disent les religieux. Depuis ce matin, ma chère amie, je me demande si je dois me froisser de ton scepticisme à mon égard; il est insolent, et je ne sais de quel côté résoudre la question.

Pourquoi, dis-moi, ne serais-je pas dans le cas de ces âmes sublunaires qui touchent aux cieux par la pensée et n’ont pas le sens commun sur la terre? Ou, si la sainteté n’est pas ma voie, ce que je suis très disposée à croire, pourquoi ne ressemblerais-je pas à un stoïcien qui a la sagesse de supprimer tous les agréments de la vie pour la rendre plus agréable? C’est une sagesse, vois-tu, qui dépasse de cent coudées en profondeur toute la philosophie de ma cousine. Sainte pauvreté! elle vous met en harmonie avec le fond sérieux de la vie et... Et tu ne crois pas un mot des raisons qui me la font aimer. Tes fossettes rient jusque dans ta lettre et, en femme amoureuse, lu vois mes idées revêtir une forme masculine qui me prendra dans ses bras un beau matin et m’emportera au loin... A une lieue d’ici, pas plus; dans un manoir posé au milieu de notre plaine comme un vieux hibou déplumé qui a l’intention de vivre cent ans encore dans ses vieilles murailles chambranlantes. Cent ans! c’est plus qu’il ne faut pour abriter nos amours. Et quand nous aimerions à vivre comme des oiseaux de nuit, je ne vois pas que personne eût rien à reprendre à nos idées. Un hibou est un animal infiniment plus sympathique qu’un médecin; il a du moins le bon goût de se taire toute la journée, et, comparativement, c’est une qualité transcendante.

Quelle entrevue tumultueuse! Il n’y avait pas trois minutes qu’il était assis qu’un jugement sans appel était prononcé en mon intime et que, nous prenant aux cheveux, je constatais qu’il ne pouvait être question entre nous de la rencontre des atomes crochus.

C’est un de ces faiseurs de phrases qui sautent d’une dissertation sur la gloire à une question de ménage, de l’esthétique à la manière d’assaisonner un macaroni, de Platon aux contes de ma mère l’Oie; qui discourent sans s’arrêter, sans respirer, sans vous écouter et croient être aimables. Ils parlent de lieux communs comme de découvertes transcendantes, et d’idées creuses ou vulgaires avec la satisfaction prud’hommesque d’un imbécile. Ah! les stupides personnages!

Selon eux, il n’y a de remarquables sous la voûte céleste que les individus dont ils représentent l’espèce: médecins, notaires, avoués, etc. L’armée se compose d’huîtres, les marins sont des ânes, les grands propriétaires des fainéants, les gens du monde des nullités, les diplomates distingués ont leur réputation surfaite, etc., etc. Il n’y a de bien, d’intelligents, de studieux, de distingués, de moraux que les médecins en général et M. X... en particulier.

Le voyant complètement fourvoyé, je le mis traîtreusement sur le chapitre de la religion, ce qui l’acheva.

Il m’est arrivé de penser que mes opinions religieuses, relativement à celles de certaines gens, pourraient bien sentir un peu le roussi, et que je mériterais quelquefois d’être liée sur des fagots. Mais, en l’écoutant parler, j’étais saisie d’une ferveur extraordinaire; je devenais apôtre, missionnaire, martyre s’il le fallait; pis que cela, des ailes me poussaient pour suivre à grands pas sainte Thérèse dans le mysticisme, et jamais la prose d’un sot ne produisit plus magnifique effet.

Ma cousine consternée, et grand’mère mécontente de moi, essayaient d’éteindre l’incendie, mais la maison brûlait par tous les bouts.

Grand’mère, cependant, s’obstina à faire diversion. Mais d’abord grand’mère est terriblement distraite; ensuite, de tout temps, elle a ressemblé, moins l’éloquence et l’intention, à saint Jean Chrysostome parlant à l’impératrice Eudoxie. Inconsciemment ou par distraction, elle dit aux gens les vérités les plus crues, et nous met sans cesse sur le gril ma cousine et moi.

«On dit, monsieur, dit-elle confidentiellement, que votre père rendait sa femme malheureuse. C’est bien vilain!

--Mais, madame...» murmura M. X... interloqué.

Ma cousine essaya de pallier le désastre, mais grand’mère reprit à voix basse:

«Tu sais bien, Laure, que nous l’avons entendu dire.»

Pour nous tirer de ce mauvais pas, je repartis en guerre, en appliquant, de main habile, un petit coup de fouet sur les opinions de l’ennemi.

Dans l’excitation de la discussion, sans souvenir du motif de sa visite, il eut la bonté de m’informer qu’il considérait comme niaises superstitions toutes les vieilles croyances, et que, d’ailleurs, la science y ayant mis bon ordre, les croyants, à part quelques honorables exceptions, étaient des oies ou peu s’en faut.

«La science, mademoiselle, la science achèvera de faire table rase de ces reliquats de la routine et de l’ignorance.

--Je n’en doute pas, monsieur, je n’en doute pas, répondis-je innocemment. Et lorsque la science, à l’exclusion d’autre chose, aura infusé ses idées dans l’esprit des hommes rudimentaires qui sont, je crois bien, les mêmes en tout temps, vous aurez la joie d’être pendu haut et court à la première lanterne venue, afin que les braves gens qui vous pendront jouissent un peu de vos revenus. Ce qui sera du reste infiniment agréable pour vous; car enfin, il doit être délicieux pour un savant, ou un philosophe, de fermer les yeux en servant d’application à la logique, qui est une des premières clefs de la raison et, par contre, de la science, si je ne me trompe. Martyr de l’Idée, comme dans les siècles les plus noirs du moyen âge... quelle destinée et comme c’est grand!»

