Advertisement
Soudain nous ne pensions plus, nous ne parlions plus. Un peu de fil rouge pendait de la bouche de Drigeard, pour longtemps cousue. Nous allions, poussant du même pas, sans grâce et sans force, la frontière devant nous--une frontière fade, rectiligne, sans ces belles queues d’aronde qui fixaient la France à ses voisines,--la tête basse, mais sans regarder même à nos pieds, comme si la besogne du jour avait été uniquement pour l’armée de retrouver ce pfennig allemand, et c’était fait. Parfois nous nous heurtons à un régiment où un soldat inconnu porte la ressemblance d’un de nos tués, et il nous regarde, inquiet de nos regards, sentant confusément qu’il aurait à nous reconnaître... Nous sommes muets... Baloge seul continue de parler: On lui jette des pierres, il se plaint en termes bibliques: on le lapide; un caillou enfin l’atteint, il se tait... C’est ainsi que depuis trois jours nous sommes debout entre deux océans, tous deux en furie, chaque minute alternativement qui nous recouvrent tout entiers,--la victoire et la défaite, l’été et la saison fatale, la confiance et le désespoir.
Parfois tout nous est facile. Nous avançons sur des zones aux noms parents et faciles, Mordancourt, Tricourt, Bersancourt, ou Ravillers, Auvillers, qui nous poussent comme des trottoirs roulants. L’ordre de victoire signé Maunoury nous arrive... On se le passe... Il flotte le long de cette grève dure de tirailleurs, effleurant chacun, comme une mouette... Nous sommes les derniers prévenus de l’armée, nous n’aurons pas à le renvoyer. Pendant une pause, un sergent le roule en boule, le met dans sa poche. Un officier vient le lui reprendre, comme à un chien sa pierre, pour la relancer... Il est relancé... Il fait beau... Nous repartons.
Soudain tout est pénible. Les bourgs ont des noms opposés, emmêlés: Cœuvres, Ambleny. Une fois, plaisanterie du temps de paix, un poteau indicateur donne même des anagrammes: Valsery, Laversy. La pluie ruisselle. On s’essuie le visage avec des linges mouillés, on ferme l’intervalle du col, comme un soupirail, avec ce qu’on a sous la main, un journal, du foin. Nous courbons les épaules, nous halons une France encore raide d’angoisse; nous halons, avec des arrêts, une victoire trop large dans une rivière trop étroite. Nous nous allégeons de tout ce que nous portions en surcroît, de tout ce que nous avions conquis, de sacs en peau de chèvre, de casques à pointe, de paniers d’obus, que le régiment derrière nous ramassera, puis rejettera dans une heure, et il ne nous reste plus que notre pauvre écorce française, si amincie, déjà usée. Seul Bergeot, qui fait collection de dragonnes allemandes, en porte des douzaines, de toutes couleurs, pendantes à son ceinturon, et semble une folie, une folie somnolent, muette. Il pleut... Dès qu’on aperçoit un abri, un arbre, une maison, malgré soi on appuie vers lui et on l’effleure une seconde. J’ai de la chance: j’effleure ainsi tout un petit bois. J’effleure un hangar comble de cavaliers. Ils sont pressés et debout, comme l’étaient de fantassins étendus et entassés, voilà un mois, les ombres rondes des cormiers sur les routes de Picardie. Des chevaux soufflent, tendus, tête tombée en avant, et nous serions comme eux si notre cou n’était si court... Nous allons... Jalicot, qui, depuis le 5 août, change toutes les cinq minutes son fusil d’épaule, le change...
Parfois tout est juste... Juste la pluie elle-même: nous ne trichons plus avec elle, nous ne nous plaignons pas; nous sentons que nous ne sommes pas trempés jusqu’aux os, qu’en chacun de ces hommes mouillés il y a au moins un point sec, duquel repartira, dès qu’il le voudra, la chaleur, l’espoir: sec le fond d’un porte-feuille, sec un paquet de lettres dans du caoutchouc, sèches les allumettes mêmes, le feu même... Juste la victoire: nous sentons qu’elle fut gagnée parce que, à une minute précise, nous avons été plus prudents et plus fougueux, plus rusés et plus loyaux, plus haineux et plus magnanimes que les Allemands, et le plateau a subitement penché pour nous, la matinée où tous nos morts étaient plus beaux, plus grands que les leurs. Juste la guerre... On s’est toujours battu... Justes--tant pis!--ces mitrailleuses qui, là-bas, à l’extrême-droite, commencent à découdre notre ligne de paix; et nous attendons sans crainte, nous nous ramassons sur ce qui nous reste de cœur, nous courbons le dos de façon à bien être un nœud d’arrêt sur cette déchirure...
Soudain tout est injuste... Les sillons, nous avons à les enjamber, nous avons à suivre les ruisseaux... Injuste cet ordre de halte que nous sentons arriver de trop loin, d’une ville où il ne pleut pas, ou du centre d’un château... Injuste,--depuis 1870,--la défense de boucher nos canons de fusil pour leur éviter la rouille. Injuste ce gros obus qui nous escorte à l’aveugle, semant des monticules le long de notre chemin, comme une taupe obstinée de la terre à nous poursuivre. Injuste de voir marcher du même pas, tous transigeant, ceux qui dans la vie allaient vite et ceux qui allaient doucement, de voir des êtres barbus et rouges, dans la paix rasés et pâles, renoncer aujourd’hui à leurs manies, leurs entêtements, abandonner leur vrai squelette. Le braconnier d’eau qui toujours s’amusait à traverser à gué les ruisseaux, prend le pont. Le cœur se fond de cette injustice. Le siffleur de music-hall ne siffle plus. Artaud qui prétendait hier ne devoir obéissance qu’au colonel et refusait de rentrer dans le rang--le colonel, par hasard, passait, il avait obéi aussitôt--obéit à un premier soldat. Tous, ils sont, injustice, comme si le premier des braconniers d’eau, le premier des siffleurs, comme si l’orgueil dans chacun avait été tué ce matin.
Parfois tout est comique. Comme dans les vraies comédies, parce que les gens ont des passions ou répètent sans cesse le même mot. Parce que le plus avare a perdu son porte-monnaie. Parce que le plus vaniteux, l’adjudant qu’on surnomme Gustou, porte sans le savoir suspendue à son dos une pancarte qui dit qu’il est Gustou, et nous forçons un prisonnier à l’appeler ainsi... Parce que le plus buveur a un bidon percé, et passe son temps à tailler deux bouchons, l’un pour le haut, l’autre pour le bas. Parce que le capitaine se retourne sur son cheval en disant, comme toujours, sans y penser: Où sommes-nous? Parce qu’il s’approche pour le féliciter de Lucis, le vieil engagé qui s’obstine à suivre malgré un pied écrasé: «J’ai vu votre pied à la visite, lui dit-il, donnez-moi votre main.»
Soudain tout est tragique. Il fait beau, tout est calme. Mais on ne sait quel phare a tourné. Un télégramme annonce au capitaine la mort de la mère Naudin. Il y avait dans le bataillon deux Naudin, et l’un est tué. Le capitaine décide que la morte est la mère de celui-ci, déchire le télégramme, se tourne distrait vers Gustou:--Où sommes-nous? lui dit-il...
Parfois...
Soudain...
Parfois tout ce que l’on voit est étrange, étrange... On voit ce qu’on n’attendait plus. On voit sur le pas d’une porte une femme qui nous regarde. Une paysanne avec un enfant dans les bras, à ses pieds un chien; on voit le passé d’un paysan heureux nous regarder en face. On voit un vieillard gagner l’arrière avec deux bœufs, deux chèvres, deux petits garçons, gagner je ne sais quelle arche avec de faux couples, purs, mais vite périssables. On voit un soldat voisin avec sa capote fendillée, le gilet sous la capote ouverte sans boutons, un vieux plastron décousu à chaque pli, comme un homme qu’on peut feuilleter, dictionnaire de misères. On voit un chien, il nous voit, il vient. Parfois une glace de poche circule, on se la passe comme un journal. C’est notre seul journal... On se voit... Il pleut: nous jetons peu à peu tout ce qui nous alourdit, comme des choses collées à nous que la pluie décolle; et tout ce qui était réparation sur nous ou placage, confiance, espoir de retour, tombe, tombe...
