Advertisement

2 mai 18...

Lorsque grand’mère fait tourner son rouet, ma chère Yvonne, ma cousine, qui est philosophe, me dit fréquemment:

«Ce bruit uniforme et monotone me rappelle la vie; oui, vraiment, l’image est saisissante de vérité!»

En général ma cousine a de ces aphorismes bien faits pour déconcerter les gens, et lorsque, étonnée, je lève les yeux, jamais comparaison ne parut plus fausse à un esprit auquel le calice d’une fleur qui s’entr’ouvre offre un spectacle toujours nouveau.

Toute révérence gardée pour ton charmant visage, je t’ai comparée ce matin à ma cousine pendant que, bien établie au pied d’une cépée, je lisais ta lettre en riant de ton dédain pour les infortunés attachés à leurs pierres.

En vérité, je ne sais si, dans tes pérégrinations européennes avec monsieur ton époux, que Dieu protège! tu marches de découvertes en découvertes, comme moi autour de mon rocher... encore que ce mot soit pris au figuré, car on serait pendu, cent fois, avant de découvrir dans notre plaine le moindre vestige de granit.

Ne crois pas que je me contente de cheminer solitairement sur mes routes droites, longues et bêtes comme un peuplier. Je me jette dans tous les petits chemins de traverse qui se croisent et s’entre-croisent sous mes pas; et je trouve, dans ces sentiers à moi connus, une quantité d’êtres menus, fluets, à peine visibles quelquefois mais que, malgré la ténuité de leur forme, je sais cueillir sous le moindre brin d’herbe. Je les prends, je les réchauffe, je les anime, et nous tourbillonnons joyeusement ensemble.

Mais j’ai souvent pensé que j’aimerais à introduire ton amitié dans nos sarabandes; aussi mes amis diaphanes et moi nous t’adressons avec enthousiasme nos compliments de bienvenue; tu seras le roi bienveillant qui écoute discourir ses sujets et laisse tomber complaisamment un mot de grâce. Sous ton chêne, tu rendras des sentences devant lesquelles je m’inclinerai, ou, plus souvent, me révolterai, car, depuis ce bon saint Louis, les temps ont bien changé: nous aurons des révolutions, des discussions, toute l’affreuse mêlée du parlementarisme au milieu de laquelle tu conserveras toutefois chêne et couronne.

Mais où le prendre souvent ce roi vagabond? Mes lettres pourront bien se perdre, car tu es comme ces oiseaux qui, de saison en saison, s’en vont chercher un coin ensoleillé; or les oiseaux n’ont pas toujours de souvenance.

Malgré mes craintes, ta royauté est commencée, car voici déjà une plainte et une critique qui s’échappent de mon vieux nid... un ancien prieuré aux murs épais, qui fut modifié par mon arrière-grand-père dont le goût était exécrable, ni plus ni moins. A la façade principale, qui se compose d’un carré long flanqué à droite et à gauche de deux autres carrés longs, il a donné une régularité qui était la joie de ses yeux et qui, cent ans plus tard, fait le désespoir de sa petite-fille. Des simulacres de fenêtres bouchées ont été pour lui une idée artistique lumineuse, et il a fait exécuter ce travail en longues rangées sur la façade, en même temps qu’aux vieux toits de formes inégales il donnait l’uniformité, sauf que l’église est couverte en tuiles et le reste en ardoises. Quant aux fenêtres réelles, devant et par derrière, par derrière surtout, il y en a de toutes les tailles: chaque goût sur les proportions peut être satisfait. Les portes, quand elles sont peintes, le sont en vert, en blanc, en brun; il n’y a que l’embarras du choix, chacun ayant agi selon les ressources de sa bourse, variables comme le temps.

Du côté du parc, grâce à Dieu, on n’a pu promener le compas; un mouvement de terrain, le chœur de la chapelle et la terrasse ont sauvé la position.

