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19 décembre.

«Chaque fois que je suis allé parmi les hommes, disait Sénèque, je suis revenu moins homme que je n’étais.» Eh bien, ma vieille amie, je ressemble trait pour trait à Sénèque; je sens que je passe à l’état d’atome; que, dans peu de temps, il ne restera de moi ni homme, ni femme, ni rien. Ce n’est pas seulement Hervé que je cherche avec anxiété dans les foules, mais moi-même. Je sens que je m’éparpille aux quatre vents du ciel, et, si tu arrives à Paris avant que je l’aie quitté, je crois bien que tu ne trouveras de ton amie qu’un peu de poussière semée sur les grandes routes. C’est ce qu’on appelle se retremper.

A propos d’Hervé, il m’a expédié la lettre la plus tendre qui se puisse écrire. Ma cousine est entrée dans ma chambre pendant que, suffoquée d’émotion, je dévorais ces lignes qui me transportaient dans un monde réel, au milieu des grands arbres verts de Chétigné et des murailles tombées ornées de gueules-de-loup.

«Pourquoi pleures-tu, Claude? me dit-elle inquiète.

--C’est une bonne lettre d’Hervé, répondis-je en tirant mon mouchoir.

--Quoi! il se permet de t’écrire! s’écria Mme de Lines avec indignation.

--J’avais commencé... et c’est la faute de grand’mère», ajoutai-je vivement.

Adam, lui-même, n’ayant pas eu le courage de son opinion, il est rationnel de marcher sur ses traces, et charger grand’mère de ma faute me paraît être l’expression d’un grand respect pour les hautes traditions.

Après m’avoir morigénée, Mme de Lines est allée s’enfermer dans sa chambre pour gronder grand’mère, qui a répondu:

«C’est bien vilain qu’une demoiselle écrive à un monsieur! J’envoie à Claude un ouvrage sur l’éducation, de Mme de Genlis.»

Je crois que j’en remontrerais très fort à cette incomparable comtesse! et il est plaisant d’admirer dans leurs livres la morale de gens qui tombent dans tant de trous... La théorie est une belle chose, mais la pratique vaut encore mieux, et dans l’émission de cette vérité, La Palice ne s’en serait pas tiré d’une façon plus merveilleuse que ta servante.

Tu requiers mes premières impressions mondaines? Ah! Dieu, elles sont toutes à l’avantage de cette civilisation, belle dame! Depuis quinze jours, nous avons expédié bon nombre de visites, et je perçois déjà qu’elles feront boule de neige, car le million qui sonne dans ma poche est comme la musique d’Orphée qui charmait et attirait tous les animaux de la création.

Ma cousine, qui est une magnifique vieille femme dans ses fourrures, est montée en carrosse l’air radieux.

«Cette vie en l’air ne peut s’éviter quand on arrive à Paris, me dit-elle. Nous avons maintenant besoin de causer.»

Ce jour-là nous avions une dizaine de visites à exécuter avec la certitude de trouver les gens, parce que c’était leur jour.

Pendant la première on nous demanda si nous avions vu le tableau de Munkaczy. Superbe! mais ajouta la dame:

«Le Christ, qui est beau, n’est pas mon idéal.»

La seconde, on parla du tableau de Munkaczy en ajoutant:

«Le Christ a une belle tête, mais ce n’est pas l’idéal.»

La troisième, il fut question de Munkaczy, et un chœur s’écria:

«Le Christ n’est pas mon idéal!»

La quatrième, il fut dit la même chose; les cinquième, sixième et suivantes, la formule fut aussi variée, et, en sortant de la dixième, je ressemblais à l’homme de la chanson poursuivi par une obsession, et si, comme lui, je m’étais noyée, c’eût été en chantant: «Ce n’est pas mon idéal, ce n’est pas mon idée...»

Et l’Éternité eût emporté le reste.

En revenant à l’hôtel, du coin de l’œil je regardais Mme de Lines qui, gravement, passait son mouchoir de fine batiste sur un front un peu moite.

«T’es-tu amusée, Claude? me dit-elle.

--Énormément! répondis-je.

--C’est l’avantage de Paris... reprit-elle, que ces conversations sur des sujets intéressants.

--C’est aussi fin que varié, dis-je avec enthousiasme. J’ai pensé à nos paysans qui nous disent les uns après les autres: «Eh bien, vous faites donc un petit tour?»

Mme de Lines haussa les épaules.

«Et tout l’avantage est de leur côté, repris-je avec malice; parce que quand on vous demande si vous faites un petit tour, la question ou l’observation est claire; tandis que quand on vous dit: Le Christ n’est pas mon idéal! on se demande ce que cela peut bien vouloir dire.

--Tu es dénigrante, Claude!» me répondit ma cousine, d’autant plus fâchée que j’exprimais une pensée qu’elle ne voulait pas avouer.

En descendant de voiture, elle reprit d’un air préoccupé:

«Nous avons eu tort de ne pas aller voir ce tableau; nous irons demain.»

Et, le matin suivant, nous nous sommes transportées rue La Rochefoucauld, afin de parvenir à la hauteur de notre situation.