Soudain, tout ce que l’on voit est simple. On l’attendait... On voit près d’un mort étendu l’empreinte sur l’herbe d’un autre corps, d’un blessé qui depuis fut enlevé. On voit un mort assis, adossé au talus, son fusil écarté de lui par ses mains crispées, comme un aviateur surpris dans une vrille qu’il n’a pas voulue, et qui a tiré le levier à fond pour en sortir. A minuit, on traverse l’Aisne sur la poutre de fer d’une écluse. On voit jeter à l’eau un gros réserviste qui a le vertige, qui restait à cheval sur la poutre sans avancer, ni revenir... On monte vers Fontenoy... Tout est simple: chaque trace, chaque cri devant nous est maintenant un pas, une parole d’allemand. Guerre d’écoliers, enfantine et terrible. On se cache derrière des murs; on entend crier: «Achevez-moi.» On entend de la même voix: «Non! Non!» On n’entend plus rien... Un blessé se met nu jusqu’à la ceinture, et court, comme un plongeur, vers la Paix. Fontenoy est pris. J’entre dans une boutique avec deux prisonniers, je m’assieds, je m’éveille, je les vois qui me regardent, pacifiques, et l’un a cinq alliances au doigt, celles des amis mariés qu’il a déjà perdus. Il me supplie. Il voudrait celle de son lieutenant qu’on voit par la fenêtre... Il n’y aurait pas à sortir, il croit qu’en se penchant... Le matin arrive... je leur fais enlever les volets de la devanture, et notre commerce recommence...
Voici une heure sans poids, insignifiante... La nuit est ronde et transparente, et les balles font sur elle un gémissement cristallin, aigu, comme si d’un doigt mouillé et paresseux on caressait ses bords... On voit un soldat assis près de nous, son fusil entre ses jambes, mais ramené contre lui cette fois, la vrille est conjurée, il est vivant... Nous avançons, nous dépassons le château: les hommes le défendent avec des gestes un peu plus lents, un peu plus nobles qu’on ne défend une cabane... Nous dépassons les lignes, nous sommes devant la nuit... Il n’y a plus que des escouades déployées, mélange avec les nôtres de zouaves, d’alpins, de Soudanais; nos morts sont seulement devenus des inconnus... Devant la nuit même;... il n’y a plus qu’une tranchée individuelle où un petit fantassin est agenouillé, les yeux vifs et attentifs, tout seul au pied de la nuit, comme un souffleur.
Voici la dernière heure de la vie, de la journée... Il pleut... Des ombres se glissent sans permission vers des villages pleins de lard qui scintillent entre les lignes comme des pièges... Le mort que j’effleure en rampant sur l’arête de la colline, des plis de son pantalon rouge laisse couler deux ruisseaux d’eau de pluie... O pluie, si froide que son visage tranchant déverse d’un côté vers l’Aisne, de l’autre vers l’Oise... Partage de cette eau filtrée. Partage aussi de son sang... Je glisse dans un ravin ouvert vers le Nord, vers les Allemands; sommeil, fatigue, ma tête tourne, j’essaye en vain de remonter sur le talus, je m’accroche à la racine qui, là-haut, dépasse; je ferme les yeux; j’ai un éblouissement, et, comme un fantassin accroché à la selle d’un cavalier, j’accompagne à son allure la France qui galope, je crois, qui tourne... J’ouvre les yeux. Elle s’arrête... Voici la dernière heure. Un chien de garde, derrière moi, aboie, garde la frontière. Un Allemand est étendu sous mes pieds avec des balles éparses comme autour d’un dragon ses dents brisées, et des chargeurs comme d’énormes molaires. Le chien hurle, on le bat... Un Français bat un chien français... Voici la lune derrière un bois déchiqueté... Il ne reste plus sur la terre livide que la carcasse d’un grand feu d’artifice... Le froid élargit les lèvres hésitantes de la bataille, et entre elles des corps rejetés comme des noyaux... Il pleut: O pluie sur Prométhée ouvert! Une ferme tout à coup s’embrase, s’écroule en une minute, et il ne reste plus debout que juste la cheminée, par laquelle passe du feu... On me touche à l’épaule, quelqu’un me touche,... mais notre corps maintenant bat si fréquemment de lui-même, si souvent nos paupières clignotent sans notre ordre, notre nez remue, un muscle dans nos bras s’agite, que je n’ai pas l’idée de me tourner... Mais qui était-ce?... Le pays conquis hier est éteint; le pays à conquérir demain brûle... Qui frappe ainsi à mon genou?... Des têtes et des queues de constellations pendent au hasard entre les nuages... Qui frappe à ma poitrine?... Pluie, qui ouvre le sol aux charrues, et le rend impénétrable aux obus! Un mort a jeté autour de lui, généreux comme un blessé qui part, sa musette, son bidon, une lettre... Je reviens, longeant des groupes de fantassins qui dorment, les mains hors de leurs capotes, mains blanchies par la lune, et par la craie du plateau,--on n’aurait qu’à serrer ces mains, qu’à les prendre, pour dire aux dormeurs sa pitié, pour les relever jusqu’à soi,--et d’alpins enroulés dans leurs pèlerines, sans mains à étreindre, qu’il faudrait, eux, redresser comme des momies, et le seul moyen de les toucher serait encore de caresser leur visage. Dans une carrière, d’autres soldats fatigués jetés en pile comme des jonchets et le capitaine essaye, sans trop dérouler le tas, d’en retirer par les jambes son ordonnance... Ceux qui prétendaient ne ronfler qu’étendus sur le dos, étendus sur le ventre, ronflent... Parfois des corps un tout petit peu moins boueux, des capotes d’un buvard moins avide qui n’aspire pas toute l’eau, un visage plus innocent, plus pâle: ce sont les hommes des renforts arrivés ce matin; les premiers renforts: car nous voilà au point extrême où nous pouvions parvenir sans aide de l’arrière, où porte de l’élan, de l’indignation le flot sans mélange. Depuis ce matin les renforts arrivent, avancent tout violets et carmin, puérils, transparents, dans notre torrent boueux; jusqu’à midi fanfarons, car leur détachement fut formé pendant la Marne et dans toutes les gares on les a fêtés comme les vainqueurs; mais leur voilà bientôt un jour de guerre, et ils sont muets, et la glaise, la nuit, les auront façonnés dans deux ou trois heures à notre image.
A mon tour, je m’éveille... Tout encore est ténèbres... Mais je sens, partant de mes yeux entr’ouverts, une ligne de lumière se découdre, gagner Drigeard à ma droite, Ségaux à ma gauche, et immobiles, car chacun croit l’autre endormi, Drigeard et Ségaux ouvrent les yeux...
Ségaux pense, comme tous les matins, que tout est bien, vraiment que tout est parfait...
Drigeard pense, pense que s’éveiller ainsi c’est tirer vraiment son cœur de sa poitrine (Drigeard est répétiteur, il est sentimental), que c’est le mettre dans sa main, le voir battre.
Ségaux pense que tout serait bien, tout parfait, mais sans ces renforts, dont l’unique souci est de s’aligner sur nous, et même dans le sommeil, pour s’orienter au milieu de tracas dont ils ne distinguent ni les fracas ennemis, ni les amis. On en a toujours un accolé à soi, ombre parallèle... ombre stupide d’ailleurs, avec ses plaisanteries de manœuvres, qui crie, quand il fait chaud: «Une bonne grenadine au kirsch!... Un bon Pernod!...»
Drigeard pense que refermer les yeux, c’est remettre son cœur en place. Deux fois, trois fois, il les referme... Que de cœurs à rentrer aujourd’hui!
--Celui que je plains, pense Ségaux, c’est le dernier tué de la guerre... Je resterai plutôt, une fois signé l’armistice, étendu deux jours au fond de la tranchée...
--Comme tout devient logique, tendre, pense Drigeard, si on le compare à une pensée. Voici deux nuages qui se choquent, qui se confondent, comme justement deux pensées... Voici un arbre qui s’évente, qui remue en lui des oiseaux, comme une pensée... Voici une ombre qui se redresse, qui s’appuie contre un mur... Malgré soi l’on songe à une pensée qui se lève, qui s’accoude...
--Tout serait parfait, pense Ségaux, sans les renforts et sans Gustou qui a cassé son dernier lorgnon. Il est quatre heures. Les six montres que des blessés m’ont données disent quatre heures... Il va falloir que je me mette en quête d’un bon fusil... ou que je retourne chercher le mien à Fontenoy... L’officier qui m’avait manqué dans le moulin et que j’ai cloué sur la porte doit être mort maintenant... J’ai dû repasser près de lui, pour sortir; il m’a craché au visage... On voit encore la lune... J’adore ainsi, au réveil, penser... Mais comme les pensées sont illogiques, le matin... Je pense à la fois que rien ne m’est plus égal, et que rien ne m’ennuierait plus que la mort!... Je pense au seul soldat de plomb que j’aie jamais eu, cadeau du fils de notaire... Je jouais avec lui seul des journées entières... Tantôt il était mon égal, tantôt mon chef... Tout soldat me le rappelle... J’aimerais l’avoir, ce matin. Voilà que je renverse ma gamelle; il n’y a que moi pour faire autant de bruit en pensant!