Les fenêtres ogivales de l’église n’ont plus de vitraux; quelques petits carreaux sertis de plomb en sont les seuls vestiges. Un lierre, dont le gros tronc sort de l’épaisse muraille à un mètre de terre, cache en partie l’une des fenêtres. Deux autres sont garnies de clématites blanches qui ont poussé si drues dans l’une d’elles, qu’elles sont devenues une retraite impénétrable pour les oiseaux et leurs amours.

La clématite pénètre discrètement dans l’église, mais le lierre, plus audacieux, a franchi un espace de plusieurs mètres pour s’accrocher, au-dessus de l’autel, au socle d’une Vierge décapitée qui tient dans ses bras l’Enfant Jésus, dont la tête, à moitié brisée, penche, depuis un siècle, sur son épaule d’un air commisératif.

Les bons moines du dix-huitième siècle ont orné le chœur de sculptures en pierre exécutées dans le goût du temps, avec médaillons, coquilles et guirlandes. La légende raconte qu’au siècle dernier les révolutionnaires, après maints dégâts accomplis avec l’aménité qui les caractérise, essayèrent en vain de briser la statue de saint Étienne de Grammont, fondateur de l’Ordre, depuis longtemps éteint, qui avait ici un prieuré. On le précipita du haut de son piédestal, mais les doigts seuls se brisèrent. Modelé en terre italienne extrêmement dure, il a du mouvement et de l’expression, au milieu des défauts inhérents à la malheureuse statuaire religieuse. Saint Étienne, posé sur l’autel dépouillé de son tabernacle, est devenu dans le pays l’objet d’un culte particulier. On l’honore sous le nom de saint Coqueluchon, le pays entier étant convaincu qu’il guérit la coqueluche. En temps d’épidémie, quantité de bonnes femmes viennent lui adresser leurs patenôtres au milieu des barriques défoncées et des tas de fagots, car, ainsi des choses humaines et parfois même divines! l’église sert de bûcher, de cellier et, au fond, on a installé un pressoir pour les années miraculeuses où nous avons du vin. Jadis il n’était pas rare de voir rangées dans la nef trois ou quatre cents barriques d’un vin généreux ou non, car jadis, comme tu le sais, a été de tout temps une époque heureuse et une ère de perfection pour les hommes. Depuis jadis nos grandes terres ont été vendues, et nous sommes ce qu’on appelle des gens sans le sou, à la profonde désolation de ma cousine, qui ne s’est jamais consolée de n’avoir pas trente mille francs de rente. Ce chiffre est pour elle le sommet de la fortune, alors que pour d’autres il serait presque la misère. Aussi, vive le relatif! c’est la grande loi qui rend la vie supportable à tout le monde et me fait penser qu’après tout une masse de gens peuvent nous croire millionnaires.

Car enfin nous avons un cheval et une calèche... une calèche solennelle, si haut montée sur ses ressorts que, lorsque nous sommes en marche, nous nous balançons comme un gros œuf au bout d’une ficelle.

En revanche, notre cheval, qu’on a acheté presque expirant à un paysan pour la somme de trois pistoles, ressemble, attelé, à un basset, tant ses jambes sont courtes et tant son ventre est énorme. Mais de bons soins lui ont rendu la vie, quelque chose qui ressemble à du nerf, ou du moins à la force de nous conduire chez nos voisins quand son humeur se rencontre avec notre désir.

Mais il arrive souvent que le désir est obligé de céder le pas à l’humeur; dans ce cas nous rentrons philosophiquement.

Ma cousine va rêver à la joie de posséder trente mille francs de rente qui permettent d’avoir un cheval avec un ventre normal, des jambes assez longues et une humeur égale; grand’mère monte dans sa chambre et console sa déconvenue en jouant une valse sur sa guitare ou en me chantant une romance de Mlle Puget lorsque, voulant faire ma cour, je viens m’asseoir auprès d’elle et lui demande quelques morceaux de sa jeunesse.

Grand’mère en est restée à 1830, la belle époque de son âge et de ses idées. En vieillissant, tous ses souvenirs postérieurs à cette époque, à part les grands chagrins, se sont atténués, et le burin n’a bien marqué que les premières empreintes. Il en résulte des meubles sans grâce éparpillés dans la maison, un goût désastreux et une existence rétrospective qui établit sur un point fixe une intelligence restée très jeune et très inexpérimentée.