Sur ce, s’imaginant que je me moquais de lui, il prit son chapeau pour s’en aller à la recherche du martyre et court encore.

Notre grand salon, que je ne t’ai pas encore présenté, retentit de gémissements et de reproches. Mme de Lines m’accusa de l’avoir fait exprès.

«Exprès! dis-je impatientée. Est-ce moi qui ai construit le cerveau de ce bourgeois bourgeoisant?

--Mais il est très bien! dit grand’mère, qui trouve tout le monde bien et qui, quoique appartenant à une ancienne famille, n’a pris au moral que les traits de son père, qui avait perdu dans la bagarre révolutionnaire les affinements et les idées des vieilles souches.

--C’est un parti que Claude ne retrouvera pas», dit ma cousine d’un ton pitoyable.

Pendant ce conflit, je contemplais notre belle voûte du quatorzième siècle, badigeonnée par ma famille d’une affreuse couleur; elle a vu des moines en prière, peut-être des saints en extase, mais elle n’avait pas accoutumance, certainement, d’un regard de jeune fille irritée.

Pour comble de bonheur, maîtresse Jamin, au courant de la situation, apparut avec sa mine funèbre. En vieux serviteur zélé, elle accourait pour connaître les bonheurs de la famille.

Le bonheur s’étant tourné en désastre, je me préparais, si la bonne femme se transformait en fontaine, à la faire servir de bouc émissaire à mon irritation. Mais elle se contenta de dire:

«C’est bien malheureux, mademoiselle, mais enfin, si ce n’est pas votre goût... C’est que le mariage n’est point un marché ordinaire, allez!»

On en resta sur ce mot, mais le dîner fut morne.

Pour nous distraire de nos sombres pensées, je proposai d’atteler Pâté s’il voulait bien marcher, et d’aller chercher des nouvelles d’un ami qui vit solitairement avec ses rhumatismes et ses livres.

Pâté, en excellentes dispositions morales, nous conduisit sans hésitation, de son petit trot sautillant, jusqu’à l’entrée d’un manoir peuplé pour moi de bons souvenirs.

Ses murs sont écroulés en différents endroits; les nôtres n’en sont encore qu’à menacer les passants, mais ceux-là ont cessé de tergiverser depuis longtemps. Enfant, je grimpais sur leurs pierres, pour attraper les gueules de loup qui poussent à profusion dans quelques grains de terre... quelques grains de terre seulement, sire, et leur vie n’en est pas moins et belle, et vigoureuse, et charmante!

Le propriétaire, M. Moral de Chétigné, qui ressemble trait pour trait à un bourgmestre, eût été merveilleux dans une toile hollandaise. Il a rempli je ne sais quelles fonctions à la cour de Louis-Philippe; fonctions qui ne l’ont pas enrichi, car il est pauvre comme Job.

Malgré ses rhumatismes, il a conservé l’habitude courtoise d’offrir son bras à grand’mère pour la reconduire jusqu’à sa calèche, tout en chancelant comme les vieilles murailles de son manoir. Il baise la main de ses visiteuses et met tout son esprit en mouvement pour leur être agréable. C’est un puits de science, qui se creuse encore, car il exhalera son dernier soupir en écrivant la dernière phrase d’un dernier ouvrage.

«Claude voulait savoir comment vous alliez, a dit grand’mère en s’asseyant.

--Comme un homme tout joyeux! a-t-il répondu. Mon fils arrive incessamment.»

En entrant, j’avais lu dans ses yeux une bonne nouvelle; mais, bien que j’eusse attiré grand’mère et ma cousine dans un guet-apens, ayant l’idée traîtresse d’entendre parler du compagnon de mon enfance, je m’attendais si peu à son arrivée prochaine que la surprise m’empêcha d’exprimer aucun sentiment.

«J’espère, dit grand’mère distraite, qu’il a embelli, car il était bien laid en partant.»

M. de Chétigné, qui est habitué à grand’mère, se mit à rire.

«Mais comme tous les pères, dit-il, je vois mon fils avec des yeux prévenus, et je ne l’ai jamais trouvé laid.»

Grand’mère, qui s’aperçut de son errement, n’insista pas, mais fit une grimace significative. Elle a sur la beauté physique des hommes des idées déterminées, comme en littérature; et, pour lui plaire complètement, il faut qu’un homme soit beau, d’une beauté d’Andalou ou de brigand calabrais.

«C’était, enfant, un bien bon petit garçon, dit Mme de Lines. Jeune homme, il m’a toujours semblé qu’il avait conservé ce bon fond. Et la bonté, ajouta-t-elle, est un tuyau par lequel passent et s’améliorent toutes les qualités d’un caractère.»

Cette pensée neuve n’est-elle pas bien joliment tournée? Médite, ma chère Yvonne, cet aperçu philosophique, comme je l’ai fait hier soir pendant que, balancées dans notre calèche, nous revenions au Vaulné par un beau ciel étoilé. La nuit était pure et mon cœur battait vite.

Adieu; je t’embrasse à grands bras, et ne dis plus que ma vie est monotone.

Advertisement