--On ne se voit guère que de profil à la guerre, pense Drigeard, mais chaque fois que je vois un visage français de face, il me semble qu’on me paie avec une monnaie étincelante... Sept ans que j’habitais l’Allemagne, j’en suis revenu si vite voilà six semaines que je sens encore là-bas, au milieu des Allemands, ma forme vivre... C’est sur elle que je m’amuse à tirer...
--J’entends Drigeard qui s’agite... Je vais prendre son fusil, car à lui peu importe... Il tire, mais sans savoir qu’on vise; il tire comme à un duel; à l’assaut, il charge le premier, criant fort mais en baissant les yeux comme un amateur qui chante à vêpres, son arme à la bretelle; toujours le premier, mais sans se douter qu’on a à tuer; inoffensif, toujours avec les plus sanguinaires; toujours avec les plus courageux, mais avec des précautions d’enfant, cachant son ventre dans sa musette où il porte une assiette en aluminium, son cœur avec un cache-cœur...
--Ségaux s’éveille... Voici le petit jour... La nuit là-bas s’argente et il suinte un jaune acide et pourri... Un coq chante...
--Un coq chante... Une fois seulement... Il y avait sans doute des artilleurs dans sa grange... Voici le petit jour... Mon sergent se retourne sur le côté droit et je retire doucement son fusil pour qu’il puisse dormir... Il soupire... Dès qu’il dort il voit, m’a-t-il dit, l’entrée d’un immense tunnel et des ingénieurs, des contremaîtres agiter leurs lanternes et leurs casquettes... Mais il ne sait si le train va y pénétrer ou en sortir... Que j’aime cette heure du jour!... Que je l’aime à Néris quand je sors acheter les journaux, les souliers de mon étage une fois cirés, et je croise les filles de la Pastillerie, qui s’en vont par deux, tirant le haut de leurs bas à travers leur tablier. D’ailleurs j’aime aussi la nuit, et midi, et le soir. Je suis bien connu à Néris pour cela: j’aime tout.
--Voici ce que je ne peux voir sans m’accouder, sans poser ma tête dans mes mains et la soulever comme un présent, voici l’aube. La nuit se décolle de la terre, avec peine, comme un remède que l’on arrache, comme un tapsia d’une chair malade. Les branches des sapins remuent doucement, de bas en haut, et c’est de la terre que monte un souffle vertical. Un nuage gris efface où il passe les étoiles, un nuage sale qui a déjà servi, qui laisse des traces de craie... Voici l’aube... et l’haleine effroyable du jour. On ressoude nos pieds à la terre par des soudures douloureuses. Un astre s’est secoué sur le mien de ses roues brisées, de ses chevaux morts, de ses maisons en ruines... Comme tout est net, menaçant, comme toute chose me fait un signe sans répit... Comme tout n’est que pierre, bois, et dure leçon...
--Le coq chante encore, mais moins clairement. On devine d’ici qu’il a maintenant les deux pattes liées... Voici l’aube... Enfin je vois l’arbre rond, hier invisible, vers lequel la brigade (sur des bulletins de bagage volés à la gare de Soissons) nous donne l’ordre d’attaquer; il est noir, mais on le devine doublé de rose et d’orange; on ne voit plus que lui sur l’horizon; il a poussé en une nuit comme un champignon... Quatre heures et demie... Il est temps que je secoue les hommes de l’escouade; ils me demanderont l’heure,--Tu veux l’heure? leur dirais-je, la voilà! et je leur glisserai à chacun une de mes montres... Ils vont ouvrir les paupières, la bouche, relever leur foulard de leurs oreilles et tout ce masque de chair et de linge qui sert contre la nuit... Je vais secouer le capitaine,--il faut le secouer tous les jours plus fort--dont il tombe chaque matin, tant je le secoue, un objet, son stylo, son binocle, et les boutons mêmes, ces jours-ci, de sa vareuse...--Où sommes-nous? me dira-t-il, et me reconnaissant, il m’insultera, puis tirera d’une douille d’obus la thermo léguée par le colonel et me versera du café... Au fond, tous les hommes sont bons... ou du moins ceux dont le nom commence par S, je ne réponds que de ceux-là, car c’est avec eux que j’ai vécu surtout, à l’orphelinat ou à la compagnie, à cause de l’ordre alphabétique... Synnan, qui élevait des coqs de combat (un de ses coqs aveugle avait gagné quinze matches), qui m’apprenait la boxe, et il s’amusait à fermer les yeux pendant nos assauts... Sembat, qui, comme tant d’autres au début s’était mis nu quand il fut blessé, croyant avertir les Allemands, sur lequel ils continuèrent à tirer, qui fut tué nu; il m’apprenait mes provinces et mes préfectures; nous en étions au Massif Central quand il fut tué... Où nous sommes, mon capitaine? Nous sommes dans le Soissonnais, chef-lieu Soissons...
--Tendrement je t’appelle, amour des combats, qui secoues tes ailes pleines de rosée, et te coules dans la forme vide du génie de la nuit comme le ramier dans celle de la chouette! Voici la première haleine du jour; un vent chargé et son brouillard soufflent sur les cyprès, ensoleillés, et les attisent... Comme on voit un paysage à travers un train qui passe, comme on voit un chien qui court à travers une palissade, quel beau jour j’aperçois en ouvrant et fermant les yeux! Voici sur les murs, sur les toits du village les couleurs du pêcher, de l’amandier en fleurs; tout ce qui était blanc a soudain la pudeur de ceux qui ont dormi,--et les paupières des dormeurs sont mauves dans leurs visages pourpres. Changerais-je ce réveil, Drigeard que je suis--tous ces hommes aplatis autour de moi comme des aviateurs tombés--accepterais-je de troquer ce réveil contre mon plus grand deuil, contre une tempête, contre une honte sans issue? Suis-je au jour le plus triste ou le plus fier de ma vie? Changerais-je ce réveil pour un rendez-vous dans Paris, là-haut, rue de Dunkerque, pour une aurore dans Ispahan? Dois-je être heureux, dois-je frémir de voir sur mon petit secteur les armées se heurter non par ce qu’elles ont de plus cruel et de plus dur, non par des coloniaux aux crânes rigides, par des casques,--mais par des notaires, des professeurs et tout ce qu’il y a de plus sensible dans le Forez?... Une heure, et nous allons partir, aller vers un ennemi qui nous attend debout, sans batailles dans des réseaux de tranchées, sans défilement dans des sapes, et les plus grands mots aussi se heurtent en moi, ce matin, directement, sans réseaux de dialectique entre eux qui les amortissent, le mot infini contre le mot matière, le mot mort contre le mot vie, le mot Deutschland (même pas traduit) contre le mot France... Le soleil va se lever, et on le plongera dix minutes dans un jour qu’il n’aura pas le temps de colorer. Puis il pleuvra. Déjà Ségaux tourne son fusil vers le levant et vérifie si le canon est propre. Déjà, par plans horizontaux, la compagnie s’agite; des hommes rampent, se heurtent et s’arrêtent tête-à-tête, se parlent comme des fourmis. Du film qu’on va jouer les premiers rayons et les premiers faisceaux de mitrailleuses ne donnent encore, sur ce plateau crayeux, qu’une poussière incertaine, et nous, épars, nous ne sommes qu’un titre qui tremblote à peine, de ses pauvres lettres inconnues... Le lieutenant assis étire en tous sens deux bras qui semblent partir l’un de son cou, l’autre de son ventre, et il semble, en ombre chinoise, une idole à cent bras mutilée de tous moins de deux... Il dit quelques paroles brusques que nos voisins nous transmettent de plus en plus douces, et chaque homme est un filtre pour chaque homme. Il souffle dans un clairon rauque, et l’écho aussi répète là-bas son appel sans rudesse... Il faut partir... Le mot lâcheté appuie contre le mot patrie... Le mot mort, sans raison cette fois,--il a chargé de biais,--contre le mot village... O village, que je ne reverrai plus, car je m’élance et je sens que des balles vont casser l’une après l’autre chaque part de mon corps, comme une pipe à la foire. Village où les habitants halètent encore, endormis dans leurs chambres closes, avec des trous, comme pour des insectes pris, ou des losanges dans la persienne... La servante se lève à tâtons, s’accroupit devant la cendre d’hier, prépare le foyer, et l’aube sur sa nuque, le feu sur son visage luttent, se disputent la plus pauvre créature humaine... O guerre, entends chaque artilleur qui accroche sa pièce au caisson accrocher un de tes ceinturons!... O patrie, une minute encore et tu vas respirer, et de ton sein qui prend haleine me pousser dans du plomb fondu... O France, laisse-moi te brouiller de la main comme un jeu auquel on ne jouera plus de tout le jour, de toute la vie... O Béarn, chef-lieu Orléans! O Compiègne, chef-lieu Albi... te brouiller avec tous mes autres jeux, pour toujours, pour toujours inutiles... O Nuit, chef-lieu Poitiers! O Molière! O bras nus!...