En littérature, grand’mère a des préférences bien déterminées. Elle adore Mme de Genlis, elle aime Mme Cottin. Elle pleure encore en relisant pour la centième fois le triomphe de Corinne, et Walter Scott est son idole.

Grand’mère est romanesque et a une manière de trancher les grosses difficultés sans souci des obstacles et du danger.

Pendant la guerre, alors qu’on parlait de l’arrivée des Prussiens en Anjou, elle ne s’est point troublée. Elle a vendu sa vache, qui aurait pu entraver ses mouvements, et fait autour d’elle cette déclaration étonnante:

«Quand je saurai que les Prussiens sont à Tours, nous monterons dans ma calèche avec Walter Scott et nous irons indéfiniment devant nous pour leur échapper.»

Et grand’mère se voyait comme Diana Vernon franchissant monts, vallées, dangers, précipices, avec la sérénité du courage et d’une âme tranquille.

Afin de liquider la situation, on entassa l’argenterie avec quelques objets précieux dans une cachette improvisée par ma cousine, et improvisée de telle sorte qu’elle eût sauté tout d’abord aux yeux des conquérants s’ils avaient envahi le Vaulné, où ils eussent trouvé la solitude et des portes assez vermoulues pour tomber en poussière à la seule vue d’une baïonnette.

Les choses ainsi préparées, on attendit.

Aucun Prussien ne parut à l’horizon, mais la foudre entra au Vaulné avec la nouvelle de la mort de mon père, tué à l’ennemi, et l’arrivée de ma mère malade et désespérée. Elle n’eut que le temps de me confier aux deux pauvres femmes désolées, car elle fut emportée en quelques jours par une fièvre violente.

Si grand’mère tourne encore le rouet de temps à autre, joue de la guitare et vit dans le premier tiers du siècle, Mme de Lines, ma cousine, s’agite, intellectuellement parlant, dans toute une période qui ne dépasse pas 1860. Elle parle avec un intérêt passionné de la littérature de son temps, des luttes entre Veuillot, de détestable mémoire, et les catholiques libéraux. Elle rêve ou philosophe, et creuse des trous de souris, au fond desquels elle fait tout à coup des découvertes qu’elle consigne sur un cahier avec l’idée, je crois, de les voir passer à la postérité pour l’éclairer sur l’état psychologique de l’homme.

A la mort de son mari, qu’elle a perdu fort jeune, elle s’est installée ici auprès de grand’mère, qui l’a toujours aimée comme une sœur et lui a laissé diriger sa fille d’abord, moi ensuite.

La haute main de Mme de Lines est légère, car je ne pense pas qu’il y ait sur terre deux créatures aussi libres que ma personne. Mais, dans les déterminations sérieuses, elle impose sa voix avec autorité. C’est grâce à elle que, ayant passé trois ans à Neuilly chez les dames Augustines anglaises, j’ai appris que l’humanité ne s’était point arrêtée à tout jamais devant Mme de Genlis ou Louis Veuillot.

Si tu me demandes qui dirige la maison, je te répondrai qu’elle ne se dirige jamais mieux que lorsque personne ne s’en mêle, car grand’mère est comme toutes nos aïeules qui «avaient tant de bonnes recettes pour faire difficilement les choses faciles», et quand ma cousine, glissée dans son trou de souris, s’efforce de l’élargir en grignotant quelque pensée, le pot-au-feu, dont elle connaît à peine le composant, peut s’en aller dans les flammes ou rester éternellement à l’état d’eau claire, sans que sa philosophie daigne le remarquer.

Pour notre service immédiat, nous avons une vieille femme coiffée de la grande et lourde coiffe du pays; ma pauvre mère, lorsqu’elle était enfant, l’avait baptisée du surnom de Marie la Vache, à cause de ses fonctions auprès de cet animal. Le nom lui est resté.