Aussitôt, Mme de Lines a été atteinte de l’épidémie générale et, dans la journée, a placé adroitement la phrase sacramentelle qui pouvait faire supposer qu’en question d’art elle était un bien grand vétéran.

Ici, on n’en peut disconvenir, l’esprit est contagieux et la profondeur des connaissances également. Je m’épanouis à ce soleil, et ne puis dire que ma mauvaise humeur, comme tu l’appelles, résiste à certains attraits. Musique, théâtre et autres appas sont des jouissances indéniables; aussi ai-je déjà, en mon for intérieur, arrangé pour Hervé et pour moi une vie qui ne manquera de rien. Nous viendrons ici butiner le suc des belles plantes, après quoi nous volerons en Anjou ou vers des rives lointaines, pour y fabriquer notre miel dans la paix et la vie à deux...

Récrie-toi, si tu veux, mais tu ne pourras me faire convenir que, dans les salons où jusqu’ici nous sommes allées, la conversation ait été palpitante d’intérêt. Peut-être, il est vrai, l’humanité, grâce à sa vieillesse, est-elle devenue si obtuse qu’il est nécessaire de lui mettre indéfiniment le même cliché sous les yeux pour qu’elle arrive à comprendre. Peut-être aussi que les caquets lui sont une nourriture suffisante... Elle sautille avec un entrain qui me rappelle les pies de notre bois. Ce genre de conversation hachée, décousue, affole Mme de Lines, qui a renoncé au projet d’écrire jour par jour ses notes et ses impressions, ne sachant plus retrouver ses sentiers connus au milieu des petits monticules de ce petit chaos. Un chaos qui n’aura jamais de grandeur, bon Dieu! et des monticules qui se garderont de pousser en montagnes!...

Dis, si tu veux, que je deviens grognon, mais vraiment ces esprits qui dansent tous sur la même corde, non sans grâce et sans désinvolture, je l’avoue, m’agacent d’autant plus qu’ils m’entraînent avec eux.

Si les conversations, purement mondaines, affolent ma pauvre cousine, celles sur les pensées d’un certain courant la font ressembler à la carpe qui bâille hors de son eau.

Hier, elle a eu le vertige en écoutant discourir une dame qui écrit un traité sur l’émancipation de la femme. Il paraît, le savais-tu? que c’est un des traits caractéristiques de notre époque d’apprendre à l’humanité qu’elle a marché, jusqu’à nos jours, comme un éclopé entêté qui refuse de faire guérir sa fracture par une main habile. La pauvre s’en est allée à travers les siècles boitant à faire pitié, et cherchant en vain à recouvrer un équilibre satisfaisant.

Il appartenait à la largeur d’esprit d’un temps privilégié de découvrir le baume qui, appliqué aux plaies des nations, les mènera grand train dans la voie de la guérison. Il paraît que l’âge d’or renaîtra lorsque la femme, habillée dans les droits du citoyen, apprendra à l’homme la Vérité! Rien que cela, mon Dieu, oui, tout bonnement; la Vérité! La chose est grande, peut-être un peu confuse, étant donné que, depuis un certain temps qui pourrait bien remonter au commencement du monde, on en cherche avec inquiétude la base. Mais pour nous (je suppose que nous votons), la Vérité n’a pas besoin de démonstration: _Ego sum!_ voilà tout. C’est simple et net. Bien des générations ont allumé en vain des lanternes pour la trouver, mais il leur manquait la lumière indispensable, c’est-à-dire la femme ornée des droits civils et politiques.

Ma cousine était tout étourdie.

«Mais le bon sens, madame!» s’écria-t-elle.

De quel trou sortons-nous! le bon sens!... Ce bonhomme n’est qu’un bourgeois, horreur! et tout esprit qui se respecte doit lui tourner le dos. De la tête aux pieds, il est bâti de routine et de convention, ce qui explique pourquoi il est, hélas! si difficile à déraciner.

«Mais, dis-je, et la nature? elle est, après tout, intimement liée avec le bon sens. Lutter contre elle, c’est se lancer dans certaine aventure qui fut désagréable au pot de terre.»

Cette bonne dame, qui devrait fonder une Société protectrice de la folie, m’a prouvé que la nature n’est elle-même qu’une bourgeoise à courte vue à laquelle on ferait entendre raison. Ainsi donc, ma chère amie, attends-toi à voir tes filles ou petites-filles revêtir le casque et la cuirasse. Car enfin, il est bon de pousser la logique jusqu’à ses extrêmes, et si nous votons des lois militaires, il me semble que nous en devons supporter le poids.

Ce qui sera, du reste, bien supérieur à l’état actuel de l’économie sociale, car lorsque deux armées se trouveront en présence, elles auront une peur si terrible l’une de l’autre, qu’elles s’éparpilleront comme une volée de moineaux. Ainsi l’effusion du sang sera-t-elle évitée. Pour moi, à la première alerte, je demande à être enfouie dans un fourgon et à n’en pas bouger jusqu’au rétablissement de l’ordre le plus complet.

Sur ce, ma cousine a eu derechef la migraine.

Bonsoir, bonsoir! tu vois que je rends justice à mes semblables, et je te défends d’attaquer ma partialité. Je vais me coucher, et rêver toute la nuit Chétigné et bucolisme.

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