O France! O Bien-Aimée!
Septembre 1918.
REPOS AU LAC ASQUAM
Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare, parfois vous ressentiez jusqu’aux secondes, et vous fermiez les yeux. Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes, qu’en ajustant l’un en face de l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient, eux aussi, partir, mourir... Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir un autre homme: un ingénieur, et toujours parler et avoir des moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.
Aujourd’hui,... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche pour que la lumière soit meilleure et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères et les sapins des radeaux détruits par l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs de pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux, les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à l’autre, bien qu’en sifflant des danses nègres qui, nous, nous feraient chavirer. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.
Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant même, instant critique, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, avec les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers les plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient là une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et qui pleurait. On le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre, et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre, à maudire la famille et le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les relâcher; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi la vente était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes; un petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture,--elle cédait,--par la manche,--elle craquait,--et il n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des filleuls:--Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. Puis vint Sandwich, où un Lithuanien agitant son drapeau national protestait tout seul contre la conscription, puis vint le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet et géant qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en natte sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche.
Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose son heure officielle selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers Midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les caressons, mon amour.
Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes blanches sont d’argent, les bouleaux d’or! Voici l’heure enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner! La grenouille taureau gémit; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot «débonnaire», autour du mot «échelle», du mot «sérénité». Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, sans l’aider, placide, au cœur d’un nom propre quelquefois, dans Baudelaire en ce moment, opprimante statue. J’y suis depuis une minute. Dieu sait si je me tais... Puis Rogers me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres.
--Juillet a gelé les rivières, récite-t-il, et les ponts inutiles sont rassemblés dans la grange...
Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:
--L’été a gelé les rivières, et les ponts...
Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les loons à la fois et l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous ignorons.
* * * * *
Un orage?...
Quand la tempête éclate; quand par millions, les propriétaires des cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir aux ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent; quand sur les gazons publics la foule se précipite sous les tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames, torpilles et mortiers; quand la mère en knickerbockers à califourchon derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau; quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la pluie...--puis, quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe, qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai de Salem, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme la dernière allumette en réserve, le soleil, qu’on l’attise, quand il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle; quand la demoiselle de magasin se précipite en riant vers son amie dans le magasin d’en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie...--puis, quand les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable; quand un enfant, il ne sait pour quel bonheur, veut brûler du papier d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de son mulet, le caresse... le caresse... et soudain remonte vite, car il veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence; quand le soleil disparaît à nouveau, quand la pluie retombe, s’acharne, la même dont on reconnaît les gouttes;--alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les orages, et je frémis...
--Comment est mort Seeger? demande Rogers.
Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion de savoir comment les poètes, ses collègues, y sont tués. Il serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est une mort qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me disant adieu pour toujours, le second avec le crayon de l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant, heureux... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hesslin, le poète allemand, sur le dos d’un sergent mystique qui se releva lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère, qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sidney, où le monde-univers se tait, où il n’y a plus frottant contre la pensée d’un poète que tout le bruit d’un vaisseau qui glisse... Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson... Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le soleil!... Heureux qui meurt la nuit!
--Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?
Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions à la fois... Oui, je l’ai vu... Une fois, au Luxembourg, l’été; il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à la porte... Une autre fois, chez un ami qu’il avait voulu voir l’avant-veille, sans le trouver et il avait laissé un distique,--la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au lit le troisième jour sinon il aurait eu au moins une ballade.
--A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?
Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les armes d’un guerrier qui s’habille un peu vite dans son appartement, deux mots par hasard se heurtent, riment,... et l’on tressaille. Dernière lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant pas, où ils disent «les coursiers», les «pleurs», le «glaive», et sont contraints d’être un peu ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort, et juste comme elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie envieuse à un rendez-vous, Dollero comme un orage, avec trois oiseaux, Blakely comme un monstre sans tête--et où Brooke seul prévit tout à contre sens. Oui, pauvre Brooke qui nous disait à tous:--Si je meurs, songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres anglais...--et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté à la mer, avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié, mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant les autres poèmes, on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que l’amour est juste «une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu». On se butte un peu, on vous contredit, pauvre cher Brooke,--on s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, ou un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.
Comment Seeger est mort?
C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à secondes. Une minute moins cinq secondes et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort vous n’avez même plus le temps maintenant de tracer cette courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème, au sujet des peupliers. Trente secondes. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Quinze secondes. Oublions qu’il va mourir. Ne parlons plus de la mort de Seeger. Seeger lève la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit doucement la marche de tir. Un oiseau, oui, un...
* * * * *
Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. Je pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre d’humeur inconstante, dont le papier même chaque fois est d’une autre couleur, et chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil est juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes yeux, dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu, amie. J’écris un dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.
Juin 1917.
LA JOURNÉE PORTUGAISE
AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQUE DE SANTA ROSA Y OVAR.
Comme j’étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D’abord les fillettes, un peu plus âgées, dans ton pays aussi, que les petits garçons et qui les portent là-bas au fond d’un panier sur leur tête. Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l’ambassade d’Allemagne jadis avait protesté, on les enveloppait d’indienne. Puis les mendiants, reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot mendigo. Puis les pêcheuses d’Ovar, ceintes d’un cordage, comme vos monuments manuelins, et qui ont les yeux de chaque côté du visage, de sorte qu’au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir. Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette minute, ignorants comme ils sont de l’âge qui doit séparer enfants et parents, certes me désiraient pour père.
--Que voulez-vous, me disais-tu! c’est de même à Paris quand il arrive un Portugais.
Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les Lapons dans leur neige, et quand résonnait près de nous un talon, nous sentions que passait un être moins dévoué. Alors, en effet, c’était un de ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs trois fleuves, ou bien l’homme de police chargé de crier sur mon passage: Vive la guerre et Vie à la Vie; ou bien c’était la Reigini, de la compagnie italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux chevilles, là où étreignent les amants, et qui rougissait, du même bâton, ses lèvres et l’angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux monsieur en bottines qui tint à nous accompagner, qui même m’arrêtait, comble d’admiration, montrant mon sabre et voulant savoir--dans un français qui ignorait les verbes, comme le tien--pourquoi le fourreau en était bosselé.
--Guerre? Bataille? interrogeait-il.
--Non, répondais-je. Valise.
Par le tramway, puis le funiculaire, écartant ainsi d’abord ceux qui n’ont qu’un sou, puis ceux qui n’en ont que deux, avec les riches seuls nous montions à Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me plaçant, entre les palmiers, au point calculé d’où chacun cache une cheminée d’usine--ils fumaient--puis, autour d’Estrella, tu me faisais avancer en cercle jusqu’au moment où les jours de ses clochers se couvraient et d’où je pouvais les traverser tous deux à la fois d’une flèche. De là enfin, car j’étais fatigué,--mais à la condition que nous verrions l’après-midi le château construit en cannes à pêche,--tu consentis à redescendre vers le port. Les places longues de ta ville, avec leurs mosaïques noires ondulées, semblaient arrosées d’encre fraîche. Sur chaque façade, le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitures luttaient sans pouvoir s’atteindre, les dentelures de l’un reculant sans courage dès qu’attaquaient les dentelures de l’autre. Dans les rues à pic, les enfants d’un an dormaient à même le pavé, leur corselet remonté aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour de laquelle ils tournaient quand passaient les automobiles. Collées aux faïences des maisons les fillettes nues, et, au balcon le plus haut, sans autre intermédiaire aux autres étages entre l’impudeur et l’amour, vos jeunes femmes aux tempes moites, gantées de jaune, vêtues de mousseline, avec des bas noirs à ramages et des feutres blancs. Appelées par le bruit, des jeunes filles passaient la tête à travers les grilles des rez-de-chaussée, et, prisonnières, fermaient seulement les yeux quand nous les regardions. Si nous approchions plus près, elles devenaient sourdes,--plus près encore, sans souffle et pâles. Puis par les rues sans honneur dont les perroquets, au-dessus de chaque porte, en crient l’énorme numéro, notre cortège dessinant la figure de circonstance autour de chaque point historique, le cercle autour du pavé où le roi fut tué, l’ovale autour du banc d’où Pombal expulsa les jésuites, nous arrivions aux colonnes, au Tage. Accoudés aux balustrades du fleuve, car il coule au ras de la place, et il faut même gravir deux marches pour embarquer, tu me montrais le _Vasco-de-Gama_, votre croiseur amiral, dont les officiers ne peuvent aller qu’à cheval dans Lisbonne; l’_Adamastor_, qui emportait en vacances sur l’autre rive le pensionnat des fillettes illégitimes--les mères disaient adieu en pleurant, on entendait de l’autre côté du fleuve les pères dans l’attente pousser des cris de joie--et le navire sans pont où l’on verse pêle-mêle les lettres de cuivre qui composaient les noms des soixante navires allemands confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le même nombre, en poètes et en rois, de noms portugais. De grandes raies étincelaient parfois sous la houle, et c’étaient les aiguillages qui déportent le navire vers Halifax ou Pernambouc, et de monstrueuses barques à voile roussie passaient, avec une proue recourbée, des yeux de cyclope peints à l’avant, et un ne leur suffisait pas, chacune en avait deux.