Elle est pourvue, pour notre malheur, d’un vieux petit homme grincheux, auquel il faut se garder d’adresser une observation de peur d’attraper une scène épouvantable. Il a des talents de jardinier si fantaisistes que, lorsque nous voulons manger des légumes, il nous faut les acheter, à moins qu’il ne prenne en affection un végétal quelconque. Alors il en met partout, et nous devons nous en abreuver indéfiniment. De cette façon, au bout de quelques années, nous avons vu pousser dans le jardin une certaine variété de légumes.

Quand grand’mère réclame, il répond de son ton bourru:

«Madame n’y entend rien de rien.

--Je sais toujours que je puis avoir plusieurs espèces de légumes à la fois, s’écrie grand’mère fâchée, et je puis faire une observation chez moi.»

Alors le bonhomme baisse la tête d’un air finaud qui me donne envie de lui tordre le cou.

Au demeurant il nous est attaché à sa façon, et nous supportons son odieux caractère à cause de sa femme, et peut-être aussi parce que nous n’avons pas trente mille francs de rente.

Pour les choses sérieuses, comme la coupe du bois et les vendanges, nous avons un homme d’affaires, le père Jamin, qui est de l’âge de grand’mère, et si vert qu’il vivra bien jusqu’à cent dix ans. C’est un grand et fort bonhomme, dont la bonne figure placide ne peut tromper personne. Je ne pense pas qu’un mauvais sentiment ou une mauvaise pensée ait jamais effleuré son âme. C’est le potentat de son village; on ne l’appelle jamais que monsieur Jamin, et il appartient à une de ces vieilles, honorables familles de paysans dont l’éducation est supérieure au langage rustique.

Il est chargé de prendre tous nos intérêts et, le cas échéant, de morigéner le fermier, dont il a une peur affreuse.

Lorsqu’il surprend des braconniers passant par-dessus nos murs et la gibecière pleine de nos lapins, il leur dit belliqueusement: «Allons, mes gas, vous n’avez point raison.»

Et il s’en va paisiblement, en méditant le plaisir que l’on doit éprouver à tuer quelques bêtes; car, dans toute son existence, et malgré des efforts répétés, il n’a pu envoyer un lapin de vie à trépas.

Sa femme est, comme lui, grande, forte, et, aussi bien assortis en vieillissant qu’à l’aube de leur jeunesse, je te les présente comme le modèle de l’union parfaite. Quand ils ont quelque chose d’ennuyeux à nous apprendre, maître Jamin nous expédie sa femme pour nous exécuter fermement. Au reste, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, elle a un air lugubre perpétuel, et on croit toujours apprendre une horrible catastrophe quand elle ouvre la bouche pour annoncer que les vignes sont splendides.

Je suis bien sûre de la réponse quand, la voyant, je lui crie:

«Allons, madame Jamin, qu’est-ce qu’il y a?

--Ah! mademoiselle, tout le pays est à la désole... C’est ben triste, allez!

--Et pourquoi est-on à la désole, maîtresse Jamin?

--Parce qu’il pleut trop, mademoiselle.»

Ou si c’est une année sèche:

«Parce qu’il n’y a pas d’eau, mademoiselle. Les blés sont épiés, mais il n’y aura rien dans les épis.»

Si bien que, depuis que je me connais, j’aurais passé ma vie à croire que j’allais mourir de faim ou de soif si, chaque année, je ne m’étais retrouvée plus vivante que l’année précédente.

Et maintenant que, comme tu le désirais, tu connais à peu près le cadre du portrait, comprendras-tu tout le charme qu’il peut y avoir dans une existence bucolique? J’en doute... car, en pension, tu rêvais déjà la vie vagabonde. Au reste, si mes lettres te paraissent monotones, tu n’as qu’un mot à dire, et je ferai mes confidences aux feuilles de mes arbres qui tremblotent au-dessus de ma tête et me content tant de jolies choses que souvent, bien que je ne sois pas fille romanesque, je reste bouche ouverte à les écouter.

Adieu enfin, pour aujourd’hui, et salut, belle dame!

Advertisement