--Des barques romaines! disais-je.
--Non, disais-tu, portugaises.
Un nuage voilait le soleil, s’écartait, et Lisbonne se fermait et s’ouvrait comme un éventail. Tout ce qui roulait de ta ville de plâtre tombait dans un bateau à quai. Sur les hampes des palais tremblait l’air qui s’agite autour des sismographes. Les chiens éternuaient, hésitant à entrer dans cette mer poivrée. Les cortèges de onze heures passaient, c’étaient les unionistes en courroux, car on venait de rétablir à cause de la guerre les décorations et, pour tous, y compris les décorés, la peine de mort. C’était le corps diplomatique qui mettait au paquebot l’une de ses trois femmes, les attachés en costume chantant la phrase commune des hymnes nationaux, les seconds secrétaires portant les cadeaux du départ, les voiles de lin bleu à paniers rouges déployés, et, passant de leur poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine d’ivoire dont la petite robe de soie était dans la malle et qui étaient nues. C’était l’autre officier de ma mission, poursuivi implacablement, car tu lui avais expliqué qu’on ne donne jamais aux mendiants portugais, qu’on leur dit «Tenez patience!», qu’ils s’arrêtent alors brusquement, mendiants qu’ils sont, comme si on leur indiquait enfin pour la première fois une recette à la vie, mais il disait «Tenez patience!» aux marchands de journaux, aux bouquetières, aux vendeuses de soles, à tous ceux pour qui ta phrase était un commandement à le suivre, et aussi ils le suivaient patiemment, attendant qu’il sût le portugais pour acheter.
L’air brûlait, mais léché par des langues de glace. Les autos descendaient l’Avenida à toute vitesse, celles des hauts fonctionnaires, qui ne craignent pas les procès, tournant en zig-zag autour des lampadaires du milieu. Des hommes nègres armés de tuyaux en caoutchouc flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; je te demandais s’ils les gonflent, tu m’expliquais qu’ils les arrosent. Sur le Rocio tous s’assemblaient déjà devant le Club aux chapeaux verts, debout ou assis face au cadran de la gare, car on allait passer à l’heure d’hiver, de midi revenir à onze heures, et recevoir en sieste ce que chez nous l’État distribua en sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre de la cité s’agitaient, assurant qu’il faudrait tourner onze fois la grande aiguille, marquer l’arrêt même aux demies; et souriaient d’attente et de volupté, aux terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles qu’ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l’Océan, voir jaillir le rayon vert. Midi moins une. On levait les jumelles... Midi. La petite aiguille reculait simplement d’une heure, et les horlogers rentraient de dépit. Les pères devenaient soudain tristes, les filles caressantes. Reçues dans cette heure superflue, les Brésiliennes en escale souriaient à ce temps d’Europe qui les prenait en se pliant comme un hamac, et, au fond d’une double paresse, dans leur calèche, des orientales à sourcils bleus laissaient tourner vers nous la voiture pour n’avoir point à tourner les yeux. D’un mot, car tu sais tout, tu m’expliquais pourquoi ces êtres superbes sourient aux officiers français, pourquoi ils étaient gais et tristes, bavards et muets, constellés avec des bijoux, et cet autre les deux seins nus:
--Cocottes... disais-tu.
* * * * *
Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, le premier où il n’y eût pas la guerre. Il me fallut longtemps pour retrouver mes yeux de paix, pour ne pas, quand riait une vieille femme, quand venait un passant radieux, sentir en moi la joie qu’un fils fût en permission, qu’un blessa fût sauvé. Je me précipitais vers la vitrine entourée soudain par la foule comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint-Quentin reprise, et c’était un chien de porcelaine qui remuait la tête en tirant la langue. Quand tu me présentais à un de tes amis, je répondais avec mille précautions, mille scrupules, comme chez nous où l’on doit--pour éviter tout impair--parler aux gens inconnus comme s’ils étaient, et depuis leur naissance, seuls au monde. Je bavardais avec les grands-mères et leur petit-fils sans paraître soupçonner qu’il avait été jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, d’un fils ou d’un gendre. Parfois, à l’aube, un mendiant sous ma fenêtre agitait sa sébile et je me réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses, d’un de nos dimanches serbes, belges ou roumains. Beau pays où les machinistes, les porteurs de pianos, n’étaient pas devenus--l’art par la guerre consterné!--de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne marquaient pas dans les bureaux et les tramways la place d’un homme absent, la femme en demi-deuil celle d’un disparu, et où il nous fallut vivre comme j’aurais vécu, voilà trois ans, dans un pays où la mort n’existe pas, plongeant au hasard le bras dans les cœurs, parlant du passé, du futur, comme dans un pays d’enfants...
--Saluez ces officiers, car ils nous apportent la guerre!
Ainsi, les trois Anglais et les trois Français de la mission, nous présentaient aux troupes vos généraux. C’était sur les terrains d’exercice usés par l’école du soldat, sur ces places qui se ressemblent dans tout le globe comme deux crânes chauves, car l’on y voit la trame même de la terre. C’était à Thamar, entre la papeterie et les cloîtres indous, habités d’abeilles et boursouflés comme si toutes s’acharnaient sur ces marbres; à Braga, au pied des trente églises, dans votre seule ville où l’ombre des maisons dans la rue ne soit pas chinoise, sur la place où les bornes milliaires de la voie romaine, rassemblées--et plus heureuses encore que les dates latines leurs contemporaines, toutes télescopées,--n’étaient plus espacées que de cinq mètres; à Evora, où l’on met en pension, car partout ailleurs en Europe ils succombent, les chimpanzés qui n’ont pas un an. A ces paroles les civils se découvraient, et nous sortions nos mains de nos poches pour prouver je ne sais quelle innocence, comme celui qu’on soupçonne d’y caresser un revolver.
Mais le général anglais voulait féliciter vos officiers. C’était lui qui commandait l’armée britannique à Tsing-Tao, et il avait parié avec Dobell, du Cameroun, au premier général anglais qui entrerait en territoire allemand. Tous deux y furent le même jour, à la même heure, mais, à cause de la latitude, le nôtre était proclamé gagnant. Il s’approchait, bienveillant, honorable, du colonel portugais et tu étais son interprète.
--Dites au colonel, disait-il, que je le remercie!
--Colonel,... commençais-tu en portugais, et tu partais pour un discours immense où nous saisissions les mots les plus divers, le nom de Rome, le nom de Londres, des noms de fruits, des prénoms--car vous adorez les prénoms dans votre peuple où il n’est que cinq noms de famille--et le colonel s’inclinait.
--Commandant,... te répondait-il, et lui aussi prononçait une phrase avec des mots abstraits; une autre avec des noms de villes, françaises cette fois; il s’agitait, devenait rouge au mot de Joinville-sur-le-Pont; tu l’approuvais en hochant la tête, et quand il s’apaisait, le discours fini, te retournant vers nous, tu nous disais:
--Le colonel vous remercie de vos remerciements.
Et tout ainsi se passait entre vous deux, et tu nous rendais le mot aimable après que vous l’aviez tous deux gonflé à l’excès et épuisé, comme l’on rend une fois vieilli, à nouveau vides, les petits sentiments que l’on vous confia enfant, et qui furent dans votre vie l’amour, l’orgueil et l’amitié.
Alors nous visitions les casernes, les officiers supérieurs se regardant bienheureux quand un réserviste avait apporté un oreiller de dentelle ou qu’un cheval s’appelait Zeppelin. Les enfants nous poursuivaient avec les journaux de Lisbonne, encadrés de noir quand un sénateur français, Trouillot, Naquet, était mort la veille; tu m’apprenais à lire le sonnet qu’ils publient en première page chaque jour, profitant de ce que ta langue ressemble mot pour mot à mon patois limousin, et désormais je savais comment se dit Ulysse en limousin et Agamemnon, et Desdémone. La route longeait à la fois la mer et la rivière, qui était dans son aqueduc, ou bien elle était bordée par de hauts murs, percés aux hectomètres de fenêtres grillées dont les laboureurs ouvraient les persiennes pour nous voir. Des balcons, les femmes parlaient au jeune homme debout au milieu de la rue, prononçaient l’s sans le mouiller, et, au sortir de l’Espagne, cette lettre soudain délivrée et franche touchait comme si une prétention en elles, les femmes, et une pudeur s’étaient évanouies. Les jours demi-utiles, ainsi s’appellent les samedis, nos automobiles devaient marquer le pas,--car ton pays est celui d’Europe où l’on déménage le plus--derrière le convoi de couples bavards dont nous connaissions en les dépassant enfin, moi les moindres meubles et toi les moindres pensées. Tout ce qu’au lycée j’avais dû inventer moi-même était là, les palais d’archevêque à coupoles roses et leurs jardins en trompe-l’œil, les nymphes aux seins gonflés par les couches annuelles de plâtre, les maïs comblant les vallons, l’énorme fleuve bu par le reflux, pourpre entre ses digues de porcelaine et ses eucalyptus, le bosquet de bananiers et de cyprès avec ses allégories en faïence: Poésie nourrissant son oie, Rhétorique faussement accueillante, les bras ouverts mais les jambes croisées; et l’autre avec des animaux de marbre auxquels le Temps, enfermé là une minute, avait infligé tout ce que subirent de lui les statues de Vénus ou de Niobé, le chien traversé par les flèches et sans tête, le singe sans ses bras, et du rhinocéros le torse seul. Entre les oliviers et les palmes, pour tromper je ne sais quel corsaire, des artilleurs peignaient en bleu le phare qui hier était rouge; et, on le reconnaissait au ramage, les arbres n’étaient peuplés que d’oiseaux d’Amérique échappés aux navires. J’étais au point même, et le plus lointain, où le désir m’avait conduit enfant, et je reculais vers toi de dix centimètres, pour ne pas toucher, surtout avec cette peinture fraîche, un des panneaux mêmes de ma vie.
* * * * *
Mais soudain, par un hululement sauvage, la sentinelle d’un dépôt d’armes appelait à la garde ses quatre soldats qui se précipitaient du poste et nous présentaient les armes. Je les regardais bien en face, m’arrêtant devant chacun au moment où le fusil séparait les deux yeux, et dans ces huit demi-soldats, plus facilement que dans des soldats entiers, je cherchais à loisir mes ressemblances de la guerre, mes souvenirs de la France. Puis, le sourcil d’Artaud revu, la tempe de Dollero retrouvée, aperçue aussi dans leurs yeux la parenté avec l’ivoire et l’or, je leur faisais reposer l’arme et c’étaient eux, soudés à nouveau, qui nous entouraient pour nous voir.
--Il est temps, disais-tu. Délaissons-les!
Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi d’ailleurs que monter et descendre... Donc, puisque tu l’exigeais, nous les délaissions dans leur campagne vert et blanc, nous délaissions les ponts près des mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo bordées de rouge près des églises, dans une fenêtre rose les deux jumelles d’Oiras à nœuds verts nous les délaissions, et descendus à temps au faîte de la tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au milieu de l’estuaire et un peu avant l’horizon,--en nous penchant,--monter, monter et disparaître.
Septembre 1916.
DARDANELLES
A notre droite Marmara se vidait; à gauche, le golfe enflait. Sur le bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu’île, nous dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m’éveillais j’avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables. La guerre, alors, paraissait anodine; il suffisait que l’un d’entre nous fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l’idée venait aussi, apaisante, d’un enfant unique, d’une femme unique. Pour vous donner un instant le sommeil du premier homme, la France, à cette distance, se simplifiait. Mais, soudain, la même main criminelle allumait à la fois, chacun sur un continent, l’aurore, l’aube et, du côté de l’Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers d’argent, vieille habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les débris d’un feuillage immortel. Alors le soleil se levait.
Il se levait au-dessous même de nous, sous notre képi, sous notre sac et je savais désormais ce qu’eût fait chacun de mes hommes s’il avait reçu en cadeau le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans ses mains; Riotard le posait sur sa tête, l’équilibrait, le reprenant quand il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et auquel se piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait sur la tranchée, en suivait chaque retrait, chaque saillant; il n’y avait, du poste turc, qu’à dessiner son vol pour connaître notre abri et repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent d’un miroir. Sur la côte d’Asie chaque couleur s’étalait après l’autre et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d’or n’était plus qu’un tampon appuyé contre une des sources du jour. Une lumière plus lourde que l’eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l’on y voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l’Orient... Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et des régiments de Sydney, surprenant les Kurdes, les exterminaient sans merci, car le Turc est l’ennemi national de l’Australien.
* * * * *
C’était la relève. A la jonction de la ligne anglo-française les agents de liaison cessaient d’échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans ce papier gommé, devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par les collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile, faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses nègres. Tout l’éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos pays, ne soupçonnent qu’en s’étendant sur le dos au centre d’une prairie bombée, nous l’avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher de Nouvron! Mais aujourd’hui!... La mer dessinait sur les flancs de la presqu’île ces lignes parallèles qu’elle ne fait que dans les bonnes cartes. Nous descendions, remontant d’un geste le soleil à nos bras. Pour ceux qui n’aiment pas, dès le matin, voir un continent entier, des îles. Dans le golfe pourpre, les navires anglais; dans les Détroits, les français, qui préfèrent les eaux dorées. Nous reconnaissions le _Henri-IV_, avec sa plage à l’arrière, le _Châteaurenault_, immobile, maquillé de fausse écume à l’avant pour que l’artillerie turque le crût lancé à trente nœuds, et les contre-torpilleurs, entrés jusqu’à Yenikeuï, se laissaient, au lieu de tourner, dériver lentement. Selon notre marche, Ténédos, à l’horizon, se déplaçait, s’ajoutait à chaque autre île comme l’article à son nom, et parfois, douce inversion, suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre sa colline d’oliviers et sa colline de cyprès, le camp s’agitait et chaque oiseau aussi avait des ailes différentes. Des quatre pylônes s’élevaient les ramiers, qui volaient par trois, et les geais qui volaient eux par couples, comme si l’Amour, dans cette heure matinale, confondait encore ses symboles. Celles des cigales qui seraient nées ce matin-là, les arbres de la plaine coupés, s’élevaient d’abord, ambitieuses, à la hauteur d’un pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d’un olivier,--plus d’oliviers,--retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient les sonneries des chasseurs d’Afrique, en rade depuis quinze jours, dont les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont, prissent patience.
Toute l’armée était là, entre ces pentes chauves maintenant de leurs jeunes seigles et de leurs jeunes orges, les cadets, dans ces dix hectares que franchissaient à toute heure, avec leur serviette, comme ils enjambent la France jusqu’à Nice, des Anglais qui allaient au bain. Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient les chevaux trop blancs des spahis, maquillés sur ordre au permanganate, et, campés à l’embouchure, ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce qui leur arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des caisses sur la tête était l’ordonnance du colonel Niéger, qui portait au château les Tanagras trouvées par les sapeurs, et quand se rapprochait l’obus, qui demeurait debout, immobile, comme le torero déguisé en statue, en Espagne, quand le taureau le renifle. Ce Zélandais qui peignait son canon en tigre, pour qu’il eût l’air plus naturel, était celui qui m’expliquait hier ses manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot plus court, d’ailleurs, de volupté... De beaux aéroplanes apportaient au général Bailloud les poulets de Ténédos.
Tout ce que la guerre d’Europe s’était refusé était là, tous ceux que les ingénieurs, le siècle prochain exileront et cloîtreront dans une île: les savants, les fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux entomologiste d’Irlande, que les Indiens, frères des fourmis, arrêtaient parfois comme espion, et la guerre dans le secteur anglais était dure aussi aux insectes. Il y avait les créoles de la Réunion, dont les adjudants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, voulaient en vain allonger, sur cette presqu’île, le pauvre regard circulaire. Il y avait le millionnaire accouru avec ses neuf chasseurs d’izards espagnols, armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme les Marocains du fusil, étendus sur le dos, et l’un prétendait toujours voir de la neige. Rien que des volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons qui ont toujours désiré voir Byzance, âmes simples, qu’on pouvait juger de vue comme avant le mensonge, les grands plus chevaleresques, les petits plus pratiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc et Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant aux cheveux nattés qui, jadis, dans les sièges, s’offraient à pousser le bélier. Il y avait les deux gendarmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient de couper du bois, de dénicher les geais sous peine de procès-verbal et qui, le soir tombé, toujours pour le général Bailloud, pêchaient eux-mêmes à la grenade. Il y avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil dans une tranchée ronde, les Turcs et les Grecs de la brigade s’occupaient à rédiger le petit dictionnaire pratique de l’entrée à Constantinople et ne s’entendaient ni sur le mot «renard», ni sur le mot «immortel»... Ils se levaient parfois tous ensemble et réclamaient la croix de guerre.
Nous déjeunions. Nous avions un demi-quart de vin, un gigot frigorifié, un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos aux camarades qui donnaient l’assaut demain et recopiaient, par impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la dernière attaque. Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant,--il pleurait toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu’il avait dû abandonner, pour cette raison, dès le lycée. Juéry faisait des vers, la tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Garrigue rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne lui présentait les monstres que séparément, pour qu’il ne crût pas à une seule bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz, qui devait mourir le premier, s’égratignait déjà à son fusil, et l’on cassait pour lui mon premier tube d’iode. J’en profitais pour offrir une tournée de laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du départ; rien que je n’eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon anglais, de la couverture mauve et rouge... tous mes amis m’avaient été utiles... je n’avais trompé la bonté d’aucun... je pouvais mourir.
* * * * *
Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur sieste, dans leur trou bordé de mosaïque, les Sénégalais faisaient ce que nous faisons à minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s’acharnait sur le bateau-citerne, le coulait. L’_Annam_, le courrier, brûlait en rade, et jusqu’à nous flottaient des papiers noirs. Torpillé, le _Triumph_ se retournait, on entendait l’équipage, au garde-à-vous sur le pont, scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux rives, comme s’il pénétrait par son centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux sifflaient l’alarme, toutes les sirènes résonnaient et, dans des tourbillons de lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient avec plus de bruit et de précautions que dans le plus épais brouillard. Sur les mines dérivantes, les légionnaires faisaient des feux de salve. Au fond du golfe, à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé, s’enveloppait par intervalle d’une poudre dorée comme de leur pollen ces fleurs que le mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans un orgue, nous dormions.
Mais Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de citrons doux. Il nous les offrait avec de fines allusions, car il a toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires étendus l’un contre l’autre, sans pouvoir faire, jusqu’à la plage, un pas moins étroit ni plus large qu’un homme endormi, nous arrivions à Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames, s’enfonçaient. L’œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour s’en délivrer à jamais.
* * * * *
Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et plats, et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie entière, de la tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car l’eau venait. Pas de courrier. La petite bosse du portefeuille aux lettres sous la capote, qui varie chez les soldats d’Europe comme le cœur chez les civils, était toujours chez nous constante et à peine visible. Aucun acte vil ou futile n’était imaginable, on était vu de toutes parts, et pas un geste permis qui ne pût être accepté par les dix peuples différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes d’un seul sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en paraisse faux, raconter nos exploits au féminin et laisser croire que les armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux. Les colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les mains au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer au Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton de ces cent mille guerriers, passait de compagnie en compagnie,--enfant inventé,--pour qu’on l’admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup impossible qu’elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu’il n’y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray, rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d’éternité. Les Australiennes fumaient, les manches de leur chemise relevées, ne pensant pas à l’avenir, mortelles...
O toi, je hais qui t’aime et je hais qui te déteste!... Les fumées des cuisines venaient jusqu’à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée comme au fond d’un terrier, nous résistions à leur parfum... O guerre, pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pourquoi, tout au plus, n’es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne tombaient que sur Jacques et sur moi? Nous ne pouvions avancer jusqu’à nos vêtements, nous étions allés à la terre comme les lutteurs qui se savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, pour t’échapper, toutes les figures de l’amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près, sont tués, ou à peu près, pour nous.
* * * * *
Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos grenouilles dans un langage convenu, et je n’en comprenais que ce qui se rapporte au temps. Un canon d’Asie, plus étroit que le Français d’un millimètre, l’attaquait avec furie, et, dilaté, s’apaisait. Chacun, sûr de sa mort, passait et confiait sa lettre d’adieu à son voisin de droite, immortel.
Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme en France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme double, notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris!...
Mai 1915.
ADIEU A LA GUERRE
Voici que les Allemands ont signé la paix, sur de petites croix qu’on m’a fait tracer d’avance au crayon, signatures crucifiées, et M. William-Martin m’arrache ma gomme pour effacer les croix lui-même. Voici que dans les tramways de Suisse et de Hollande, chaque Prussien lit les clauses et se plaint au conducteur qu’on lui prenne Togo. Voici qu’en Thuringe et en Souabe chaque père de famille rentre en retard pour le repas et jette le livre du traité sur la table devant ses enfants silencieux.
Voici que les Autrichiens, debout en ligne sur la terrasse de Saint-Germain, lèvent tous la tête vers un dirigeable, la baissent tous ensemble pour suivre dans la Seine l’ombre du ballon et répètent, sans se lasser, face à Paris, ce geste de consentement.
Voici que je ne tuerai plus de Bulgares, que j’ai le droit d’aimer les Turcs; voici que, pour la première fois depuis cinq ans,--car j’ai rendu ce matin mon revolver et mes jumelles à mon dépôt--je me retrouve sans arme et sans rien qui double ou aiguise mes sens, devant les arbres, les passants et les tramways pleins de malice. Voici que mon plus grand ennemi au monde, peu acharné, mais le seul que j’aurai désormais à épier le soir dans les forêts, à surprendre à l’aube près des promontoires, celui que dès maintenant je surveille dans ce miroir de poche comme au périscope, c’est ce Français, c’est moi-même... Guerre, tu es finie!
* * * * *
Comment la guerre commença? Nous dansions au sous-sol, dans un casino: on annonça la guerre. Toutes les danseuses se précipitèrent sans manteau sur la terrasse, tous les faux couples se désunirent, les vrais couples se reformèrent, comme dans le paquebot qui heurte une banquise; les maris couvraient leurs femmes de leur pardessus et les lançaient dans la nuit avec ces ceintures de sauvetage; des groupes faits par le hasard devenaient immuables comme dans un canot et partaient compacts vers les hôtels. Naufrage sans enfants... Je dis adieu à l’inconnue qui était dans mes bras, toute couleur de grenadine, à la seconde où éclata la guerre. A pied, à travers la campagne, je partis vers la petite ville où étaient mes parents. La lune étincelait. Une eau pure s’amassait dans les écluses. La terre était unie et miroitait comme un tableau sous une vitre. Jolie besogne, pour un messager de la guerre, de traverser une Auvergne nocturne! Tous les oiseaux de nuit volaient pour cette dernière nuit. A la hauteur des maisons, j’entendais le tic-tac des horloges... De grandes hordes de chevaux s’assemblaient silencieusement auprès des bourgs, de grands troupeaux de moutons et de bœufs... Pas un homme. Les animaux semblaient fuir d’eux-mêmes ce pays qui allait sombrer. Seule, l’auto d’un médecin courait essoufflée vers chaque nouveau malade comme vers un nouveau point qui lâche dans une couture; il se hâtait; mais tout effort désormais était inutile... tout déjà craquait! J’allais, hypocritement tendre, dissimulant jusqu’au bout ma mission, caressant un paisible bœuf comme un dernier îlot de paix, frappant d’une canne amicale un arbre, comme une barrique au passage, un arbre qui était plein, qui résonnait à peine, un cher arbre... J’arrivai, je cognai à la porte; une bougie s’alluma, vacilla, première petite flamme allumée au sinistre flambeau... Jolie besogne pour un fils d’annoncer la guerre à ses parents... Ils se penchèrent à la fenêtre, ils descendirent: la guerre? Ils m’assurèrent que je me trompais. Savais-je ce qu’était la guerre? Ils la combattaient en moi comme un projet; ils m’offraient une boisson chaude, ils cherchaient des biscuits, ils voulaient me séduire... Qu’avais-je donc à ne pas vouloir leur dire oui, leur dire peut-être... étais-je amoureux de la guerre? Mais, déjà, j’étais inflexible. A mon réveil, ils m’entourèrent... Mais, déjà, j’étais leur aîné, j’étais plus près qu’eux de la mort... Du chocolat? oui, j’en prenais... Mais déjà, j’étais impitoyable et tendre, austère et gai, obstiné et facile. J’étendis les bras nus hors du lit en bâillant... Ils frémirent... Leur fils, une seconde, avait ressemblé à cet être qui écarte les bras, qui ouvre, ouvre la bouche,... à la guerre!
* * * * *
Comment la guerre se passa? En réveils, en réveils incessants. Tous mes souvenirs de guerre ne sont que des souvenirs de réveil. Pas un jour où la nuit nous ait enfantés sans douleur... L’aube, quand nos yeux ouverts depuis une minute, à la place des constellations immuables, du moins, et douces à la pensée, voyaient soudain deux avions en combat monter et descendre par saccades, s’agiter autour de notre pauvre regard rigide, comme les plateaux d’une balance folle! Le petit jour, quand le sergent professeur de piano, agitant ses doigts pour les garder déliés, tapotait sur son bidon à droite, sur sa musette à gauche, de petits coups furtifs qui étaient les études en _ré_ mineur.--C’est la pluie, pensaient ses voisins, sale pluie! Et le matin, quand Laurent, à peine debout, pour se rendre un peu plus brave, comme on frappe fort le baromètre pour qu’il fasse un peu plus beau, se battait lui-même à coups de poings! Et le réveil avant le réveil, quand on ne pouvait détacher son regard de toutes ces places violettes et ridées, dans les autres visages, qui, tout à l’heure, allaient être des yeux! Et minuit, aux environs d’un clocher, quand nous comptions les douze coups, marches de notre seul escalier! Et la fusée éclairante, avant l’attaque, qui nous montrait tous assis en ligne devant nos sacs comme devant des pupitres, occupés à des jeux d’écoliers en classe; et si l’on bavardait, l’officier claquait de la langue, comme un pion! Et la fin de la nuit, quand nous nous retrouvions étendus au pied du jour comme des traîtres fusillés, remuant encore, geignant; et l’adjudant-sommeil passait, nous tirait en pleine tempe, nous achevait!
* * * * *
La guerre est finie. Voici que je ne m’endormirai plus sur l’épaule d’un bourrelier, sur le cœur d’un menuisier; mes jambes ne se prendront plus le soir--qu’il était ardu de les démêler seules le matin--dans les jambes d’un charretier, d’un plongeur. La tête de Chinard, le sabotier, ne retombera pas toute la nuit sur mes genoux, durement, comme une coque tombée d’un arbre et je n’aurai plus à la reposer près de moi, doucement, en y mettant les deux mains. Mon tambour le jardinier ne ronflera plus à mon oreille, et je ne taperai plus, pour le réveiller, d’une main de plus en plus nerveuse, sur son tambour. Me voici seul, et ce filet qu’ont depuis cinq ans tendu au-dessous de moi tous les métiers, qui m’a sauvé, j’ai passé pour toujours au travers. Boulangers et charbonniers sans couleurs, teinturiers et peintres aux mains blanches, adieu! Mon brusque réveil ne fera plus trembler, comme le voyageur qui tire une liane au matin remue toute la forêt, une file entrelacée de coiffeurs, de typographes... Mon réveil, tous ces réveils! L’aube, où l’on se décidait enfin à dégrafer son ceinturon, gonflé par la nuit autant que par une mort... L’aube, sur cette ligne où deux soldats seulement, celui qui touchait la mer, celui qui touchait la Suisse, avaient un côté libre... L’aube, où le ciel souillé s’élevait comme un pauvre linge qu’on appuya, humide du moins, sur la terre, avec la lune au centre, son empreinte livide... Et cette aube dans un moulin, quand un Allemand appuyait de tout son corps contre ma porte, quand je résistais, quand je faiblissais, quand je sentis s’ouvrir la porte de la France! Guerre, tu es finie!
Voilà que je reprends ma vraie distance de la mort, d’une pensée si vive qu’il me semble partir à reculons dans ma chambre même, et que les objets, commodes, pendules, tableaux, s’éloignent de moi aussi vite que les amis âgés et les parents! Souci que nous avions de la mort, plutôt que crainte; elle nous gênait juste comme un oiseau que nous aurions eu à porter cinq années dans notre main gauche. Est-ce la mort, est-ce trois millions de moineaux qui s’envolent soudain de nous?... Voilà que nous ne vivrons plus auprès des femmes comme auprès d’une race immortelle... Voilà que nous ne frotterons plus nos regards aux femmes comme à une race, comme à un phosphore divins! Qu’elles sont débiles, les deux que je vois d’ici, de rouge et de jaune vêtues... visages de poudre et de cher plâtre, cheveux oxygénés, tendre argile que le premier matin de paix décolore et effrite, comme ces statuettes, en Orient, quand nous les tirions au jour. Pauvres femmes soudain millénaires! Guerre, tu es finie!
Ma section s’est rompue comme un collier. Tous mes camarades ont roulé selon la pente vers les villes et disparu sous les beaux meubles de la France; sous Chenonceaux, je ne sais où, mon ordonnance; il me faudra déplacer tout Chenonceaux pour le retrouver; sous Toulouse, et dans un sous-sol, mon cuisinier. Les mains se pressent, les visages se touchent. Le toucher est rendu aux Français... Ce grand corps inerte de la France, tendu pour séparer d’aussi loin que possible les plaies, les pieds cloués, les mains clouées, le visage décharné, les époux des épouses, les frères des sœurs, a fondu soudain par son centre. Il n’y a plus toute la France comme un tampon incompressible entre l’homme et la femme qui aiment, toute la France comme une rallonge entre le fiancé et la fiancée qui déjeunent. Les jaloux peuvent se toucher, les indifférents s’effleurer, les inconnus se prendre les mains et n’être inconnus qu’à un mètre! Guerre, tu es finie!
Ce que je suis maintenant? Ce que je fais?
C’est dimanche. Il est midi. L’air est tout bourdonnant d’aéroplanes qui travaillent comme des batteuses. Le printemps, d’une heureuse, bienheureuse pente, nous déverse à l’été. La lune tourne vers nous son côté argent, le soleil son côté or; la France--et chaque Français--fait face à tout ce qui brille, comme un jeune taureau. C’est aujourd’hui que les Allemands nous cèdent leurs câbles, nous donnent surveillance sur leurs avions; de grands chemins s’ouvrent pour nous dans l’air et sous les eaux. Le soleil flamboie. Chaque écrivain, au bout d’un rayon, ne pose sur sa page que des mots dorés. Chacun au bout d’un rayon, les Parisiens, dans le Luxembourg, effleurent les pelouses de pieds victorieux, donnent à travers les grilles du Jardin des Plantes, aux caribous, aux zébus, aux antilopes, des caresses de vainqueurs; les commis content des mensonges aux commises qui les adorent, menteurs victorieux. Tout le peuple mange aux terrasses,--et pas un plat, de la cuisine à la table, et pas une brique, dans cette maison qu’on achève, du tombereau à la toiture, et pas une paperasse dans ce ministère, de l’huissier au chef de bureau, qu’ait effleurés une main vaincue... De moi, malgré moi, tous les héros tristes et vaincus, nos frères et sœurs d’hier, s’écartent un peu, s’écartent: Andromaque et son éternelle plainte, Pandore et son éternelle espérance, et Annibal, et Vercingétorix; notre intimité, pauvres vaincus, est finie; notre parent commun est mort.
Il est midi. La rue est coupée en deux parties inégales par l’ombre et le soleil; du côté étroit de l’ombre, les enfants qui mangent pour la première fois des gâteaux, reviennent de Saint-Sulpice, où tous leurs saints depuis hier sont victorieux, à la main de leur grand-père, qui mange à nouveau des bonbons; du côté du soleil, les animaux, chiens et chats, dorment et courent, vivent au large. C’est sur leur trottoir que je vais; à chaque minute, un des trois millions de moineaux part sous mes pas...
Il est midi. Un vent léger remue les platanes; en appuyant du doigt sur son œil, on voit toutes choses avec un contour doré; le vin est rose dans les carafes; la nappe est blanche sous l’argent et sous les cerises...
Ce que je fais? Ce que je suis?
Je suis un vainqueur, le dimanche à midi.
Juillet 1919.
TABLE
Pages NUIT A CHATEAUROUX 1 ENTRÉE A SAVERNE 93 MORT DE SÉGAUX, MORT DE DRIGEARD 123 REPOS AU LAC ASQUAM 161 LA JOURNÉE PORTUGAISE 185 DARDANELLES 205 ADIEU A LA GUERRE 223
Advertisement